Le sentir et le dire
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Description

L'analyse du "sentir " de notre rapport sensible au monde a pris dernièrement de plus en plus d'importance, dans le domaine académique des sciences cognitives, comme dans les domaines appliqués de l'analyse sensorielle. Cet ouvrage vise à poser théoriquement, et à l'aide d'exemples d'études concrètes, les problèmes d'une analyse de l'expression du sensible en langue française dans la diversité des discours et des pratiques ordinaires ou spécialisées.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 janvier 2009
Nombre de lectures 176
EAN13 9782296246003
Langue Français
Poids de l'ouvrage 5 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

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Sciences Cognitives
Collection dirigée par Annamaria Lammel
Les sciences de la cognition représentent aujourd’hui un des domaines les plus dynamiques de la recherche scientifique. C’est une nouvelle science pluridisciplinaire (de la neurobiologie à la philosophie, en passant par la psychologie, l’anthropologie, la linguistique, la préhistoire et la paléontologie...) avec des racines très anciennes. Son objectif est l’étude de la nature humaine avec des méthodes scientifiques novatrices.
Cette collection a pour vocation de constituer un lieu d’échange et de réflexions interdisciplinaires sur la cognition. Elle offre des synthèses accessibles aux lecteurs qu’ils soient étudiants, chercheurs, praticiens, mais également aux «curieux» qui cherchent à découvrir un domaine intellectuel riche et passionnant.
Déjà parus
Frank JAMET et Dominique DÉRET, Raisonnement et connaissances : un siècle de travaux , 2003.
Emmanuel SANDER, L’analogie, du Naïf au Créatif , 2000. Dominique DÉRET, Pensée logique, Pensée psychologique , 1998.
Claire PETITMENGIN, L’expérience intuitive, 2001.
Sébastien POITRENAUD, Complexité cognitive des interactions homme-machine. Modélisation par la méthode ProcOpe , 2001.
Le sentir et le dire

Danièle Dubois
Du même auteur
Dubois, D., Sémantique et Cognition, Paris, Éditions du CNRS, 1991.
Weill-Fassina, A., Rabardel, P &. Dubois, D. Représentation pour l’action, Toulouse , Octares, 1993.
Dubois, D., Catégorisation et cognition : de la perception au discours, Paris, Kimé, 1997.
Ansidéi, M, Dubois, D., Fleury, D., Munier, B., Les risques urbains, acteurs, systèmes de prévention, Paris , Anthropos, 1998.
Rouby, C., Schaal, B., Holley, A., Dubois, D., Gervais, R., Olfaction, Taste, and Cognition, Londres , Cambridge University Press., 2002.
© L’HARMATTAN, 2009
5-7, rue de l’École-Polytechnique ; 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr
9782296108264
EAN: 9782296108264
Sommaire
Sciences Cognitives - Collection dirigée par Annamaria Lammel Page de titre Du même auteur Page de Copyright Avant-propos Remerciements Prologues ...
Chapitre 1 - Le sentir et le dire : Définir l’objet et construire la démarche Chapitre 2 - Dire ou vouloir dire. Du langage idéal au bricolage des langues Chapitre 3 - Mettre un terme aux couleurs de base : déconstruction d’un paradigme dominant
Partie 1 - Construction de la démarche et recueil des données
Chapitre 4 - Stimuli, dispositifs expérimentaux et mondes construits Chapitre 5 - Expert ? Vous avez dit expert ? Chapitre 6 - Questionner: Comment ? Pourquoi ? Chapitre 7 - Laissez-nous trier ! Chapitre 8 - Décrire : Identifier ou catégoriser ? Chapitre 9 - Validité écologique des dispositifs expérimentaux
Partie 2 - Traitement des données
Chapitre 10 - Prendre ses distances ! Chapitre 11 - Des adjectifs construits pour qualifier le monde Chapitre 12 - Est-ce bien « clair » ? Chapitre 13 - Du métadiscours aux métaconnaissances Chapitre 14 - De la subjectivité en discours aux discours sur la subjectivité
Liste des auteurs
Avant-propos
Cet ouvrage s’adresse à toutes les personnes concernées ou intéressées par l’étude « du sentir », de notre rapport sensible au monde, de la sensorialité, dans sa quotidienneté : ainsi de l’évaluation de la qualité visuelle ou acoustique des espaces de vie, des odeurs, des sons d’instruments de musique, de la douceur d’une étoffe, de la saveur d’un mets... Il s’adresse également aux chercheurs dans les domaines académiques de la perception, mais aussi aux professionnels de l’analyse sensorielle, du marketing sensoriel, à la recherche de méthodes nouvelles, en particulier celles qui utilisent les « données verbales », « le dire », pour explorer ces phénomènes. Il ne s’agit donc pas d’un manuel qui listerait un ensemble de résultats solidement attestés, ferait le bilan de recherches dans ces domaines spécialisés, ni davantage de recettes permettant de donner des réponses définitives. Par son histoire, et par la diversité des contributeurs, ce livre fait état des difficultés du questionnement scientifique du sentir et propose des démarches et des analyses qui apportent des éléments de réponse, à la fois sur le plan théorique et applicatif.
À partir des travaux que nous avons réalisés, nous avons en effet été conduits à reconsidérer les cadres théoriques qui fondaient (le plus souvent implicitement) les recherches dans le domaine académique et dans le domaine appliqué. L’objet de notre questionnement, « le sentir », et la visée applicative de nombre des travaux rendaient difficile d’appliquer les problématiques mises en œuvre à partir des découpages traditionnels. Alors que notre expérience quotidienne est globale, multisensorielle, la recherche en psychologie est analytique, non seulement dans le découpage des cinq sens mais dans la constitution même des protocoles expérimentaux. La recherche appliquée est, en outre, segmentée selon les produits concernés (par exemple l’olfactif, le visuel dans l’alimentaire, le tactile ou le visuel dans le non alimentaire etc....). D’autre part, ces domaines de recherche, bien qu’utilisant largement des données langagières, questionnent peu le statut du langage, et s’inscrivent le plus souvent dans une conception de sens commun des relations entre les « verbalisations », « l’expression du subjectif» et le ressenti, la description du monde, ou les connaissances sur le monde.
On ne trouvera cependant pas ici une théorie psychologique du ressenti, du jugement perceptif, pas davantage qu’une théorie linguistique du lexique des sensations, mais quelques perspectives pour construire une démarche dans le cadre des théories de la catégorisation et de la sémantique lexicale.
C’est à partir d’un travail de coopération entre diverses compétences, connaissances et savoir-faire professionnels, que nous sommes parvenus à proposer à la fois des modes opératoires, des réflexions sur les différentes pratiques d’exploration du sensoriel et des positionnements théoriques. En effet, si cet ouvrage est marqué par la dynamique du LCPE, 1 la liste des contributeurs du présent ouvrage et celle des thématiques abordées, reflètent également la volonté de rompre (en partie) les frontières entre le monde académique et celui des domaines appliqués. Sur le plan des contenus, nous avons le souci constant d’articuler les acquis scientifiques et l’expertise des professionnels de la sensorialité pour développer les connaissances relatives aux relations entre le sensible et le langage, et de les inscrire dans le champ de la linguistique et de la psychologie cognitives.
Chaque article décline alors, dans l’exploration des phénomènes sensibles et en fonction de la spécificité des pratiques scientifiques de chacun, une compétence, une visée, et donc un point de vue et un mode d’approche particulier. Le travail collectif d’élaboration de l’ouvrage a conduit, à des degrés différents, à tisser des relations entre articles, entre champs connexes dans le souci de préciser l’objet et la démarche. En l’absence de point fixe, c’est le concept de co-construction dynamique, qui pourrait emprunter la figure de la spirale, qui traverse l’ensemble des contributions : co-construction des catégories sémantiques et des modes de désignation, co-construction dans l’élaboration des concepts, et dans la démarche permettant de les appréhender. C’est à travers les analyses sémantiques du dire comme mode d’objectivation du sentir , repéré sous forme de mots, termes, descripteurs, mais aussi questions, réponses, discours, que se trouve le point d’articulation de cette pluralité d’approches et de points de vue. Les analyses sémantiques permettent, en effet, sinon d’unifier, au moins de caractériser à la fois les catégories cognitives développées en psychologie et les recherches en sémantique lexicale. En ce sens, l’ouvrage constitue, outre un outil d’aide à l’exploration du sensible, un travail de recherche fondamentale en sémantique cognitive.
Remerciements
Nos premiers remerciements vont aux personnes qui animent des institutions qui ont permis au LCPE à la fois de trouver un « point fixe » permettant de travailler et de développer des collaborations pluri-disciplinaires dont la plupart des chapitres se font échos. Nous pensons ici plus particulièrement au LAM (Laboratoire d’Acoustique Musicale) 2 , et à ses chercheurs, ainsi que ceux qui ont dirigé ou dirigent ce Laboratoire, Michèle Castellengo, Jean-Dominique Polack, et maintenant Hugues Genevois.
Nous remercions également l’Université de Paris 3, et particulièrement Mary-Annick Morel d’avoir soutenu les étudiants en linguistique dans leur aventure en cognition située.
Merci également aux entreprises, en particulier la SNCF et PSA, et à leurs acteurs, pour la plupart ingénieurs formés aux sciences de la nature, de nous avoir fait confiance et d’engager des recherches opérationnelles sur les terrains des sciences humaines et des sciences du langage.
Merci au « Sensolier » qui se devait d’être présent ici et qui constitue un des lieux où cette coopération pluridisciplinaire et pluriprofessionnelle a pu exister.
Merci aux relecteurs pour leurs commentaires et corrections qui nous ont permis d’améliorer l’ensemble du manuscrit et notamment Jacques Brès, Tifanie Bouchara, Pauline Faye, Claudia Fritz, Hugues Genevois, Alain Guénoche, Maryse Lavoie, Marie-Paule Lecoutre, Bruno Lecoutre, Marie-Anne Paveau, Amandine Pras.
Prologues ...
Chapitre 1
Le sentir et le dire : Définir l’objet et construire la démarche
Danièle Dubois
Le thème général de cet ouvrage concerne les possibilités d’analyse et d’identification du sentir , expérience subjective, représentations et connaissances du monde construites à partir des différentes sensibilités : quelle intelligibilité donner à ce qui fait sens dans notre rapport sensible au monde ? Comment l’appréhender ? Comment, à quelle condition, le dire peut-il être utile ? informatif ? Quelles sont les relations entre le sentir et le dire ? Dans quelle mesure peut-on identifier l’un sans parler de l’autre ?
Si la question n’est pas nouvelle, nous avons été amenés à la reconsidérer sous l’effet d’influences diverses, tant du monde académique que du monde industriel et de la recherche appliquée. En effet, c’est à partir à la fois des difficultés du terrain et des limites de l’expérience en laboratoire pour l’étude de représentations ordinaires, de sens commun, comme le confort , les ambiances visuelles , acoustiques, la reconnaissance de la voix, la qualité d’un son de piano , la catégorisation des odeurs ou des couleurs , que nous avons été amenés à développer les recherches que nous présentons ici. Ces objets d’étude sont en effet considérés comme complexes, multimodaux, holistiques, et résistent dès lors à l’exploration analytique traditionnelle selon le découpage des cinq sens et à partir de la mise en œuvre de procédures expérimentales héritées de la psychophysique. Appel est alors fait, en psychologie comme dans les domaines de l’analyse sensorielle, à des procédures considérées comme subjectives, impliquant en particulier le recours à des données verbales, avec cependant un sentiment d’imprécision, de manque de rigueur par l’usage de ce « mauvais outil » 3 que serait le langage.
C’est ainsi à partir des demandes explicites du monde industriel, de la difficulté des domaines universitaires contemporains d’y répondre, que nous avons eu l’idée, déjà ancienne 4 , de convoquer (voire confronter !) les connaissances des domaines de recherche académique et des savoir-faire professionnels et de tenter de progresser tant sur un plan conceptuel que méthodologique dans l’exploration de la sensorialité.
La recherche académique contemporaine, tant en psychologie qu’en linguistique, fournit certes des connaissances quantitativement substantielles sur des données contrôlées, calibrées dans les différents domaines sensoriels. Celles-ci se sont cependant avérées peu généralisables à des populations par trop différentes de celles des centres de recherche en psychologie, comme les consommateurs ou clients, questionnés dans des situations ordinaires d’expérience, c’est-à-dire des personnes dont on souhaite obtenir des jugements finalisés par d’autres motivations que la simple contemplation spéculative des qualités sensibles des objets du monde.
De leur côté, les professionnels de l’analyse sensorielle (ingénieurs de l’agro-alimentaire, chimistes et physiciens) ont développé des savoir-faire, qui s’avèrent efficaces et bien maîtrisés pour répondre à la finalité sociale ou économique de leur recherche, en mimant pour l’exploration des jugements humains, les démarches ou techniques auxquelles ils ont été formés, celles des sciences de la nature. De fait, les modes de questionnement, comme le traitement des données, en particulier les « données verbales », ou « verbatim » ne sont de fait pas considérés en temps que tel, ni articulés sur des connaissances théoriques et les pratiques d’analyse du fonctionnement cognitif humain ordinaire.
Ce travail a donc pour visée d’affronter la difficulté de concilier des problématiques à la fois fondamentale (dans le champ de la psychologie et de la linguistique) et des finalités applicatives dans l’exploration des questionnements « naturels » sur des concepts de sens commun. C’est-à-dire les concepts de la vie quotidienne qui concernent l’évaluation de la qualité de produits, produits manufacturés alimentaires ou non (cosmétiques, par exemple) ou celle d’espaces (le confort des voyages en train, la qualité visuelle d’intérieurs de véhicules automobiles, la qualité sonore d’environnements urbains,... ) . Ces concepts s’appliquent ainsi à des objets multisensoriels 5 qui imposaient une approche transversale aux recherches sur la perception visuelle, sonore, olfactive... établies selon un découpage attesté dans la tradition psychologique expérimentale, comme dans les sciences cognitives actuelles. Ces dernières en effet conçoivent l’homme comme un « système de traitement de l’information », information par définition amodale, qui serait présente dans le monde , et à « extraire » par les processus perceptifs qui la différencieraient selon la nature des récepteurs sensoriels (œil, oreille, nez, etc.).
Repositionnant le sujet au centre du questionnement, comme expert de ses représentations (subjectives !), nous avons été amenés à nous démarquer d’une telle conception positiviste, et de rejoindre les problématiques proposées par Bruner (1990), par exemple, pour contribuer à l’élaboration d’un modèle cognitif de l’humain comme producteur de significations données au monde. De ce fait, nous avons été conduits non seulement à reconsidérer les procédures expérimentales mais à accorder un statut privilégié à l’analyse sémantique des données verbales, dès lors conçues comme objet des sciences du langage.
Nous sommes donc partis de l’examen des formes langagières, tant dans la mise en place du questionnement que dans l’analyse des données pour identifier les significations qui leur étaient données par les sujets en référence à leur relation sensible au monde, pour ensuite, éventuellement, repérer des corrélations avec les mesures physiques afin de répondre à des demandes d’intervention correctrice. Ce renversement de problématique et ses conséquences théoriques quant aux modèles psychologiques et aux théories sémantiques compatibles est développé dans diverses publications du LCPE et de ses collaborateurs, qui se trouvent citées au fil des chapitres du présent ouvrage. Ces chapitres en effet sont des exemples de travaux empiriques dont la visée est double : acquérir des connaissances scientifiques (attestées, vérifiables) sur le « ressenti », les sensations, la subjectivité, et aussi progresser dans la connaissance de leur expression en langue (française), qui puissent constituer des indicateurs, et donc fournir des méthodes sinon des outils permettant leur identification, qui soient transférables sur de nouveaux objets.
En effet, la mise au point de tout instrument de mesure, fût-il de la mesure du subjectif, impose à la fois des procédures techniques mais aussi des fondements théoriques qui en garantissent la pertinence et la fiabilité. Les difficultés pratiques que nous avons rencontrées dans l’exploration des jugements à propos des objets ordinaires nous sont apparues intimement couplées aux limites des positionnements théoriques élaborés dans les contextes de traitement analytique des données sensorielles. Cela se manifeste de la même façon en psychologie où l’approche psychophysique classique monosensorielle et contemplative s’avère limitée voire inappropriée. En linguistique également, les recherches s’inscrivent, à juste titre, dans la logique des catégories traditionnelles d’analyse du langage, telles que les catégories grammaticales et les structures syntaxiques, les constructions lexicales..., alors que les différentes modalités sensibles s’expriment par une grande diversité de procédés langagiers transverses à ces catégories (Dubois, 2000).
L’étude des différentes sensibilités se trouve de fait prise en charge par les spécialistes de l’olfaction, de la vision, de l’audition... qui y appliquent une conception non spécialisée, de sens commun, des langues et du langage. Ainsi, en psychologie cognitive, c’est une certaine conception (largement implicite même si largement partagée) des données verbales qui s’impose, sans que soit travaillée la distinction entre langage et langue, et qui conduit à réduire les langues au lexique, comme un ensemble d’étiquettes posées sur les choses. Et ce d’autant que cette conception s’inscrit dans une longue tradition intellectuelle et philosophique qui reste prévalente dans les sciences cognitives contemporaines 6 . Une des conséquences conduit à développer des procédures expérimentales, qui sous des apparences de scientificité, mimétiques des sciences de la nature, manquent ou tout au moins mutilent l’objet d’étude, réduisant sa richesse, sa complexité voire de son intérêt, comme on peut le démontrer à partir de l’analyse de l’exemple emblématique des couleurs 7 , ou le déplace pour explorer, de fait, un autre objet 8 .
Cependant, proposer de « mesurer » le subjectif à partir de ses manifestations observables en discours impose d’expliciter les hypothèses et les connaissances acquises concernant les relations entre les représentations cognitives issues des sensations et leurs modes d’expression en discours. En d’autres termes, cela suppose à la fois une théorie des catégories du sensible au plan psychologique, une théorie linguistique qui rende compte de la sémantique de l’expression des sensations en langue et enfin une théorie psycholinguistique qui établisse les liens entre ces deux espaces de description et permette ainsi les inférences d’un domaine à un autre. Cet ensemble théorique, en construction conjointe avec le développement de la méthode, s’appuie principalement sur les récentes théories de la catégorisation pour ce qui est des catégories cognitives dans le champ de la psychologie, et sur une conception différentielle de la signification qui ne se limite pas à une sémantique lexicale mais aborde la question de la construction du sens en discours, dans le champ de la linguistique. Ces deux domaines s’articulent dans l’explicitation des relations entre langue et cognition, à travers l’analyse des processus (psychologiques) et procédés (linguistiques) de référenciation (voir par exemple, Mondada & Dubois, 1995). En outre, la nature des objets étudiés, les objets ordinaires et leur traitement tout aussi ordinaire, impose un travail théorique dans le cadre de ce qu’il est convenu d’appeler actuellement le champ d’une cognition située. C’est dans cette perspective que se sont développées les méthodes exposées ici, qui justifient l’idée d’un renversement de paradigme, intégrant les données de la démarche psychophysique au mouvement symétrique d’une « sémio-physique » (Dubois, 2006).
En bref, ce travail, qui n’avait au départ qu’une visée méthodologique, nous a conduit à développer un cadre théorique qui explicite à la fois les propriétés de ces divers objets, objets physiques, objets psychologiques, objets langagiers, et surtout la diversité de leurs relations. La méthodologie qui en découle conduit à s’interroger sur les implicites théoriques que les modes de questionnement ordinaires présupposent et sur le développement de nouveaux modes d’identification de ces divers objets. C’est à partir du cadrage théorique en linguistique et psychologie qu’il deviendra possible d’instrumentaliser en quelque sorte les données verbales, de les considérer comme outils permettant l’accès aux catégories du sensible. Ce travail aura ainsi permis à la fois de développer un cadre conceptuel d’analyse des processus de co-construction du cognitif et du langagier et de donner des pistes d’objectivation du subjectif, comme « mesure » du sensible.
Avant de présenter précisément la structure de l’ouvrage et la contribution de chacun des chapitres, on rappellera brièvement les principaux éléments de ce travail théorique 9 qui se trouveront développés, plus précisément en regard de leurs conséquences au plan méthodologique, au fil des différents chapitres de l’ouvrage.

