Parlons Malais de Sri Lanka
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Description

L'île de Sri Lanka a été fréquentée par les Malais/ Indonésiens et leurs ancêtres pendant probablement plus de 2000 ans. En évolution constante, voire rapide, le malais de Sri Lanka se distingue nettement des dialectes malais/indonésiens, et se retrouve maintenant dans un dilemme de langue non écrite menacée de disparition. Un défi que doit affronter le dynamisme du mouvement associatif malais à Sri Lanka.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 septembre 2015
Nombre de lectures 15
EAN13 9782336389639
Langue Français
Poids de l'ouvrage 1 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0142€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Couverture
4e de couverture
Parlons…
Collection dirigée par Michel Malherbe
Dernières parutions

Parlons agoul , Shaban MAZANAEV, 2015.
Parlons tadjik , Michel MALHERBE, 2015.
Parlons tamoul , Élisabeth SETHUPATHY, 2015.
Parlons abkhaze , Michel MALHERBE, 2014.
Parlons maya classique , Jean-Michel HOPPAN, 2014.
Parlons xokleng / laklãnõ , Ozias ALVES Jr, 2014.
Parlons dzongkha , Georges VAN DRIEM, Françoise POMMARET, Karma TSHERING de Gaselô, 2014.
Parlons pandjabi , Muhammad AMJAD, 2014.
Parlons ouïgour , Palizhati S. YILTIZ, 2014.
Parlons dhivehi , Gérard ROBUCHON, 2013.
Parlons gujrâti , Azad MONANY, 2013.
Parlons (hmong) , Jacques LEMOINE, 2013.
Parlons talian , Ozias DEODATO ALVES Jr, 2013.
Parlons hunsrüchisch , Ozias DEODATO ALVES Jr, 2013.
Parlons kabiyè , David ROBERTS, 2013.
Parlons baloutche , Michel MALHERBE, NASEEBULLAH, 2013.
Parlons douala , Valérie EWANE, 2012.
Parlons routoul , Svetlana MAKHMUDOVA, 2012.
Parlons coréen , Michel MALHERBE et Olivier TELLIER, 2012.
Parlons lak , Kamil TCHALAEV, 2012.
Parlons shor , Saodat DANIYAROVA, 2012.
Parlons bouriate. Russie-Baïkal , Galina DRUON, 2012.
Parlons shina , Karim KHAN SAKA, 2012.
Parlons batak , Yetty ARITONANG, 2011.
Parlons kimbundu , Jean de Dieu N’SONDE, 2011.
Parlons taiwanais , Rémy GILS, 2011.
Parlons iaaï , Daniel MIROUX, 2011.
Parlons xhosa , Zamantuli SCARAFFIOTTI, 2011.
Parlons géorgien , Irina ASSATIANI et Michel MALHERBE, 2011.
Parlons tedim , Joseph RUELLEN, 2011.
Titre
Gérard ROBUCHON





Parlons malais
de Sri Lanka
Copyright

© L’Harmattan, 2015
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

EAN Epub : 978-2-336-73974-8
Dédicace

À Tuan Haroon Rasheed Babanoor

À la mémoire de T. A. Usoof
Hauts lieux malais à Sri Lanka
SRI LANKA (CEYLAN) ET LE MONDE MALAIS
UNE QUESTION DE MINORITÉS
La population sri-lankaise a dépassé les vingt millions en 2012 et dans les recensements elle se définit officiellement sur des bases dites ethniques (‘race’ en anglais officiel) :
– les Singhalais, largement majoritaires, sont essentiellement bouddhistes mais aussi chrétiens, et constituent près de 75% de la population de l’île.
Les quelques 25% restants sont tamoulophones et répartis entre trois communautés officielles :
– les Tamouls sri-lankais, essentiellement hindous mais aussi chrétiens, sont plus de 11%.
– les Tamouls d’origine indienne, arrivés à l’époque anglaise, sont hindous avec un petit nombre de chrétiens, et sont plus de 4%.
– les Moors, qui par définition sont tous musulmans, sont plus de 9%.
Il existe enfin une pléiade de micro-minorités historiques constituant chacune bien moins de 1% de la population mais qui ont souvent préservé leur langue ou bien un dialecte dérivé de leur langue d’origine :
– les Burghers, chrétiens, métis de colons de par leurs origines, de diverses obédiences protestantes ( Dutch Burghers ) parlant l’anglais de langue maternelle, d’autres catholiques ( Portuguese Burghers ) parlant encore un créole portugais. Ils sont environ 37 000.
– les Cafres ( Kaffirs ) descendant d’esclaves mozambicains amenés par les colonisateurs portugais au 16 e siècle, et qui jusqu’il y a peu parlaient encore plus ou moins un créole portugais.
– les Malais, presque totalement musulmans, environ 40 000, parlant le malais de Sri Lanka.
– les Borahs, musulmans aussi mais chiites ismaïliens, au nombre de 3 000, parlant leur langue qui est dérivée du gujarati.
– les Memons, musulmans toujours, originaires du Sindh dans l’actuel Pakistan, parlant originellement une forme de sindhi, sunnites, au nombre de 6 000.
– les Parsis ; les Malayalis ; et les Veddahs ou aborigènes…
Les Malais de Sri Lanka constituent donc numériquement parlant la première de ces micro-communautés.
UN ARCHIPEL, UNE PÉNINSULE, UNE ÎLE…
Le monde malais s’étendant de la Thaïlande jusqu’à la Papouasie a été historiquement divisé, notamment par le fait colonial, en deux grands domaines géographiques : la péninsule malaise et l’archipel indonésien.
Dans le domaine linguistique et culturel malayo-polynésien, voire austronésien, la Malaisie et l’Indonésie actuelles apparaissent comme l’épicentre d’une très vaste aire d’influence s’étendant jusqu’à Madagascar à l’ouest, et, à l’Est, jusqu’à Hawai et l’île de Pâques. La question qui se pose dès lors est : Comment Sri Lanka et les Maldives auraient-elles pu échapper à une sérieuse influence malaise/austronésienne pendant les quelques deux derniers millénaires ou plus ?
La noix de coco aurait ainsi été introduite en Asie du Sud méridionale depuis le monde malais il y a un peu plus de deux millénaires. Son nom tamoul ten-kāy signifie littéralement ‘légume du sud’, et le sud du pays tamoul, c’est Sri Lanka et la mer… Sans oublier le peuplement de Madagascar dans les premiers siècles de l’aire chrétienne : la langue malgache relève du domaine malais/austronésien, et une implantation de population aussi distante n’aura pu se faire qu’avec les techniques de navigation adéquates – telles que celles qui ont accompagné l’immense expansion malayo-polynésienne.
L’île de Sri Lanka elle-même se situe au cœur de l’océan Indien et de tout un commerce maritime entre l’Occident et l’Extrême-Orient… Sri Lanka est aussi plus près de l’archipel Andaman et Nicobar ou de Sumatra que de Bombay ou de Calcutta... Sri Lanka est depuis deux millénaires ou plus au centre du commerce de l’océan Indien qui associait des hommes et des biens de quatre continents : Grecs, Romains, Malais, Chinois assuraient les échanges entre l’Europe, l’Afrique, l’Asie et l’Océanie…
LES MALAIS DANS LE SRI LANKA PRÉCOLONIAL (-500 – 1500)
L’histoire des contacts de Sri Lanka avec la culture et la langue malaises peut se subdiviser en trois périodes :
1. De premières colonies commerçantes malaises pendant le premier millénaire de l’ère chrétienne, avant et après le peuplement de Madagascar ; et de toute façon avant l’expansion culturelle indienne et sud-indienne dans l’archipel indo-malais.
2. L’invasion de Sri Lanka par le souverain javanais bouddhiste Chandrabhânu au 13 e siècle : dynastie éphémère qui tenta de s’imposer dans le sud singhalais mais régna finalement sur Jaffna, où elle aura anticipé l’établissement d’une monarchie héréditaire tamoule dans le nord…
3. La déportation à Sri Lanka de nobles insoumis et de prisonniers de droit commun originaires d’Indonésie, par les Néerlandais, maîtres coloniaux des deux pays au 18 e siècle : à cette communauté toujours présente s’ajouteront les recrues, originaires de Malaisie, de l’armée coloniale anglaise au 19 e siècle.
Nous évoquerons d’abord les deux premières, celles de la période pré-coloniale : elles auraient laissé des traces toponymiques et culturelles, mais les populations se seraient fondues avec celles de l’île. La troisième période, considérée séparément, est à l’origine de la communauté malaise actuelle de Sri Lanka.
Sri Lanka a dû être fréquentée en quasi-permanence par des navires malais. La colonisation des Temps modernes initiée par les Portugais devait y mettre un terme.
Claude Ptolémée, le géographe grec de l’Alexandrie d’Égypte au 2 e siècle apr. J.C. s’informait autant à la bibliothèque de la ville, célèbre jusqu’à sa destruction, qu’auprès des voyageurs et commerçants qui relâchaient dans son port : il parle de Sri Lanka et cite un certain nombre de comptoirs de commerçants étrangers sur la côte ouest de l’île. Certains auteurs modernes ont ainsi essayé d’interpréter la colonie des “ Bochani ” dans la Bochana Civitas . Ceux-ci, dont le nom est transcrit “ Bocani ” parmi une autre liste de Ptolémée concernant “ douze tribus ” étrangères ayant des représentants dans l’île (dont des Soani interprétés comme des Arabes pré-islamiques), installés autour d’Okampitiya, seraient ainsi des Malais, possiblement de Java.
La période de contact suivante aurait été contemporaine du peuplement malais de Madagascar. Il est probable que ce peuplement ait eu lieu vers le 3 e siècle apr. JC, bien avant que l’Indonésie ne soit indianisée sous l’influence de l’Inde du Sud et de Sri Lanka. Ce peuplement serait dû avant tout au type d’embarcation, la pirogue à balancier, pouvant tenir sur une si longue distance et que n’auraient pas maîtrisé les navigateurs indiens, et il aurait été le fait de nombreux voyages, comme l’attestent certains écrivains arabes, notamment Edrissi au 13 e siècle.
Une série d’arguments culturels invitent à rechercher une éventuelle communauté de vie entre des populations singhalaises et malaises à Sri Lanka : l’usage persistant du canoë “out-rigger” (pirogue à balancier) ; les masques rituels, utilisés pour l’exorcisme des démons (les yakkhas ) et combinés à la danse et au théâtre populaire (dont on retrouve des traits communs chez les Veddahs de Sri Lanka et, pour l’Inde, au Kerala) ; le port du sarong , pagne des hommes, et celui de la jupe des femmes singhalaises du Sud du pays ; un certain nombre d’usages du cocotier ; le culte du crocodile, etc. Les deux premiers notamment (pirogue à balancier et masques de démons) semblent plaider en faveur d’un contact très ancien.

