Représentations et pratiques de a langue chez les jeunes malgaches de France
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Représentations et pratiques de a langue chez les jeunes malgaches de France

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Description

La non-transmission du malgache à la jeune génération née en France est une donnée réelle que démontre cette enquête sociolinguistique. L'auteur ne restitue pas seulement les divers éléments de cette recherche, elle essaie surtout de décrire et d'analyser les représentations linguistiques et les pratiques du malgache des jeunes de la "deuxième génération". Elle présente par ailleurs les spécificités de la langue malgache et brosse quelques portraits des Malgaches en France.

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Informations

Publié par
Date de parution 01 février 2005
Nombre de lectures 258
EAN13 9782336278438
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

© L’Harmattan, 2005
9782747578448
EAN : 9782747578448
Représentations et pratiques de a langue chez les jeunes malgaches de France

Brigitte Rasoloniaina
A mes amies tourangelles
Madeleine, Michèle, Nicole, Mélissa .
A tous mes neveux et nièces d’ici et de là-bas :
Franco, Elysé, Fabienne Sandrine, Sandie Meva, Liantsoa Gaël, Nathanaëlle Dina, Hoby, Tsiry Malala Bakoly, Mamisoa Liana,Sanda Mirana Andy Mandimby, Faniry Liza, Laura, Linda Agnès, Carolle Johary, Antsa Luc , Irina Tony, Sue, Ando Koto, Soa
Remerciements
Cet écrit n’aurait pas vu le jour sans la participation de tous les jeunes protestants STK ( Sampana Tanora Kritianina ) de la FPMA ( Fiangonana Protestanta Malagasy ety An-dafy ) venus à la Rencontre Nationale qui s’est tenue à Strasbourg en juillet 2003. Je tiens à les remercier pour leur volonté et leur sérieux.
Mes reconnaissances reviennent aussi à l’équipe organisatrice qui m’a accueillie avec sympathie. A tous les responsables (pasteurs, encadreurs...) j’adresse ici mes sincères remerciements.
Enfin, je remercie chaleureusement M. Verdier, N.-J. Gueunier et M. Ahmed-Chamanga qui, par leur lecture attentive, ont contribué à la mise en forme de ce livre.
Introduction
Cette étude fait suite à celle que j’ai menée auprès de quelques malgachophones de la communauté de Paris entre 1988 et 1991 1 . A cette époque, mon objectif était de cerner leurs pratiques linguistiques (comment, quand, avec qui... se servent-ils du français, du malgache et de leurs variétés respectives) et en conséquence, le public choisi a été essentiellement composé d’adultes installés en France, les uns pour les études, les autres, de nationalité française, pour le travail. Il est apparu de cette première recherche, entre autres conclusions, que d’une part, ce public tout à fait bilingue s’est créé une variété métissée malgache/français — connue sous le nom de variaminanana - pour échanger entre malgachophones ; d’autre part, qu’il n’y a pas eu transmission de la langue malgache à la jeune génération. Dans le présent écrit, il s’agit d’enquête auprès de jeunes qu’on appelle à tort ou à raison « deuxième génération » 2 afin de mener quelques réflexions sur les représentations et les pratiques de la langue malgache d’une part, et d’obser ver la place que prend le variaminanana chez ce public d’autre part.
Comment doit-on comprendre cette notion de « deuxième génération » dans le cadre de cette recherche ? Elle peut être, en effet, interprétée de deux manières : c’est d’abord une catégorie qui regroupe les enfants des premiers résidants malgaches en France. Dans ce cas, la notion est vague car, comme nous le verrons dans la partie 1 (1 - Bref rappel historique de l’immigration en France) il y a plus de quatre générations de Malgaches en France. C’est ensuite l’idée de niveau dans une généalogie : les jeunes sont ainsi considérés dans leur propre famille. Dans ce second cas, l’expérience d’être en « deuxième génération » se reproduit continuellement au fur et à mesure que de nouveaux immigrés élèvent leurs enfants en France. C’est cette deuxième conception qui correspond au choix de mon public d’enquête.
En outre, cette recherche qui se concentre sur le malgache des jeunes en France contribue à la réflexions sur l’étude du plurilinguisme. En effet, lors d’une récente enquête menée dans le cadre du programme européen Multilingual Cities project , visant à « évaluer la vivacité et le statut des langues minoritaires en Europe » 3 , Lyon a fait partie des « villes européennes choisies pour la forte représentation de familles d’origine immigrée dans leur population ». L’enquête sociolinguistique conduite auprès de 11 647 élèves des écoles élémentaires de Lyon a montré, entre autres résultats, que 6 236 utilisent « une ou plusieurs autres langues que le fronçais ». Les élèves ont mentionné 66 langues en réponse à la question des langues parlées à la maison : 1 — arabe ; 2 — turc ; 3 — anglais ; 4 — espagnol ; 5 — portugais ; 6 — créole; 7 — italien ; 8 - berbère ; 9 — cambodgien... Comme le malgache n’apparaît qu’en 21 e position et comme le profil des langues parlées à la maison ne porte que sur les 19 premières langues citées 4 , le malgache n’a pas fait l’objet d’une étude détaillée. Néanmoins, même s’il s’agit de deux enquêtes sociolinguistiques complémentaires, soulignons la modestie de celle-ci et la spécificité du public consulté.
Pourquoi l’étude des représentations du malgache chez les jeunes en France, est-elle intéressante ? Les dif férents avantages de l’étude de la représentation, qui peut être rapidement définie comme étant la manière dont chaque locuteur d’une langue donnée « pense les pratiques », ont été minutieusement présentés par L.-J. Calvet (1999 : 158) :