1. Définir l’objet d’étude ...
La définition de l’objet d’étude présente des difficultés que reflètent les hésitations à arrêter le titre de cet ouvrage, ainsi que dans les variations des dénominations qui se sont déjà manifestées dans cette introduction. Les variations demeurent dans les différents textes, que le lecteur pourra identifier à leur lecture et dont la stabilisation constitue un travail en soi. Parmi les titres auxquels nous avons finalement renoncé se trouvaient :
- Mesurer le subjectif / objectiver le subjectif : données verbales et catégories sémantiques
- Perception et lexique
- Les Constructions langagières du sensible / les constructions discursives du sensible
- Le Sensible en parole / Quand le sensible prend la parole/ Donner la parole au sensible
- Les Données verbales et les catégories sémantiques du sensible
- L’expérience sensible comme objet d’investigation scientifique
- Des catégories sémantiques pour Sentir et parler du monde
- La Parole sensorielle / donner la parole au sensoriel
- Paroles du sensoriel : concepts et méthodes.
Préférant des formes verbales aux formes nominales comme dans - Parler du sensible : concepts et méthodes
- Sentir et parler du monde : Objectiver / construire le subjectif
- Dire le sensible ? Dire le sensoriel ? Concepts et méthodes
- Du ( re) sentir au dire : concepts et méthodes
Nous avons finalement opté pour

Le sentir et le dire : concepts et méthodes en psychologie et linguistique cognitives,
jouant sur l’ambiguïté de l’usage d’une forme verbale précédée de le , article donnant au verbe un statut syntaxique de nom, ou pronom personnel ? nous épargnant de préciser l’objet ciblé dans le sentir comme dans le dire  !
Pourquoi, au-delà de l’évidence première de ce dont on entendait parler, tant d’hésitations ? Celles-ci se manifestaient sur les deux objets que nous souhaitions aborder,
- le subjectif, la subjectivité, le sensible, le sensoriel, l’expérience sensible, les sensations, les perceptions, les jugements perceptifs, la sensorialité, le sentir... comme du côté du
- langage, langues, parole, mot, termes, étiquettes verbales, discours, pratiques langagières..., le dire... et aussi de manière plus restrictive, sur leurs relations, leur étude et leur traitement :
- catégories sémantiques? constructions ? données verbales ? explorations ? analyses ? outils pour explorer ? approches scientifiques ?
Nous voulions en effet éviter d’instaurer par une forme figée et lapidaire nos objets d’études comme des entités, alors que nous avions précisément veillé à respecter le caractère dynamique, instable de ces phénomènes, psychologiques et linguistiques, qui à la fois résistaient et se construisaient dans l’analyse même. Notre souci de donner des outils d’analyse ne pouvait se résoudre à fournir des recettes applicables de manière systématique sans précautions ni connaissances théoriques.
Subjectif/objectif ? un couple infernal
Cet exercice d’explicitation de l’objet visé dans l’étude nous a conduit à une réflexion d’ordre épistémologique s’inscrivant dans nos recherches antérieures (Dubois, 1989 ; 1993 ; 2002 ; 2008 en particulier) et que nous résumons schématiquement ici.
Dans les domaines scientifiques, comme dans le sens commun, le subjectif s’inscrit dans une première opposition, en apparence simple et évidente, à l’objectif Dans cette opposition, le subjectif se trouve instauré de valences relevant de l’imprécis, de l’incertain, de l’instable, voire de l’inconsistant, c’est-à-dire défini négativement en regard d’une objectivité précisément posée comme observable, réelle et certifiée comme vraie par les sciences de la nature. Cependant, en particulier sous la pression des demandes applicatives, il s’est agi d’envisager l’étude du subjectif comme un objet en soi, construit certes à partir de stimulations du monde réel, physique et matériel, mais comme un phénomène non réductible aux conditions de son émergence. Plus précisément, l’étude du subjectif l’a constitué comme un phénomène particulier relevant d’un sujet , donc d’ordre psychologique, dont la description ne peut être épuisée par celle du monde physique.
Le subjectif est en effet un phénomène que le champ de la psychologie peut décrire en terme de mémoire individuelle , condition de l’adaptation au monde de tout organisme vivant. À la différence des instruments de mesure physique qui, sans mémoire, donnent des valeurs répétées indépendantes les unes des autres à chaque mesure, un système de mémoire mesure ou plus exactement évalue, dans un processus dynamique de construction/reconstruction permanente des catégories de mémoire, la réalité en référence non seulement à la stimulation présente, actuellement sensible, mais en différentiel par comparaison aux souvenirs des expériences passées de stimulations. Ces stimulations sont-elles considérées comme identiques ? semblables ? En conséquence, cette méthode comparative d’évaluation du subjectif impose d’identifier la mémoire des expériences antérieures du sujet pour appréhender sa réponse à la stimulation présente.
Une seconde propriété qui s’avère problématique quant à l’exploration scientifique de l’expérience sensible ordinaire est, nous l’avons déjà signalé, son caractère holistique, global, pour ne pas dire « multimodal », voire holisensoriel. Comme le remarque C. Cance (2008) qui a introduit ce dernier terme,

« nous avons créé ce néologisme afin de mettre en avant le caractère global, holistique de l’expérience sensible, caractère qui n’est pas préservé dans les termes multisensoriel, plurisensoriel ou multimodal , souvent rencontrés. En effet, dans la sémantique de ces mots construits demeure un présupposé de recomposition analytique à posteriori, l’expérience étant morcelée en cinq sens puis intégrée en expérience plurisensorielle. L’acception synesthésique ne nous convient pas davantage puisqu’en tant que perception simultanée elle présuppose également deux ou plusieurs perceptions distinctes au départ et mises ensemble ». (Cance, 2008 ; p. 383).

2. Construire la démarche
Une des conséquences méthodologiques de ces premières remarques est que, avant même de considérer le traitement des données, plusieurs questions concernent la mise en place de la démarche :
- Comment rendre observables ces phénomènes subjectifs inobservables ?
- Comment découper ce « tout » de l’holisensorialité en situation naturelle dans des éléments analytiques qui permettent un contrôle des variables requis pour la mise en place d’une démarche expérimentale ?
- Comment sélectionner les éléments pertinents et ne pas solliciter les sujets sur des éléments secondaires, périphériques ou simplement non signifiants ?
- Comment re-présenter dans la situation expérimentale les stimulations « extraites » de la situation globale où elles sont d’ordinaire expériencées 10  ?
- Suffit-il d’une description objective, c’est-à-dire dans les termes des sciences physiques ou doit-on tenir compte de variables liées aux sujets comme la familiarité, les connaissances préalables des stimulations, de la situation de perception, d’écoute ?
- Dans quelle mesure, la situation d’observation ou d’expérimentation n’induit-elle pas des traitements spécifiques qui devraient interdire la généralisation des conclusions hors de ces conditions particulières ?
Nous ne traiterons pas à l’évidence l’ensemble de ces questions qui relèvent des méthodologies psychologiques pour lesquelles nombre d’ouvrages de référence existent déjà 11 . Nous tracerons quelques lignes de synthèse plus directement centrées sur l’exploration de la sensorialité à partir des questionnements et des éléments de réponses donnés dans les chapitres de cet ouvrage.

2.1. Objectiver l’inobservable subjectivité
Il s’avère admis et assez incontournable de considérer que les jugements subjectifs relatifs à nos sensations relèvent bien de l’inobservable, comme d’ailleurs l’ensemble des états mentaux. Cependant, travaillant régulièrement avec des ingénieurs et physiciens, on ne peut manquer de s’interroger sur le caractère observable des objets physiques : la gravitation est-elle davantage observable ? L’atome est-il observable, de même que la propriété odorante d’une molécule ? L’intensité d’un signal sonore d’avertissement ? Le signal acoustique de la voix d’une chanteuse ?
On posera donc dès le départ qu’il s’agit dans les deux cas de discours qui renvoient à des concepts, à des objets de connaissance, qui décrivent (ou visent , sans cependant s’y substituer) des réalités , soit du monde physique, soit du monde mental, psychologique. En tant que discours, comme en tant que concepts, ce n’est donc pas la propriété d’être observable qui les différencie et pourrait attester de la plus grande objectivité des uns en regard de la subjectivité des autres. Les différences entre ces deux types d’objets, qui opposent, dans le sens commun, les connaissances issues des sens trompeurs et les récits introspectifs, à la vérité de la connaissance et du discours scientifiques, seront traitées ici comme différents types de rapports au monde, dont on tentera de spécifier la différence. Et ce à partir du dépliement, dans les modes de questionnement, et de la mise en évidence d’une diversité de rapports au monde qui intègrent à la fois des connaissances (au pluriel) individuelles, construites à partir de notre relation sensible solitaire au monde, des connaissances partagées dans nos pratiques ordinaires, voire aux connaissances établies par les sciences. En d’autres termes, notre hypothèse de travail suppose que cette opposition subjectif/objectif relativement aux connaissances pourrait se résoudre par la prise en compte de différents types de connaissances, construites dans la diversité de pratiques de mise en relation du sujet au monde, et diversement travaillées par différentes pratiques langagières. Reste à mettre en œuvre une démarche qui contribue à tester cette hypothèse !

2.2. Découper le réel et définir un stimulus
Une première question réside dans la définition même de la stimulation sensorielle, en amont même de sa description : celle de la pertinence du découpage qui la constitue comme stimulus pour son exploration expérimentale. La question n’est pas nouvelle pour la psychologie scientifique. Elle était déjà discutée, en réaction au développement des recherches behavioristes, par Straus (1935). Elle ne se trouve reprise ici, après plus de 60 ans de recherches expérimentales, qu’à partir du souci que nous avons eu d’avoir à évaluer et de prendre en compte des objets de la vie quotidienne, comme les qualités de produits alimentaires, des objets manufacturés, des espaces de vie etc. En effet, dès lors que l’investigation porte sur ces objets ordinaires se pose la question de leur réduction , dans la situation d’observation systématique, hors terrain, et a fortiori dans la situation expérimentale, à des stimuli monosensoriels, les autres propriétés de l’objet se trouvant instaurées comme contexte 12 . Cependant, il n’est en rien assuré, sans vérification, que la présentation d’une valeur (ou même d’un ensemble de valeurs) sur une seule dimension puisse susciter des traitements équivalents à la présentation de cette même variation de valeurs incarnées dans la globalité d’un objet réel où ces valeurs sont repérables. On ne peut, sans prendre la précaution de vérifier, considérer comme d’évidence que les sujets appliquent à une propriété artificiellement abstraite et autonomisée de son « objet porteur» des traitements similaires à ceux mis en œuvre dans la situation expérientielle ordinaire. On a pu montrer, par exemple tant dans le domaine de la couleur 13 que celui des odeurs 14 ou dans le domaine sonore 15 , que des dimensions abstraites, mesurables dans l’espace de la physique, demeurent cognitivement intégrées à d’autres propriétés des objets qui les incarnent ordinairement. Ces propriétés isolées ne se trouvent être traitées dans la situation expérimentale qu’en tant qu’artéfact étrange, inhabituel 16 , sauf à être repérées, sur la base de connaissances des sujets experts, comme propriété pertinente isolable (une couleur, la hauteur d’un son, ce qui s’avère d’ailleurs plus difficile pour les bruits, et plus encore pour les odeurs). Le passage, lors du questionnement expérimental, du caractère global, intégré des modalités sensorielles dans le traitement ordinaire des objets (polysensoriels) à des propriétés analytiques n’est donc pas réglé d’évidence et se doit d’être problématisé. Nous verrons plus loin comment nous proposons de traiter cette question du passage du global à l’analytique à partir de l’identification de la diversité des statuts sémantiques des propriétés sensibles, comme dans le cas du confort ou des ambiances 17 .

