Parlons slovaque
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Description

La Slovaquie est membre de l'Union européenne depuis le 1er mai 2004. Jusqu'en 1993, ce petit pays faisait partie de la Tchécoslovaquie. Cet ouvrage propose aux lecteurs de tous horizons une initiation à cette langue ainsi qu'à la civilisation et culture originales de ce pays qui appartient à l'Union européenne.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 décembre 2009
Nombre de lectures 26
EAN13 9782296243712
Langue Français
Poids de l'ouvrage 1 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

PARLONS
SLOVAQUE
Cet ouvrage a été évalué pour publication par les Professeurs

Patrice Pognan de l’institut National des Langues et Civilisations orientales (INALCO), Paris ;

Nicolas Toumadre de l’Université de Provence, Aix-en-Provence.


© L’Harmattan, 2009
5-7, rue de l’École polytechnique ; 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-10619-2
EAN : 9782296106192

Fabrication numérique : Socprest, 2012
Ouvrage numérisé avec le soutien du Centre National du Livre
Etienne BOISSERIE, Diana JAMBOROVÁ
et Vlasta K Ř E Č KOVÁ


PARLONS
SLOVAQUE


Une langue slave
Parlons…
Collection dirigée par Michel Malherbe

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Parlons gallo, Nathalie TREHEL-TAS, 2007.
R EMERCIEMENTS
Ce livre n’a pu voir le jour que grâce à la collaboration de tous les enseignants de la section slovaque de l’Inalco. Nous sommes très reconnaissants à Patrice Pognan, professeur de tchèque et responsable de la section tchèque à l’Inalco pour son soutien et ses encouragements ainsi que pour ses conseils scientifiques.
Un grand merci à Nicolas Tournadre et Patrice Pognan qui ont bien voulu relire le manuscrit et y apporter des corrections, des commentaires et des suggestions.
Nous souhaitons également exprimer notre gratitude à Michel Malherbe et Antoine Bienvenu pour nous avoir aidés à finaliser ce projet, pour leurs conseils et leur soutien.
Merci enfin à tous ceux qui nous ont encouragés dans cette belle entreprise.

Etienne Boisserie, Diana Jamborová et Vlasta Křečková
A VANT PROPOS
Parlons slovaque propose aux lecteurs de tous horizons une initiation à cette langue européenne, ainsi qu’à la civilisation et culture originales de ce pays.
La première partie de l’ouvrage, L’histoire des Slovaques , élaborée par Etienne Boisserie , maître de conférences à l’Inalco, spécialiste de l’histoire des pays de l’Europe centrale et notamment de la Slovaquie et de la République tchèque, propose un aperçu historique assez complet et riche afin de mieux comprendre l’héritage historique et culturel des Slovaques ainsi que la situation politique et les enjeux actuels dans leur pays.
La seconde partie du livre, La langue slovaque , élaborée par Diana Jamborová , maître de conférences à l’Inalco, où elle enseigne la langue et la grammaire slovaques, propose une présentation assez complète de la grammaire slovaque avec de nombreux exemples qui illustrent les différents faits de la langue.
Dans la troisième partie de l’ouvrage, Communication interculturelle entre Slovaques et Français , Vlasta K ř e č ková, maître de conférences à l’Université Matej Bel de Banská Bystrica où elle enseigne la linguistique française et ancienne lectrice de slovaque à l’Inalco, présente les thèmes de conversation de la vie quotidienne en attirant l’attention sur les spécificités des cultures slovaque et française, avec l’objectif de rendre possible – à l’aide d’explications concernant des aspects culturels – une communication réussie entre les Slovaques et les Français.
Le lexique en fin d’ouvrage, également élaboré par Vlasta K ř e č ková , présente le vocabulaire courant qui, pour la partie français-slovaque, doit faciliter la communication de base, et pour la partie slovaque-français doit aider à comprendre un texte simple en slovaque contemporain.
L’histoire des Slovaques Etienne Boisserie
I NTRODUCTION
Les Slovaques se sont longtemps vus comme appartenant à une nation sans histoire, privée des instruments politiques de leur existence. En effet, en raison des conditions du développement historique des Slovaques, l’« histoire de la Slovaquie », entendue au sens strict, n’existe pour ainsi dire pas. Les structures du premier millénaire peuvent difficilement être « nationalisées », et les États slovaques n’ont existé que lors de très courtes périodes au XX e siècle (1939-1945 et depuis 1993). Le territoire de la Slovaquie a joué en revanche un rôle considérable à différentes périodes de son histoire et les populations y résidant ont pris une part active aux évolutions centre-européennes. Elles ont fait partie successivement de plusieurs grands ensembles étatiques. L’histoire de ce territoire et de ses habitants dont il sera question ici est donc l’histoire des Slovaques en tant qu’acteurs de ces périodes, dans des cadres étatiques larges, et le cadre territorial que nous décrirons est celui de la Slovaquie actuelle, étant entendu que ce n’est qu’au lendemain de la Première Guerre mondiale que l’on peut territorialiser la Slovaquie.
1. L E TERRITOIRE SLOVAQUE AVANT LA RUPTURE DE 1526
Les premières colonisations identifiées du territoire sont celles des Celtes (IV e siècle avant JC), puis des Germains et des Daces au Sud-Est. Par la suite, les Romains poussent en direction du Danube central. Vers le début de notre ère, le territoire actuel de la Slovaquie est l’objet de fréquents conflits entre Germains et Romains. Au I er siècle, les Romains progressent et renforcent leurs positions. Le Limes romanus longe le Danube. Des forteresses sont édifiées à Devín, Bratislava, Komárno, Rušovce. Les Romains repoussent les Germains jusqu’au milieu du IV e siècle où leur influence décline. S’ouvre alors une époque de grands mouvements migratoires et de transformations importantes du peuplement. À la fin du IV e siècle, les nomades Huns arrivent et dominent dans le bas Danube au cours du V e siècle. La défaite de 451 marque la fin de cette époque de domination. À partir de la deuxième moitié du V e siècle, les Slaves repoussent progressivement les Germains vers l’Ouest. Les tribus slaves s’unissent ponctuellement. C’est la période de l’Empire de Samo (623-658), situé au sud de la Moravie, au sud-ouest de la Slovaquie actuelle, de la Basse-Autriche et du nord-ouest de la Hongrie. La localisation précise de sa capitale (Vogatisburg) est inconnue, mais il est certain qu’il s’agissait d’une union assez solide qui permit de faire face aux Avares et de repousser les premières tentatives d’expansion de l’empire franc. Cet empire ne survécut pas à la mort de Samo. L’union des tribus se défit progressivement.
La seconde moitié du VII e siècle et le VIII e sont peu connus. Ce n’est que dans le premier tiers du IX e siècle que l’on retrouve des éléments de structures associant plusieurs tribus dont le siège est à Nitra {1} . Le prince Pribina la dirige. On parle de principauté de Pribina. Son centre politique reste le sud-ouest de la Slovaquie, mais elle va s’étendre vers l’Orava, le Turec, le Spiš, Gemer et Zemplín. C’est à Nitra qu’est construite la première église catholique de l’ouest de la Slovaquie en 828. Elle témoigne de l’extension du christianisme. À côté de la principauté de Pribina, dans la Moravie actuelle, la principauté de Moravie est dirigée par Mojmír. Autour de 833, les deux principautés s’unissent pour former la Grande Moravie (ou empire de Grande Moravie [Vel’ká Morava, Vel’komoravská ríša]).
Pribina descend vers le Sud, obtient un apanage en Pannonie et se convertit au christianisme. La Grande Moravie est une unité relativement étendue. Son histoire politique est dominée par les conflits avec les Francs qui considèrent cette région comme relevant de leur sphère d’influence. Sa capitale était vraisemblablement sur le territoire de l’actuelle Moravie (Mikulčice en Moravie orientale). Nitra en est une ville importante, siège de l’évêché et la résidence de l’héritier du trône, c’est le deuxième centre de l’Empire et il n’est pas exclu qu’elle ait gardé une certaine autonomie. Les deux principaux seigneurs de Grande Moravie sont Rastislav (846-870) et Svätopluk I er (871-894). Après la mort de Svätopluk, la Grande Moravie décline avant de s’effondrer autour de 907. Faute de sources, ce processus de disparition et l’absorption du territoire de la Slovaquie actuelle dans le royaume de Hongrie sont mal connus. L’hypothèse la plus vraisemblable reste l’installation progressive des Hongrois dans les parties habitées par les Slaves, avec une combinaison d’usage de la force et d’accords. Les différents éléments disponibles indiquent une symbiose entre les deux types de populations. Les Slovaques avec une production artisanale développée et les Hongrois avec des techniques et des outils agricoles plus élaborés. Les Hongrois auraient repris un type d’organisation territoriale préexistante et des chefs slaves se seraient mis au service des Árpád pour participer à la formation du royaume. Étienne (1000-1038) parvient à défendre puis à étendre son territoire. L’apanage de Nitra, qui comprend l’ensemble de la Slovaquie actuelle et une partie de l’actuelle Hongrie du Nord, est généralement administré par le futur souverain. Cette institution sera éliminée par le roi Kálmán (1095-1116). Il s’agissait sans doute de renforcer le pouvoir royal face à l’empire allemand. En 1241, le roi Béla IV est battu par les Tatars qui pénètrent dans le centre de la Hongrie. Les fortifications de Béla, souvent en bois, ne résistent pas. Béla IV en fait construire de nouvelles, en pierre, dont on trouve encore aujourd’hui de nombreuses ruines sur le territoire slovaque.
Cette invasion tatare et les guerres menées par les souverains hongrois modifient la structure de la population. Certaines parties de la région se peuplent. Si les Slaves constituent toujours la majorité de la population dans le nord de la Hongrie, la colonisation allemande se renforce après l’invasion tatare. Elle est encouragée par les souverains. Béla IV renouvelle les privilèges des villes qui les avaient perdus (Trnava, Zvolen, Banská Štiavnica, Kremnica) et octroie des privilèges à d’autres au cours de son règne (1235-1270). À la fin du XIII e siècle, 30 villes sont dotées de privilèges en Slovaquie. Elles deviennent des centres commerciaux et artisanaux. Assez rapidement, l’extraction de l’or puis l’autorisation d’exploiter les minerais (or, argent) se développent.
Au milieu du XIII e siècle, le roi Béla IV entre en conflit avec le souverain tchèque Otakar II. Le royaume est divisé en deux. La deuxième moitié du XIII e siècle est une période d’affaiblissement et de déstabilisation du royaume. La noblesse se renforce aux dépens du roi. Certaines familles nobles s’affirment : dans le comitat de Trenčín, par exemple, c’est la famille de Matús Čák qui domine et qui profite de la disparition des Árpád et du conflit pour la couronne entre Charles-Robert d’Anjou et le roi tchèque Václav III pour augmenter ses domaines. Lorsqu’en 1308, la noblesse choisit Charles-Robert d’Anjou, Matúš Čák s’y rallie, obtient la fonction d’intendant, se forge un patrimoine important, devient le seigneur de 12 comitats et de 30 châteaux, le véritable maître de la quasi-totalité du territoire de l’actuelle Slovaquie, le « Seigneur du Váh et des Tatras » [« Pan Váhu a Tatier »], et les territoires qu’il contrôle sont appelés « la terre de Matúš » [Matúšova zem]. Après sa mort en 1321, ses possessions s’effondrent.
Les XIV e et XV e siècles sont l’âge d’or du développement de la Hongrie. L’extraction d’or et d’argent est encouragée par les souverains et enrichit l’État. La production est de 2 500 kg/an dans la deuxième moitié du XIV e siècle. Grâce à des techniciens venus de Kutná Hora, Kremnica est le principal centre dès les années 1320. En très peu de temps, la ville devient le plus important centre minier de Hongrie. À la fin du siècle, la production de Kremnica représente entre 15 et 20 % de la production hongroise totale et abrite une fabrique de monnaie (1328). Dans la première moitié du XIV e siècle, l’argent est extrait entre Banská Štiavnica et Banská Bystrica, mais aussi à Pukanec et Smolník. La Hongrie produit alors environ 25 % de l’argent européen. La production atteint un sommet dans la première moitié du XV e siècle : Smolník extrait 180 tonnes de cuivre par an entre 1410 et 1439. La production de Kremnica en revanche décline lentement, mais reste importante (250 kilos d’or par an à la fin du XV e siècle). Il en va de même à Banská Štiavnica.
