Comment enseigner la littérature orale africaine ?
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Description

Comment les textes de la littérature orale africaine doivent-ils être enseignés aujourd'hui pour répondre à leur vocation formatrice dans le monde moderne ? Aujourd'hui, en Afrique, il y a un divorce manifeste entre les élites acculturées et les masses enracinées à des degrés divers dans leurs cultures traditionnelles. Comment, dans ces conditions, créer la continuité avec le passé et inventer le dépassement ?


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Informations

Publié par
Date de parution 01 octobre 2011
Nombre de lectures 131
EAN13 9782296471481
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

C OMMENT ENSEIGNER
LA LITTÉRATURE ORALE AFRICAINE ?
Littératures et Savoirs
Collection dirigée par Emmanuel Matateyou

Dans cette collection sont publiés des ouvrages de la littérature fiction mais également des essais produisant un discours sur des savoirs endogènes qui sont des interrogations sur les conditions permettant d’apporter aux sociétés du Sud et du Nord une amélioration significative dans leur mode de vie. Dans le domaine de la création des œuvres de l’esprit, les générations se bousculent et s’affrontent au Nord comme au Sud avec une violence telle que les ruptures s’accomplissent et se transposent dans les langages littéraires (aussi bien oral qu’écrit). Toute réflexion sur toutes ces ruptures, mais également sur les voies empruntées par les populations africaines et autres sera très éclairante des nouveaux défis à relever.

La collection Littératures et Savoirs est un espace de promotion des nouvelles écritures africaines qui ont une esthétique propre ; ce qui permet aux critiques de dire désormais que la littérature africaine est une science objective de la subjectivité. Romans, pièces de théâtre, poésie, monographies, récits autobiographiques, mémoires… sur l’Afrique sont prioritairement appréciés.


Déjà parus


Charles SOH, Un enfant à tout prix , 2011.
Valérie Joëlle KOUAM NGOCKA, À cause d’elle (roman) , 2011.
Sophie Françoise BAPAMBE YAP LIBOCK, Le Dévoilement du silence , 2010
Pierre Olivier EMOUCK, Les chiens écrasés , 2010.
Duny FONGANG, À l’ombre du doute , 2010.
Grégoire NGUEDI, La Destinée de Baliama , 2010.
Floréal Serge ADIEME, La Lionne édentée (roman), 2010.
Jean-Claude ABADA MEDJO, La parole tendue (poésie) , 2010.
Jean Aimé RIBAL, Chagrins de parents , 2010.
Marie Françoise Rosel NGO BANEG, Ning , nouvelles, 2009.
Edouard Elvis BVOUMA, L’épreuve par neuf , 2009.
Rodrigue NDZANA, Je t’aime en splash , 2009.
Patraud BILUNGA, L’Incestueuse , 2009.
Pierre Célestin MBOUA, Les Bâtards ou les damnés , Pièce en trois actes , 2009.
Pierre Célestin MBOUA, Les Cacophonies humaines , Poèmes , 2009.
Robert FOTSING MANGOUA (sous la direction de), L’imaginaire musical dans la littérature africaine, 2009.
Emmanuel Matateyou


C OMMENT ENSEIGNER
LA LITTÉRATURE ORALE AFRICAINE ?


Préface de Gabriel Kuitche Fonkou
Du même auteur

An Anthology of Myth, Legends and Folktales from Cameroon. Storytelling in Africa , Lewiston, The Edwin Mellen Press, 1997.
Les nouveaux défis de la littérature orale africaine : Ndzana Ngazogo , Yaoundé, Presses Universitaires de Yaoundé, 1999.
Les merveilleux récits de Tita Ki , Yaoundé, CLE, 2001.
Parlons bamoun, Paris, L’Harmattan, 2002.
Dans les couloirs du labyrinthe , Paris, L’Harmattan, 2004.
La princesse de Massangam , Yaoundé, Éditions Tropiques, 2006.
Palabres au Cameroun , Paris, L’Harmattan, 2008.
Les Murmures de l’harmattan, Bamenda, Langaa RPCIG, 2010.
Moundi et la colline magique ,Paris, L’Harmattan, 2010
Le Prince Moussa et la grenouille , Paris, L’Harmattan, 2011.
Sociétés secrètes et littératures au Cameroun . Contribution à une lecture anthropocritique de la poésie orale bamoun, Sarrebruck, Editions universitaires européennes, 2011.