Puis eut lieu au 13 e siècle une tentative d’invasion de Sri Lanka par le guerrier javanais et bouddhiste, Chandrabhânu.
Une préalable connaissance réciproque entre les deux pays existait et était suffisamment entretenue pour justifier une telle entreprise. Par exemple, dans les siècles précédant l’épopée de Chandrabhânu, la dynastie singhalaise dite Okkâka (872-1025), qui fut la dernière à régner dans la capitale historique et déjà millénaire, Anurâdhapura, aurait eu l’ambition non seulement d’unifier l’île sous son pouvoir mais aussi, est-il dit, de développer une alliance avec les Bouddhistes d’Inde du Sud et de Java et de se ménager une position impériale sur toute cette région, ce qu’ils auraient quelque peu réussi à faire pendant une brève période de 963 à 972.
Pour en arriver maintenant à l’incident même de Chandrabhânu, le Chûlavamsa , chronique sri-lankaise en pâli, le qualifie de roi des Javanais et en parle en ces termes au chapitre traitant du souverain singhalais Parakramabâhu II au 13 e siècle : “ Lorsque vint la onzième année du règne de ce roi, un roi des Jâvakas connu sous le nom de Chandabhânu débarqua avec une terrible armée jâvaka sous le prétexte perfide qu’ils étaient aussi des adeptes du Bouddha. Tous ces malfaisants soldats jâvakas qui envahirent les lieux où ils mirent pied à terre et qui de leurs flèches empoisonnées, semblables aux serpents terribles, sans relâche harcelèrent à vue les gens du peuple, répandirent la désolation dans tout Lanka, se déchaînant dans leur furie. Le roi envoya alors le fils de sa soeur, l’héroïque prince Vîrabâhu, avec des soldats pour combattre les Jâvakas. Le Râhu sans peur, le dénommé Vîrabâhu, avec sa terrible apparence extermina Chandabhânu dans la bataille. Il plaça ses héroïques soldats singhalais ici et là et engagea le combat avec les soldats jâvakas. Après avoir ainsi mis en fuite les Jâvakas combattant, il libéra tout le pays de Lanka de l’ennemi ”.
Le « Javanais » Chandrabhânu aurait initialement été le roi bouddhiste de Tambralinga, près de l’isthme de Kra (partagé actuellement entre la Thaïlande et la Birmanie la plus méridionale). L’incident de son arrivée à Sri Lanka daterait de 1247. Plus précisément encore, deux invasions auraient eu lieu. La première fut menée en territoire singhalais et bouddhiste par un débarquement sur le site connu ensuite sous le nom de Point-de-Galle dans l’extrême sud du pays. Chandrabhânu se serait ensuite replié et imposé sur Jaffna, bénéficiant du soutien du souverain tamoul Pandya d’Inde du Sud. Mais lorsqu’après quelques années et plusieurs nouvelles incursions dans le royaume singhalais du sud Chandrahânu cessa de payer tribut à son protecteur Pandya, celui-ci le fit décapiter en 1263 et fit mettre son fils à sa place. Lorsque le fils s’insurgea à son tour, il finit renversé par toujours le même protecteur Pandya d’Inde du Sud. Après cela, dans le dernier quart du 13 e siècle, les Pandyas instaurèrent un royaume tamoul héréditaire à Jaffna qui dura quelques trois siècles jusqu’après l’arrivée des Portugais dans l’île.
On suppose que les bataillons malais de Chandrabhânu, bouddhistes et/ou hindous, se sont ensuite assimilés aux populations locales, ne laissant plus que quelques noms de lieux dans la péninsule de Jaffna. Néanmoins il est dit aussi dans des textes portugais d’époque que des Malais combattaient aux côtés du roi singhalais Rajasinghe I lorsque les Portugais envahirent Ceylan.
LES MALAIS DANS LE SRI LANKA COLONIAL (1500-1948)
Les quelque quatre siècles et demi d’histoire coloniale de Sri Lanka depuis les voyages de Vasco de Gama se divisent en trois périodes. Les trois puissances coloniales successives furent, chacune pendant environ 150 ans : les Portugais, les Néerlandais, puis les Anglais.
On remarquera d’entrée de jeu que l’Indonésie aussi bien que Sri Lanka furent des colonies portugaises avant de passer toutes deux sous le joug néerlandais. Ceci est d’importance pour retracer l’historique de l’actuelle communauté malaise à Sri Lanka.
1. Le Sri Lanka portugais (1506-1658)
Les Portugais prirent possession du pourtour côtier de l’île de Sri Lanka, intéressés avant tout par le commerce des épices et plus particulièrement de la cannelle. Ce sont eux qui introduisirent le christianisme dans l’île, plus précisément le catholicisme. Ils ne prirent vraiment possession des régions tamoules de l’est et du nord que tardivement, au début du 17 e siècle quand se profilait la menace néerlandaise. Le royaume de Kandy dans les hauteurs centrales de l’île leur échappa toujours.
Il est difficile de déterminer si les Portugais, comme le voudrait la légende, auraient amené à Sri Lanka des esclaves indonésiens qu’ils auraient installés dans le quartier situé au cœur de Colombo et qui s’appelle encore l’Île aux Esclaves, sous sa forme anglicisée ‘Slave Island’. Jusqu’à récemment celui-ci était un quartier de forte implantation malaise. La mémoire populaire ne garde guère d’autre souvenir de mercenaires ‘malais’, à la grande différence des deux périodes qui suivirent.
2. Le Sri Lanka néerlandais (1658-1796)
C’est avec l’aide de leurs bataillons malais qu’au détriment des Portugais les Néerlandais s’emparèrent de Galle en 1640, de Colombo après le siège de 1655-56, et finalement, à partir de la côte Malabar en Inde du Sud, de Mannar et de Jaffna en 1658.
Ces Malais étaient déjà réputés pour être facilement polyglottes, maîtrisant plusieurs de leurs dialectes et pidgins malais/indonésiens (étant donné la diversité de leurs origines archipélagiennes) mais aussi les langues locales de Sri Lanka, le singhalais et le tamoul, et de même les langues coloniales prédominantes à l’époque dans la région, tout à la fois le portugais et le néerlandais. Ils étaient aussi réputés pour perdre leur solde au jeu. Ils prenaient facilement pour épouse des femmes locales.
Ce dernier point est d’une importance capitale pour comprendre comment le malais d’origine a perdu les traits les plus saillants de sa syntaxe pour y substituer une structure de phrase plus nettement tamoulo-singhalaise. En fait, les mères sri-lankaises (tamoules ou singhalaises) ont plutôt conservé la syntaxe de leur langue maternelle en s’essayant à parler le malais de leurs maris, et c’est cette langue hybride qu’elles ont transmise à leurs enfants dits ‘malais’, nés de toute façon à Sri Lanka.
Les Néerlandais prirent donc aux Portugais aussi bien Sri Lanka que l’Indonésie. Mais pas plus qu’eux, ils ne purent prendre possession du royaume de Kandy. Aussi intransigeants qu’eux sur le plan religieux, ils ne tolérèrent que le calvinisme, au détriment non seulement du bouddhisme, de l’hindouisme et de l’islam, mais aussi du catholicisme. Le catholicisme se réfugia dans les hauteurs du royaume de Kandy où toutes les confessions étaient tolérées et protégées par la dynastie bouddhiste locale.
C’est de l’époque néerlandaise que date à coup sûr l’arrivée massive de Malais en provenance de l’archipel indonésien. Il s’agissait pour une part de déportés politiques, princes de familles royales de l’île de Java et leurs familles qui s’étaient opposés aux Néerlandais en Indonésie, à commencer par le roi javanais Sunan Mas accompagné de sa famille et de sa suite, bannis en 1708. Entre 1722 et 1788 plusieurs autres convois de princes et nobles bannis d’Indonésie suivirent. Ils furent installés dans des quartiers réservés et surveillés, les kampung , surtout à Colombo, Galle, Trincomalee et Jaffna. Peu furent autorisés à rentrer chez eux ; certains passèrent clandestinement au royaume de Kandy.
Pour une autre part non moins consistante l’introduction d’Indonésiens à Sri Lanka consista en prisonniers de droit commun et en mercenaires, probablement originaires des Moluques et de l’est de l’archipel indonésien, recrutés semble-t-il dans la capitale coloniale de l’époque, Batavia, l’actuelle Jakarta. Ces origines respectives sont déduites surtout de l’étude du vocabulaire de l’actuel malais de Sri Lanka, tel qu’il a pu être préservé jusqu’à ce jour : on y retrouve des caractéristiques soit javanaises, soit des îles orientales, soit encore des pidgins ou langues de contact du malais/indonésien.
Des documents confirment les déportés politiques, listes de noms prestigieux de princes, de régents et de nobles – moins les mercenaires originaires de bien plus basses classes. Mais les uns comme les autres constituèrent des forces d’élite dans l’armée coloniale, qui ont toujours été très prisées pour leur efficacité au combat, qui plus est en zone tropicale.
C’est de cette période que se revendique la communauté malaise de Sri Lanka, du fait du prestige des exilés royaux – même si dans la réalité historique cette origine est sûrement à nuancer.
La population malaise à Sri Lanka à la fin du 18 e siècle aurait ainsi pu dépasser les 2 000 personnes, essentiellement soldats avec leurs familles. Les Néerlandais les appelaient ‘Orientaux’ ( Oosterlingen ) ou ‘Javanais’ ( Javaan ).
3. Le Sri Lanka anglais (1796-1948)
Lorsque les Anglais s’emparèrent des provinces maritimes de l’île, ils acceptèrent la proposition des Néerlandais de permettre le rapatriement des mercenaires et des éxilés politiques en Indonésie. L’histoire dit cependant que ceux-ci refusèrent massivement d’être renvoyés en Indonésie qui restait justement sous la tutelle néerlandaise. Les Anglais les incorporèrent donc dans leur propre armée coloniale, misant avec plus ou moins de succès au début sur la loyauté de cette communauté distincte d’origine étrangère – et surtout coupée de ses origines… Les Anglais, qui étaient les maîtres coloniaux de la péninsule malaise (l’actuelle Malaisie), les appellèrent de ce fait « Malais » – tandis que les Singhalais et les Tamouls de Sri Lanka continuèrent, et ce jusqu’à maintenant, de les appeler « gens de Java », c’est-à-dire respectivement jaa minissu et jaavaa manusar .
C’est de 1799 que date l’implantation de familles malaises dans le sud-est de l’île, à Hambantota et à Kirinda : il s’agissait de concessions d’État en faveur d’anciens soldats reconnus comme ne pouvant plus servir dans l’armée (la ‘Compagnie des Invalides’), puis de prisonniers politiques. À l’origine l’objectif était aussi de développer les salines de la région.
Dès 1800 le gouverneur britannique Frederick North constitua un corps d’éclaireurs composé de jeunes Malais et, chose nouvelle ici encore, recruta des volontaires à Penang, pour la première fois en Malaisie.
Lorsque le Français Eudelin de Jonville mena pour le compte de Frederick North une ambassade auprès du roi de Kandy, il put constater que la garde rapprochée du souverain kandyen était pour moitié constituée de Malais, près de trois cents d’entre eux – l’autre moitié étant composée de Cafres, descendants des esclaves noirs mozambicains amenés par les Portugais (et dont des descendants vivent maintenant encore dans l’ouest de l’île). Ils résidaient notamment à Katukelle, à l’entrée de la ville sur ce qui est maintenant Peradeniya Road – et où subsistent de nos jours encore quelques unes de ces familles malaises. Mais Jonville put aussi s’entendre dire par leurs pairs travaillant pour les Anglais qu’ils se plaignaient de leur conditions de vie à Kandy et du traitement que leur infligeait un roi d’ailleurs si peu populaire parmi les siens – et qu’ils se mettraient volontiers à la solde des Anglais, regrettant d’avoir jadis déserté…
Ainsi les soldats des bataillons malais hésitèrent-ils quelque temps entre à prêter allégeance aux Anglais ou à l’ennemi du moment de ces derniers, le roi de Kandy.
Les Anglais, lorsque le gouverneur North fut remplacé par Maitland, allèrent jusqu’à engager un mouvement de déportation sur Java sous contrôle des Néerlandais en 1808, à commencer par les membres des familles princières exilées de force bien des décennies auparavant par les Néerlandais.
Mais les Anglais ne tardèrent pas à miser de nouveau sur les bataillons malais, population totalement étrangère et donc soumise dans leur colonie de Sri Lanka. Ils décidèrent de développer ces bataillons malais à partir de 1811. Dans un premier temps les recrues vinrent une fois encore de Java, alors placée sous l’administration du lieutenant-gouverneur britannique Thomas Raffles avant d’être définitivement attribuée aux Néerlandais quelques années plus tard. Les centaines de soldats ainsi enrôlés s’établirent à Sri Lanka avec femmes et enfants.
Une fois qu’ils réussirent à s’emparer du royaume de Kandy en 1815 et qu’ils purent ainsi occuper l’intégralité de l’île, les Anglais, satisfaits semble-t-il des services et du dévouement de ces Malais, ne tardèrent pas à développer ces forces d’appoint en constituant et en maintenant de 1827 à 1873 le célèbre ‘Régiment malais’ ( Ceylon Rifle Regiment ). Cependant les recrues venaient cette fois de la péninsule malaise : les agences de recrutement se trouvaient à Singapour, Malacca et Penang. Ces recrues s’ajoutèrent à une communauté ‘malaise’ parlant une langue commune forgée à partir de plusieurs dialectes indonésiens, mais qui n’avait plus aucun contact linguistique avec les populations d’Indonésie.
Il apparaît que les hommes du Régiment malais ont eu pour un certain nombre d’entre eux la possibilité d’aller et venir entre Sri Lanka et la Malaisie anglaise. Ceci permettrait de penser qu’ils aient pu quant à eux préserver pendant quelques soixante ans un malais suffisamment standard et proche du malais de Malaisie. Autre trait marquant, ils constituèrent dans l’île un fonds de littérature en malais, mais plutôt en malais standard. Le premier journal malais à Sri Lanka, en caractères arabes, parut ainsi de leur fait en 1869, Alamat Lankapuri , sur l’initiative de Baba Ounus Saldin.
Tout se compliqua après le démantèlement du Régiment malais en 1873. Il n’y eut plus de nouveau recrutement, et les Malais de Malaisie vivant désormais à Sri Lanka perdirent toute opportunité de garder le contact avec leur pays et leur langue d’origine. Ils intégrèrent en grand nombre les forces de police nouvellement constituées par les Anglais, mais aussi les pompiers, les gardiens de prison, et l’armée – ou se reconvertirent dans les plantations de café situées dans les hauteurs de l’île.
Le Colombo Malay Cricket Club fut le premier club de cricket autochtone créé à Sri Lanka, et c’était en 1872. À l’échelle internationale, ce club a joué à Bombay en 1907 et à Madras en 1916.
Les Malais étaient aussi adeptes de sports qu’ils avaient eux-mêmes introduits : formes spécifiques d’escrime ( bermayen sinjata ), de lutte, de sports de combat ( pukulan China ), de football ( sepak raga )…
Le mouvement littéraire en malais initié par Baba Ounus Saldin ne survécut pas à ce dernier, qui disparut en 1906.
Mais d’autres Malais se sont autrement impliqués dans les domaines des études et de l’éducation. Ainsi au début du 20 e siècle, Maas Thajoon Akbar (1880-1944) fut le premier juge de la Cour suprême à n’être pas un Chrétien : il était musulman, et malais. M.T. Jaimon, un Malais, fut le premier rédacteur en chef musulman d’un quotidien national en anglais, le Times of Ceylon . Sans oublier Tuan Burhanudeen Jayah (populairement connu sous le nom de ‘T.B. Jayah’) dont nous reparlerons un peu plus loin.
En 1924, les Malais de Sri Lanka étaient près de 15 000.

