Créoles, écologie sociale, évolution linguistique
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Description

Cet ouvrage, fondé sur des cours donnés au Collège de France, constitue une mise au point critique sur les travaux les plus récents de la créolistique. L'auteur vise à combattre une forme de marginalisation des études créoles qui sont, au contraire, un des lieux majeurs de l'avancée des sciences du langages. En effet la créolistique génétique nous montre comment des parlers nouveaux se forment et contribuent à la diversification langagière.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 septembre 2005
Nombre de lectures 127
EAN13 9782336281841
Langue Français
Poids de l'ouvrage 1 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Collection Langues et développement
Dirigée par Robert Chaudenson
La collection Langues et développement a été créée en 1988 par Robert Chaudenson dans le cadre d’un programme de recherche intitulé Langues africaines, français et développement dans l’espace francophone . Ce programme LAFDEF a permis la publication de nombreux ouvrages, réalisés le plus souvent par des chercheurs du Nord et du Sud, engagés dans les projets ainsi financés. L’idée, clairement mise en lumière par le titre même de la collection, est que le développement, quelle que soit l’épithète qu’on lui accole (exogène, endogène, auto-centré, durable, etc.), passe inévitablement par l’élaboration, la compréhension et la transmission de messages efficaces et adaptés, quel que soit le domaine concerné (éducation, santé, vulgarisation agricole, etc.). Ce fait montre toute l’importance des modes et des canaux de communication, c’est-à-dire des langues. On peut donc dire que le développement dépend, pour une bonne part, d’une connaissance précise et d’une gestion éclairée des situations linguistiques.
Déjà parus dans la même collection
Chaudenson Robert (éd.), L’Europe parlera-t-elle anglais demain  ? 2001.
Chaudenson Robert et Calvet Louis-Jean (éds.), Les langues dans l’espace francophone : de la coexistence au partenariat , 2001.
Tirvassen Rada (éd.), Ecole et plurilinguisme dans le Sud-Ouest de l’océan Indien , 2002.
Carpooran Arnaud, Ile Maurice : des langues et des lois , 2002.
Chaudenson Robert, La créolisation : théorie, applications, implications , 2003
Ndaywel E N’Ziem Isidore, Les langues africaines et créoles face à leur avenir , 2003.
Rakotomalala Dorothée, Le partenariat des langues dans l’espace francophone  : descriptian, analyse, gestion , 2004.
Kube Sabine, La francophonie vécue en Côte d’Ivoire , 2004.
Créoles, écologie sociale, évolution linguistique
Cours donnés au collège de France durant l'automne 2003

Salikoko S. Mufwene
www.librairieharmattan.com e-mail : harmattanl@wanadoo.fr
© L’Harmattan, 2005
9782747591188
EAN : 9782747591188
A tous mes collègues francophones, surtout les plus défavorisés, et à ceux qui sont privés de la plateforme d’expression dont je dispose
Sommaire
Collection Langues et développement - Dirigée par Robert Chaudenson Page de titre Page de Copyright Dedicace Table des Figures AVANT-PROPOS - POURQUOI CE LIVRE ? CHAPITRE 1 - QUELQUES MYTHES ET FAITS SUR LES CRÉOLES — UNE PERSPECTIVE HISTORIQUE CHAPITRE 2 - QUELQUES MYTHES ET FAITS SUR LES CRÉOLES — UNE PERSPECTIVE NOTIONNELLE CHAPITRE 3 - L’HISTOIRE DES LANGUES DU MONDE À LA LUMIERE DE CELLE DES CRÉOLES CHAPITRE 4 - LA MORT DES LANGUES : LEÇONS DES TERRITOIRES CRÉOLOPHONES CHAPITRE 5 - EN CONCLUSION — HALTE A LA MARGINALISATION DES ETUDES ET DES VERNACULAIRES CREOLES BIBLIOGRAPHIE INDEX AGENCE INTERGOUVERNEMENTALE DE LA FRANCOPHONIE
Table des Figures
Figure 1
AVANT-PROPOS
POURQUOI CE LIVRE ?
En linguistique le statut des parlers créoles et des pidgins 1 demeure ambivalent jusqu’à aujourd’hui. Bien que ceux-ci soient reconnus comme langues, ils sont considérés par beaucoup de linguistes comme moins naturels, voire anormaux au regard des autres variétés langagières. Parce que, selon la doctrine reçue, ces vernaculaires seraient presque les seuls à être dérivés des contacts de langues, leur développement apparaît aux yeux de ces chercheurs comme nécessitant une explication toute particulière, pour ne pas dire exceptionnelle. Minoritaires par rapport au nombre des langues parlées dans le monde (plus ou moins 150 par rapport à un total d’approximativement 6000-7000 langues 2 ), ces parlers sont souvent traités comme étant de peu de pertinence pour la recherche linguistique dominante, surtout pour les études « formelles » ou « théoriques » telles que la phonologie, la morphologie, la syntaxe, la sémantique et la pragmatique. Ainsi des faits intéressants attestés parmi leurs structures, telles que les « séries verbales » ou encore le clivage du prédicat, sont moins cités dans la recherche en « linguistique théorique », à moins qu’ils aient été étudiés indépendamment dans d’autres langues

Une des raisons principales de cet état de fait est que les créolistes — c’est-à-dire ceux qui étudient le développement et/ou les propriétés structurelles des créoles ou des pidgins — soulignent rarement la pertinence de leurs analyses pour la linguistique générale et ses débats théoriques actuels. Rares sont les travaux, surtout ceux qui traitent de l’évolution linguistique, qui établissent un rapport entre la créolistique et la linguistique historique et/ou la linguistique génétique. Cette omission est d’autant plus frappante que, tout comme la linguistique génétique, ce que j’appelle la créolistique génétique (Mufwene 2001) nous montre comment des parlers nouveaux se forment et contribuent à la diversification langagière. Une autre raison importante du peu d’intérêt général pour les hypothèses sur les structures et l’évolution des parlers créoles tient au fait que leur statut scientifique reste « minoré », comme si on pouvait tout aussi bien exclure la créolistique de la linguistique sans avoir à en subir de graves conséquences quant à notre connaissance des langues du monde ou du langage humain.

D’autre part, certains linguistes tels que Bickerton (1990) et McWhorter (2001) prétendent que les créoles et les pidgins peuvent, d’une part, nous instruire sur l’origine du langage dans l’espèce humaine et, d’autre part, nous montrer comment une langue pourrait se reconstruire en un parler nouveau une fois qu’elle se serait « pulvérisée » au point où on ne pourrait ni la reconnaître ni l’utiliser. Les parlers créoles et pidgins nous donneraient donc, selon eux, une idée de l’origine rudimentaire des langues modernes non-créoles et non-pidgins. Ils nous renseigneraient ainsi sur l’infrastructure fondamentale d’une langue humaine. Cette infrastructure aurait donc la capacité de survivre à ladite « pulvérisation » d’une langue, déjà bien développée au moment où elle était mise à la disposition de ceux qui l’ont transformée. Ainsi, depuis Bloomfield (1933), les structures des créoles ont même été comparées à celles innovées par des enfants pendant la phase du langage enfantin. Cette hypothèse a donc suggéré particulièrement à Bloomfield, ainsi qu’à Bickerton et McWhorter (parmi beaucoup d’autres créolistes), que les créoles auraient été développés par les enfants, par opposition à leurs parents qui auraient produit seulement des pidgins. Selon Bickerton (1990), ces derniers n’auraient pas de structures et ne seraient pas viables comme langues, surtout pas comme vernaculaires, ce qui aurait incité les enfants dans ces situations de contact à les transformer en systèmes identifiables comme des créoles.

Tous ces propos soulèvent des questions sur la spécificité tant des situations où se sont développés les créoles et les pidgins que sur la capacité mentale de leurs « créateurs. » Encore faut-il commencer par nous interroger sur les structures des créoles et des pidgins. Y a-t-il des structures particulièrement « créoles » ? Est-il vrai que les pidgins n’ont pas de syntaxe et représentent un état « chaotique » des langues dont ils sont issus ? Peut-on identifier un parler comme « créole » ou comme « pidgin » seulement sur la base de ses structures ou de son « manque de structure » ? Les systèmes dits « créoles » sont-ils vraiment rudimentaires ? N’y a-t-il pas d’autres langues qui ont des structures semblables ? Si c’est le cas, ces langues auraient-elles la même genèse que les créoles ? Au fond, en quoi les autres langues qui ne partageraient pas la genèse et les structures associées aux créoles se distingueraient-elles de ceux-ci ?

C’est à toutes ces questions et à bien d’autres encore que je m’attelle dans ce livre. Je questionne et vérifie dans quelle mesure certaines des affirmations faites par les linguistes sur les parlers créoles et pidgins sont fondées, y compris celle disant que les créoles se seraient développés à partir d’ancêtres pidgins. Je montre quels aspects de ces analyses ne sont pas corroborés par l’histoire socio-économique des territoires créolophones et pidginophones ainsi que par d’autres faits relevant de l’évolution des populations et du comportement (socio-)linguistique en général. Il nous faudra nous demander si le scénario historique typiquement associé au développement de ces nouveaux parlers est correct. D’autre part, est-il justifié de prétendre que les créoles sont des « langues jeunes », sans longue histoire, par rapport à d’autres variétés langagières qui ont elles aussi émergé pendant la même période coloniale, lors des contacts de populations et de langues, mais qui sont surtout parlées par des populations d’origine européenne ? Autant je préconise que les créolistes se doivent de montrer la pertinence de leur recherche à la linguistique générale, autant nous ne pouvons nier le fait que la créolistique est une branche de la linguistique et qu’en cela les créolistes devraient se soumettre aux critères justifiables de la pratique de la recherche linguistique.

Il nous sera difficile d’éviter certaines des questions suivantes : Les créolistes actuels sont-ils entièrement émancipés de certains préjugés raciaux qui ont marqué la linguistique historique ou génétique du XIXe siècle (voir à ce propos DeGraff 2003a) ? Ont-ils vraiment abandonné la supposition que les créoles et les pidgins seraient des « aberrations » langagières ? Ne s’intéressent-ils à ces parlers que pour déterminer quels sont les facteurs sociohistoriques et/ou les déviations structurelles qui confirmeraient cette supposition ?