2.3. Sélectionner des valeurs de la stimulation
Même si on admet que la stimulation sensorielle isolée de son contexte peut conserver une pertinence pour le sujet et donc que les résultats permettront d’assurer des inférences intéressantes quant au traitement ordinaire, il demeure que les valeurs de ses variations ne sont généralement prises en compte qu’en référence à une dimension instaurée d’évidence ... dans le domaine des sciences de la nature. Dans le souci constant de calibrer les variations expérimentales en relation avec l’expérience réelle ou potentielle de ces variations pour des sujets, il nous semble cependant important d’évaluer dans quelle mesure les stimulus sont crédibles dans leurs valeurs présentées en regard des valeurs expériencées dans l’espace de leurs variations ordinaires (dans le monde et pour le sujet), et qui conduit le sujet à les considérer comme représentatives, comme semblables (ou comme différentes) d’un stimulus déjà éprouvé. Là se dessine évidemment la nécessité de prendre en compte le caractère catégoriel des représentations cognitives et la nécessité conjointe d’une théorie de la catégorisation ancrée dans l’expérience du sujet et non pas dans l’évidence des métriques (le plus souvent dimensionnelles) des sciences physiques dont on ignore la pertinence pour le sujet interrogé. À titre d’exemple, on citera les recherches en olfaction (Godinot et al., 1995), où des variations continues d’une dimension, à savoir la concentration moléculaire d’une solution odorante, suscitent des jugements différenciés en raison d’appartenances catégorielles imputées par les sujets dans cet espace chimiquement continu. Ainsi dans une solution à faible concentration, les jugements relèveront de la catégorie des odeurs florales, alors qu’à concentration moyenne (de cette même molécule), le jugement relèvera de la catégorie des odeurs fruitées , et au-delà de celle des odeurs de pourri. D’autres exemples peuvent être trouvés dans le domaine acoustique 18 .
En bref, les valeurs physiques ou chimiques sont certes pertinentes pour l’exploration de la relation entre les mesures des stimuli et les catégories cognitives, mais à condition d’être projetées dans l’espace catégoriel des sujets pour lesquels elles font précisément sens.

3. Le sujet et le monde : Une inversion de paradigme  ?
Une première conséquence de la prise en compte du sens va conduire à inverser le paradigme psychophysique dans la temporalité de la démarche empirique : en posant au départ la question de la pertinence des mesures qui puissent rendre compte des stimulations présentées, on partira des catégories du sujet questionné. Les données des sciences physiques ne sont pas récusées en tant que mesure du monde physique, et demeurent considérées comme essentielles en tant que repères, point fixe, mais ne peuvent pas à elles seules constituer une mesure de la relation entre la valeur pour le sujet et sa mémoire, et la description dans un autre univers de référence.

3.1. La signification comme relation du sujet au monde
Cette mémoire relève de l’expérience préalable, et ne peut ainsi être connue sans questionner le sujet. La variable expérimentale pertinente, qui ne peut donc être dès lors appréhendée par la seule valeur d’un stimulus physique, relève des variables telles que, par exemple, la pertinence et la familiarité 19 , pour le sujet, variables qui tiennent compte de la relation du sujet au monde. Là encore l’idée n’est pas nouvelle et rejoint les travaux de Von Uexküll (1934 ; 1965), (cf. Deely, 2004), lorsqu’il introduisait le concept d’Umwelt 20 , conçu comme « l’univers de ce qui compte pour un animal », et qui se trouve repris actuellement dans les travaux d’éthologie (Despret, 2007). Cette perspective se trouve cependant étonnamment peu prise en compte dans les expériences de psychologie, en contraste avec un scrupuleux et minutieux paramétrage des valeurs physiquement contrôlables. Comme si le sujet en situation expérimentale était toujours une cire vierge, sans passé, sans mémoire, sa réponse étant dès lors supposée indépendante des expériences précédentes dont il n’est pas tenu compte, pas davantage que la construction de sa représentation dans l’instant de la situation et les conditions de sa réponse.

3.2. Re-présentation en laboratoire : une fiction référentielle
Le découpage de la réalité introduit dans la situation expérimentale doit donc instaurer une fiction de représentation adéquate de cette réalité, et ce malgré la mutilation nécessaire du transfert du terrain au laboratoire. Cette fiction dépend incontestablement de la qualité de la reproduction physique de la stimulation, ce qui correspond au souci d’exactitude par exemple, de l’enregistrement et de la restitution sonore, de la qualité visuelle de la reproduction des couleurs ou de la lumière, critères que les physiciens s’attachent à respecter scrupuleusement. Cependant, cette exactitude qui n’est jamais atteinte, sinon dans la reproduction à l’échelle un qui est alors la réalité elle-même, dans sa totalité, dépend aussi des capacités de traitement du sujet et principalement de ses expériences et connaissances préalables. Ainsi nous avons pu montrer (Ténin, 1996 ; Dubois, 1991 ; Dubois, Resche-Rigon & Ténin, 1997) que cette fiction référentielle, consistant par exemple, à représenter des scènes routières à partir de dessins, résistait plus longtemps au schématisme pour les ingénieurs de la sécurité routière habitués à systématiser ces environnements sur des critères analytiques d’accidentologie que pour des conducteurs ordinaires. Ces derniers traitaient davantage les dessins comme tels, sur les propriétés qui avaient présidé à leur construction, que comme la re-présentation (fictionnelle) d’une réalité qu’ils auraient pu rencontrer lors de leur expérience de conduite. De même, Isaacs & Clark (1987) ont montré que les experts, connaissant New York, traitent les photographies de la ville comme représentations des sites new-yorkais qu’ils connaissent alors que les étrangers traitent ces mêmes photographies comme des exemples de bâtiments d’une catégorie plus générique 21 .

3.3. Les procédures  : entre contraintes et libertés
Ainsi, non seulement les contraintes, données par la nature ou la structure du matériel expérimental censé représenter le monde, déterminent les processus qui vont être appliqués, mais, comme le montre l’exemple précédent emprunté à A. Ténin, le schématisme des dessins peut induire un changement de référence : de la référence à une réalité représentée à une représentation pour elle-même. Plus généralement, tout en restant centré sur les propriétés intrinsèques du stimulus, cela revient à prendre en compte le rapport entre le monde représenté et sa représentation (Palmer, 1978). Et donc à poser la question de savoir dans quelle mesure cette représentation préserve la structure des propriétés pertinentes pour le sujet. Cette question rejoint les concepts affordance développés par Gibson (1979) tout comme celle de corrélats d’attributs des objets du monde réel dans les problématiques sur la catégorisation naturelle, ouvertes par Rosch (1978). Selon Rosch, en effet, c’est sur la base de l’existence de ces corrélats d’attributs (« avoir quatre pattes et des poils et un museau » vs « avoir deux pattes et des plumes et un bec »), et dans le même temps, à partir des « trous » dans les combinatoires de variables (la propriété « trois pattes » ne se trouve pas réalisé, sauf exception accidentelle), que s’appuient les processus cognitifs de catégorisation pour établir les structures internes des catégories, comme leurs frontières.
Le concept de validité écologique 22 permet de prendre précisément au sérieux ces postulats d’adéquation de la situation représentée à celle qui se trouve pertinente pour les sujets, dans les situations de leur expérience ordinaire qui ont construit leurs catégories de référence en mémoire. Corrélativement cela impose de vérifier si la situation expérimentale contrôlée par l’expérimentateur n’induit pas des traitements spécifiques qui ne font que confirmer des a priori sur les connaissances implicitement partagées, (Levy & Grossen, 1991) ou mesurer les décalages entre l’expérimentateur expert et des «naïfs» » (Tornay, 1978). D’où la difficulté incontournable de la démarche expérimentale de se situer dans un espace contradictoire de contraintes et libertés laissées au sujet, de mettre en oeuvre des processus normaux de sa vie quotidienne dans la situation très spécifique et contrôlée, qu’est la situation de questionnement 23 .
Pour tenter de contourner cette difficulté, nous avons manifesté, dès la fin des années 70, un intérêt particulier pour la méthode de tri libre, que nous considérons adaptée pour l’exploration des principes organisateurs des catégories sémantiques désignées de « naturelles », en rupture précisément avec les problématiques plus logiques (Neisser, 1987).
D’abord un intérêt théorique : en accord avec les principes de catégorisation (Rosch, 1978), cette procédure, nous a permis d’explorer en particulier le domaine des espaces routiers (Dubois, Fleury & Mazet, 1993) puis celui des odeurs (Rouby & Sicard, 1997 ; Dubois, Rouby, & Sicard, 1997) pour lesquels on ne pouvait s’appuyer sur des descriptions des sciences de la nature. Un des intérêts de la méthode est également de permettre de dissocier (au moins partiellement) les processus de catégorisation qui opèrent sur une base perceptive, des processus de dénomination, qui peuvent intervenir une fois les classes ou catégories constituées. Elles permettent, en outre, de passer de la description en extension des classes sur la base du regroupement des exemplaires (et donc globales des « tout » comme corrélats de propriétés), à des descriptions en intension, déclinant de manière analytique les propriétés qui caractérisent les classes et leur structuration selon un « air de famille » 24 . On a ainsi pu identifier une grande diversité de principes organisateurs des catégories olfactives, à l’intérieur d’un seul échantillon 25 , ce que n’aurait pas autorisé une procédure plus contraignante à partir de stimuli construits sur des propriétés définies a priori . Ce type de procédures permet également de repérer différents niveaux de catégorisation et de lexicalisation possibles, jouant tantôt sur les propriétés discriminantes, tantôt sur les ressemblances et le partage de propriétés. Elles permettent aussi de spécifier, en particulier en contrastant différents groupes de sujets, non seulement les différences entre structures catégorielles selon les pratiques et/ou les expertises 26 , mais aussi les modes de désignation et de dénominations utilisés dans la diversité des commentaires, par exemple sur les critères visuels de catégorisation de maladies de tournesols (Dubois, Bourgine & Resche-Rigon, 1992).
Cette méthode présente également un intérêt pratique, une facilité d’usage, et une naturalité (classer des objets selon leurs ressemblances et leurs différences est accessible et accepté par toute population) qui en fait son succès 27 y compris chez les praticiens de l’analyse sensorielle qui s’en sont d’ailleurs emparés (cf. Faye & al., 2004 ; Picard & al., 2003) en complément de méthodes plus traditionnelles, comme la description monadique de produits 28 .
Outre son intérêt dans le développement et recherches sur les processus de catégorisation, la collaboration avec des mathématiciens a permis de développer des procédures de calcul et de représentation des distances entre exemplaires à l’intérieur de classes hypothétiques (Barthélemy, 1991) et de les comparer avec d’autres représentations plus habituelles comme les ACP ou MDS (Xu, 1989 ; Poitevineau, chapitre 10 ; et plus spécifiquement en analyse sensorielle, Faye, 2009).

3.4. L’expérience  : un contrat entre l’expérimentateur et le sujet
Si l’intérêt de cette méthode du tri libre est bien le peu de contraintes imposées au sujet, il n’en demeure pas moins que cette méthode n’échappe pas aux difficultés de toute expérimentation ou questionnement qui réside principalement dans l’acception par les sujets d’un contrat implicite passé entre eux et l’expérimentateur. Cette question est coutumière en anthropologie, en sociologie, ou encore en linguistique sur des terrains considérés comme « exotiques » ou de manière plus critique encore, pour l’éthologie (V. Despret, 2007), domaines qui se préoccupent précisément de la prise en compte des a priori humains, tant de l’expérimentateur ou de l’observateur que de l’observé. En d’autres termes, ce sont des problématiques scientifiques qui tiennent compte du fait qu’il s’agit d’une interaction entre sujets ou acteurs et non simplement entre « systèmes de traitement d’une information » qui serait préexistante à chacun d’entre eux (mais dont seul l’un détiendrait la connaissance et le contrôle !). 29 Nos recherches s’attachent à considérer le questionnement (expérimental entre autres) comme une situation d’interaction particulière entre un « sujet » et un expérimentateur et elles supposent une connivence 30 qui, elle-même, repose sur des connaissances et significations (présupposées) partagées (voir Mondada, 2007 ; Delepaut, chapitre 6 en particulier).
On pourra aussi voir que cette interaction concerne également la situation matérielle, par exemple lorsque la non familiarité d’un dispositif rend problématique ce partage de la référence, le sujet manifeste en discours la recherche du consensus ou du partage de sa « vision » (perception) du monde qui lui est présenté (Cance, chapitre 4). Ou encore la relation de l’observé à sa propre connaissance en regard de la connaissance présupposé de son interlocuteur, comme on peut le repérer dans les références autonymiques dans les discours experts (Maxim, chapitre 13), qui constituent autant d’exemples de régulations du (d’un) sens donné au monde, au discours sur le monde, à partager.

4. De la signification individuelle aux significations partagées
Poser la question du jugement subjectif en terme de signification donnée à la stimulation dans la situation de questionnement, va établir un changement de perspective en regard des traditions psychophysique et cognitiviste. En effet, la question de savoir ce qui fait sens pour l‘individu 31 , ou celle du statut de la signification qu’il attribue à ce que l’expérimentateur lui présente, ne sont guère posées dans ces paradigmes classiques. Il semble aller d’évidence que les stimuli ont un sens, un seul, le vrai, qui leur est intrinsèque et qui recouvre l’information extraite et paramétrée par l’expérimentateur, à partir des connaissances des sciences de la nature. Le sujet doit donc « extraire » et « traiter au risque d’être dans l’erreur. C’est donc à partir de présupposés ontologiques implicites aux mesures physiques que se trouve posée la procédure expérimentale, qui néanmoins, dès lors que les sujets interrogés ne jouent plus le jeu, commence à devenir problématique. C’est tout simplement le cas lorsque l’on questionne des sujets appartenant à des cultures et à des langues très différentes des nôtres, voire même au sein de nos cultures, des personnes dont les pratiques et expériences sensorielles ne permettent pas d’appréhender de manière consensuelle et complice le questionnement de l’expérimentateur.
C’est là que nous proposons de faire intervenir le langage, nous permettant d’atteindre, au moins dans l’espèce humaine, les (des) significations que le sujet accorde aux stimulations du monde. C’est donc en travaillant à développer des outils d’analyse précise du dire des différents acteurs que nous tenterons d’identifier la diversité des modes d’appréhension, de conceptualisation et de jugement des réalités mondaines pour les sujets interrogés.

