Sous ma chemise de nuit
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Description

J’ai douze ans lorsque je subis les premiers attouchements sexuels de mon père gendarme. Un peu plus tard, je le surprends avec ma sœur.
Il nous faut vivre ma sœur et moi le plus normalement possible dans ce contexte horriblement anormal, auprès d’un père incestueux et d’une mère totalement détachée.
Ce récit dévoile la difficulté à construire ma vie de femme alors même que mon adolescence et mes plus belles années m’ont été volées. C’est dans l’écriture que je trouverai l’apaisement.
#MeToo.
#MeTooInceste
#NousToutes
#balancetonpère

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 26 février 2021
Nombre de lectures 5
EAN13 9791029011382
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0012€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Sous ma chemise de nuit
Fabienne Dussouillez
Sous ma chemise de nuit
Les Éditions Chapitre.com
31, rue du Val de Marne 75013 Paris
Le témoignage qui suit est basé sur des faits réels datant d’il y a plus de trente ans.
Bien qu’aucune action en justice ne soit à ce jour permise, certains noms et prénoms sont volontairement modifiés ou absents.
© Les Éditions Chapitre.com, 2021
ISBN : 979-10-290-1138-2
À ma sœur,
À ma cousine,
Pour toutes les autres.
1. Beaune
C’est drôle comme cette chemise de nuit que j’adorais, longue, légère, fleurie, printanière… j’ai fini par la détester.
Je n’ai pas encore douze ans à notre arrivée à Beaune, en Côte d’Or. Mon père vient d’être muté à la gendarmerie mobile, Quartier Colbert. Depuis que je suis née, nous cumulons les séjours dans les logements de fonction de l’armée française. Mon père, grand, de corpulence moyenne, châtain aux yeux noisette, est plutôt bel homme. Un petit côté Delon que lui prêtent certaines dames. A trente-sept ans, il fait de son métier de gendarme mobile une fierté. À la naissance, il naît pied-bot. Il est appareillé des chevilles aux genoux tel Forest Gump. De multiples séjours en hôpitaux et diverses opérations lui permettent dès l’âge de quatorze ans de se déplacer seul. Malgré les nombreuses cicatrices sur ses pieds et chevilles, il se bat pour faire accepter sa différence et affronter les lourdes moqueries des autres enfants. Pratiquer du sport n’est pas gagné, ni exercer un métier physique, encore moins dans l’armée où les tests d’aptitude sont réguliers. Sa mutation à Beaune lui vaut le grade de Chef. Mon père exerce son métier depuis plus de vingt ans avec passion. Bon vivant, il est surnommé « Dudu », ou « La Godasse » dans tous les escadrons qu’il occupe, en référence à notre nom de famille. Il est apprécié de ses collègues et de sa hiérarchie. Il suit les traces de son propre père qui termine sa carrière Adjudant-Chef. Il aime avant tout le terrain et se réjouit presque des conflits internationaux qui l’envoient au pied levé pour des missions de plusieurs mois. Et si c’est dangereux c’est mieux. Ce n’est évidemment pas du goût de ma mère qui n’apprécie guère de se retrouver seule à gérer ses deux filles, bien que nous ne sommes pas des plus turbulentes ma petite sœur Candice et moi. Au Quartier Colbert nous logeons au rez-de-chaussée d’un bâtiment de trois étages, chaque étage abritant trois familles.
Beaune, j’adore cette ville, j’y suis sentimentalement attachée, plus que les autres villes où nous avons habité, je ne sais pas pourquoi. Je m’y sens bien. Nous formons un bon groupe de filles et fils de gendarmes quasiment du même âge et nous retrouvons souvent pour jouer ou discuter. Je ne compte plus les parties de Monopoly et de ping-pong organisées dans la Rotonde, la salle des fêtes de la gendarmerie. Nous nous approprions cet endroit comme notre salle de jeu qui a un avantage de taille : elle est entourée de grandes parois vitrées et est située juste en face des fenêtres du salon de notre logement. Mon père peut ainsi surveiller mes faits et gestes à sa guise.