« Les représentations déterminant : – des jugements sur les langues et les façons de les parler, jugements qui souvent se répandent sous forme de stéréotypes; – des attitudes face aux langues, aux accents, c’est-à-dire en fait face aux locuteurs que les stéréotypes discriminent; – des conduites linguistiques tendant à mettre la langue du locuteur en accord avec ses jugement et ses attitudes. C’est ainsi que les représentations agissent sur les pratiquer, changent la “ langue” » .
Il est donc entendu que l’étude des pratiques est inséparable de celle des représentations. Les jugements que les locuteurs portent sur leur langue et leurs attitudes engendrent des conduites linguistiques qui participent à l’évolution de cette langue. Pour notre observation, l’étude des différentes appréciations apportées par les jeunes locuteurs sur le malgache ainsi que celle de leurs attitudes vis-à-vis du malgache permettraient d’apporter quelques hypothèses sur leurs façons de vivre cette langue et contribueraient à l’étude du malgache en milieu de migration.
Pour parvenir à ces différents objectifs, il s’agira dans cet écrit de voir en premier lieu les caractéristiques de cette population jeune par rapport à celle des aînés, dans le milieu de la migration en France. Pour ce faire, un bref rappel de l’histoire de cette migration s’impose pour mieux situer le groupe d’enquête. En second lieu, l’étude des différents apports du questionnaire écrit qui a été soumis à une centaine de jeunes sera longuement développée pour proposer en synthèse quelques traits de la représentation qu’ils ont de la langue malgache. En troisième lieu, l’analyse des différentes pratiques du malgache à travers, d’une part, des écrits recueillis lors du questionnaire et d’un forum sur le net, d’autre part par le biais d’un journal bimensuel du FPMA Paris, Ny gazety . Avant d’entamer ces différentes étapes, je vais me permettre de rappeler quelques caractéristiques de la langue malgache, l’objet principal de cette réflexion.

