Le Poids des langues
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Description

"Ca pèse combien une langue ?" C'est à cette question qu'ont tenté de répondre les participants au colloque Le poids des langues qui s'est tenu à l'Université de Provence en septembre 2007. Cette métaphore, dont la pertinence a fait l'objet d'un regard critique, a motivé des réflexions relatives à ce que pourrait être le "poids" des langues. Quels critères faut-il prendre en compte ? Quels sont les facteurs déterminants qui confèrent à une langue un certain "poids" au niveau local ou international ? Quels effets ce "poids" peut-il exercer sur les rapports mutuels entre les langues ?

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 février 2009
Nombre de lectures 209
EAN13 9782336261638
Langue Français
Poids de l'ouvrage 1 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

© L’Harmattan, 2009
5-7, rue de l’Ecole polytechnique, 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr
9782296073678
EAN : 9782296073678
Le Poids des langues

Cécile Petitjean
Sommaire
Page de Copyright Page de titre PREFACE INTRODUCTION - LA METAPHORE DU POIDS DES LANGUES ET SES ENJEUX PARTIE I - CRITERES DEFINITOIRES DU « POIDS » DES LANGUES
CHAPITRE I - LA METAPHORE DU POIDS EST-ELLE PERTINENTE POUR TRAITER DE LA LANGUE ? Chapitre II - LE POIDS DES LANGUES VERS UN « INDEX DES LANGUES DU MONDE » CHAPITRE III - GRAVITE ET RELATIVITE DU PESAGE DES LANGUES : AVANTAGE, INCONVENIENTS ET LIMITES D’UNE METAPHORE CHAPITRE IV - POIDS, IMPORTANCE ET DEFINITION DES LANGUES CHAPITRE V - HERMENEUTIQUE DU PESAGE DES LANGUES
PARTIE II - LES EFFETS DU « POIDS » DES LANGUES
CHAPITRE I - POIDS DES LANGUES : DE LA METAPHORE AU PARAMETRAGE LE CAS DE L‘AMAZIGHE CHAPITRE II - L’ARABE : LE POIDS DU PASSE PLOMBE-T-IL LES ESPOIRS DE L’AVENIR ? CHAPITRE III - LA PARTICIPATION DES MIGRANTS A LA CONFIGURATION DES PLURILINGUISMES REGIONAUX CHAPITRE IV - LE « POIDS » DES VARIETES A L’INTERIEUR DE L’ALLEMAND: LE CAS DE LA COMMUNAUTE LINGUISTIQUE DE BERLIN CHAPITRE V - « POIDS » DES LANGUES OU « POIDS » DES IMAGINAIRES DES LANGUES ? SUR TROIS SITUATIONS DE NORMALISATION D’UNE LANGUE MINOREE CHAPITRE VI - RAPPORTS DE DOMINATION LINGUISTIQUE ET ACTIONS SOCIALES : ANALYSE DE QUELQUES INTERACTIONS VERBALES EN MILIEU CREOLOPHONE
PARTIE III - LE « POIDS » DES LANGUES : APPLICATIONS ET PERSPECTIVES
CHAPITRE I - LE POIDS DE LA LANGUE FRANÇAISE, ENTRE SENTIMENT DE MENACE ET DYNAMIQUES LANGAGIERES CHAPITRE II - LE POIDS DE LA LANGUE PREMIERE DANS L’APPROPRIATION DES LANGUES SECONDES EN MILIEU NATUREL CHAPITRE III - LE POIDS DES LANGUES QUI N’ONT PAS DE POIDS L’EXEMPLE FRANÇAIS DES LANGUES REGIONALES CHAPITRE IV - LE « POIDS » DES LANGUES SUR INTERNET. LA REVANCHE DES « POIDS PLUME » ?
Espaces Discursifs
PREFACE 1
Le poids des langues... L’expression renvoie irrésistiblement à l’univers des « poids et mesures ». Mais comment « pèse »-t-on une langue ? Comment « mesure »-ton une langue ? Comment évalue-t-on la place qu’elle occupe dans l’espace (son extension géographique) ou dans le temps (comment évolue-t-elle dans l’histoire, de quand peut-on dater son apparition, situer dans la durée le moment de sa disparition éventuelle, etc.) ? Ce qui dans les deux cas nous renvoie à des pratiques langagières, aux conditions dans lesquelles une langue est employée dans une société ou sur un territoire, à ses usages (constants, épisodiques ou circonstanciels...) et en dernière instance, à l’attrait qu’elle exerce ou qu’elle n’exerce pas (ou plus), c’est-à-dire à l’intensité de son rayonnement. On voit bien que la question du poids des langues ne saurait s’épuiser dans le dénombrement statistique de locuteurs répartis sur des territoires, car ce qu’il faudrait pouvoir « apprécier », au sens fort du terme (quantitativement et qualitativement), en fait, ce sont des situations d’interlocution et leur importance relative, en les comparant — et pas seulement en nombre, mais en « qualité » — d’une langue à l’autre ; et c’est là que les difficultés commencent. Car quelle serait l’unité de mesure ?

Sans en trahir la direction d’intention, je voudrais profiter de ce colloque pour risquer une hypothèse en vous proposant une approche un peu différente. Non pas une « toise » pour étalonner une extension, non pas un boulier ou une machine à calculer pour compter des individus, non pas un calendrier pour retracer une histoire, ni même une balance pour évaluer un poids (fût-elle, comme le propose Louis-Jean Calvet, composée de plusieurs éléments), mais ce que j’appellerais volontiers un « indicateur de rayonnement ».

L’hypothèse est la suivante. Une langue n’existe pas isolément ; ce n’est pas un composé chimiquement pur, et ce qui fait le grand intérêt de la démarche que vous avez entreprise, cher Louis-Jean Calvet, c’est que vous vous proposez de mesurer l’importance relative des langues. A très juste titre ! Un exemple : si on le considère isolément, en chiffres absolus, le français progresse ; si on le considère par rapport à d’autres langues, en chiffres relatifs, le français recule. Une langue existe toujours en relation avec d’autres langues, avec lesquelles elle entretient des rapports de force assez complexes ; et s’il est arrivé en effet, dans l’histoire de l’humanité, que des langues aient pu se développer en vase clos, à l’abri d’influences extérieures (au risque d’ailleurs de dépérir en même temps que les cultures qu’elles ont exprimées), la plupart des langues se sont construites et continuent de se construire dans un dialogue avec d’autres langues : elles se métamorphosent en permanence les unes par les autres, et ce dialogue (dont il faudrait — ce n’est pas le lieu ici — étudier précisément les figures) est sans doute le facteur le plus actif de leur évolution. Comment ne pas penser à Rémy de Gourmont : « une langue est toujours pure », écrivait-il, « quand elle s’est développée à l’abri des influences extérieures ». Mais toutes les langues sont impures, car elles ne se développent jamais à l’abri d’influences extérieures, ou alors elles se fanent et meurent.

Mais s’il en est ainsi, ce constat emporte deux conséquences, qui intéressent l’une la constitution des sciences du langage (la linguistique, la sociolinguistique, l’histoire des langues, etc.), l’autre la mise en œuvre d’une politique de la langue. La première, c’est qu’une langue — cet objet complexe qu’on appelle une langue, cet ensemble de compétences actives (parler, écrire) ou réceptives (comprendre, lire) correspondant à un système de communications qui a son lexique, sa morphologie, sa syntaxe... — ne saurait être appréhendée en tant que telle, isolément : il faut toujours la mettre en rapport avec d’autres langues, dont elle se nourrit et qu’elle influence à son tour. La seconde, c’est qu’une politique de la langue ne peut être qu’une politique des langues, ou plus exactement une politique de relations entre les langues. Le seul objectif qu’elle puisse raisonnablement s’assigner est d’organiser leur coexistence, et c’est à la lumière de cet objectif qu’il faut considérer leur transmission, leur apprentissage, leur répartition fonctionnelle, leur usage, leur statut dans la société, leur distribution éventuelle sur une échelle de valeurs. Le défi que nous avons à relever en Europe, notamment, c’est d’avoir à penser et à organiser la coexistence des langues, à concevoir et à maîtriser leur interaction.

Ouvrons ici une parenthèse. On voit bien ce qui fait la vitalité d’une langue, sinon son « poins » c’est l’incitation qu’il peut y avoir à la transmettre. Une langue qui se transmet de moins en moins d’une génération à l’autre, ou d’un bassin de locuteurs à l’autre (c’est-à-dire que l’on apprend de moins en moins), est une langue en régression (ces deux types de transmission ne sont d’ailleurs pas sans lien l’un avec l’autre). Il suffit pour ce faire de s’interroger sur les principaux facteurs de transmission d’une langue : la vitalité d’une langue dépend d’abord de son efficacité , c’est-à-dire de sa capacité à exprimer le réel, et en particulier, de sa capacité à désigner les réalités nouvelles qui apparaissent au fur et à mesure que le monde change. Il faudrait évoquer ici toute la problématique de l’aménagement ou de l’équipement d’une langue (enrichissement volontaire ou spontané, travaux de terminologie, etc.), mais aussi, et de plus en plus, son équipement technologique (traitement de texte, correcteurs orthographiques ou grammaticaux, etc.). La vitalité d’une langue dépend ensuite de sa fonctionnalité: il est clair, par exemple, que l’utilité réelle ou supposée d’une langue sur le marché de l’emploi conduit les parents à davantage la transmettre à leurs enfants. La place qu’on lui réserve dans les médias, dans la vie culturelle, dans les systèmes scolaires, dans le monde du travail, de l’enseignement, de la recherche, est évidemment capitale. Mais sa vitalité dépend également de ce qu’on pourrait appeler sa « littérarité » (pardon pour ce néologisme), c’est-à-dire de sa capacité à produire des œuvres marquantes, ou, si l’on veut, de la fécondité de la culture qu’elle soutient, exprime et enrichit. De ce point de vue, je trouve très heureux que dans son index comparatif, Louis-Jean Calvet ait introduit des critères tels que la production et l’exportation de films, de livres et de disques, le nombre de Prix Nobel de littérature, etc. même si chacun d’eux est en soi contestable (le dernier en particulier). L’attrait exercé par une langue tient pour une très large part à la qualité, au « rayonnement » (au sens presque physique du terme) de la pensée, de l’art de vivre ou de la civilisation qui s’expriment en elle. A l’époque moderne, la langue française a bénéficié, plus que tout autre langue, peut-être, de cette « radiation », que ne justifiaient ni le poids démographique, ni la puissance économique, ni la force militaire. Enfin, et parce que toute langue est un marqueur d’identité, il arrive aussi que l’avenir d’une langue tienne au soutien d’une volonté politique , c’est-à-dire en dernière instance, à l’attachement que lui portent (ou ne lui portent pas) les citoyens. Notre ami Ahmed Boukous a bien montré comment l’amazigh, le berbère, commençait à avoir du « poids » grâce à la nouvelle politique linguistique du royaume marocain.