© L’Harmattan, 2011
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-56549-4
EAN : 9782296565494

Fabrication numérique : Actissia Services, 2012
Pour Clément
PRÉFACE
UN PAS, ENCORE UN PAS
Mieux que le titre, Poétique de l’oral , c’est le sous-titre, Pour une pédagogie rénovée de la littérature orale africaine , qui retient d’emblée mon attention. Je pourrais presque pousser un ouf de soulagement. Un enseignant de l’Ecole Normale Supérieure de Yaoundé qui, sans y être contraint par le fait d’être un spécialiste pointu de didactique, se préoccupe de la didactique de sa propre discipline, et donc de la formation professionnelle ! Cette préoccupation devrait être depuis longtemps et tout le temps, au centre des soucis de tous les enseignants de cette institution. Matateyou n’est pas le seul sans doute. Je connaissais déjà, côté sciences par exemple, les travaux de Lucien Mukam et Edmond Gnokam (voyez comme ça rime), baptisés « Didactique Centrée sur les Habiletés d’investigation et les Attitudes Scientifiques (DICHIS) ». Probable, sûr même qu’il y en a d’autres, quelques autres. Mais, ce n’est pas encore la majorité, ce n’est pas encore « tous », comme cela devrait être.
S’agissant de la littérature orale, Emmanuel Matateyou est en terrain connu. C’est son principal champ de recherche. Et il se mentionne parmi beaucoup d’autres chercheurs du domaine. Rien de plus juste. En raison du souci didactique et pédagogique déclaré et rapporté entre autres au conte, l’auteur adhère au point de vue de Françoise Tsoungui, mais va au-delà. Au Cameroun, la conjoncture dans laquelle survient le livre de Matateyou est bonne. On y est à l’heure de l’application (plus ou moins informelle) de la disposition de la loi d’orientation de l’éducation de 1998 qui commande la formation de jeunes Camerounais enracinés dans leur culture et ouverts au monde ; à l’heure de l’introduction des langues et cultures africaines dans les programmes du secondaire ; à l’heure de la création, dans les institutions universitaires, de départements ou de filières Langues et cultures africaines.
La littérature orale est posée comme un facteur privilégié d’enracinement. Sa caractérisation synthétique ainsi que les occasions de son éclosion occupent le premier chapitre. L’intérêt de l’auteur pour l’épopée, déjà manifesté auparavant (voir Matateyou, Ndzana Nga Zogo , 1999), réapparaît en force au deuxième chapitre consacré à l’art oratoire du barde ainsi qu’à une illustration par la présentation d’une épopée particulière, Mved Owona Bomba . Certes, l’art oratoire du barde ne saurait se limiter aux seules phases successives, au seul discours figuré mentionnés ici. Il puise sûrement davantage dans l’art oratoire africain en général, dont on peut dire qu’il consiste en : la volubilité, la répétition, l’usage de détours frisant parfois la digression, l’usage des proverbes et des images, le ton persuasif, le tout (…) ponctué par un geste approprié, étudié, et dans la préoccupation permanente de procurer du plaisir à soi-même et aux autres » (Kuitche, 1978, 143).
Un non-dit réduit, cache l’évidence du lien entre la première partie et la seconde, d’autant plus que passant de l’une à l’autre, on quitte l’épopée pour embrasser « le cas du conte ». Il convient de noter qu’on demeure dans le narratif, le récit. Il convient aussi de lire que Matateyou fait d’une pierre deux coups, voire trois : exhibition de son amour pour l’épopée ; une première partie conçue comme lieu d’acquisition de la compétence par les enseignants (connaissances objectives sur la littérature orale et sur les éléments de l’enracinement qui foisonnent dans l’épopée) ; une seconde partie qui en plus de dispenser elle aussi des connaissances objectives (rappel de différentes approches du conte existantes), procède à l’expérimentation de l’approche proposée sur ce genre oral qui présente l’avantage de figurer déjà de manière significative dans les programmes du secondaire, en classe de sixième. La sixième, moment initiatique après lequel, s’il a été bien négocié, l’enracinement devient désormais un travail de renforcement.
Je partage sans réserve la volonté d’assurer un enseignement vivant de la littérature orale en général et du conte en particulier, au moyen de la dramatisation, au moyen aussi de la navette effectuée par les apprenants entre l’école et le milieu traditionnel, qui est en quelque sorte une navette entre l’écrit et l’oral. Les jeunes apprenants sont en effet cette « courroie de transmission véhiculant vers le milieu traditionnel les fruits de l’école, et vers l’école les makufets (contes) du milieu traditionnel lorsque l’école, consciemment, leur en donne l’occasion. On vit pour ainsi dire l’avènement de nouveaux sages, les sages d’un contexte culturel condamné à l’ouverture, les sages dont le discours, même celui des makufets (contes), véhicule des valeurs de la tradition et des valeurs de la modernité » (Kuitche, 1988,134).