Rappel des caractéristiques de la langue malgache.
Comme l’ont démontré les philologues du XIX e siècle et comme l’avaient soupçonné déjà les voyageurs qui, dès le XVII e siècle, avaient été frappés par la ressemblance entre le malais et le malgache, du point de vue de la classification génétique des langues, le malgache appartient à la famille austronésienne. Dans le domaine de la phonologie, comme le montre le tableau qui suit, le malgache a plus de phonèmes consonantiques que le français.


Ainsi, en plus des occlusives et des fricatives, on y trouve les mi-occlusives et les prénasalisées. Pour les sons vocaliques, le malgache utilise les diphtongues [ai], ... en plus de [i], [e], [e], [u], [o], [a]
Illustrons les articulations complexes par quelques mots du malgache : trano (maison)  : midradradradra (pousser des cris de douleur) tsena (marché) jejo (qui a la tête légère, libre dans ses allures...) et  : mpamboly (cultivateur) sento (soupir, sanglot) sanda (surplus, ce qui est ajouté dans un échange) ankizy (enfant) angano (conte) antra (compassion, pitié) andro (jour) antsa (chant) anjely (ange)
En morpho-syntaxe, c’est une langue agglutinante à préfixes, infixes et suffixes. Ces affixations engendrent des transformations phonétiques et différentes règles d’alternances consonantiques. Ainsi, si on prend l’exemple de lova ou « héritage », l’idée de « hériter » est exprimée par mandova où man- est un préfixe ; celle de « l’héritier », mpandova et celle de « dont on hérite » par lovàna où le suffixe est -na. Pour le premier mot cité, mandova, la consonne l alterne ici avec d. Le mot mandena « mouiller », dont le radical est lena suit la même règle d’alternance.
C’est une langue dont la variété merina, devenue le malgache officiel, a été codifiée dès le début du XIX e siècle. Il faut aussi rappeler que dès 1658 parut le premier dictionnaire qui est celui de E. de Flacourt, Dictionnaire de la langue de Madagascar. Avec un petit recueil des noms et dictons propres aux choses qui sont d’une mesme espèce... , (Paris, Georges Josse), suivi ensuite de plusieurs autres 5 . L’orthographe qui fit l’objet du décret promulgué le 26 mars 1823 (du Roi Radama I) a été retenue sur les propositions du missionnaire Jones 6 de la London Missionary Society qui voulait parvenir à réaliser la traduction de la Bible en malgache. Ainsi, le livre de référence de l’orthographe du malgache est la traduction protestante de la Bible 7 dont la première édition date de 1835 8 . C’est en 1964 que la proposition d’orthographe officielle présentée par l’Education Nationale a été adoptée et ensuite acceptée par l’Académie malgache.
Il est important aussi de rappeler que la fixation de l’orthographe du malgache a résulté d’une véritable analyse phonologique réalisée par ses inventeurs du début du XIXe siècle car on constate son excellente adéquation à la structure de la langue. La qualité de cette équivalence a un double intérêt : d’une part, elle a facilité la diffusion rapide de l’écriture et d’autre part, elle a permis le maintien de ce système graphique jusqu’à aujourd’hui, c’est-à-dire presque deux siècles après son invention. Quelques petits problèmes sont toutefois à relever :
1/ L’instabilité dans la langue moderne du h, qui continue a être écrit en orthographe là où il existait au début du XIX e siècle (exemple dans hianao ou « vous ») d’où les difficultés pour l’apprentissage des règles. Le même problème se pose pour les prénasalisées mp, nt, ntr...