Les chapitres qui suivent procèdent des cours-conférences que j’ai donnés au Collège de France durant l’automne 2003. Le médium écrit m’a permis d’élaborer le contenu de ces cours et parfois d’y ajouter d’autres aspects que les contraintes de temps ne m’ont pas permis de discuter dans la présentation orale, comme par exemple le développement des chapitres 1 et 2 à partir de mon premier cours. Les sujets examinés ici sont tirés seulement en partie de ceux abordés dans (Mufwene (2001) et Chaudenson (2001, 2003). Comme ma préface à Chaudenson (2003) le signale déjà, nous devons dépasser le stade des éternelles questions sur les éternels mêmes sujets (par exemple, si les grammaires des créoles sont déterminées par celles des langues substratiques, ou par les langues européennes ciblées par leurs « créateurs », ou encore par un « bioprogramme, » bickertonnien qui peut être conçu comme la « grammaire universelle » chomskyenne). Il est temps d’aborder de nouvelles questions. On reconnaîtra parmi celles que je discute certaines qui sont sous-jacentes à des débats devenus presque stériles dans la littérature créolistique. Je les repose souvent d’une nouvelle façon, de préférence dans un contexte plus large, afin de mettre en valeur leur pertinence pour la linguistique générale. On reconnaîtra aussi des questions qui, si elles procèdent de réponses pas toujours satisfaisantes, nous permettraient quand même de mieux comprendre l’évolution linguistique. Par exemple, le développement des créoles français et ibériens n’est-il pas semblable à la divergence qui a produit les langues romanes à partir du latin vulgaire ? Ces évolutions langagières sont-elles de nature différente tant du point de vue des changements de structures que de la durée des processus et des facteurs « écologiques » qui les ont influencées ? Les conditions sociales de l’esclavage auraient-elles entravé chez les « créateurs » des créoles le fonctionnement mental normal de l’appropriation langagière ? Est-il vraiment nécessaire d’invoquer un deus ex machina — la pratique dominante jusqu’à ce jour — pour rendre compte de l’évolution des langues coloniales européennes vers les créoles ?

Mais il y a aussi des interrogations qui découlent de la façon dont les créolistes ont répondu à certaines questions traditionnelles, par exemple sur les conditions favorables à l’influence substratique et sur l’importance de la prise en compte de ce facteur dans le développement d’un créole ou d’un pidgin. Ces questions doivent montrer dans quelle mesure la recherche en créolistique est pertinente pour la linguistique générale. Et il y a aussi bien sûr des questions qui ont été omises par la façon même dont la recherche a généralement été conduite, comme l’illustre le manque d’intérêt pour le sort des langues substratiques et pour celui des langues européennes minorées dans les situations où se sont développés les créoles. Dans tous ces cas, il nous sera utile d’articuler le rôle non négligeable de l’écologie des langues comme environnement socio-économique de leur usage et de montrer dans quelle mesure elle influence leur (manque de) vitalité. Il faudra aussi articuler la conception de l’écologie comme la coexistence des variantes inégalement valorisées dans la structure interne des langues, car elle influence les façons divergentes et non uniformes dont celles-ci évoluent. Comme je l’explique dans Mufwene (2001), il nous sera même utile de distinguer dans ce contexte les styles de colonisation, dans le sens où ils ont eu une incidence sur les relations sociales pertinentes à l’évolution des nouvelles variétés langagières qui nous concernent.

Comme dans l’étude de n’importe quelle langue ou groupe de langues, la créolistique ne devrait pas se contenter de « consommer » des idées reçues et de décrire les parlers créoles et pidgins sur le modèle peut-être mal choisi d’autres langues. Elle pourrait aussi nous éclairer sur l’ « architecture du langage » en tant qu’abstraction universelle construite à partir de traits structurels et de paramètres de variation typologique que partagent les langues du monde. De même, elle devrait nous informer sur l’évolution langagière, en nous suggérant parfois des modèles alternatifs à suivre. Elle nous permettrait ainsi de remettre en question certaines idées reçues sur la structure, le fonctionnement, et l’évolution du langage, et donc de découvrir quels aspects de l’objet de la recherche linguistique en général seraient encore mal compris jusqu’ici.

Il est indispensable d’avoir un cadre de réflexion qui permette de remettre en question des suppositions sous-jacentes à la créolistique et à la linguistique générale. Etant donné que je m’attacherai ici davantage à l’aspect évolutif des créoles, je continuerai l’ « approche écologique » de Mufwene (2001), selon laquelle une langue communautaire (distincte des idiolectes individuels dont elle est extrapolée) doit être considérée comme une espèce plutôt que comme un organisme. L’évolution d’une espèce linguistique , tout comme celle des espèces biologiques, est en grande partie déterminée par des changements que subit son écologie interne et externe. Avant de revenir en détail sur ces notions dans les chapitres qui suivent, précisons tout de suite que l’écologie externe inclue les locuteurs, dans la mesure où certains traits de leur personnalité ainsi que certaines de leurs particularités physiques influencent la façon dont ils parlent et la manière dont leur langue évolue. Cette écologie externe comprend aussi l’environnement socio-économique des locuteurs, qui impose une structure de population dans laquelle ceux-ci évoluent, déterminant quelle personne interagit avec quelles autres et quel locuteur est influencé par quels autres. Tenant compte de la variation interne ( l’écologie interne ) dans chaque espèce linguistique, nous pourrons alors vérifier, comme dans le cas de l’évolution biologique, comment l’interaction entre l’écologie externe et interne produit, au niveau de l’ensemble de la population des locuteurs, des changements qui sont interprétés comme des évolutions dans une langue.
Ces évolutions peuvent être perçues comme des changements de structures, qui à leur tour peuvent produire la spéciation (ou la diversification) de l’espèce en des dialectes ou des langues distinctes. Mais elles peuvent aussi être analysées du point de vue de la vitalité des langues , un sujet devenu très courant en linguistique (sous la désignation partielle de langues en péril ou langues en danger ) mais jusqu’ici insuffisamment étudié du point de vue de l’évolution langagière. En effet, on devrait chercher à déterminer comment un nouveau parler communautaire « naît », ou encore dans quelles conditions écologiques une langue déjà établie se maintient en contexte multilingue, souffre d’attrition démographique de ses locuteurs, ou meurt par la perte totale de ceux-ci. De ce point de vue, il importe absolument de considérer les influences qu’exerce l’écologie socio-économique sur les locuteurs. Dans ce livre, j’essaie aussi de montrer l’apport possible de la créolistique à toutes ces questions de recherche. Je tire également profit de mon intérêt pour la génétique des populations, pour laquelle la recherche sur l’évolution des espèces biologiques va de pair avec l’étude de la disparition de certaines espèces et l’apparition de nouvelles, portant attention aux changements dans l’écologie en tant qu’ « environnement ». C’est dans ce contexte que j’aborde le sujet de la variation langagière par rapport à la biodiversité en génétique des populations (voir par exemple Nettle & Romaine 2000, Skutnabb-Kangas 2000, Dalby 2002). Il est important que la linguistique ne s’isole pas trop d’autres domaines de recherche et détermine dans quelle mesure elle peut s’inspirer de ceux-ci.
Je remercie Claude Hagège pour m’avoir fait l’honneur de donner des cours au Collège de France et avoir facilité les arrangements « écologiques » et logistiques qui m’ont permis d’écrire ce livre. Mes remerciements vont également au Professeur Janel Mueller, mon doyen à cette époque, pour avoir autorisé mon absence de l’Université de Chicago et avoir accordé des fonds pour la préparation du manuscrit de ce livre. Je me sens aussi redevable à tous les professionnels et étudiants qui ont suivi mes cours et qui par leurs questions m’ont permis de clarifier mes idées et de rédiger cet ouvrage avec — je l’espère — moins de confusion pour le lecteur. De nombreuses discussions avec Robert Chaudenson et Michel DeGraff au cours de ces dernières années m’ont également permis de préciser mes réflexions, bien qu’ils n’aient pas eu l’occasion de lire les brouillons de cet ouvrage. Je ne peux oublier de remercier de tout cœur Kay Yang pour avoir produit les diverses cartes géographiques qui illustrent mes thèses historiques dans cet ouvrage. J’aimerais enfin témoigner ma profonde gratitude à Cécile B. Vigouroux — avec qui j’ai discuté maints aspects de ce travail — pour l’avoir aussi purgé des nombreuses influences « substratiques » (africanismes) et « adstratiques » (anglicismes), et avoir rendu plus accessible sa prose. Il va sans dire que j’assume seul la responsabilité de toutes les imperfections de style et de contenu qui sont restées récalcitrantes à ses corrections et à mes révisions.
CHAPITRE 1
QUELQUES MYTHES ET FAITS SUR LES CRÉOLES — UNE PERSPECTIVE HISTORIQUE
Il existe de nombreux mythes sur les parlers créoles (et pidgins), véhiculés surtout par les définitions qui, reconnaissons-le, ne s’accordent pas facilement avec les faits historiques devenus de plus en plus incontournables, surtout depuis les années 1980. L’une des raisons à cela est que, pour être faciles à comprendre, les définitions tendent à trop simplifier leurs objets et à en faire des catégories homogénéisantes. Trop souvent celles-ci ne tiennent pas compte de la variation interne entre les membres d’une communauté, c’est-à-dire entre les locuteurs d’une variété ou d’un parler. Il est difficile de ne pas constater, dans la littérature créolistique, que certaines explications de concepts sous-jacents à la recherche sur les parlers créoles et pidgins mentionnent à peine les problèmes qui leur sont concomitants. On parle par exemple en toute quiétude de « décréolisation », de « créole moins basilectal », et de « créole intermédiaire », comme si un parler qui, pour des raisons historiques et non linguistiques a été identifié comme « créole » (Mufwene 1986, 1997; Chaudenson 1992, 2001, 2003; Thomason 1997) cesserait d’être créole, ou pourrait cesser de l’être, dès qu’il aurait perdu certains des traits dits « créoles ». Tout se passe comme si l’identification d’un parler comme « créole » dépendait d’un nombre spécifique de traits structurels particuliers qu’il devrait posséder.

