Algérie 2000
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Description

Au cours de l’été 2000 j’ai eu la chance inespérée de participer, en tant que conférencière, au festival annuel de théâtre amateur qui a lieu dans la ville où je suis née le 19 janvier 1961 en Algérie : Mostaganem. Profondément marquée par les évocations de mes parents et de toute ma famille pied-noir espagnole, j’y ai non seulement retrouvé tout ce qui manquait à mon puzzle : le lien essentiel à mes racines, mais aussi le lien à ceux qui n’en sont jamais partis.
Ce voyage a constitué pour moi un tournant vital, comme si à partir de là je pouvais enfin commencer à savoir qui je suis et ce que je voulais faire de ma vie.
Au gré du périple et de mes tumultes qui se sont d’ailleurs prolongés bien après mon retour en France, s’est façonné un témoignage auquel je n’ai pas voulu dérober toutes ses couleurs : récits, confessions, photos, poésie, réflexions, fruits du temps qui passe, qui n’épargnent pas l’époque en question depuis maintenant plusieurs décennies…

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 15 juin 2021
Nombre de lectures 2
EAN13 9782312081564
Langue Français
Poids de l'ouvrage 1 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0015€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Algérie 2000
Laurence Blasco
Algérie 2000
LES ÉDITIONS DU NET
126, rue du Landy 93400 St Ouen
© Les Éditions du Net, 2021
ISBN : 978-2-312-08156-4
À ma sœur V.
À mes parents R. et G.
À ma mère native de ce sol
À mon père qui ne lira jamais ce livre
et n’aura donc rien su de ce que j’y confie, pardon Papa
sauf si de là où tu es tu sais déjà tout
À mes grands-parents M. et F.
À ma tante et à mon oncle et parrain
À ma famille pied-noire
À cet accent à couper au couteau
À cette cuisine au goût du bonheur et de la vie
À l’Algérie multiple
mythique et réelle
qui a tracé mes sillons d’amour
À tous ceux qui m’ont accueillie
comme fille de leur terre
de toujours

Merci à T., V. et J. pour leur lecture et leurs précieux conseils.
Préface
Naît -on écrivain, écrivaine, je ne sais pas, peut-être que ce qui vous a résolue à écrire est un rempart contre et avec le temps qui passe ?
Avec cette satanée mémoire qui vous tenaille et vous impose de noircir la feuille, de nous confier à l’oreille, des souvenirs ; car votre écriture est musicale.
Vous composez entre larmes et rires, des outrages, des vibrations, des odeurs, mise en lumière de paysages, de saveurs, de bonheurs maritimes, d’une histoire la vôtre ; qui est peut-être aussi un peu la nôtre…
« Femme en persienne
Femme en terre sienne
(…)
Doux embruns d’hivers sans froid
Accents rauques à ouvrir tous les bras »
Dire ce que l’on est d’où l’on naît est d’un courage évident dans un monde en berne de bravoure, qui se consume en platitude et hâbleries affligeantes. Il y a chez Laurence Blasco du Modiano, dans l’intime du détail.
Phrases brèves, intransigeantes, qui nous aimantent, qui peuvent aussi nous déconcerter, par la sincérité qui en découle. Mais aussi et c’est là, l’art subtil, de la différenciation de phrases « rasoirs », rasant de près la gorge de nos certitudes. « La tristesse lance ses jets de nausées qui me jalonnent depuis la rupture » . Et puis la douceur de la féminité éclatante, femme mère, femme océanique, qui accepte sans comprendre sans surtout l’admettre l’opprobre, lancée sur ses condisciples. Maryam repartie dans la solitude des femmes du Maghreb .
Blasco nous dit la tragédie grecque mais aussi l’espoir « Dans le ventre des Espagnoles … » Léo Ferré, L’Espoir.