La récente introduction des langues et cultures africaines dans les programmes du secondaire est déjà effective. Sa phase expérimentale en est aujourd’hui à sa quatrième année. Elle constitue une réponse à un aspect des préoccupations de l’auteur. Elle s’adjoint au souci de ce dernier pour un enseignement vivant de la littérature orale, pour réactualiser, avec plus de chance de réponse positive, la question que je posais, voici près d’un quart de siècle, par rapport justement à « la place des genres oraux » dans les activités scolaires et parascolaires : « Pourquoi pas une heure d’oralité en langue(s) maternelle(s) ? (…) Sûr que la pratique pédagogique trouverait dans les discours oraux en général, les contes en particulier, un grand facteur de fixation lexicale et stylistique. » (Kuitche, 1988,583).
En toute humilité scientifique, Matateyou reconnaît les limites de son échantillon expérimental : cinq établissements seulement et de la seule ville de Yaoundé. Cela n’occulte en rien le mérite d’avoir expérimenté et non écrit à partir de simples supputations intellectualistes. Il importe toutefois de relever le danger de l’induction amplifiante qui consisterait à projeter les résultats de l’enquête de manière uniforme sur l’ensemble du pays. Il est clair qu’en contexte rural, la situation de carence de manuels scolaires sera plus prononcée qu’en milieu urbain. C’est en tout cas l’un des constats d’une enquête sur la disponibilité du manuel scolaire conduite courant 2009-2010, par la Cellule d’Appui à l’Action Pédagogique (CAAP), structure de l’inspection Générale des Enseignements du Ministère des Enseignements Secondaires. Il est tout aussi clair que la lutte contre les effectifs pléthoriques, à la fois par l’accroissement du nombre d’établissements publics dans les grandes métropoles et le contrôle de la gestion des effectifs par les chefs d’établissements, ira encore de pair, le temps qu’il faudra, avec les efforts en pédagogie des grands groupes.
Vues par rapport aux instructions qui ont accompagné les programmes scolaires au fil des années, les suggestions émises par Emmanuel Matateyou apparaissent, comme il le relève lui-même de temps en temps, comme des appels d’une part à l’application effective par les enseignants de conduites instruites par le passé, d’autre part, suite à une plus grande prise de conscience de se trouver en littérature orale, à l’implémentation de conduites nouvelles à l’instar de l’initiative personnelle de recherche d’information et de formation auprès des spécialistes, de la focalisation sur les aspects culturels, sur « le respect des usages qui, dans une société, régissent les échanges, les modes de prise de parole… », de l’incitation des parents à organiser des séances hebdomadaires de contes en famille, etc. N’importe comment, son livre est un pas, un pas de plus vers le rôle essentiel des Ecoles Normales Supérieures. Et comme dirait Aimé Césaire par la bouche du roi Christophe évoquant la marche d’Haïti, en pédagogie, on doit en permanence être en train de faire
un pas, un autre pas, encore un autre pas et tenir gagné chaque pas !
( La tragédie du roi Christophe )
Pr. Gabriel KUITCHE FONKOU
INTRODUCTION
Dans ce livre nous présentons quelques pistes des recherches que nous avons menées jusqu’à ce jour et qui sont centrées sur l’enracinement dans les cultures africaines et l’approfondissement des connaissances de celles-ci à travers la collecte, la transcription, la traduction et l’analyse des textes oraux. L’analyse des différents corpus de contes, mythes, légendes, épopées, devinettes, proverbes et maximes nous a éclairé sur la diversité qui fait la beauté et l’originalité de la littérature africaine.
Dans la première partie il est question de la performance de l’oral, des occasions d’éclosion du discours oral et de l’analyse d’un genre pratiqué en Afrique Centrale : le mvet. Comment l’Afrique peut-elle vivre sa modernité sans toutefois s’aliéner totalement à l’impérialisme occidental ? Pour réussir un tel pari, l’Afrique doit puiser dans la culture traditionnelle pour en transposer d’une part les valeurs dans des productions culturelles contemporaines que sont les films, les romans, le théâtre et le cinéma. L’oralité joue un rôle catalyseur dans la culture moderne en général et dans la littérature africaine en particulier car il faut le dire, l’émergence et le développement de l’école occidentale au détriment de l’école traditionnelle a fait des nouveaux cadres africains des hommes sans substance.
Or, Platon dans Phèdre par la bouche de Thamous, roi de Thèbes qui s’adresse au dieu Theuth qui avait inventé l’écriture, lui fait les remarques suivantes au sujet de cette nouvelle invention :