2/ Les évolutions variées des diphtongues ou groupes de voyelles comme ... souvent ramenées dans la prononciation de Tananarive à des voyelles simples (cas de laoka écrit aussi loka ou « mets » ou celui de vakiana simplifié en vakina ou « lu »), d’où l’incertitude du scripteur.
Mais on peut conclure que ces différentes difficultés ont quelque avantage fonctionnel, puisque ces archaïsmes de l’orthographe permettent de faire apparaître des correspondances entre la langue moderne dans la prononciation de Tananarive et plusieurs dialectes.
Comme toutes les langues, le malgache présente des variantes dialectales, leur nombre varie selon les auteurs. J. Dez (1963) et Rabenilaina distinguent par exemple deux groupes de dialectes : l’antanôsy, l’antaisaka, l’antaifasy, le tanala, l’antaimoro, l’antambahoaka, le betsileo, le merina, le betsimisaraka, le bezanozano, le sihanaka, le tsimihety et l’antakarana composent le groupe « oriental ». Tous les parlers de la partie Ouest et Sud : antandroy, mahafaly, vezo, sakalava, appartiennent au groupe « occidental ». De son côté S. Rajaona (1982-1983) dénombre une vingtaine de dialectes et les regroupe en quatre qui sont :
Groupe 1 : le tsimihety, le betsimisaraka du Nord, l’antakarana
Groupe 2 : le merina, le bezanozano, le sihanaka et le betsileo du Nord
Groupe 3 : le tandroy, le vezo, le mahafaly, le bara et le masikoro
Groupe 4 : le taimoro, le taisaka, le tanosy et le betsimisaraka du Sud.
Il faut enfin souligner l’existence à l’extérieur de la Grande Ile, du kibosy kimaore 9 (ce qui veut dire « parler malgache de Mayotte»), langue d’une minorité de locuteurs à Mayotte, l’une des Comores.
Rappelons en conclusion que Madagascar connaît une unité linguistique :
« Les éléments linguistiques et ethnologiques recueillis et les travaux des malgachisants ont en effet mis en évidence les éléments linguistiques communs aux dif férents dialectes tant au niveau phonologique que morphosyntaxique et lexical, et confirmé ainsi les liens qui unissent les parlers malgaches et qui font une seule et même langue. » 10
On retrouve les mêmes idées dans un écrit antérieur du linguiste Jacques Dez (1978) :
« En se fondant sur des considérations purement linguistiques, il est possible de définir la constance de la langue malgache grâce à l’observation de traits communs aux différents parlers malgaches : — éléments communs du système phonologique évolué de façon diverse suivant les régions à partir d’un système indonésien commun; — éléments communs de grammaire (morphologie, voix verbales avec l’originalité partout retrouvée de la voix circonstancielle, indifférenciation de la fonction verbale et de la fonction nominale, syntaxe.) ; — éléments communs de lexique (fond indonésien important, enrichi d’apports provenant du swahili, de l’arabe, des langues indiennes). En revanche, si l’influence européenne (anglais et français) apparaît très importante sur le merina, elle est moins profonde et plus diversifiée sur les autres parlers.
Tous les parlers présentent donc les mêmes caractéristiques fondamentales de structure grammaticale et lexicale en ne diffèrent guère entre eux que par des variantes localisées de vocabulaire et par “l’accent”, comme l’écrivait déjà E. de FLACOURT en introduction à son dictionnaire de la langue de Madagascar (1658). L’intercompréhension entre locuteurs de parlers malgaches différents est aisée et ne nécessite qu’un apprentissage extrêmement réduit. » 11