À Beaune, Candice et moi sommes scolarisées à l’école privée religieuse du Sacré-Cœur. J’y passe les classes de la cinquième à la seconde, y suis bonne élève. Pas vraiment le choix si je veux éviter les réprimandes à la maison : la moindre note en-dessous de 15/20 me vaut de réapprendre par cœur tout le programme depuis le début de l’année pour combler les « lacunes » de certaines matières. Autant éviter un incident juste avant la fin de l’année scolaire.
Beaune, j’y rencontre surtout, en classe de troisième, mon amie Christelle, surnommée La Blaise, avec laquelle j’ai toujours quelques contacts aujourd’hui, rencontre qui me vaut mes plus gros fous rires d’adolescente. Elle est redoublante et moi la plus jeune de la classe avec mon année scolaire d’avance. Nous nous retrouvons installées l’une à côté de l’autre en classe, telles les deux extrêmes. Mon envie de casser l’étiquette de la bonne élève bien éduquée me rapproche d’elle. Non pas qu’elle soit la délinquante de la classe, mais son aplomb et sa popularité m’attirent. Il me faut donc imposer nos deux ans d’écart, tout en ne dépassant pas les limites avec les professeurs qui m’apporteraient des embrouilles à la maison. Nous créons nos premiers liens dans les fous rires en classe, qui continuent en seconde, mes notes en pâtissant au final.
C’est paradoxal que je me sente si bien dans cette ville, parce que le fardeau que je traine depuis plus de trente ans a commencé à Beaune justement, dans cette chemise de nuit que j’adorais. Nous sommes dimanche, j’ai douze ans, fin de journée, sortie du bain. La salle de bain se trouve juste à côté de ma chambre. Ce soir-là, mon père décide de m’y retrouver. Cela n’est jamais arrivé avant. Il m’enlace en se positionnant derrière moi. Jusque-là rien d’étrange, bien qu’il montre rarement son affection à ses deux filles. Mon père représente l’autorité à la maison, ses ordres sont dictés par son regard, le moindre claquement de ses doigts nous fige au garde-à-vous et nous obéissons comme des soldats bien formés. La parole nous est peu autorisée, obéir est notre devise. Le gendarme dans tous ses clichés.
Debout dans la salle de bain, entourée des bras de mon père, j’attends, reste immobile, et sens ses mains qui s’égarent. Ma petite poitrine d’abord. Bizarre, il n’a pas dû faire exprès. Puis elles descendent davantage pour effleurer ma zone intime à travers ma chemise de nuit que j’adore. Il ne s’agit donc pas d’un geste incontrôlé. Ses doigts ont trouvé leur cible, ils commencent à appuyer sur mon sexe tout en me serrant plus fort. Je comprends tout de suite que cette situation n’est pas claire. Cela dure quelques secondes. Je prétexte devoir me coiffer pour me retirer de ses bras, perturbée. Il sort de la pièce sans rien dire. Je ressasse cette scène depuis des décennies. À chaque fois que revient cette question obsédante « à quel moment a-t-il gâché ma vie ? », la réponse est toujours la même, l’image est très nette dans mon esprit : à partir de ce jour-là, après le bain, dans ma chemise de nuit printanière que j’adorais.
Nous ne sommes pourtant pas seuls dans l’appartement, ma mère doit être dans le salon à regarder la télé et j’imagine que ma sœur attend son tour pour le bain. Je ne dis rien. Nous passons à table comme d’habitude. Candice et moi débarrassons après le repas comme d’habitude et mes parents s’installent sur le canapé pour le film du soir, comme d’habitude. Cette journée se termine là, nous nous couchons, Candice et moi, comme d’habitude.