Sur le plan linguistique, cette période d’une centaine d’années depuis le démantèlement du Régiment malais en 1873 jusqu’aux années 1980 où des linguistes, dont moi-même dès 1982, commencèrent à s’y intéresser, reste assez floue faute de documents. Mais le fait est que le malais de Sri Lanka a subsisté pendant quelques trois siècles.
D’autre part, malgré les recrutements pour le Ceylon Rifle Regiment , il ne semble pas que le malais de Malaisie ait pu s’imposer suffisamment dans le malais de Sri Lanka plus ou moins commun dans l’île, quoi qu’il en soit des multiples variantes dialectales de ce dernier : le malais de Sri Lanka apparaîtrait essentiellement marqué par les dialectes indonésiens. La littérature malaise produite à Sri Lanka à la fin du 19 e siècle (presse, poèmes…) l’a été dans un malais standard de référence plutôt que dans le malais de Sri Lanka.

On constate aussi que, passé les premiers temps, les Malais de Sri Lanka se sont mariés essentiellement entre eux. Il n’empêche que si le vocabulaire reste très majoritairement malais/indonésien d’époque, la syntaxe et l’ensemble des structures grammaticales sont devenues quasi-identiques à ce qu’il en est en singhalais et surtout en tamoul. Les linguistes débatent encore sur le type de ‘créolisation’ mis en jeu.
L’atout de ces forces d’élite ‘malaises’ résidait sûrement en premier lieu dans le fait que les Malais constituaient une communauté distincte qui a réussi à se maintenir telle. Mais il est clair que dans un tel contexte socio-professionnel, les ‘Malais’ ne pouvaient pas se contenter du malais de Sri Lanka comme langue maternelle : ils étaient obligatoirement, non pas bilingues, mais polyglottes – avec une maîtrise de l’anglais réputée pour avoir été souvent meilleure que dans les autres communautés. Membres des forces de l’ordre, ils devaient pouvoir communiquer couramment avec les populations locales, aussi bien singhalaises que tamoules. Ils devaient de même pouvoir communiquer sans difficulté avec les maîtres coloniaux, les Anglais. Enfin, en tant que musulmans, ils avaient additionnellement une certaine connaissance de l’arabe. Quant à la question qui agite actuellement les linguistes du malais qui se sont fait une spécialité du malais de Sri Lanka, question de savoir si le singhalais a plus ou moins influencé le malais de Sri Lanka que le tamoul (les deux langues étant très proches sur le plan morpho-syntaxique, du fait de l’influence du tamoul sur le singhalais), il convient de rappeler que, même si le singhalais a toujours constitué la langue de la majorité dans l’île, le tamoul a toujours été la langue de l’éducation religieuse islamique sur tout Sri Lanka comme en Inde du Sud tamoulophone. Et encore une fois, que s’ils ont pris femme hors de leur communauté c’est, depuis le 18 e siècle, essentiellement vers la communauté musulmane tamoulophone de l’île, les ‘Moors’, qu’ils se seront généralement tournés.
LES MALAIS DANS LE SRI LANKA POSTCOLONIAL (après 1948)
Dès avant 1948 les Malais se sont activement engagés en faveur de la revendication d’Indépendance notamment en la personne de leur leader T.B. Jayah (1890-1960). Celui-ci fut élu membre du Conseil législatif institué par la Couronne anglaise en 1924 puis du Conseil d’État en 1936. À l’Indépendance il fut ministre du travail et du service social dans le premier cabinet, constitué de seulement 14 membres. À partir de 1950 il a été ambassadeur de Ceylan au Pakistan. Il restera aussi le fondateur du réseau d’écoles musulmanes instituées sous le nom de ‘Zahira College’.
La loi dite du singhalais langue unique promulguée au détriment de l’anglais en 1956 a cependant contribué à une progressive mise à l’écart des Malais en tant que communauté. Les émeutes inter-raciales à partir de 1956, à la suite de l’opposition tamoule à cette loi, ont fait fuir l’essentiel des Burghers, descendants métis et anglophones de langue maternelle, partis en masse notamment pour l’Australie. Les Malais qui jusqu’alors privilégiaient l’anglais comme langue de leur éducation, commencèrent à se tourner vers le singhalais. C’est aussi à partir de cette époque que le malais de Sri Lanka a commencé à perdre du terrain comme langue maternelle des Malais.
La population de Sri Lanka est composée de trois grandes commmunautés et de deux petites. Les principales communautés sont les Singhalais majoritaires, les Tamouls, répartis entre Tamouls dits de Sri Lanka et Tamouls des Plantations (encore appelés ‘Tamouls indiens’ il y a peu), et les ‘Moors’ ou Musulmans de Sri Lanka. Les petites communautés reconnues par les recensements officiels sont les Burghers, et les Malais.
En 1970 les Malais perdirent tout siège au parlement. Cette perte de toute représentation communautaire fut confirmée par les nouvelles constitutions de 1972 et de 1978.
Le tsunami de décembre 2004 a sérieusement affecté la communauté malaise : si les Malais de Sri Lanka constituaient quelques 30% de la ville de Hambantota, haut lieu d’implantation malaise depuis toujours, ce serait 30% de cette population malaise de la ville qui aurait été tuée par la vague.