Beaucoup de créolistes ne se sont pas rendus compte des difficultés méta-conceptuelles que posent ces métatermes. Par exemple, l’identification d’un créole comme « moins basilectal » — non pas par rapport au continuum du patrimoine sociopolitique dans lequel il se situe (par ex. la Jamaïque) mais plutôt par rapport à ceux d’autres territoires (par ex. les Antilles anglophones) - présuppose, sans aucune justification, que l’histoire aurait une fois produit un basilecte commun à tous ces parlers. C’est, en d’autres termes, affirmer qu’un tel basilecte (la variété dont la structure diverge le plus de celle de la variété standard correspondante) aurait une fois été en usage dans tous les territoires en question. C’est aussi faire comme s’il était possible de mesurer le degré de divergence structurelle d’un créole par rapport à la langue-cible de départ — faussement présumée identique dans tous les territoires — et de déterminer qu’un parler serait moins créole qu’un autre.

Dans certains cas, des créolistes autoproclamés relexificationnistes prétendent même qu’il serait possible pour un locuteur d’acquérir une langue de façon non guidée en n’apprenant que ses items lexicaux (donc en mémorisant seulement leurs prononciations et leurs désignations). L’apprenant resterait donc indifférent aux contraintes et aux règles d’usage associées à ces items, ayant l’intention de n’appliquer que les contraintes et les règles grammaticales des langues apprises antérieurement. Ceci est pourtant contraire à ce qui peut s’observer dans n’importe quel contexte multilingue. Les études sur l’apprentissage d’une langue seconde nous montrent plutôt que les apprenants commettent souvent beaucoup de fautes dans des domaines qui présentent le plus de ressemblances structurelles avec des langues qu’ils connaissent déjà. Par exemple, les locuteurs du français confondent souvent les règles d’usage des articles nominaux en anglais et vice-versa. Il n’est pas toujours clair, aux uns comme aux autres, quand l’article doit être présent ou omis, bien que les deux langues possèdent des articles définis et indéfinis et fassent la distinction entre noms comptables et non comptables.

Je discute dans ce chapitre des mythes que j’appelle historiques . Ce sont des mythes qui ne sont pas en accord avec l’histoire socio-économique des territoires concernés. En effet celle-ci suggère des évolutions plutôt contraires à celles qui sont supposées par la plupart des créolistes. Cette histoire remet en question, par exemple, l’hypothèse que les vernaculaires créoles auraient eu pour ancêtres des pidgins ou que les créoles auraient été « créés » par les enfants. Je discuterai, dans le chapitre suivant, des mythes que je qualifie de notionnels , par exemple, l’hypothèse selon laquelle les pidgins n’auraient pas de grammaire ou encore la distinction postulée par certains entre « créoles » et « semi-créoles ».

Des raisons pratiques me forcent cependant à commencer par définir ce que sont les créoles et les pidgins, et par clarifier tout de suite la distinction à opérer entre les deux types de parlers. Et, comme il est devenu presque conventionnel de caractériser les créoles comme pidgins « nativisés » (c’est-à-dire, parlés comme langues maternelles par ceux qui sont nés dans les communautés de contact où se sont développés les pidgins), nous avons tout intérêt à commencer par clarifier le statut de ce premier point de repère. Il est d’ailleurs, comme nous allons le voir, moins difficile à aborder que la notion de « créole ». La discussion des deux termes nous aidera aussi à mieux saisir pourquoi, contrairement à une tradition bien établie en linguistique, je préfère parler de « créoles et pidgins » et non de « pidgins et créoles ».

1.1. LES PARLERS PIDGINS
Les pidgins sont généralement clairement définis comme : 1) des lingua franca aux structures réduites par rapport aux langues dont elles sont issues ; 2) des parlers utilisés dans des interactions limitées, typiquement celles de la traite ; et 4) dans le cas où ils ont comme base des langues européennes (le portugais, l’anglais, le français, ou le russe — pour les cas les mieux connus), ils sont généralement parlés comme langues secondes et secondaires (voire même tertiaires) par les populations indigènes engagées dans la traite avec les Européens. Depuis la seconde moitié du XXe siècle, on notera que les créolistes ont étendu l’usage du terme pidgin . Ne s’appliquant au début qu’aux parlers issus des langues européennes, il va désigner aussi des variétés réduites des langues non européennes utilisées dans le même genre d’interactions occasionnelles avec les Européens. 2 Ce groupe inclut, parmi d’autres, le mobilien (dans le sud-est des Etats-Unis, basé sur les langues amérindiennes de la famille « muskogean », surtout le chickasaw et le chocktaw) ; le jargon chinook (dans le nord-ouest des Etats-Unis, basé sur le chinook ethnique) ; la lingua geral (au Brésil, basé sur le tupi) ; le sango (en République Centre Africaine, basé sur le sango ethnique et le ngbandi, apparemment aussi sur le yakoma, toutes ces langues étant soudaniques) ; le (kikongo-) kituba (en République Démocratique du Congo et en République du Congo, basé sur kikongo kimananyanga) ; le lingala (dans les deux Congos, basé sur le bobangi) ; le fanakalo (aussi connu sous le nom de fanagalo , en Afrique australe, surtout le long des mines s’étendant de l’Afrique du Sud à la Zambie, basé sur le zulu) ; et le hiri motu (en Papouasie-Nouvelle-Guinée, basé sur le motu, langue austronésienne). Pour une liste plus complète voir Holm (1989) et Smith (1995).
Il n’est pas évident que l’extension du terme à ces autres langues soit vraiment utile, mais nous reviendrons plus tard et de façon plus générale sur ce problème dans le contexte des créoles. Pour le moment, il est suffisant de savoir que selon Baker et Mühlhäusler (1990), le terme est enregistré pour la première fois par écrit en 1807 sous le nom de pigeon English (nous y reviendrons ci-dessous), dans la province de Canton (en Chine), très loin des Antilles et de l’Océan Indien, où les créolistes ont identifié nos prototypes heuristiques des créoles. 3 Ce premier usage du mot pidgin (ou plus précisément pigeon ) apparaît d’ailleurs plus d’un siècle après que le mot créole serve à désigner des variétés langagières. Selon Bolton (2000), l’usage du terme serait antérieur à 1807, remontant à la fin du XVIIIe siècle, toujours dans la province de Canton.
Le problème commence avec la question du développement des pidgins : se sont-ils développés soudainement, à partir des membres de populations indigènes qui, en groupes organisés, auraient commencé à parler la langue européenne de traite ou leur propre langue de façon minimale afin de communiquer avec les marchands européens ? Ce genre d’évolution linguistique est-il possible ? Cette supposition est-elle en accord avec ce que nous savons des comportements naturels des populations (c’est-à-dire ici comme ensembles d’individus habitant un même territoire mais n’agissant pas nécessairement de la même façon ni au même rythme, donc ne s’engageant pas dans les mêmes activités en même temps et de la même manière) ? On se serait en effet plutôt attendu à ce que le développement des pidgins ait été graduel, bien que pas nécessairement lent (si l’on projette le temps de la progression des contacts entre Européens et non-Européens en termes de décennies ?).

Le développement graduel est précisément ce que suggère la recherche de Bolton (2000, 2002). Selon lui, les Anglais et les missionnaires américains ont d’abord formé des interprètes, qui doivent avoir parlé une variété non pidgin. Ceci n’empêche pas que l’on doit s’attendre à ce que leur compétence ait différé de celle des locuteurs natifs et ait été marquée par des caractéristiques normales de langue seconde, surtout quand l’apprentissage a été accéléré. C’est à partir du moment où le commerce et les contacts entre Européens et Chinois se sont intensifiés, que le nombre d’interprètes est devenu trop limité pour les transactions et autres interactions plus spécifiques. C’est alors que d’autres locuteurs avec moins d’expérience et de compétence dans la langue européenne l’ont utilisée. Cet « anglais des affaires » (voir ci-dessous) a commencé à diverger davantage de celui parlé par les « experts » interprètes. Etant donné la fréquence et la durée limitées des contacts avec les Européens, de même que la nature des interactions limitées à la traite, la prostitution, et d’autres activités de passage, le vocabulaire ainsi que la grammaire se sont réduits au strict minimum.

Selon Baker & Mühlhäusler (1990), cet anglais aurait été identifié comme business English , écrit parfois pigeon English (comme je l’ai observé ci-dessus). Le terme pidgin English aurait été une déformation locale du terme anglais business (prononcé [biznis]) apparemment aussi confondu avec le terme pigeon [pɩdžən]. Mais Smith & Matthews (1996 : 146) arguent que l’expression cantonaise bei chin ‘payer (l’argent)’ serait l’étymologie la plus probable de pidgin , qui deviendra par la suite pisin dans le nom tok pisin (du pidgin de la Papouasie-Nouvelle-Guinée), surtout si l’on tient compte de l’alternance des occlusives sonores et non sonores en position initiale du mot. On peut tout au plus admettre — dans le contexte ethnographique de la traite — qu’il y a eu convergence évolutive des mots anglais et cantonais dans l’émergence du mot pidgin . Les autres étymologies proposées dans la littérature créolistique paraissent fausses. (Voir, par exemple, Mühlhäusler 1986/1997 et Chaudenson 1992, 2001 pour une vue d’ensemble.)

Le développement graduel des pidgins suggéré par les travaux de Bolton est confirmé par l’histoire d’Hawaï, contrairement à ce que prétend Bickerton (1981, 1984). Selon Reinecke (1969) et Beecher (1985), les langues utilisées dans les contacts entre Européens et Hawaïens à la fin du XVIIIe siècle et au début du XIXe étaient un pidgin hawaïen (un parler à base de langue hawaïenne d’origine polynésienne et différente du pidgin anglais qui se développera plus tard) et l’anglais enseigné comme langue seconde à l’élite de indigène (particulièrement les membres de la monarchie). Les transactions commerciales entre Européens et Hawaïens s’opéraient généralement à l’aide d’interprètes, ce qui empêcha pendant quelques décennies le développement d’un pidgin à base d’anglais. Quand commence la culture industrielle de la canne à sucre vers les années 1830, ce sont les Hawaïens qui y travaillent et qui n’ont pas besoin d’une langue autre que la leur pour communiquer entre eux. Ils communiquent avec les Européens soit par l’intermédiaire d’interprètes (qui étaient aussi employés comme contremaîtres) soit en usant du pidgin hawaïen. Certains Hawaïens font aussi l’effort d’apprendre l’anglais — ou tout au moins suffisamment pour leurs besoins pratiques — afin d’accéder aux fonctions de commandement, avant qu’une aversion générale se développe pour le travail dans les plantations.