Certaines familles tirent profit de ces richesses. C’est le cas de la famille Thurzo qui va s’enrichir considérablement dans le commerce du cuivre. Elle possède plusieurs mines en Slovaquie et crée des liens commerciaux et même familiaux avec les Fugger d’Augsbourg. Pendant plus d’un siècle, elle restera le principal producteur mondial de cuivre. Entre 1494 et 1526, elle produit 2 550 tonnes de cuivre par an, et exporte vers l’Allemagne, le Portugal, la Pologne ou les Pays-Bas.
L’industrie minière et la production artisanale développent les villes. Bratislava, Trenčín, Košice, Bardejov, Prešov et les villes royales libres (Banská Bystrica, Banská Štiavnica et Kremnica) sont déjà les plus importantes. Les réformes royales entraînent un développement urbain. Košice en particulier en tire profit, qui obtient toute une série de chartes qui lui garantissent autant de privilèges, dont le droit de stockage. La ville devient rapidement le centre de la Slovaquie orientale, sur la route commerciale qui relie la Baltique à la mer Noire. Outre Košice, les villes du Spiš se développent. Au cours du XIV e siècle, plusieurs dizaines de communes obtiennent le statut de villes (même si elles sont souvent petites, parfois à peine de la taille d’un gros village). À la fin du XIV e siècle, 90 villes disposent de ce statut. Outre les villes minières, on trouve Žilina, Ružomberok, Bardejov, puis Stará Eubovňa, Modra, Skalica, Prievidza ou Senica. Ce développement s’accompagne d’un renforcement des infrastructures, en particulier de la « route tchèque » qui passe par Holič, Senica, Trnava, ou de la route qui passe par le Spiš (entre mer Noire et Baltique).
Cette évolution s’accompagne d’une modification de la population par colonisation. Elle est surtout allemande, contemporaine du flux transylvain. Ces Allemands, qui s’installent aussi en Bohême et en Pologne, joueront un rôle décisif dans le développement urbain et commercial et nivellent les différences régionales. Jusqu’alors, l’ouest de la Slovaquie est beaucoup plus développé. Avec leur arrivée, le centre connaît une croissance rapide (exploitation des ressources naturelles), tout comme l’Est (culture et commerce dans le Spiš). À la même époque, on note également l’arrivée des Valaques (bergers) qui vont peupler les régions de moyenne montagne encore inexploitées. Suite à ces implantations, on estime (le chiffrage est délicat, mais les approximations solides) que le territoire actuel de la Slovaquie est peuplé d’environ 400 à 450 000 habitants dans la deuxième moitié du XIV e siècle.
Au XIV e siècle, le développement n’est pas entravé par les guerres, les épidémies et les invasions. On assiste à une stabilisation puis à une croissance de la population. Les relations dans les villes changent : en témoigne le Privilegium pre Slavis (1381) par lequel les habitants allemands et slaves de Žilina obtiennent une représentation paritaire dans les organes municipaux.
Après l’installation des Allemands dans les villes, l’artisanat s’organise progressivement. Les premières corporations apparaissent. La première date de 1415, à Podolinec, elle concerne les cordonniers. Tout au long du siècle, les principales villes se dotent de corporations (plus nombreuses à Košice et à Prešov, mais aussi à Bratislava, Levoča, Bardejov). Les commerçants locaux ou étrangers jouent un rôle important par les marchés et foires agricoles (Košice, Trnava, Bratislava, Bardejov et Levoča). Au milieu du XV e siècle, la chute de Constantinople (1453) entraîne une diminution de l’importance du commerce entre la Baltique et la mer Noire. Les villes poursuivent toutefois leur développement sous Sigismond, et elles intègrent même les États (comme 4 e État, aux côtés des Prélats et Magnats et de la noblesse). Aucune loi ne peut donc plus être adoptée sans leur accord.
La mort de Louis d’Anjou (1382) a ouvert une nouvelle période d’anarchie et de lutte pour le trône. Sigismond de Luxembourg, fils de Charles IV, essaie de monter sur le trône. Il devra lutter plusieurs années pour asseoir son pouvoir. Malgré les difficultés, il organise une administration aux dépens des barons et prend toute une série de mesures destinées à favoriser le commerce dans le royaume et l’essor des villes. Pour financer des guerres coûteuses, il donne à son frère les terres de Matúš avec Bratislava et Nitra, ainsi que 13 villes du Spiš au roi de Pologne.
Le règne de Sigismond est marqué par la permanence de conflits aux confins du royaume : il ne parvient pas à endiguer la pression ottomane, il doit livrer un long combat pour la Bohême après la mort de son demi-frère Václav IV roi de Bohême (en 1419). Les hussites ne le reconnaissent pas, l’accusent d’avoir causé la mort de Jan Hus (juillet 1415, concile de Constance). Le conflit de Sigismond avec les hussites s’étend à la Hongrie. Trois ans après la fin des guerres hussites, Sigismond meurt (1437), ce qui ouvre une nouvelle période d’instabilité en Hongrie. Au cours de cette période intermédiaire qui oppose le roi de Pologne (Jagellon) à la veuve d’Albert, Elisabeth, qui défend les intérêts de son fils Louis le Posthume, né peu après la mort de son père, des figures émergent : Jan Jiskra de Brandys contrôle rapidement une grande partie du territoire. À la mort du Jagellon en 1444, la noblesse hongroise confie l’administration provisoire du royaume à 7 capitaines dont Jan Jiskra et surtout János Hunyadi. Jiskra et Hunyadi sont en conflit plusieurs années. Le second finit par prendre le pouvoir. À sa mort en 1456, c’est son fils cadet, Mátyás (dit « Korvin ») qui est élu roi de Hongrie.
Le long règne de Mátyás Korvin est marqué par la personnalité exceptionnelle du souverain. Le gouvernement territorial est restructuré par la transformation des comitats en unités administratives à la tête desquelles sont placés des représentants du pouvoir central, les föispan qui représentent le pouvoir royal, secondés par des alispan élus par les diétines locales. Cette transformation est importante : la puissance seigneuriale n’est plus liée au pouvoir administratif et le service de l’État s’autonomise des barons. La plus grande ville du territoire slovaque est alors Košice (7 000 habitants). Bratislava en compte 5 000, Trnava, Bardejov, Prešov environ 3 000 chacune.
La mort de Mátyás provoque une nouvelle bataille pour la couronne. La noblesse hongroise en profite pour installer un souverain qui lui convient, Vladislav Jagellon, à l’époque roi de Bohême, beaucoup plus malléable et qui ne s’oppose pas à elle. La période Jagellon sera une période d’affaiblissement et de pourrissement de l’État. Le souverain ne s’oppose pas à l’action de la noblesse qui renforce le servage et le contrôle des villes. C’est l’époque que l’on appelle parfois celle du « deuxième servage ». Le système dual se déséquilibre.
À l’orée du XVI e siècle, un sourd mécontentement commence à monter qui produit des soulèvements dont le plus spectaculaire est celui de Dózsa en 1514. Cette révolte et son écrasement provoquent l’adoption d’un texte fondamental de l’histoire hongroise : le « Tripartitum », œuvre du juriste Werbőczi, code destiné à couvrir les domaines politiques et sociaux, et qui servira de droit coutumier pendant trois siècles. Il fige en particulier la doctrine de la couronne de Saint Étienne qui fonde en une unité indivisible la couronne, le souverain et la communauté nobiliaire. C’est un acte essentiel dans la définition de la nation politique et dans le maintien de son unité. Par ailleurs, le « Tripartitum » permet de maintenir jusqu’en 1848 un joug impitoyable sur les serfs.
En 1516, après la mort de Vladislav, le jeune Louis II, âgé de 10 ans, monte sur les trônes hongrois et tchèque. Le désordre continue. Personne ne peut alors se croire épargné dans ses biens ou dans sa personne. En 1521, les Ottomans font tomber Belgrade. Le pays est ouvert pour l’offensive turque. Jusqu’en 1526, la progression turque se poursuit, château par château. L’Église également est agitée par les désordres ; la pensée luthérienne commence à se répandre dans le pays. Les villes minières en particulier sont touchées par l’insatisfaction. En 1525, les premiers désordres urbains touchent Banská Bystrica. Le jeune roi décide de prendre les armes contre les Turcs. Le 26 août 1526, il est défait à Mohács et meurt. Cette défaite a des conséquences considérables pour l’évolution historique de toute l’Europe centrale. C’est le début de l’occupation par les Turcs du cœur de l’État hongrois et le point de départ de l’installation durable des Habsbourg au-delà de leurs possessions héréditaires.
2. D ES PREMIERS H ABSBOURG A LA P RAGMATIQUE SANCTION
D’après un accord conclu entre Vladislav Jagellon et Maximilien de Habsbourg, ce sont les Habsbourg qui doivent monter sur le trône de Bohême et de Hongrie après la mort de Louis II Jagellon. Mais le voïvode de Transylvanie, János Zápolyai y prétend aussi, soutenu par une partie de la noblesse. La Hongrie se retrouve de nouveau avec deux souverains.
Les Habsbourg ont des positions solides sur le Danube à Bratislava et à Devín. La majorité des nobles du territoire de Slovaquie est à leurs côtés. Le conflit avec Zápolyai dure plusieurs années. Les Turcs observent avant de mettre leurs armées au service de Zápolyai en 1529. La région de Nitra est dévastée par ces armées. Malgré le poids de l’alliance entre Zápolyai et le Sultan, Ferdinand de Habsbourg parvient à contrôler de manière à peu près continue un territoire qui va de la Croatie aux régions montagneuses du nord de la Hongrie, en passant par le Balaton et le Váh. Il tient fermement les villes minières du centre de la Slovaquie ainsi que les forteresses le long du Danube (Komárno, Esztergom, Visegrad) et le Spiš. Ferdinand et Zápolyai concluent un accord en 1538, la paix de Várad (Oradea), par laquelle ils se reconnaissent mutuellement la souveraineté sur les territoires qu’ils occupent au moment de l’accord. La division des terres de la couronne hongroise est acquise. Ferdinand obtient la partie occidentale de la Hongrie et la presque totalité du nord (avec Košice qu’il a conquis en 1535). La Transylvanie et la partie orientale de la Hongrie reviennent à titre viager à János Zápolyai. Après la mort de ce dernier, ces territoires peuvent revenir aux Habsbourg.
Les Ottomans, qui n’ont jamais été étrangers à ce conflit, y prennent une part plus importante encore après la mort de Zápolyai en 1541. Ils s’emparent de Buda. Cette position servira de point d’ancrage pour de nouvelles offensives. En 1543, ils font tomber Esztergom et construisent une nouvelle forteresse à Parkany [actuel Štúrovo] sur l’autre rive du Danube. C’est la première forteresse ottomane sur l’actuel territoire slovaque. Puis les Turcs pénètrent sur le territoire du Hont, du Tekov et de Novohrad. ils procèdent à des raids fréquents à partir de leurs positions. Une nouvelle fortification est édifiée à Nové Zámky. Par ailleurs, l’évêché d’Esztergom est transféré à Trnava, l’archevêché à Bratislava.
Malgré la signature de la paix d’Edirne en 1547, Ferdinand doit faire face aux attaques turques dont l’intensité diminue. En 1552, il doit défendre les villes minières menacées et perd de nouveaux territoires. En 1554, les Turcs contrôlent la forteresse de Fil’akovo et environ 70 villages au Nord du Danube. Fil’akovo devient un Sandjak. Le successeur de Ferdinand, Maximilien (1564-1576) est confronté aux mêmes difficultés. En 1575, les Turcs prennent plusieurs châteaux en Slovaquie, dont celui de Modrý Kameň et poursuivent la prise de villages des comitats du Hont, de Tekov et de Nitra. C’est avec Rodolphe I er (1576-1608) que, pour la première fois, il est véritablement mis fin à la progression ottomane en Europe centrale. Le sud-ouest de la Slovaquie est particulièrement touché par les combats. À la même époque, les Tatars de Crimée pénètrent dans le centre de la Slovaquie qu’ils pillent complètement.
La poussée turque n’est pas la seule difficulté du souverain Habsbourg. S’y ajoute le problème de la Réforme. Les idées de Luther touchent très rapidement la population germanophone urbaine dès les années 1530, mais également certains membres des familles royales. Les bourgeois allemands sont les vecteurs de cette diffusion surtout dans les villes minières et de l’Est. Dans la partie occidentale de la Slovaquie, l’influence vient de Bohême et de Moravie. Les étudiants de Slovaquie vont étudier la théologie dans les universités allemandes, en particulier à Wittenberg.