Ingénieux Theuth, tel est capable de créer les arts, tel autre de juger dans quelle mesure ils porteront tort ou profit à ceux qui doivent les mettre en usage : c’est ainsi que toi, père de l’écriture, tu lui attribues bénévolement une efficacité contraire à celle dont elle est capable ; car elle produira l’oubli dans les âmes en leur faisant négliger la mémoire : confiants dans l’écriture, c’est du dehors, par des caractères étrangers, et non plus du dedans, du fond d’eux-mêmes qu’ils chercheront à susciter leurs souvenirs ; tu as trouvé le moyen, non pas de retenir mais de renouveler le souvenir, et ce que tu vas procurer à tes disciples, c’est la présomption qu’ils ont la science, non la science elle-même ; car, quand ils auront beaucoup lu sans apprendre, ils se croiront très savants, et ils ne seront le plus souvent que des ignorants de commerce immonde, parce qu’ils se croient savants sans l’être. Platon, Phèdre , 274 d. Paris, Garnier/Flammarion, 1964. p.165.

Mais comment les textes de la littérature orale africaine doivent-ils être enseignés aujourd’hui pour répondre à leur vocation formatrice dans la modernité ? Dans la deuxième partie de ce livre, nous consacrons une étude à la didactique du texte oral. A partir des cas étudiés à Yaoundé au Cameroun à travers une enquête menée sur le terrain auprès de certains lycées, l’exploitation des résultats nous a permis de faire des suggestions pour une amélioration qualitative de l’enseignement de la littérature orale africaine.
Ce qui est remarquable aujourd’hui c’est que l’univers littéraire africain a explosé. Plusieurs chercheurs africains conscients de ce danger qu’est la mondialisation ont entrepris de déconstruire le discours colonial en consignant avec des moyens modernes les traditions orales africaines qui constituent le viatique avec lequel ce continent ira à la rencontre de l’Autre. Que l’on se rappelle ces sages paroles de François Sengat Kuoh dans Colliers de cauris :