Le malgache et ses variantes dialectales est une langue décrite et riche en littératures orales et écrites.

La description de la langue.
En ce qui concerne les études linguistiques, N. Gueunier 12 résume les apports des différentes recherches et propose de distinguer trois périodes qu’elle qualifie respectivement de « missionnaire », « scientifique » et de « développement ». Une quatrième, la période actuelle, s’ajoute naturellement. Nous allons passer rapidement en revue chacune de ces périodes.

La période « missionnaire » :
Comme dans la plupart des pays de l’Afrique, les missionnaires ont contribué à l’instrumentalisation de la langue locale. Pour Madagascar, l’auteur apporte ces précisions : « A partir de l’œuvre de la London Missionary Society, qui publia dès 1835 la première traduction de la Bible en malgache, puis des missionnaires français et norvégiens (Malzac, Dahl ... ) qui éditèrent dictionnaires et grammaires à partir des années 1860. En 1873, le P. Callet, missionnaire jésuite, publia directement en malgache la monumentale Tantaran’ny andriana (Histoire des Rois, Académie Malgache) dont la traduction française n’a paru, toujours sous l’égide de l’Académie malgache, qu’en 1953-1974. Cette première phase d’instrumentalisation permit le développement d’une presse (depuis 1868) et d’une littérature populaire (modèles de discours rituels, recettes thérapeutiques, petits romans) qui vendue à très bas prix sur les marchés, a beaucoup fait pour la diffusion du malgache écrit. »

La période « scientifique » :
Elle est marquée par les travaux de deux linguistes. Le premier, structuraliste, a publié Structure du malgache. Etude des formes prédicatives tandis que le second, transformationiste a étudié le bara — Description morphologique du bara. On relève aussi la parution de l’important dictionnaire monolingue, Rakibolana malagasy (littéralement le « trésor des mots ») de R. Rajemisa-Raolison en 1985.
Il faut aussi noter qu’au début des années 70, une Licence et une Maîtrise de Lettres Malgaches sont instaurées à l’Université, au département des Lettres malgaches, Faculté des Lettres à Antananarivo. Leur niveau et leur qualité sont reconnus équivalents à ceux des autres diplômes littéraires par les autorités françaises. 1972 est aussi l’année où le malgache devient une discipline enseignée : des manuels comme Takelaka Notsongaina 13 , sont édités.
Cette période importante est donc caractérisée, d’une part, par la description scientifique du malgache et de ses variantes dialectales ainsi que l’édition du dictionnaire monolingue, le premier dans le genre dans toute l’Afrique, d’autre part, par un changement de statut du malgache devenu matière d’enseignement.

La période de « développement » :
Elle a commencé dans les années 75 sans mettre fin aux précédentes « avec la publication de nombreux manuels en malgache ainsi que des terminologies scientifiques et techniques, comme le Voambolana malagasy-frantsay (Lexique malgache-français, Ministère de l’Education Nationale, 1986) ainsi que d’importants travaux bilingues et monolingues, de littérature, histoire, sciences naturelles et sociales etc. notamment B. Domenichini-Ramiaramanana, Du ohabolana au hainteny, Langue, littérature et politique à Madagascar, Karthala, 1982 ... » 14
En somme, cette troisième période de l’instrumentalisation du malgache a connu le développement de la publication de manuels scolaires, celui des terminologies scientifiques et techniques, celui des travaux monolingues et bilingues dans les sciences naturelles comme dans les sciences humaines. Les différentes thèses (voir Annexe 1 - Liste des thèses et mémoires en linguistique et sociolinguistique) nous montrent le développement des recherches entreprises en dialectologie et en sociolinguistique ; enquêtes linguistiques, descriptions, analyses sont nombreuses à cette époque.