Après les années 1530, ce sont surtout les magnats qui diffusent la Réforme. Leur motivation n’est pas toujours religieuse. Plus prosaïquement, un certain nombre de biens de l’Église sont à récupérer. La noblesse, grande comme petite, se rallie donc à la Réforme. Elle exerce ses droits à nommer en particulier les pasteurs, crée des écoles – dont les enseignants sont souvent des anciens de Wittenberg – sur ses propriétés. Les bourgeois essaient de reprendre leur droit à nommer leurs pasteurs. À l’époque, il n’y a pas d’antagonisme entre la fidélité à Ferdinand et le protestantisme. Même des officiers de l’armée Habsbourg se sont ralliés au protestantisme et les religieux catholiques se sont convertis. (Parmi les nombreux exemples, le plus fameux est celui de l’évêque de Nitra, Thurzo [Ferenc] qui renonce à sa fonction après 22 ans [il devient Pasteur en 1556].)
La Réforme en Slovaquie est une essentiellement luthérienne. En 1581, le Catéchisme de Martin Luther est publié en tchèque biblique [bibličtina] à Bardejov. Dans l’Est, pour protéger leur confession, certaines communes s’associent : Confessio pentapolitana de 5 villes de l’Est (1549), Confessio heptapolitana des villes minières du centre (1559) puis Confessio Scepusiana (1569), une fraternité de 24 villes du Spiš. Il faudra attendre 1610 et le Synode de Žilina pour que l’Église évangélique se constitue véritablement. L’Église catholique ne parvient à tenir ses positions qu’en Slovaquie occidentale, autour de Bratislava et de Trnava, où l’avancée turque a entraîné le transfert des autorités politiques et religieuses.
Tout au long du XVI e siècle, la Réforme est plus ou moins tolérée par les Habsbourg. Il règne une liberté religieuse de facto. En Hongrie royale, les Habsbourg ont besoin de la noblesse réformée. À partir du milieu du XVI e siècle toutefois, les catholiques entreprennent d’en limiter les effets. Le principal organisateur de cette reprise en main est l’archevêque Miklós Oláh (nommé en 1553). Elle commence sous une forme douce, avec la création du séminaire de Trnava (1560) qui devient bientôt le centre slovaque de la Contre-Réforme. En 1561, les jésuites s’installent en Hongrie, mais jusqu’à la fin du siècle, leur activité ne produit pas de résultat significatif.
La situation ne commence à changer véritablement qu’à partir de 1576. Rodolphe I er devient empereur romain germanique et roi de Hongrie et de Bohême. Élevé dans l’Espagne catholique, éduqué par les jésuites, il est un partisan convaincu de la nécessité d’une restauration catholique. Il s’appuie sur les franciscains et les jésuites qui s’établissent dans plusieurs villes de Hongrie royale. Il leur confie le prieuré du Turec en 1586 et les jésuites établissent une base solide à Kláštor pod Znievom près de la ville de Martin. Dans la décennie suivante, les jésuites s’installeront également dans le sud de la Slovaquie actuelle, à Šal’a et à Trnava. Ils ne parviennent cependant pas à reconvertir dans les bastions urbains du protestantisme, malgré une politique d’éducation gratuite. Au début du XVII e , cette Contre-Réforme ne parvient pas encore à s’imposer. Elle va même être à l’origine d’une révolte qui entraînera la destitution de Rodolphe et marquera le point de départ d’une nouvelle situation religieuse au XVII e siècle : la révolte dite « de Bocskai ».
La recatholicisation suscite en effet de fortes oppositions à Košice et à Levoča. L’expulsion du clergé protestant provoque une révolte emmenée par István Bocskai, un ancien partisan de l’empereur, qui installe sa résidence à Košice et lance un appel pour « défendre la vraie religion chrétienne » et la liberté de la nation et des villes. Il obtient le soutien de la Pentapolitana (dont la population est largement protestante) puis de la presque totalité de la noblesse de l’Est. Il est élu prince de Transylvanie en février 1605, puis prince de Hongrie en avril de la même année.
À partir de la fin de 1605, il obtient des succès militaires qui lui permettent d’occuper les comitats de Novohrad et du Hont (où il prend Fil’akovo, Krupina et Sečany avec l’aide des Turcs), de confisquer les biens des nobles loyaux aux Habsbourg et de les distribuer à ses alliés. Il contrôle progressivement toute la région du Váh, les villes minières, Trnava, et enfin Nitra. Il lance des incursions en Moravie et en Autriche. Les insurgés de Bocskai réclament la restitution pour la noblesse des vieux droits et libertés ainsi que la liberté religieuse pour les couches privilégiées de la société. Arrivée à une situation militaire très favorable, la haute noblesse, qui dirige le mouvement, a intérêt à ce que ses gains soient confirmés. L’archiduc Mathias, frère cadet de Rodolphe, est chargé d’entamer des négociations qui se concluent par la Paix de Vienne de juin 1606. Celle-ci prévoit une garantie de la liberté religieuse pour les magnats, la noblesse, les villes royales et les villes à privilèges. Les insurgés sont amnistiés. La Paix de Vienne confirme également l’autonomie du royaume de Hongrie ; la noblesse peut élire le palatin. Bocskai est par ailleurs reconnu prince de Transylvanie et obtient le contrôle des comitats du Nord-Est à titre viager.
Rodolphe refuse de signer la paix négociée par son frère. C’est le début de la « querelle des frères » qui se conclut par la diète partielle de Bratislava (1608) et le couronnement de Mathias en septembre 1608 qui est un triomphe pour la noblesse protestante. La validité des dispositions de la paix de Vienne sont confirmées. La liberté religieuse est étendue à toute la population, quelle que soit la religion des seigneurs dans le cas des serfs. La noblesse se voit assurer les charges principales d’administration du royaume (palatin, chancelier, intendant, etc.) ainsi que les fonctions militaires dans les forteresses des confins. Le noble luthérien Illéshazy est élu palatin et meurt l’année suivante (1609). Il est remplacé par Thurzo, noble d’origine slovaque, qui provoque un synode des congrégations de confession d’Augsbourg des comitats du Nord-Ouest (comitats qui constituent le diocèse d’Esztergom) à Žilina en 1610. Séparation avec l’Église catholique, création de surintendances. Les villes minières gardent leurs privilèges. En 1614, les villes de la Pentapolitana sont érigées en surintendance, de même que les comitats de Spiš et de Šariš.
La Contre-Réforme est menée essentiellement à partir de 1616 lorsque Péter Pázmány est nommé archevêque d’Esztergom. La même année, la fonction de palatin revient à un catholique après le court intermède protestant. La cour de Vienne s’efforce d’utiliser la participation des protestants aux soulèvements anti-habsbourgeois comme un outil de la Contre-Réforme. Sous Pázmány, la noblesse revient au catholicisme. Le XVII e siècle est un siècle de soulèvements contre les Habsbourg. La tentative de reprise en main par ces derniers soulève l’opposition de la noblesse hongroise. Les Habsbourg, affirme cette dernière, ne respectent pas la Constitution hongroise. La Contre-Réforme, menée en partie avec l’aide de mercenaires, en partie avec les jésuites éveille aussi l’insatisfaction. Lorsqu’en 1618 la révolte éclate à Prague, la noblesse hongroise se soulève à nouveau. Gabriel Bethlen en prend la tête et occupe tout le territoire de la Slovaquie. Il laisse même le Parlement hongrois l’élire roi de Hongrie avant de négocier la Paix de Mikulov (1622) par laquelle il renonce à la couronne de Hongrie en échange de l’octroi à titre privé de sept comitats du Nord de la Hongrie. À sa mort en 1629, la recatholicisation reprend avec plus de vigueur. Entre-temps, après la Montagne Blanche (1620), la Haute Hongrie est devenu un refuge pour les protestants tchèques qui s’installent et apportent avec eux la richesse de la littérature et de la langue tchèques.
À la fin des années 1630, à l’insatisfaction des protestants s’ajoute celle de la noblesse catholique qui reproche à la Cour de restreindre de manière continue l’autonomie de la noblesse hongroise. Lorsque les Suédois envahissent la Bohême et la Moravie fin 1642, Rákoczi lance sa campagne contre les Habsbourg. En février 1644, il occupe Košice puis les villes minières du centre avant de négocier avec les Habsbourg le traité de Linz (décembre 1645). La liberté religieuse des États y est confirmée, tout comme celle des villes à privilèges. En plus, il est prévu que les serfs jouissent de la liberté religieuse et ne puissent être contraints par celle de leur seigneur. Enfin, là où leurs ouailles le demandent, les pasteurs expulsés des villes peuvent retrouver leurs temples qui doivent être restitués. La confirmation de ce traité est l’affaire de la diète de Bratislava qui résiste longuement (jusqu’en août 1646), en particulier sous l’influence du clergé catholique. Plusieurs magnats hongrois catholiques s’opposent à ce traité, en particulier sur la restitution des temples qui n’est que partiellement accordée.
Après la paix de Westphalie, les conflits religieux augmentent dans le royaume de Hongrie. La situation des protestants se détériore rapidement malgré les dispositions du traité de Linz. Les grandes familles qui avaient jusqu’alors été le soutien de la Réforme se sont converties au catholicisme. Le pouvoir se déplace vers la Hongrie royale. Dans l’Est de la Slovaquie, l’Église catholique s’est renforcée, en particulier grâce à l’Union d’Užhorod (1646) par laquelle les Ruthènes, de rite oriental, s’unissent aux catholiques sous l’autorité de Rome. Les catholiques continuent de contester les dispositions du traité de Linz.
Dans le même temps, les tensions augmentent entre les Turcs et Vienne. En 1663, les Turcs franchissent le Danube à Štúrovo (Parkany) et prennent la forteresse de Nové Zámky, pénètrent plus au nord et établissent une unité administrative qui va jusqu’à Prievidza et Trenčín, entre le Váh et le Hron. Les troupes impériales reprennent la main lors de la bataille de Saint-Gotthardt (août 1664), mais concluent la paix de Vasvár qui laisse Nové Zámky aux Turcs et provoque de nouvelles protestations dans la noblesse comme chez les serfs les plus menacés par les incursions turques. C’est ce qui explique la succession de petits soulèvements qui émaillent toute la seconde moitié du siècle.
La noblesse est également préoccupée par le non-respect de la Constitution hongroise et par la recatholicisation forcée. La France, de même que les Ottomans, encourage ces révoltes lorsque Imre Thököly, grand propriétaire de Haute Hongrie, se tourne vers eux. L’échec du siège de Vienne de 1683 marque un coup d’arrêt définitif à l’expansion ottomane. Cet échec est également un coup d’arrêt pour Thököly dont les soutiens se tarissent. Léopold promet l’amnistie aux insurgés. Très rapidement, la Slovaquie centrale et occidentale est débarrassée des Kouroutz de Thököly. Il n’y a que dans l’Est, cœur du mouvement, que les impériaux rencontrent des difficultés. Par ailleurs, les Ottomans sont refoulés. En août 1685, la ville de Nové Zámky est libérée. C’est le tour de Buda un an plus tard. La guerre avec les Ottomans se poursuivra victorieusement jusqu’en 1699.
Après avoir éliminé le soulèvement de Thököly, l’armée impériale traite les comitats de Haute Hongrie comme des régions occupées. La violence culmine avec le procès de Prešov de 1687 au cours duquel 27 personnalités de la ville, bourgeois protestants insurgés, sont exécutés. La résistance de la noblesse est cassée par une série de procès, violences, expropriations.
En octobre 1687, la diète se réunit à Bratislava. C’est un tournant dans la vie du royaume. Les députés approuvent à l’unanimité la dévolution héréditaire de la couronne de Saint Étienne à un mâle de la famille Habsbourg, abolissent la disposition de la Constitution hongroise qui autorise la noblesse à résister par les armes à un roi qui ne respecterait pas leurs libertés (droit garanti depuis la Bulle d’Or d’Ándrás II de 1222). En échange, Léopold promet une amnistie étendue et la restitution des propriétés confisquées.
Mais le souverain ne parvient pas à résoudre un problème important : la question fiscale. Même après la victoire contre les Turcs, les serfs et une grande partie des bourgeois sont insatisfaits du niveau des impôts. En outre, la liberté religieuse est incomplète et de nouvelles restrictions sont imposées aux Églises protestantes en 1691. Or, la Slovaquie est toujours majoritairement protestante. Les catholiques ne sont pas plus satisfaits car leur influence politique est très limitée et le processus de centralisation important.