Le premier contingent important d’engagés 4 venus de l’extérieur vient de la Chine, autour des années 1850. Ils vivent dans leurs camps, séparés des Hawaïens. Ils communiquent surtout entre eux, reçoivent leurs instructions de travail des interprètes, et apprennent le pidgin hawaïen pour communiquer avec la population locale. Le deuxième contingent important vient quant à lui du Japon, autour des années 1880. Celui-ci réside aussi dans des camps ou des maisons à l’écart des populations étrangères déjà installées, et toujours séparé des Hawaïens. Là encore, les instructions de travail sont données surtout par l’intermédiaire des interprètes. Le pidgin hawaïen leur est utile, mais l’anglais devient de plus en plus important. C’est alors qu’un pidgin anglais, servant de lingua franca dans les contacts interethniques encore minimaux se développe pour prendre peu à peu la place de son prédécesseur hawaïen. Selon Siegel (2000) et Drechsel (1999), on ne peut exclure l’hypothèse d’une origine du pidgin anglais d’Hawaï à partir du Pacifique, ou du moins de variétés qui s’y étaient développées plus tôt.

Carte 1 : Contact de langues et de populations à Hawaï
En effet, certains Hawaïens ont été employés sur les navires de traite et/ou de pêche à la baleine durant le XIXe siècle. 5
Quelle que soit l’origine du pidgin anglais d’Hawaï, l’expérience des contacts interethniques se répète plus ou moins de la même façon avec l’arrivée des engagés portugais pendant les années 1870, et celle des engagés coréens et philippins pendant les années 1910. 6 Comme je le souligne ci-dessous, les descendants des engagés des plantations d’Hawaï maintiennent jusqu’à ce jour, leurs diverses identités ethnolinguistiques — contrairement aux descendants des esclaves du Nouveau Monde et de l’Océan Indien. La raison en est que leurs ancêtres ont vécu dans une « écologie » socio-économique qui a favorisé le maintien des distinctions ethniques dans les plantations, a limité au minimum les contacts interethniques, et encouragé le développement du pidgin anglais et son usage comme parler secondaire. 7 Comme le montre Roberts (1998, 1999), le créole anglais d’Hawaï, lui, se développe dans les villes, où il y a davantage de contacts interethniques et où il fonctionne comme un vernaculaire (en accord avec la conception conventionnelle de créole comme vernaculaire). Nous y reviendrons ci-dessous. On ne peut pas manquer de noter que le pidgin anglais d’Hawaï doit s’être développé graduellement, depuis des variétés d’anglais langue seconde jusqu’au parler pidgin — un autre point sur lequel il nous sera utile de revenir.
L’histoire de la colonisation de l’Afrique nous rappelle aussi le rôle que doivent avoir joué les interprètes dans les contacts initiaux entre Européens et Africains (par exemple, Fortbath 1977, Reader 1997). Samarin (1982) le souligne bien dans le cas de l’Afrique centrale. En créolistique, Naro (1978) avait déjà attiré indirectement notre attention sur ce sujet dans son article sur le reconnaissance language . Il démontre que l’hypothèse du baby talk — selon laquelle, au début des contacts euro-africains, les Africains auraient parlé les langues européennes comme des bébés (voir à ce sujet, par exemple, Baissac 1880 ; Adam 1882, 1883 ; Vinson 1882, 1888 8 ) devait être une fabrication satirique des Européens à partir des représentations théâtrales. Il attire surtout l’attention sur la présence de nombreux Noirs Africains à Lisbonne et dans d’autres villes portugaises, où bon nombre d’entre eux travaillaient comme domestiques et parlaient assez bien le portugais. Certains de ces « immigrés » africains auraient été engagés comme interprètes à bord des navires destinés à explorer la côte africaine ou à faire du commerce.
Nous devons aussi ne pas oublier que les dates de la découverte, par les explorateurs européens, des territoires africains, américains, et asiatiques ne coïncident pas avec le début des échanges commerciaux avec les populations indigènes. Les échanges ont lieu des années plus tard. Les problèmes de communication devaient se résoudre au préalable par le canal des interprètes, même si ceux-ci ne développaient qu’une compétence « approximative » dans la langue européenne par rapport à celle des locuteurs natifs. Nous apprenons par exemple qu’après avoir découvert l’embouchure du Congo et visité la cour du roi Kongo, les Portugais ont emmené avec eux le prince et probablement aussi une petite partie de son entourage au Portugal. Ceux-ci en sont revenus quelque temps plus tard, parlant le portugais et convertis au catholicisme.
Des histoires semblables existent sur la colonisation des Amériques. Elles suggèrent toutes que les parlers pidgins dérivés des langues européennes doivent s’être développés graduellement, au moins sur plusieurs années, partant des variétés plus proches des parlers européens jusqu’aux variétés de plus en plus divergentes. La divergence serait la conséquence de plusieurs facteurs, comme par exemple : l’accroissement du commerce (le nombre des trafiquants et la fréquence des visites) ; la diminution du nombre d’interprètes qualifiés ; l’augmentation des échanges directs entre Européens ou leurs représentants (les grumetes ) et les indigènes ; les tentatives de plus en plus nombreuses de la part des indigènes de communiquer directement avec les marchands et, en cas d’absence d’une langue commune, de recourir à la langue de traite pour communiquer entre eux. Moins il y avait de modèles fidèles à suivre, plus la structure de la nouvelle lingua franca divergeait du parler européen. Ne disposons-nous pas aujourd’hui d’une preuve indirecte de cette évolution linguistique dans les français africains et autres variétés indigénisées des langues européennes ? Pour ne citer que quelques livres pertinents, Kazadi (1991), Manessy (1994), Manessy & Wald (1994), Calvet & Moreau (1998), Lafage (2002), et Ploog (2002), par exemple, nous donnent conjointement un bon aperçu des français africains, bien qu’on doive se demander pourquoi Manessy & Wald (1994 : 109) trouvent nécessaire de devoir qualifier certains d’entre eux de « français créoles ». Le récent ouvrage de Kachru (2005) résume le savoir scientifique sur ce qu’il nomme indigenized Englishes . (Sur ce dernier sujet, les lecteurs plus intéressés pourraient aussi consulter les revues World Englishes, English World-Wide, et English Today .)
Nous sommes moins informés sur l’émergence des « pidgins » dérivés des langues africaines, amérindiennes, et asiatiques dans le contexte de la colonisation européenne. Les études telles que Thomason (1983), par exemple, nous apprennent que le jargon chinook, se serait développé avant le commerce avec les Européens, le chinook ethnique servant déjà comme langue de traite dans la région.

Carte 2 : Migrations de main-doeuvre en Afrique Noire
C’est ce que nous dit aussi Hulstaert (1974) sur le développement du lingala, bien que nous ne puissions pas oublier le rôle des auxiliaires coloniaux importés de l’Afrique de l’Ouest, dont nous parle Samarin (1982, 1985, 1989). Dans tout ceci, il nous faut bien faire une distinction entre, d’une part, ce qui se passe dans les Amériques, où la langue indigène (qui sera modifiée en un « pidgin ») est utilisée seulement pour le commerce, et d’autre part, en Afrique centrale, où la langue indigène (le kimanyanga dans le cas du kituba) est utilisée aussi dans les camps de travail (chantiers de construction) où ont été importés des ouvriers de plusieurs parties de l’Afrique. 9 Les interactions avec des locuteurs natifs ou avec d’autres parlant (plus) couramment la langue dans les camps de travail ne doivent pas avoir été de la même nature que celles se déroulant dans les relations de commerce.

1.2. LES VERNACULAIRES CREOLES
La différence entre l’usage des mots parler et vernaculaire dans les titres des parties 1.1.1 et 1.1.2 est une conséquence de la distinction ethnographique suivante entre les pidgins et les créoles. Les pidgins sont parlés comme langues secondes et lingua franca chez des populations qui ont maintenu leurs vernaculaires (variétés utilisées pour la communication à la maison, avec des personnes familières — en dehors des contextes professionnels et/ou publics — pour les besoins de la communication ordinaire). Les créoles quant à eux ont remplacé les vernaculaires autrefois parlés par ceux qui les ont développés. Bien que Chaudenson (1979, 1989, 1992, 2001) et Valdman (1983) aient invoqué, pour les populations serviles des plantations, la « vernacularisation » et l’ « autonomisation » de la langue coloniale comme processus ethnographiques complémentaires qui ont produit les créoles (voir aussi Mufwene 1990, 1997, 2001), nombreux sont encore les linguistes qui caractérisent les vernaculaires créoles comme pidgins nativisés. 10
Le scénario de l’évolution des créoles à partir des pidgins date de longtemps. On le retrouve dans les travaux de Schuchardt (1914), qui dès cette époque fait une première esquisse de la théorie du cycle de vie des parlers issus de contacts (la life-cycle theory associée à Hall 1962, 1966) et avance, pour la première fois, l’hypothèse (à mon avis incorrecte) que l’anglais noir américain aurait commencé comme un pidgin, en Afrique, se serait par la suite créolisé dans les plantations aux Etats-Unis, et enfin « décréolisé » (un terme plus récent en créolistique) en raison des contacts croissants des Noirs avec les Blancs. 11 Jespersen (1922/1956 : 235) reprend cette thèse quand il prétend qu’au lieu de continuer à diverger par rapport à l’anglais — comme ce fut le cas des langues romanes par rapport au latin — la structure du bislama (autrefois dénommé beach-la-mar en anglais) se rapprocherait de plus en plus de l’anglais à mesure que ses locuteurs auraient eu davantage accès à la langue de base. L’hypothèse est reprise plus tard, de manière plus générale, par Bloomfield (1933). On la retrouve ensuite chez Hall (1962, 1966), sous la forme de life-cycle theory , avant que DeCamp (1971) essaie d’en démontrer la pertinence à partir d’exemples synchroniques - et non pas diachroniques — de la variation structurelle présente dans le créole jamaïcain du milieu du XXe siècle. Il affirme alors que la variation reflète l’influence de l’anglais standard jamaïcain, l’acrolecte, sur le (basilecte du) créole, qui perdrait ainsi ses traits basilectaux. Cette hypothèse, reconnue désormais comme celle de la « décréolisation », influencera de nombreux travaux ayant trait à la vie des créoles. (Je reviendrai sur ce sujet au chapitre 4 traitant de la vie et de la vitalité des langues.)
Bickerton (1981, 1984) quant à lui donne plus de force à l’hypothèse du développement des créoles à partir des pidgins en l’associant au bioprogramme, prétendant que les pidgins (au moins avant que ceux qui survivent deviennent des expanded pidgins ) n’ont pas de grammaire. Les enfants nés dans les colonies de plantation auraient alors développé une grammaire dictée par la « grammaire universelle » chomskyenne, élaboré son vocabulaire et ses structures, et l’auraient enfin stabilisé.
Trois raisons principales semblent avoir encouragé l’hypothèse selon laquelle les créoles se seraient développés à partir des pidgins. La première est que les expanded pidgins tels que le tok pisin (de la Papouasie-Nouvelle-Guinée) et le pidgin anglais du Cameroun, tous deux élaborés à partir de pidgins autrefois utilisés pour le commerce, ont des structures aussi complexes que celles des créoles et fonctionnent comme des vernaculaires. 12 On a aussi souvent suggéré que ces expanded pidgins auraient été développés par les enfants nés dans ces communautés pidginophones. Il est loin d’être évident qu’on doive identifier ceux-ci comme des créoles, bien que l’on voie parfois de vagues références à la « créolisation » de ces pidgins.
La deuxième raison est la coexistence du pidgin et du créole à Hawaï, au XXe siècle. Cette coexistence semble attester que les créoles doivent s’être développés en des lieux où furent jadis parlés des pidgins. Pourtant, l’histoire de cette colonie américaine suggère que les deux variétés se sont développées plus ou moins au même moment, le créole en milieu urbain et le pidgin dans les plantations. 13
La troisième raison, moins évidente mais pourtant fort vraisemblable, tient à l’idée communément partagée que les systèmes se développent en général à partir de structures simples pour progresser vers des structures plus complexes. Cependant, la réalité historique de la morphosyntaxe des langues européennes concernées nous dit tout à fait le contraire. Il convient alors de se demander pourquoi une telle idée a la vie aussi dure. Force est de constater qu’il est difficile de tenir compte de ces faits historiques attestés quand on postule a priori que les créoles et les pidgins se sont développés dans des contextes de contact où il y aurait eu rupture dans la transmission de la langue européenne (par exemple, Polomé 1983) et où certains, comme Bickerton (1990), croient utile de comparer le développement des créoles au développement du langage enfantin et à l’évolution du langage dans l’espèce humaine.