Composée de près de 9 000 personnes d’après le recensement de 1881, la communauté malaise, suivant en cela le développement global de la population sri-lankaise, a dépassé les 25 000 personnes en 1953 pour atteindre plus de 47 000 en 1981 – et presque 55 000 en 2001. La communauté malaise représente alors 0,3% de la population sri-lankaise totale. Elle correspond aussi à environ 4% de la population musulmane totale.
D’après le recensement de 1981, pour largement plus de 50% elle restait concentrée dans la région de Colombo : 20 000 personnes à Colombo, 8 000 personnes à Gampaha où les terrains moins chers sont devenus plus attractifs. Autrement, et par ordre décroissant elle dépasse 4 300 à Hambantota, 2 600 à Kandy, 1 300 à Badulla, 1 200 à Kurunegala, 1 100 à Nuwara Eliya (chiffres arrondis).
La population malaise en 2012 est évaluée à 40 189 personnes seulement (pour une population totale de quelques 20 millions d’habitants) : encore un peu plus de 50% dans la région de Colombo, dont 12 500 seulement à Colombo même, et désormais 11 600 à Gampaha ; 8 200 à Hambantota ; 2 000 à Kandy ; 1 200 à Badulla ; 1 000 à Kurunegala ; et maintenant moins de 500 à Nuwara Eliya.
Comment interpréter la baisse de population que suggère la différence entre les chiffres de 2001 et de 2012 (de 55 000 à 40 000) ? Probablement par les mariages ‘mixtes’ entre Malais de Sri Lanka et Moors, avec pour conséquence que les enfants ne parleront plus le malais de Sri Lanka du tout.
Il reste cependant difficile de déterminer la proportion de locuteurs du malais de Sri Lanka. Il est évident que cette langue est en état de déperdition : soit les jeunes générations ne la parlent plus, notamment par le fait de mariages hors de la communauté, soient ils la parlent mais d’une manière de plus en plus limitée et fluctuante, négligée en quelque sorte. Quoi qu’il en soit, même s’il n’y avait plus, disons, que 20% des Malais présentement recensés à parler encore le malais de Sri Lanka, en chiffres bruts cela ferait environ le même nombre qu’en 1881…

Le nombre de locuteurs malais n’a pas forcément diminué, mais il reste toujours à craindre qu’une tendance ne soit déjà engagée qui aboutirait à l’extinction de cette langue.
Les représentants des Malais de Sri Lanka en sont conscients, mais la tendance à la revitalisation apparaît moins en faveur de la sauvegarde du ou des dialectes du malais de Sri Lanka qu’en faveur d’un enseignement du malais/indonésien standard, avec l’argument que cela procurerait des débouchés internationaux par une ouverture sur le monde de la Malaisie et de l’Indonésie modernes. Même dans ce cas le malais de Sri Lanka apparaîtrait condamné…
Ce livre présente deux dialectes, précisément deux idiolectes, par lesquels s’illustrent ces deux tendances : l’un est le fait d’un jeune locuteur de Slave Island à Colombo où l’on sent le malais de Sri Lanka s’atténuer pour ne plus être qu’un code familial fort restreint ; l’autre est le fait d’un homme âgé de Kandy qui sent sa communauté s’amenuiser et qui a appris le malais standard pour se rattacher à la langue de ses ancêtres de Malaisie, au risque de laisser s’effacer la langue de sa mère. Le premier a été relevé en 1982, le second en 2003.
LA TOPONYMIE EN LIEN AVEC LES MALAIS
Si le malais de Sri Lanka ici considéré date de quelques trois siècles, comme on l’a vu la présence malaise dans l’île remonterait à facilement deux millénaires. Ainsi la toponymie reflèterait-elle trois périodes.

1. Toponymes anciens : Le port de Hambantota au sud-est de l’île, devenu sur le plan économique un site de première importance après le tsunami de 2004, a longtemps été un lieu d’établissement des Malais de la troisième période (30% de la population de la ville était malaise au moment du tsunami). Cependant il y a lieu de penser que Hambantota ait pu être un comptoir malais de bien plus ancienne date. D’abord par l’absence de toute dénomination en singhalais ou en pâli dans les écrits sri-lankais bouddhistes avant et pendant le Moyen Âge relativement à ce site stratégiquement intéressant, absence justifiable par la présence d’une communauté non autochtone. Secundo par sa position, côtière à proximité de Tissâmahârâma et Kataragama, hauts lieux bouddhistes de tous temps sont situés plus à l’intérieur des terres. En outre, de par sa position elle fait face, mieux que toute autre grande ville de l’île, à l’archipel malais/indonésien tout en se situant au milieu de la route d’accès à Madagascar. Son nom se décomposerait en hamban et tota . Le mot singhalais tota désigne un gué (pour des villes de l’intérieur des terres voire de régions montagneuses comme Bedigantota, Dastota, Deltota, Katugastota, Lemastota, Uggalkaltota, Eragantota, Yatiyantota…) ou bien un port (pour des villes côtières comme Ambalantota, Bentota, Gintota, Mantota…). Le même mot tota intervient aussi dans le terme singhalais moderne guvan-tota pour ‘aéroport’.
Quant au segment hamban , qui n’est pas singhalais, il est dit qu’il dériverait du mot malais d’origine chinoise sampan (où l’on reconnaît le glissement de s à h typique de l’intégration de mots exogènes en singhalais) et qui désigne un type de barge à rames telles qu’on en voyait encore récemment dans la lagune d’Hambantota ou dans celle de Batticaloa. Le nom de Hambantota est signalé dans les textes singhalais à partir du 18 e siècle seulement, mais dans les environs se rencontrent des rivières et des bourgades aux noms évocateurs et qui pourraient être probablement beaucoup plus anciens : ainsi de la rivière Malala Oya ( oya signifiant ‘rivière’ en singhalais et -la étant un suffixe qui fait d’un nom un nom de personnes, l’ensemble voudrait dire ‘rivière des Malais’), et du nom de la bourgade attenante Udamalala (‘les hauts de la Malala’). Le même terme malala se retrouve maintenant encore dans des noms de famille singhalais et bouddhistes tels que Malalasekera, Malalagoda, Malalagama… Si le peuplement malais actuel remonte au 18 e siècle, les étymologies susmentionnées suggéreraient une présence malaise bien antérieure, et indépendante de l’épisode Chandrabhânu. (Ce dernier s’en était pris aux villes singhalaises situées plus à l’ouest pour finalement s’installer à Jaffna au nord.) En outre sur la côte est, au sud de Batticaloa et légèrement à l’intérieur des terres, se trouve une bourgade tamoulophone traditionnellement importante et jadis spécialisée dans la fabrication de voiles, Sammanthurai, dont l’étymologie est le strict équivalent de Hambantota : samman est interprété comme une dérivation de sampan et thurai signifie tout simplement le ‘port’ en tamoul. On notera que les deux sites sont dans le quart sud-est du pays.

2. Toponymes attribuables à l’époque de Chandrabhânu : on les trouve dans la péninsule de Jaffna, là où le noble malais a régné une quinzaine d’années au 13 e siècle. Il s’agit de Chavakachcheri (‘lotissement des Javanais’), Chavakaseema (‘comté des Javanais’), et Chavankottai (‘fort des Javanais’) – ils présentent tous un segment ‘chava[ka]’ dans le sens de Javanais (et Malais par généralisation).

3. Toponymes liés aux Malais des 17 e et 18 e siècles : ce sont des noms de lieux, bourgades ou quartiers en Ja- et faisant référence aux Javanais et autres Indonésiens déportés par les Néerlandais. Ainsi : Jawatta (‘jardin des Javanais’) dans Colombo, Ja-Ela (‘canal des Javanais’) entre Colombo et Negombo ; et puis à Galle ou dans ses environs : Jagoda (‘bourg des Javanais’), Jawela (‘champ des Javanais’) et Jakotuwa (‘fort des Javanais’).

4. À cela s’ajoute à Colombo le quartier traditionnellement malais et/ou javanais de Slave Island, avec les rues Malay Street et Java Lane. Il daterait de la période hollando-britannique de recutement d’Indonésiens et de Malaisiens entre le 17 e et le 19 e siècles. Le nom ‘Slave Island’ ferait référence à ce qui aurait pu être originellement un cantonnement d’esclaves caffres mozambicains par les Portugais ou bien d’esclaves javanais par les Néerlandais (notamment les déportés de droit commun). Si ‘Slave Island’ est le nom anglicisé, le nom tamoul est kompani teru et le nom singhalais n’en est que la traduction en kampanni vīdi . Le mot teru veut dire ‘rue’ en tamoul, tout comme vīdi qui est aussi un nom tamoul ici utilisé en singhalais… Le mot kompani ou kampanni associe deux noms assimilables l’un à l’autre : celui de ‘company’ à l’anglaise, renvoyant à la Compagnie des Indes orientales des Néerlandais, mais aussi le nom malais/indonésien kampung signifiant ‘quartier’ (quartier réservé, campement).
EMPREINTE MALAISE, PRÉSENCE MALAISE
Les Malais ont bâti de nombreuses mosquées parmi les plus anciennes en plusieurs sites du pays. Pour Colombo on peut citer la Malay Military Mosque (construite sous les Néerlandais en 1786) située à Java Lane et la Wekande Mosque à Slave Island aussi. À Kandy, il y eut la Malay Military Mosque, en face de la prison de Bogambara, fondée par Tuan Tunku Hussain du Ceylon Rifle Regiment , mais récemment rénovée dans un style moyen-oriental. On peut citer encore la mosquée malaise de Tannekumbura à quelques kilomètres de Kandy, construite par Tuan Idiris et Tuan Sikila, les mosquées malaises de Katupalliya et Meera Makkam à Kandy, celle de Peradeniya (disparue), celle de Matale, celle de Kurunegala… Dans le sud-est il y a eu des mosquées malaises à Hambantota, Kirinda, Bolana, Bandagiriya…
Baba Ounus Saldin (1832-1906) est né à Sri Lanka tout comme son père, le capitaine Jemidar Saldin du Ceylon Rifle Regiment , et dont le propre père Enche Pantasih était originaire de Madura en Indonésie. Comme son père et son grand-père, Ounus s’était engagé dans le Régiment. Il le quitta cependant en 1856 pour se consacrer à la littérature et à la religion. Il créa ainsi le Alamat Lankapuri , qui fut le premier journal en malais publié à Sri Lanka, entre 1869 et 1878. Suite à des difficultés financières, il lança le Wajah Selong , bimensuel qui parut entre 1895 et 1905, et qui était diffusé jusqu’en Malaisie.
Marhoom Justice Maas Thajoon Akbar (1880-1944) a été le premier Musulman à devenir juge de la Cour suprême : il était malais et une rue importante de Slave Island porte toujours son nom.
Le premier Musulman à être ministre dans le premier gouvernement après l’Indépendance a été un Malais, Marhoom Dr. Tuan Branuddin Jayah. T.B. Jayah est né à Galagedara en 1890. Son père était officier de police. Il a été scolarisé à Kotahena à Colombo puis dans le prestigieux St. Thomas’ College à Mt. Lavinia. Il a complété ses études de lettres à l’université de Londres en 1911. Il a ensuite enseigné dans plusieurs collèges de Colombo ou de Kandy. Il a adhéré au National Congress dès sa formation en 1919. En 1921 il a pris la direction du Zahira College à Colombo, qui deviendra le plus grand college musulman du pays. Entre 1921 et 1948 il en aura ouvert des branches à Alutgama, Gampola, Matale et Slave Island, passant de 60 à 3 500 élèves. Il a été membre du Conseil législatif de 1924 à 1931 puis du Conseil d’État à partir de 1936. En 1947, à la veille de l’Indépendance il a été ministre du travail et du service social. En 1950 il a été nommé ambassadeur de Ceylan au Pakistan où il sera resté sept années. Il aura aussi été président du Colombo Malay Cricket Club et de la All Ceylon Malay Association de 1936 à 1939 et de 1943 à 1948. Il est mort le 31 mai 1960 à Médine.
Mahroom Baba Zahiere Lye (1902-1969) fut un membre éminent à la fois de la All Ceylon Malay Association and du Malay Cricket Club . Il a initié le Malay Association Rupee Fund , dont l’objectif fut de prodiguer des aides sociales aux plus démunis : bourses d’études, atelier de tissage, distribution de lait et de riz ou de vêtements. Chaque membre de l’association était appelé à contribuer d’une roupie par jour.
Le mouvement associatif malais a été précoce. Ainsi le Colombo Malay Cricket Club a été créé en 1872 – premier club sportif qui ne fût pas anglais dans l’île. La All Ceylon Malay Association , devenue par la suite la Sri Lanka Malay Association , a été créée en 1922 sous le patronage du Sultan de Johore par M.K. Saldin, T.B. Jayah, Zahiere Lye et les membres du Colombo Malay Cricket Club et de la Muslim Progressive Union . Depuis cette date de nombreuses associations malaises locales ( Malay Association ) sont apparues, qui perdurent de nos jours : Kurunegala, Kandy, Nawalapitiya, Upcountry, Uva, Hambantota…
LA CUISINE MALAISE DE SRI LANKA
Plusieurs préparations malaises ont été largement adoptées dans la cuisine nationale sri-lankaise. Il s’agit des suivantes :
– le wattalappam sri-lankais n’est autre que le sirikaya d’origine malaise : crème au lait de coco, aux œufs et à la mélasse.
– le dodol sri-lankais est lui aussi d’origine malaise : confiserie plus consistante que le loukoum, à base de farine de riz, de noix de coco et de jaggery.