Mais la vitalité d’une langue ne suffit pas à rendre compte de son rayonnement, dont elle est évidemment la condition nécessaire, mais en aucune manière la condition suffisante : une langue peut être très vivante, et pour autant ne pas « rayonner ». Or si une langue ne saurait être appréhendée isolément, s’il faut toujours la mettre en rapport avec d’autres langues, alors l’indicateur (s’il fallait en chercher un) de son « rayonnement pourrait être le nombre de langues avec lesquelles elle est en rapport, ou plus exactement le nombre de langues auxquelles elle est « exposée » ou auxquelles elle « s’expose ». Peut-être serait-il possible alors de proposer un classement des langues en fonction du nombre des langues avec lesquelles chacune d’elles est en rapport. Gageons que l’hindi et le chinois mandarin, qui se trouvent en tête du classement des langues par le nombre de locuteurs — mais qui restent (pour combien de temps encore ?) enfermés dans leurs bassins linguistiques respectifs — reculeraient très loin dans cette nouvelle hiérarchie, où l’on trouverait aux deux premières places l’anglais... et le français ! Car le français, partout où il est parlé, est au contact d’autres langues ; et ce qui fait sa chance — et détermine son avenir — c’est précisément sa dispersion : le dialogue incessant qu’il entretient avec un très grand nombre de langues parlées sur la planète.
INTRODUCTION
LA METAPHORE DU POIDS DES LANGUES ET SES ENJEUX 2
« Ça pèse combien une langue ? »

Ainsi était formulée la question qui fut posée au cours de l’une des réunions préparatoires du colloque dont le lecteur tient les actes entre les mains. « Ça pèse combien, une langue ? » : cette question n’est provocante que par sa formulation, et ne cherche qu’à poser avec clarté et sans ambiguïté l’une des problématiques majeures qui traverse actuellement le domaine de la sociolinguistique. Derrière cette interrogation transparaissent de multiples thèmes récurrents : l’évaluation du nombre de langues parlées sur la planète, les méthodes contrastées pour parvenir à ces estimations, leurs présupposés théoriques, la performance des outils de mesure (de pesage ), mais aussi l’analyse des chiffres obtenus, leurs applications, ainsi que les implications du chercheur dans la production de ces données. Autant de sujets de réflexion auxquels vient s’ajouter la nécessité de questionner sans ambages l’opposition théorique et méthodologique entre traitements quantitatifs et traitements qualitatifs.

La mondialisation (ou globalisation) — maintenant prégnante à de nombreux niveaux de l’organisation sociale — engendre des perspectives nouvelles sur la question du rapport entre les langues : les modalités de leurs contacts, l’évolution de leurs statuts respectifs, leur diffusion (ou leur déclin), leur présence (ou absence) dans les nouvelles technologies de l’information et de la communication, etc. La réorganisation des rapports entre les individus et les sociétés a des conséquences sérieuses sur la communication et les échanges langagiers. On constate en effet une diversification et une mutation des contacts linguistiques, accélérés et/ou virtualisés, notamment par le biais du réseau Internet. Dans ces conditions nouvelles, le poids des langues ne saurait plus reposer uniquement sur le nombre de leurs locuteurs. C’est précisément l’évolution des relations inter et intracommunautaires qui cristallise aujourd’hui la pertinence d’une observation critique de la notion de poids des langues. Les auteurs qui ont participé au colloque et dont les contributions sont présentées dans ce volume, tentent ainsi de proposer des réponses à la question initiale, en critiquant précisément l’hypothèse que les langues pèsent quelque chose.

Présentation du colloque
Les 27 et 28 septembre 2007, l’Université de Provence accueillait le colloque international Le poids des langues 3 , organisé par l’Institut de la Francophonie et le laboratoire DELIC, avec la participation de l’Organisation Internationale de la Francophonie (OIF), représentée par Samir Marzouki, professeur à l’Université de Tunis et directeur de l’Education et de la Formation à l’OIF. La Délégation générale à la langue française et aux langues de France (DGLF-LF), représentée par son directeur, Xavier North, et le chef de la mission « langues de France », Michel Alessio, a également contribué à sa concrétisation. Le colloque s’est donc tenu au cours de deux journées au cours desquelles des chercheurs du monde entier ont été invités à réfléchir, dans un contexte de mondialisation/globalisation, à la notion de poids des langues et aux éventuels moyens de « peser » ces dernières, à partir de paramètres classiques ou novateurs. L’objectif affiché des organisateurs était, à moyen terme, de mesurer les dynamiques sociolinguistiques récentes et les configurations nouvelles à partir de ces différents critères, mais aussi d’éprouver la pertinence de la métaphore du poids des langues et son pouvoir heuristique. Le présent volume rassemble les contributions de la plupart des intervenants 4 .

Origine de la problématique
Les linguistes sont quotidiennement confrontés à la question de la hiérarchie des langues. Cette préoccupation peut sembler en elle-même absconse, car, d’un point de vue linguistique, les langues sont « égales », puisqu’elles partagent un grand nombre de principes généraux quant à leurs modes d’organisation. Toutefois, les langues ne se résument pas aux seules unités les composant, et toute la richesse de la perspective sociolinguistique est de mettre en exergue le fait qu’une langue est indissociable de la situation au sein de laquelle elle est actualisée. C’est précisément la prise en compte de l’ensemble des composantes qui construisent ce que l’on nomme une langue qui fait que l’on ne peut faire l’impasse sur une analyse critique des processus de hiérarchisation des langues. Ces dernières subissent, au même titre que tous les objets sociaux, une organisation de la part des acteurs sociaux leur permettant de configurer une réalité partagée. Ne pas prendre en compte le fait que toutes les langues ne se situent pas à un même niveau de la hiérarchie, qu’elles ne pèsent pas le même poids , reviendrait à nier le fait que la connaissance des langues ne peut se départir d’une analyse des interactions qu’elles entretiennent avec leurs milieux. Le poids des langues est intimement lié à la nature des liens entre communautés linguistiques, aux relations qu’entretiennent les membres d’une même communauté, et à la dynamique sociale qui peut modifier ces différentes données. Pour comprendre ce que la langue peut nous dire sur le social, et ce que le social peut nous dire sur la langue, il est donc indispensable de réfléchir à ce que sous-tend la notion de poids en linguistique. Et si le linguiste ne peut évacuer de sa réflexion les tenants et aboutissants du processus d’évaluation des langues (leurs principales caractéristiques, le nombre de locuteurs, leurs statuts, leurs dynamiques, les représentations dont elles sont l’objet, leur diffusion ou leur déclin, etc.), il est lui-même appelé à objectiver ces évaluations par l’apport de données chiffrées. Ce désir d’objectivation répond précisément à la nécessité sociale de baliser un des domaines les plus fondamentaux de la sphère sociale, à savoir la communication et les langues y participant. Toutefois, ces mêmes linguistes ne peuvent que reconnaître la relativité des données chiffrées : il ne s’agit toujours que d’estimations approximatives, et nul ne prétend avoir par lui-même constitué des données fiables d’une ampleur telle qu’elles lui permettraient d’être précis sur ce sujet.

L’un des principaux problèmes tient précisément à la qualité et à l’origine des données. Les estimations proviennent de différentes sources : rapports d’institutions, monographies et articles scientifiques, encyclopédies papier ou en ligne, et surtout, de plus en plus, sites Internet. A ce propos, il se trouve que l’une de ces sources est plus consultée que les autres : il s’agit du site Ethnologue 5 du Summer Institute of Linguistics (SIL) au Texas, lequel fournit aussi une version papier de cette encyclopédie des langues du monde (Gordon, 2005, 15 e édition). Au-delà des critiques émises sur l’éthique de cette institution, dont l’un des objectifs demeure l’évangélisation des populations à travers, entre autres, la traduction de la Bible 6 , force est de constater que cette base de données constitue la référence principale concernant les langues du monde et le nombre de leurs locuteurs respectifs (elle est régulièrement actualisée et dispose d’une interface commode). A titre d’exemple, sur son site L’aménagement linguistique dans le monde qui fait autorité en ce domaine, Jacques Leclerc (2007) utilise explicitement les chiffres d‘ Ethnologue. Cette quasi-dépendance à une source unique que l’on retrouve dans de nombreux travaux de linguistes pose, en elle-même, des problèmes de pertinence scientifique. De plus, le nombre de langues recensées par le SIL va croissant d’année en année : 6528 langues en 1992 , 6703 en 1996 ; 6784 en 1999 (Breton, 2003 : 15), 6800 en 2003, 6912 au moment de l’écriture de ces lignes (octobre 2008). Cela ne signifie pas que 384 langues ont été « découvertes » en 16 ans, ni que 384 d’entre elles sont apparues durant cette période. Cette variabilité des chiffres s’explique en grande partie par les critères choisis par le SIL, critères qui ont évolué, ce qui peut aisément se comprendre vu les difficultés posées par tout recensement des langues. Ainsi, en 1992, sur ce même site, l’ensemble hindi-ourdou comptait 333 millions de locuteurs, alors qu’à partir de 1996, les locuteurs de hindi ou de ourdou ont été comptabilisés séparément. Les nombreuses autres sources fournissent, elles aussi, des estimations d’une grande amplitude : en 2000, David Crystal recensait précisément 6059 langues, Claude Hagége 5000, alors que David Dalby en comptait 4994. On en arrive à une situation tellement complexe que dans un livre comme l‘ Atlas des langues du monde, censé justement traiter de la répartition géographique des langues et de leurs locuteurs dans le monde, Roland Breton (2003) ne se risque à aucune estimation et préfère rappeler, prudemment, la variabilité des chiffres 7 .