Ainsi, il serait tout à fait évident que les créoles se sont développés à partir de pidgins, mais l’histoire de la colonisation européenne, qui est la cause indirecte de ces parlers, suggère une évolution différente, ressemblant davantage à l’évolution de la morphosyntaxe de plusieurs langues indo-européennes au cours des deux derniers millénaires. Les langues romanes ont une morphosyntaxe simplifiée par rapport au latin, bien que bon nombre de leurs caractéristiques modernes se soient développées à partir de variantes déjà présentes dans le latin vulgaire. De même, l’anglais atteste de structures simplifiées par rapport au vieil anglais, qui opérait, par exemple, des distinctions de genre et de cas pour les noms et davantage de distinctions morphologiques dans la conjugaison de ses verbes. Il n’y a donc a priori aucune raison théorique qui favorise l’hypothèse selon laquelle les créoles se seraient développés à partir de pidgins. Une évolution qui partirait de structures simples pour aller vers des structures plus complexes est tout aussi possible que l’inverse. Ce sont les données historiques et elles seules qui comptent ici.

Comme le montrent Chaudenson (1979, 1992, 2001) et Mufwene (1996, 2001), les colonies de plantation se sont développées d’une façon qui a favorisé non pas l’évolution de la langue coloniale par complexification, mais plutôt par simplification graduelle, partant des approximations plus proches des idiolectes des locuteurs natifs pour aller vers des parlers de plus en plus divergents. Ce processus est appelé basilectalisation par Chaudenson. L’une des raisons à cette évolution est que les colonies de peuplement, y compris celles qui se sont spécialisées dans l’industrie agricole, se sont développées graduellement, pendant une période de 25 ans en moyenne et cela à partir des sociétés d’habitation, dans lesquelles les non-Européens étaient minoritaires et bien intégrés parmi les Européens d’origine modeste. Comme l’atteste par exemple l’histoire de la Jamaïque (voir Dunn 1972/2000), c’est petit à petit, parfois sur plus d’un siècle, que se sont développées les sociétés de plantation, selon les moyens financiers des familles propriétaires. Dans les colonies de peuplement où les plantations deviennent la principale industrie, les non-Européens commencent à être majoritaires, entraînant du même coup la mise en place d’une ségrégation raciale qui durera jusqu’au XIXe siècle, bien après l’abolition de l’esclavage. 14

Ceux qui soutiennent la thèse de l’évolution des créoles à partir des pidgins s’emparent de la mise en œuvre de la ségrégation raciale en affirmant qu’elle aurait provoqué une interruption dans la transmission de la langue-cible européenne, en raison de la réduction, si ce n’est l’absence totale, des contacts entre Européens et non-Européens. Les faits historiques nous suggèrent cependant une évolution toute différente. En raison du manque général de capital pour développer les colonies, les populations des sociétés d’habitation croissent lentement, davantage grâce à la naissance des enfants que par l’importation des engagés ou des esclaves. Etant donné que les sociétés sont encore suffisamment intégrées et que, comme le souligne Chaudenson, les enfants restent et jouent ensemble durant la journée — pendant que les parents s’attellent au développement de l’infrastructure physique requise pour l’industrie des plantations à venir — tous les enfants parlent la même langue coloniale. Les conditions de contacts, surtout entre les dialectes métropolitains européens de la langue, favorisent cependant la formation d’une koinè et ainsi sa divergence des variétés parlées en Europe. 15
La langue de l’enfant n’étant pas déterminée par sa « race » — sauf quand celle-ci l’empêche d’interagir avec des personnes de race autre que la sienne - tous les enfants créoles (ceux qui sont nés dans ces colonies de peuplement) parlent le même vernaculaire colonial, quelle que soit leur race. 16 Ce point est particulièrement important parce que ce sont ces enfants qui, une fois adultes, serviront de modèles pour les nouveaux venus dans la société de plantation, surtout au début de celle-ci, quand, selon Baker (1993) par exemple, ils constituent encore une proportion importante de la population coloniale. Les parents seront quant à eux identifiés plutôt comme locuteurs non natifs dont les traits linguistiques seront — comme dans n’importe quelle communauté linguistique ayant une forte proportion de locuteurs natifs — défavorisés durant les phases initiales des colonies. Pour être plus concret, on peut comparer cette situation à celle des familles immigrées dont les enfants parlent comme les locuteurs de la population locale avec lesquels ils interagissent alors que leurs parents restent des locuteurs de langue seconde. Notons que leurs traits xénolectaux sont rarement copiés par les jeunes apprenants.
Une autre partie importante de cette histoire est que, contrairement à la thèse de Polomé (1983) et de Thomason & Kaufman (1988), par exemple, il ne peut y avoir eu d’interruption dans la transmission de la langue coloniale européenne (Mufwene 2001). En effet, même après qu’une forme de ségrégation raciale ait été instituée dans les sociétés de plantation, la transmission de la langue coloniale ne dépendait nullement des contacts avec les locuteurs européens, mais plutôt de ceux avec des locuteurs natifs (même d’origines non européennes) et/ou d’autres résidents parlant couramment la langue coloniale. Même aujourd’hui, les langues internationales d’origine européenne se répandent à travers le monde, davantage par le fait des locuteurs non-Européens que par celui des locuteurs (natifs) européens. Par exemple, les Iles Britanniques et les territoires francophones européens (la France, la Wallonie, et une partie de la Suisse) sont démographiquement trop petits pour avoir fourni à eux seuls — pendant et après la période coloniale — des instituteurs et des modèles linguistiques européens à chaque génération d’apprenants dans les territoires non-Européens aujourd’hui anglophones et francophones. Même dans les territoires tels que les Etats-Unis et le Québec où ces langues sont parlées par une majorité écrasante de locuteurs natifs, les locuteurs non natifs adultes servent souvent comme modèles linguistiques aux nouveaux immigrés de la même strate socio-économique, forcés par les circonstances à se socialiser le plus souvent entre immigrés.

Les créolistes et autres lecteurs bien informés sur les créoles doivent, à ce stade, certainement penser que je dois avoir oublié le cas du Surinam. Ce territoire fut brièvement colonisé par les Anglais, de 1651 à 1667, puis remis aux Hollandais en échange de leur colonie de la Nouvelle Hollande ( New Netherland en anglais, aujourd’hui l’état de New York et une partie du New Jersey, Etats-Unis). Selon la doctrine couramment répandue en créolistique, les Anglais seraient tous partis et auraient emmené avec eux tous leurs esclaves, à l’exception des Marrons, qui eux s’étaient réfugiés dans la forêt pour échapper à l’esclavage. Si tel avait été le cas, et à supposer que les Marrons n’aient pas interagi avec les nouveaux venus, quelles populations auraient alors transmis l’anglais à ceux-ci, quelle que soit sa forme ? Comment l’anglais serait-il resté la langue principale à partir de laquelle se sont développés les créoles du Surinam — même si on reconnaître une contribution importante du portugais au vocabulaire de base et à la structure du saramaccan et celle du néerlandais à ceux du sranan ? Il est vraisemblable que la décision politique n’a pas été suivie par tous les colons anglais qui s’étaient investis dans le Surinam et que certains y sont restés avec leurs esclaves. Nous avons ici une bonne illustration du principe fondateur en génétique des populations, selon lequel il est possible à la population installée la première dans un territoire d’exercer une influence disproportionnée sur la culture locale — y compris la langue — par rapport à sa faible importance démographique dans la population totale (Mufwene 1996, 2001). 17
Il n’existe aucune preuve dans l’histoire socio-économique du Surinam qui soutienne l’hypothèse d’une interruption dans la transmission de l’anglais. Les Hollandais ont seulement adopté, pour la communication avec leurs esclaves, une langue qui servait déjà comme lingua franca  : l’anglais. Ils ont aussi introduit un régime de colonisation qui a influencé l’évolution de cette langue en des créoles différents. D’un côté, en raison de l’influence du néerlandais le long de la côte, où la présence démographique hollandaise est restée la plus importante parmi les Européens, s’est développé le sranan. De l’autre, l’influence du portugais le long de la riVIere Saramakka, où la présence de juifs lusophones venus avec leurs esclaves du Brésil était démographiquement importante, s’est développé le saramaccan. 18
Nous devons aussi noter que les Hollandais ont pris le contrôle politique du Surinam au moment où les Anglais n’avaient pas encore dépassé la phase des sociétés d’habitation. Ni un créole ni un pidgin ne pouvait s’être développé à cette période. Les premiers Marrons auraient parlé ce que Chaudenson appelle des « variétés approximatives » de l’anglais, marquées par des caractéristiques de langue seconde. S’ils avaient joué un rôle particulier dans le développement des créoles du Surinam, ils auraient transmis une variété non-pidgin. Les autres esclaves restés avec leurs maîtres anglais ou achetés par les colons hollandais (ce qui est très probable, étant donné le coût exorbitant du déménagement de toute une « habitation ») doivent avoir joué exactement le même rôle que celui qu’on attribue aux Marrons. Il pourrait donc n’y avoir eu aucune interruption dans la transmission de l’anglais au Surinam. La raison pour laquelle ses créoles sont si divergents de l’anglais tient à l’écologie sociohistorique particulière de leur évolution. Cette dernière a démarré très tôt avec une proportion réduite de locuteurs natifs, même parmi les esclaves, et avec des influences linguistiques plus mélangées, même par rapport aux langues européennes — le néerlandais et le portugais ayant évidemment contribué à la confusion des structures de la langue-cible.