L’arbre ne s’élance à la conquête du soleil qu’en s’agrippant ferme à la terre nourricière les pieds mouillés au lac des tombeaux. {1}
PREMIÈRE PARTIE Oralité et expression du quotidien
CHAPITRE I La performance de l’oral
1. 1. La puissance du verbe
En Afrique, il n’est pas un seul peuple qui ne puisse s’enorgueillir de quelque joyau culturel de référence habilement bâti sur la maîtrise du verbe {2} , mieux sur la transfiguration du verbe pour le plaisir de dire, de bien dire, en vue de charmer ou d’instruire, d’animer la communauté ou de l’éduquer.
La parole ici est reine et il faut la maîtriser pour vivre en phase avec la société dont le cœur bat au rythme des naissances, des mariages, des décès, des palabres, des maladies, des séances d’adoration et d’adorcisation. Le pouvoir de la parole est manifeste dans les danses et chants sacrés {3} , les serments, mais surtout lorsqu’elle concerne le monde fluide, immatériel. Il s’agit dans ce cas d’un long discours initiatique auquel on accède par étapes et dont le début comporte les paroles porteuses du verbe qui commande l’action et l’état du sujet parce qu’il incarne une véritable capitalisation du savoir.
Le verbe est à la fois un et multiple {4} et c’est la raison pour laquelle Geneviève Calame-Griaule parle des "paroles", en se référant aux différents degrés de transmission de connaissance chez les Dogons du Mali. On pourra ainsi parler de paroles sculptées {5} , de paroles tissées, de paroles pilées, de paroles attachées, de paroles nouées etc. La parole est si importante que celui qui la maîtrise évolue comme un poisson dans l’eau dans cette société où tout commence avec la parole et s’achève aussi avec elle. Elle est tout.

Elle coupe, écorche
Elle modèle, module
Elle perturbe, rend fou
Elle guérit ou tue net
Elle amplifie, abaisse selon sa charge
Elle excite, ou calme les âmes. {6}
La parole séduisante étoffée de proverbes, d’images, de procédés de style est mise au service de la communauté qui a besoin de paix et d’harmonie pour sa prospérité. On l’acquiert à travers un long apprentissage.
L’orateur qui encense les foules le fait avec succès parce qu’il maîtrise les traditions et l’histoire de son terroir. Pour étayer son argumentaire il use de techniques oratoires caractérisées par le geste avec l’akpaag (le chasse-mouche), le ntum (la canne), le jeu du regard qui interroge, qui sollicite l’approbation, qui se détourne d’indignation ; l’allure tantôt grave, tantôt pressée, le silence calculé, le ton de la voix suppliant. En un mot, ‘’tout son être parle à l’auditoire." {7}
Nous pouvons relever dans les recherches de Jean Mbarga sur L’art oratoire des Beti du Cameroun que le discours du spécialiste de la parole est riche au niveau tant de la forme que du fond. L’orateur beti est pour les nouvelles générations une bibliothèque vivante, une personne ressource, l’écho de leur identité culturelle.
Contrairement à l’écrivain qui se sert de sa plume pour donner son point de vue sur les problèmes de société, l’orateur en général et le barde en particulier exprime sa pensée par la parole. Chez les Fang, Boulou et Ntoumou, le verbe est toujours accompagné de la gestualité.
Le geste chez les Africains en général et chez les Beti en particulier est une expression vivante symbolique de la pensée. Il confère au discours un caractère artistique et festif. L’orateur beti l’utilise en abondance pendant ses discours. Par exemple en faisant un geste avec le chasse-mouches, la lance, la canne ou le sceptre, il sollicite l’approbation de la part de l’auditoire.
La démarche peut revêtir un caractère particulier. L’orateur qui sillonne la cour d’un pas lourd plein de dignité et tenant en main la canne nous fait remarquer sa noblesse. D’habitude, dans les cérémonies rituelles, les orateurs communiquent avec les auditeurs par des gestes significatifs : les mouvements céphaliques expriment tantôt l’approbation, tantôt le refus de l’orateur ; le visage quant à lui peut traduire soit la joie, soit la tristesse.
Lorsqu’il frappe sur sa poitrine par exemple c’est un geste d’affirmation de soi. Le geste des mains tournées vers le haut, ou des mains sur la tête peut signifier la désolation ou le désespoir ; mais il peut aussi bien exprimer le refus et la désapprobation si le doigt est secoué de la gauche vers la droite, ou encore la force et la puissance si le bras droit est levé avec la paume de la main fermée.
Plusieurs occasions dans la vie des Africains requièrent la présence des spécialistes, des initiés à l’art de la communication orale autrement dit ceux qui s’expriment avec dextérité, éloquence et panache dans le but d’émouvoir, de persuader et même d’éduquer l’auditoire. Ces occasions sont : les palabres, les deuils, les cérémonies matrimoniales, les campagnes électorales, les soirées de mvet. La parole est reine en Afrique aujourd’hui plus qu’hier.
La bonne parole chez les Beti par exemple au Cameroun jaillit au cours des palabres, c’est-à-dire, les assemblées villageoises au cours desquelles les membres d’une communauté traitent les affaires importantes concernant la vie de la tribu, débattent de tout événement heureux ou malheureux susceptible de modifier ou de perturber l’équilibre social (naissances, mariage, maladie, décès, catastrophe naturelle, conflit de société).
1. 2. Les occasions d’éclosion de la parole
Comme nous l’avons souligné la parole accompagne la vie des Africains de la naissance à la mort.
1.2.1. Le mariage
Le mariage est chez tous les peuples d’Afrique une occasion de rassemblement de plusieurs familles aux fins de sceller à jamais l’union entre un jeune homme et une jeune fille. C’est l’occasion d’échanger des cadeaux et des serments, le tout agrémenté par des paroles très proverbiales. Les deux familles (celle du garçon ainsi que celle de la jeune fille) se choisissent des représentants, ou mieux encore des porte-paroles qui maîtrisent bien l’art oratoire. L’orateur qui représente la famille du garçon vante la fille et toute sa famille. L’orateur adverse provoque de temps en temps le prétendant. Parfois il le dénigre ou le traite d’impoli. De temps en temps chaque orateur interpelle l’auditoire pour lui faire approuver ou pour apprécier son propos ; on assiste à une véritable bataille à coups de proverbes, de langage codé.
Voici en exemple une séance {8} de négociation matrimoniale chez les Mmáala, une ethnie de l’arrondissement de Bokito au Cameroun.