Elle ose, elle ose une lettre au président, qui n’en a cure, il ne sait pas, il ne voit pas, il ne veut pas voir. Il est comme tous les hommes de pouvoir, dans la peur paranoïaque de le perdre. Cette femme de théâtre ne théâtralise pas ces fractures, elles sont vives, trop humaines pour être vaines, dans ces veines coulent le sang de la liberté, d’un avenir encore possible pour cette petite planète qui a vu tant et tant de civilisations grandir et mourir. Que souhaiter à cette écrivaine, de continuer à nous enchanter d’un verbe salvateur, je suis persuadé qu’elle va nous retracer d’autres histoires toujours passionnantes et poétiques à souhait… la poésie nous manque madame.
« Je reconnais ma peur, ma colère, ma sauvagerie »
L. Blasco
Christian Tredan
Avant -propos
Au cours de l’été 2000, un an après les élections qui ont installé Abdelaziz Bouteflika à la tête de l’Algérie, j’ai eu l’occasion inespérée pour moi de participer en tant que conférencière au Festival annuel national de théâtre amateur de Mostaganem. J’y représentais la compagnie de théâtre avec laquelle je travaillais à cette époque, en tant que comédienne.
Née le 19 janvier 1961 en Algérie, précisément à Mostaganem, berceau de ma famille maternelle, j’ai quitté ce pays en juillet 1962, avec mes parents et ma sœur aînée.
Comme beaucoup de Pieds-noirs de la dernière génération, je ne savais pas trop ce que l’Algérie était pour moi.
Ce texte vient interroger le lien mystérieux et si fort à cette terre que j’ai quittée à dix-huit mois. Il vient aussi témoigner, sur ce pays, du regard de la femme divorcée de quarante ans que j’étais, se sentant à un tournant de sa vie, et en quête urgente de ses racines. Il vient enfin exprimer ma gratitude envers toutes celles et ceux qui m’ont accueillie, alors que les années sombres de la guerre civile déclinaient à peine.
Je l’ai écrit en plusieurs vagues qui s’étalent sur dix-huit ans, en m’appuyant partiellement sur des notes de voyages que j’avais consignées dans un carnet.
J’y ai inséré des photos et des fragments poétiques qui ont surgi là-bas ainsi qu’après mon retour. Pour préserver l’anonymat, à quelques exceptions près, la plupart des noms propres sont changés, ou indiqués seulement par leur initiale.
Ce récit est évidemment personnel et autobiographique, je l’espère capable de toucher non seulement les personnes concernées de près ou de loin par l’Algérie, mais aussi « quiconque a perdu ce qui ne se retrouve / Jamais , jamais… » {1} .
R ÉFLEXION TARDIVE DE L ’ AUTEUR
À quoi bon sonder les raisons obscures qui font obstacle à la récompense d’un aboutissement, si ce n’est pour en dénicher la seule signification peut-être qui finit par s’imposer : ce n’était pas le bon moment !
Cette apparente lapalissade répond-elle à la nécessité d’une maturation, après deux années de tentatives de diffusion, pour quelques rectifications certes, mais surtout pour la moisson d’une relecture en vraie découverte, comme si c’était écrit par quelqu’un d’autre, de souvenirs où je me dise « ah bon ? heureusement que je l’ai relaté à ce moment-là parce que j’aurais été incapable aujourd’hui de me rappeler tout ça. »
Ou bien le fait d’écrire, de « coucher sur le papier » comme on dit, extirpe de soi des bribes de vécu qui pourront mieux devenir l’expérience de quelqu’un d’autre. Si cela aide le détachement pour une propice offrande au lecteur, alors tant mieux, ma foi.
Et je constate que pour l’affranchissement, l’émancipation, il aura fallu non pas la majorité civile de 18 ans, mais celle de l’ancienne époque, celle d’avant 1974 : 21 ans.
De ce voyage renaissance qui fut à la source de mon témoignage jusqu’à son envol, il faut croire que 21 ans étaient d’usage et de rigueur.
Être sûre aussi que rien ne soit susceptible d’offenser qui que ce soit…
Mars 2021.
C ONFESSION
Dois-je parler de ma crainte, de ma honte, comme un enfant ayant brisé le verre tranchant du soupirail ?
Colère et désespoir m’ont tant cinglée à travers les mots trop sourds.