Un certain nombre d’autres préparations restent spécifiques aux Malais de Sri Lanka à Sri Lanka :
– curry à l’ananas : morceaux d’ananas cuits en curry comme des légumes, d’abord revenus dans l’huile avec des oignons puis bouillis avec piment et épices (moutarde en grain, cumin…).
– sate : cubes de viande de bœuf coupée marinés avec des épices, puis enfilés sur des baguettes et grillés comme au barbecue.
– daging goreng : morceaux de bœuf marinés puis bouillis, et ensuite frits dans l’huile. Rajouter des oignons.
– daging masak ou curry rouge : morceaux de bœuf cuits dans du lait de coco, dans lequel on ajoute du piment et autres ingrédients.
– ayang goreng : poulet d’abord cuit puis légèrement mariné, et ensuite frit dans l’huile de coco.
– babak purut : tripes à la mode malaise.
– nasi goreng : riz frit à la mode malaise.
– čuka : vinaigre de noix de coco agrémenté de poivre ou de paprika.
– ačar : condiments (‘pickles’) combinant échalote, oignon, piment vert, poivron, papaye, chou-fleur, carotte, citron vert salé, mangue, vinaigre, moutarde en grain, ail, cumin… L’ensemble est laissé à mariner dans un pot en terre.
– jūrok assīm : pickles de citron vert.
– pastol : sortes de friands salés, dont la croûte est faite à base de farine de riz, et qui sont fourrés avec des tripes, de la pomme de terre ou des aubergines.
– čina kuwe : dessert cuit à la vapeur d’origine chinoise ; se consomme avec du miel.
– bol : gateau à la farine de riz cuit à l’étouffée, agrémenté de raisins secs ou de mélasse ; la levure moderne était initialement remplacée par du dépôt de vin de palme (‘toddy’).
– kuwe sillare : délicieux gateau constitué d’une pâte à la farine de blé avec des extraits de noix de coco, de la mélasse, du sel,
du citron, enrobée de vermicelle puis coupée en morceaux et frite.
– saji : boisson au cannabis ou autres herbes, brunie à la mélasse.
DEUX POÈMES MALAIS DE SRI LANKA
Voici le texte de deux chansons en malais de Sri Lanka composées et publiées en 2002 à l’occasion du 42 e anniversaire de la disparition du leader T.B. Jayah (album souvenir intitulé The Malay Dilemma , p.26). La première est l’œuvre de M.A. Sourjah, la seconde de Stanley Oumar. Ces textes sont rédigés chacun dans encore d’autres variantes dialectales du malais de Sri Lanka. On notera par exemple l’usage de nya pour le passé verbal nə dans le premier texte, ou encore le recours à la forme gna pour yang dans le deuxième.

(I)

Tuan Brahnudeen Jayah, Sudara Utama
M’ningal tahun 42 yang gennap ada
Marilah kita hormat kasi ingat kan
Tuan nya kerja fikiran dan bayakan

Bahasa Inggeris dari kasi pelajaran
Seribu-seribu anak-anak miskin dang
Begini brapa su faida yang perkerjan
Fikiran dan bayakan nya sampekan

Banyak terima kasi Tuan jalan unjukan
Banyak bakhti Tuan mouth nya sampekan
Doa minta kita, pada Tuhan Maha Esa
Kasilah Tuan “Jennathul Firdousia”

Tuan Brahnudeen Jayah, frère éminent,
Décédé il y a maintenant 42 ans,
Venez, saluons sa mémoire,
L’homme qui a œuvré pour la pensée et le bien

Il a donné une éducation en anglais
À des milliers d’enfants pauvres
De tant de manières il a œuvré pour le travail
La pensée et le bien qu’il a transmis

Un grand merci d’avoir montré la voie
Très méritant il a atteint la mort
Nous prions pour que Dieu qui est Unique
Lui donne la sérénité de l’éternité

(II)

Tuan gna bernama, Tuan gna pratama
Tuan gna bisahan, Tuan gna utama kerajahan

Dr T.B. Jayah, utama selong-pe Malayu

Miskin orang nang idopan, kaya orang nang bayekan
Umur orang nang bantuwan, samua anak nang plajaran

Gna kasi Dr T.B. Jayah, brani utama malayu

Samma orang nang kuwasahan, Malayu bangsa gna apitkan
Subban hari mari kasi ingatan malayu bangsa-pe Laku Intan

Mari ingat Dr T.B. Jayah Selong-pe utama Malayu

Homme de renom, homme de leadership,
Homme de pouvoir, homme de grande noblesse

Dr T.B. Jayah, éminent Malais de Ceylan

Du travail pour les pauvres, de la bonté pour les riches
De l’aide pour les personnes âgées, de l’éducation pour les enfants

C’est ce qu’a donné Dr T.B. Jayah, très éminent Malais

Autorité envers tous, protection pour la communauté malaise
Allons, honorons continuellement la mémoire de la Gemme
Précieuse de la communauté malaise