4.1. Les données verbales : langage et langues
Si le langage est très présent dans la recherche sur la perception ou l’analyse sensorielle, il est généralement considéré, dans sa fonction référentielle, en tant que mode de description des propriétés objectives des objets, qui donnent sens aux mots. Peu d’intérêt est porté à la formulation des consignes données aux sujets, par exemple. Par exemple, dans l’usage extensif des échelles sémantiques, la dénomination des bornes des échelles est considérée comme d’évidence, en raison même d’une pratique experte de cet outil, alors qu’une analyse plus fine des résultats suscite de nouvelles interrogations sur la validité de telles mesures (voir Raimbault (2002 ; 2006) pour les ambiances sonores urbaines). Lorsque des sujets sont invités à produire leurs propres dénominations, elles sont traitées et évaluées à l’aune de la sémantique des expérimentateurs, qui éventuellement perdent à cette occasion leur statut d’expert et, dès lors comme locuteurs ordinaires, interprètent le sens des « descripteurs » dans leur acception de sens commun. D’un point de vue linguistique, l’usage des données verbales, dans les recherches psychophysiques ou dans les pratiques de l’analyse sensorielle, relève d’une conception du langage, limité à un lexique comme ensemble de formes autorisant des dénominations vraies, c’est-à-dire une nomenclature. Les mots sont des étiquettes posées sur les choses qui existent et dont la dénomination se doit d’être vraie (comme veridical label, cf. Dubois & Rouby, 2002). C’est effacer les processus de constitution de ce lexique de spécialité, processus que l’on peut voir régulièrement mis en œuvre dans les commissions de terminologie (Candel, 2000, 2006), ou dans les panels experts en analyse sensorielle. Comme est effacé actuellement, dans l’usage des nomenclatures biologiques, les longs processus (historiques) qui ont permis d’aboutir, grâce à la désignation par un mot simple ou par une combinatoire de mots simples, à l’identification univoque d’une plante, en même temps que son inscription dans la classification systématique (Selosse, 2000 ; 2006).
De là, résultent des méthodologies du traitement des données verbales qui s’appuient sur une théorie sémantique implicite du lexique des langues qui considère que « les mots ont un sens parce que les choses ont un être » (cf. Rastier, 1991 ; Resche-Rigon, chapitre 2,). Cette théorie savante est largement partagée par les communautés scientifiques et par le sens commun. Par l’effacement des processus de construction de la référence, elle constitue cependant à nos yeux un blocage épistémologique à l’utilisation des productions langagières comme moyen d’identifier les constructions cognitives qui président aux jugements perceptifs. Les références philosophiques qui nous permettent de progresser dans la mise au point d’outils d’identification et de mesure du subjectif, s’inscrivent dès lors davantage dans la tradition qui considère, comme par exemple Cassirer (1953 ; 1980) qu’

« Au lieu de mesurer le contenu, le sens, la vérité des formes de l’esprit à autre chose qui se reflète indirectement en elles, nous devons découvrir dans ces formes elles-mêmes l’échelle et le critère de leur vérité, de leur signification interne. Au lieu de les comprendre comme de simples imitations, il nous faut reconnaître en chacune d’elles une règle spontanée de production, une manière et une direction originelle de mise en forme, qui est plus que la simple copie de quelque chose qui nous serait donné dans une forme immuable de l’être ».
Parmi ces règles de production du sens, on retiendra, comme nous l’avons déjà mentionné, l’idée développée en éthologie d’un partage de la référence , cette fois transposée du registre de l’interaction à celui de l’interlocution. Alors que les processus psychologiques non verbaux se situent sur le plan interindividuel (les analyses permettant d’établir tant sur le plan théorique que sur celui des méthodologies une continuité entre les recherches humaines et les recherches animales), le recours au langage va d’emblée poser le rapport sensible au monde non seulement dans l’espace partagé des pratiques 32 , mais également dans celui des représentations symboliques. L’utilisation d’un système symbolique spécifique, une langue en l’occurrence, va reconfigurer l’expérience sensible jusqu’alors individuelle en l’inscrivant dans une matérialité phonétique (et a fortiori graphique) qui va lui assurer une stabilité, une permanence et de là un espace de négociation et de partage du sens (Mondada & Dubois, 1995). Le langage considéré comme élément contribuant à la construction d’une connaissance partagée va du même coup légitimer son usage comme mode d’accès, d’identification de ces connaissances (voir Resche-Rigon, Chapitre 2).

4.2. Langues, discours et subjectivité
Le développement d’outils d’analyse linguistique que nous mettons ici en œuvre s’inscrit donc dans le même mouvement que celui qui vise aux possibilités d’un développement d’une sémantique des langues (de la sémantique lexicale à l’analyse du discours) à partir des analyses de corpus ou de discours (cf. Rastier, 1991 ; Fortis, 1996 ; Siblot 1993 ; Detrie et al., 2001 ; Sarfati, 1996 ; Paveau & Sarfati, 2003). En outre, la nature même des objets visés impose de se situer dans une linguistique de l’énonciation, afin d’identifier précisément les marques de la subjectivité (Vion, 2001 ; chapitre 14), effacées dans les discours écrits, les réponses aux questionnements fermés, et ... dans le discours de la science (Licoppe, 1996).
Il s’agit donc, — si on s’inspire de la métaphore des sciences de la nature qui, depuis bien longtemps, se sont dotées d’instruments de mesure permettant d’arpenter le monde —, de mettre au point et de régler les analyses linguistiques afin de leur faire acquérir la « sensibilité » d’instruments de mesure du subjectif qui soient valides, fiables, en regard des spécificités des objets mesurés. Dès lors, comme en physique d’ailleurs, la fiabilité de l’instrument doit s’appuyer sur une théorisation précise et sur une identification des propriétés de l’objet d’étude comme de celles de l’instrument de mesure. Il convient dès lors de poser en préalable au développement de méthodes d’analyse linguistique, l’identification des propriétés spécifiques du subjectif, celle des langues (et de leur lexique) et de la régulation de leur relation, en regard des propriétés du monde physique.
De là la remise en cause des recherches simplificatrices qui réduisent le langage au lexique (voire à un lexique de spécialité), et dans lesquelles le concept de langue lui-même s’est trouvé dissous et avec lui la diversité et la variabilité des significations lexicales d’une langue à l’autre 33 , ainsi qu’à l’intérieur d’une langue. L’exemple emblématique de cette posture est celle de Berlin & Kay sur le lexique de base des couleurs (cf. Dubois et Cance, chapitre 3, pour une analyse détaillée).
Les recherches présentées dans cet ouvrage s’efforcent donc d’apporter des éléments de réponse à une double interrogation :
- une première, relevant de la linguistique, porte sur les ressources des langues dans leur diversité, en particulier quant à leur répertoire lexical pour désigner les sensations, sans négliger les autres formes possibles permettant de rendre compte de l’expérience subjective, en l’absence précisément de formes simples et largement partagées que sont les mots 34  ;
- une seconde, psycholinguistique cette fois, porte sur l’appropriation par les locuteurs de ces ressources, ces derniers n’étant pas tous égaux, comme en témoigne à l’évidence, par exemple, le travail systématique (et coûteux) d’élaboration de terminologie par les groupes d’experts où il s’agit précisément de construire un consensus quant au sens (signifié) d’une forme linguistique (signifiant) 35 .
De là le souci d’un questionnement préalable des sujets visant à l’identification et de leur répertoire lexical (formes) et des significations qu’ils accordent aux mots d’usage ... (pas toujours si courants). On s’attachera donc à repérer dans les discours des locuteurs non seulement les significations qu’ils accordent aux différents mots, aux recouvrements (ou décalages) de ces mots entre locuteurs évidemment mais aussi, pour un même locuteur en fonction des objets de référence. Ainsi, Delepaut (Chapitre 6) met en évidence la nécessité de prendre en compte les connaissances préalables des sujets interrogés en amont du questionnement, dans la formulation des questions, et de tendre à utiliser les termes mêmes des locuteurs.
En outre, dans la mesure où la finalité des recherches rapportées vise à identifier la référence de ces significations lexicales, ce à quoi le mot renvoie dans l’extra linguistique, il s’agit également de repérer si cet extralinguistique est : une réalité du monde (objective ?) extérieure au sujet ? un objet ?, une propriété de l’objet ?, ou une représentation de l’objet, dans toute la polysémie du terme de représentation. Il peut en effet s’agir du stimulus, image, enregistrement sonore comme représentation rematérialisée d’un « bout du monde » ou de représentation cognitive, comme représentation individuelle, idiosyncrasique d’un sujet, (comme expérience subjective ?) ou encore comme connaissance partagée, de sens commun ou d’experts ?
Outre l’étude des variations des significations lexicales, on s’attachera donc également à repérer dans la diversité des discours , des traces des hypothèses des interlocuteurs sur l’état de leurs connaissances, et sur les hypothèses qu’ils formulent quant à leur partage ou non. L’expert utilise-t-il des termes savants pour s’enfermer et s’instaurer précisément comme expert ? Ou s’il utilise un mot (signifiant) ordinaire, lui donne-t-il le même sens que le sens commun ? Des réponses à ces questions peuvent commencer à être données à partir du repérage de formes métalinguistiques qui manifestent en discours, à la fois le rapport du sujet à la (sa) connaissance, le rapport à l’expression (lexicale ou discursive) de cette connaissance, et finalement aux hypothèses de partage de cette connaissance avec son interlocuteur 36 .
En d’autres termes on s’attachera à déplier, dans l’analyse, l’identification des plans de connaissances ou d’expérience partagées et celui de leur expression ou manifestation en discours, dans la mesure où seul le discours permet d’appréhender à la fois les différents sens lexicaux, ce que ne permet pas un « simple » repérage des formes lexicales 37 .