Soudain cet ordre intense qui enfin se fait entendre
Avec la sensation de devoir et pouvoir espérer
Être à jour
Comptine insomniaque et grotesque
Il est cinq heures
Je pleure
Je n’ai pas de beurre
Mais j’ai très peur
Profonde gratitude
D’écrire
Mon chagrin se répare au compte-lignes
L’indigestion trépasse
Nulle rancœur
Retourner à la source et rendre compte de mon voyage
Rançon positive et grande consolation
Il ne faut donc pas s’insurger devant l’éclectisme des mouvements d’expression
Ni des redondances qui s’imposent et soulagent
Et qu’on ne vienne pas me reprocher d’inventer ou de combiner des mots, j’adore ça.
Ressac :
Pensées en passant
Passer en pensant
Passante en pensée
Passé au présent
Pensée au passé
Passé en pensées
Pensées passantes
Prélude en compte à rebours
M OINS 3. V ALSE HÉSITATION
Quand un jour débarque ce qui touche le cœur de la vie
Parce que je l’ai cherché
Je l’ai demandé
La demande appelle ce qui en est digne
Ce qui peut répondre
C’est un honneur
Comment dire sans effrayer ?
Dire non
Dire oui
Dire la force d’aimer
Inciter les êtres aux caresses
Et non aux armes
Baisser les armes fait peur
À la rencontre aux mains tendues
Aurore
Tressaillements d’un bonheur d’enfance
J’entends des musiques comme dans une pièce au fond de la maison
Chopin , Rachmaninov , Grieg
La méditation de Thaïs , Clair de lune de Debussy
Cours de danse
Aznavour , avec des sons de plage des voix
Ambiance famille
Les odeurs des fulgurances où la lumière est certitude
Où l’on sait en soi quelqu’un qui sait
Depuis toujours
Quoi ?
Parmi les cris les gestes qu’on ne comprend pas
Au milieu de la guerre
L’hiver de ma naissance sentait la mer
La cuisine du soleil
Les accents forts qui ne veulent pas céder
Tout ce qu’après l’exil
L’été était vital à nous redonner
Pendant les grandes vacances
J’avais déjà mes colères
L’injuste, impuissance, incompréhension
Ma révolte ne connaissait que la violence
Et je ne supportais pas de demander pardon
J’étais forcément déjà celle qu’il faut mater
2000 Année fécondité
La vie dit : « m’accorderais-tu l’abandon au-delà de ton désir ? »
C’est là que ça se complique
Au moment où il faudrait tout lâcher
Si l’Homme ne confondait pas ce qu’il peut
Avec ce à quoi il se limite
C’est dans mes rêves d’amour que j’ai déchiré mes horizons
Quel vertige
Quelle étrange science de l’imagination
Une telle force de sensations ne pouvait que m’attirer
À la mystique de la vie
Transgression ? Trop tard
Pour se poser la question
Une fois les bords franchis il n’est plus d’appel stupéfiant
Que la transcendance
Paradoxalement c’est le chemin de la paix qui est moins docile
Choquer contrarier déranger
Ne contribue pas à donner confiance
Et le bon guide se perd
Fil rompu trop étiré à vous attendre
On ne peut plus alors qu’être attentif aux signes
Et le jeu commence…
Nuit – désert
Je vois un homme, seul, dans une cahute écorchée au-dessus des morts
Dévoré par les vents froids d’une île au Nord
Le Nord qui ne discute pas
Il écrit il chante
Il jubile quelquefois
Comment ?
Il a un compagnon qui sait qu’il doit tout apprendre parce que là
Est le mystère de la vie
Celle qui se rit des prisons
Il faudra beaucoup marcher ensuite pour dire que c’est à l’intérieur
Que la peur est une illusion
Certains matins mon cœur est imbibé comme une éponge. Un linge à tordre. Et même si c’est au bord, il faut du courage pour l’essorer. Pour filtrer la joie dans la couleur opaque de ce qui sort.
Je sais qu’il s’agit de naissance. Que sera-t-il resté de la précédente mort ?
Ô comme en cet instant je voudrais qu’il ne reste rien
M OINS 2. D OULEURS D ’ ACCOUCHEMENT
Première tentative 16 décembre 2000.