Nous nous sommes donc interrogés sur le rapport que les professionnels des langues entretenaient avec ces données chiffrées, sur la fiabilité des sources, leur degré de précision, mais aussi leurs enjeux sous - jacents. En interrogeant la base de données du SIL, ainsi que toutes les autres sources auxquelles nous recourons au quotidien, nous voulions reposer la question du recensement des langues, à l’aune d’approches renouvelées des langues, qu’elles soient effectuées ou non sous l’appellation sociolinguistique.

Problématique de l’opposition entre quantitatif et qualitatif
La question relative à la notion de poids d’une langue ne peut se départir d’une réflexion portant sur la distorsion entre dimensions quantitative et qualitative. En effet, comme l’a explicité Andrée Tabouret-Keller, les emplois du lexème poids peuvent recouvrir différents points de vue. Ainsi, le poids peut renvoyer à une quantification de ce qui est lourd, mais également, comme en atteste la perspective étymologique, à une qualification de la valeur de l’objet qui pèse. Il existerait donc un double signifié propre à la notion de poids : le poids physique (qui renvoie à ce que Philippe Blanchet appelle les métaphores physico - astronomiques ), et le poids moral.

Cette double acceptation renvoie au questionnement suivant: est-il pertinent d’évaluer quantitativement une langue ? L’action même d’évaluer ne renvoie-t-elle pas à la notion de valeur , intrinsèquement liée à une dimension qualitative ? C’est précisément le point de vue privilégié par Didier de Robillard, pour lequel le quantitatif ne peut être qu’une conséquence du qualitatif, en cela que la quantification ne peut porter que sur des catégories définies qualitativement. P. Blanchet ne dit pas autre chose lorsqu’il avance que le quantitatif ne découle du qualitatif que pour confirmer ce dernier.

Alain Calvet et Louis-Jean Calvet pensent au contraire que, si le qualitatif n’est pas à exclure, le besoin se fait ressentir de disposer d’outils de mesure performants. C’est en ce sens qu’ils proposent une liste non exhaustive des critères quantitatifs qu’il faudrait retenir dans le but de définir un index des langues : on trouve ainsi le nombre de locuteurs (avec une prise en compte de la chronologie d’acquisition), le nombre de cas d’officialisation ou de co-officialisation, le nombre de pays proposant un enseignement de la langue concernée, le nombre de traductions, la présence de la langue sur Internet, l’existence de correcteurs orthographiques, la croissance démographique et économique des pays au sein desquels la langue évaluée est employée, le nombre de publications et d’exportations de publications littéraires, le nombre de Prix Nobel, l’importance des flux touristiques...

Toutefois, il existe également des facteurs indispensables à la pertinence d’un « pesage » de la langue, et qui se trouvent être d’une nature autre que numéraire. Ainsi, Henri Boyer (ce volume) met en avant l’importance du poids de l’imaginaire linguistique, et, de manière générale, des facteurs de type psychosocial. La définition même de ce qu’est une représentation linguistique infirme toute possibilité de les comptabiliser. Comment dès lors combiner des critères de natures fondamentalement différentes ? Comment mesurer quantitativement un critère qualitatif, et comment évaluer qualitativement un critère quantitatif? Si l’on peut considérer ces critères comme complémentaires 8 , cela n’enlève ni le délicat problème de leur modélisation, ni le constat que ces facteurs peuvent parfois entretenir des rapports oppositifs (H. Boyer expose le cas de l’Espagne où l’on peut rencontrer une non concordance entre facteurs démolinguistiques et dynamique sociolinguistique). Jean-Michel Eloy rappelle en outre l’influence considérable des idéologies sur l’interprétation des données chiffrées : la dimension quantitative, loin de son apparente objectivité si fréquemment mise en exergue, s’avère en réalité malléable et adaptable aux idées que l’on tend à véhiculer. Par ailleurs, se pose la question du poids des facteurs dans le pesage d’une langue. Le nombre de Prix Nobel a-t-il autant d’importance dans le pesage d’une langue que la qualité — méliorative ou dépréciative — des représentations qui lui sont associées ?

En outre, dans le cas où ces différents facteurs pourraient être pondérés, quel degré de pertinence pourrait avoir ce calcul, autant sur le plan diachronique que diastratique ? Ainsi, si A. Calvet et L.-J. Calvet prévoient de mettre régulièrement à jour l’index des langues qu’ils tendent à créer, H. Boyer met en avant le fait que le poids d’une langue dans un espace x ne sera peut-être pas le même dans un espace y (exemple du castillan en Catalogne et en Galice). Cette variation géographique et sociale du poids de la langue rejoint par ailleurs sa relativité : comme le souligne P. Blanchet, le poids n’est pas une spécificité intrinsèque à l’objet, mais un effet du contact entre langues. Enfin, le problème que pose le pesage d’une langue, au-delà de la confrontation entre facteurs quantitatifs et qualitatifs, réside dans le singulier d’une langue. En effet, si l’on peut décider de comptabiliser le nombre de locuteurs d’une langue pour la peser, quels sont les facteurs à prendre alors en compte pour décider de l’unicité de la langue à peser ? La définition du poids du français est-elle pertinente face à la diversité des réalités linguistiques comprises sous cette dénomination ? Le pesage d’une langue ne tend-il pas à créer une réalité qu’il est précisément censé évaluer ? Il ne s’agit pas seulement de répondre à la question : comment peut-on peser une langue, mais également à celle-ci : que pêse-t-on ?

La question de l’objet
Peser quelque chose, c’est supposer qu’il y a « quelque chose » à peser. La notion de poids renvoie à la physique, au poids mesurable, quantifiable, pondérable d’une masse physique, d’un objet. Or, où est l’objei-langue ? Cette question, et les réponses que l’on peut y apporter, dépendent étroitement de la perspective d’étude. Si la langue réifiée est centrale dans la linguistique saussurienne, c’est en grande partie parce que l’« artificialisation » de la langue est rendue nécessaire, dans cette approche, par la priorité qui est donnée aux processus internes. Toutefois, si l’on privilégie l’observation de ce qui se passe avec la langue, et non pas strictement dans la langue, il est nécessaire d’élargir la perspective, et la notion de langue-objet explose. Celle-ci est d’ailleurs aujourd’hui complètement dissoute par la sociolinguistique contemporaine, qui n’hésite plus à affirmer, sous différentes formules, que la langue n’existe pas (A. Tabouret-Keller, dans ce volume) 9 . La question de savoir si la langue existe ou non n’est pas réellement pertinente, elle renvoie juste à ce que l’on cherche à analyser du phénomène langue: l’élaboration d’une langue-objet se justifie par les besoins de l’analyse des processus structurels, tout comme la contextualisation des usages justifie l’infirmation d’une langue homogène et artificielle. Il ne s’agit donc pas de récuser l’existence de tendances systémiques , mais l’hétérogénéité, la variation et le chaotique font désormais partie d’un débat central qui occupe — au moins — la sociolinguistique francophone contemporaine. Dès lors, comment peser les langues si elles n’existent pas en tant qu’entités ? Comment peser les langues si elles sont mêlées, intrinsèquement liées les unes aux autres dans les pratiques et les représentations, et jusque dans les répertoires des locuteurs ? Il faudrait — au moins — peser plusieurs langues à la fois, comme le suggère D. de Robillard, ce qui s’avère impossible « puisque le « poids » d’un mélange donné de langues peut ne pas être égal à la somme du poids des langues individuelles, puisqu’il est difficile de peser la relation qualitative ». Ahmed Boukous rappelle de son côté que le poids de la langue doit être évalué « en rapport avec d’autres langues en situation de compétition sur le marché des langues ».

Même si une langue-objet pouvait être dégagée, les difficultés à la peser ne seraient pas moindres, car les langues, ainsi que le souligne X. North, ne se rencontrent qu’exceptionnellement seules, isolées de tout contact avec d’autres langues. Elles sont prises — de manière sûrement plus dense et accélérée avec la globalisation — dans un réseau de contacts qui en estompent les frontières, ne laissant apparaître que des pratiques interactionnelles, teintées d’emprunts, d’alternances codiques, mais aussi de mélanges, de mixité, de métissage ( cf. notamment Rey, 2007), usages finalement quotidiens des « langues ». Dans les situations qui voient émerger des interlangues, selon Alain Giacomi, « la question n’est pas tant d’évaluer le « poids » de la Ll [...] que de voir quelles fonctions celle-ci assume dans les échanges quotidiens que les locuteurs ont dans différents espaces ».

Par ailleurs, se pose également la question des représentations linguistiques, qui constituent aujourd’hui un objet d’étude sociolinguistique aussi productif que peuvent l’être les pratiques linguistiques. Comment parvenir à peser ces connaissances socialement élaborées et partagées par les membres d’une même communauté linguistique ? Comment quantifier l’impact des interrelations s’établissant entre le savoir représentationnel et les pratiques, alors même que ces interactions demeurent encore aujourd’hui, en grande partie, inaccessibles ? Si l’on ne parvient pas à répondre à ces questions, il semble délicat d’affirmer qu’il est possible de peser une langue. En effet, les représentations sociales de la langue constituent un assemblage de savoirs permettant aux acteurs de co-construire une même réalité sociale, de s’assurer qu’ils la partagent, et d’adapter leurs comportements à la diversité des situations auxquelles ils peuvent être confrontés. Comment dès lors envisager d’évaluer le poids d’une langue sans prendre en compte les connaissances qui déterminent la nature des relations qu’entretiennent les locuteurs avec leur(s) langue(s), mais également avec celles des autres communautés ? Comment quantifier des données qui, par définition, échappent à la quantification ? La métaphore, malgré ses nombreuses possibilités sémantiques, semble malgré tout orientée vers la masse physique et le quantifiable, et occulter ainsi « le poids du qualitatif» , fondamental pour Isabelle Pierozak et la plupart des auteurs de ce recueil.