Honorons Dr T.B. Jayah, éminent Malais de Ceylan
*
QU’EST-CE QUE LE MALAIS DE SRI LANKA ?
Le malais de Sri Lanka est une langue non écrite. Elle est maintenant très différenciée de sa langue source historiquement attestée, le malais/indonésien des 18 e et 19 e siècles. Elle présente en outre de nombreuses formes dialectales. Enfin elle évolue (et même : ses dialectes évoluent) toujours.
Il est important de noter d’entrée de jeu que le malais de Sri Lanka, s’il est langue maternelle, n’est pas vraiment langue maternelle unique – à la différence de ce que peuvent être les créoles. Il n’existe pas ou plus de locuteur non bilingue du malais de Sri Lanka – déjà du fait de la scolarisation obligatoire. En ce sens il apparaît que le malais de Sri Lanka ne saurait fonctionner comme langue autonome. Il s’agirait plus d’un code familial ou identitaire que d’une langue pouvant couvrir d’une manière suffisamment expressive l’ensemble des situations de la vie, de l’esprit et du cœur.
Sur un autre plan, le malais de Sri Lanka n’a pas une langue source unique qui serait le malais/indonésien standard. Au contraire, de récents travaux de linguistique mettant en évidence un certain nombre de données lexicales et morphologiques suggèrent que le malais de Sri Lanka s’est formé à partir de plusieurs variantes du malais/indonésien, parlées entre la péninsule malaisienne et les archipels des Célèbes et des Moluques en passant par le javanais mais aussi par différents sabirs et pidgins en usage en Indonésie.
En outre le malais de Sri Lanka accuse actuellement différentes formes dialectales. Par exemple la plus marquée de javanais serait ainsi le dialecte malais de Sri Lanka parlé à Kirinda dans le sud-est au-delà de Hambantota : on comprend par des documents historiques d’époque que ses locuteurs sont effectivement des descendants de déportés indonésiens du 18 e et qu’ils se sont installés là par concession de terres au tournant du 18 e et du 19 e . L’existence de différentes formes dialectales peut bien entendu être dû à un processus de dispersion des micro-communautés de par l’île, mais aussi simplement au fait que différentes communautés ont pu quelque peu préserver des spécificités de leurs langues sources respectives. Ces deux processus – dispersion géographique et préservation de traits d’origine – seront probablement complémentaires, ce à quoi il faudra sûrement ajouter des processus d’usure ou de déperdition et en conséquence d’éventuels processus de compensation (par emprunt aux langues majoritaires ou par recours au malais standard).
Les différents dialectes du malais de Sri Lanka n’ont donc pas une langue source unique.
On a ici posé que deux grandes tendances se manifestent au fil de cette évolution permanente du malais de Sri Lanka : une tendance continue vers l’intégration croissante de structures et caractéristiques des langues environnantes dominantes, le singhalais et le tamoul, du pays d’accueil, Sri Lanka ; et une tendance, dans les couches éduquées et motivées pour cela, à restandardiser le malais de Sri Lanka sur le modèle du malais/indonésien officiel dans l’archipel indo-malais.
Concernant l’impact du singhalais et du tamoul, on notera qu’il se manifeste avant tout dans la syntaxe – avec pour conséquence un chamboulement radical de l’ordre des mots dans la phrase quand on compare le malais/indonésien originel à l’actuel malais de Sri Lanka : l’ordre Sujet-Verbe-Objet propre au malais/indonésien devient facilement, mais pas strictement, Sujet-Objet-Verbe conformément au modèle tamoul-singhalais ; en conséquence les prépositions deviennent des postpositions à la suite de suffixes constituant eux-mêmes une innovation…
Ces caractéristiques, originellement étrangères au malais/ indonésien, ont infusé dans le malais de Sri Lanka par contact permanent avec le tamoul et le singhalais, et ce d’autant plus du fait de l’isolement du malais de Sri Lanka du monde malais/indonésien. Sri Lanka s’est défini comme une aire de contact où les langues se modèlent réciproquement, avec à n’en pas douter une influence majeure des langues dominantes, à commencer par le tamoul.
Ces caractéristiques sont communes au singhalais comme au tamoul, et sont clairement d’origine tamoule (ou encore : dravidienne), ayant contribué à la formation historique du singhalais à partir d’un substrat indo-aryen (non dravidien).
Il y a tout lieu de penser que c’est avant tout par le tamoul que ces caractéristiques auront imprégné le malais de Sri Lanka : car même si le singhalais est la langue majoritaire du pays, Sri Lanka, et aussi des régions de l’île dans lesquelles vivent et ont vécu les Malais de Sri Lanka, le tamoul partout à Sri Lanka est la langue des Musulmans (non malais…) appelés les ‘Moors’ (terme remontant au nom des Maures dans la langue des Portugais, premiers colons, qui plus est de l’époque de la Reconquista). Mais surtout, partout à Sri Lanka le tamoul est pour les Musulmans la langue de l’éducation religieuse dans les mosquées, avec en conséquence la production permanente d’une énorme littérature religieuse en tamoul…
L’une des particularités essentielles du malais de Sri Lanka est que, s’il est langue maternelle, ses locuteurs ne peuvent vivre qu’en étant bilingues voire multilingues : ils ont le tamoul en second pour et par l’éducation religieuse ; le singhalais, souvent en second ex-aequo parce que les Malais de Sri Lanka vivent et travaillent généralement en milieu singhalais ; et facilement l’anglais en sus, car c’est la langue d’un certain niveau d’éducation, mais aussi la langue des colonisateurs (les Malais ayant travaillé pour beaucoup d’entre eux dans la police, l’armée, etc.) et enfin une langue de communication inter-communautaire – et internationale. Il faudrait en outre mentionner encore l’arabe, du fait de l’éducation musulmane des Malais de Sri Lanka.
Face à ce phénomène continu de diffusion des tournures dravidiennes dans l’aire de contact sri-lankaise, on constate à l’heure actuelle combien le malais de Sri Lanka, dans l’ensemble de ses formes dialectales, diffère maintenant du malais/indonésien. En a-t-il toujours été ainsi ? Probablement pas, pas autant ou pas de la même manière. Précocement ? Peut-être. Peut-être pour les Malais de Sri Lanka originaires d’Indonésie, déportés au 18 e siècle par les Néerlandais. Peut-être beaucoup moins, voire fort peu, pour les Malais de Sri Lanka originaires de Malaisie, recrutés par les Anglais au 19 e siècle pour le Ceylon Rifle Regiment . En effet il est dit que ces derniers étaient longtemps restés en contact avec leurs congénères de la Malaisie elle aussi anglaise.
La difficulté de savoir ce qu’il en est de son évolution est due notamment au fait que le malais de Sri Lanka ne s’écrit guère. Au 19 e siècle, lorsque parut à Sri Lanka le premier journal malais Alamat Lankapuri en 1869, il se transcrivait en caractères jawi dits aussi gundul , écriture arabe. Mais surtout, la langue utilisée par cette presse est proche du malais de Malaisie. Ceci peut se comprendre par le fait que ceux qui rédigeaient ces journaux étaient eux-mêmes des Malais issus du recrutement en Malaisie anglaise du même 19 e siècle, et qu’ils auraient jusqu’alors conservé une langue standard – et dans ce cas ils auraient peut-être été difficilement compris, par leur presse et par leur parler, par les ‘Malais’ javanais descendant des déportés des Néerlandais d’Indonésie au 18 e siècle. Soit, deuxième possibilité qui peut cependant être concomitante, parce que les rédacteurs de cette presse nouvelle auraient opté pour un malais standard en quelque sorte international, quelque soit l’état de leur(s) dialecte(s). D’une manière ou d’une autre, il apparaît que les Malais du Régiment malais à Ceylan se rendaient de temps à autre pour raisons professionnelles en Malaisie britannique ou à Singapour. Cette opportunité se sera rapidement tarie après le démantèlement du régiment malais en 1873.
Converser en malais de Sri Lanka
Il n’y a pas de forme standard du malais de Sri Lanka. Au contraire il y a de nombreuses formes dialectales, qui en outre sont en permanence l’objet de variations – elles évoluent sans cesse.
Pour cette raison nous trouverons dans ce livre deux aspects du malais de Sri Lanka, deux dialectes différents tels que parlés par deux locuteurs précis – ce qu’en linguistique on appellerait deux idiolectes.
Un de ces locuteurs est originaire de Slave Island à Colombo : son parler a été recueilli en 1982-1983 quand il avait vingt ans juste passés, récemment arrivé en France, et qui résidait à Paris, avec néanmoins cinq autres membres de sa famille parlant la même forme de malais – un frère cadet, une sœur cadette, leur mère, leur oncle maternel et la jeune épouse de ce dernier. Le père était resté à Sri Lanka où il travaillait dans le commerce du textile. Il est évident que la forme de malais de cette famille accuse des traces d’usure, de déperdition, mais il servait toujours de langue de communication familiale, certes à parité avec l’anglais des classes très moyennes du Sri Lanka d’alors. C’était à tout le moins une langue secrète. Tous connaissaient en outre couramment le singhalais, langue majoritaire de leur région d’origine ; la mère et l’oncle connaissaient en outre le tamoul, langue de l’enseignement musulman.
L’autre locuteur, interviewé en 2003, habitait les hauteurs de la ville de Kandy et se disait descendant des Malais de Malaisie, donc ceux du 19 e siècle. Dans la soixantaine, il vivait en fait les derniers mois de sa vie. Veuf depuis plusieurs années, il n’avait plus guère l’occasion de parler malais – ses enfants l’ignoraient. Il avait un haut niveau d’éducation (ingénieur, qui plus est porté sur les lettres) même s’il vivait chichement, et il maîtrisait couramment l’anglais, le singhalais et le tamoul. Son objet de fierté était qu’il parlait et lisait suffisamment couramment le malais/indonésien. Il s’était rendu plusieurs fois dans la péninsule malaise d’où ses ancêtres étaient originaires et y gardait des contacts, y compris en haut lieu, à défaut de contacts familiaux cependant. On sent dans son parler un effort pour "retourner" à des formes de malais standard – mais en même temps il se laissait facilement aller à parler avec moi le malais de sa mère : il le disait ouvertement et exultait en discutant de cuisine…
Il importe de rappeler que la forme de malais parlée par chacun de ces locuteurs pris indépendamment n’est donc nullement représentative de ce que l’on appelle, par un raccourci peut-être abusif, le malais de Sri Lanka – en fait une multitude de dialectes. Il importe aussi de dire d’emblée, et franchement, que la forme de malais parlée par chacun de ces locuteurs n’est même pas à considérer comme représentative de sa région ou de son district. Ce n’en est pas moins une langue communautaire, mais qui s’est surement vite retrouvée limitée à une famille. On comprendra facilement qu’à Kandy aussi bien qu’à Slave Island à Colombo se trouvent maintenant des familles malaises qui sont originaires de divers autres coins du pays si l’on compare avec la situation sûrement plus homogène territorialement parlant, du début du 20 e siècle… Une exception serait peut-être le malais de Kirinda dans le sud-est, très marqué semble-t-il par le javanais du 18 e siècle.
Le malais de chacun des deux locuteurs ici considérés, c’est le malais d’une micro-communauté, au moins familiale. A ce titre, il est bien réel – même s’il aura déjà ou prochainement disparu – ou évolué encore.
On retiendra donc les deux types d’évolution qu’exemplifient ces deux idiolectes . D’un côté (Slave Island) une déperdition jusqu’à l’usure – avec disparition malheureusement à craindre de cette forme dialectale de malais de Sri Lanka. De l’autre côté (Kandy) un réajustement sur une forme de malais standard, de Malaisie dans ce cas, avec un risque aussi accru de disparition de cette autre forme dialectale de malais de Sri Lanka. Car non seulement le malais de Sri Lanka est hautement diversifié en de nombreuses formes dialectales sans qu’il y ait une forme moyenne sri-lankaise se posant comme, sinon forme standard, à tout le moins forme de référence possible ; mais en outre toutes ces formes dialectales seraient menacées de disparition, soit par extinction pure et simple, soit par effacement sous l’attrait nostalgique d’une forme prestigieuse n’étant autre que le malais/indonésien officiel – et moderne… Le corollaire du premier cas de figure est l’intégration linguistique totale des membres concernés de la communauté malaise sri-lankaise dans la communauté majoritaire, essentiellement singhalaise. L’enjeu du deuxième cas est une réaction à cet effacement progressif et rapide de l’identité communautaire historique des Malais de Sri Lanka, au risque de perdre justement leur caractère linguistique proprement sri-lankais…
Chacun de ces deux locuteurs parle un idolecte que l’on sent grandement mouvant vu le nombre fréquent d’occurrences de doublets (deux formes distinctes pour un même usage). Celui de Slave Island, qui ne connait pas du tout le malais standard émet des phrases nettement marquées par la structure spécifique et commune des langues sri-lankaises, le tamoul et le singhalais. Mais il émet aussi parfois en lieu et place des précédentes, souvent en se reprenant dans un sens ou dans l’autre, des tournures typiquement malaises qui sont restées comme enfouies, mais toujours présentes dans sa mémoire linguistique. Ses reprises en doublet peuvent avoir lieu dans un sens ou dans l’autre. Le locuteur de Kandy se reprend aussi de même dans un sens ou l’autre, oscillant quant à lui entre le recours à un malais plutôt standard et le retour à un malais spontané vraiment très sri-lankais…
Nous ne prétendrons donc pas à la suprématie d’une quelconque forme de malais sri-lankais – ni aucun de ces deux dialectes / idiolectes ici présentés, ni aucun autre. Il faudrait plutôt, et cela serait urgent, répertorier toutes les formes possibles d’idiolectes afin de pouvoir faire une synthèse linguistique historique – et surtout de travailler sur les processus d’évolution des parlers quelle qu’en puisse être l’issue.
Notre choix ici est de donner à écouter deux locuteurs – au-delà de toute prétention illusoire à une quelconque représentativité.
Dans les exemples de conversations nous séparerons donc chacun de ces deux locuteurs. Dans la discussion sur la grammaire malaise de Sri Lanka, les différents points grammaticaux et autres seront discutés conjointement sur les deux dialectes, voire comparativement.
La prononciation et la lecture du malais de Sri Lanka
Suivent quelques remarques sur la prononciation et la transcirption du malais de Sri Lanka.