Je n’imagine pas à cet instant le calvaire psychologique qui m’attend, qui nous attend, toutes les deux. La petite visite hebdomadaire d’après bain devient un rituel que j’appréhende, je déteste ça. Je me sens prisonnière de ses gestes inappropriés et de mon silence. J’ai honte. Pourtant je n’ai rien fait de mal. Je comprends que l’adulte a un comportement inadapté avec l’enfant . Pourquoi ? Pourquoi mon père m’inflige-t’il ces gestes interdits et dégoûtants ? Ai-je eu un comportement ambigu pour que de telles pulsions le réveillent ? Non, je suis certaine que non. Me punit-il ? Je ne crois pas, je n’ai rien fait pour cela. Mes notes à l’école à ce moment sont bonnes. Alors pourquoi ? En dehors de ses pulsions, je ne remarque aucun changement de comportement de sa part. Aucune culpabilité non plus. Il est le même père strict et autoritaire qui m’éduque depuis ma naissance… et que je commence à haïr.
Peu à peu, toutes les occasions deviennent des prétextes pour déposer ses mains sur mes parties intimes. Sur le canapé, à l’heure du film du soir, lorsque ma mère s’isole dans la chambre d’amis pour coudre ou repasser, il prétend que je suis mieux installée sur lui plutôt que sur les coussins, au nom de l’ affection paternelle . Affection qu’il démontre d’abord à mes deux petits œufs au plat de l’époque en pleine formation qu’il ne cesse de caresser d’une main. L’autre, après avoir forcé le passage, est logée entre mes cuisses. Ses doigts s’agitent sur mon sexe. Je ne comprends pas ce qu’il cherche. Pour anticiper un retour de ma mère dans la pièce, il laisse parfois ses mains au-dessus de mes vêtements, tout en continuant ses caresses . Peu à peu, le soir, dès la fin du repas, je m’échappe de table et ne demande plus à regarder la télévision, alors qu’à douze ans c’est si rare d’y être autorisée. Je ne veux plus non plus que ma mère m’achète des robes, et prétends que le pyjama est plus confortable pour dormir que la chemise de nuit. Tant pis si je passe pour une enfant capricieuse ou un garçon manqué.
Puis arrive le chantage : monnayer les seules et rares sorties qui me sont octroyées pendant les vacances scolaires.
– Papa, je peux aller à la piscine cet après-midi ? J’ai débarrassé la table et tout rangé.
– Oui… mais câlin avant.
Je rêve… ?! « Câlin ??? » Je ne comprends pas ! Ce mot n’a-t-il pas pour signification tendresse et douceur ? Tout l’inverse de l’usage que tu en fais, Papa !? Je déteste ce mot autant que ma chemise de nuit maintenant ! Il n’aura plus jamais d’autre sens que la violation de mon intimité et sera banni de mon vocabulaire. Amenée dans ma chambre, seuls dans l’appartement, je deviens la poupée de mon père avec laquelle il s’amuse. Il relève mes vêtements, parfois n’en prend même pas la peine, dépose une main sur mes petits seins puis les caresse. L’autre se glisse dans ma culotte pour y retrouver mon sexe d’enfant, et tente de stimuler mon clitoris. Je ne sais pas ce que c’est à l’époque, je ne connais pas mon corps, je suis trop jeune. Où veut-il en venir ? Qu’attend-il de moi ? Il ne me demande rien. Je subis ces interminables minutes, suis écœurée mais je me tais. Il ne faut le dire ni à Maman, ni à personne : « c’est un secret » ! La punition sera sûrement mémorable si je désobéis, je n’ai pas envie de tenter. Dans la chambre, il a l’air d’apprécier de jouer , les traits de son visage se détendent. Je ne ressens pour ma part aucun plaisir, j’ai juste envie de lui cracher à la figure. Une fois excité, il part s’enfermer seul à clé dans les toilettes pour se masturber, c’est ce que j’ai fini par comprendre des années plus tard.
Dès lors, chaque sortie avec mes copains (toujours dans l’enceinte de la gendarmerie) ou à la piscine (à quelques centaines de mètres de la caserne), seules échappées qui me sont autorisées, deviendra la récompense de minutes incestueuses. Dès que je quitte l’appartement après les attouchements de mon père, je redeviens une enfant ordinaire. Je parviens à m’évader quelques heures avec mes amis qui ne connaissent rien de mon quotidien. Les moments avec eux sont précieux. Ils n’imaginent pas ce que je vis lorsque je suis à la maison, moi la jeune fille si souriante et rayonnante, drôle même parfois. Je ne leur parle de rien. Me croiraient-ils d’ailleurs ? Continueraient-ils à me fréquenter ? Je préfère ne pas savoir et garder le silence, comme me l’a imposé mon père. À mon retour à la maison, surtout ne pas dépasser l’heure limite fixée par mon père au risque d’être punie pendant des semaines. Gendarme à l’extrême, mais à la carte bien entendu.