5. Structure de l’ouvrage
Chacun des chapitres de l’ouvrage décline plus ou moins spécifiquement ces diverses thématiques, chacun en fonction de l’histoire personnelle des auteur(e)s ancrée dans diverses disciplines académiques, (principalement la psychologie, la linguistique, l’acoustique), ou dans diverses pratiques professionnelles (lexicographie, analyse sensorielle).
Les trois premiers chapitres constituent une introduction et une mise en perspective générale du travail collectif à partir de différents points de vue.
Le présent chapitre 1 (Dubois, 2009) inscrit ces travaux dans l’histoire du LCPE et dans la perspective des recherches sur la catégorisation. D’abord concernée par les principes psychologiques de catégorisation, l’attention s’est progressivement déplacée sur les procédés langagiers qui contribuent à leur construction et à leur analyse. Cela nous a conduit à identifier différents types de connaissances, couplés à différents modes d’inscription en langue et en discours. Et donc, sur le plan méthodologique, qui était notre préoccupation de départ de cet ouvrage, nous avons été amenés à préciser les contraintes et inférences possibles liées à l’utilisation des données verbales.
Le chapitre 2 (Resche-Rigon, 2009) propose des éléments d’une analyse historique de notre tradition philosophique relativement au langage, et montre qu’elle oppose deux conceptions :
- l’une qui considère le langage comme un instrument dont la fonction est d’assurer de manière transparente la re-présentation de la pensée ou de l’état des choses, et dont l’intelligibilité de ce fait renvoie à des modèles de la cognition, ou des sciences de la nature,
- l’autre qui considère le langage comme l’instrument qui permet de donner forme à et sens à ce qui, sans cela, resterait dans l’indistinction, et de construire et de partager de l’intelligible, et les langues qui proposent, et d’une certaine manière imposent, un ordre, celui que les connaissances, d’une société, d’une culture ont construit et déposé dans le système sémantique d’une langue.
Le chapitre 3 (Dubois & Cance, 2009) reprenant les différentes étapes de la démarche devenue emblématique de Berlin & Kay à propos de l’universalité des termes de couleurs, s’attache à en expliciter les présupposés, tant en ce qui concerne les formes lexicales, les termes de base, que leur adéquation aux catégories de couleurs. La procédure de questionnement des sujets est elle-même remise en cause, dans la mesure où elle s’appuie, elle aussi, sur un contrat implicite entre l’expérimentateur et le sujet. Cette déconstruction, quelque peu systématique, va servir de cadre pour le déroulement de l’argumentation au fil des chapitres suivants.
En effet, une première partie de l’ouvrage regroupe six chapitres qui examinent systématiquement différentes étapes de la construction de la démarche et du recueil des données, selon les canons habituels d’une démarche expérimentale, en pointant quelques difficultés des procédures classiques et proposant quelques prises de positions régulièrement fondées sur la prise en compte des sujets et de leurs connaissances préalables dans la mise en place du questionnement.
Ainsi, le chapitre 4 (Cance, 2009) aborde la question de la construction du matériel expérimental en sciences cognitives, et ce faisant, son incidence quant aux résultats obtenus. Une problématisation des concepts de stimulus et de dispositif est d’abord proposée à partir de définitions présentes dans la littérature, de la mise en évidence des implicites opérant souvent dans les procédures de constitution de matériel expérimental, ainsi que des travaux questionnant l’apparente objectivité de ce matériel expérimental. Les stimuli inscrits dans des dispositifs expérimentaux, en tant que re-présentations, doivent alors être envisagés comme connaissances, discours sur le monde et reconstructions matérielles (parmi d’autres) du monde. Cette réflexion est ensuite illustrée par l’évaluation en discours de différents dispositifs de présentation d’habitacles automobiles. Cette étude montre comment différents dispositifs de présentation des stimuli (simulation visuelle 2D et 3D vs véhicules réels) constituent des modes d’appréhension et de re-construction du réel aux particularités diverses, eux-mêmes révélés par l’analyse des modes de construction discursive de la référence et de l’évaluation. L’utilisation de dispositifs de simulation en contraste avec des situations « réelles » met en évidence l’absence d’équivalence a priori entre différents dispositifs de présentation d’une « même » réalité. Ceci permet de montrer la productivité des analyses linguistiques de discours pour identifier les rapports des locuteurs à l’expérience sensible qui leur présentée via ces dispositifs et, ce faisant, leur rapport aux dispositifs eux-mêmes. Il s’agit ainsi de contribuer à la construction d’une épistémologie des méthodologies expérimentales qui, dès lors que l’on (re)pense l’objet à tester et le dispositif de re-présentation de cet objet, on repense également l’observation.
Le chapitre 5 (Morange 2009) s’intéresse aux sujets impliqués dans les questionnements, à partir de l’exploration de la catégorie expert , elle en évalue la complexité en récusant la (trop) simple dichotomie entre expert et novice , et l’opposition entre une (voire la) connaissance savante du premier et une connaissance naïve du second. Un rapide parcours de la littérature en sciences humaines met en lumière les contours divers et variés du statut d’expert, pouvant renvoyer, tant au statut social de la personne — l’expert — qu’à la propriété intellectuelle ou sociale — l’expertise — . Recentrant le propos sur l’utilisation de l’expert en sciences cognitives et en sciences du langage, un second volet de l’article s’attache à développer l’analyse linguistique de discours d’experts traitant diversement du son ou de la voix, afin de mieux saisir les processus cognitifs et langagiers sur lesquels les différentes catégories d’experts s’appuient pour constituer leurs catégories d’évaluation de la qualité sonore et vocale et pour en parler.
Le chapitre 6 (Delepaut, 2009) aborde le questionnement des sujets à partir des méthodologies d’enquêtes. Tenant compte des acquis de différents domaines qui mettent en œuvre les procédures d’enquêtes, (tant en sciences humaines qu’en marketing, notamment), ce chapitre présente les apports de la linguistique cognitive dans la mise en place de protocoles pertinents pour les enquêtes. Dans un mouvement qui affine progressivement l’outil, à partir de protocoles ouverts, dont les analyses conduisent à des formulations plus spécifiques, des reformulations récursives des questions conduisent à des questionnements fermés adaptés tant au ressenti qu’aux modes d’expression des sujets concernés. Cette contribution méthodologique à la construction de questionnements ouverts et fermés s’appuie sur des exemples issus d’études menées en couplage de problématiques fondamentales et industrielles, sur la notion holistique de confort.
Le chapitre 7 (Gaillard, 2009) introduit et met à disposition un logiciel d’aide à la procédure de tri libre, procédure que l’équipe du LCPE a largement utilisé dans le développement des recherches sur la catégorisation naturelle. Cette procédure permet d’éviter d’imposer aux sujets les catégories a priori des procédures plus analytiques et d’identifier des critères de catégorisation non prévus de la part de l’expérimentateur. Le logiciel permet en outre de constituer des données exploitables par les logiciels de traitements statistiques (en partie décrits au chapitre 10) conduisant à des représentations et donc à l’évaluation d’hypothèses relatives aux structures catégorielles et aux principes et processus de catégorisation qui les ont produits.
Le chapitre 8 (Giboreau, Dacremont, Guerrand & Dubois, 2009) présente quelques résultats contrastant précisément cette procédure de tri libre à la procédure dite monadique, plus classiquement utilisée en analyse sensorielle, sur les propriétés tactiles d’un ensemble de feuilles de papier. L’analyse des données verbales recueillies dans les deux situations est menée à la fois à partir des pratiques régulières de l’analyse sensorielle et à partir d’une analyse linguistique. Cette dernière analyse a permis non seulement de développer quelques outils pour la visée applicative dans la production de « descripteurs » sensoriels, mais également de montrer, de manière contre intuitive, que la tâche de description monadique implique de fait davantage de processus de comparaison que la tâche de catégorisation. Cela conduit à prendre en compte le caractère séquentiel de la description de chaque échantillon dans la tâche monadique, dans un discours où chacun des éléments fait sens en regard de celui et ceux qui l’ont précédé, alors que les catégories constituées à la suite du tri, sont décrites pour elles-mêmes.
Le chapitre 9 (Guastavino, 2009), clôt, en écho au chapitre 4, cette première partie en intégrant l’exigence du respect de la « naturalité » du fonctionnement du sujet en situation expérimentale sous le concept de validité écologique. En effet, l’expérimentation ne peut informer sur les comportements ou processus normaux ou réguliers du sujet qu’à la condition d’être écologiquement valide, c’est-à-dire d’induire ou de mettre en situation le sujet pour qu’il applique à la situation expérimentale des traitements similaires à ceux qu’il aurait dans le monde « réel ». La réflexion se développe à partir de différents exemples d’évaluation de la qualité sonore de bruits ou de sons, pour souligner l’importance primordiale à accorder, à la définition du sujet étudié, à la définition de l’objet d’étude, et enfin à l’interaction sujet/objet par le biais de la tâche demandée au sujet, des consignes et du contexte expérimental.
La seconde partie de l’ouvrage, suite à ces considérations méthodologiques du questionnement du sensible, y compris dans des procédures expérimentales, porte l’intérêt sur le traitement des données recueillies, et en particulier sur les données verbales.
Le chapitre 10 (Poitevineau, 2009) contribue aux développements du traitement des données (verbales ou non) obtenues par la méthode de tri libre présentée et illustrée aux chapitres 7 et 8, en évaluant l’intérêt de l’utilisation de distances d’arbres additifs pour représenter les structures catégorielles. Par le moyen d’une simulation, il montre ce que donnent certains critères d’ajustement, en particulier topologiques, entre un arbre additif et une matrice de distances, lorsque cette dernière est construite à partir de partitions au hasard d’un ensemble d’objets. S’ajoutant aux résultats de simulation obtenus par d’autres auteurs dans d’autres conditions, cela devrait aider le chercheur à caractériser les résultats de ses analyses sur des tris libres et à assurer les inférences sur le plan cognitif.
Les chapitres suivants, plus spécifiquement consacrés aux données verbales, vont progressivement déplacer les analyses linguistiques des formes lexicales isolées à celles de leurs significations en contexte discursif, et jusqu’à celles de l’expression de la subjectivité en discours, comme contribution à l’identification des constructions cognitives associées aux qualités sensibles.
Le chapitre 11 (Cance, Delepaut, Morange & Dubois, 2009) constitue à la fois une réflexion théorique en linguistique cognitive relative à la catégorie de l’Adjectif , et vise à étayer dans un même temps des inférences quant à l’identification des qualités sensibles des objets du monde. En s’intéressant plus particulièrement aux adjectifs, à leur morphologie, et à leurs distributions différentes dans trois corpus relevant de trois types de stimulations, visuelles pour les couleurs, auditives pour la voix et le son, multisensorielles pour le confort, les auteurs ont pu repérer comment ces formes renvoient à une diversité de rapports du sujet au monde. Ainsi, de l’adjectif comme catégorie syntaxique, aux adjectifs comme catégorie sémantique, ce travail contribue à définir l’ Adjectif comme catégorie construite en discours et en cognition, et pas seulement comme la prise en charge, par une forme lexicale, spécifique, d’une qualia qui serait intrinsèque de l’objet.
Le chapitre 12 (Cheminée, 2009) présente, dans l’analyse spécifique d’un adjectif clair , un autre exemple de méthode d’identification des contenus sémantiques associés à une forme adjectivale en contexte. Le jeu des significations lexicales étudiées dans le contexte d’un discours, ici le discours des pianistes relativement à la qualité de neuf pianos, permet de montrer que le mot clair peut prendre trois sens possibles, dont une de ces significations n’est pas répertoriée dans les dictionnaires, mais qui n’ont sont pas moins une variante terminologique dans le discours des experts pianistes.
Le chapitre 13 (Maxim, 2009) montre, à partir d’une analyse des formes métadiscursives présentes dans des entretiens de professeurs de chant lyrique, que ces professionnels de la voix inscrivent, dans leurs discours, des relations référentielles multiples : à une réalité sensible (par ailleurs différemment perçue, soit à travers des sensations auditives, soit à travers des sensations laryngées), à des représentations en mémoire, aux discours des autres sur la voix, et aussi aux ressources lexicales disponibles dans la langue qu’ils commentent. Outre la recherche d’un consensus entre experts, mais aussi avec l’interviewer, le locuteur fournit régulièrement des indices relatifs à des degrés d’incertitude de son savoir et à l’évaluation de son expertise, regroupés sous la notion de métaconnaissances. Cela conduit à remettre en cause la dichotomie simplificatrice opposant objectif à subjectif à la fois dans le rapport à la connaissance de la voix comme objet sensible, et dans ses modes d’expression.
Enfin, le chapitre 14 clôt l’ouvrage par une synthèse de la littérature linguistique relative à l’analyse de la prise en charge de la subjectivité en discours. Dans la perspective méthodologique de l’ouvrage, ce cadrage théorique est complété par un exemple de la diversité des procédés repérés dans des discours d’oenologues dans leur pratique d’évaluation des vins.
Pour ne pas conclure ...
Au fil de ce parcours qui se voulait au départ simplement méthodologique pour analyser les relations entre Le Sentir et le dire , nous avons été conduits non seulement à réévaluer nombre des procédures expérimentales mais aussi à reconsidérer les présupposés implicites qui conditionnement ces procédures, tout comme le traitement des données (verbales, qui nous concernaient ici en premier lieu). Il nous est apparu que ces présupposés s’appuyaient sur des conceptions de la connaissance et du langage issues à la fois de cadres philosophiques traditionnels ou de sens commun et d’une logique de l’extension de la méthode expérimentale élaborée pour la connaissance du monde physique aux phénomènes humains, sans prise en compte de la spécificité de « l’objet humain ».
C’est aidés par les réflexions et les connaissances de la linguistique de terrain, de l’anthropologie 38 , de l’éthologie, et des savoir-faire professionnels, que nous avons pu progresser et prendre conscience que la diversité dans les conceptions du monde et de la langue ne valait pas seulement pour les populations exotiques différentes des « nôtres ». À l’intérieur même de la culture occidentale, les pratiques et savoirs spécifiques construisent des rapports différents au monde que les acteurs négocient, dans des lexiques et des discours, et qui contribuent au développement des connaissances et à la construction de leur identité (Costalat-Founeau, 2001).
Il ne nous est plus possible dès lors de nous satisfaire de simples oppositions entre objectif/subjectif, expert/naïf ou savant/naturel ou ordinaire, ni d’un niveau de description unifié sous le terme d’information . Il s’agit de continuer de déplier les processus psychologiques individuels de perception (y compris la perception des formes langagières) et de jugement, et ceux impliqués dans la construction des connaissances collectivement partagées, dans l’interaction avec la culture matérielle (Warnier, 1999) mais aussi par le partage des matérialités sémiotiques que constituent entre autres les langues. Le monde sensible se décline alors dans une diversité de modes d’appropriation dont l’analyse a comme difficulté majeure de trouver un point fixe qui permette de mesurer les différences. À partir de la diversité des significations et des modes de relation au monde, identifiés par les recherches linguistiques et psychologiques, et diversement partagés, nous pouvons alors reprendre en compte le discours des sciences physiques. Celui-ci n’est cependant plus conçu comme une révélation de l’être ou de l’essence des choses mais comme le résultat d’un processus historique de construction d’une objectivité. De même, les langues sont réinscrites dans l’histoire, dans leur histoire, comme dans celle des idées et des théories linguistiques qui contraignent les modes de référenciation et d’objectivation des états subjectifs, comme des réalités mondaines.
C’est donc nous semble-t-il dans un travail exigeant de gestion d’une pluridisciplinarité interne aux Sciences Humaines, qu’il s’agit d’abord de repérer cette diversité, non seulement en synchronie dans la diversité des pratiques langagières, mais dans les temporalités différentes qui constituent l’épaisseur des connaissances humaines. Pour cela il s’agit de convoquer les différents champs scientifiques qui les étudient et leur donnent sens, sans oublier, en ces temps de naturalisation du cognitif, le domaine général de l’histoire des idées sur le langage (théories linguistiques) 39 et sur le sujet (théories psychologiques) 40 , tout en respectant la diversité des modes d’exploration que se donnent ces théories pour construire la connaissance dans la diversité des pratiques scientifiques 41 .

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Chapitre 2
Dire ou vouloir dire. Du langage idéal au bricolage des langues
Philippe Resche-Rigon

« Bien que les différences soient souvent plus importantes que les analogies, il ne serait peut-être pas inutile que les chercheurs les plus avancés dans les sciences cognitives d’aujourd’hui revisitent eux aussi de temps en temps leurs ancêtres. Il n’est pas vrai comme on l’affirme dans certains départements de philosophie des États-Unis, que pour philosopher il n’est pas nécessaire de reparcourir l’histoire de la philosophie. Ce serait comme si l’on disait que l’on peut devenir peintre sans avoir jamais vu un tableau de Raphaël, ou écrivain sans jamais avoir lu les classiques. Cela est théoriquement possible, mais l’artiste « primitif » condamné à l’ignorance du passé, est toujours reconnaissable comme tel, et à juste titre appelé naïf. C’est précisément lorsqu’on revisite d’anciens projets qui se sont montrés utopiques et qui ont échoué, que l’on peut prévoir les limites ou les faillites possibles de chaque entreprise qui prétend être un début dans le vide. Relire ce qu’ont fait nos ancêtres n’est pas un simple divertissement archéologique, mais une précaution immunologique. » U. Eco La Recherche de la langue parfaite, traduction française, Ed. du Seuil, p.357.
Opera naturale è ch‘uom favella; Ma cosi o cosi, natura lascia poi fare a voi secondo che v’abella Dante Paradis XXVI 130-132. (Oeuvre de nature est que l’homme parle Mais, la nature vous le laisse, d’une manière ou d’une autre faire ensuite vous-même comme il vous plait)
Quand l’objet d’étude peut relever de plusieurs disciplines académiques, la tentation la plus fréquente est de considérer la discipline voisine comme le référentiel, à partir duquel on va chercher à tester ou attester la validité des concepts de sa propre discipline. Et ce mouvement se fait le plus souvent dans le sens d’une recherche de déterminations de ce qui relèverait des lois des « sciences de la nature » vers ce qui serait l’objet des « sciences humaines », et en particulier en ce qui concerne les sciences cognitives, des observations des neurosciences ou des sciences biologiques vers la psychologie, de la psychologie vers la linguistique par exemple.
Cependant paradoxalement, les sciences cognitives et la « psychologie scientifique » construisent des dispositifs empiriques dans lesquels les observables régulièrement utilisés pour identifier les objets cognitifs inobservables que sont les réalités ou « représentations » mentales sont des mots, des verbatim , des données verbales, des réponses à des échelles sémantiques, à des questionnaires ouverts ou fermés, à des entretiens, des discours sur etc., c’est à dire des objets langagiers de différentes natures, liés à différentes pratiques discursives. Et dans ce cadre, l’utilisation du matériel verbal se fait, d’évidence, sans que soient au préalable définies ou questionnées explicitement les hypothèses actualisées dans le dispositif concerné sur le rôle des propriétés de ces formes langagières et sur la nature de la relation par laquelle elles peuvent être analysées du point de vue de l’expression, de l’interprétation ou de la référence.
Or appréhender les propriétés, les modalités, ou l’actualisation de la cognition en tant que système actualisant d’une manière ou d’une autre des systèmes de connaissances, à partir de données langagières, ne peut s’avérer valide que si on précise dans quelle mesure ce qu’on cherche est censé se construire, ou se déposer, ou se refléter, ou se représenter dans et par divers modes d’expressions en langue et en discours. En fait, ce choix de l’expression (construire, déposer...) qui va rendre compte de la relation entre ce qui est dit et ce qui serait en deçà de ce qui est dit - l’ exprimable —, entre ce qui est dit et ce qui serait au-delà de ce qui est dit - ce dont on parle — va être déterminé par la conception générale qu’on se fait de ce qu’est le langage, les langues, la langue 42 , les mots, les discours. Il y a ainsi toujours, quelle que soit la complexité ou la sophistication de l’appareil théorique convoqué et du dispositif expérimental, un implicite sur la nature de la relation entre langage et « pensée ».
Or, cette question a l’ancienneté de notre culture, et l’on peut, trouver dès le début de la philosophie une opposition entre une définition du langage comme miroir, image de la pensée et ou du réel, et une conception de la langue comme instrument de construction de la pensée ou du réel, et dont les propriétés de ce fait peuvent avoir une intelligibilité propre. La force 43 de la première position dont la pérennité est un aspect, réside peut-être à la fois paradoxalement dans la simplicité de son schématisme, puisque dans cette perspective, le langage, reflet d’autre chose, cesse d’être un problème, et dans une conception de sens commun et traditionnelle du pouvoir magique du langage, porteur de vérité justement parce que dénué d’autonomie propre et indissolublement lié aux choses.
Le caractère minoritaire de la deuxième position est sans doute due au fait que, dans la tradition scientifique occidentale, la démarche d’analyse de phénomènes a plutôt été motivée par un projet vertical qui tend à expliquer les phénomènes constitutifs de « la culture » par des modèles explicatifs qui seraient de « nature » (quel que soit le statut de la transcendance à laquelle est assimilée la nature), que par une conception horizontale, accordant aux objets sociaux et culturels une intelligibilité propre, éventuellement susceptible de rendre compte de la construction même des concepts des sciences de la nature.
Les sciences de la cognition et la psychologie scientifique contemporaines s’inscrivent quant à elles assez explicitement dans une perspective de « naturalisation » des phénomènes culturels qui va donc se référer au premier schéma de la relation entre les phénomènes langagiers, la pensée, et l’ordre du réel. Nous voudrions d’abord rappeler la généalogie de ce schéma, et sa fonction qui perdure massivement dans le cadre général de l’épistémè des sciences de la cognition.