La période actuelle :
Les recherches ayant trait à la description de la langue malgache et de ses variétés dialectales ainsi que celles qui étudient la littérature malgache traditionnelle et moderne ne cessent de se développer. En outre, le travail actuellement mené par les enseignants chercheurs du Département de Langue et Lettres Malgache dans la Constitution d’une Banque des Données Linguistiques pour le Traitement Automatique du Malgache (CBDL-TAM) en vue de l’utilisation de cette langue comme outil de développement est remarquable. Selon la communication de B. S. Ralalaoherivony, lors du Colloque International « Pluralité Culturelle et Développement » à Antananarivo en septembre 2002, dans le cadre du Centenaire de l’Académie Nationale des Arts, des Lettres et des Sciences, la démarche de constitution de la banque va comprendre 8 étapes :
« Etape 1 : collecte des données linguistiques sur le malgache : données sur le terrain, sur supports papier, sur disque informatique...
étape 2 : analyse et formalisation des données
étape 3 : conception et développement de programmes de traitement automatique
étape 4 : traitement informatique d’échantillons suivi éventuellement d’une révision des formalisations
étape 5 : traitement automatique des données
étape 6 : constitution de bases de données dynamiques
étape 7 : mise en relation des bases de données
étape 8 : diffusion des produits : en milieu industriel par le réseau informatique, sous-forme de support de formation professionnelle et/ou académique. »
Dans le domaine des dictionnaires, relevons aussi celui de Philippe Beaujard (1998) sur le dialecte Tanala et le remarquable travail de Clément Sambo, ( Langages non conventionnels à Madagascar. Argot des jeunes et proverbes gaillards , Inalco Karthala, 2001, 392 p.) qui étudie
« l’argot des jeunes jomaka de Tananarive et des autres grandes villes de Madagascar, phénomène qu’on a vu éclater en même temps que la révolution de 1972, est un exemple de ce paradoxe qui veut qu’un groupe social dominé puisse parfois à défaut d’un pouvoir réel, imposer à la société certaines réalisations symboliques : un langage qui était d’abord stigmatisé comme caractéristique des pauvres et des ascendants d’esclaves vient tout d’un coup occuper le devant de la scène sociale. » 15
Le colloque international de 2002 a été aussi une occasion pour R. B. Rabenilaina de montrer par « le dire » et « le faire » que la langue malgache est, comme toute autre langue, apte à servir de langue de conceptualisation. Toute sa communication intitulée « Sampa-matoanteny sy fitodika amin’ny teny malgasy » portant sur la nominalisation et les formes nominales en malgache a été entièrement énoncée en malgache 16 . Il est évident qu’une telle initiative contribue à l’instrumentalisation (proposition d’un lexique à la fin de la communication) et à la promotion du malgache. On peut enfin mentionner l’existence de « iray volan’ny teny malagasy » (le mois de la langue malgache) où diverses manifestations sont organisées conjointement par le Centre des langues de l’Académie malgache et le Cercle d’écrivains HAVATSA-UPEM (Union de Poètes et d’Ecrivains Malgaches).
Pour conclure, dans le milieu de l’éducation, malgré l’enseignement du malgache aux élèves des lycées français et l’édition d’une méthode 17 « intégrée » pour ce public, la place du malgache a été sévèrement réduite depuis les années 1990. Le retour au principe du français langue d’enseignement pour toutes les matières et à tous les niveaux doublé de l’application de méthodes pédagogiques radicalement « francisantes » ne peut que participer à la mauvaise transmission de leur langue aux jeunes Malgaches.

La production littéraire.
Riche et variée, la production littéraire malgache ne peut pas être présentée en quelques paragraphes aussi je procèderai de la même manière que les spécialistes en distinguant la littérature traditionnelle — orale — et la littérature moderne qui est écrite. Il faut d’abord rappeler la place importante de la production orale comme le kabary, le hainteny, le sôva, le beko... que Rajaona S. (1992) dans une description de la production littéraire malgache spécifie de la manière suivante :
« La littérature orale traditionnelle malgache était, dans sa facture originelle, une littérature essentiellement orale, et exclusivement créée et exprimée en malgache. [...] créée dans un univers spécifiquement et exclusivement malgache, cette littérature se référait d’une part à des valeurs poétiques, esthétiques, culturelles, sociales, étrangère au monde moderne et d’autre part à une faune et à une flore spécifiques aux noms évocateurs qui eux-mêmes servaient de matériaux à la création poétique. »