Il est important de souligner ici que même le contexte du Surinam ne peut prouver que les créoles se seraient développés à partir des pidgins, à moins qu’on attribue au mot pidgin une définition autre que la description classique donnée dans la section 1.1.1. La situation du Surinam n’est pas comparable à celle d’Hawaï. Au Surinam, les Africains étaient, dès les sociétés d’habitation, mélangés en groupes, ce qui n’a permis ni le maintien de leurs langues ni celui de leurs identités ethniques. Ils ne se sont pas trouvés dans une situation où ils auraient eu le loisir de parler leurs langues africaines, du moins pas de façon régulière, surtout pas au début des sociétés de plantation, quand la probabilité de se retrouver avec quelqu’un qui parlait la même langue était encore faible. Comme je l’expliquerai au chapitre 4, les langues africaines ont vite disparu dans le Nouveau Monde et dans l’Océan Indien davantage en raison de la façon dont les communautés créoles se sont développées qu’en raison de l’interdiction, par les Européens, de l’usage de ces langues ; il paraît en effet inconcevable d’imaginer un système de contrôle assez efficace et infaillible. Les Européens n’auraient pas pu contrôler l’usage des langues avec la même efficacité que l’usage des tambours, pour la simple raison que, contrairement à ces derniers, les premières peuvent être chuchotées.
Un dernier argument contre l’hypothèse que les créoles se seraient développés à partir d’ancêtres pidgins provient, peut-être indirectement, de la distribution géographique des parlers créoles et pidgins dans le monde. Comme le montre la carte 3, qui ne tient compte que des créoles et des pidgins basés sur les langues européennes, il semble y avoir une distribution complémentaire entre les lieux où les deux types de parlers se sont développés et sont en usage. Les (groupes de) créoles, représentés par des cercles, se sont développés surtout dans les Antilles et l’Océan Indien, de même que dans certaines îles le long de la côte orientale de l’Atlantique, le long de l’Afrique. C’est là que l’on trouve les créoles qui constituent nos prototypes heuristiques (Mufwene 2000a). En revanche, les pidgins, représentés par des carrés, se sont développés surtout dans le Pacifique, sur le continent africain, avec la présence de deux expanded pidgins au Cameroun et au Nigeria. Je reviendrai au pidgin anglais de Canton un peu plus tard.
Nous n’allons pas ignorer l’existence d’autres créoles ailleurs, par exemple à Macao et dans le sud asiatique. Ce qui importe le plus dans ce cas est que les parlers identifiés comme créoles se sont développés particulièrement dans les colonies de peuplement, soit dans des lieux ayant pour industrie principale l’industrie agricole, soit là où la population européenne est restée minoritaire — comme pour Macao et Gao. Les créoles de Sierra Léone et de Guinée-Bissau sont plutôt de « seconde génération », s’étant développés à partir de créoles qui sont nés ailleurs, principalement en Jamaïque dans le cas du krio de la Sierra Léone et au Cap-Vert dans le cas de crioulo de Guinée-Bissau.
Il est aussi remarquable qu’à Hawaï, comme je l’ai observé ci-dessus, le créole et le pidgin anglais se sont développés pour le premier en ville et pour le second dans les plantations. Ils illustrent, dans un cadre géographique plus limité, la distribution complémentaire dont il est question. Ils confirment d’ailleurs qu’à Hawaï l’anglais n’a pas évolué sur le même modèle ethnographique qu’aux Antilles. Ici les créoles se sont développés dans les grandes plantations et ont été importés dans les villes, où sont parlés des « approximations » de langues européennes. Les créoles y sont importés surtout après l’abolition de l’esclavage. En effet c’est parce que les anciens esclaves refusent de continuer à travailler dans les plantations que sont importés des engagés de l’Inde et de certaines régions de l’Afrique (particulièrement la région Yoruba du Nigeria et Kongo de l’Afrique centrale) pour continuer l’exploitation des plantations.

Carte 3 : La distribution des créoles et des pidgins dans le monde
Plus intéressant encore est le fait que les termes créole et pidgin émergent à des milliers de kilomètres l’un de l’autre, le premier dans le Nouveau Monde, au XVIe siècle, et le second à Canton, à la fin du XVIIIe siècle, dans le contexte que j’ai déjà expliqué. Comme je le montre dans Mufwene (1997), les faits historiques remettent clairement en question la connexion évolutive que les linguistes ont faussement postulée entre les deux genres de parlers coloniaux. Il existe certes des connexions entre créoles et pidgins, mais elles sont à chercher dans les similitudes qu’on peut observer dans la façon dont ils se sont formés : 1) par la transmission orale des parlers populaires européens ; 2) commençant dans les deux cas à partir d’approximations plus fidèles — ou moins infidèles — des parlers européens réalisées par les interprètes dans les colonies de traite et par les populations créoles dans les colonies de peuplement ; 3) et devenant de plus en plus divergents à mesure que croissent les populations engagées dans les contacts et que l’apprentissage se fonde davantage sur des modèles de moins en moins fidèles. La connexion évolutive n’est qu’une invention des linguistes, qui n’est pas en accord avec l’histoire socio-économique de la colonisation des territoires concernés.

1.3. L’INADEQUATION DE L’EXPRESSION «LANGUE LEXIFICATRICE» 19
Jusqu’à la fin des années 1980, les créolistes francophones ont identifié la langue à partir de laquelle a évolué un créole (ou un pidgin) comme langue de base . Depuis les années 1970, les créolistes anglophones ont développé une préférence particulière pour le terme lexifier , ou parfois lexifying language , mettant ainsi l’accent sur le côté le moins controversé du développement des créoles : le vocabulaire. En général ils ont hérité la plus grande partie de celui-ci (souvent jusqu’à 90 %) des langues européennes à partir desquelles ils ont évolué et dont ils ont souvent maintenu la prononciation du XVIIe et du XVIIIe siècles. Ainsi, les créoles français sont relativement conservateurs dans leur prononciation de mots comme moi et doit avec la voyelle [ε] plutôt que [a], la dernière variante étant une évolution plus récente en français. Les créoles anglais sont tout aussi conservateurs en utilisant par exemple le mot laan dans le sens tant de learn ‘apprendre’ que de teach ‘enseigner/apprendre’ en anglais moderne ; ils reproduisent un usage plus ancien (évident aussi en français), surtout dans les parlers populaires.
Selon les créolistes anglophones, la grammaire des créoles aurait des sources diverses : elle serait issue soit des universaux du langage (pour les universalistes), soit des langues substratiques (pour les substratistes), soit d’une combinaison de ces deux hypothèses (pour les partisans de la complémentarité d’influences). 20 Rares sont ceux qui ont affirmé, comme Faine (1936) et Posner (1985), que les vernaculaires créoles seraient des continuations et des nouveaux dialectes de langues européennes ciblées par les non-Européens dans les colonies de plantation ! La raison en est simple : ces parlers étaient présumés, a priori , séparés génétiquement de leurs langues de base. Des auteurs tels que Thomason & Kaufman (1988) et Thomason (2001) n’évoquent aucune raison autre que celle du rôle important joué par le contact des langues dans leur développement, omettant de mentionner qu’on ne peut pas non plus rendre compte de l’évolution des langues romanes, par exemple, sans invoquer celui-ci !
Les créolistes anglophones ne semblent pas avoir été attentifs au fait que les langues indo-européennes sont regroupées par familles (germanique, romane, slave, etc.) surtout sur la base de la parenté lexicale — d’où l’importance des correspondances phonétiques et morphologiques dans la méthode comparée depuis le XIXe siècle — et que les langues d’un même groupe telles que l’anglais et l’allemand, ont parfois des divergences grammaticales non moins négligeables que celles existant entre les créoles et les koinès coloniales non standard à partir desquels ils se sont développés (Mufwene 2003). Le créole français de Louisiane n’a pas plus, ni même autant, de divergences structurelles par rapport au français non standard louisianais que le français hexagonal par rapport à l’espagnol — tout comme le gullah qui n’a pas plus, ni autant, de différences structurelles par rapport à l’anglais non standard des Blancs du sud des Etats-Unis que l’anglais en général par rapport à l’allemand ou au néerlandais. Comme le montre DeGraff (2003), plusieurs positions soutenues encore aujourd’hui ne font que perpétuer l’héritage intellectuel peu justifié du XIXe siècle, sur lequel je reviendrai au chapitre 5.
Pour la plupart des linguistes, les créoles (et les pidgins) auraient des évolutions irrégulières qui les distingueraient des autres langues — s’ils osent même leur reconnaître une « évolution » — et ces parlers ne pourraient même pas être assignés à des familles génétiques. Les créoles (et les pidgins) représenteraient des cas d’hybridation par excellence et peut-être uniques où seul le vocabulaire proviendrait principalement d’une seule source, la langue de base, tandis que la grammaire proviendrait de sources diverses autres que la langue de base. Peu importe à ces créolistes que l’hypothèse ne soit même pas en accord avec la supposition (erronée) que les créoles se seraient développés en raison d’une interruption dans la transmission de la langue de base. La même rupture n’aurait pas permis aux créoles d’hériter de leur « langue de base » un taux aussi élevé de leur vocabulaire ! Cette fausse supposition a bien sûr encouragé des hypothèses aussi extrêmes que celle de la relexification (Lefebvre 1998), dont DeGraff (2002) fait une critique minutieuse et élaborée qui montre pourquoi elle est sans justification (solide). 21
Très brièvement, la théorie de la relexification prétend que les apprenants acquièrent seulement le vocabulaire de la langue-cible et l’utilisent sur le modèle grammatical de la langue-source. Cette théorie soulève, parmi bien d’autres, les questions suivantes : quelqu’un qui apprend une langue étrangère de manière non guidée peut-il le faire seulement en mémorisant le vocabulaire de celle-ci comme une liste des mots ? Peut-il en ignorer la grammaire en tant qu’ensemble de contraintes structurelles associées à l’usage de ses items lexicaux et autres constituants (Bolinger 1973) ? Est-il possible d’apprendre ainsi une langue sans saisir par exemple les principes de concaténation des arguments autour du verbe (par exemple, si le verbe suit le sujet et précède l’objet, ou si le verbe doit suivre tous les arguments et être placé à la fin de la phrase, comme en japonais ou en coréen) ? Ou encore, quelqu’un peut-il apprendre une langue sans apprendre en même temps si les déterminants du nom précèdent ou suivent celui-ci, ou si les adjectifs suivent ou précèdent le nom ? L’agencement des constituants dans les constructions grammaticales des créoles n’a-t-il aucun rapport avec les grammaires non standard des langues européennes dont le vocabulaire a été sélectionné ?
L’usage des constructions telles que kaz la ‘la maison’ ou kaz li ‘sa maison’ en créole haïtien ne correspond-il pas, si partiellement que ce soit, aux constructions (cette) case là ou la case à lui en français ? Doit-on nier l’origine française de ces constructions tout simplement parce que le déterminant cette et la préposition à n’ont pas été retenus dans les versions haïtiennes ? Est-il nécessaire que la grammaire ait été retenue intégralement pour qu’on puisse la rattacher à la langue qui fut autrefois ciblée par ceux qui ont développé les créoles ? Reconnaître la source d’une règle grammaticale exclue-t-elle l’influence d’autres sources ? Ou bien, faut-il nécessairement nier l’héritage de la langue européenne dès que l’on reconnaît l’influence substratique ? Il est pourtant évident que les systèmes des créoles sont des évolutions divergentes des langues coloniales ciblées par les non-Européens dans les sociétés d’habitation et de plantation. La reconnaissance de l’influence celtique dans l’évolution des langues romanes nie-t-elle l’origine latine de ces langues ? En effet, doit-on confondre l’ « origine » d’une forme ou d’une construction avec l’ « influence » que peut exercer une autre langue sur la sélection de la forme ou de la construction à partir du « feature pool » pertinent (sur lequel je reviendrai au chapitre 3) et sur son intégration dans le système qui émerge dans un milieu donné ?