Après les sorties du bain et le chantage pour sortir, il s’invente aussi un nouveau métier. C’est ce que je comprends lorsqu’il s’improvise médecin un jour de fortes douleurs au ventre. Il vient me retrouver dans ma chambre alors que je suis alitée, et comme il sait soi-disant mieux que quiconque d’où vient mon mal, il commence à replier mes draps, relève mon tee-shirt et défait le bouton de mon jean, bien plus pratique pour me palper d’abord le bas du ventre, puis les seins (on ne sait jamais) et enfin mes parties génitales comme il a l’habitude de le faire. D’abord le léger duvet qui recouvre le haut de mon sexe, pour descendre jusqu’à mon clitoris. Je l’ai vu arriver gros comme une maison au moment-même où il a passé la porte de ma chambre. Je suis allongée, raide comme un manche à balais. Il me conseille de me détendre, il paraît que l’on guérit mieux ainsi. J’ai envie d’hurler mais le son ne sort pas, ma bouche ne s’ouvre même pas. Même mes larmes ne coulent pas. Pas tout de suite. La colère se substitue à l’angoisse. Je ne supporte plus son air de regarde comme je vais bien prendre soin de toi qui me donne encore des nausées aujourd’hui. Cette fois encore nous ne sommes pas seuls dans le logement. À l’aide Maman ! Où es-tu ? Je t’en supplie viens nous déranger ! Me sauver ! Que passe-t-il par la tête de mon père bordel ? Ses doigts agitent mon clitoris. J’ai envie d’hurler, les sanglots s’accumulent dans ma gorge mais je ne dis rien. Il va bien falloir pourtant, je ne supporte plus cela. Le moindre bisou pour lui dire bonjour le matin ou bonne nuit le soir me répugne, le moindre de ses gestes m’exaspère, vivre avec cet homme, mon père, me donne des envies de meurtre. Je le hais chaque jour un peu plus.
L’avantage de vivre avec un père gendarme mobile, détesté de surcroît, est qu’il peut partir en pleine nuit pendant des mois à la moindre alerte. Quelle joie d’entendre les sirènes sonner dans les haut-parleurs des bâtiments militaires où nous vivons, les cantines en métal s’activer la nuit, annonçant un départ précipité, après les émeutes à Calvi en Corse, ou à Wallis (entre la Nouvelle Calédonie et Tahiti) où l’armée française doit intervenir. Quelle joie de me réveiller le matin sans sentir sa présence, en dégustant même son absence, en faisant semblant d’être triste et désolée quand Maman m’explique, avec un tact certain, qu’il va falloir être courageuse et patiente, parce que vue la situation, et blablabla, et blablabla, bon allez accouche, il est parti combien de temps ? Waouh deux mois !?!?! Explosion de feux d’artifices dans ma tête, défilé toute seule de l’avenue des Champs Elysées le 14 juillet ! Parfois c’est le double, quatre mois à Tahiti, le rêve ! Pour quatre mois d’absence : sauts-périlleux, saltos, fanfare et cotillons ! Rien d’extraordinaire pour ma sœur et moi pendant ces mois qui passent trop vite à mon goût, mais nous sommes juste… tranquilles. L’ambiance devient plus légère à l’appartement. Maman rentre souvent tard le soir, elle a toujours travaillé. Elle est secrétaire de direction et il faut bien lui reconnaître le mérite de toujours trouver un emploi partout où mon père est muté tous les trois ans environ. Elle s’habille bien, se vernit les ongles en rouge chaque dimanche. Mes copines me rabâchent qu’elle ressemble à la chanteuse Rose Laurens qui fait un carton au début des années quatre-vingt avec son tube Africa . Ma sœur et moi faisons nos devoirs en rentrant de l’école et nous mangeons debout au retour de ma mère, dans la cuisine, sur le plan de travail en faïence blanche, saucisses de Strasbourg, chips et un yaourt pendant que Maman grignote devant la télé. Ce n’est pas le niveau gastronomique de Top Chef , sûr que tu te fais éliminer au premier tour, mais en fait on adore ça ! Elle ne s’occupe pas de nous et ça me convient. Comme une sensation de liberté, de tranquillité surtout. Parce qu’au retour du Chef , tout le monde au garde-à-vous réuni autour d’un vrai repas comme une petite famille modèle qui n’existe pas. Un vrai repas, c’est être assis tous les quatre à table. Mon père estime qu’il passe bien trop de temps à manger des sandwiches ou des repas lyophilisés lorsqu’il part en mission. Même le réveillon de Noël ne se fête qu’entre nous quatre, avec le grand regret de ne pas partager ce moment festif en famille avec mes cousins et cousines, comme eux le font. La famille se concentre autour de femme et enfants, et c’est soi-disant sacré.