Avortée.
4 janvier 2001.
Voilà c’est parti. J’essaie. C’est un essai. Outrepassant les dernières résistances.
(J’écris) En bleu (sur le cahier), cela met un peu de ciel dans mon désert. Faute de mer.
Impression de commencer « la rédaction de sa vie » : Racontez vos vacances.
Ce n’étaient pas tout à fait des vacances. Le Théâtre, mon métier paraît-il, était de la partie.
Un travail buissonnier. Et pas question de bien écrire sans dépasser.
Je suis mal, à hurler. Plein le dos, plein le bide. Plein le vide.
Le Théâtre comme un messager. Normal, il y avait du Mercure dans cette alchimie.
Est-ce que quelqu’un me souffle en ce moment ?
Vais-je m’y retrouver dans mes notes ? Mes dates ? Vais-je retrouver mes sensations, la lumière ? Vais-je savoir dire ? Vous dire ? À qui ?
Je pense à ma sœur, à ma mère, à sa sœur, à leur mère, à son époux mon grand-père. Mes grands-parents chéris, j’ai tant senti leur présence… « Là-bas ».
Et puis mon Parrain, leur fils, le plus jeune des trois. Mon tremplin de Madrid avant le grand voyage. Et ma tante, l’ainée, qui m’a accueillie et protégée.
Maman au milieu entre les deux, elle m’a dit l’avoir tant sentie cette place… Deuxième, comme moi.
Aujourd’hui c’est moi qui me sens au milieu. V. (ma sœur ainée) m’a dit : « finalement c’est toi qui vas le faire ce deuil, pour nous tous ».
C’est vrai ? Pour nous-autres ? Pour vous-autres {2} ? Pour Papa aussi ? Le mari-gendre-beau-frère Pied-Noir d’adoption qui n’a plus voulu partir de là-bas lorsqu’il s’est découvert une famille sur cette terre d’Algérie.
Mes parents s’y sont mariés et n’en sont partis « qu’au dernier moment », laissant tout ce qu’ils y avaient construit, n’emportant que la voiture, deux valises, ma sœur et moi.
Pourquoi mes boyaux se tordent-ils quand je lis ou prononce ce nom ce mot
Algérie
Pourquoi je pleure ?
Vais-je pleurer tout le temps que j’écrirai ?
Si ce sont les larmes de tous-autant-qu’ils-sont {3} , évidemment ça tiendra la longueur…
Je regarde un film où Jean Rochefort cherche sa mère. Disparue. Pas de corps. Pas d’au-revoir pas de retrouvailles.
Finalement c’est un peu ça aussi pour la plupart.
Tata , la sœur aînée de Maman , est retournée là-bas, en touriste… mon Parrain , leur frère cadet, aussi, je crois que c’était pour son travail.
Maman ne veut pas.
Elle est à l’hôpital en ce moment. Opération de la vésicule biliaire. J’y vois le concentré de toute l’émotion qu’elle n’a pas libérée. Élucubration ? Allons mais non voyons…
Mais je sens que je dois écrire d’abord pour moi. Je n’ai pas la vocation d’un paratonnerre.
Et puis moi je n’avais aucun souvenir de ce temps jadis.
J’ai vu ma terre natale d’aujourd’hui. Et c’est elle qui m’inspire. C’est mon choc à moi.
« À moi ». C’est bon d’écrire ça.
Après avoir coupé le cordon qui doit me permettre de vivre enfin, un nouveau va pouvoir se dérouler. Je le veux plein de ce soleil, de cette lumière indescriptible, quand il va chaque après-midi se couchant dans la mer.
Je sais ça sonne comme un lieu commun, un cliché. Mais c’est parce qu’il faut le voir pour comprendre ce dont je parle.
M OINS 1. I MPASSE
Le coureur halète mais tient la course
Quelque part dans les hauts débits de l’espérance
Parce qu’il faut crier sa chance
Parce qu’il faut rire les petits jours
Perclus d’anges atterrés
Le sombre corps crie sa faim d’amour
Sa fin d’amour
Il est temps de livrer la danse
Sans peur de refuser les détours
Dimanche 27 mai 2001.