Ainsi, une langue ne peut se peser isolément : d’une part, on ne peut la réduire, dans une perspective sociolinguistique, à un tout homogène ; d’autre part, cette démarche serait vaine, le pesage d’une langue ayant pour finalité d’éclairer quelle peut être sa position face aux autres langues. Claude Vargas résume le point de vue de nombreux auteurs de ce volume en écrivant simplement : « le poids d’une langue est une notion relative ». Ce « poids », si tant est qu’il existe, varie selon l’échelle des situations, la focalisation choisie par le chercheur, le degré de précision qu’il met dans la sélection des paramètres, et les finalités de sa démarche.

L’implication et la position du chercheur
Le pesage des langues pose donc, nous l’avons vu, une série de problèmes, et toute évaluation est facilement soumise à la critique. Si cette dernière est aisée, il n’en demeure pas moins que nombre de linguistes ne se risquent pas à entreprendre une telle opération. En se reposant, notamment, sur les chiffres de la SIL, ils « laissent peser les autres ». Faut-il y voir une certaine frilosité, et comprendre que « peser » les langues constitue une activité scientifique qui présente de réels dangers ? Certes, des difficultés demeurent, nous en avons rappelé quelques-unes, et non des moindres, y compris de celles qui interrogent les fondements théoriques et épistémologiques des sciences du langage. Concernant le caractère potentiellement menaçant de la démarche, le pesage des langues n’est pas une activité innocente et dénuée de tout risque, et l’on est en droit de se poser des questions peut-être dérangeantes, mais dont les réponses pourraient fournir des explications sur les enjeux de l’évaluation du poids des langues du monde.

Qui pèse ? Peser un objet, c’est décider de le saisir, de le soumettre à un instrument de mesure qui va en donner — généralement de manière chiffrée, digitale — le poids . Il n’y a donc pas de « poids des langues » sans « peseurs de langues ». Or, qui se charge de telles missions ? Les Etats, qui ont d’évidents besoins de données pour élaborer des politiques linguistiques, participent pleinement à cette entreprise. On sait cependant que cette tâche n’est pas sans embûches, ni sans arrière-pensées. Selon les finalités de la définition d’une politique linguistique, un Etat a tantôt intérêt à prouver qu’il est plurilingue, tantôt que dans son espace, une seule langue domine. Un pays dont la politique est monolingue a tendance à occulter le nombre des locuteurs de langues « autres » sur son territoire. Dans certains cas, au contraire, la diversité peut être tellement exhibée que le recours à une forme standard est présenté comme « indispensable ». De leur côté, les militants voient souvent d’un bon œil les recensements, dans la mesure où ils peuvent attester de la pratique de la langue qu’ils défendent. Ils n’hésitent pas d’ailleurs à fournir, le cas échéant, leurs propres chiffres, plus ou moins discutables (mais parfois pas moins discutables que les chiffres évoqués plus haut). Cependant, ces évaluations peuvent parfois se retourner contre eux : si une enquête montre que la langue perd des locuteurs ou n’en a que peu, elle risque de décourager les plus farouches d’entre eux. Il leur reste alors, dans leur combat, à se replier sur les représentations positives de leur langue en dépit de sa faible pratique, mais ils réorientent alors leur entreprise dans une perspective qualitative. Les données chiffrées peuvent également être réutilisées pour alimenter les querelles entre militants de tendances opposées, comme peuvent l’illustrer les incessantes tensions entre « occitanistes » et (notamment) « provençalistes » dans le sud de la France, où les uns comme les autres n’hésitent pas à utiliser des résultats d’enquête pour accréditer leur thèse. Bref, dans toute évaluation effectuée, prévue ou réclamée, le pragmatisme politique a son mot à dire. « Figurer la puissance, c’est indiquer les « rapports de force » : il s’agit bien de confrontation » souligne J.-M. Eloy, lorsqu’il s’interroge sur les finalités des données démolinguistiques ou économico-linguistiques.

Car toute mesure des langues est politique, ce qui suppose des pressions qui, souvent, compliquent la tâche des linguistes. On sait combien fut difficile — et tardif — le recensement des langues de France, comme le rappelle J.-M. Eloy. C’est la raison pour laquelle les données fournies par l‘INED 10 via « l’enquête-familles » de 1999 (en dépit des critiques qu’elle ne manque pas de recevoir), et les travaux qu’elle a permis (entre autres Héran et al., 2002 ; Eloy et al., 2004 ; Blanchet et al., 2005) sont à apprécier à leur juste valeur. A ce sujet, des auteurs comme P. Blanchet ou D. de Robillard concèdent que si la métaphore du poids des langues laisse trop de place au quantitatif, l’existence de données possède une indéniable vertu : celle d’accorder une certaine crédibilité scientifique auprès de publics qui n’ont ni le temps, ni les compétences pour entrer dans la complexité des situations. Ainsi, une évaluation du poids des langues à partir de paramètres notamment quantitatifs ne saurait être totalement évacuée en raison de son pouvoir rhétorique.

Si toute mesure des langues est politique, le linguiste ne saurait être trop prudent si, par aventure, un organisme quelconque lui demandait d’évaluer telle ou telle langue. Car le fait même de peser une langue implique que l’objet-langue existe déjà, préexiste au processus. Ainsi, en pesant des langues, le linguiste se ferait créateur d’une réalité simplifiée alors qu’elle est forcément plus floue, plus complexe : « peser les langues individuellement consacre les langues en tant qu’entités apparemment non sécables, non miscibles » précise D. de Robillard. Convoqué et cité comme « expert », le linguiste pourrait, à son insu, jouer le jeu de forces politiques qui poursuivent d’autres ambitions que celles de la recherche scientifique... Au-delà de l’aspect « technique » (comment et quoi peser ?) et de la critique épistémologique, certains vont jusqu’à dénoncer la métaphore en ce qu’elle suggérerait une vision du monde « mécaniste », monde dans lequel les « choses » seraient toutes quantifiables et prédictibles (J.-M. Eloy, D. de Robillard).

« Vie », « mort », et « poids » des langues
Le thème central du colloque repose sur une métaphore. Or, on sait de quelle mauvaise presse jouissent certaines d’entre elles dans les sciences du langage, à commencer par la métaphore biologique qui, au XIX e siècle (à l’initiative notamment de Schleicher), a été filée dans un grand nombre de travaux (P. Blanchet revient ici même sur ces critiques).

Si sa condamnation fut sans appel (y compris de la part de Saussure dès les premières lignes du Cours , qui la rejetait au rang des « bizarreries de la pensée »), la métaphore biologique et végétale qui prête une « vie » aux langues a pourtant perduré, y compris dans les discours contemporains relatifs à la « mort » des langues. En effet, les années 2000 ont vu croître un nombre impressionnant de ces publications : si pour C. Hagège ce sont 25 langues qui « meurent » chaque année, D. Crystal en recense 24 dans Language Death (2000), contre 10 seulement pour R. Bjeljac-Babic et R. Breton (1997). Ces textes polémiques oscillent entre une volonté scientifique de rendre compte de la situation des langues du monde et des discours alarmistes 11 . L.-J. Calvet (2002) leur adresse de sévères critiques en parlant de « thanatophobie linguistique » 12 , et en les accusant de susciter des «peurs irraisonnées et improduetives » (2002 : 115). Salikoko Mufwene (2005: 138), quant à lui, parle d’un certain « sensationnalisme et d’une panique que certains linguistes veulent susciter chez leurs lecteurs », et précise que les discours des linguistes sont largement influencés par les thématiques environnementalistes émergentes depuis quelques années 13 . L.-J. Calvet (2002 14 ) et Salikoko S. Mufwene (2005) critiquent les auteurs de ces discours, d’une part en montrant le manque de « preuves » scientifiques sérieuses sur ce qu’ils avancent, et d’autre part en soulignant que leurs présupposés ne correspondent pas à la complexité de notions comme la « vie » et la « mort » des langues.

Ces discours s’inscrivent dans un contexte de mondialisation/globalisation qui tendrait à écraser les minorités culturelles en faveur d’une culture mondiale dominée par l’anglais et le modèle anglo-saxon. Ils sont souvent liés à des problématiques écologiques, dans la mesure où les langues participent aussi de la biodiversité : laisser « mourir » les langues reviendrait à mettre en péril l’équilibre écologique de la planète ( cf . Nettle et Romaine, 2003 ; UNESCO, 2003 notamment). P. Blanchet (2000 : 128), quant à lui, évoque les récentes volontés politiques de « développer une écologie de la diversité linguistique ». La préservation des langues est un chantier de l’UNESCO qui fait de la diversité des langues « un élément essentiel de la diversité culturelle de l’humanité » 15 . L’institution possède son propre groupe d’experts sur les langues dites en danger. Ce dernier a produit, en 2003, un rapport intitulé Vitalité et disparition des langues, lequel, en s’appuyant sur la Déclaration universelle de la diversité culturelle, ambitionne « la coordination entre les militants, les linguistes et leurs instances respectives » (UNESCO, 2003). Ce rapport précise que « plus de 50 % des langues du monde perdent des locuteurs » et que « 90 % d’entre elles pourraient être remplacées par des langues dominantes d’ici la fin du XXI e siècle » ( ibid. ). En outre, ce rapport présente une série de facteurs dont la prise en compte permettrait d’évaluer le « degré de vitalité des langues » : (1) Transmission d’une langue d’une génération à l’autre ; (2) Nombre absolu de locuteurs ; (3) Taux de locuteurs sur l’ensemble de la population ; (4) Utilisation de la langue dans les différents domaines publics et privés ; (5) Réaction face aux nouveaux domaines et médias ; (6) Matériels d’apprentissage et d’enseignement des langues ; (7) Attitudes et politiques linguistiques au niveau du gouvernement et des institutions — usage et statut officiels ; (8) Attitude des membres de la communauté vis-‘a-vis de leur propre langue ; (9) Type et qualité de la documentation.