Notons toutefois que, dans tous les cas qui nous intéressent, les grammaires des vernaculaires créoles — ici en tant qu’ensembles intégrés de règles — ne sont identiques à la grammaire d’aucune des langues substratiques en question. Pour ne citer que l’exemple du créole haïtien tant discuté dans la littérature en cause, sa grammaire est loin de reproduire celle du groupe ewefon. Il conviendrait, si l’on s’inscrit dans ce cadre, de rendre compte du processus de « relexification » de toutes les langues substratiques concernées qui, rappelons-le, n’ont pas de grammaire commune. On doit alors se poser la question de savoir pourquoi les structures de l’ewe-fon auraient été privilégiées par les autres Africains présents à Haïti ?
L’une des raisons pour lesquelles l’hypothèse de la relexification est tant combattue est son absence de réponse à ces dernières observations. Elle ne peut pas rendre compte de la présence, dans un créole donné, d’une structure grammaticale qu’il partage avec la langue européenne dont il dérive la plus grande partie de son vocabulaire, mais qu’il ne partage pas avec le groupe de langues substratiques auquel on attribuerait sa grammaire. Comme le souligne Bickerton (1981, 1984), ceux qui soutiennent l’une ou l’autre version de l’hypothèse substratique devraient expliquer quelle langue substratique particulière aurait servi de modèle, étant donné la diversité typologique parmi celles-ci. Si l’on isole une langue comme celle ayant exercé l’influence substratique la plus importante, on devrait pouvoir expliquer les conditions « écologiques » qui ont favorisé cette influence privilégiée. Et comme le demande Baker (1993), qu’auraient fait les autres locuteurs substratiques pendant que ceux du groupe favorisé se seraient engagés à développer le nouveau système pour tout le monde ?

Une certaine logique suivie par Lefebvre (1998) suggère que les locuteurs de chaque langue substratique auraient relexifié leur grammaire respective. Il se pose alors la question de savoir par quels compromis les locuteurs seraient arrivés à développer un seul créole haïtien, si variable qu’il soit, au lieu d’avoir une centaine de variétés. Admettre l’hypothèse du compromis, comme le concède Lefebvre (1998) en invoquant le nivellement des dialectes (sur le modèle de la « koinèïsatiori »), n’est-ce pas reconnaître l’erreur fondamentale de l’hypothèse de la relexification et la nécessité d’une explication plus adéquate ? Ou bien, Lefebvre suggère-t-elle que l’émergence d’une grammaire communautaire serait un processus semblable à celui de l’émergence d’une koinè, mais au niveau des (idio)lectes relexifiés ?

De prime abord, cette relation serait possible, pourvu qu’elle réponde à la question préalable de savoir si le principe de relexification au niveau individuel est en accord avec les découvertes sur l’acquisition de langue seconde non guidée, question que soulève à juste titre Chaudenson (2001, 2003). Des travaux tels que Perdue & Klein (1992), Perdue (1995), et Giacomi et al . (2004) sur l’apprentissage non guidé d’une langue étrangère, en Europe, par des adultes — surtout de groupes linguistiquement homogènes, comme les migrants arabophones marocains — ne soutiennent pas la thèse de la relexification, alors que les renforcements mutuels entre eux auraient augmenté la force de l’élément substratique. Et si l’on en revient à la possibilité de « koinèïsation » des (idio)lectes relexifiés — ce qui rapprocherait l’hypothèse de Lefebvre (1998) du « feature pool » élaborée dans Mufwene (2001, 2002) et au chapitre 3, pourquoi le rôle des enfants semble-t-il complètement exclu à part dans la perpétuation de formes et constructions produites par les adultes ?

Il ne sert à rien de soulever des questions sur le bioprogramme, car la possibilité que la grammaire d’un créole se soit développée grâce aux seuls enfants est éliminée par la façon même dont les colonies de peuplement associées aux plantations ont évolué. Comme le montre très clairement DcGraff (1999a, 1999b, 2002) et (Mufwene (2001, 2004a), les grammaires des créoles se sont développées à partir des interactions non seulement entre adultes mais aussi entre enfants. Alors que les premiers sont responsables de l’introduction d’éléments substratiques dans le « feature pool », les enfants ont quant à eux sélectionné certains de ces éléments, les ont diffusés entre eux, et les ont aussi « transmis » à des apprenants qui ont suivi leur exemple (voir ci-dessous). Il n’y aurait pas eu d’influences substratiques dans les créoles parlés aujourd’hui si les enfants n’en avaient pas héritées de leurs parents bossales et ne les avaient pas intégrées dans leurs systèmes linguistiques d’adultes. Comme aujourd’hui aux Etats-Unis ou au Québec, l’élément étranger aurait vite disparu avec la mort de ses « producteurs » et des locuteurs non natifs de la langue locale, d’autant plus que leurs enfants acquièrent la langue locale comme locuteurs natifs, sans éléments étrangers ou avec seulement une proportion négligeable de ceux-ci.

Le problème fondamental des hypothèses sous-jacentes à la notion de langue lexificatrice vient de la façon dont les termes acquisition et transmission d’une langue sont entendus par quelques créolistes. Par exemple, Holm (1988), Thomason & Kaufman (1988), et Thomason (2001) font appel à la notion d’« acquisition imparfaite» de la langue-cible pour rendre compte de la divergence entre certaines des structures des créoles et celles de leurs langues de base, supposant, contrairement à ce que nous savons de l’histoire socio-économique des territoires créolophones que ces vernaculaires auraient des ancêtres pidgins. Les pidgins seraient ainsi les premières réalisations de l’ « acquisition imparfaite » par des adultes, alors que les créoles seraient quant à eux le résultat d’une évolution vers des structures plus complexes pour satisfaire à leur fonction de parler vernaculaire. Il n’y a pas de doute que les pidgins sont le résultat d’une acquisition imparfaite. Les créoles le sont aussi, même en supposant, comme Chaudenson (1973s) et Mufwene (1990s), que ces vernaculaires se sont développés par « basilectalisation » graduelle à partir de la koinè de la phase d’habitation. Le problème sur lequel j’aimerais attirer l’attention du lecteur est celui que soulève la thèse de Holm (1988), Thomason & Kaufman (1988), et Thomason (2001), selon laquelle il existerait une acquisition (plus) « normale », qui soit « parfaite», parmi les locuteurs natifs d’une langue en dehors des situations marginalisées du développement des créoles et des pidgins. Si l’acquisition de la langue était parfaite dans les autres cas, comment expliquerait-on les évolutions linguistiques qui sont attribuées — peut-être faussement d’ailleurs — à la « motivation interne » ?

On pourrait peut-être répondre à cela en disant que c’est une question de degré de perfection, ou d’imperfection, dans l’acquisition d’une langue, les apprenants adultes développant des idiolectes plus divergents quand ils « acquièrent » une nouvelle langue. Mais on doit remarquer qu’aucun enfant ne reproduit jamais exactement un autre idiolecte de son environnement social et qu’il suffit de changer la dynamique d’interactions sociales dans une communauté pour produire un sociolecte ou un dialecte nouveau. Compte tenu de la présence non négligeable des enfants dans les sociétés d’habitation et de plantation, on devrait plutôt se demander s’il n’est pas plus juste d’interpréter ces situations comme d’autres où les dynamiques d’interactions sociales ont influencé la continuité du parler communautaire. L’ « acquisition imparfaite » est-elle une explication suffisante pour justifier la divergence des structures des créoles ? Ne s’applique-t-elle pas aussi à d’autres cas coloniaux, comme au Québec et à Saint-Barthèlemy, où de nouvelles variétés, très divergentes elles aussi des parlers métropolitains, ont émergé chez des locuteurs d’ascendance européenne ?