Mbela Richard : père de la jeune fille
Bedoma Thèrèse : mère de la jeune fille
Amatama Rosalie : la jeune fille
Ebala Ebala : frère de Mbela
Tobeng Marcelline : Grand-mère paternelle de la jeune fille
Békouéné Henri : fils de Mbela
Anamama Jacques : le prétendant
Efoudébé Olivier : l’orateur du prétendant
Les observateurs : Emessiéné, Bodo et Ateba.
( La scène se passe chez les parents de la jeune fille. Les gens boivent du vin de palme en attendant l’arrivée des visiteurs annoncés ).

Mbela : Mon beau {9}
Anamama : Qu’on te prépare de la tisane de citronnelle, mon beau. Le problème de maladie avec cette conjoncture…C’est Dieu qui nous protègera.
Ebala : Mon beau, est-ce que tu es venu pour soigner ton beau-père ? Tu es déjà arrivé. Raconte alors, nous t’écoutons.
Efoudébé : C’est moi qui ai la parole, mon beau. Qu’est-ce que Anamama sait ? Ces gens de la ville, qu’est-ce qu’ils savent ? Eux ils ne savent que parler des choses des blancs, mais en ce qui concerne la tradition, rien ! Oui de quoi est-il question ? Moi, le froid va me tuer. Alors, j’ai déjà observé et dans mon observation, je me suis rendu compte que toi, tu pouvais m’aider en me donnant une bûche. Je suis donc venu ici pour que tu me dises ce que je dois faire à propos.
Mbela : Oui, mon beau. De toutes mes bûches alors, laquelle veux-tu que je te donne ? La mienne propre avec laquelle je me réchauffe ou bien celles qui sont encore dans le coin de la maison ?
Efoudébé : Hein ! Mon beau, toi-même-ci, tu veux me créer un problème ? Moi, je parle plutôt de la bûche qui est encore dans le coin. Est-ce que j’ignore la tienne propre ?
Mbela : Attends alors ! Amatam, Amatam ! Viens ici ! Viens-nous clarifier cette affaire. Est-ce que tu connais ces gens-ci ? Si tu les connais, donne-nous ces kolas-là qu’ils ont apportés.