C’est dans ce cadre général qu’un petit groupe de nobles du Nord-Est et Ferenc II Rákoczi s’insurgent contre les Habsbourg. Dès l’été 1703, ils conquièrent la majorité des villes et des châteaux de Zemplín, du Spiš, du Gemer, de Novohrad puis les villes minières avant de poursuivre vers l’Ouest. Fin 1703, sauf quelques places fortifiées (comme Trenčín, Leopoldov, Komárno, Bratislava), les Kouroutz tiennent toute la Slovaquie. Après plusieurs années de conflit, les Habsbourg parviennent à défaire les hommes de Rákoczi en août 1708. Cette bataille qui a lieu près de Trenčín est le prélude à la perte des villes minières. Les troupes impériales sont freinées un temps par les épidémies qui se développent en Slovaquie en 1709. Les négociations ouvertes l’année suivante se concluent le 29 avril 1711 par la paix de Szatmár qui offre aux insurgés des conditions honorables. C’est la fin d’un siècle de soulèvements, de la crise permanente entre les États hongrois et les Habsbourg. Pour le territoire slovaque, ces années de conflits, en particulier le dernier, ont eu des effets dévastateurs. D’après les estimations, ce dernier conflit a provoqué 80 000 morts, soit 1/10 de la population de l’époque.
Après Mohács, l’occupation turque et son expansion ont entraîné des changements dans la composition ethnique de la Haute Hongrie. Un grand nombre de nobles passent alors en Hongrie royale sous la pression des Turcs. Une partie de la noblesse s’installe dans les villes contrôlées par les Habsbourg (Bratislava, Trnava, Košice). La frontière ethnique glisse vers le Nord. La population slave des basses terres, elle aussi parfois au contact des Turcs, remonte vers les pieds des montagnes du Nord du pays. L’élément magyar s’ajoute aux éléments germanique et slave. Aux XVI e et XVII e siècles, les conflits sont particulièrement meurtriers sur ce territoire. De nombreuses régions sont régulièrement pillées, la population y est décimée. La menace turque est permanente. Pendant le siège de Vienne en 1529, les Turcs pénètrent loin à l’intérieur du territoire slovaque actuel. Les flux et reflux seront fréquents jusqu’en 1683 et la défaite turque devant Vienne.
La partie contrôlée par les Habsbourg représente environ un tiers du territoire de la Hongrie d’avant Mohács. En 1529, Bratislava devient le siège de la Diète hongroise. À partir de 1563, elle servira de ville du couronnement.
Le territoire connaît donc des transformations dans sa composition ethnique aux XVI e et XVII e siècles. Ce changement est significatif. Dès 1520-1521, les Turcs contrôlent la Serbie et la Croatie. Il s’ensuit un exode massif de la population de ces régions. La guerre Ferdinand de Habsbourg – Zápolyai et l’invasion turque conduisent au transfert d’autres groupes. Entre 1527 et 1538, ce sont les Allemands qui sont concernés. Sur ordre de Zápolyai, la majorité des habitants allemands de Košice doit quitter la ville. La pression migratoire des Hongrois est également forte : ils se déplacent vers les régions plus sûres (par rapport à la menace turque) de Košice et de l’Est en général, dans la région du Šariš. Dans de nombreux cas, les nobles hongrois ont également organisé le transfert de leurs serfs vers des régions jusqu’alors slaves. La ville de Nitra, dont la population était slave, est magyarisée par Valentin Török en 1532 (avec des Hongrois venant du Balaton). À la fin du XVII e siècle, le mouvement inverse se produira, au fur et à mesure du reflux de la menace turque et se poursuivra au XVIII e siècle.
Au XVI e siècle, les conditions ethniques sont également modifiées dans l’ouest du pays, par l’arrivée d’anabaptistes, de Suisse, d’Allemagne, du Tyrol. Après leur expulsion d’Autriche ou de Moravie en 1545, ils commencent à s’établir en Haute Hongrie malgré les protestations de Ferdinand I er . Après la Montagne Blanche et la décision de Ferdinand de convertir de force les Tchèques en 1627-1628, sous peine d’expulsion (Constitution rénovée du royaume), une seconde vague d’émigrants arrive en Slovaquie occidentale, en particulier les Frères tchèques. Ces exils successifs renforcent le protestantisme en Hongrie et élargissent les rangs d’une intelligentsia slave encore assez faible au XVII e siècle.
Dans les villes à prédominance slave (Trenčín, Skalica, Žilina, Nové Mesto nad Váhom), les idées de la Réforme sont diffusées par des prêcheurs venus de Bohême, de Moravie, et surtout de Silésie. Ce renforcement modifie les équilibres politiques construits avec les germanophones. En 1545, à Trnava, Ferdinand I er oblige à une représentation des différents groupes ethniques dans les organes municipaux. À la fin du XVI e siècle, dans les villes minières, les conflits sont de plus en plus réguliers entre Slovaques et Hongrois d’un côté, Allemands d’un autre. Dans ces villes, le conflit est réduit grâce au traité de Vienne (1606) puis à une loi de 1608 qui garantit un droit illimité aux Hongrois et aux Slovaques à acquérir des propriétés et l’égalité dans les organes municipaux. Mais ce conflit ne disparaît pas : les Allemands s’efforcent de conserver leurs privilèges.
La réforme renforce l’usage du tchèque en Slovaquie. Au cours des XVI e et XVII e siècles, le tchèque, même slovaquisé, est de plus en plus utilisé dans les villes slovaques. Il devient la langue liturgique et littéraire utilisée par les protestants. La traduction tchèque de la Bible (Bible de Kralice) sert dans les offices et la littérature religieuse est en tchèque.
L’impact du tchèque dans la partie restée catholique de la population est moins évident. La langue vernaculaire est utilisée par les missions de recatholisation. Même l’archevêque d’Esztergom, Péter Pázmány, recommande aux prêtres d’utiliser la langue de leurs ouailles pour les offices, les cérémonies religieuses et le catéchisme. L’idée est de limiter l’influence de la littérature hérétique et des prêcheurs protestants arrivés après la Montagne Blanche. Au cours du XVII e siècle, l’utilisation du slovaque sous une forme écrite commence à se répandre dans les correspondances, voire dans les actes administratifs locaux. Le phénomène s’accompagne, à partir de la première moitié du XVII e siècle, d’une évolution démographique favorable, puis d’une migration progressive des Slovaques vers les villes où ils commencent à concurrencer l’élément allemand (en particulier dans l’Ouest et le centre).
Dans le royaume de Hongrie, les communes qui étaient considérées comme des villes royales étaient concentrées dans le Nord. Sur quinze villes royales en 1514, huit se trouvent en Slovaquie actuelle (Košice, Bratislava, Trnava, Bardejov, Prešov, Levoča, Skalica, Sabinov). À ces 15 villes royales, il faut ajouter les villes minières. Au cours de l’occupation turque, les villes bénéficiant de privilèges royaux augmentent (Brezno, Pezinok, Svätý Jur, Modra). Au début du XVIII e , le territoire de la Slovaquie actuelle compte 24 des 39 villes royales. Au cours de ces deux siècles, la majorité de ces villes décline si on les compare aux villes occidentales. En 1720, elles comptent 65 000 habitants. Les plus importantes sont : Komárno (8 300), Bratislava (7 900), Banská Štiavnica (7 000), Kremnica (5 300), Skalica (4 000), Pezinok (3 300), Trnava (2 900), Banská Bystrica (2 700), Modra (2 300). La découverte du continent américain, le dynamisme des régions atlantiques et l’expansion turque ont provoqué une stagnation significative des villes orientales dès le XVI e siècle. Le commerce longue distance entre la Méditerranée et la Baltique, qui avait permis leur développement, n’est plus possible. Les sources d’enrichissement se tarissent. La zone devient périphérique. Les villes du Spiš ou de l’Est, qui furent importantes, ne le sont plus : Levoča compte 3 200 habitants, Kežmarok 3 000, Košice 2 000. Toutes les autres ont moins de 2 000 habitants.
L’agriculture reste la base de l’économie. Mais son caractère change avec l’occupation turque et l’obligation de subvenir aux besoins des soldats des forteresses des frontières ou au cours des campagnes militaires. La pression augmente sur la production, l’agriculture est une branche profitable. Ce sont surtout ceux qui fournissent les armées qui en profitent, c’est-à-dire en particulier les familles des magnats qui ont des terres très importantes. Main-d’œuvre bon marché, institution et développement de la corvée [robota] assurent des profits considérables.
L’exploitation minière dans le centre de la Slovaquie décline. Au début du XVI e siècle, Jan Thurzo, un habitant de Cracovie prend le contrôle de plusieurs mines de cuivre autour de Banská Bystrica. Soutenu financièrement par les Fugger d’Augsbourg, il revitalise la production et la perfectionne. Le comitat de Banská Bystrica connaît alors un fort essor économique. Au cours des décennies suivantes, le cuivre de Slovaquie reste un article d’exportation très important et les régions du centre de la Slovaquie sont parmi les plus importantes productrices. La production ne commence à décliner qu’au début du XVII e siècle. La productivité a été améliorée un temps par l’utilisation d’explosifs, mais les mines sont progres-sivement confrontées à une crise. Les investissements ont été insuffisants. À la fin du XVII e siècle, les mines sont peu à peu envahies par l’eau, les techniques utilisées insuffisantes pour faire face aux nouvelles difficultés, et le secteur décline.
Les changements politiques qui suivent Mohács ont un impact négatif sur la population qui est constamment exposée aux menaces turques. Malgré les périodes de pause, en effet, la population est régulièrement victime de raids turcs. L’enlèvement et le transfert de personnes pour l’esclavage est une pratique courante. Au cours de ce que l’on appelle « la longue paix » (période 1606-1663, entre la fin du soulèvement Bocskai et la reprise des attaques coordonnées sur l’Autriche), on estime qu’environ 80 000 personnes ont été déplacées, sorties des terres appartenant nominalement aux Habsbourg, la majorité ayant été réduite en esclavage. D’autres soldats, réguliers, commettent des séries de violences. Le brigandage est monnaie courante, l’effondrement du contrôle et le déclin de la loi généralisés. La population réagit par la création de milices villageoises dont la pratique finira par être légalisée (« comitats paysans ») et qui participeront finalement à la défense du pays contre les Turcs.
Le système scolaire et éducatif était d’un niveau très faible dans la Hongrie médiévale. L’illettrisme était un phénomène très courant, même dans la noblesse et, à la fin du XVI e siècle, il touche beaucoup de membres du bas clergé. Le système scolaire et éducatif se développe au XVI e siècle. L’actuelle Slovaquie compte à elle seule plus de 100 écoles évangéliques à la fin du siècle. Sous l’influence de la Réforme, de nombreux nobles protestants créent leurs propres écoles, même dans les petites villes. Suite au Concile de Trente, l’enseignement catholique est réorganisé, notamment grâce aux efforts de l’archevêque d’Esztergom, Nicolas (Miklós) Oláh. Trnava devient le centre de ce réseau. L’université jésuite de Trnava est créée par Péter Pázmány avec le soutien de Ferdinand II en 1635. En 1657, un établissement équivalent sera créé à Košice. Dans les deux cas, l’enseignement est d’abord philosophique et théologique. En 1667, l’université de Trnava ouvre des études de droit, puis une faculté de médecine deux ans plus tard. À la fin du XVII e siècle, le nombre d’étudiants passés par cette université est de plus de 1 000 (environ deux fois moins à Košice). Les jésuites jouent un rôle fondamental ; ils développent également des établissements d’enseignement à Kláštor pod Znievom et à Šal’a, puis à Bratislava, Komárno, Trenčín, Košice. Malgré l’amélioration des conditions locales d’éducation, beaucoup d’étudiants du territoire partent à l’étranger, soit vers Vienne, Cracovie ou Padoue, mais aussi vers Prague, Strasbourg ou Paris. Soit dans les universités luthériennes de Wittenberg, Tübingen, Iéna ou Rostock.
Sous la pression de la recatholicisation, l’éducation protestante ou évangélique commencera à décliner dans la première moitié du XVII e siècle. La conversion des magnats au catholicisme contraint de nombreuses écoles protestantes qui perdent leur soutien financier à fermer. Exception notable, la création d’un collège évangélique à Prešov en 1667. Il passera toutefois aux mains des jésuites après 1711.
Parallèlement, le développement de l’imprimerie commence à toucher la Slovaquie dans la deuxième moitié du XVI e siècle. Les livres pouvaient être importés d’Allemagne pour beaucoup moins cher que s’ils étaient produits localement. En plus, le développement de l’industrie de l’imprimerie est retardé car la publication ou la vente de « livres hérétiques » sont interdites et les imprimeries ont besoin d’une licence royale. Les premières presses permanentes sont installées à Bardejov en 1577 pour les protestants et en 1578 pour les catholiques à Trnava. Le premier livre en tchèque slovaquisé, une traduction du Petit Catéchisme de Martin Luther est publiée à Bardejov en 1581. Le nombre de publications issues des presses de Bardejov décline au XVII e siècle. Elles sont remplacées par celles de Košice, mais surtout de Levoča qui publieront près de 900 ouvrages au cours du XVII e siècle. Dans le même temps, en Slovaquie occidentale, en plus de celles de Trnava, des imprimeries sont créées à Žilina, Bratislava et Trenčín. Elles impriment en tchèque. La production reste relativement faible, si on la compare à celle qui existe à la même époque en Transylvanie par exemple. Elle a un caractère majoritairement religieux.