En fait, une telle liste n’est pas nouvelle, et nombreuses sont celles qui ont déjà été proposées par des linguistes afin de mesurer ce que l’on appelle la vitalité ethnolinguistique d’un idiome, c’est-à-dire « le potentiel de survie et de développement d’un groupe et d’une langue » (Blanchet, 2000 : 132) 16 . C. Hagège (2000) disserte longuement sur « le bataillon des causes » entraînant la mort des langues, comme les causes physiques, économiques et sociales, ou encore politiques. De son côté, P. Blanchet (2000 : 132) regroupe ces facteurs en trois grandes catégories : critères internes (« contamination » de la langue par la langue dominante, emprunts, interférences...), externes (critères démographiques, politiques, statutaires...), et, enfin, subjectifs (représentations linguistiques, minoration). Autant de paramètres que nous retrouvons, discutés et affinés, dans les textes rassemblés dans ce volume.

Toutefois, si l’on disserte beaucoup sur la « mort » des langues, on ne s’attarde que peu sur les « naissances » des variétés de langues, sur l’émergence de langues véhiculaires ou de variétés (urbaines ou régionales) en cours d’individuation. Les « grandes » langues, en étant parlées sur de larges territoires et par des populations très nombreuses, finissent inexorablement par se dialectaliser, se fragmenter. La norme du portugais n’est plus celle du Portugal, mais bien celle du Brésil ; il en va de même avec l’espagnol, où les quelques millions de locuteurs de l’Espagne ne peuvent plus prétendre imposer des normes à quelques 350 millions de locuteurs en Amérique Latine. Et que dire du français, parlé, on le sait, dans des aires écolinguistiques fort contrastées, du Québec à l’Afrique sub-saharienne en passant par la Belgique, la Suisse, ou même les régions et les grandes villes de France. Il est probable que ces variantes, à plus ou moins long terme, finiront par se différencier et, in fine, se dissocier.

On voit bien que, si la métaphore biologique est condamnée depuis longtemps, elle continue pourtant de faire partie des discours d’un grand nombre de linguistes, comme si elle demeurait incontournable. Nombre de communications du présent ouvrage abordent, en termes de mort ou de vitalité, les dynamiques linguistiques. On peut facilement envisager que la perpétuation de cette métaphore est majoritairement motivée par son côté pratique, par le fait qu’elle réfère de manière simple et direct à des faits d’une grande complexité, ce qui pourrait ainsi témoigner d’une certaine portée descriptive.

Pertinence et utilité de la métaphore
Outre la métaphore biologique, d’autres figures métaphoriques, comme celles de « taille » ou de « distance », remportent un certain succès, ainsi que le rappelle J.-M. Eloy. Certes, la description scientifique nécessite d’aller au-delà des images pour tenter, notamment grâce à un métalangage spécialisé, de cerner son « objet », et H. Boyer a raison d’affirmer que « la métaphore ne vaut, tout comme celle du « marché » linguistique, de la « bataille » de la langue, de la « guerre » ou de la « mort» » des langues, que comme entrée dans un édifice théorique, une modélisation » .

Doit-on cependant, de manière définitive, condamner sans appel toute métaphore dans une discipline scientifique qui possède son propre métalangage ? Au niveau des discours savants et de leurs restitution, si elle ne peut prétendre avoir valeur de concept, la métaphore n’est-elle pas aussi un moyen heuristique de cerner « la vérité » ? Ne peut-elle pas cerner la complexité des phénomènes observés qui, justement, ne peuvent peut-être pas se ramener à « une » vérité, mais doivent au contraire être « rendus » de différentes manières, étant donné qu’ils demeurent souvent « flous », non préhensibles par des concepts qui ont tendance à trop rigidifier le mouvant, le fluctuant, le variable, l’hétérogène ou le chaotique, selon l’orientation théorique choisie ? C’est la question centrale posée aux auteurs de ce volume, qui ont apporté des commentaires critiques et constructifs sur la pertinence de la métaphore du poids des langues, y compris à travers des études de cas (le CAPES de créole(s) pour D. de Robillard, l’amazighe pour A. Boukous, l’arabe pour Catherine Miller, le français pour Claudine Moïse, les parlers « jeunes » de Berlin pour Norbert Dittmar...).

La première à faire part de ses réflexions est, dans ce volume, A. Tabouret-Keller. Après avoir relevé les ambiguïtés de la métaphore, elle en propose une approche étymologique, discursive et sémantique, et finit par affirmer, paraphrasant Saussure, que « proscrire la métaphore serait se dire en possession de toutes les vérités et se priver d’en découvrir de nouvelles ». Nous lui laisserons le soin d’expliciter en détail les différents sens du mot, soumis depuis longtemps déjà à des usages métaphoriques et figurés.

Le choix de ce terme repose sur sa présence dans un certain nombre d’occurrences, que ce soit dans des discours épilinguistiques spontanés ou dans des productions plus scientifiques. On parle souvent du poids de telle ou telle langue dans les relations internationales, dans un système éducatif, ou bien encore sur Internet. La notion de poids des langues est avant tout une notion de sens commun, et les multiples usages du mot poids pourraient le faire apparaître, selon la formule d’A. Tabauret-Keller, « comme une sorte de bonne à tout faire ». Si l’on se laisse entraîner par les potentialités du terme, la métaphore peut-être filée vers différentes directions. Les langues poids lourds s’opposent ainsi aux poids plumes 17  ; certaines langues prennent du poids tandis que d’autres en perdent 18 . A côté de langues lourdes, il est possible d’envisager des langues en apesanteur, échappant à l’influence de certaines contingences terrestres 19 . Toutefois, s’ils peuvent être ludiques, tous les filages métaphoriques ne sont pas productifs, et ne semblent pas faire preuve d’une grande pertinence dans l’étude qui nous occupe.

Certains développements présentent au contraire un certain intérêt. Lorsqu’on parle de poids au sens propre, on est dans l’ordre du physique, des lois de l’attraction terrestre que subit la masse. On pourrait donc calculer le poids d’une langue à partir de facteurs matériels, comme les objets culturels dans lesquels elle est utilisée (littérature, chanson, cinéma...), les cursus scolaires dans lesquelles elle est langue enseignée ou langue d’enseignement, son utilisation dans des documents administratifs, etc. C’est en partie le programme présenté par A. et L.-J. Calvet. Cependant, au sens figuré, le mot revêt une autre dimension, tout aussi pertinente, qui place la notion sous-jacente du côté, non plus des pratiques, mais des représentations. Quelque chose qui « pèse », c’est quelque chose qui peut exercer, au niveau de notre perception de la réalité sociale, un certain poids, vécu sous la forme d’angoisses, de remords, d’inquiétudes, ou de mal-être. Ainsi, les locuteurs peuvent disposer d’une architecture représentationnelle les amenant à considérer leur langue comme un handicap, ou, au contraire, comme un atout sur le plan social. La notion de « poids », dans son acceptation figurée, est donc partie liée avec celle d’« insécurité linguistique », éprouvée de manière variable et fluctuante par tout un chacun. La langue peut, dans certains cas, devenir un poids mort (A. Boukous), quelque chose que l’on traîne derrière soi comme un boulet: n’est-ce pas ce que vivent parfois les migrants, coupés de leur langue et de leur culture, ou les membres des minorités linguistiques, c’est-à-dire tous ceux dont la langue n’est pas reconnue et qui doivent s’adapter linguistiquement pour exister socialement (Christine Deprez) ? Ce poids est aussi celui de la tradition religieuse qui « pèse » sur l’arabe et qui freine son développement, notamment auprès des jeunes locuteurs (C. Miller).

La métaphore du poids est donc ambivalente : elle peut être aussi bien positive que négative, selon que l’on s’attache au poids qui domine ou au poids qui leste. Par ailleurs, la notion de poids peut être appréhendée de deux manières, ainsi que l’a suggéré A. Boukous : elle peut renvoyer à une mesure précise, mais également à une évaluation plus subjective. Il est possible de peser une masse de manière digitale : « ça pèse 100 kg ». Mais si nous ne sommes pas toujours en possession d’instruments de mesure, nous pouvons quand même ressentir un certain « poids » : c’est lourd (cela marche pour les autres mesures : « il fait 50° / il faut chaud » ; « ça mesure 1 cm / c’est petit », etc.). Cette distinction entre l’état et l’effet renvoie en partie, sur le plan linguistique, à la bipartition entre pratique et représentation.

La métaphore a fait l’objet de nombreuses critiques, dont une partie seulement sont rassemblées dans les lignes qui suivent. La contribution qui apparaît peut-être comme la plus « polémique » de cet ouvrage, eu égard aux échos qu’elle a suscités durant le colloque, est celle de A. et L.-J. Calvet 20 . Les auteurs n’interrogent pas la métaphore, mais procèdent directement au « pesage » des langues, même si dans les dernières lignes de leur texte, ils emploient le mot entre guillemets, comme si eux-mêmes ne lui faisaient pas entièrement confiance. En revanche, certains ont très franchement mis l’accent sur les carences de cette métaphore. P. Blanchet critique assez sévèrement la métaphore du poids et lui préfère celle de gravitation, présente dans un modèle antérieur de L.-J. Calvet (1999), et qui aurait l’avantage, selon lui, de mettre l’accent sur un processus, l ‘ attraction , et non sur une « chose », un objet insaisissable parce qu’inexistant. J : M. Eloy, de son côté, déplore l’importance que l’on accorde, de par l’usage de cette métaphore, au mesurable et au quantitatif, et ce au détriment du qualitatif et de la variation. Il s’agit selon lui d’une « mauvaise métaphore » qui « présente même l’intérêt des « mauvaises questions » ». Il lui préfère la notion de consensus.