1. Transcription : le malais de Sri Lanka ne s’écrit pas – ou plus vraiment. Au 19 e siècle, lorsque parut le premier journal malais, Alamat Lankapuri , il se transcrivait en caractères jawi ou gundul dérivés de l’écriture arabe. Au 20 e siècle, l’Indonésie et la Malaisie ont adopté l’alphabet latin d’une manière simple et efficace. Cependant il n’existe plus de publications en malais à Sri Lanka. Il est donc au besoin transcrit en caractères latins et d’une manière phonétique. Suivent quelques consignes de lecture.
Ainsi chaque lettre se prononce. Le e se lit « é » ; le u se lit « ou » ; le ə se lit « e » et peut être omis comme le « e muet » du français. Le g se prononce uniformément « gu- » (comme dans « gorgone » ou dans « gui ») ; le z est absent au profit du seul s qui se prononce toujours « -ss- » (comme dans « suissesse »).
Les lettres c , q , x et z sont absentes de ces transcriptions.
Par contre le č signale le « tch » (comme dans « Tchad » ou « tchèque ») tandis que le š transcrit le « ch » (comme dans « chat » ou « chèque »). Cependant ce son š n’est pas vraiment distinct de s , l’un pouvant indifféremment se substituer à l’autre. Le j ne se prononce pas « j » (comme dans « journal » ou « Georges ») mais bien « dj » (comme dans « jean » ou « jazz »). Le ṭ , le ḍ et le ṛ rendent des sons rétroflexes qui sont finalement de peu d’importance en malais de Sri Lanka, au contraire de ce qu’il en est en tamoul et en singhalais.
Parmi les consonnes nasales, au n s’ajouteront les consonnes suivantes (rendues par un jeu de deux lettres) : - ng (comme dans « parking ») ; gn - (comme dans « montagne » ou « gnangnan ») ; et plus ou moins le ny - du malais/indonésien qui ici est généralement remplacé par le gn - précédant. Exceptionnellement, ces trois consonnes seront ici transcrites par un jeu de deux lettres latines chacune.
Enfin le k en fin de mot tend souvent à rejoindre le coup de glotte comme en malais/indonésien standard.

2. Voyelles brèves : elles sont au nombre de cinq ( a , e , i , o , u ), voire six avec le schwa ə ou « e muet ».

3. Voyelles longues : elles sont au nombre de cinq elles aussi ( ā , ē , ī , ō , ū ). Le schwa ə qui est déjà plus bref qu’une brève normale voire inexistant, ne peut donc avoir de contrepartie longue.
On se rappellera que la distinction entre voyelle brève et voyelle longue n’est pas ici linguistiquement pertinente, ce qui suggère que l’on peut ne pas tenir vraiment compte de la longueur vocalique.

4. Consonnes : elles se montent à vingt soit b, d, f, g, j, k, l, m, n, p, r, s, t, v, y auxquelles s’ajoutent č et š et enfin - ng , gn - et plus ou moins ny - . On se rappellera que g , j , et s se liront respectivement et exclusivement « gu- », « dj- », et « -ss- ». Le h de l’arabe et du malais/indonésien a disparu en malais de Sri Lanka.

5. Consonnes géminées (ou longues) : les consonnes qui peuvent se dédoubler et marquer une tension plus prolongée sont bb, čč, ff, gg, jj, kk, ll, mm, nn pp, rr, ss, tt .

6. Terminaisons : un mot peut se terminer par une voyelle ou bien par une consonne mais il n’existe pas de terminaisons spécifiques déterminant des catégories de mots.
On notera toutefois une tendance en malais de Sri Lanka à accentuer la nasalisation de fin de mot. Ainsi le son - ng (comme dans « parking ») se rencontre certes assez souvent en malais/indonésien, mais il est l’objet d’un surusage en malais de Sri Lanka.
Voici quelques exemples – pour lesquels le mot en malais de Sri Lanka est suivi entre parenthèses du terme de référence en malais/indonésien dont il a dérivé.
On notera d’abord un certain nombre de mots se terminant par -ng dans le modèle originel en malais/indonésien : gōreng (goreng) frire, frit ; kambing (kambing) chèvre ; kūping (kuping) oreilles ; ōmong (omong) parler, discuter ; ōrang (orang) homme, personne ; pīsang (pisang) banane .
On notera maintenant dans les exemples suivants le surusage de la nasale finale en - ng en malais de Sri Lanka : ānging (angin) vent ; āyang (ayam) poulet ; bāwung (bangun) se lever ; būlang (bulan) lune, mois ; dālang (dalam) intérieur, dans ; dinging ou dingin (dingin) froid ; duppang (depan) avant, devant ; ikkang (ikan) poisson ; kāpang (kapan) quand ; kubbong (kebun) jardin, plantation ; mālang (malam) nuit, soir ; pāpang (papan) planche …

7. Consonnes rétroflexes : les consonnes rétroflexes sont absentes en malais standard, mais nombreuses en tamoul et aussi en singhalais. Dans ces deux dernières langues elles sont distinctives, c’est-à-dire que le rempacement d’un ṭ rétroflexe par un t en quelque sorte ordinaire, non rétroflexe, pourra entraîner un changement total de signification du mot. On notera que le ḍ rétroflexe sera facilement assimilé à un ṛ rétroflexe dans le dialecte dit ici de Slave Island.

8. Accent tonique : en malais de Sri Lanka l’accent tonique porte nettement sur la première syllabe du mot. Et c’est de ce fait que la première syllabe du mot est généralement allongée, de par son accentuation. Il n’y a aucune influence du tamoul ou du singhalais à ce niveau.
Sur la morphologie du malais de Sri Lanka
PRÉLIMINAIRES
Le malais de Sri Lanka est une langue à déclinaison, à suffixes et à postpositions. Il n’y a pas de conjugaison : la personne s’exprime par un pronom personnel antéposé au verbe, et le temps par un marqueur lui aussi préposé.
CATÉGORIES DE MOTS
Dans la phrase on identifiera des noms, un verbe, et au besoin des adjectifs et des adverbes. Peuvent encore intervenir un article indéfini, ou bien démonstratif, ou encore possessif. On y rencontrera aussi certains coordonnants et mots de laison, voire des marqueurs d’emphase.
VERBE, NOM, ADJECTIF…
Une des particularités du malais de Sri Lanka est le chevauchement fréquent entre les catégories du nom, du verbe et de l’adjectif notamment. À la différence du malais standard, mais aussi du tamoul et du singhalais, il n’y a souvent plus en malais de Sri Lanka de morphologie spécifique pour chacune de ces catégories. Un même mot pourra être l’un ou l’autre ou l’autre encore. Ce sera cependant le contexte de la phrase qui en décidera et permettra à l’interlocuteur d’identifier la catégorie.
Exemples de mots hybrides :
bantu aide, aider
binnar vérité, vrai
čape fatigue, fatigué
gōreng frire, fit
jālang rue, aller à pied
kōčak plaisanter, plaisanterie
koruban sacrifice, sacrifier
libbi reste, restant
liwat trop, plus que, augmenter
malas fainéant, fainéanter
māra colère, se mettre en colère
māsak cuisiner, cuire, cuit
gnāgni chanter, chanson
pānas chaud, chaleur
pūkul sonner, heure
šākit maladie, malade
tūmis assaisonner, assaisonnement
ORDRE DES MOTS DANS LA PHRASE
La phrase en malais standard est du type ‘Sujet-Verbe-Objet’ (SVO) – comme en français ou en anglais. Ceci a pour corollaires que le complément du nom suit le nom déterminé et que les noms peuvent être affublés de prépositions.
Au contraire, dans les autres langues, et langues dominantes, de Sri Lanka auquel le malais de Sri Lanka est confronté, c’est-à-dire le tamoul et le singhalais, la phrase est de type ‘Sujet-Objet-Verbe’ (SOV), avec un complément du nom précédant le nom déterminé, ces deux derniers étant reliés par un suffixe. En outre au lieu de prépositions on a affaire à des postpositions.
Par fait de contact et de diffusion au sein de la même aire linguistique, il n’est pas surprenant de constater qu’en malais de Sri Lanka, d’une manière très générale (mais cependant pas absolue) le complément de nom précède le nom déterminé – le lien du nom déterminant au nom déterminé se faisant justement par un suffixe.
Mais la règle n’est donc pas absolue : le modèle malais standard est parfois reproduit (par héritage ou par remodélisation) plutôt pour des tournures qui semblent figées. Ainsi on rencontre indifféremment chez un même locuteur pinggir laut ou laut pinggir bord de la mer (symptomatiquement sans le suffixe de liaison -pe !) et, conformément au modèle malais standard, sans conjonction.
D’une manière cette fois-ci absolue, le malais de Sri Lanka recourt à des postpositions (comme le tamoul et le singhalais) et non plus à des prépositions comme en malais standard.
D’une façon en apparence contradictoire on peut ainsi avoir – et ceci chez un même locuteur (Slave Island) : laut-pinggir-na et pinggir-laut-na au bord de la mer . La deuxième construction apparait aberrante car elle appose une postposition (propre au malais de Sri Lanka, au tamoul et au singhalais) sur un modèle déterminé-déterminant (propre au malais/indonésien standard).
On a ici un cas très avancé d’hybridation syntaxique.
Cependant ceci peut se comprendre si l’on prend pinggir laut ou laut pinggir comme des formes figées. De même on trouvera kača-mata ("verre d’œil" = lunettes ) à la manière malaise aussi bien que mata-kača à la manière sri-lankaise.
Il en est de même encore avec l’adjectif, lequel est postposé à la mode malaise et devient parfois, et imprévisiblement, préposé chez un même locuteur, sur le modèle tamoul ou singhalais récurrent : bāwan mēra ou mēra bāwan oignon rouge , et aussi lādā puti ou puti lādā poivre blanc .
PRÉFIXES, SUFFIXES ET POSTPOSITIONS
Préfixes ou prépositions ? Suffixes ou postpositions ? La question ne sera pas tranchée dans le cas du malais de Sri Lanka. On pourra considérer un préfixe verbal comme une préposition, ou un suffixe nominal comme une postposition.
Quoi qu’il en soit on aura généralement affaire à des préfixes (ou prépositions) pour le verbe, et à des suffixes et/ou postpositions (en sus d’un suffixe) pour le nom.
MORPHOLOGIE SPÉCIFIQUE DU MOT
Si l’on compare avec le malais/indonésien, les mots du malais de Sri Lanka ont souvent subi quelques transformations dont les principales portent sur :
– les voyelles : elles sont longues ou brèves, mais de manière non distinctive, c’est-à-dire indifférente.
– la terminaison en -ng est plus généralisée.
– la gémination de certaines consonnes à la manière tamoule est fréquente, sans toutefois être distinctive.
Le nom malais de Sri Lanka ne présente pas de particularités quant à la morphologie. Il est généralement plurisyllabique, souvent disyllabique. Il peut se terminer aussi bien par une consonne que par une voyelle. Tout au plus remarque-t-on une certaine fréquence des terminaisons nasales, notamment en -ng . Exemples : dumman fièvre , idopan existence , kəblajāran éducation , tāwon année , uttupon mais , dingin froid , kəmāring, kumārin demain , main jouer , miskin pauvre , anging vent , anjing chien , sakking parce que , kəring séché , dāging viande , āyang poulet , ikkang poisson , j ālang rue , l ōtong étage , ōmong parler, discuter , pōtong couper , ōrang homme .
Indifféremment, ou dialectalement, ou trouvera : ānak pompang et ānak prompan fille , bāwan et bāwang oignon , gāram et gārang sel .
On ne s’attardera pas ici sur la comparaison avec le malais/indonésien standard (ces formes sont autant que possible données pour chaque mot dans le lexique où on les y consultera à loisir). On constatera cependant que les formes en malais de Sri Lanka sont simplifiées, plus souples.
On notera encore un usage assez récurrent du e muet (lequel sera ici noté ə ) : comme en français il peut quasi-indifféremment être prononcé ou non. Exemple : bəlākang ou bien blākang après, derrière . Cependant on a uniquement kərring sec, séché .