2. Candice
Candice, c’est ma sœur de trois ans et demie ma cadette. Autant dire qu’à notre arrivée à Beaune elle n’a pas dix ans. On ne s’entend pas terrible toutes les deux. Elle est tout mon contraire, bordélique et inorganisée au possible. Nos rapports ont toujours été conflictuels. Elle est à mes yeux la petite sœur embarrassante avec laquelle je ne partage aucun centre d’intérêt. Elle s’imagine que je suis la préférée des deux, celle dont mes parents sont le plus fiers, qui réussit le mieux, qui est la plus jolie, la plus féminine, la plus intelligente et j’en passe. Je reconnais qu’elle a davantage de difficultés que moi à l’école, passe des heures à apprendre une poésie quand il me faut seulement la lire trois fois pour la réciter par cœur. On en rit mais je sais au fond que cela l’affecte. Même plus âgée, je ne lui compte plus le nombre de trains manqués, au départ ou à l’arrivée, pour aller rendre visite à mes parents, alors que de mon côté je demande vingt fois si je suis dans le bon wagon et si les horaires sont exacts, après avoir vérifié toutes les dix secondes si le numéro des billets concorde bien avec celui du train ! Une rêveuse contre une monomaniaque ! Bref, par chance (ou pas), le logement de Beaune est suffisamment grand pour avoir chacune sa chambre, contrairement à celui de Dijon, le logement précédent où nous dormons dans la même chambre, sa passion étant de déranger ce que je m’applique à ranger ! Elle est trop lourde pour mon faible poids de l’époque mais l’envie me pique régulièrement de la jeter par la fenêtre.
Candice, cette jolie fillette blonde, bouclée, aux yeux noirs, même si elle m’agace parfois, jamais je ne lui ai souhaité vivre la scène dont j’ai été témoin bien malgré moi, une après-midi pendant les vacances scolaires. Mes parents travaillent, mes devoirs sont terminés, je passe mes journées à enchaîner les parties de ping-pong avec mes copains dans la Rotonde en face de l’appartement. Ce jour-là, d’autres camarades nous rejoignent. Je décide de venir chercher une seconde raquette pour démarrer une partie à quatre. J’habite à quelques mètres seulement, je ferai vite. Je sais que mon père la range dans le placard de sa chambre, à côté des jeux de société. J’entre dans le logement. La porte d’entrée est continuellement ouverte, de jour comme de nuit. Qui viendrait nous cambrioler dans une gendarmerie ? Chez nous, la chambre de mes parents se trouve à l’extrémité de l’appartement, séparée des nôtres par la salle-à-manger et le salon. Pour y accéder, il faut rentrer dans un petit couloir qui dessert en face un point d’eau, puis la chambre parentale sur la droite. Je traverse la pièce à vivre. Je m’attends à trouver ma sœur devant les dessins animés dans le salon mais elle n’y est pas. Elle doit être dans sa chambre en train de jouer ou dessiner. Je ne prends surtout pas la peine d’aller la voir et ne fais pas de bruit, bien trop peur qu’elle veuille m’accompagner et s’incruster. Je m’insère ensuite dans le petit couloir juste avant la chambre de mes parents dont la porte est ouverte. J’aperçois mon père allongé sur le lit à droite. Mouvement de recul. Il est habillé mais son pantalon est défait, légèrement descendu. Ma sœur est debout à côté de lui à sa droite, haute comme trois pommes. Elle se laisse guider. Au moment d’écrire ces phrases et de raconter cette scène, j’ai envie de vomir tant les mots qui viennent sont encore choquants et les images trop nettes dans ma mémoire. Mon père a dans sa grande main d’adulte celle de ma sœur, si petite. Il la dépose sur son sexe raide et l’entoure avec ses gros doigts avec un mouvement de va-et-vient, de bas en haut. Je suis abasourdie, je vais vomir. Non, pas elle ! Ce n’est pas possible ! Il s’en prend donc à elle aussi, si petite soit-elle !? Le masturber, quelle horreur ! Nous sommes donc la cible de jeux différents ; dans mon malheur il ne m’a jamais demandé de toucher son pénis. Alors pourquoi elle ?