C’est fou comme l’Algérie remonte des mémoires. Actualité : la Kabylie se révolte. 40 ans après, la guerre et ses horreurs continuent.
Je sais que c’est l’heure. Mais pourquoi ?
Malgré l’appel de mes amis là-bas, je ne veux pas y retourner cet été. Je veux écrire avec le souvenir – moi aussi… – ce choc des retrouvailles, de la découverte, des voiles qui se lèvent, du poids de l’enfance qui se libère. Que mon retour là-bas, peut-être un jour, soit affranchi de ce deuil qui n’appartient pas qu’à moi, et que je puisse y évoluer au vrai moment présent.
Et mon accueil là-bas pourrait-il s’empêcher d’être influencé par mes origines ? Eux aussi ne doivent-ils pas faire leur chemin de détachement définitif de notre présence ? Nostalgie de part et d’autre, et bien paradoxale de leur côté.
Que cherchent-ils vraiment ? Les retrouvailles de partage d’une vie d’alors où la conjugaison des populations n’était pas toujours hiérarchisante ni conflictuelle, ou une reconnaissance de leur autonomie présente ?
Sans la connaître et au-delà des usages de politesse, on me demande systématiquement des nouvelles de ma mère, par mon intermédiaire on lui renouvelle inlassablement, et du cœur, des invitations à (re)venir là-bas. Y retourner ? Si Maman y a songé, elle se ravise très vite. Rien ne semble pouvoir prétendre bousculer sa mémoire. Son obstination peureuse y fait merveille. La souffrance labourée d’éclatement de la famille aux quatre coins de France et après deuils et divorces ne pourrait faire face aux rivages de 30 ans de bonheur d’enfance et de début de mariage.
Ma sœur aussi a des souvenirs d’alors. Trop jeune, suis-je la seule « épargnée », la seule qui née là-bas, peut-être pourrais… ?
Je me rends compte à quel point mon discours répète là-bas , au risque de la lourdeur stylistique. Tant pis j’assume. Qu’il soit lu, à chaque fois, avec l’accent pied-noir, voilà qui lui donnera une saveur pittoresque, aromatisée au poivron et à l’anisette. Sensation plus tenace qu’une rancœur éternelle.
20 juillet 2001.
Pour amorcer le processus
Je n’y retournerai pas avant
Je veux que seul le souvenir me guide
Puisqu’il nourrit les images d’une petite enfance qui semble ne pas avoir été vécue
Écrire écrire ne plus s’évaporer
Ne plus délaisser ce qui afflue
Laisser couler l’inexorable
Traverser l’infranchissable
C’est ce que je ressentais il y a un an
Un retour au fleuve nourricier
Un aller miraculé
Je tremble de refaire le voyage un stylo à la main
Comme si cela ne pouvait exister qu’à l’état de promesse
Et pourtant j’y suis allée
Je n’allais pas y revivre
J’allais y recommencer à vivre
Désenchaînée de tout
Libre neuve
Accouchée
Je me suis départie des offrandes
J’ai avancé dans le couloir
J’y laissais la mémoire
J’étais seule absolument
Qui m’attendait là-bas ?
quelle famille ?
où ça ?
Je n’ai pas retrouvé la même
Avec pourtant le même accent
C’était une terre étrangère
Et je m’y sentais chez moi
infiniment
Le soleil me dévore je suis à lui
j’implore
J’ai rencontré des frères une sœur des hostiles des évidents
Des par cœur des j’apprends
J’ai ouvert leurs bras je me suis vue dedans
J’étais une femme même française
et j’étais une enfant
Fiction évocation mémoire vérité en gésir
Je serai seule à savoir
Mais comme chacun croit se détenir
Qui voudra se reconnaîtra
Un an plus tard c’est un vrai repart
C’est difficile de convoquer ce qu’on a vécu sans y déceler une honte, même infime, de quelque chose. Ce qui nous traque est subtil, bien planqué.
La femme que j’étais là-bas je n’en ai jamais eu honte. Aucun homme, aucun regard ne m’a mise en défi.