Le nom n’accuse aucun genre en malais de Sri Lanka : ni masculin, ni féminin, ni neutre non plus ; ni animé/inanimé comme en singhalais.
Le pluriel est signifié par un seul et même marqueur, le suffixe - pada , qui vaut pour le s en français.
Nous avons vu qu’un même mot peut, en malais de Sri Lanka, être tantôt nom, tantôt verbe, et tantôt adjectif. Ce qui distinguera la fonction du mot malais sera moins sa position relative dans la phrase (elle-même très souple et interchangeable) que les suffixes voire circonfixes : certains de ces affixes sont propres au nom, d’autres particuliers au verbe.
Ainsi le malais de Sri Lanka est-il une langue à déclinaison. Et ce sont les suffixes de cas qui signifieront la fonction nominale du mot – ainsi que, à l’occasion, l’article indéfini ou démonstratif…

On retiendra donc que le malais de Sri Lanka est une langue à suffixes, à déclinaison et à conjugaison.
Les suffixes nominaux déterminent : (1) le cas ; (2) le nombre (singulier / pluriel)
Comme nombre de langues à suffixes, l’ordre préférentiel des mots dans la phrase est : ‘Sujet-Objet-Verbe’ .
LES NOMS DE PERSONNES
Les noms malais sont essentiellement musulmans. Mais un certain nombre se distinguent des noms des Moors , musulmans non malais majoritaires : Sourjah, Burah, Lye, Saldin, Dole, Doll, Kitchilan, Ahamath, Amath, Usoof, Baba, Babanoor, Akbar, Bangsa, Jayah, Bawa…
Parmi les Malais de Sri Lanka les noms propres de personne peuvent être précédés d’un composant honorifique tel que tuan, mas ou mās, tunku, inče, baba pour les hommes, et gnei ou nona pour les femmes. D’autre part une tendance moderne consiste à recourir à des surnoms anglicisés : Tony, Samy, Harry, Dolly, Susie…


Malay Military Mosque, Java Lane, Colombo
LA GRAMMAIRE DU NOM
LE NOM
Le malais de Sri Lanka est une langue qui présente des cas, comme le latin, l’allemand, comme le tamoul surtout, le singhalais, mais au contraire du français et au contraire aussi du malais/indonésien. Le cas est suffixé au nom ou sinon au pronom.
De fait le nom peut se voir adjoindre des suffixes spécifiques pour exprimer l’indéfini, le pluriel, et les cas de la déclinaison autres que le cas direct. Le genre n’est pas indiqué.
L’indéfini est exprimé par l’article attu placé avant ou après le nom en malais de Sri Lanka. Il peut parfois être entendu comme un suffixe. Le défini n’est pas marqué.
Le pluriel est marqué par un suffixe spécifique -pada .
Les cas de la déclinaison sont au nombre de cinq au maximum : l’accusatif, le génitif, le locatif, le datif, l’ablatif/instrumental. Quand en malais de Sri Lanka un suffixe de déclinaison porte sur un mot, cela confirme que le mot, aussi hybride soit-il (tantôt nom, tantôt verbe, tantôt adjectif), fera ici fonction de nom.
LA DÉCLINAISON LES MARQUEURS DE CAS
Le nom malais de Sri Lanka présente un système de déclinaison à 6 cas : un cas direct (nominatif) et 5 cas construits par suffixation à partir de ce cas direct.
LE NOMINATIF (CAS SUJET)
Le nominatif n’est déterminé par aucun marqueur en particulier : le cas sujet coïncide donc avec le cas zéro.
L’ACCUSATIF (CAS OBJET)
1. Selon le locuteur de Slave Island l’accusatif s’exprime par le cas zéro ou bien dans une certaine mesure par le suffixe du cas datif -na (cf. le cas datif).

1.a. cas zéro :
Avec le cas zéro, c’est généralement la position respective du sujet et de l’objet (SVO ou SOV) qui détermine la fonction. De toute façon le sujet S précède toujours l’objet O et l’on ne trouvera jamais l’objet O devant le sujet S.

1.a.1. SVO (modèle malais/indonésien) :
Il s’agit du modèle de référence en malais/indonésien, qui subsiste plus ou moins en malais de Sri Lanka. Il est encore largement récurrent, même s’il est régulièrement battu en brêche par le modèle sri-lankais SOV.
Exemples : (Slave Island)
sē mākang nāsi
Je mange du riz
ikan arə gnāgni činggla gnāgni-pada.
Nous chantons des chansons singhalaises.

1.a.2. SOV (modèle tamoul/singhalais) : Exemples : (Slave Island)
lū tē arə mīnung.
Tu bois du thé.
deppe kāka ruma attu dāpat-le.
Son frère a trouvé une maison.
sē gīgi gōsok-le.
Je me suis brossé les dents.
dē deppe tummang-pada-na dusta arə bīlang.
Il dit des mensonges à ses amis.
dē deppe līda gīgit-le.
Il s’est mordu la langue. dē ōbat ambel.
Il prend des médicaments.
sē seppe tummang kutumung-le.
J’ai rencontré mon ami.

1.b. datif à valeur accusative :
Dans ce cas, plus limité, l’accusatif est marqué par le suffixe du datif -na . L’objet concerné peut être animé aussi bien qu’inanimé. Le complément d’objet direct exprimé comme un objet indirect est fréquent en espagnol (où l’on "voit à quelqu’un").
Exemples : (Slave Island)
sē sūka gula-na.
J’aime le sucre.
lū sūka si sedang ?
M’aimes-tu ?
sē kutumung-le jālang-ka Kumar -na .
J’ai rencontré Kumar dans la rue.
lū dedang tāwu si ?
Est-ce que tu le connais ?

2. Chez le locuteur de Kandy l’accusatif s’exprime par l’usage plus systématique d’un marqueur spécifique -nya. Celui-ci se prononce
-nya voire souvent -gna . La forme -nya est celle du malais/indonésien de même valeur, tandis que la forme -gna est celle remodelée par le malais de Sri Lanka dans la variante Kandy. On peut se demander si le -na à valeur accusative de la variante Slave Island n’est pas elle aussi issue de -nya : ainsi le -na accusatif en serait venu à se confondre au -na datif qui, lui, semble issu de -nang …
Le suffixe accusatif -nya/-gna s’applique au nom commun comme au nom propre, au singulier comme au pluriel, et de la même manière au pronom.

2.a. Nom propre :
Exemples : (Kandy)
Dutch orang-pada indonēšya-nya pēgang ambel.
Les Néerlandais ont capturé l’Indonésie.
sēlōng-nya mə-pēgang-nang…
pour capturer Ceylan…
Dutch -pada dərampe pərāngan-pada-nang mlāyo-pada-nya dərampē rejimen-pada-nang ne-kumpul ambel.
Les Néerlandais pour leurs guerres ont recruté les Malais pour leurs régiments.

2.b. Nom commun :
Exemples : (Kandy)
pərtāma pərtāma brās tuppung-gna klāpa santang-ka arə rāmas.
Tout d’abord vous pétrissez la farine de riz dans du lait de coco.
purut-gna-le tiyenteng-gna-le kičil kičil-dang arə īris.
Vous découpez les intestins et les poumons en petits morceaux.
uttu-le purut-gna atti kingnyang.
Cela satisfera aussi l’estomac.

2.c. Nom commun pluriel :
Exemples : (Kandy)
inni skalyan kəbatuan-pada-nya as ambel trima duppang-nang nə-pergi pərgāda-pada.
Ils ont obtenu toutes ces facilités et ont été un groupe qui est allé de l’avant.
dāging tundu-pada-gna inni kwali-ka as tārō…
Ayant placé les morceaux de viande dans ce pot en terre…
abis pinggir-pada-gna jari diri arə jippit.
Pour finir vous pressez les bords avec le doigt.

2.d. Pronom neutre :
Exemples : (Kandy)
čabe kəring attu-nya bumbul-pada attu-dang as giling…
Ayant moulu le piment séché avec les épices…
inni-gna attu sublā-ka arə simpan.
Vous gardez cela de côté.
ittu-gna pərtāma attu kwali-ka as tārō…
Ayant mis d’abord tout cela dans un pot en terre…
inni-pada-gna attu tači-ka minyak asə tūwang arə goreng.
Une fois versé de l’huile dans une poêle vous faites frire tout cela.

2.e. Pronom personnel :
Exemples : (Kandy)
inni-nang kətāma dərang-nya čānda āda si ?
Les avez-vous rencontrés avant cela ?
tuwan-nya məsətə čanda.
C’est vous que je veux rencontrer.

2.f. Pronom Interrogatif :

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