Je ne suis restée qu’une demi-seconde, demi-seconde qui me pourrit la vie depuis plus de trente ans. Cette image, elle tourne et cogne dans ma tête depuis tellement d’années ; je me demande même parfois si je ne l’ai pas inventée. Non je l’ai bien vue, j’en suis certaine. Je fais demi-tour aussi sec, repars auprès de mes amis dans la Rotonde totalement déboussolée, sans la deuxième raquette que je prétexte cassée. Je décide de laisser ma place pour la prochaine partie et m’assois sur le banc. Je suis bouleversée. M’ont-ils vue ? Que dois-je faire ? Comment retourner chez moi après cela ? Je pense à Candice, à ce qu’elle doit ressentir. Elle ne doit rien comprendre la pauvre, elle est si petite. J’ai envie d’hurler, de tuer mon père. Ce n’est pas si compliqué en fait, tous les murs de l’appartement sont recouverts de lances et couteaux en tout genre que mon père a ramenés de ses séjours en Afrique et qu’il exhibe fièrement tels des trophées de guerre au milieu de peaux de serpents, carapaces de tortues géantes, mygales, scorpions et scarabées. Il n’y a qu’à se servir et agir. En fin d’après-midi il faut bien que je rentre. Mon père est devant la télévision avec ma sœur sur le canapé. J’ai envie d’éclater en sanglots en les voyant mais je ne pleure pas. Mes larmes restent figées à l’étage colère et ne réussissent pas à couler. Je ne tue pas ce pervers non plus, du moins pas physiquement. Une haine immense m’habite. Elle s’enfoncera en moi pour toujours.
Avec le recul, il me semble impossible que mon père ne m’ait pas repérée. Alors pourquoi ne pas me prendre entre quatre yeux et me filer la raclée ou la peur de ma vie ? Il sait le faire et cela fonctionnerait très bien. Cela ne serait pas mes premiers coups de martinet ou de ceinturon, dont les marques régulières sur mes cuisses m’obligent à porter des pantalons. Tellement choquée et ne sachant pas comment réagir, je ne parle de cette histoire à personne. Ni à mon père, ni à ma mère, ni même à ma sœur qui ne sait pas que je les ai vus. Candice et moi continuons de fréquenter l’école privée religieuse du Sacré-Cœur dans laquelle mes parents nous ont inscrites, c’est déconcertant. La seule chose que nous partageons à ce jour, chacune de notre côté, c’est cet horrible secret. Oh la jolie petite famille modèle que nous ne sommes pas, et catho encore moins ! Nous sommes pourtant obligées Candice et moi de pratiquer le catéchisme le mercredi après-midi et d’aller à la messe le dimanche matin sans nos parents. Quelle hypocrisie ! Quel intérêt ? La religion est un partage. Souhaitent-ils se débarrasser de nous une heure comme je l’ai toujours supposé ? J’ai pourtant toujours entendu mon père se plaindre de ses années de souffrance chez les frères à Besançon. La prière lui était particulièrement pénible. Il disait « avoir prié assez pour la fin de ses jours » et qu’il lui en coûterait de devoir remettre un jour les pieds dans une église. Donc pourquoi nous forcer à y aller ? J’ai donc raison, il faut représenter une famille bien comme il faut que nous ne sommes pas. Il continue bien sûr ses attouchements sur moi. Pour Candice aucune idée, ni la force ni la maturité d’en parler avec elle à ce moment-là.