S’admettre d’écrire
Déversée déstylée
Dire voilà sans apprêt
Je m’arrache des bribes de peau des gouttes de chair
Je m’écoute je reste en marche à suivre
La griffe embusquée
C’est un rendez-vous d’amour
Cette terre que j’ai qui m’a embrasée
Parce que l’absence
De cette lumière qui m’a déflorée
Me reprend en échos sourds
Cet état suprême où je me sentais de tout
Protégée
En respect mutuel
Partagée
Unifiée
J’ébauche un pas
N’osant tremper mon pied dans
La première eau du matin
Comme à la mer vacances d’enfance à Fréjus
Piaffant criant de peur et d’émoi
Puis impossible à démouiller chaque soir quand il fallait rentrer
J’ai connu cet arrachement de la terre aimée
Qui ne peut s’expliquer qu’en sanglots
Et je sais au désarmé de mes hôtes
Que je n’ai aucun sujet de honte à avouer
Pas touriste, pas artiste, pas fille de Pieds-noirs, pas française, pas femme européenne, pas Roumia {4} , pas frangine, pas cousine, pas bébé, pas regard, pas théâtre, pas danseuse, pas officielle, pas privilégiée, pas « cigarette et café », pas copine déprotocolée , pas pas invitée, pas adoptée, pas initiée, pas désirée, pas déracinée, pas dévisagée, pas considérée, pas divorcée, pas femme sans enfant, pas à marier, pas dénudée, pas démarquée
Et tout cela à la fois
Et nue, neuve sans barrière, sans frontière, nouveau-née, humanisée, épurée, originelle, désarmée, immatérielle, découverte, émerveillée, incarnée, parcelle, délogée, réimplantée, peaufinée, petite, seule
Seule et si entière
Si retrouvée
Si désespérée
pourquoi
Le paradoxe du bonheur
de l’ultime effleuré
Un regard qui voudrait tout embrasser tout comprendre
Un amour qui voudrait se répandre
Une parole tout léguer
J’ai plongé dans ma joie
L’aveugle recouvrait sa vue
L’assoiffé son lait
Tous les soirs La Grande Ourse au rendez-vous me rendait le nord
Mon Afrique du Nord
Tous les soirs je me disais, en levant les yeux vers le ciel alors que s’ouvrait le « rideau » du festival en plein air, juste au moment du noir furtif qui offrait les étoiles dans la nuit
Isolée et noyée parmi tous je me disais
Je suis là j’y suis
Je suis à Mostaganem
Je suis en Algérie
Et mon cœur éclatait.
0. Ô TEMPS SUSPENDS … {5}
Sorvilan {6} , 19 août 2001.
Je surplombe la mer de presque 900 mètres, direction sud-est, l’autre continent est en face de moi. Imperceptible dans l’horizon noyé par la chaleur d’été. Mer et ciel épousés. Je suis aux portes du rappel.
Pendant que mon parrain, le frère de ma mère, est aux portes de sa vie. Vésicule biliaire éclatée, opération d’urgence. Suspension forcée.
Je me garde de pleurer, j’essaie de savoir regarder.
Les martinets s’ébattent au-dessus d’une Espagne ancestrale, village blanc accroché au quasi-désert. Entre montagne et mer. Oliviers figuiers mulets clochers terrasses calebasses rocaille bercail cure d’ail
À trois kilomètres à vol d’oiseau la frontière naturelle
Et je m’adresse à flanc de coteau
Plongeant de mon cœur dans les frissons de l’eau
Il paraît qu’en hiver on la voit
La terre
En face
C’est ça que je voulais
Être là comme ça
Insevrable
Des reliefs des couleurs que mon grand-père a peints dans
sa vision de l’éternel
Signes incontournables sur la maison en face de l’arrivée du car, l’inscription : año 1961. Mon année de naissance. Et sur l’horloge du clocher devant notre terrasse, le nom du signataire : Blasco , avec la « S » camouflée par les aiguilles. Déjà que je ne croyais pas au hasard.