Le kabary se présente en deux types : les kabary dits d’usage (pour présenter ou exposer les corvées sociales : adduction d’eau, travaux de barrage...) et les kabary dits rituels (pratiqués dans les grandes cérémonies : mariage, exhumation...). Rakotonandrianoely H. définit ainsi le genre 18  : « Dans la tradition orale, le “kabary”, à l’origine, était un moyens utilisé pour transmettre au peuple les informations sur la politique et l’administration royale. D’une manière plus précise, il s’agissait de communiqués concernant d’Etat sous forme de dialogue entre le seigneur ou son mandataire et la population ou son porte-parole. Plus tard, le kabary fut utilisé pour marquer différents aspects de la vite : le mariage, les funérailles, les corvées sociales et autres cérémonies et circonstances familiales. »

Dans un kabary, l’orateur excelle dans l’utilisation des mots, des métaphores et des proverbes ou ohabolana. Les kabary les plus célèbres sont ceux du roi Andrianampoinimerina, « (ils) avaient une éloquence mystique, prenante, diplomate; il savait persuader et épuiser ses arguments avant de faire usage des armes. » 19
Le hainteny est expliquée par Charlotte Razafiniaina (interrogée par B. Domenichini-Ramiaramanana) 20 de la manière suivante : « Le mot hainteny signifie parole pleine de chaleur, parole toute enflammée, exactement comme s’il s’agit d’une maison qui brûle quand on parle de hain-trano [...] Et les hainteny sont des paroles qui ont du sens, qui ont du poids, qui ont une grande influence sur l’esprit des hommes. Et ce qui caractérise le hainteny, c’est le fait d’être des paroles qui s’enchaînent d’une manière inhabituelle... »

Le sôva 21 qu’on rencontre essentiellement dans le Nord-Ouest du pays, est recensé avec d’autres genres par P. Vérin : « Les antsa et les jijy sakalava, les sôva tsimihety, les osiky sihanaka, les isa des Betsileo et les beko des Tandroy traitent des thèmes anciens et modernes. Des chanteurs réputés animent les réponses ou les refrains que l’assistance reprend en frappant des mains. » 22
Rajaona S. continue la présentation de la littérature malgache qui évolue étroitement avec l’histoire de l’île :

« Ensuite vint la littérature malgache écrite; c’est une autre littérature dans sa forme et dans son contenu. Elle a commencé à existe dès que Madagascar fut mis sur l’orbite occidental, Virent d’abord le jour des œuvres littéraires d’inspirution religieuse où la Bible et les valeurs chrétiennes jouaient un grand rôle. Puis cette littérature s’est développée grâce ci deux pulsions. D’une part, les conditions de vie des Malgaches sous la colonisatian ont suscitê chez les écrivains un sentiment et même des mouvements de révolte et d’affirmation de l’identité nationale, donnant naissance à plusieurs courants littéraires. D’autre part, le contact avec la littérature occidentale et surtout française a inspiré plus d’un écrivain, non seulement du point de vue des thèmes et des genres traités, mais encore du point de vue du style et de l’art poétique. Enfin, un contact plus intime avec la littérature, la culture et la civilisation françaises a donné le jour à la littérature Malgache d’expression française. » 22
Ainsi, une des grandes périodes de la production littéraire en malgache est le cœur de la période coloniale 23 . La presse écrite composée aussi de journaux d’opinion a connu un essor extraordinaire : journaux littéraires, économiques, d’information ou d’opinion, indépendants ou confessionnels, majoritairement en langue malgache. On a ainsi recensé entre 1886 et 1938, 179 titres (comme Basivava ou « Le bavard », 1906 ; Tsarahafatra, « Le bon message » et Tanamasoandro, « Rayons du soleil », 1922...).
Dans le milieu littéraire les auteurs 24 , poètes et/ou romanciers, comme Emilson-Daniel Andriamalala (1918-1979), Dox (ou Jean Verdi Salomon Razakandrainy, 1913-1978), Jean Narivony (1898-), Jean-Joseph Rabearivelo (1901-1937), Rafanoharana (1901-1981), Ny Avana Ramanantoanina (1891-1940), Flavien Ranaivo (1912-), Randja Zanamihoatra (1925-)... sont célèbres par leurs œuvres. Et lorsqu’on parle de la littérature malgache d’expression française, quelques noms s’imposent : Pelandrova Dreo 25 , Jacques Rabemananjara 26 , Charlotte-Arrisoa Rafenomanjato 27 , Jean-Luc Raharimanana 28 , Michèle Rakotoson 29 , Pierre Randrianarisoa 30 ...