Le soir, après avoir dit bonne nuit à mes parents, mon père ritualise la visite dans ma chambre pour me border . Nouvelle habitude qui lui plait bien, à lui et ses mains baladeuses dégueulasses. Je n’en peux plus. Il faut que cela cesse où je vais décrocher l’un de ces couteaux du mur du couloir pour lui enfoncer la lame dans son corps de pervers. Le scénario, mille fois élaboré, est prêt dans ma tête : je cache le couteau sous mon traversin puis je le glisse sous mon dos dès que je l’entends arriver dans ma chambre. Ensuite j’ai le choix : soit lui faire peur en lui dévoilant l’arme sous sa gorge tout en le fusillant du regard, soit directement lui trancher la gorge. La première solution annonce des années de cohabitation futures bien compliquées à gérer, certaine que mon père me rappellera continuellement que je suis loin d’être aussi dangereuse que les personnages des films d’horreur et que Spielberg ne m’aurait sans doute jamais repérée, ne serait-ce que pour jouer un second rôle. La seconde solution m’emmène droit devant les tribunaux pour enfants et fait de moi une parricide, titre que je n’ai pas envie de porter si jeune. Sans oublier le récurage de ma chambre des heures à l’eau de Javel pour tenter d’effacer les traces de mon crime. Mieux vaut donc ne rien faire pour le moment. Laissons les personnages de fiction dans les livres, dans les films d’horreur ou dans mon esprit meurtri.
Si je ne tue pas mon père ce jour-là, je ne tue malheureusement pas non plus les images de la scène d’initiation à laquelle j’ai assisté, imaginant toujours qu’après moi il retrouve ma sœur en lui faisant la même chose, voire pire. Il faut que cela cesse. Un soir comme les autres, alors que ses mains courent déjà sous mes draps, et sous ma chemise de nuit, et que ma mère est déjà installée dans le canapé devant le film dans le salon de l’autre côté de l’appartement (pratique : on ne voit rien, on n’entend rien), j’ose enfin lui dire, excédée : « Arrête maintenant ! ». D’accord, nous sommes très loin des armes blanches et du sang qui jaillit de sa carotide, mais contre toute attente, alors que je suis sûre que personne ne m’a entendu tant le son de ma voix est faible et hésitant, il sort de ma chambre aussi vite qu’il y est entré. Il ne me touchera plus jamais. Moi, il ne me touchera plus jamais. J’ai quatorze ans.
Si je ne subis plus directement les agressions sexuelles de mon père, je continue à visualiser les images horribles et écœurantes de ces deux années passées à côté de ce pédocriminel et d’une mère aveugle, volontairement ou non. Ma colère et mon dégoût gâcheront mon existence et auront inévitablement des répercussions sur ma vie de couple, ma santé et ma vie en général.
3. La Réunion
Après plus de trois ans passés à Beaune, mon père est affecté à Saint-Paul de La Réunion en février 1990, pour trois ans, quatre si la nouvelle réglementation militaire le permet. Je viens d’avoir quinze ans. Autant la nouvelle du départ me réjouit (qui ne rêverait pas de vivre sur l’île de La Réunion ?), autant les six premiers mois sur place me dépriment. À quinze ans, non seulement je perds mes amis, mais je dois refaire deux trimestres de scolarité au lycée alors que je viens d’en terminer deux à Beaune. Nous arrivons sur l’île après les grandes vacances de janvier-février, décalées de celles de la métropole à cause des cyclones, et intégrons la gendarmerie de Saint-Paul dans le nord-ouest de l’île. Nous sommes installés dans une coquette case créole en bois. Cela change des logements habituels des gendarmeries que nous avons connus jusque-là, au style HLM, vieillots et peu esthétiques. Je trouve pour une fois le nôtre plutôt agréable. Il est équipé de meubles en pin visiblement récents. Nous profitons d’une immense terrasse couverte presqu’aussi grande que le logement et d’un jardin privatif entouré de cocotiers, frangipaniers, bougainvilliers, bananiers. La végétation tropicale aux couleurs vives donne un aperçu paradisiaque. Sur l’île, on vit dehors la plupart du temps et tout est agencé en ce sens.