On remarquera d’ailleurs qu’il est dur de rester « fidèle » à la métaphore sans lui en préférer d’autres. A. Boukous tente d’appliquer la notion de poids en soumettant l’amazighe « à la pesée ». Ce faisant, il tente constamment d’évaluer la pertinence de la métaphore. Or, il est symptomatique de voir qu’il privilégie toujours une autre notion, plus fameuse et plus courante en linguistique, celle de valeur, liée à celle de marché linguistique (Bourdieu, L.-J. Calvet). On note un phénomène similaire dans les travaux de P. Blanchet ou de N. Dittmar, qui font alterner le poids avec l’importance et la valeur.

Le voisinage entre la science et la métaphore ont fait l’objet de nombreux travaux et réflexions 21 , qui peuvent être classés en trois positions : (i) la métaphore fausse le discours scientifique ; (ii) la métaphore peut aider ou stimuler la réflexion scientifique en proposant une autre préhension de la réalité ; (iii) la métaphore peut tout à fait s’insérer dans les discours et récits scientifiques. Parmi ceux qui lui accordent une place dans le discours scientifique, Landheer distingue plusieurs fonctions de la métaphore : outre des fonctions dénominative, esthétique et expressive, elle peut remplir des fonctions didactique, cognitive et théorique :

« La fonction cognitive nous rend conscients de nouvelles idées et intuitions, la fonction théorique nous permet d’en faire un système cohérent, la fonction didactique nous permet de parler d’une problématique nouvelle et complexe à l’aide d’analogies qui nous sont familières. Si je vois bien, ce sont donc notamment ces trois fonctions-là aussi qui rendent la métaphore indispensable comme outil de description des faits de langue, quelle que soit l’optique sous laquelle on observe ces faits et quelle que soit la perspective adoptée pour leur description » (Landheer, 2002)
En dépit des critiques émises par Bachelard (1975) selon lequel la métaphore « hypnotiserait » le lecteur et empêcherait la finesse et l’abstraction du discours scientifique, d’autres considèrent au contraire, comme Ricceur (1975), que la métaphore possède bel et bien une « une fonction heuristique ». Selon Molino (1979 : 119): « expliquer un phénomène, c’est ramener l’étrange au familier, l’inconnu au connu par l’intermédiaire d’analogies perçues entre les deux termes ».

Puisque les auteurs des textes de cet ouvrage ont tous accepté de tester la validité et l’intérêt de la métaphore, nous invitons le lecteur à accepteur - avant qu’il ne se fasse sa propre opinion sur sa pertinence - le recours à la métaphore du poids des langues pour aborder les nombreux problèmes qui se posent à la linguistique contemporaine. Comme le dit non sans malice C. Deprez, « nous avons donc affaire à une métaphore embarrassante, dont il faudra bien, cependant, s’accommoder ». Nous reconnaissons bien volontiers que la métaphore du poids des langues est embarrassante, mais nous l’avons précisément choisie pour cette qualité. Lorsque nous l’avons soumise à la réflexion, c’était justement afin qu’elle stimule les débats scientifiques. Ce qu’illustre bien A. Giacomi, qui précise que la question « ça pèse combien une langue ? » « interroge d’un point de vue sociolinguistique le fonctionnement des langues », mais aussi la « quête d’un ordre » à partir de pratiques variables et de rapports permanents entre les langues. En effet, cette métaphore - dans l’intention des initiateurs du colloque — loin d’avoir été choisie pour « remplacer » d’autres notions ou pour mieux catégoriser certains phénomènes, a été proposée à un certain nombre de scientifiques pour justement interroger des catégories et des discours bien établis. Etant donné les nombreuses discussions épistémologiques livrées par les contributeurs, la métaphore semble avoir joué pleinement son rôle : « une métaphore n’est pas ou bien un obstacle, ou bien un moteur de la démarche scientifique ; elle est à un moment t’ de l’histoire d’une science — dans des proportions que l’épistémologue a à étudier — les deux... » (Detienne, 2005). Le poids des langues comme obstacle, mais également comme moteur de la réflexion linguistique : c’est ce que le lecteur pourra trouver dans les pages qui suivent.

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PARTIE I
CRITERES DEFINITOIRES DU « POIDS » DES LANGUES
CHAPITRE I
LA METAPHORE DU POIDS EST-ELLE PERTINENTE POUR TRAITER DE LA LANGUE ? 22
Est-ce que la métaphore du poids a bien les qualités discursives qui conviendraient à l’objet dont il est question, la langue ? Est-ce qu’avec cette métaphore il serait possible de produire des énoncés ou de découvrir de nouveaux aspects des modalités d’existence des langues qui autrement ne l’auraient pas été ? Est-elle utile à nos recherches et à nos projets ?

Mon exposé comprend deux parties. Dans la première, je présente la métaphore du poids  ; dans la seconde partie, je tente de préciser la pertinence du recours à cette métaphore par de premières réponses aux questions que je viens de poser.

La métaphore du poids

Petite considération préliminaire sur le poids de la métaphore 23
Plutôt que de commencer ma communication par le rappel d’une définition de la métaphore, je présente une métaphore que j’ai retrouvée ces semaines dernières en relisant, dans le contexte 24 d’un autre colloque, un texte de Jacques Lacan, L’instance de la lettre dans l’inconscient ou la raison depuis Freud (1966 : 506) 25 . Elle figure dans le poème de Victor Hugo, Booz endormi 26 . Booz est un « célèbre personnage biblique. Il épousa Ruth, femme moabite, sa parente par alliance, en eut un fils, Obed, père d’Isaïé, et de qui devait naître le roi David, souche du Sauveur » (Larousse, I  : 774). Le poème nous présente Booz, un vieillard, qui n’avait point encore enfanté. Ce jour-là il avait fait les moissons avec son épouse Ruth, et la nuit il dort à la belle étoile, avec elle à ses côtés. « Sa gerbe n’était ni avare. ni haineuse» nous dit Hugo. Car après cette belle nuit, Rutl1 va enfin porter l’enfant désiré. La GERBE est aussi un terme d’astronomie, un des noms de la Chevelure de Bérénice.

Les emplois figurés de gerbe sont relativement peu nombreux, d’où l’impact poétique toujours vif de cette métaphore inattendue. Au XIX . siècle, les emplois appliqués de gerbe étaient encore nombreux, beaucoup d’entre eux étaient liés aux réalités de l’agriculture et ne sont plus usités aujourd’hui. Les emplois argotiques de même. Est-ce qu’on dit encore « ça me fait gerber », c’est-à-dire « vomir » ? Je ne l’ai guère entendu. Dans les champs moissonnés d’aujourd’hui, on ne voit plus guère de gerbes mais des « rumballes », expression récemment entendue en Normandie.

La métaphore du poids
Si la mise en métaphore de gerbe est relativement rare aujourd’hui, celle de poids est proliférante et l’a toujours été. « Les sens métaphorique et figuré du mot — selon le Dictionnaire historique de la langue française d’Alain Rey (1998) — remontent à l ’ ancien français : poids est employé par métaphore (1187) dans le contexte de l’allégorie de la Mort qui « poise tout à juste pois ». Au figuré il correspond à «influence, importance » (vers 1370) et, avec une valeur négative, celui de «fardeau pénible » (1580) ; en moyen français, il était employé dans la locution sur mon poids « à ma charge » (fin XIV e ) à rapprocher de l’ancien français sor le pois de « malgré (qqn) » (1155), usuel jusqu’au milieu du XIV e s. » (op.cit, II : 2809-2810). « Par métonymie, poids a développé dès le XIII e siècle le sens de « morceau de métal servant à peser » (1285) d’où les « poids et mesurer » qui désignent l’administration chargée de leur contrôle, appelée sous l’Ancien Régime Poids du roi (vers 1450), puis depuis 1765 Poids et mesures . La locution deux poids, deux mesures (1718) a été précédée par poids ne mesure (vers 1495). « Faire poids », au figuré, semble venir du vocabulaire sportif (boxe). » (loc. cit.). Par la suite, j’emploie l’expression « sens propre » pour le poids au sens physique et celle de « sens figuré » pour les emplois qui n’ont pas directement à faire avec le poids physique, de manière plus générale.

Un exposé exhaustif de tous les emplois de poids serait fastidieux. Je me limite à trois points de vue avec un nombre limité d’exemples.