1. Ce que parler veut dire
C’est bien sûr à partir d’Aristote et du traité De l’interprétation que se développe en droit ce qui va devenir une doxa largement partagée. Dans ce traité, il propose cette définition du rapport entre langage et pensée :

« On sait d’une part que ce qui relève du son vocal est symbole des affections de l’âme et que les écrits sont symboles de ce qui relève du son vocal ; de même que tout le monde n’utilise pas les mêmes lettres, tout le monde n’utilise pas non plus non les mêmes vocables ; en revanche ce dont ces symboles sont en premier lieu des signes — des affections de l’âme — sont identiques pour tous, comme l’étaient déjà les choses auxquelles s’étaient assimilées les affections. » 44
Ce passage, repris et abondamment commentée (par Boèce, Porphyre, Thomas d’Aquin...) va constituer d’abord le dogme de la doctrine Aristotélicienne puis persister comme cadre non problématisé de la conception dominante des relations entre langage pensée et réalité mondaine. Rastier 45 (1991) a analysé de manière précise le rôle de la permanence de la déclinaison de ce qu’il a appelé la triade sémiotique, de la tradition dominante en philosophie du langage, aux développements les plus récents de la linguistique. Il a pu montrer en quoi le maintien de l’orientation des termes de cette tripartition entre signe, concept et référent, qui persiste en sciences cognitives, constituait un obstacle aux développements d’une sémantique des langues. Cette permanence n’a cependant pas eu que des conséquences dans le développement de la linguistique. Nous voudrions souligner ici, dans le cadre de cet ouvrage qui aborde la question des analyses de données verbales et des inférences qu’elles autorisent au plan cognitif, qu’elle a joué nécessairement aussi sur la nature des principes identifiés dans l’analyse des relations entre langage et pensée, pensée et pratiques langagières, pensée et états du monde.
L’important dans ce schéma, pour la sémantique, comme l’a développé Rastier, est l’absence non seulement de quelque chose que l’on peut identifier comme le signifié, mais aussi du point de vue qui nous intéresse ici, l’orientation des déterminations qui régissent les relations entre les trois pôles. Les propriétés du plan de la cognition (« les affections de l’âme ») et/ou du plan du réel sont en effet posées en situation de détermination du langage ici définit comme un son (définition qui pourra selon le même schéma être appliqué aux mots, signes étiquettes verbales, « veridical labels»...) qui sont des signes immédiats «des affections de l’âme ». Thomas d’Aquin 46 démontrera que « les états de l’âme » 47 sont assimilables aux concepts qui sont par ailleurs des images des choses. Pour schématiser, on peut dire que dans cette conception le signe n’est pas l’actualisation d’une signification mais la représentation d’un concept déterminé par un ordre universel

« les affections de l’âme — sont identiques pour tous, comme l’étaient déjà les choses auxquelles s’étaient assimilées les affections. »,
et donc éventuellement « naturel », le concept re-présentant l’état du monde (« vrai ») présumé (d’évidence) lui aussi universel et constitué des entités du monde.
Les propriétés du langage ne relèvent donc dès lors pas d’une analyse des propriétés d’une langue comme système de signes, couplages de formes signifiantes (domaine de l’expression) et de signifiés (domaines du contenu), ni dans l’actualisation par l’homme d’une pratique et d’une combinatoire à la fois contrainte et ouverte de ce système, mais nécessairement ailleurs. Cette conception conduit à réduire les langues au langage et celui-ci à un ensemble de règles relevant éventuellement de la (d’une) logique, fondée sur les règles supposées de la pensée ou de la raison, déterminées elles-mêmes à partir d’un « ordre naturel » transcendantal qu’il soit théologique, ontologique ou même éventuellement dans les récents avatars de ce schéma, biologique et neuronal. Ce cadre d’autre part à pour conséquence de lier universalité à naturalité, naturalité à nécessité. On va retrouver, dans le rapide parcours que l’on va dessiner ici à partir de quelques morceaux choisis, ce schéma décliné sous diverses formes au cours de l’histoire.
- La Grammaire générale et raisonnée (1660) d’Arnaud et Lancelot qui n’est qu’une application de leur logique décrivant l’ordre de la pensée se manifeste par l’opposition marquée entre l’usage si « arbitraire », si « capricieux et sans raison » et leur perspective de « raisonner » la langue avec des explications valables « pour toutes les langues », avec, en arrière fond, l’idée qu’il y a un ordre « naturel » de la grammaire :

« nous mettons presque toujours les mots dans leur ordre naturel »
disent-ils, le Français étant alors le meilleur représentant de cet ordre naturel !
- Au XVIII l’article Langue de l’Encyclopédie rédigé par Beauzée présente le même tableau :

« La parole en effet doit être l’image sensible de la pensée, tout le monde en convient ; mais toute image sensible suppose dans son original des parties, un ordre et une proportion entre ces parties : ainsi il n’y a que l’analyse de la pensée qui puisse être l’objet naturel et immédiat de l’image sensible que la parole doit produire dans toutes les langues ; et il n’y a que l’ordre analytique qui puisse régler l’ordre et la proportion de cette image successive et fugitive. Cette règle est sûre, parce qu’elle est immuable, comme la nature même de l’esprit humain, qui en est la source et le principe. »
Conception renforcée par la formulation utilisée à l’article Grammaire dans lequel il affirme

« La parole est une sorte de tableau dont la pensée est l’original ».
- Au XIX siècle Bréal, dans son traité de sémantique, marque au détour d’une phrase la pérennité de cette philosophie spontanée de principe quand il dit :

« Le langage est une traduction de la réalité, une transposition où les objets figurent déjà généralisés et classifiés par le langage de la pensée » 7 .
Cette conception du langage comme représentation d’un ordre préétabli a eu, entre autres conséquences, chez les premiers grammairiens de mettre l’accent dans l’analyse du langage sur la notion de mot et, parmi ceux-ci, de considérer le nom (le substantif) qui renvoie à des entités et/ou des essences comme le mot par excellence, et d’insister sur la forme logique prédicative qui consiste à attribuer de l’être ou des propriétés à un état du monde.
Denys d’Halicarnasse grammairien grec du 1 er siècle écrit par exemple

« Le nom indique l’essence, le verbe l’accident; il est donc naturel que la substance précède l’accident » 8 .
Priscien grammairien latin du VI siècle dont la grammaire a servi de base aux écoles médiévales dit la même chose :

« Toutefois il faut savoir que l’ordonnancement correct demande que le pronom ou le nom soit exprimé avant le verbe car il doit être naturel que la substance ou la personne qui agissent ou subissent, exprimées par le pronom ou le nom soient exprimées avant l’action même, qui est un accident de cette substance » 9 .
Cette détermination du langage par la conception qu’on se fait de ce qui relève de l’ordre de la pensée (à moins que ce ne soit l’inverse !) va jouer ainsi comme argument dans la querelle qui oppose, au XVIII siècle, les tenants de la supériorité de l’organisation syntaxique de la phrase du Français (« langue analogue ») par rapport à celle du Latin (« langue transpositive ») et ceci pour les deux parties. Les défenseurs de l’un ou de l’autre système vont en effet en référer aux propriétés supposées de la pensée (rationnelle et logique comme le serait l’ordre de succession des idées, ou au contraire considérée comme marquée par l’unité et la simultanéité comme le serait la pensée) pour accorder une supériorité à l’une ou l’autre de ces langues. Ce type d’argument conduit ainsi un des défenseurs des langues analytiques, pour maintenir en quelque sorte le principe de l’universalité de la pensée et le sens de la détermination de celle-ci vers la langue, à écrire :

« S’il est vrai que les paroles doivent représenter les pensées, il est certain que la construction de paroles qui imite davantage l’ordre des pensées est la plus raisonnable, la plus naturelle et conséquemment la plus parfaite »,
concluant

qu’« il faut que l’on me demeure d’accord que Cicéron et tous les Romains pensaient français devant que de parler latins ». 48
La pratique théorique et empirique des Sciences Cognitives relative au langage et aux phénomènes de langue s’inscrit généralement dans cette perspective, à la fois en cherchant à établir des déterminations entre ce qui serait des universaux cognitifs et les structures sous-jacentes aux langues qui leur correspondraient, et dans les dispositifs expérimentaux à s’en remettant à une conception de sens commun qui veut que l’ordre de la langue (celle de l’expérimentateur généralement) reflète l’ordre des choses et donc les propriétés de ces choses « révélées » par les sciences de la nature.
D’une certaine manière, hors la volonté de prouver la supériorité d’une langue sur l’autre en fonction de sa plus ou moins grande adéquation à la pensée qui caractérise la phrase de Le Laboureur — ce qui ne serait actuellement pas considéré comme politiquement correct —, cette affirmation de Jackendoff n’en diffère pas fondamentalement sur le principe :

« L’activité de la pensée est largement indépendante de la langue dans laquelle on se trouve penser. Un francophone et un turcophone peuvent avoir, pour l’essentiel, les mêmes pensées qu’un anglophone — simplement ces pensées sont en français ou en turc. Si des langues différentes peuvent exprimer les mêmes pensées, alors les pensées peuvent être coulées dans les formes de n’importe quelle langue : elles doivent être neutres quant à la langue dans laquelle elles sont exprimées. » 49 .

2. L’incurable retard des mots 50
Cependant cette conception ne peut rester que théorique et axiomatique puisque, à l’évidence, l’ensemble des pratiques observables de l’usage de la parole s’applique mal à ce schéma de transparence du langage reflétant l’ordre des concepts constitués à partir de l’ordre du monde, et que le problème de l’existence de différentes langues, de leurs variations, de leur évolution interne, de l’irrégularité de l’usage, du malentendu, ou du mensonge restait entier. La ligne argumentative qui va chercher à maintenir malgré tout ce schéma va s’appuyer sur le thème de la décadence des langues et/ou de leur perversion par l’usage qu’en font les hommes.
C’est à Platon que revient une analyse développée dans Le Cratyle qui sera déclinée souvent avec les mêmes arguments sur les causes de cette imperfection de la langue à se conformer parfaitement à ce qui devrait être son rôle. On connaît le thème général de ce dialogue qui oppose Cratyle, partisan de la motivation des noms, à Hermogène qui considère que les noms sont des signes conventionnels. Ces deux positions, entre lesquelles Socrate ne tranche pas vraiment en ce qui concerne la langue usuelle, va cependant permettre à Platon de définir 51 ce que devrait — être une langue parfaite.

« C’est donc que nommer aussi, il faut le faire de la manière dont il est naturel aux choses, et qu’on les nomme, et qu’elles soient nommées, et avec l’instrument voulu, mais non pas de la manière que, nous, nous le voudrions... » 52
« Mais il est de fait que, au moins parmi les noms que présentement nous avons passés en revue, ce qui tendait à caractériser la rectitude, c’était l’aptitude à manifester quelle est la nature de chaque réalité. » 53
Ainsi, si c’est la nature des choses qui devrait déterminer la rectitude des noms 54 , le langage est dans le même temps présenté comme une connaissance affaiblie de cette nature des choses dans la mesure où c’est par un mauvais usage des hommes que le langage perd sa capacité à coïncider directement avec « la nature de chaque réalité » qui est donnée comme sa fonction et sa nature premières.
On retrouve là la nostalgie d’une langue parfaite (qu’elle soit une donation d’origine divine, ou laïcisée comme « naturelle »), reflétant l’être, sur laquelle pèserait la malédiction des dérives de l’usage humain responsable des imperfections de cet outil. Qu’elle soit nostalgie d’un état adamique, ou perspective moderne conduisant à rechercher sous l’apparence des variations, une langue parfaite qui coïnciderait avec l’ordre des essences, cette conception du langage va dans un double mouvement permettre la « naturalisation » du langage et conduire à considérer que ce qui relèverait de la culture dans les langues est justement ce qui transforme la langue en un instrument imparfait. Il y a là permanence croisée d’une suspicion portée sur toute production humaine et d’une volonté de naturalisation du langage, dont les défaillances mêmes relèveraient de la part proprement humaine qui est la sienne et de l’usage qui en est fait.
C’est en fait la permanence de la fonction symbolique du mythe de Babel dans lequel l’orgueil humain conduit à la perte de la langue originelle, langue parfaite puisqu’elle est une donation de Dieu et qu’elle est instituée au terme du processus par lequel Dieu justement

« forma de la terre tous les animaux des steppes et tous les oiseaux du ciel et il les fit venir vers l’homme, pour voir comment il les nommerait; et de quelque façon que l’homme nommerait chaque être vivant, cela devait être son nom ».
On retrouve là le paradoxe constant et ancien d’une relation ambiguë au langage qui lui attribue une capacité de captage de la réalité et un grand pouvoir au fait de nommer ou, dans le sens commun, d’utiliser le mot juste pour la réalité référé. Conception à la fois archaïque puisque selon Bottéro la conception prévalente dans l’ancienne Mésopotamie est que :

« les noms n’étaient point de simples sons arbitrairement rattachés aux choses pour les désigner : ils étaient les choses elles-mêmes, sonorisées; ils émanaient des choses qu’ils traduisaient » 17 ,
qui se retrouve dans beaucoup de traditions où le langage possède un pouvoir magique parce qu’ayant ou devant avoir un rapport direct avec la vérité (qu’on pense au statut des énoncés révélés des textes des divers monothéismes, à la Cabale, ou la théorie des signatures de Paracelse) et qui perdure dans une certaine conception du projet scientifique qu’illustre à la fois cette phrase de Comenius

« Si vous demandez ce qu’est un bon érudit, considérez ceci comme la réponse : savoir comment une chose diffère d’une autre, et être à même de désigner toute chose par son propre nom » 18 ,
ou les multiples projets de constitution de langue artificielle comme par exemple chez Leibnitz.

3. Le mauvais instrument 19
Cette nostalgie d’un langage parfait a pour corollaire une condamnation de l’usage des langues au nom de leur incapacité à dire le vrai, exprimer la richesse de la pensée, correspondre au monde phénoménal, ou pire permettre le mensonge.
Il y aurait à faire une analyse du statut et du rôle des anathèmes portés contre le langage. Le langage, suspect dans sa capacité à dire le vrai parce qu’il est aussi ce qui permet d’exprimer le mensonge, longue litanie qui commence chez Platon dans sa lutte contre les sophistes et leur pratique du principe d’isosthénie des discours, c’est-à-dire la possibilité d’opposer à tout discours un discours en sens contraire principe dont la paternité est attribuée par Diogène Laërce à Protagoras :

« Il fut le premier qui déclara que, sur toute chose, on pouvait faire deux discours exactement contraire, et il usa de cette méthode » 55
C’est le raisonnement de Socrate dans Le Cratyle quand, en fait derrière la constatation que la langue est loin d’être telle que l’envisage Cratyle c’est-à-dire mimétique du réel, il laisse entendre que si elle a pu être telle à l’origine, elle ne l’est plus à cause des

« gens qui de la vérité n’ont aucun souci, mais qui fignolent l’articulation, si bien que, à force d’insertions imposées aux mots primitifs, ils ont obtenu finalement ce résultat, que pas un parmi les hommes ne comprendra quelle peut-être bien l’intention du mot » 56
si bien que le langage devient un mauvais moyen d’accès ou de représentation du réel :

« Et maintenant s’il est possible d’acquérir par le moyen des noms la plus effective connaissance possible des choses, s’il est possible aussi d’autre part de l’acquérir par le moyen des choses elles-mêmes, de ces deux façons de s’instruire, laquelle est la plus belle et la plus sûre...Ce n’est pas des mots qu’il faut partir, mais que, et pour apprendre, et pour chercher le réel, c’est du réel lui-même qu’il faut partir bien plutôt que des noms. » 57
La même ligne argumentative est proposée au XVIII siècle par le président de Brosses expliquant la perte des propriétés mimétiques qu’il cherche lui aussi à attribuer au langage et qu’on retrouverait chez les enfants quand il écrit :

« qu’ils leur laisseraient ces noms que la nature leur a dictés dès l’enfance si l’instruction et l’exemple dépravant la nature ne leur apprenaient qu’elles peuvent en vertu de la convention des hommes être appelées autrement » 58 .
C’est donc parce qu’il ne réalise pas l’adéquation immédiate à la pensée que le langage en devient un brouillage néfaste si souvent dénoncé. On trouve ce type d’affirmation :
- de Platon :

« Les facteurs en question ont pour tâche de manifester, dans le cas de chaque chose, tout autant qu’elle est telle ou telle que ce qu’elle est, en se servant de cet instrument déficient qu’est le langage. Voilà pourquoi aucun homme sensé n’osera jamais affliger de cette déficience les choses qu’a contemplées son intellect. » 59 ;
- en passant par Descartes qui écrit dans le paragraphe 74 des Principes de la philosophie, sous le titre « Nous attachons nos pensées à des paroles qui ne les expriment pas exactement » :

« Au reste, parce que nous attachons nos conceptions à certaines paroles afin de les exprimer de bouche, et que nous nous souvenons plutôt des paroles que des choses, à peine saurions-nous concevoir aucune chose si distinctement que nous séparions entièrement ce que nous concevons avec les paroles qui avaient été choisies pour l’exprimer » ; 60
- Spinoza :

« Une chose est connue intellectuellement quand elle est perçue par la pensée pure en dehors des paroles et des images » 61 ;
- ou Berkeley :