La conclusion de la Paix de Szatmár et sa confirmation par le Parlement en 1715 met fin à une longue période de guerre civile en Hongrie. La réconciliation entre les états hongrois et les Habsbourg permet le renforcement de l’influence de ces derniers sur le plan intérieur par des moyens le plus souvent administratifs et par la création d’une armée permanente. La force de la dynastie peut se percevoir également par l’intégration dans l’ordre légal hongrois de la Pragmatique Sanction qui élargit la dévolution de la couronne à la branche féminine et établit l’unité de l’ensemble habsbourgeois. C’est un acte très facile à faire reconnaître dans les possessions héréditaires ou dans les États brisés, un peu plus difficile en Hongrie où Charles VI n’obtient l’accord de la Diète qu’en échange de plusieurs concessions : respect de l’intégrité territoriale des terres de la couronne de Saint Étienne, respect de la « Constitution » hongroise et du statut d’autonomie.
Pour la première fois, l’unité des possessions habsbourgeoises est fondée sur un texte et non plus sur une union personnelle. Cela ne résout pas pour autant toutes les contradictions. Lorsque Charles VI meurt en octobre 1740, la jeune Marie-Thérèse (née en 1717) monte sur le trône.
3. L UMIERES ET CREATION DE LA NATION
Pour la Hongrie, la période Marie-Thérèse est une période de stabilisation et de nouvelle affirmation d’une existence nationale. La noblesse hongroise a accepté la Pragmatique Sanction, mais persiste à considérer que son droit est indépendant et ses institutions originales. La souveraine, de son côté, éprouve un sentiment de reconnaissance à l’égard des Hongrois pour lui avoir été fidèles au moment du conflit avec la Prusse et tient personnellement à ne pas se parjurer sur le respect des institutions hongroises. Il existe une loyauté réciproque.
Sous le règne de Marie-Thérèse, la Hongrie présente des traits contradictoires ; ceux d’une certaine misère, qui s’accroît, en particulier lorsque les récoltes sont mauvaises, et d’une amélioration générale quoique très lente des conditions d’existence. Les guerres, qui ne se déroulent plus sur le sol hongrois, ont même des effets positifs pour le commerce lié à l’armée. La haute noblesse, soit quelques familles, en tire des revenus importants. La guerre de Sept ans (1756-1763) permet une nouvelle fois à la souveraine d’apprécier la loyauté des Hongrois. Mais les finances de la monarchie sont profondément affectées par ce conflit. Marie-Thérèse se tourne vers la Hongrie pour solliciter son aide financière. Les chambres hongroises se montrent inflexibles sur la question de l’exemption d’impôt de la noblesse et du clergé comme sur celle de l’armée. Après cette date, la souveraine ne convoque plus la diète. En revanche, elle cherche à améliorer la situation de ses sujets dans les limites de ses attributions.
Plus de la moitié de la noblesse hongroise est alors sur le territoire de la Slovaquie actuelle. C’est une concentration qui a un impact positif, architectural notamment, mais aussi des aspects négatifs. Cela signifie en particulier que les charges qui pèsent sur les paysans de cette région sont très élevées : les livraisons et les obligations continuent d’augmenter. Cela provoque quelques révoltes au début du siècle. Les écrits de l’érudit Matej Bel témoignent de la vie des paysans de cette époque.
La Slovaquie a toujours un caractère de centre économique et culturel en Hongrie sous Marie-Thérèse. C’est de Bratislava que les affaires du royaume sont dirigées. Quelques réformes de Marie-Thérèse sont plus particulièrement importantes pour ce territoire.
Parmi ces grandes réformes, le règlement de l’urbarium (1767), qui unifie les obligations pesant sur les serfs, est important. Il s’efforce d’établir des tailles minimales de parcelles et d’éviter leur morcellement excessif. En deçà d’une certaine taille, les paysans sont réputés sans terre et soustraits aux obligations fiscales. Par ailleurs, des charges maximales dues par les paysans sont fixées. Elles restent très élevées, mais ne dépendent plus du bon vouloir du seigneur. Cette réforme, qui doit être mise en application dans le cadre du Comitat, aura des effets limités en raison de l’inertie de certains d’entre eux. Même si dans certains cas l’urbarium a pu rendre la situation du paysan moins avantageuse, dans la majorité des cas, il a provoqué une amélioration de la situation du paysan en mettant de l’ordre dans les obligations seigneuriales. Cela ne met cependant pas fin aux révoltes paysannes qui surviennent sporadiquement.
La réforme du système scolaire dont les principes sont adoptés en 1770 n’est pas moins importante. Dès 1754, l’université de Trnava est réformée sur le modèle de celle de Vienne. On commence à y enseigner les sciences naturelles en 1774, on y crée un observatoire astronomique, ainsi qu’une faculté de médecine et les études de droit sont revues. Marie-Thérèse prend l’université sous sa protection, elle est retirée aux jésuites. L’université de Trnava est un centre culturel très important dont beaucoup d’étudiants viennent de la région. Lorsque cette université sera déménagée à Buda en 1777, la vie culturelle et scientifique connaîtra un déclin chez les Slovaques.
Le sommet des réformes thérésiennes en matière scolaire reste le projet d’organisation connu sous le nom de ratio educationis en 1777, réforme à laquelle participe un érudit slovaque, Adam František Kollár, bibliothécaire de la Cour. Le système proposé est un système unifié de l’école élémentaire à l’université. Il compte trois niveaux : (1) Les écoles dites « triviales » qui assurent l’enseignement des matières élémentaires dans la langue maternelle (il y a 7 langues d’enseignement dont le slovaque) ; (2 & 3) Un système secondaire et universitaire en langue allemande. Les non-catholiques ont accès aux établissements catholiques et c’est l’État qui organise le système : la Hongrie est divisée en neuf districts d’enseignement dont trois en Haute Hongrie (Bratislava, Banská Bystrica, Košice). L’État prend ainsi le relais de l’Église catholique. Mais le catholicisme reste avantagé ; c’est toujours une matière obligatoire et les enseignants de collèges doivent être catholiques [mais l’enseignement protestant est garanti et protégé par la loi]. Ce sont les ordres qui fournissent l’essentiel des enseignants. Les méthodes d’enseignement sont modernisées. La réforme est importante pour les Slovaques. Au XVIII e siècle, la plupart des habitants des villes reçoivent un enseignement au moins primaire et disposent de bibliothèques. Cette réforme permet d’étendre l’enseignement au sein de la population rurale.
Le règne de Marie-Thérèse est beaucoup plus respectueux de la Hongrie historique que ceux de ses prédécesseurs et que ceux de ses successeurs. Louis Eisenmann affirme qu’il est une sorte de « période transitoire » au cours de laquelle la souveraine « conserve autant que possible les formes anciennes, mais… y coule un esprit moderne ». Pour sa part, la noblesse hongroise maintient ses anciennes structures « avec une étonnante obstination » note V. L. Tapié.
Après la mort de Marie-Thérèse, Joseph II monte sur le trône. Parmi une multitude de réformes adoptées tout au long de son règne de seulement 10 ans, deux sont particulièrement importantes car durables et portant sur des sujets essentiels. La patente de tolérance de 1781 permet le libre exercice du culte et l’égalité civique quelle que soit la religion, et l’abolition du servage permet de mettre fin à la dépendance personnelle du paysan à l’égard de son seigneur. Mais Joseph II, plus encore que sa mère, renforce la centralisation, ce qui lui vaudra l’opposition permanente de la noblesse hongroise. (Il refuse en outre de se faire couronner, et, en 1784, il transfère la couronne de Saint Étienne de Bratislava à Vienne.) Il met fin à l’organisation nobiliaire des comitats et divise la Hongrie en districts (10 dont 3 en Slovaquie, districts de Nitra, Banská Bystrica et Košice) à la tête desquels sont placés des commissaires nommés par le souverain et qui lui sont soumis.
De la fin du XVIII e siècle aux années 1840, la Hongrie connaît une phase de réveil national. Elle est traditionnellement considérée comme une réaction au joséphisme. La diète hongroise qui se réunit à partir de 1825 va progressivement substituer le hongrois au latin dans tous les secteurs de la vie publique. C’est une époque de réflexion sur la modernisation du pays. István Széchenyi, qui a beaucoup voyagé en Occident et y a pris conscience du retard de la Hongrie, est un des principaux moteurs de cette réflexion. Outre une politique de mécénat qui permet de créer l’Académie hongroise des sciences en 1825, il ouvre des perspectives de transformation du système politique et social hongrois.
La fin des années 1830 est une période de durcissement. Au début des années 1840, une nouvelle génération apparaît sur la scène politique hongroise, la génération des romantiques (les poètes Petőfi et Arany). La nouvelle diète qui se réunit en 1843-44 étend la domination linguistique hongroise à l’ensemble du royaume de Saint Étienne. La réaction au joséphisme s’est transformée en combat politico-linguistique. En Hongrie comme dans les autres pays de la région, la langue structure l’identité nationale. Chacune des nationalités réagit à sa manière aux évolutions des années 1820-1840. Chez les Slovaques, l’évolution passera par le choix d’une codification qui ne rompt pas complètement avec l’idée de solidarité slave, mais qui marquera une rupture partielle de la relation aux Tchèques. Malgré cette évolution, le courant slavophile va inspirer une grande inquiétude aux Hongrois. C’est le complexe de l’encerclement que l’on retrouve comme un fil rouge au cours de l’histoire hongroise des deux derniers siècles.
Les Slovaques sont pourtant mal armés pour faire face à l’éveil national hongrois. Les élites slovaques sont quantitativement faibles et la langue n’est pas codifiée. Tirant profit des réformes scolaires introduites par Joseph II, certains éveilleurs slovaques entreprennent le travail linguistique nécessaire au développement de la langue vernaculaire. Le processus sera long, heurté, parfois contradictoire. Classiquement, on peut distinguer trois grandes phases.
Dans les années 1780, la personnalité centrale est Bernolák. Anton Bernolák est entré au séminaire général de Presbourg en 1784, peu après son ouverture par Joseph II, entre cette date et 1787, il travaille successivement à une grammaire slovaque et à un dictionnaire étymologique des mots slovaques. Il codifie un dialecte de l’ouest de la Slovaquie dont l’usage ne s’imposera pas. Les conditions ne sont pas favorables. Cette langue produira des œuvres (en particulier celles du poète Ján Hollý, 1785-1849, auteur majeur du classicisme slovaque), tout en restant une langue d’érudits qui n’a pas de fonction unificatrice et son usage se perdra progressivement (malgré un retour dans les années 1830-1840).
Au tournant des années 1820, le problème linguistique devient plus aigu. Les Slovaques cherchent à définir et à structurer un programme dans un cadre hongrois où les tendances assimilatrices commencent à s’affirmer. Les patriotes de cette période tournent alors leurs regards dans deux directions : vers les Tchèques et vers les Russes. À la suite du Congrès de Vienne (1815), la position de la Russie s’est sensiblement renforcée. Cette deuxième génération d’éveilleurs est inspirée par le modèle allemand et par la dynamique du mouvement estudiantin des années 1817-1820. L’idée de la solidarité slave se développe. L’élite slovaque y voit un soutien indispensable dans son combat national.
Deux personnalités marquent cette période de leur empreinte : Ján Kollár (1793-1852), et Pavol Jozef Šafárik (1795-1861). Ils développent l’idée de solidarité slave. Ils sont tous les deux membres de la minorité protestante slovaque, ont fait leurs études à Iéna (1817-1819 pour Kollár), où ils se sont inspirés du réveil national allemand, et en particulier du romantisme herdérien. Ils retranscrivent pour les slaves le mouvement d’unification allemand qu’ils ont observé. C’est le premier rejet de l’idée de natio hungarica qui n’avait pas été remise en cause auparavant. Ils définissent une position des Slovaques par rapport aux Hongrois. Ils remplacent cette natio hungarica par la pensée d’une nation (tribu) unie sur une base linguistique et culturelle. Les Slovaques seraient une branche de la tribu tchécoslovaque. Leur influence se fait sentir surtout dans deux grands domaines : (a) la plus productive a été de donner un nouveau contenu, une nouvelle dimension, aux réflexions slovaques sur l’identité. C’est Kollár qui joue le rôle le plus important de ce point de vue ; (b) les efforts communs pour la slovaquisation du tchèque écrit afin d’en faire une véritable langue tchécoslovaque dans laquelle les deux entités seraient de même valeur.