Le village est en arrêt dans la suspension brûlante de l’après-midi. La mer est invisible, la chaleur fond tout. Quelques oiseaux rôtissent en volant. Je semble veiller seule sur la terrasse, sous la garde d’un parasol, et je domine le silence. Même les mouches font des pauses. Les arbres se retiennent de tout bruissement, comme si le soleil pouvait foudroyer le moindre signe extérieur de brise. La mer s’efface dans un brouillard torride. Même dilaté, même à l’arrêt, le temps passe.
À 19 h 00, l’horizon m’offre enfin une ligne, blanche, fantomatique, comme pour m’aider à situer un au-delà de terre, des sommets inaccessibles.
Des bribes en reconstruction. Un babil de renouveau-né.
Je ne puis me tenir dans une position conforme, même cela je ne puis l’expliquer le développer. Je ne puis grandir sans m’échapper. Si c’est conforme, qu’on ne croie pas que je cherche à inventer.
Même avec la peur, je guette la vague sur la mer qui va tout emporter. Comme je voudrais voir une tempête du lointain de ce promontoire.
Il est 19 h 00, je ne perçois qu’un mauve étal et voilé, au milieu duquel glisse un grand bateau, un avant l’au-delà, vol au suprême ralenti. Mon esprit timide à voyager recule l’échéance d’aborder l’autre versant.
Le voyage
1. A TTERRISSAGE RETOUR
Retour à Madrid, 5 août 2000.
Tout a commencé
Je ne sais pas quand tout
A commencé
Pas de fiction possible ou alors tout
Fiction mais sans recherche littéraire
Je pleure un style sans contour
Mais une adresse du cœur aux déshérités
Aux isolés de leur terre
Ou de leur identité
Je n’aurai rien écrit qui ne leur soit expiré
Force de l’évidence n’est jamais volontaire
À partir de ce sol je ne suis qu’un écho
Le chant d’autre chose
Sans savoir jamais quoi
Brumes dansantes
Ou étincelles
La Pineda de Salou {7} , 6 août 2000.
Un train m’a déposée à l’aube à Tarragona, puis le bus à destination de la Pineda, et me voilà sur la plage à regarder le lever du jour et attendre que Maman et ma tante soient réveillées pour les retrouver. Eh oui de ce côté c’est le matin que le soleil se détrempe.
Femme en persienne
Femme en terre sienne
Femme en fer si haine
Femme qui erre sans peine
Femme sertie d’amants
Plein les rêves
Je trie range ma vie
Sachant ce que j’ai
À vivre dorénavant
Qui veut m’accompagner
Doit me suivre
L’amour au creux de moi
Dépasse la mémoire nécessaire
Découverts les ajourés de mon histoire
Mille fen êtres en apparat
Doux embruns d’hivers sans froid
Accents rauques à ouvrir tous les bras
Devenir que toutes les femmes
Immolent
À être
De droit
J’appréhende un peu, c’est inexplicable mais là-bas j’ai attendu presque onze jours avant d’appeler Maman pour lui donner de mes nouvelles et la rassurer sur le déroulement de mon séjour. Je ne sais pas bien pourquoi, et je sens qu’elle m’en veut beaucoup de l’avoir tant inquiétée.
Le retour est étrangement malaisé, Maman et Tata réagissent durement à ce que je leur dépeins, et lorsqu’elles voient les photos, avec ces lieux trop connus et surtout trop changés à leurs yeux, je sens leur douleur mal recouverte d’amère dérision, et un cruel fossé nous clive de plus en plus. Je ne puis leur en tenir rigueur, mais je suis déçue que nous ne puissions partager ces souvenirs-là – les miens – et je décide très vite, pour cette raison et d’autres, de prendre une chambre d’hôtel à Tarragona.
Tarragona, 7 août 2000.