( La jeune fille, après un long moment de réflexion , prend une noix de kola dans le petit panier en osier placé au milieu de toute l’assemblée et la remet à son père ).

Tobeng : Cet homme-ci est même originaire de quelle tribu ? Moi je ne veux pas de mariage avec les gens qui ne sont pas de notre tribu. S’il n’est pas Yambassa, qu’il porte son vin et s’en aille.
Efoudébé : Non, belle-mère. Nous sommes du village Ediolomo, dans la famille des Yambak. Moi, mon nom c’est Efoudébé, mon fils-là s’appelle Anamama. Son père s’appelait Ntsoli. Eh ! Quelle mauvaise chose que la mort !
Tobeng : Beau-fils, j’ai déjà compris que nous sommes entre nous. Moi je pensais que tu venais accompagner l’un de tes amis.
Békouéné : Voilà ! Grand-mère, tu penses que pour se marier il faut d’abord parler une même langue ? Seul l’amour fonde le mariage parce que même en parlant une même langue le mariage peut ne pas marcher dans le cas où vous ne vous aimez pas.
Mbela : Tais-toi ! Tu n’es pas encore marié et tu ne sais rien du mariage. Mon beau, ton fils en question travaille où ? Moi, je ne veux pas de quelqu’un qui n’a rien. J’ai beaucoup souffert pour élever cette fille-là.
Ebala : Mon frère, il a dit qu’il était le fils de qui ?
Mbela : L’homme de la famille Yambak. Je ne sais pas si c’est père qui se nomme Yambak.
Efoudébé : Héké ! Je vous en prie, mes frères. Moi, je suis le fils de…, l’orphelin de Bossongolitko.
Ebala : Mon frère, attends alors. Moi, j’ai déjà compris. Ah, Bossongolitko, l’ami de feu notre père. Si son fils alors reste venir chez nous pour demander quelque chose, ne devra-t-il pas l’avoir ? Peut-être l’avoir…
Mbela : Mais alors, aura-t-il le cœur de son père ? Je lui demande s’il a une machette tranchante. Voilà que les roseaux ont déjà envahi le terrain qu’il veut défricher.
Anamama : Mon beau, ne te fâche pas contre moi. Je voudrais te poser une question : la machette dont tu parles servira à quoi ?
Efoudébé : Voilà ! Je vous ai dit au départ qu’il ne savait rien, rien de la tradition. Laisse-moi cette affaire, c’est moi qui ai la parole ici. Mon beau, moi je vais essayer, même si le problème d’argent est difficile. Vous-mêmes vous savez qu’on n’achète plus le cacao. Qu’importe ! Cet enfant exerce son petit métier à Douala. Nous essayerons avec ce qu’il a déjà pu rassembler.
Tobeng : Ce n’est pas comme cela. Nous, nous ne voulons pas qu’il aille prendre une petite machette usée et non tranchante afin de venir nous tromper ici. Feu mon mari était mort le ventre vide, alors il ne faut pas que moi aussi je meure le ventre vide. Vous pouvez continuer.
Efoudébé : Souvent, la machette tranchante ne tarde pas à blesser le pied de son possesseur, hein ! Belle-mère, je vous en prie, ne m’envoyez pas voler. C’est même pourquoi nous avons sollicité le mariage traditionnel plutôt que celui dit moderne.
Mbela : Oui, lorsque je vais commencer à te dire les choses qu’il faut, moi Mbela Kak, Kak, Kak, tu notes. Dis à ton garçon, il est instruit, de bien écrire. Je vois que tu as amené une troupe de personnes. Dis-leur de suivre attentivement. Mets-moi d’abord du vin là, ma gorge est déjà sèche.