Dans les années 1830, un jeune érudit, L’udovít Štúr, est sur les positions de Kollár qui est la figure tutélaire de cette génération. Mais la pression linguistique hongroise ainsi que l’attitude des cercles des éveilleurs tchèques à leur égard le convainc progressivement de la nécessité de trouver une solution linguistique propre. Ces « Jeunes Slovaques » [ mladoslováci ], troisième génération d’éveilleurs, se convainquent que les Slovaques sont véritablement une « tribu » à part qui devrait avoir sa propre langue et qu’il est plus raisonnable, plus urgent en réalité, de résoudre les questions linguistiques dans le cadre hongrois.
Au début des années 1840, les protestants slovaques commencent à chercher la protection de Vienne qui marque de plus en plus de méfiance à l’égard du mouvement national hongrois. Une lettre, le « Prosbopis », est envoyée à l’empereur début juin 1842. Ce document se limite à la présentation d’exigences en matière linguistique et scolaire. Les Hongrois y réagissent avec courroux. Confrontés à l’essor de l’usage du hongrois et aux limites de l’usage du tchèque dans le contexte de l’époque, les Štúriens font le choix de la codification d’une langue. La décision officielle d’adopter une nouvelle codification est prise au lycée de Bratislava le 14 février 1843 par Štúr et cinq de ses collaborateurs. Štúr tente de faire en sorte que les normes adoptées ne se traduisent pas par une séparation trop radicale avec les normes du tchèque écrit. La « langue de Štúr » [ štúrov č ina ] est codifiée à partir d’un dialecte du centre de la Slovaquie, plus aisément accessible aux Slovaques de l’Ouest et de l’Est. Elle se répand dans les communautés protestantes, essentiellement auprès des jeunes érudits, mais aussi chez les jeunes pasteurs et les instituteurs de villages. Elle se diffuse plus largement et plus rapidement que la langue de Bernolák avant elle.
L’udovít Štúr est démis de ses fonctions de professeur du lycée de Bratislava. Pour les autorités hongroises, l’objectif est d’éliminer le centre du mouvement national slovaque. Ses élèves vont majoritairement à Levoča (en mars 1844). C’est à ce moment que sera écrit le « Nad Tatrou sa blýska » (par Janko Matuška). Toujours en 1844, création du Tatrín, ancêtre de la Matica slovenská. L’udovít Štúr parvient à faire publier les Slovenskje narodnje novini [ Le Journal national slovaque, SNN ] dès août 1845 (bihebdomadaire). C’est dans les pages de ce journal que les štúrovci élaboreront et rendront public leur programme politique. Pour Štúr et sa génération, seule l’introduction de réformes peut permettre d’améliorer la situation générale des paysans. C’est ce programme que Štúr synthétise dans son long essai « Kde leží naša bieda » [Là où est notre misère] publié dans les SNN au cours de 1847. Le mouvement national slovaque prend un véritable caractère politique. En 1847, Štúr est élu député de Zvolen au Parlement hongrois. Il présente les demandes des Slovaques dont la reconnaissance de l’individualité des Slovaques comme nation, demande qui aurait impliqué la décentralisation de la Hongrie et que les Hongrois ne peuvent accepter.
Dans les premières semaines de 1848, l’agitation italienne puis l’occurrence de la révolution de Paris accélèrent le mouvement de réforme. Dès mars, la diète hongroise adopte une série de lois, dites « de mars » qui mettent fin au régime féodal. La Hongrie devient indépendante, liée par une union personnelle à la maison de Habsbourg. Les Slovaques présentent des demandes d’élargissement des libertés civiques et nationales le 11 mai 1848. Ces demandes sont envoyées au gouvernement hongrois qui y répond par la proclamation de la loi martiale et des mandats d’arrêt lancés L’udovit Štúr, Jozef Miloslav Hurban et Michal Miloslav Hodža qui doivent s’exiler.
Le conflit prend une autre tournure en septembre 1848. Le 16 septembre, un Conseil national slovaque est fondé. Il envoie un corps armé qui servira au soulèvement. Cet épisode est un échec militaire mais un pas politique important. Le Conseil national qui se revendique représentant politique des Slovaques déclare l’indépendance de la Slovaquie et propose un programme démocratique révolutionnaire. La remise en ordre qui suivra la sécession affectera également les Slovaques. Néanmoins, la révolution de 1848-49 a signifié un glissement dans l’institutionnalisation du mouvement national slovaque : les Slovaques se sont placés aux côtés de la Cour de Vienne contre le gouvernement de Pest, le concept de territoire slovaque a été formulé pour la première fois, une autorité politique slovaque (le Conseil national slovaque), quoi qu’éphémère, a vu le jour.
Côté hongrois, la participation de volontaires slovaques aux côtés de l’armée autrichienne au cours de la révolution est vue comme une trahison. Le fossé s’élargira entre Slovaques et Hongrois tout au long de la deuxième moitié du XIX e siècle. L’intelligentsia slovaque était en majorité favorable aux Habsbourg et russophile alors que les Hongrois étaient hostiles aux Habsbourg et craignaient l’expansionnisme et l’influence russes.
Au cours de cette période, pour les Slovaques, la vie nationale est déterminée par l’absence de noblesse et de bourgeoisie nationales, l’absence de centre urbain significatif et la division confessionnelle. L’hétérogénéité ethnique de la bourgeoisie, la prédominance des petites villes, l’absence d’institution slovaque centrale (type Matica) et d’éducation secondaire et supérieure en slovaque ne permettent pas la création d’un centre urbain national. Bratislava, pas plus que Pest, Trnava ou Liptovský Mikulâš ne pouvaient – pour des raisons différentes – créer les conditions pour une coordination à long terme de la vie culturelle et politique nationale. Grâce à une importante activité de publication et à ses sociétés, Martin, ville provinciale de 4 000 habitants devint le centre national. Certes, les représentants du mouvement national, plutôt issus des couches inférieures ou moyennes de l’intelligentsia, étaient connectés au milieu urbain, mais ils étaient souvent d’extraction paysanne et s’adressaient essentiellement à la population rurale. À partir de cette date, le nationalisme slovaque va se fonder durablement sur l’idéalisation de la culture populaire et sur des stéréotypes nationaux rapidement désignés sous le terme générique de « plébéien ». L’historiographie slovaque elle-même défendait le caractère autochtone des Slovaques dans le royaume de Hongrie et active les mythes de la Grande Moravie et de la tradition de Cyrille et Méthode comme marqueurs nationaux.
Même après la codification de la langue dans la grammaire de Martin Hattala (1852), la langue écrite n’était pas suffisamment fixée et ce n’est que la coopération des protestants et des catholiques dans le cadre de la Matica slovenská (entre 1863 et 1875) qui va progressivement permettre l’acceptation et l’usage d’une langue écrite unique. Ce que l’on a appelé l’« usage de Martin » devient la norme du slovaque écrit. La codification ultérieure de Samo Czambel ne fera que débarrasser la langue de quelques bohémismes et de certaines formes dialectales.
4. S LOVAQUES ET NEO-ABSOLUTISME AUTRICHIEN
La période néo-absolutiste est caractérisée par l’effort du souverain et du gouvernement de Vienne pour renforcer l’État central et limiter les mouvements des nationalités qui pourraient renouveler l’activité révolutionnaire. Quelques avancées se produisent sur les questions linguistiques slovaques. Dans les comitats slovaques, le slovaque peut être utilisé dans les relations avec l’administration. Le slovaque est par ailleurs introduit dans les écoles populaires.
Le système néo-absolutiste est un système qui renforce l’empire, seule unité administrative avec une administration uniforme. Retour à la germanisation avec l’allemand comme seule langue officielle en 1852. Le système s’appuie sur l’armée, la police et la gendarmerie. À partir d’avril 1852 (mort de Schwarzenberg), tous les ministres sont responsables devant le seul souverain.
Des événements extérieurs vont mettre un terme à cette période : événements italiens et allemands. Après juillet 1866 et la défaite de Sadowa, Vienne reprend langue avec les Hongrois. En quelques semaines, un accord est trouvé : la Double monarchie est née. Le Compromis austro-hongrois de 1867 divise l’empire autrichien qui devient l’Autriche-Hongrie, composée de deux parties, la Cisleithanie (partie autrichienne) et la Transleithanie (partie hongroise).
Chaque partie dispose d’un Parlement, d’un gouvernement. L’empire est doté de ministères communs (affaires étrangères, défense, finances) et de délégations nommées par chaque Parlement qui vont traiter les affaires communes.
Le Compromis est lourd de conséquences pour les Slovaques. Le gouvernement hongrois va avoir d’autant moins de difficultés dans sa nouvelle politique que Vienne se désintéresse des nationalités. Elle en a terminé avec sa politique de division. Constitutionnellement, le souverain est désormais interdit d’interférer dans les affaires intérieures de la Hongrie. Au cours des années qui séparent la révolution de 1848 du Compromis, la prise de conscience nationale chez les nationalités s’est accélérée, en particulier chez les Slovaques où elle avait été jusqu’alors assez embryonnaire. Passées les déceptions des lendemains de 1848, toute une série d’institutions et d’organisations se mettent en place, qui, tant bien que mal, encadrent cette prise de conscience.
Après 1848, Vienne fait des concessions aux Slovaques. Mais la politique de Vienne est une déception pour les Slovaques. Le mouvement national connaît une dépression symbolisée par une tentative de retour au tchèque, dans sa forme biblique le plus souvent. Vienne autorise l’édition de journaux qui paraissent d’abord en langue slovaque, puis, à partir du début des années 1850, en tchèque biblique. Kollár parvient à agréger autour de lui un groupe d’écrivains et d’activistes nationaux. Ce faisant, le vieux schisme linguistique peut resurgir. C’est dans ce contexte que les partisans du slovaque écrit de Štúr se réunissent à Bratislava en octobre 1851, s’accordent sur une nouvelle orthographe et confient la codification d’une grammaire à Martin Hattala qui publie la Petite grammaire slovaque ( Krátka mluvnica slovenská ) en 1852. Cela sera le seul véritable succès de la période néo-absolutiste. Pour le reste, aucune des demandes slovaques ne sont prises en compte. Štúr et Hurban deviennent des opposants au régime et seront même soumis à une surveillance policière. Ils ne peuvent s’exprimer publiquement et se retirent de la vie publique. Hurban dans sa paroisse de Hlboké et Štúr dans son village natal d’Uhrovec dans un premier temps, puis à Modra.
Štúr tire de son expérience la conviction que l’Autriche ne peut être une patrie pour les Slovaques, ni même pour les Slaves. Il rédigera un livre qui paraîtra à titre posthume en Russie en 1867 : Les Slaves et le monde du futur ( Slovanstvo a svet budúcnosti ) dans lequel il exprime son espoir de la création d’un grand empire slave, démocratique, qui naîtra sur les cendres des empires ottoman et autrichien. Štúr meurt en 1856, à l’âge de 40 ans, des suites d’un accident.
Les défaites de Magenta et de Solférino provoquent le départ de Bach. Dans un contexte institutionnel confus, les nationalités reprennent un peu de vigueur, et les Slovaques préparent de nouvelles demandes.
Pendant la préparation des élections législatives hongroises de 1861, les Slovaques recherchent une ouverture politique. Stefan Marko Daxner (1822-1892), l’un des auteurs des Žiadosti de 1848, édite une brochure, le Hlas zo Slovenska , dans laquelle la théorie hongroise de la nation politique magyare unitaire est réfutée tandis qu’est présentée l’exigence d’une reconnaissance de l’indépendance nationale des Slovaques sur le territoire qu’ils occupent « de toute éternité ». Incidemment, le Hlas zo Slovenska conditionne la loyauté slovaque à l’attitude des Hongrois à leur égard. Lors de ces élections de 1861, aucun candidat slovaque ne sera élu. Cet échec les incite à convoquer une grande manifestation nationale qui se déroule à Turčiansky Svätý Martin les 6 et 7 juin 1861. Elle se conclut par l’adoption du « Mémorandum de la nation slovaque ». Ce texte est très inspiré du Hlas zo Slovenska. Il demande la reconnaissance de la nation slovaque comme nation autonome dont l’expression politique et territoriale serait une région slovaque ( Slovenské okolie ) dans laquelle le slovaque serait langue officielle et langue d’enseignement. Toutes les autres demandes, qui touchent tous les domaines de la vie publique, en découlent. Le Mémorandum est le texte institutionnel de référence. Il sera la colonne vertébrale du programme slovaque jusqu’en 1914. Budapest n’y répond pas plus que Vienne qui entend profiter de la situation pour faire pression sur les Hongrois. Les opportunités trop minces offertes par le souverain sont quand même utilisées : création d’un lycée évangélique à Revuca (septembre 1862) qui deviendra un centre important de l’éducation de l’intelligentsia slovaque au cours de sa courte existence. En 1865, de nouvelles élections ont lieu. Les Slovaques n’obtiennent pas un député de plus que 4 ans auparavant. Mais pendant ce temps, le Comité Matica constitué en juin 1861 n’est pas resté inactif.