Je déteste cette année de seconde. Le lycée est pourtant magnifiquement situé dans les hauts de Saint-Paul ; la vue se jette directement dans l’Océan Indien. Mais l’établissement est bien trop grand pour que je m’y retrouve. Je ne comprends rien au plan que l’on m’a donné à mon arrivée et je suis trop timide pour me renseigner. À chaque interclasse, je stresse d’arriver en retard au cours suivant. Les quelques minutes qui me séparent de deux matières sont pour moi une course d’orientation à laquelle je ne suis pas entraînée. Sans repères, je ne me sens pas à ma place dans ma classe non plus : j’arrive dans ce lycée en cours d’année scolaire comme un cheveu sur la soupe. Je suis blanche comme un cachet d’aspirine, d’autant plus que les moustiques ont aspiré la moitié du sang qui circule dans mes jambes et pour combler le tout, quelques boutons d’acné décident de venir décorer mon visage. Au secours ! Mes amis sont loin et à l’époque, ni Facebook, Snapchat ou Instagram me permettent de garder le lien avec eux. Le courrier met bien quinze jours à faire le trajet avec la métropole. En 1990 le portable n’existe pas, ou au Etats-Unis peut-être à la Maison Blanche, aussi gros qu’un annuaire en papier… De toute façon nous n’avons pas les moyens de George Bush pour se l’offrir donc le papier fera finalement bien l’affaire. Autant dire que lorsqu’une lettre arrive, les nouvelles sont loin d’être fraîches. Les lettres, elles proviennent surtout de la Blaise, mon amie, ma confidente. Bizarrement c’est lorsque les gens s’éloignent géographiquement qu’ils se rapprochent. Loin des yeux près du cœur. Lorsque nous devenons amies en seconde à Beaune, quelques mois avant le déménagement, je lui fais part de mes souffrances et ma haine envers mon père. L’annonce de mon départ nous rapproche encore davantage et nous commençons une longue correspondance. Mes mois de mal-être loin de la métropole durent au point qu’un jour mon père exige que je lui donne toutes les lettres que mon amie m’a envoyées et que je conserve dans une boîte à chaussures dans mon armoire. Moment de panique, elle aura certainement évoqué des choses que je ne veux pas qu’on lise, encore moins mon père. Tant pis, pas le temps de trier, il n’a qu’à les lire mais je trouve ça moche. Et si tu te posais les bonnes questions Papa, au lieu d’aller chercher midi à quatorze heures ? C’est fou cette faculté qu’ont certaines personnes à ne pas vouloir comprendre… Quel déni ! Il me rend la boîte le lendemain sans aucun commentaire. Je reprends immédiatement les dernières correspondances que je relis rapidement, tentant de trouver quelques paragraphes sur lesquels il faudra me justifier. En fait, La Blaise parle d’elle et me confie ses propres problèmes aussi. Elle fréquente à l’époque un garçon peu fiable qui ne fume pas que du tabac et qui a tendance à vouloir l’entraîner dans des expériences de drogues plus dures. Même sa mère m’écrit, me supplie de ne pas lui dévoiler l’existence de son courrier et me fait part de ses inquiétudes. Elle me sait suffisamment proche de sa fille pour espérer que je l’oriente vers les bonnes décisions. Cela n’est pas nécessaire, La Blaise a déjà pris la mesure des risques de sa relation et y a mis un terme. Je m’étonne que mon père ne réagisse pas à ce genre d’informations en déclenchant le plan hors-sec. Non, il me rend la boîte sans aucun commentaire. En a-t-il réellement lu le contenu ?
Lorsque nous vivions à Beaune, mon père nous avait initiées, Candice et moi, au tir au pistolet à dix mètres.

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