( Après avoir avalé une gorgée )

Ah ! Ah ! Ah ! Où est-ce qu’il est allé prendre ceci ? C’est acide comme du vinaigre.
Efoudébé : Aujourd’hui, même si vous m’insultez, je vais seulement…Lorsque tu as besoin de quelque chose, tu ne dois pas faire la tête. Même si l’on te demande de manger les selles ou de boire de l’urine exécute-toi. Mon cœur bat la chamade à cause de ma femme. En ce qui concerne les visites ( qui sont au nombre de 5 ) qu’est-ce qu’il faut prévoir pour chacune d’elles ?
Mbela : Oui, pour chaque visite, tu dois apporter du vin de palme du haut {10} .

( puis il cite les autres choses que le jeune homme doit apporter avant de passer la parole à sa femme ) .

A la fin je te dis donc que, mon beau, je n’avais pas fait cette enfant avec un arbre. Alors je te présente ma femme que tu viendras consulter de nuit, afin que vous vous entendiez sur ce que tu dois lui donner. N’aie pas peur, je ne te laisserai pas seul. Thérèse, tu as la parole.
Bedoma : Mon beau, verse-moi d’abord un peu du vin que tu as appporté avant toute négociation.
Efoudébé : Puisque nous y sommes, belle-mère, qu’est-ce qui ne va pas ? Comme le vin même est acide, qu’allez-vous faire de moi ? Je pense que je viendrai désormais prendre tout ce qu’il faut ici chez vous.
Bedoma : Toi-même-ci, j’ai l’impression que tu seras mauvais. Que viens-tu chercher ici ?
Efoudébé : Hein ! Belle-mère, moi, c’est le froid qui m’a emmené ici. C’est ce que tu nous entends discuter avec tes maris.
Bedoma : ( Après avoir bu ) Woukou ! woukou ! Ça, c’est du jus de citron. Toi-même-ci, est-ce que tu vas bien t’occuper de ma fille ? Oh ! Mon beau, viens, viens, nous allons avoir un entretien. Alors comme tu es venu voir ma marmite, va d’abord dans la forêt tuer un vieil hérisson, c’est-à-dire celui qui à cause de l’âge, a déjà perdu sa queue et ses piquants. Qu’il soit d’une grosseur telle que quand tu le laisseras choir sur l’âtre de mon foyer, qu’il résonne toum doum ! Comme un gros baobab qui tombe. A cela tu ajouteras : 25 kilogrammes de riz, 5 litres d’huile d’arachide, cinq oignons, un sachet de cubes maggi, un sac de sel, un couteau de cuisine pour le dépeçage du hérisson, une assiette dans laquelle je laverai cette viande, une marmite destinée à sa cuisson. Si tu réalises tout ce que je viens de te dire là, je saurai que j’ai un beau-fils.

( Au terme des négociations les deux familles se retrouvent pour la dernière cérémonie au cours de laquelle les futurs mariés seront déclarés mari et femme ).

Ebala : Mbela, si tu as déjà tressé le collier de palme, apporte-le-moi. Apporte aussi cette gourde de vin-là, que je bénisse notre fille. Donne-les-moi et apprête la marmite de sang.

( Il pose le poulet sur la tête de la jeune fille en disant .)

Ma fille, voici la poule pour la confection de ton collier ; elle est toute blanche, sans la moindre tache noire ; toi aussi, que ton ventre soit sans tache. Fais des enfants autant que tu voudras. Ne va pas à la sorcellerie {11} des femmes qui ne veulent pas faire d’enfants. Kwiii !

( Il asperge la jeune mariée du vin de palme contenu dans sa bouche. Puis il s’adresse au jeune marie ) .

Mon beau, écoute-moi maintenant. Les reins de cette fille t’appartiennent, mais pour ce qui est de cette petite tête-là, ne touche à aucun de ses cheveux sinon tu iras prendre une fille quelque part pour me donner. J’ai dit que le tronc et les membres t’appartiennent. Ecoute bien ce que je te dis hein ? Le ventre, c’est pour qu’elle te donne des enfants ; les bras lui serviront à travailler pour toi ; les jambes, c’est pour te faire des commissions. Par contre la tête et le cœur m’appartiennent. Alors tiens-toi sur tes gardes. La voilà, est-ce que tu vois la moindre cicatrice sur sa peau ? Si j’entends seulement Kasse

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