En un temps très court, il est parvenu à mettre au point le statut de la Matica. En deux ans, le Comité peut commencer ses activités. À l’occasion du 1 100 e anniversaire de l’arrivée de Cyrille et Méthode en Grande Moravie, une grande manifestation a lieu à Martin, c’est l’assemblée fondatrice de la Matica le 4 août 1863. La Matica est une institution nationale culturelle dont l’objet est d’élever la conscience nationale des Slovaques, de soutenir les activités culturelles, scientifiques, littéraires et artistiques. Son premier président est Stefan Moyses, son premier vice-président Karol Kuzmány. C’est le début de ce qui reste dans l’histoire comme la Période Matica [ Mati č né obdobie ], période courte mais riche. La Matica édite le Letopis Matice slovenskej qui est une revue de recherche scientifique en linguistique, histoire, ethnologie et qui s’ouvrira bientôt aux sciences comme la botanique ou la géologie. Tous les ans, la Matica organisera un grand rassemblement national qui devient le grand raout de l’activité culturelle slovaque. Ces rencontres se poursuivront, même après l’interdiction de la Matica. D’autres sociétés sont créées, de chants, de théâtre, de femmes ( Živena ), économiques ou confessionnelles comme la catholique Société de St. Adalbert.
Pendant que, sur le plan culturel, la création de la Matica avait rendu la situation plus acceptable, la politique slovaque était en crise. L’échec du Mémorandum a mis fin aux espoirs d’autonomie et a provoqué l’éclatement du mouvement national. Déception chez ceux qui avaient compté sur Vienne et chez les rédacteurs du Mémorandum. Des voix critiques s’élèvent, notamment contre ceux qui pensaient pouvoir s’appuyer sur Vienne pour réaliser le programme national. Elles s’expriment autour du dramaturge Ján Palárik (1822-1870). Pour lui, les Slovaques doivent revenir dans le cadre hongrois et y chercher une solution. La « voie viennoise » est une impasse. Ces dissensions vont affaiblir le mouvement national qui sera un temps divisé en deux groupes : la Vieille école slovaque [ Stará škola slovenska ] et la Nouvelle école [ Nová škola ].
La Stará škola est constituée du groupe qui a formulé le programme national et qui s’est approprié son contenu et assume sa ligne politique. On les appelle également les « mémorandistes », en référence au texte qui fonde leur action. On y trouve Francisci, Daxner, Hurban, Mikuláš Ferienčik, Martin Čulen, Viliam Pauliny-Toth.
La Nová škola se constitue de manière informelle dès juin 1861 en opposition au Mémorandum, mais surtout après décembre 1861 et le choix de solliciter Vienne. Pour eux, c’est donc vers Budapest qu’il faut se tourner, avec Budapest qu’il faut travailler. Le groupe se formalisera en 1868 (et disparaîtra en 1875 comme nous le verrons bientôt), balayé, en particulier, par la politique hongroise qui rend sa stratégie impraticable. En effet, le Compromis va rapidement avoir des conséquences sur les nationalités. Après une courte période de mise en place des institutions, marquée par quelques grandes lois libérales, à partir de 1875, le libéralisme hongrois emprunte d’autres voies, les nationalités sont soumises à une entreprise de magyarisation qui durera jusqu’à la disparition de l’empire.
5. L ES S LOVAQUES DANS L’EMPIRE DUALISTE
La politique des nationalités qui est mise en œuvre dans le cadre du Compromis est une politique globale dont les postulats sont partagés par l’ensemble des élites hongroises et dont l’objectif est l’intégration de plus de la moitié de la population, sa frange non magyarophone par sa langue maternelle, dans la nation hongroise.
Cette politique connaîtra plusieurs inflexions au cours des 51 années de régime de Compromis, mais ses fondements ne seront jamais modifiés. À certains moments, cette politique sera plus douce, mais l’objectif de tous les gouvernements hongrois restera la transformation de la Hongrie en État national hongrois. Les différences d’intensité dans la mise en œuvre sont essentiellement liées à la perception du degré de nécessité et de faisabilité tels qu’ils sont ressentis par les différents gouvernements.
Deux textes concernant les nationalités au premier chef sont emblématiques de cette époque : la loi sur les nationalités de 1868, et la loi scolaire de la même année. La loi sur les nationalités sera un obstacle permanent dans les relations entre les Hongrois et les nationalités des pays de la couronne. Elle prévoit toute une série de droits strictement individuels en matière linguistique, dont la plupart resteront lettre morte. Leur mise en œuvre est bloquée par la bureaucratie des comitats. La loi scolaire de 1868, outre qu’elle crée un système scolaire obligatoire, sera l’outil de la politique de magyarisation.
Après une première période libérale dominée par la génération Deák, en 1875, Kálmán Tisza est nommé Premier ministre. Il le restera jusqu’en 1890. Sous son gouvernement, la politique de magyarisation sera mise en place. Le sommet de cette politique est atteint sous Dezső Bánffy (1895-1899), le « dévoreur de socialistes » et défenseur de la suprématie hongroise. C’est sous le gouvernement de ce dernier que se prépareront les festivités du millénaire qui se traduisent par une excitation patriotique qui atteint son apogée.
Côté slovaque, le Compromis a accentué la division du mouvement national. Le mouvement d’opposition aux Mémoran-distes, emmené par Ján Palárik, considère que le Compromis valide sa stratégie d’opposition à la Vieille école et de rapprochement avec Budapest et la classe dirigeante hongroise. La Nouvelle école cherche des relais et des soutiens dans les partis d’opposition hongrois. Ses partisans se contentent de demander des droits linguistiques (surtout pas l’Okolie qu’ils rejettent). Ils doivent toutefois se résoudre à l’échec de leur programme. Il est impraticable. La Vieille école ne parvient pas à ses objectifs. Un accord avec le parti de Deák en 1872 (transformation en Parti slovaque du Compromis) est un ultime et inutile effort pour sortir de cette impasse.
Sur le plan électoral, les Slovaques sont également impuissants. Lors des élections de 1872, ils parviendront à obtenir deux députés (un troisième slovaque est V. Pauliny-Tóth, élu dans la Bačka avec des voix serbes et slovaques). Cela n’aura aucun effet. Leur échec a renforcé l’autorité des mémorandistes et du centre de Martin, ce qui n’a pas eu que des effets positifs. Lorsque le SNS adoptera la politique de passivité, il n’existe plus d’autre alternative politique et, jusqu’au milieu des années 1890, le mouvement national slovaque sera politiquement inexistant, accréditant l’idée qu’il n’y a pas de problème de nationalités dans le royaume de Hongrie.
À l’approche du milieu des années 1870, les Slovaques comme les autres nationalités doivent affronter des mesures administratives de la part des autorités locales dans les comitats : en 1874-1875, les trois lycées slovaques sont fermés successivement. Le 6 avril 1875, la Matica slovenská est interdite au motif de propagande panslaviste.
Le seul parti qui représente les intérêts slovaques, le SNS, est fondé à l’occasion des dix ans du Mémorandum. Il restera longtemps attaché à ce texte. Après la courte période de contestation de sa stratégie politique par la Nouvelle école, il restera seul, sans concurrent politique national jusqu’au milieu des années 1890. À partir de cette date, des courants commencent à se constituer en son sein. Cette contestation de la ligne du SNS créera les conditions des cristallisations ultérieures du champ politique slovaque.
Le SNS a donc une position d’unique représentant du mouvement national slovaque, s’efforce de nouer des contacts avec les représentants des autres nationalités ou avec des partis hongrois qui s’opposent à la politique gouvernementale. Il tente, en vain, de participer au jeu parlementaire dans les années 1870. En 1878, après plusieurs échecs, le SNS ne présente pas de candidats aux élections pour protester contre la politique du gouvernement hongrois à l’égard des nationalités. Il fera de même en 1884, 1887 et 1892. Il ne reste pas pour autant inactif sur le plan culturel. Mais le changement majeur ne surviendra qu’au début des années 1890 lorsque les représentants des principales nationalités du royaume se rapprochent en vue de collaborer. Le point culminant de la coopération avec les nationalités sera le Congrès des nationalités de 1895 à Budapest qui sera sans lendemain.
En même temps, les années 1890 sont une période de cristallisation des critiques contre la politique du SNS. La politique de passivité est remise en cause, critiquée pour son inefficacité, voire son caractère nuisible pour le développement du mouvement national.
Les courants qui se forment lentement en son sein recherchent des modalités différentes d’affirmation nationale. Apparaissent également les fondements des divisions ultérieures qui opposent une vision moderne et sécularisée d’un rapprochement avec les Tchèques aux tenants d’un conservatisme social plus teinté de catholicisme. Le mouvement national se réorganise, se structure en courants au sein d’un SNS qui, désorganisé, voit sa vieille garde prendre peu à peu du recul. On trouve donc deux grandes orientations différentes : l’une vient de la jeune intelligentsia catholique et l’autre de l’intelligentsia libérale. Des personnalités importantes de l’histoire slovaque de la première moitié du siècle s’affirment à cette époque, Andrej Hlinka chez les catholiques et Vavro Šrobár chez les libéraux notamment.
Malgré la lente structuration de ces différents courants, le SNS reste une structure unique. Il n’y a pas de création d’autres formations slovaques. Le mouvement national n’est pas en état de se permettre une division interne. Le SNS reste donc la seule autorité, d’autant qu’il parvient à mettre au point une plate-forme qui fait la synthèse des courants. L’autre courant qui se constitue à peu près à la même époque est la social-démocratie slovaque. Il reste marginal.
Par ailleurs, quelques individus, souvent des anciens étudiants de la Faculté tchèque de l’Université de Prague, mettent en place des liens entre Tchèques et Slovaques. Ce rapprochement tchécoslovaque, qui renoue avec une tradition interrompue après 1849, se traduit par la création d’associations : le Detvan (1882) animé par Vavro Šrobár ou la Českoslovanská jednota (1896).
La coopération tchécoslovaque est valorisée par des revues comme les Prúdy qui soutiennent les objectifs des hlasistes de réformer le mouvement national slovaque (critique du centre de Martin). Prudistes et hlasistes sont des acteurs dans un autre lieu important de la coopération tchéco-slovaque au plan culturel, les rencontres de Luhačovice. À partir de 1908, soit quelques mois après le « massacre de Černova » (27 octobre 1907) qui jouera un rôle de catalyseur de la proximité entre cercles slovacophiles tchèques et tchécophiles slovaques, ces rencontres se déroulent tous les ans dans cette petite ville thermale du sud de la Moravie. Culturelles à l’origine, à partir de 1911, ces rencontres s’ouvrent aux dimensions économiques et financières sans jamais se traduire par des ambitions politiques communes.
La période du Compromis est dominée sur le plan intellectuel et politique par deux grandes figures, Svetozár Hurban Vajanský, qui incarne le courant russophile, et Jozef Škultéty, qui défend avec fougue l’héritage štúrien de la langue et de l’individualité de la nation slovaque.
Svetozár Hurban Vajanský (1847-1916) est le grand idéologue du centre de Martin. Pendant plus de 20 ans, il va être la boussole du monde intellectuel slovaque. Il est par ailleurs l’un des grands romanciers de son époque et de l’histoire de la littérature slovaque. Plusieurs de ses œuvres sont devenues des classiques de son vivant. C’est un écrivain qui fait fonction de mentor culturel et politique, et qui inscrit durablement le récit historique slovaque dans une posture défensive. Dès les années 1870, il incarne le courant slavophile dans la droite ligne du Štúr du Slovanstvo . Vajanský est convaincu que la Hongrie ne pourra réformer son organisation institutionnelle et admettre son caractère multiethnique. L’idéal de Vajanský est russe. Chez lui, l’avenir du monde est à la slavité. Vajanskýne rejette pas entièrement la mutualité slave, mais il ne l’accepte que dans les termes štúriens, c’est-à-dire dans la mesure où elle reconnaît l’individualité nationale slovaque. Il s’inscrit dans la tradition štúrienne d’émancipation nationale sur la base du droit naturel, les Slovaques ayant une langue et une littérature propres. Le lien avec les Tchèques est limité au domaine culturel.