Sèches larmes en ourlet
Pas de plongeon suspens inutile
Accepter ce rien peut-ê tre utile
Attente lourde et de ne rien savoir
Ce chemin inédit dont il faut une issue
Garantie noire de la nuit
Mots largués sans sourire sans souffrance non plus
Désert neutre indifférence
Juste un peu de tiédeur
Se suffire ultime douceur
Affadie la mer en torpeur
Tout m’est étranger
O ù est le manque manque il y a
Est -ce toi si loin
Qui est toi
Tous si loin partage vain
L’unit é en moi idiome idiot
Déroule le fil des mots
Arrache le r êve intime o ù tu ne m’y reprendras
Velours des lèvres de peau de voix
Pyramide colossale du travail à accomplir
Fais -moi lever les yeux ouvre-toi
J’entrerai dans le refuge du souvenir
Un bateau est passé la mer clapote
Cliquetis des bracelets chant d’amour de mes sœurs
Rires d’outre-mères que seules
Des femmes peuvent partager
Cela me pesait-il d’appeler ma mère ? J’ai souvent des appréhensions avant de prendre un téléphone, c’est irrationnel. À part des situations d’urgence bonne ou mauvaise où je ne réfléchis pas, cela me coûte de composer un numéro, d’interroger une messagerie, de consulter mes emails, de contacter quelqu’un, et visiblement même un très proche parent…
Ma timidité est maladive, j’ai l’impression que je dérange, que je suis indésirable, que je n’ai droit à rien.
Voulais-je faire un bout de chemin, et celui-ci spécifiquement, seule ? Par et pour moi-même ?
Cette mémoire propre qu’on m’avait trop souvent subtilisée pour celle des plus grands , voilà que celle-ci se forgeait à mon seul risque, et péril ?
Il y a un peu de cela, même si cela peut paraître absurde, mais je sais qu’il y a autre chose. Et je ne peux pas dire quoi. Parce que je l’ignore. Irrépressible force de l’ombre qui nous pousse à contre-courant, ou au contraire, au cœur de ce que nous sommes.
Papa n’a pas eu davantage de nouvelles de moi, même aucune, et s’il s’est inquiété et m’en a voulu, il ne m’en a rien dit.
2. P REMIERS PAS
22 juillet 2000. Aéroport Madrid.
Je suis sur le point d’embarquer. Je pense avoir fait ce que j’avais à faire. Appels, courrier, petites choses.
Je me sens prête. Je suis en paix.
Atterrir à Alger La Blanche.
J’ai pu apercevoir les coteaux mythiques de sa Casbah, du moins l’exotisme dans lequel je suis immergée me fait le croire.
En sortant de l’avion je vois une cigogne. Un chien. À Orly on a des lapins. Ici des cigognes. Contact cordial établi avec d’assez jeunes hommes pendant le vol.
Une cigogne. Immédiatement je pense à ma sœur qui réside à Strasbourg et forcément, je le prends comme un signe. Car c’est bien à elle que je veux, dois adresser mes premières notes d’impression.
Je ne me dépare pas de mon petit carnet, je lui confie tout ce qui me vient, c’est mon ami de voyage, il me soutient, me conseille au fil de mes réflexions, de mes confessions.
Au moment de remplir la fiche de renseignements, un monsieur me prie de lui prêter un stylo ce que je fais volontiers, sans savoir à quel point ce geste aura des conséquences par la suite.
Soleil et chaleur extrême. Je ruisselle.
Le hall de l’aéroport est vaste comme un hangar mais il n’y souffle aucun air salvateur en cette fin d’après-midi de juillet. J’ai du temps avant le prochain vol, j’erre un peu, mais je dois résoudre deux problèmes : changer des francs pour qu’avec les dinars obtenus je puisse acheter le billet du vol intérieur qui me ramènera d’Oran à Alger dans deux semaines. Le prix dépasse fortement celui qu’on m’avait annoncé. Bizarrement l’intermédiaire espagnol de la compagnie de théâtre que je vais représenter au festival a pu prendre les vols de Madrid à Oran via Alger , mais seulement le retour Alger - Madrid .
Alors je vais me renseigner, je fais toutes sortes d’allers-retours qui ne servent à rien d’après les quelques consignes obtenues, heureusement pour l’instant le français est encore couramment parlé. Pas de problème de communication donc, et tous sont charmants avec moi mais lorsque j’aboutis au bon interlocuteur, ensuquée de chaleur,

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