Avant de clore cette rapide présentation de la richesse et de la variété de la littérature malgache, rappelons que le théâtre malgache classique se compose de plus de mille pièces écrites 31 (dont certaines sont aujourd’hui encore jouées) pendant la période de 1922 à 1945.

Les transformations politiques et sociales engendrées par les événements de 1972 ont aussi fait évoluer l’usage de la langue malgache dans la littérature écrite 32  :

« Les événements de 1972 ont eu pour effet de libérer “le verbe” et l’écriture, de libérer la créativité en libérant la langue. L’écriture rompt en effet avec une certaine orthodoxie esthétique, avec une certaine idéologie qui l’enfermait. On assiste alors à un brassage de tous les niveaux de langue, à un affranchissement du langage exprimé par une inflation de textes s’écartant délibérément des circuits de la littérature consacrée : essais, textes de chansons, poèmes, bandes dessinées (...) sont pénétrés par un vocabulaire argotique et populaire . »
On peut ainsi expliquer le développement des bandes dessinées (B.D.) des années 80 qui a eu ses débuts dès les années 70. En 1989, 28 structures éditoriales de B.D. malgaches ont été recensées (1980, « Eh », 1982, « Horaka », 1985, « Tsileondriaka », 1986, « Les éditions Alpha »...) et on a compté une vingtaine de publications mensuelles : « A vrai dire, c’est la B.D. en langue nationale qui a tiré le meilleur parti de cette expansion du marché. [...] S’il faut à présent définir les traits de cette B.D. encore jeune, nous dirons sans ambages qu’elle est riche et variée. La plupart des genres y sont représentés et traités dans des séries centrées sur des héros. » 33
On distingue différents types de B.D. : pédagogique, éducative, humoristique... elles sont aussi très utilisées dans les journaux actuels.
Aujourd’hui, les écrivains s’inspirent de la finesse de la littérature orale dans leur production. Ny Faribolan’ ny Mpanoratra SANDRATRA (le cercle des jeunes écrivains et poètes malagasy SANDRATRA ) regroupe une cinquantaine de membres représentant la jeune génération littéraire. SANDRATRA se propose de dynamiser la création littéraire : elle organise des conférences littéraires, des lectures poétiques, des émissions radiophoniques et télévisées et elle participe à diverses manifestations culturelles.
Les études portant sur la littérature traditionnelle des différentes régions de Madagascar sont aussi nombreuses, on peut citer les travaux remarquables de G. Navone s.j., ( Ny atao no miverina ou Ethnologie et proverbes malgaches , Ambozontany Fianarantsoa, 1987, 227 p.) ; de L.X. Michel-Andrianarahinjaka (Le système littéraire betsileo, Ambozontany, Fianarantsoa, 1987, 993 p.) ; du Révérend Père M. Schrive (Contes Antakarana , Foi et Justice, Antananarivo, 1990, 280 pages) etc.
Sommaire
Page de Copyright Page de titre Dedicace Remerciements Introduction PARTIE 1 - LES SPÉCIFICITÉS SOCIOLINGUISTIQUES DES DEUX GÉNÉRATIONS
1 - Bref rappel historique de l’immigration malgache en France. 2 - La génération des bilingues (ou la première génération) 3 - Le variaminanana , territoire symbolique pour les bilingues de la première génération : 4 - La génération des jeunes (ou « la deuxième génération »)
PARTIE 2 - LES REPRÉSENTATIONS DU MALGACHE ET DU VARIAMINANANA CHEZ LA DEUXIÈME GÉNÉRATION

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