« Il serait donc à désirer que chacun fît tous ses efforts pour arriver à une vue claire des idées dont il aurait à s’occuper, les séparant de tout l’attirail et de l’embarras des mots qui contribuent tant à aveugler le jugement et diviser l’attention... Mais écartons seulement le rideau des mots et nous contemplerons l’arbre admirable de la connaissance, dont le fruit est excellent et à portée de notre main. » 62 ;
On retrouve encore cet argument dans l’article Langage de l’Encyclopédie, rédigé par Jaucourt :

« Mais si les hommes nés pour vivre en société trouvèrent à la fin l’art de se communiquer leurs pensées avec précision, avec finesse, avec énergie, ils ne surent pas moins les cacher ou les déguiser par de fausses expressions, ils abusèrent du langage ».
ou chez de Brosses s’élevant contre la décadence des pratiques de langage :

« On peut appeler consonances les mots pris dans leur sens vrai, physique, propre et primordial, et dissonances les mots pris dans un sens détourné, relatif, abstrait, moral et métaphysique » 63 .
Paradoxalement ce caractère trompeur attribué au langage pourra aussi être utilisé chez les Sceptiques pour remettre en cause tout possibilité d’assentiment, avec cette fois un rejet du langage pour des raisons inverses, dans la mesure où, selon eux, l’aspiration à un langage reflétant la vérité, « forgé par les hommes pour exprimer la sotte aspiration à trouver l’être sous-jacent à l’apparaître » 64 n’est qu’une illusion.
Les divers usages du langage sont donc suspects de pervertir ce qui serait l’établissement d’une relation authentique à l’ordre du réel quelle que soit la nature de la transcendance à partir de laquelle se définit cet ordre 65 . Le langage relevant du domaine de la culture soumis aux variations des langues, à l’évolution historique pouvant être à la fois le véhicule du vrai et du faux, dont la fonction devrait d’être ou pourrait être, un calque transparent de la pensée ou une représentation exacte du réel, est le plus souvent considéré comme le brouillage d’une relation exacte entre la pensée et le réel.
Or, corrélativement ou même en relation directe à cette conception, il y a un mouvement général à voir par définition dans la faculté de langage, de manière principielle, un phénomène « de nature ». La référence au langage comme une représentation de l’être ou comme en défaut relativement à cette fonction est souvent associée à un ordre « naturel ». Si cette notion de nature varie certes avec le registre philosophique à laquelle elle est associée, elle est souvent justifiée dans la large polysémie du terme au caractère « naturel » du langage comme faculté physiologique de l’espèce humaine. Cette naturalisation va cependant prendre un autre aspect avec les comparatistes du XIX qui, à partir de l’influence des modèles des taxonomies des sciences de la nature, vont rechercher les racines des sons purs, les plus proches de ceux qui auraient été signifiants par eux-mêmes. Le langage devient, dans ses propriétés mêmes, assimilable à un ordre biologique. Pour Schleicher par exemple, la langue est un phénomène organique une œuvre de la nature et non une œuvre de la culture. L’étude du langage est une science naturelle et non une science humaine et donc, selon le schéma Hégelien qui influence Schleicher, les sciences humaines relevant du domaine de la liberté, les sciences de la nature du domaine de la nécessité, le langage selon lui est soumis aux lois nécessaires de la nature. La métaphore de l’organisme, à partir de l’influence cette fois des théories de Darwin conduit à envisager le développement des langues comme un organisme :

« Les langues sont des organismes naturels qui en dehors de la volonté humaine et suivant des lois déterminées, naissent croissent se développent vieillissent et meurent ; elles manifestent donc elles aussi cette série de phénomènes qu’on comprend habituellement sous le nom de vie. » 66 .
Ce qui lui permet de renouveler par l’appel à une théorie relevant des sciences de la nature : la théorie de l’évolution, la vieille idée tant de l’origine des langues que celle de leur décadence.
La linguistique, dans le schéma général issu de la scène inaugurale attribuée à Saussure, imposant la distinction signifié/signifiant tout en considérant cette opposition comme indissociable, rompt d’une certaine manière dans la triade, le sens du vecteur qui reliait le concept devenu signifié au signe en évacuant ce qui relève du référent (Rastier, 1991).
Quand Saussure écrit que

« le rôle caractéristique de la langue vis-à-vis de la pensée n’est pas de créer un moyen phonique matériel pour l’expression des idées, mais de servir d’intermédiaire entre la pensée et le son dans des conditions telles que leur union aboutira nécessairement à des délimitations réciproques d’unités » (Saussure, 1967, p.156.)
pour définir la nature de la relation entre pensée et langue, il introduit là une rupture fondamentale. Alors que dans la tradition aristotélicienne le lien entre le caractère vocal du langage et la pensée était direct (« les sons émis par la voix sont les symboles des états de l’âme »), Saussure situe la langue comme « intermédiaire » ce qui permet d’ouvrir à celle-ci son propre espace d’intelligibilité. D’autre en part en remplaçant la notion de signe, par celle « d’intermédiaire », il rompt la possibilité d’un lien de détermination directe entre la pensée et le signe. Cette rupture permet donc enfin d’introduire à la fois la notion de système et d’accorder à celui-ci une autonomie de principe et une compréhension à partir de ses propriétés intrinsèques :

« C’est une grande illusion de considérer un terme simplement comme l’union d’un certain son avec un certain concept. Le définir ainsi, ce serait l’isoler du système dont il fait partie, ce serait croire qu’on peut commencer par les termes et construire le système en faisant la somme, alors qu’au contraire c’est du tout solidaire qu’il faut partir pour obtenir par analyse les éléments qu’il renferme » écrit-il (Saussure, 1967, p.157).
Cependant, en limitant l’objet de la linguistique, dans la distinction qu’il fait entre langue et parole, à la langue, Saussure, d’une certaine manière, permet de maintenir certains aspects du schéma classique, à titre de programme, dans un au-delà, un ordre qui néglige la langue comme état de culture, d’une culture, d’un individu d’une culture. Cette ontologisation de la langue par son opposition à la parole pourra ainsi se déplacer dans l’opposition entre langue et langage parce qu’elle suppose, comme l’a noté Derrida, pour ultime référence la présence d’une valeur ou d’un sens qui serait antérieur à la différence, quelque chose qui, transcendant les deux registres, en détermine nécessairement les relations dans un seul sens de détermination. Ces oppositions ne font que recomposer, sur un plan méthodologique, la distinction de Dante entre « locutio vulgaris » et « locutio secundaria » qui suppose toujours que tout objet langagier ne peut se comprendre qu’en se situant en référence à une langue première ou parfaite obéissant à des règles imposé par « l’ordre de l’esprit », et/ou la logique, « l’ordre du monde », « l’ordre naturel », ou « l’ordre divin ».
Les régularités observées ne seraient qu’approximations, encombrées qu’elles sont de l’usage des institutions sociales ou de l’histoire. Cette partition qui ne serait que méthodologique réintroduit donc d’une certaine manière la suspicion portée contre l’usage dans les langues. À travers la distinction entre langue et parole et la décision de considérer que seule la langue est l’objet de la linguistique, mais aussi avec le rejet de la diachronie, dont on comprend certes l’enjeu du moment, c’est toujours le même constat que, pour définir le langage comme objet d’étude, il faut au préalable éliminer les scories de l’usage et de l’histoire, et reconstituer le système sous-jacents aux multiples variations qui établirait des invariants éventuellement lié à un ordre de nature et universel.
La permanence de cette conception rapidement évoquée ici, sous cette forme caricaturale 67 par un collage de morceaux choisis, qui traverse toute la tradition occidentale, conduit à considérer la langue comme un système qui à la fois reflète un ordre de la pensée qui lui préexiste et dont le mésusage systémique brouille cet ordre. On retrouve dans la tradition philosophique et linguistique, en fait, deux lieux communs sur la langue. Celui qui veut que les mots aient un sens indépendant de toute pratique langagière sociale ou culturelle, et donc que la fonction naturelle du langage est d’être indexée sur un ordre du monde, celui qui veut qu’on appelle un chat un chat. Les pratiques « rhéthoriciennes » qui détournent « dans un sens détourné, relatif, abstrait, moral et métaphysique » selon les termes du président de Brosse seraient alors une perversion, doxa qui veut aussi que « Ce qui se conçoit bien s’énonce clairement - Et les mots pour le dire arrivent aisément. » (Boileau L’Art poétique (1674). Conception généralement associée au lieu commun de la constante dérobade des mots à exprimer la réalité de la pensée, et qui veut aussi dans la sagesse populaire « qu’un bon dessin vaut mieux qu’un long discours ».

4. L’espace du langage
Quoique minoritaire, il existe cependant une autre conception du langage, qui suppose un autre rapport entre les pratiques langagières et la pensée, le langage et les systèmes de connaissances. D’une certaine manière, elle s’inscrit dès l’origine sur la constatation d’évidence que ce dont on parle ne peut s’affranchir du fait qu’on le parle et de l’espace de matérialité dans lequel on l’exprime. C’est l’intuition que Kostas Axelos accorde à Héraclite quand il dit que :

« le langage héraclitéen lie le sens de chaque mot à son contresens, oppose à chaque affirmation sa contradiction et met en relief la bivalence de toute expression. [...] Cette expression par le langage est tragique, puisque déchirée, et nécessairement fragmentaire, car le monde ne se dévoile comme totalité qu’à la lumière de ses fragments. » 68
Cette conception du langage insiste d’abord sur le fait que l’acte de parole est ce qui donne du sens et éventuellement de l’être à ce qui ne peut quitter le statut d’indistinction, individuellement et collectivement, sans lui.

« Il y a une signification « langagière » du langage qui accomplit la médiation entre mon intention encore muette et les mots, de telle sorte que mes paroles me surprennent moi-même et m’enseignent ma pensée. Les signes organisés ont leur sens immanent, qui ne relève pas du « je pense », mais du « je peux » 69 écrit Merleau-Ponty (Merleau-Ponty, 1960, p.111.)
Même si cette constatation est ambiguë puisqu’elle manifeste comme un regret quand il ajoute :

« toute expression m’apparaissant toujours comme une trace, nulle idée ne m’étant donnée qu’en transparence, et tout effort pour fermer notre main sur la pensée qui habite la parole ne laissant entre nos doigts qu’un peu de matériel verbal »,
dans une opposition qui n’est peut-être pas neutre entre pensée et matériel, il y a un renversement de perspective puisque c’est cette fois la pensée qui est un calque de l’expression.
Sens et être qui ne peuvent que se déduire ou se supposer que par une reconstruction a posteriori éventuellement par l’intermédiaire d’autres couches d’énonciation ou d’autres systèmes sémiotiques qui relèvent de l’interprétation. Cette capacité du langage à construire notre rapport au monde en fait en effet « une couche de l’être », une propriété du monde phénoménal qui se déploie dans un espace propre. Si comme le dit Borges :

« Le langage est un ensemble de citations » 70 ,
c’est parce que comme l’écrit Deleuze :

« le langage semble toujours supposer le langage, si l’on ne peut pas fixer un point de départ non linguistique, c’est parce que le langage ne s’établit pas entre quelque chose de vu (ou de senti) et quelque chose de dit, mais va toujours d’un dire à un autre » (Deleuze & Guattari, 1980, p.97).
Une des conséquences de cette conception est que si la langue est ce qui nous permet, entre autres choses, de construire un rapport au monde, les propriétés qui sont les siennes, les contraintes qu’il impose et dont nous héritons (le langage doit être acquis, et donc appris comme le rapport générique au monde) jouent nécessairement un rôle dans cette construction.

« Depuis que le langage a fait son apparition dans l’univers, l’univers assume la manière d’être du langage et ne peut se manifester que suivant ses règles. »,
écrivait Nietzsche. 71
Il s’impose donc y compris dans les formes les plus complexes que notre culture a élaboré comme le suggère Cassirer :

« Toute connaissance théorique prend son point de départ dans un monde déjà formé par le langage : le naturaliste, l’historien, le philosophe lui-même ne vit d’abord avec les objets qu’en fonction de la manière dont le langage les conduit à lui. » (Cassirer, 1953) 72
C’est de la capacité à dire quelque chose de ce qu’on pourra nommer comme le réel que se construiraient donc les différentes modalités de ce réel. Selon la formule de Benjamin :

« Trouver des mots pour ce qu’on a devant les yeux — comme cela peut être difficile. Mais lorsqu’ils viennent, ils frappent le réel à petits coups de marteau jusqu’à ce qu’ils aient gravé l’image sur lui comme sur un plateau de cuivre » 73 .
Si le langage n’est plus ce mécanisme transparent d’encodage de l’être des choses ou de l’esprit, la construction de l’ensemble des connaissances humaines doit donc en partie se configurer avec lui, et se confronter aux contraintes que celui-ci impose. Et ses contraintes peuvent être, à la fois indexées sur ses propriétés propres de système sémiotique, mais aussi sur ses propriétés sémantiques 74 . On trouve ainsi chez Humboldt ces considérations sur la nature structurante de la langue :

« la nature de la langue consiste à couler la matière du monde sensible dans le moule des pensées, les langues ne sont pas le moyen de représenter une réalité déjà connue ou perçue, mais bien plus de découvrir une réalité inconnue auparavant. ».
Ce qui a pour conséquence, toujours selon Humboldt, que

« leurs diversités n’est pas une diversité de sons et de signes, mais une diversité des optiques du monde » 75 .
C’est sur cette conjonction entre une intention et l’usage de la langue dans laquelle cette intention va s’incarner que, souligne Merleau-Ponty,

« l’intention significative se donne un corps et se connaît elle-même en se cherchant un équivalent dans le système des significations disponibles que représente la langue que je parle et l’ensemble des écrits et de la culture dont je suis l’héritier » (Merleau-Ponty, 194 5, 2001, p.113).
La langue, les langues outre ce qu’elles ont d’universel, à savoir offrir la capacité cognitive à construire et à partager de l’intelligible, proposent et, d’une certaine manière imposent, un ordre sémantique : celui que les connaissances d’une société, d’une culture, ont construit et déposé dans le système sémantique d’une langue. Cet aspect déjà mis en évidence par Humboldt :

« L’homme vit avec les objets essentiellement, voire, étant donné que la sensation et l’action dépendent en lui de ses représentations, exclusivement, selon la manière par laquelle la langue les amène à lui. Par le même acte, grâce auquel il tisse la langue hors de lui, il s’y tisse lui-même, et chacune tire autour du peuple auquel elle appartient un cercle dont il n’est possible de sortir qu’en entrant en même temps dans le cercle d’une autre langue» 76 ,
que vont développer, exemple bien connu, Sapir et Whorf :

« nous découpons la nature suivant les voies tracées par notre langue maternelle. Les catégories et les types que nous isolons du monde des phénomènes ne s’y trouvent pas tels quels, s’offrant d’emblée à la perception de l’observateur. Au contraire le monde se présente à nous comme un flux kaléidoscopique d’impressions que notre esprit doit d’abord organiser, et cela en grande partie grâce au système linguistique que nous avons assimilé. Nous procédons à une sorte de découpage méthodique, nous l’organisons en concepts, et nous lui attribuons telle signification en vertu d’une convention qui détermine notre vision du monde, — convention reconnue par la communauté linguistique à laquelle nous appartenons et codifiée dans les modèles de notre langue » ( Whorf, 1969, p.125-126 ).
Il y a donc, dans cette conception, un espace dans lequel se donne forme ce que nous appelons pensée et cet espace est constitué des régularités de l’ensemble du système sémantique par lequel les cultures, chaque culture, permettent à chaque individu ou groupe d’individus de catégoriser et perpétuellement recatégoriser le flux des phénomènes auxquels il est confronté.
C’est à rebours de cette conception, qui en fait recouvre historiquement au-delà de ces précurseurs la période de l’émergence des disciplines qui vont se reconnaître sous le vocable de Sciences Humaines, que la nébuleuse des sciences cognitives va, à la fois de manière axiomatique et de manière empirique, inscrire en théorie et en pratique le langage dans la première conception évoquée ci-dessus.
Quand il constitue l’essentiel des observables, le langage va être considéré comme une traduction relativement imparfaite des propriétés de la pensée et/ou, dans la version de type réaliste, des états de choses. D’un point de vue théorique, on va y rechercher les propriétés formelles qui s’apparieraient aux modèles cognitifs, neurologiques ou logiques en ce qu’ils sont supposés devoir être en relation d’isomorphie avec le système qui établit par principe un lien de détermination entre le cerveau ou les langages formels et le langage. La relation des sciences cognitives avec le schéma plus général de la philosophie analytique et du positivisme anglo-saxon, en établissant un lien causal entre les connaissances et La Connaissance (d’une certaine manière comme la parole s’oppose à la langue) réintroduit la même partition que celle qui distingue sous différentes formes le langage et les actualisations (variables dans le temps et l’espace) de celui-ci. La cognition est méthodologiquement considérée comme l’actualisation de La Connaissance Vraie correspondant à un ordre naturel, celui hypothétiquement identifiable d’abord (dans l’histoire des sciences cognitives) à travers les mécanismes de calcul de l’ordinateur, puis plus récemment, dans le fonctionnement physiologique du cerveau. Les contenus de connaissance sont eux ramenés aux contenus des propriétés du monde phénoménal construites par les sciences de la nature. Cette démarche obéit à la nécessité interne du positivisme tout du moins dans la description qu’en donne Habermas :