De même, Baker (1990, 1997) fait référence à l’absence de langue-cible pour rendre compte de la divergence entre les grammaires des créoles et celles des langues européennes dont ils ont hérité leur vocabulaire. La raison de son hypothèse est à chercher dans l’hétérogénéité des modèles linguistiques dans les milieux où se sont développés les créoles. Il nous laisse entendre ainsi qu’il n’y aurait pas d’hétérogénéités structurelles dans des milieux supposés (plus) normaux d’ « acquisition langagière ». Et que fait-on alors de la notion d’ « idiolecte » si fondamentale dans la linguistique contemporaine ? Ou bien est-il encore question ici de degré d’hétérogénéité ? Avons-nous besoin d’explications différentes pour l’évolution des koinès coloniales dans les populations d’ascendance européenne ?

Pour revenir à Holm et Thomason, Lass (1997) souligne que la reproduction imparfaite est l’état normal et naturel de la « transmission » d’une langue et, de ce fait, la cause des changements linguistiques même pour des langues qui ne sont pas perçues comme étant en contact avec d’autres. Il est d’ailleurs important de reconsidérer à ce propos la thèse de Meillet (1929, 1951), reprise par Hagège (1993), selon laquelle l’ « acquisition » d’une langue en tant que système est en fait un processus de reconstruction. L’apprentissage d’une langue par les enfants est un processus non guidé. Il n’y a aucun parent ni aucun autre adulte en charge des enfants qui leur enseignerait les règles de grammaire ou leur donnerait explicitement tout un système de règles et de contraintes à retenir et à appliquer aux mots et locutions qu’ils auraient mémorisés (séparément). Tout ce que font les locuteurs pendant leurs interactions avec les enfants-apprenants est de mettre à leur disposition des énoncés à partir desquels ceux-ci peuvent inférer des structures. Il est toutefois justifié de nous demander si ces « structures » existent ou si elles ne sont pas plutôt postulées par les linguistes. Après tout, les « structures » ne se manifestent-elles pas d’abord à ceux qui les cherchent, comme le suggère, dans la théorie de la complexité, l’expression anglaise pattern emergence  ?

Il n’est pas certain non plus que tous ces apprenants aboutissent à des systèmes identiques, pas plus qu’ils reproduisent fidèlement les « systèmes » des adultes avec lesquels ils ont interagi. Chaque locuteur parle un idiolecte nouveau, qui n’est identique à aucun autre. Il est le résultat de l’histoire interactionnelle particulière de son auteur. La notion d’ idiolecte , si présente en linguistique moderne, désigne ainsi la façon dont les individus développent leur compétence linguistique. Elle devrait nous aider à comprendre la variation interindividuelle qui s’ensuit. L’ « acquisition parfaite » d’une langue — quelle qu’elle soit — impliquerait que chaque enfant reproduise parfaitement chaque idiolecte de sa langue ainsi que tous les modèles de variation qui lui sont inhérents, au moins dans son environnement social. Inutile de dire que c’est tout à fait impossible. Ce n’est pas par hasard qu’il n’y a pas d’idiolectes identiques dans une communauté linguistique.

On pourrait insister sur le fait que l’ « acquisition imparfaite » dont parlent Holm et Thomason s’applique davantage à l’acquisition d’une langue seconde. Certes, mais on doit aussi se rappeler que l’« imperfection » de l’acquisition est commune à tous les cas d’ « acquisition » de langue seconde - y compris ceux qui ont produit des variétés indigénisées des langues européennes (le cas des français africains, par exemple) — et pas seulement ceux qui ont abouti à l’émergence des créoles. Ne serait-il pas utile de fournir une échelle de mesure qui permettrait d’identifier les genres ou d’évaluer la proportion des « imperfections » spécifiques à la naissance des créoles comme continua des divergences structurelles à partir de leurs variétés de base non standard ? Est-il d’ailleurs possible de fournir une telle échelle de mesure ? A-t-on jamais mesuré (adéquatement) les degrés de divergence structurelle entre les grammaires des langues créoles et celles de leurs langues de base ? N’aurait-on pas besoin de grammaires complètes de tous ces parlers pour déterminer à la fois les structures qu’ils partagent et celles qu’ils ne partagent pas avec ces derniers ? Or jusqu’ici les grammaires les plus complètes (ou devrais-je dire les moins incomplètes ?) dont nous disposons pour ces langues se limitent aux traits structurels qui les distinguent des variétés standard des langues européennes auxquelles elles sont affiliées. Il est tout à fait évident que ces comparaisons sont déplacées et nous renseignent à peine sur l’évolution langagière en cause quand on se souvient que le point de départ des vernaculaires créoles était plutôt des variétés non standard. 22

En ce qui concerne l’évaluation du degré de divergence, il importe aussi de nous rappeler un fait très important sur lequel l’histoire socio-économique des territoires créolophones attire notre attention : le terminus a quo de chaque créole est la koinè coloniale des premières sociétés d’habitation. Celle-ci était variable au sein d’une même colonie, et on peut supposer qu’elle l’était aussi d’une colonie à l’autre. Pour ce qui est de la sélection des traits structurels qui feront partie des « systèmes » des créoles, la dynamique de coexistence des traits en compétition (selon le modèle de compétition et de sélection expliqué dans Mufwene 2001, 2002 — voir ci-dessous et le chapitre 3) n’était pas identique dans toutes les colonies. Il est difficile de s’imaginer un point de départ commun à toutes les colonies, ni même un dialecte métropolitain particulier qui peut être utilisé comme point de repère. Bien qu’on puisse affirmer que les dialectes métropolitains présentent plus de « ressemblances familiales » (au sens où l’entend Ludwig Wittgenstein) avec les nouveaux dialectes coloniaux qu’avec les créoles, il est difficile de mesurer les écarts structurels existant entre les différentes variétés langagières, même en tenant compte des influences non européennes sur le développement des créoles.

Nous ne pouvons nous empêcher de conclure que beaucoup de créolistes se sont prononcés trop hâtivement sur le développement des créoles, sans avoir dégagé les diverses dimensions des questions très complexes qui se posent. Il faudrait (re)lire ces auteurs avec un œil critique, car ils ont souvent évité de réfléchir aux nombreuses suppositions sous-jacentes à leur recherche. Ces réflexions nous auraient aidés à mieux comprendre l’évolution linguistique en général. En ce qui nous concerne, nous ne pouvons comprendre le développement des créoles sans aussi chercher à comprendre celui des variétés coloniales non créoles des mêmes langues européennes. Qu’il s’agisse de « restructuration » (selon la plupart des créolistes), de « compétition et sélection » (Mufwene 2001, 2002), d’« acquisition imparfaite » (Holm 1988, Thomason & Kaufman 1988), ou de « création » d’un médium de communication interethnique (Baker 1997), les mêmes questions se posent pour toutes les évolutions linguistiques/langagières. Comme dans Mufwene (2001), j’expliquerai aux chapitres 3 et 4 que le contact de parlers différents (idiolectes, dialectes, ou langues) est un facteur important qu’on ne peut négliger pour rendre compte tant des changements des structures et des spéciations langagières que de la mort et de la naissance de ces parlers.

1.4. LE MYTHE DES CREOLES COMME LANGUES JEUNES SANS BEAUCOUP D’HISTOIRE
Selon Romaine (1988), les créoles n’auraient pas d’histoire. En mars 2002, j’assistais à une conférence donnée à l’Université de Harvard par Noam Chomsky. Je ne pouvais en croire mes oreilles quand je l’ai entendu dire que certaines langues telles que les créoles ont une histoire si courte qu’elle ne mérite pas une grande attention, n’ayant pas beaucoup à nous apprendre sur l’évolution linguistique. Il convient de reconnaître, à son honneur, qu’il s’est rétracté, en avril 2002, suite à un bref échange de correspondance où je lui signalais son erreur. Il y a fort à parier que cet éminent linguiste, de surcroît très informé, a été influencé par une certaine littérature scientifique qui suggère que les créoles ne seraient pas le résultat d’une évolution linguistique naturelle. McWhorter (1998, 2000), quant à lui, a fait de cette supposition un des thèmes principaux de ses arguments sur la typologie apparemment « singulière » des langues créoles, à laquelle je reviendrai ci-dessous. Selon lui, les créoles seraient des langues « jeunes » par rapport aux langues européennes avec lesquelles ils partagent une grande partie de leur vocabulaire et par rapport aux langues substratiques qui ont évidemment influencé certaines de leurs structures. Je m’attarde ici sur la position de McWorther parce qu’il est, parmi les chercheurs défendant cette thèse, le plus explicite là-dessus et l’a affirmé dans plus d’une publication.
La position de McWhorter repose en partie sur la supposition, injustifiée à mon avis, que les créoles ne seraient pas des langues indo-européennes. Posner (1985, 1996) et Trask (1996) font partie des rares auteurs à affirmer, avec raison, que les créoles peuvent être considérés comme de nouveaux dialectes ou de nouvelles langues indo-européennes. La position de McWhorter est la conséquence de son hypothèse qui fait des créoles des évolutions nouvelles nées de la « pulvérisation » de leurs langues de base au point d’en détruire le système de départ et d’en rompre la continuité (McWhorter 2001). Cette hypothèse implique la négation d’un fait bien reconnu des créolistes, à savoir que les parlers créoles héritent la plus grande partie de leur vocabulaire des langues européennes à partir desquelles ils se sont développés. L’hypothèse de McWhorter est d’autant plus problématique qu’elle illustre le principe ségrégationniste de « deux poids, deux mesures » : elle ne tient en effet nullement compte du fait que pour établir la parenté génétique, la linguistique comparée s’est d’abord basée sur les ressemblances lexicales entre les langues, avant même d’étudier leurs correspondances phonologiques et morphologiques. C’est donc en partant de ressemblances préalablement relevées entre le vocabulaire de certaines langues que les linguistes appliquent la méthode comparée (que nous rappelle Thomason 2002) pour nous donner ainsi une idée de leur histoire généalogique ou de la longue histoire de diversification qui précède leur état actuel. La méthode comparée permet alors de retracer en amont l’histoire évolutive d’une variété langagière par rapport à d’autres avec lesquelles elle partage un même lexique et certains éléments structuraux.
En d’autres termes, l’histoire d’une langue est surtout déterminée par celle de son vocabulaire. Il est ainsi difficile, sans examiner leur vocabulaire, de déterminer à quelle date des parlers appartenant à une même branche de l’arbre généalogique (le Stammbaum ou cladogramme)

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