Autre personnalité éminente de cette génération qui s’inscrit dans la ligne de Štúr et de la Matica, Jozef Škultéty représente comme Vajanský une idéologie conservatrice et romantique. Škultéty (1853-1948) est l’éditeur des Národné noviny [ Le Journal national ] à partir de 1881, co-éditeur des Slovenské pohl’ady [ Regards slovaques ] puis, à partir de 1890, éditeur en chef (jusqu’en 1916).
Sur le plan économique et social, la Hongrie du Compromis est un pays qui présente des traits contradictoires : mutation et conservatisme, progrès et effets durables du féodalisme. La géographie hongroise laisse apparaître de gros pôles de développement et de vastes zones arriérées. La société hongroise elle-même reste très segmentée entre campagnes et villes, mais aussi au sein des villes comme dans les campagnes. Les différences régionales également jouent un rôle dans cette segmentation. Pays agricole en 1867, la Hongrie devient peu à peu un pays agro-industriel.
Les régions slovaques sont faiblement urbanisées. Une seule ville compte plus de 50 000 habitants (Bratislava, 78 223 habitants en 1910), deux autres plus de 20 000 (Košice 42 211 et Komárno 22 517). Ce sont des villes très largement magyaro-phones ou germanophones. Les principales villes du mouvement national sont beaucoup plus petites (Ružomberok 12 000 habitants Martin environ 5 000, Liptovský Mikuláš 3 251. Ružomberok et L. Mikuláš à un degré moindre connaissent une forte croissance de leur population grâce à la magistrale Bohumin – Košice. Ružomberok bénéficie aussi de sa position stratégique sur l’axe Banská Bystrica – Orava.
Les infrastructures jouent un rôle important dans le développement des régions septentrionales. La ville de Košice a été reliée par chemin de fer à Budapest depuis 1860, dix ans plus tard, cette liaison est étendue à Prešov. L’année 1872 est importante : c’est la fin de la construction de la ligne Bohumin – Košice construite pour relier le bassin d’Ostrava et la région du Gemer et du Spiš. Construction par étapes. En début 1871 d’abord Bohumin – Žilina puis en décembre la même année, ligne prolongée jusqu’à Spišská Nová Ves. Ce sont des chantiers très importants pour l’époque. Ils nécessitent de nombreux ouvrages d’arts. Entre 1870 et 1883, l’essentiel des projets consiste à compléter le dispositif dans la vallée du Váh et à relier le réseau slovaque au reste de la monarchie : Bratislava-Trnava (1873), prolongée jusqu’à Nové Mesto et Trenčin (1878) puis Žilina (1883). Dans la décennie suivante, les régions indus-trialisées de la partie orientale sont reliées à la magistrale ou au réseau de la plaine danubienne.
Le développement industriel de la Transleithanie est limité au début de la Double monarchie. Il existe des contraintes juridiques qui ne permettent pas son développement. Lorsque les obstacles seront progressivement levés, le développement du secteur sera spectaculaire. L’industrie reste essentiellement agroalimentaire malgré une flambée de l’industrie métallurgique. L’extraction de charbon est multipliée par 13 entre 1868 et 1913. Cette industrie est cantonnée dans le matériel ferroviaire et les machines agricoles. À la fin du siècle, l’industrie textile connaît une forte croissance.
La Slovaquie est concernée par ce développement industriel. Quelques grosses entreprises dominent. L’industrie cotonnière redémarre à la fin du siècle. En 1894, création d’une filature de coton à Ružomberok, puis dans les années suivantes successivement à Bratislava (deux en 1902 et 1907), et de plus petites à Spižská Nová Ves et à Petržalka. Leur capital est britannique, hongrois et autrichien. Ces usines, surtout celles de Ružomberok et de Bratislava, sont très pointues techniquement et leurs matières premières proviennent des États-Unis, de l’empire ottoman ou d’Égypte. Les débouchés se trouvent essentiellement dans la monarchie (ces entreprises travaillent beaucoup avec l’armée). À la veille de la guerre, environ 5 000 personnes sont employées dans la branche coton et les centres de Ružomberok et de Bratislava produisent 80 % du coton de Hongrie. Par ailleurs, deux centres de draperie sont importants : Žilina et Halič. Parmi les grosses entreprises de Bratislava, mentionnons la raffinerie Apollo, l’entreprise de dynamite filiale de l’entreprise Nobel, la fabrique de matériaux plastiques Matador et l’usine d’armements de Patronka (quartier de Bratislava). Certaines branches traditionnelles, moins mécanisées (acier, bois, verrerie et papeterie) constituent des unités plus petites de production.
L’industrie agroalimentaire se développe. En particulier les minoteries (la plus importante est située à Vel’ky Šariš (elle emploie 200 personnes), production traditionnelle typique de Slovaquie, les tanneries, dont la plus importante est à Liptovský Mikuláš. Les tanneries sont majoritairement la propriété des Slovaques, ce qui n’est pas le cas des autres secteurs. Les Slovaques sont confrontés à un problème permanent de manque de capitaux slovaques. Ce n’est qu’en 1884 que naît la première banque slovaque, la Tatra Banka, sur le modèle de l’épargne nationale tchèque. Mais ses dépôts restent très faibles et ses investissements industriels très limités.
Au début du XX e siècle, un peu moins de 20 % de la population slovaque travaille dans le secteur industriel, mais, hors Budapest, la Slovaquie est la région la plus développée de Hongrie (elle représente par exemple les trois quarts de la production métallurgique ou chimique et la presque totalité de la production de papier de Transleithanie).
La Slovaquie actuelle comptait sur son territoire environ 80 % de l’ensemble des personnes se déclarant de nationalité slovaque dans le royaume de Hongrie en 1900. Malgré une augmentation en valeur absolue, la part des Slovaques dans la population du royaume diminue de façon constante entre chaque recensement.
Sur le territoire slovaque actuel, on compte en 1880 1 489 000 Slovaques, et, en 1910, 1 684 000. La part des Slovaques dans la population passe au cours de cette période de 61,2 % à 57,7 %. En valeur absolue, le nombre de Slovaques augmente de 13,3 %, le nombre de Magyars de 63,8 %.
La taille des communes urbaines augmente pourtant de façon continue. Mais plus de la moitié de la croissance naturelle reste en milieu rural. La population slovaque est très majoritairement rurale. En 1900, en dehors de Bratislava et Košice, seules onze communes comptent plus de 10 000 habitants (la plus grande étant Komárno). La présence slovaque en milieu urbain est insignifiante (elle diminue même en valeur absolue à Košice entre 1880 et 1900). L’urbanisation reste faible (13,7 % de la population vit dans des communes de plus de 5 000 habitants en 1900). Entre 1900 et 1910, la croissance urbaine est toutefois accélérée sous l’effet de l’industrialisation de certaines communes. Les villes qui croissent le plus rapidement sont Žilina (+ 63 %), Ružomberok et Poprad (+ 49 %). En comparaison, la croissance de Bratislava (+ 18,8 %) ou de Košice (+ 10,2 %) est plus faible. D’autres communes connaissent des croissances importantes. C’est le cas de Vrútky qui devient un nœud ferroviaire important. Mais d’autres régions stagnent, dans la partie orientale ou dans les anciennes régions d’extraction (Stará Eubovňa, Levoča, Banská Štiavnica).
En 1910,46 communes ont plus de 5 000 habitants (dont 13 plus de 10 000). Mais cette accélération de l’urbanisation n’est pas nécessairement satisfaisante d’un strict point de vue national. Le milieu urbain est en effet un milieu très fortement assimilateur. Par ailleurs, la croissance de certaines villes est souvent liée à l’arrivée de cadres administratifs ou de cadres industriels hongrois. L’exemple paroxystique de ce processus est Krompachy dont la population magyarophone passe de 3,7 % en 1890 à 40,2 % en 1910.
Bratislava et Košice, les deux plus grandes villes sont très excentrées, périphériques dans la monarchie. Et elles ne sont pas slovaques : Bratislava est plus allemande et Košice plus hongroise. Emil Stodola soulignera en 1912 qu’il « manque à la Slovaquie un grand centre économique et national ».
Le phénomène migratoire est un autre facteur puissant de transformation nationale. Plus d’un demi million de personnes quittent la Slovaquie entre 1869 et 1910. Pour partie outreatlantique, pour partie par migrations intérieures au royaume ou à l’empire. Ces migrations sont dues essentiellement à l’absence de possibilité de passage de l’agraire à l’industriel sur le territoire de l’actuelle Slovaquie malgré le rapide développement du début du siècle. La main d’œuvre qualifiée manque (ce qui entraîne l’arrivée de travailleurs ou de fonctionnaires d’autres régions du royaume). La faiblesse de la mobilité sociale provoque une augmentation du rythme de la migration outre-atlantique, surtout de jeunes hommes en âge de travailler. Cela joue donc à la fois sur la pyramide des âges et sur le développement des régions les plus concernées par le phénomène. Ces régions régressent ou, dans le meilleur des cas, stagnent.
Une partie de cette migration est allée au sud, vers Budapest en particulier où habitent environ 93 000 personnes nées en Slovaquie (surtout des comitats de Nitra et de Bratislava). Dans l’Est, les migrations sont importantes vers le Borsod, et Miskolc, fortement industrialisés. La Basse-Autriche est un autre point de chute : en 1910, on y compte 92 000 personnes (dont 55 000 à Vienne) nées en Slovaquie, surtout occidentale ou centrale.
L’autre flux important touche l’Amérique du Nord. Le pic est atteint entre 1905 et 1907. Mais le flux est continu de 1899 à 1913, période au cours de laquelle 395 000 personnes quittent la Slovaquie pour les États-Unis (116 000 reviennent au cours de la même période. Dans les années 1880 et 1890, le taux de retour des Etats-Unis était de près de 75 %). Sur l’ensemble des nationalités non-hongroises de la Hongrie, c’est la nation qui prend la part la plus importante de l’émigration (26,8 % du total des nationalités non-hongroises). Émigration surtout vers les États les plus industrialisés : plus de la moitié vers la Pennsylvanie, mais aussi vers l’Ohio, le Connecticut, le New Jersey et New York ou l’Indiana.
C’est un phénomène qui touche toute l’Europe centrale mais très important en Slovaquie, avec des différences régionales très marquées (environ 60 % de cette émigration provient de 4 comitats orientaux : Spiš Šariš, Abov et Zemplin).
Le système politique issu du Compromis de 1867 place les Hongrois dans une situation particulièrement favorable au regard de la situation des autres nations de l’Empire. Les nationalités de Hongrie sont les principales victimes du Compromis. L’effort de magyarisation est important dans le domaine scolaire.
Au milieu des années 1870, les autorités hongroises ont liquidé la plupart des soutiens modestes à la culture slovaque (Matica et lycées). Cette magyarisation radicale des années 1870-80 paralyse le mouvement d’émancipation nationale. La situation commencera à changer dans les années 1890 grâce à la modernisation, grâce également à l’activité des élites politiques slovaques et de l’Église catholique et à son orientation vers la paysannerie.
Les structures commencent à se coordonner. Mais la société slovaque reste une société atomisée à la fois régionalement et religieusement. L’identité collective des Slovaques se forme de différentes couches ; la conscience d’appartenir à l’unité étatique hongroise d’une part, celle d’une relation à la fois ethnique et linguistique avec les autres slaves d’autre part.
Du point de vue de leur représentation au sein des élites intellectuelles ou administratives, la sous-représentation des Slovaques est évidente. Les statistiques hongroises de 1914 font apparaître 159 971 fonctionnaires, juristes, enseignants et docteurs. Seuls 3 428 se déclarent Slovaques, soit environ 20 % de ce que les Slovaques représentent comme population du pays.
Le recensement de 1900 fait apparaître que sur environ 5 000 docteurs, 40 sont Slovaques, que sur environ 9 000 juristes, 70 sont Slovaques. Sur les 526 juges et notaires que compte le pays avant la guerre, aucun ne se déclare slovaque, et seuls 6 d’entre eux affirment pouvoir lire le slovaque.
Le problème slovaque n’est pas tant un problème d’accès à l’éducation (le nombre d’établissements d’enseignement est multiplié par cinq au cours de la période) que d’accès à une éducation en slovaque.
La Slovaquie ne constitue pas une entité autonome en Hongrie. La situation économique y est très contrastée. On y trouve des régions qui sont parmi les plus arriérées de la monarchie dans lesquelles les relations sociales sont encore parfois très marquées par les restes du servage. Mais aussi des régions avec une agriculture et un commerce très développés, en particulier avec les deux grandes métropoles de la monarchie. C’est le cas pour Záhorie, le Sud-Ouest en général et Žitný Ostrov en particulier.
La Slovaquie est parmi les régions les plus industrialisées de la partie hongroise. C’est vrai en particulier dans le Liptov, le Spiš, le Gemer, dans la région de Zvolen.

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