« Le positivisme marque la fin de la théorie de la connaissance. Elle est remplacée par une théorie des sciences. La connaissance est implicitement définie par les réalisations des sciences. C’est pourquoi la question transcendantale des conditions de la connaissance possible ne peut-être sensément posée que sous la forme d’une question méthodologique concernant les règles de structuration et de vérification des théories scientifiques » (Habermas, 1976, p.101).
Ce qui s’applique ici à la philosophie s’applique aussi à la manière dont les sciences cognitives vont, dans la pratique expérimentale, envisager les relations entre un sujet, des stimuli, et les processus psychologiques de « traitement de l’information », pour construire et/ou rendre compte de quelque chose qui constituera une connaissance communicable.
Nous avons analysé la fonction et les conséquences de ce cadre épistémologique dans les recherches sur la catégorisation en linguistique et en psychologie à partir d’études portant sur la notion de catégories « naturelles ». Cette naturalisation des catégories sémantiques conduit à opposer :

« une conception générique du naturel comme donné, spontané, immanent, originel, premier, nécessaire, authentique... opposé au culturel comme contrôlé, dépendant, factice, relatif, arbitraire. » (Dubois & Resche-Rigon, 1995, p. 240).
Il est significatif d’observer que les recherches sur la catégorisation en psychologie cognitive vont être initiées dans des travaux d’anthropologues sur le problème des couleurs, dont le but était justement de s’opposer aux hypothèses de Sapir et Whorf, au nom de « l’universalisme de la cognition ». D. Dubois et C. Cance (chapitre 3) démontrent comment des mécanismes de constitution des données qui reflètent les présupposés épistémologiques, quant au statut du langage comme système d’étiquettes et du caractère Adamique de l’homme cognitif sans Histoire, sans pratiques, conduisent effectivement à prouver que la culture la plus proche de « l’être » (tout du moins en ce qui concerne les couleurs) du monde physique est en définitive celle des auteurs (Berlin & Kay). À savoir la culture et la langue américaine du XX siècle, montrant par là encore une fois (cf. Dubois 1996) qu’une pratique expérimentale permet souvent de vérifier « scientifiquement » la Weltanschaung des expérimentateurs auprès de sujets qui la partagent, ou qui sont mis par des dispositifs expérimentaux dans la capacité de la reproduire.
L’ambition plus modeste des études qui composent cet ouvrage est d’explorer quelles hypothèses, relatives aux catégories de l’expérience sensible à travers l’expression de celles-ci, peuvent être émises à l’intérieur de l’intelligibilité que constituent les divers modes ou pratiques par lesquelles en étant rendue possible elle s’objective en particulier par des diverses formes de pratiques langagières. Elles se placent donc de fait en décalage avec la conception du langage dominant dans les sciences cognitives. Si, en se centrant sur le problème du sens (que ce soit du point de vue de la production ou de l’interprétation), elles se trouvent dans l’impossibilité de pouvoir instaurer un point fixe de référence (la pensée, le monde, le langage), elles s’attachent, en revanche, à la production ou à l’analyse (l’interprétation) de la résultante par laquelle quelque chose comme du sens peut être donné ou inféré par un individu, ou un groupe social à partir d’une ou de ces pratiques. Dans cette perspective est supposée à la fois l’indissolubilité du lien entre pensée et expression de la pensée, par la construction de la possibilité de quelque chose comme la pensée par la mise en forme dans quelque chose comme la langue. Cette indissolubilité se réalisant dans l’instauration d’un écart posé à la fois comme principe d’émergence et comme espace de l’interprétation entre quelque chose qu’il y aurait à dire et quelque chose qui est dit. La nécessité d’une intuition de la fixité sans doute nécessaire, d’une certaine manière, à la définition d’un certain type d’objets scientifiques devient un obstacle quand on veut s’attacher à la dynamique de la construction du sens y compris dans une situation donnée où plusieurs points fixes peuvent être déterminés.
Et cet écart posé à la fois dans la situation de l’énonciation ou de l’interprétation est justement ce qui construit l’objet de connaissance qui ne préexiste pas (dans la construction et la communication du sens) à sa matérialisation dans un système de signes. La conception du langage qui le réduit à être le reflet d’un ordre qui lui préexiste est en fait victime de l’illusion inhérente à la pratique du langage à savoir, comme l’a noté G. Agamben, sa capacité à pré-supposer :

« Le langage, notre langage est nécessairement présupposant et objectivant. Par son avènement, il décompose la chose même qui se révèle en lui et en lui seulement, en un être sur lequel on parle, Il suppose et cache ce qu’il amène à la lumière dans l’acte même par lequel il le porte à la lumière » (Agamben, 2006, p.16).
Illusion parce qu’en même temps qu’il semble avoir cette capacité à figer, le langage dans la pratique même de la parole marque constamment cette nécessité de réitérer ou même contester cette présupposition. Comme l’écrit Blanchot :

« Ce qui rend possibles le langage, c’est qu’il tend à être impossible. Il y a donc en lui, à tous ces niveaux, un rapport de contestation et d’inquiétude dont il ne peut s’affranchir. Dès que quelque chose est dit, quelque chose d’autre a besoin d’être dit. Puis à nouveau quelque chose de différent doit encore se dire pour rattraper la tendance de tout ce qu’on dit à devenir définitif, à glisser dans le monde imperturbable des choses... La cruauté du langage vient de ce que sans cesse il évoque sa mort sans pouvoir mourir jamais. » 77
Comme l’archer décochant une flèche, l’auteur ou l’interprétant d’un énoncé semble déterminé par une cible, alors que c’est justement ce mouvement de visée par la parole qui détermine la cible, et même fonde la possibilité de toute cible. La triade sémiotique classique n’est donc que le figement a posteriori d’une série de relations dynamiques, figement toujours transitoire qui remodifie individuellement et collectivement l’actualisation de la relation. L’étude des relations entre « la pensée » et « la langue » nécessite donc de considérer les éléments qui se jouent dans la résultante que constituent la production et l’interprétation du sens, non comme des causes mais comme des conditions, selon la distinction de Rastier 78 . L’importance de cette notion de résultante appliqué à l’objet d’étude va impliquer que soient envisagés tous les registres de variations en jeu. La parole n’est alors pas seulement l’actualisation d’invariants déterminée par un système (celui des « modèles mentaux » ou des états de choses) qui lui préexisterait, mais peut aussi être posée comme une pratique interprétative d’ajustement perpétuellement recomposable entre un système sémantique et une situation d’expression qui constitue, à un moment donné de l’histoire d’une langue et d’une culture, le système transitoire de la langue. La question que pose Deleuze, « de savoir si la langue supposée se définit par des invariants, ou au contraire par la ligne de variation continue qui la traverse 79 » est peut-être une question sans objet.
L’étude des catégories cognitives par le recueil et l’analyse d’observables de langage nécessite donc de prendre en compte les propriétés de la langue (la sémantique d’une langue), la situation de production linguistique (la pragmatique et le genre textuel) pour rendre compte de la construction du sens, qui vont s’avérer opératoires pour l’intelligibilité du réel. Si l’on part du postulat qu’il est nécessaire de n’essentialiser aucun des pôles de la triade sémiotique, et que l’objet d’étude n’est pas la mise en évidence d’éventuels mécanismes de détermination d’un pôle à l’autre, ni la mise en évidence de l’isomorphie des lois qui régissent chacun des systèmes (les signes, les pensées, les choses), l’objet d’étude est l’ensemble des relations variables qui régissent chacun des trois pôles. Et comme c’est l’acteur ou le sujet qui donne sens à l’actualisation de cette relation, la nature de cette nécessité qui le conduit à la mettre en œuvre doit nécessairement être prise en compte.

5. Les pratiques de la parole
D’où l’importance accordée à la notion de pratique. Et cette notion de pratique se comprend aussi dans l’utilisation de cet instrument qu’est le langage. Il y a sans doute dans la division de la linguistique en sous-disciplines, la mise en évidence de la plasticité du langage comme répondant à différentes fonctions. Il n’est sans doute pas indifférent que ce soit dans un texte intitulé linguistigue et poétigue que Jakobson (Jakobson, 1969) ait cherché à théoriser et caractériser différentes fonctions au langage 80 . La fonction rhétoricienne du langage au sens large souvent assimilée à la pratique littéraire a été régulièrement l’indice du caractère fallacieux et suspect du langage (n’oublions pas que Platon exclut les poètes de sa République). C’est donc cette propriété du langage par laquelle s’affirme le plus nettement sa capacité à recomposer l’évidence de la convention (y compris les siennes propres), à permettre de dire que « la terre est bleue comme une orange » 81 ou à évoquer un « couteau sans lame auquel manque le manche » 82 qui lui a valu aussi, de ce fait, le procès d’être l’instrument imparfait ou même inadéquat pour actualiser la vérité. C’est cette opposition qui serait donc la plus radicale :

« Il y a réellement, je crois, un différend entre ceux qui pensent que la forme logique est la voie royale de la compréhension du langage, et ceux qui estiment que la littérature comme exemple criant du bougé du sens est le moyen d’accès à l’essence même du langage. » Salanskis 83 .
C’est d’elle que pouvait le mieux émerger la différentiation la plus nette entre les différentes fonctions du langage. La co-existence des différentes fonctions proposées par Jakobson (dont on peut discuter le découpage) est justement ce qui explique l’importance qu’il est nécessaire de donner à la différentiation des pratiques langagières (où d’un point de vue linguistique de genre) pour identifier les mécanismes sémantiques. Les limites de nombre de modèles cognitifs ou linguistiques étant souvent leur trop grande adéquation à l’une ou l’autre de ces fonctions, leur légitimation étant alors déposée dans le champ d’autres domaines (psychologique, logique, «état de choses », connaissances sur le monde...). On peut remarquer à cet égard, qu’en ce qui concerne « l’homme cognitif », la seule pratique envisagée est celle spéculaire de l’observateur n’ayant pour fonction que de refléter « la réalité », « extraire ou traiter l’information présente dans le monde », tout du moins celle dont attestent les Sciences de la Nature. Or tout locuteur ou tout interprétant est constamment dans la situation de choisir une ou des fonctions qu’il assigne au langage (convaincre, communiquer, décrire, ordonner, inventer, juger, etc.), à partir d’un système que ses contraintes intègrent toutes. En conclusion, on pourrait dire que toute langue est un système imparfait parce qu’il n’est adapté exactement à aucune des pratiques et fonctions auxquelles il est associé, mais parfait parce qu’il parvient en raison de son incomplétude à les permettre toutes.
De l’importance de la notion de pratique découle nécessairement l’attention qui doit être portée à la situation langagière à partir de laquelle on recueille des données verbales. Si comme le dit Jakobson, « La diversité des messages réside non dans le monopole de l’une ou l’autre fonction, mais dans les différences de hiérarchie entre celles-ci », (Jakobson, 1969, p. 214), il est nécessaire pour toutes données verbales d’identifier de quel genre elles relèvent et dans quelle pratique elles se sont actualisées. D’où l’importance, dans toute étude sur des pratiques langagières, de préciser d’abord le statut de la parole recueillie, et à dans quel genre textuel elle s’inscrit. Comme le montrent les articles sur l’expertise ou l’expression de la subjectivité en discours, l’analyse d’un discours ne peut se comprendre dans l’établissement d’un rapport immédiat à partir de comparaisons entre les traces de ce dont on parle et ce qu’on peut savoir par ailleurs sur ce dont on parle. Comme le montre aussi les études sur la validité écologique de l’expérimentation, ou les travaux de Dubois sur l’usage de données langagières dans les recherches sur la catégorisation (Dubois 2002, Poitou & Dubois 1999), on ne peut mettre entre parenthèses le fait que les pratiques expérimentales sont des pratiques culturelles et sociales qui ont leur logique et leurs genres textuels propres 84 . La réduction du sens de la situation expérimentale aux paramétrages physiques ou chimiques du phénomène présenté comme stimuli qu’elles impliquent souvent, et la réduction des pratiques langagières à une fonction de dénomination éventuellement prédicative, n’ont rien de « naturel » et ne sont possibles que parce qu’elles sont intériorisées culturellement par les sujets à qui il est demandé de les actualiser.
De plus si, comme dans la plupart des études de cet ouvrage, l’objet envisagé est l’articulation en parole pour reprendre la terminologie Saussurienne ou plutôt la construction en termes de contenu et de clôture de certaines des catégories relatives aux cinq sens 85 , il ne s’agit pas d’analyser comment s’actualiserait ce qui dans un phénomène est perçu ou percevable sous certaines conditions simplement à partir de ce que le discours de la science nous en dit. Il apparaît dans toutes ces études que l’objet langagier qui constitue l’observable est la résultante de l’établissement de relations entre une perception, une connaissance mémorielle individuelle des connaissances collectives sur le monde, (en particulier mais entre autres, sur les rapports entre les catégories de la perception), et les ressources que donne la langue pour fixer à défaut de figer une configuration possible et communicable d’éléments du réel. Chacun des éléments de cette relation peut être envisagé séparément, le perçu relevant de l’analyse de propriétés physiques ou chimiques, les catégories de connaissances de l’épistémè d’une culture, les ressources langagières d’une sémantique des langues. L’originalité de ces études est de chercher à comprendre ces relations comme telles, c’est-à-dire à considérer qu’aucun des trois domaines éventuellement convoqué ne constitue un point fixe, ni premier, ni définitif dont les coordonnées assigneraient aux autres à n’être que des re-présentations.

6. Du caractère différentiel du sensible et du dire
L’analyse du jeu des différences formes langagières référant aux catégories des phénomènes sensoriels, selon différents genres de discours, conduit donc à avancer quelques hypothèses quant à l’inscription langagière des catégories du sensible. Le rapport entre les processus relevant du cognitif, du culturel et du linguistique, dans la production langagière, se définirait à partir du statut que le locuteur donne au type de discours qu’il produit et de la visée qui y est associée, du type de relation qu’il suppose : référentiel, indiciel, rhétorique ... L’intelligibilité du champ de la connaissance produite, dépendant alors soit d’une visée explicitement référentielle (dénommer quelque chose référant à un concept prédéfini), les variations linguistiques se fondant soit sur la pratique à laquelle est asservi le genre du discours, soit au statut de la référence censée relever d’un univers de vérité préexistant pour des experts d’un domaine.
Ce n’est donc pas dans le seul registre linguistique (lexical ou discursif) que se manifestent les différences, dans ce domaine de l’expression des phénomènes sensibles, mais dans la relation des discours aux différents statuts des connaissances des locuteurs. La référence s’instaure alors comme co-construction des connaissances du sujet/locuteur sur le monde et des modes d’inscription en discours que lui permettent les ressources (en particuli

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