Le point de vue étymologique
Il révèle un faux rapprochement avec le latin pondus de l’ancien français peis, pois qui, lui, est issu du latin pensum, qui a de la valeur, proprement qui pèse, à partir duquel s’est développé le sens figuré de « tâche, devoir ». Dès le départ, nous sommes en présence d’une extension métaphorique du poids physique au poids moral.
Le point de vue technique et scientifique : qualité de ce qui est lourd - «Faire bon poids » (1680): fournir une quantité de marchandise légèrement supérieure à ce qu’aurait déterminé une pesée exacte pour un prix donné, se pratique encore sur les marchés, non interdit par la législation européenne : « et deux kilos bon poids ! ». - Dans le domaine sportif, avec la série «poids plume, 50kg 802 », « poids coq, 53kg 524 », « poids moyen, 57kg 152 » d’où « un poids lourd » homme gros et grand, et « poids plume » un homme mince et léger. - « Un poids lourd » (depuis 1896), véhicule automobile de fort tonnage destiné au transport des marchandises, familièrement « gros-cul ». Le permis PL reste difficile à obtenir. - Le souci permanent du poids qui fait que l’on surveille « sa ligne », métaphore, en s’appliquant à prendre ou, le plus souvent, à perdre du poids. - « Poids mort », personne ou chose qui n’est qu’un fardeau, un frein dans un fonctionnement ; l’exemple donné par Alain Rey est le suivant : « Cette administration est un poids mort », de 2004 ; un débat qui se poursuit. - Dans le domaine de l’administration des poids et des mesures déjà évoqué ci-dessus ; avec différentes locutions figurées comme « avoir deux poids et deux mesures ».
Plus généralement, ce type d’emplois se fait dans le sens d’une extension du poids physique à une qualité morale ou à une compétence, pour employer un vocabulaire contemporain : par exemple, « il ne fait pas le poids », il n’est pas de taille contre un adversaire, il n’a pas les capacités requises dans un rôle, une fonction, extension du poids physique au poids professionnel.
Le point de vue discursif où l’on pourrait ranger toutes les sortes de figures - L’allégorie de la Mort qui « poise tout à juste pois » , déjà évoquée. - La balance du Jugement dernier. - A partir de la force qu’une chose exerce ou peut exercer, à partir de la fin du XIV e siècle (1370), il devient courant de souligner l’importance de quelqu’un, de son influence par des expressions comme « donner du poids à une démarche », « le poids d’un argument », ou celui d’un fardeau. - En 1761 dans Les liaisons dangereuses de Laclos : « les yeux me brûlent à force d’avoir pleuré ; et j’ai un poids sur l’estomac qui m’empêche de respirer », emploi toujours familier avec au moins une extension : le poids sur le coeur. Citons encore le poids des années, de l’âge, des soucis, du passé. « Muette et succombant sous le poids des alarmes »  ; c’est Racine qui parle d’Athalie.

Conclusions intermédiaires
Alors que les extensions discursives de gerbe sont limitées, par contraste, celles de poids prolifèrent durablement et sont tellement générales que poids apparaît comme une sorte de bonne à tout faire. L’impact singulier d’une métaphore comme gerbe lui donne un lustre que poids ne peut pas avoir parce que ses emplois métaphoriques ont perdu leur ressort, usés en quelque sorte par leur fréquence. Dans le même temps, l’efficacité de la métaphore gerbe s’épuise dans une temporalité limitée alors que celle du poids semble pouvoir renouveler son efficacité comme notre rencontre l’atteste. La métaphore poids appliquée à la langue, transporte avec elle, comme en sourdine, de nombreux échos de tous ses emplois. Deux dominantes s’en dégagent : - un va et vient tout au long des siècles entre la caractérisation des objets matériels et l’évocation des choses humaines, - l’ambivalence de la valorisation du poids à la fois comme importance d’une ressource et comme contrainte subie qui m’oblige et qui me pèse.
Le parcours de l’ensemble des exemples que j’ai relevés, bien plus nombreux que ceux rapportés ici, met en lumière la distribution entre les emplois de poids qui réfèrent à une possibilité de mesure et ceux qui l’excluent. L’application de la métaphore de poids au domaine des langues rend cette répartition particulièrement importante car elle soulève la question des critères à retenir ou à inventer pour introduire ce qui, des langues, entrerait dans le domaine du mesurable.

La pertinence de la métaphore: que serait une langue qui aurait du poids ?
Acceptons le principe selon lequel la réponse dépend du point de vue auquel on se place. Je distingue quatre points de vue : fonctionnaliste, comptable, institutionnel et technolinguistique.

Le point de vue fonctionnaliste
Si les langues sont des objets non naturels, comment les peser ? Si de plus, elles fonctionnent comme des ensembles d’unités différentielles, comment peser ces dernières ? Ces questions, prises au pied de la lettre, entraînent une réponse négative, ce qui implique que d’autres aspects doivent être pris en compte, en particulier les faits de langue en situation. Parler alors du poids de la langue revient à prendre en considération et la personne parlante et la communauté des locuteurs. Je n’aborde pas la question de la personne parlante car cela m’obligerait à introduire la difficile question des effets de sens en général et du sens qui fait effet. Nous ne négligeons pas pour autant le fait que la situation linguistique et son évolution sont faites des multiples actes de langage des individus avec leurs motivations singulières, dont leur rapport personnel aux langues en présence, aux représentations qu’ils en ont et qui sont généralement celles qui ont cours dans leur milieu social (par exemple, pour les créolophones du Honduras Britannique, en 1971, le créole n’est pas une langue parce que le créole, disent-ils, n’a pas de grammaire ; Le Page et Tabouret-Keller, 2006).

La communauté des locuteurs
Dans la presse alsacienne, il est question du poids de l’allemand à l’école. Voici une information parue dans la presse locale la semaine dernière. Les écoles élémentaires et pré-élementaires sont fréquentées par environ 175 000 élèves, elles disposent de classes bilingues qui ont la réputation d’être des classes privilégiées où une attention particulière, voire des moyens particuliers, sont consacrés à la pédagogie. L’inscription des enfants dans de telles classes dépend de leur création dans les écoles et du choix des parents : environ 7000 enfants fréquentent de telles classes. Mais au moment du passage au collège, moment du choix de la deuxième langue vivante, seuls 1500 élèves retiennent l’allemand, la grande majorité choisissant l’anglais. Les enfants qui ont eu un bon départ en allemand perdent alors leur acquis, ruinant les espoirs qui naissent de la rapidité et de la facilité avec lesquelles les petits enfants apprennent une seconde langue, même étrangère (la grande majorité des enfants inscrits dans les classes bilingues sont unilingues francophones).

Les chiffres produits peuvent être interprétés en termes de poids : pour le choix de l’allemand, 7000 élèves sur quelques 175 000 enfants inscrits dans les classes bilingues, et 1500 sur 7000 qui poursuivent l’apprentissage de l’allemand au-delà de l’âge de 12 ans. De manière générale, les décomptes de locuteurs de telle ou telle langue en figurent le poids respectif, par exemple, au sein d’un Etat, d’une région transnationale, voire d’un continent ou bien du monde. La sauvegarde de la métaphore est la mesurabilité des conséquences de choix qui, eux, dépendent de décisions principalement politiques. Autre facteur : la représentation de l’importance surtout économique de la maîtrise même imparfaite d’une langue

La question du poids de la langue est en quelque sorte dérivée de celle de l’emploi d’une langue : on compte les locuteurs et on dispose d’une sorte d’estimation du poids. La métaphore est tirée du côté de la mesurabilité possible à partir d’un seul critère, la persistance du choix d’une langue à l’école. Par ailleurs, mais toujours dans le même champ sémantique, il a fallu plusieurs siècles pour que lourd caractérisant une personne maladroite ou stupide (1160) s’applique aussi au pesant des objets (1556), le lourd caractérisant la personne maladroite et stupide venant peut-être du latin luridus « blême ». Quand le professeur de français annotait une de mes copies d’un « lourd » dans la marge — ce qui, dans certaines épreuves, pourrait être lourd de conséquences - fallait-il y voir le poids de ma scolarité allemande en Alsace occupée ?

Le point de vue institutionnel
Institution peut, dans le cas de la langue, être entendu au sens le plus général où l’avait entendu Whitney et à sa suite Saussure, d’une institution pure, différente des « autres institutions qui elles sont toutes fondées (à des degrés divers) sur les rapports NATURELS des choses. [ ... ] Par exemple, le droit d’une nation, ou le système politique [ ... ]. Mais le langage et l’écriture ne sont PAS FONDÉS sur un rapport naturel des choses » (en majuscules dans le texte, Saussure, 2002 : 203 et suiv.)

Le terme peut également être entendu dans le sens plus restreint de la place institutionnelle conférée dans la Constitution d’un Etat, à une langue nommée, qualifiée en l’occurrence d’Etat, officielle, nationale ou autre. A ce point, j’enfonce des portes ouvertes : la majorité des communications dont les textes figurent dans cet ouvrage, traite de l’efficacité de telles ou telles mesures institutionnelles, efficacité que l’on peut sans difficulté formuler en termes de poids, avec ou sans recours à des critères de quantification.

Le point de vue techno-linguistique
Ce point de vue mérite d’être mentionné car, comme le souligne Sylvain Auroux (1994, 2004 : 269-70), il permet de mettre l’accent sur les trois révolutions qui ont bouleversé profondément notre rapport au langage 27  : la première est celle de l’écriture dont les effets se sont trouvés amplifiés lors de la généralisation de l’imprimerie, la seconde fut la grammatisation des différentes langues du monde, amplifiée par la mise en place de politiques linguistiques nationales et l’alphabétisation. La troisième, dont nous sommes contemporains, est celle du traitement électronique de l’information présentée en langage naturel. Il me semble que la métaphore du poids pourra trouver ici des applications originales appuyées sur les techniques mises en œuvre. Je me suis trouvée particulièrement concernée par les observations suivantes : - le poids de l’anglais dans les informations échangées sur le net  : il s’agit d’un anglais particulier éloigné des qualités littéraires de l’anglais : une langue peut avoir du poids et être pauvre ; - l’évolution de l’écriture du français dans les SMS caractérisée par son phonétisme ; y-a-t-il émergence de nouvelles normes ? - une grande partie des textes qui circulent ont des auteurs interchangeables, même quand ils sont signés d’un nom particulier ; ce serait des textes sans inconscient, avec une conséquence de poids, ils ne poussent ni à la question ni au doute ; - l’analphabétisme dont je me suis beaucoup occupée un certain temps (Tabouret-Keller, 1997, 1999), progresse actuellement alors qu’il avait régressé jusqu’au tournant du siècle ; dans le même temps, le nombre de diplômés ne cesse de progresser et n’a jamais été aussi élevé (Orsenna et le Cercle des économistes, 2007).

Conclusions
La métaphore du poids, et pas seulement en matière de langue, est lourde d’ambiguïtés. Elle résulte du balancement entre poids physique quantifiable et poids figuré de la métaphore : le poids d’une démarche, ce sont des arguments qui convainquent, mais c’est aussi l’argent qui peut accompagner les arguments. Cette ambiguïté serait en somme un des avantages de l’emploi de la métaphore, mais elle en fixe aussi les limites. La métaphore du poids ne convient que relativement à l’objet dont il est question, la langue.

Des énoncés nouveaux qui l’incluent peuvent-ils être produits, nous demandions-nous. Oui certes, mais ils restent dans une dépendance lourde de leurs contextes et de leurs interprétations. Si selon l’adage bien connu « les chiffres parlent d’eux-mêmes », cela ne peut pas être le cas avec l’objet langue. D’autant moins que ce dernier n’est un objet en soi que sur le plan de l’abstraction théorique où « la langue » est supposée dans le cadre de limites, systémiques par exemple. Il est trivial de rappeler que de telles langues n’existent pas : dans leurs réalités sociales et d’énonciation, elles sont toutes hétérogènes, en permanence en voie de mélange avec d’autres ; la métaphore rate le langage. Ce qui n’implique pas que la métaphore ne puisse pas être utile à nos recherches et à nos projets, comme maintes contributions de cet ouvrage l’illustrent.

Permettez-moi de terminer en citant le vieux Saussure qui nous a quand même tous tenus sur les fonds baptismaux de la linguistique : « Proscrire la figure, c’est se dire en possession de toutes les vérités [... ] » (Saussure, 2002 : 234), autant dire : proscrire la métaphore serait se dire en possession de toutes les vérités et se priver d’en découvrir de nouvelles.

Références bibliographiques
AUGE P., 1928-1933 (Dir.), Larousse du XX e siècle, Paris. AUROUX S., 1994, La révolution technologique de la grammatisation , Mardaga, Liège.
AUROUX S., DESCHAMPS J., KOULOUGHLI D., 2004, La philosophie du langage, Presses Universitaires de France, Paris.
LACAN J., 1966, « L’instance de la lettre dans l’inconscient ou la raison depuis Freud », dans Écrits, Seuil, Paris, 493-528.
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LE PAGE R. B., TABOURET-KELLER A., [1985] 2006, Acts of identity. Creole based approaches to language and ethnicity, (Cambridge University Press, Cambridge pour la 1 ère édition; Fernelmont (Belgique), InterCommunications.
LITTRE P.-E., [1859-1872] 2003, Dictionnaire de la langue française, Encyclopaedia Britannica France, Versailles,
ORSENNA E., 2007 (et Cercle des économistes), Un monde de ressources rares, Perrin, Paris.
REY A., 1998 (Dir.), Le Robert. Dictionnaire historique de la langue française, Dictionnaires Le Robert, Paris.
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REY-DEBOVE J., REY A., 2000 (Dirs), Le nouveau petit Robert, Dictionnaires Le Robert, Paris.
SAUSSURE F. de, 2002, Ecrits de linguistique générale, texte établi et édité par S. Bousquet et R. Engler, Gallimard, Paris.
TABOURET-KELLER A., LE PAGE R., GARDNER-CHLOROS P., VARRO G., 1997, Vernacular Literacy . A re-evaluation from the perspective of the 1990’s, Oxford University Press.
TABOURET-KELLER A., 1999, «L’analphabétisme, un état des lieux incomplet et provisoire », dans Ecole, publics, langages , Collection Discours didactiques n° 3 (coordonné par B. Maurer), IUFM de Montpellier, Université Paul-Valéry, 7-24.
Chapitre II
LE POIDS DES LANGUES VERS UN « INDEX DES LANGUES DU MONDE » 28
Commençons par une rapide évocation historique. En 1532, dans Pantagruel, Rabelais fait écrire par Gargantua une lettre à son fils, parti étudier à Paris, dans laquelle il dresse son programme d’éducation. On y trouve, pour ce qui concerne les langues, les propositions suivantes :

« J’entens et veulx que tu aprenes les langues parfaictement. Premierement la grecque, comme le veult Quintilian, secondement la latine ; et puis l’hebraïcque pour les saintes lettres, et la chaldaïcque et arabicque pareillement ; et que tu formes ton style quant a la grecque, a l’imitation de Platon ; quant a la latine, de Ciceron... »

Le grec, le latin, l’hébreu, le chaldéen, l’arabe... Ce programme, qui peut faire aujourd’hui sourire ou paraître suranné, témoigne pourtant d’une vision des langues qui comptaient à cette époque, des langues qui semblaient utiles, en un mot qui avaient du poids. Elles ne pèseraient guère aujourd’hui aux yeux d’un parent d’élève qui aurait à choisir les langues étrangères que ses enfants devraient étudier. Ainsi, dans une enquête menée en 2007 auprès d’un public d’étudiants brésiliens de six universités de Rio de Janeiro 29 , à la question « quelles langues aimeriez-vous qu’apprennent vos enfants ? » il est répondu : l’anglais (82 %), l’espagnol (30 %) et le français (25 %). La même enquête effectuée aux quatre coins du monde donnerait des résultats comparables, à quelques variantes près (le chinois par exemple apparaîtrait sans doute au Japon ou en Australe...), et l’on n’y trouverait certainement pas les langues choisies par Gargantua pour son fils.

Entre 1532 et 2007, l’évaluation de l’importance des langues a ainsi changé radicalement. De tous temps les êtres humains ont eu à la fois une vision utilitaire des langues, une évaluation intuitive de leur importance, et un jugement sur elles. On entend ainsi dire qu’une langue est « belle », « chantante », « gutturale », qu’on aime telle ou telle langue, qu’on n’aime pas telle autre, que celle-ci est utile, celle-là moins... Bref l’espèce humaine n’a pas cessé d’établir des échelles de valeur plus ou moins approximatives ou intuitives, d’émettre des stéréotypes, dont Einstein disait qu’ils étaient plus difficiles à désintégrer qu’un atome... En d’autres termes, dès lors que des populations parlant des langues différentes sont entrées en contact, ces contacts et les rapports de force qui leur étaient associés ont produit une certaine vision des langues. Très tôt ce que Sylvain Auroux appellera la grammatisation a constitué une intervention extérieure sur cette vision des langues  : en donnant à certaines langues une écriture, puis un corpus de textes, on établissait de facto un critère de classification : d’un côté celles qui étaient écrites, et de l’autre celles qui ne l’étaient pas, que l’on ne considérera d’ailleurs pas comme des langues, mais comme des dialectes. Cette intervention extérieure sur les langues jouera bien sûr un rôle fondamental dans leur devenir. Si nous pouvons aujourd’hui parler du sumérien, de l’akkadien, de l’araméen ou de l’égyptien, c’est bien parce qu’en Mésopotamie et dans la vallée du Nil ces langues ont laissé des traces écrites, contrairement à des milliers d’autres sans doute, dont nous ne savons rien. Et lorsqu’à l’époque moderne on introduira l’enseignement de certaines langues dans les programmes scolaires, on le choisira en fonction des situations, des contextes, et même s’il y avait là une approche essentiellement intuitive, les choix effectués constituaient une évaluation des langues qui « comptaient ». Une évaluation qui ne reposait sur aucun critère scientifique, mais sur un sens des rapports de force sur le « marché aux langues ».

Plus près de nous, au tout début des années 1960, certains linguistes se penchèrent sur la question d’un autre point de vue : ils tentèrent de mettre en formules, ou en équations, des situations linguistiques nationales (nous soulignons cet adjectif car c’est de la situation linguistique mondiale qu’il sera ici question). Ainsi Charles Ferguson (1966) propose-t-il de distinguer entre major languages, minor languages et languages of special status, en partant d’intuitions qu’il tente ensuite de formaliser : une « langue majeure » par exemple est pour lui une langue parlée par plus de 25 % de la population ou par plus d’un million de personnes. Puis Stewart (1968) proposera de distinguer, toujours dans le cadre national, entre six classes de langues Celles parlées par plus de 75 % de la population. Celles parlées par plus de 50 % de la population Celles parlées par plus de 25 % de la population. Celles parlées par plus de 10 % de la population. Celles parlées par plus de 5 % de la population. Celles parlées par moins de 5 % de la population.
Ce critère du nombre de locuteurs (ou du pourcentage de locuteurs par rapport à une population donnée) était central dans toutes les tentatives d’évaluation de l’importance des langues. Mais, parallèlement, on s’intéressait à leurs potentialités fonctionnelles. Ainsi Fasold (1984) tentera-t-il de raisonner en termes d’attributs et de fonctions : une langue, pour remplir une certaine fonction, devait présenter certains attributs.

Ces tentatives de « mise en équation » des situations linguistiques ont ensuite été abandonnées, et en les considérant avec recul nous ne pouvons que constater qu’elles étaient entachées à la fois d’approximations et d’idéologie. C’est ce problème que nous voudrions reprendre, à l’heure de la mondialisation : comment mesurer l’importance relative des langues ? Comment et pourquoi les classer ?

Cette approche pose bien sûr un certain nombre de questions. Les langues, tout d’abord, sont-elles des entités identifiable et comptables  ? Le site Ethnologue par exemple, auquel l’on se réfère généralement, fluctue souvent dans ses classifications, considérant l’arabe comme une langue ou prenant en compte les différents arabes. Nous sommes conscients de ces difficultés, mais elles ne doivent pas nous empêcher de réfléchir à la question de l’importance relative des langues, sur les rapports qu’elles entretiennent, sur l’intérêt qu’elles peuvent représenter.

Lorsque l’on s’interroge aujourd’hui sur ce point, on pense surtout au nombre de locuteurs : combien de gens parlent telle ou telle langue ? Soulignons tout de suite que le calcul du nombre de locuteurs d’une langue n’est pas une science exacte, que les évaluations varient considérablement. On en trouvera ci-dessous trois ( tableau 1 ), qui datent de la même année (2003), et nous donnent des résultats très différents.
Quid Linguasphère Ethnologue Mandarin Maudarin Mandrin Anglais Anglais Espagnol Hindi Hindi Anglais Espagnol Espagnol

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