Carnet de bord d
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Carnet de bord d'un enseignant... libre

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Description

L'auteur a consacré un bon demi-siècle à l'école et il a fréquenté les trois réseaux belges d'enseignement (la communale, le collège catholique et l'université d'État). Il propose un bilan introspectif et un regard prospectif. Il a pu constater aussi jusqu'à quel point la notion de « spécificité idéologique » s'est étiolée au cours des ans. Et il n'a pu que se réjouir de la décléricalisation libératrice du réseau dans lequel il a fait sa carrière. Voici le « récit de vie » d'un enseignant... libre.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 janvier 2012
Nombre de lectures 94
EAN13 9782296479722
Langue Français
Poids de l'ouvrage 16 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Carnet de bord
d’un enseignant… libre
Guy B ELLEFLAMME


Carnet de bord
d’un enseignant… libre


Le vécu d’un demi-siècle
par-delà le Pacte Scolaire et le Concile Vatican II


L’Harmattan
Illustration de la couverture :
l’auteur vu par une de ses anciennes élèves (statuette).


© L’HARMATTAN, 2012
5-7, rue de l’École-Polytechnique ; 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-56642-2
EAN : 9782296566422

Fabrication numérique : Actissia Services, 2012
À Danielle, ma femme,
À Aude et Floriane, mes filles,

À tous mes anciens élèves
qui ont donné sens à ma vie
et qui, si peu que j’aie pu leur donner,
m’ont tant donné
Former les esprits sans les conformer, les enrichir sans les endoctriner, les armer sans les enrôler, leur communiquer une force dont ils puissent faire leur force, les séduire au vrai pour les amener à leur propre vérité, leur donner le meilleur de soi sans attendre ce salaire qu’est la ressemblance.
Jean R OSTAND

Le souvenir est un endroit plein de larmes parce que le souvenir est plein de relations. Le passé montre les liens qui unissent les choses entre elles… Les larmes, c’est la relation qui se fait sentir ; elles sont produites par les profondeurs ; elles révèlent à celui qui les verse ou à celui qui les voit l’existence de profondeurs qu’il ignorait dans lui-même ou dans les autres.
Ernest H ELLO
A VERTISSEMENT
À l’instar de Magritte, l’auteur affirme que ceci n’est pas une autobiographie. Il sait trop les pièges de la mémoire qui sélectionne, trie, déforme, oublie, isole les faits et les inscrit dans un cadre qui en modifie la perspective, et même imagine quelquefois, en toute bonne foi, des faits qui auraient simplement pu exister, il connaît trop ces effets pour ne pas s’en méfier.
Quand bien même il aurait pu pousser jusqu’au bout son souci de ne pas altérer ses souvenirs, il avoue n’être pas sûr de n’avoir pas été le jouet de sa propre imagination. En conséquence, il a choisi l’artifice de l’auto fiction pour se raconter, confiant à son alter ego Jean-Xavier – car chacun sait que « je est un autre », – le soin de parler de lui à la troisième personne, même si ce qu’il raconte est, il en est convaincu, en toute grande partie, conforme à son vécu. De plus, il a pris le parti de modifier la plupart des noms de personnes et de lieux, construisant ainsi un récit à clefs, laissant au lecteur le plaisir éventuel de reconstruire le réel à partir de cette fiction.
Il lui suffit de dire et de constater que, si ce qu’il a vécu a été – et on peut en être ahuri ou s’en offusquer, – ce vécu-là ne peut plus, en aucun cas, être à nouveau. Pas de règlement de compte donc, mais un appel à la compassion, s’il se peut.
Par-delà sa propre expérience, et par exemple en ce qui concerne la coexistence des réseaux belges d’enseignement (voir tableau de synthèse en fin de volume), il ne manquera pas d’élargir le débat et de s’interroger, entre autres, sur les sujets suivants :
– pourquoi, dès avant la seconde guerre scolaire (de la décennie cinquante), personne n’a-t-il vu ombrage, dans son village natal (de 3 000 habitants), à la répartition des élèves entre l’enseignement libre catholique (pour les filles uniquement) et l’enseignement officiel communal (pour les seuls garçons) ?
– pourquoi les parents qui s’étaient tellement engagés pour la défense de l’enseignement libre pendant la guerre scolaire n’hésitaient-ils pas à envoyer leurs enfants dans une université d’État ?
– pourquoi, plus d’un demi-siècle plus tard, dans le petit village condruzien où il a établi son point de chute (± 2 000 habitants), coexistent encore, à deux cents mètres l’une de l’autre, deux écoles fondamentales officielles (une école communale et une école de la communauté française) qui se livrent à une concurrence acharnée ?
– pourquoi, toutefois, des écoles de réseaux idéologiques différents parviennent-elles à fusionner (comme c’est le cas à l’université d’Anvers), alors que, dans un même réseau, tant d’écoles ont de la peine à se rationaliser et à se restructurer ?
Par ailleurs, rouage obligé d’un système, Jean-Xavier découvre, a posteriori , qu’il aura été, sans qu’il en ait eu vraiment conscience, un enseignant… libre comme peut l’être un électron… libre lui aussi.
P REMIÈRE PARTIE I TINÉRAIRE D’UN ENSEIGNÉ
R ETOUR AUX SOURCES
L ES PETITES MADELEINES
Trop vite arrivé à l’âge de la retraite, avide de quiétude et de paix intérieure, Jean-Xavier Delsupexhe, originaire de Gobcélez-Trembles, village qu’il a quitté il y a plus d’un demi-siècle pour s’installer à moins de cent kilomètres de là, s’attendait bien peu à être ébranlé de la sorte. Coup sur coup, sa mémoire défaillante était brutalement sollicitée par le biais de quelques outils médiatiques modernes : un appel téléphonique sous forme de SMS sur son GSM ponctué d’ émoticônes ; une invitation à surfer sur le web pour y lire un faire-part de décès sur un des sites nécrologiques spécialisés du type « www in memoriam » ; une ancienne photo, scannée , reçue en attache que lui a envoyée un lointain ami, bienveillant de sollicitude.
Il ne s’étonne pas trop qu’on ait trouvé son numéro de téléphone portable, car il a conscience de l’avoir laissé traîner en quelques endroits. Il se résout donc à appeler l’auteur du message – un certain Albert Demy de Gobcé-lez-Trembles précisément, – qui, heureusement, n’utilise pas le langage codé de certains de ces jeunes ados qui, se dit-il, veulent probablement de la sorte camoufler leur faiblesse en orthographe. À l’autre bout du fil lui répond une voix d’homme qui le vouvoie et lui demande tout de go l’autorisation de le tutoyer, en raison des souvenirs d’adolescence qu’ils auraient en commun.
– Te souviens-tu de moi, dit-il ? J’ai tout d’un coup pensé à toi lorsque la presse locale a fait état de la découverte, dans un des villages environnants, d’un cas de brucellose par un vétérinaire qui porte ton nom. Et je me suis demandé s’il était un de tes parents. Du coup, j’ai cherché à savoir si tu… vivais encore. Et « on » m’a orienté vers toi. Souviens-toi… Nous avions quinze ou seize ans, nous habitions le même village. À l’époque, je cherchais à m’initier à la prestidigitation – que j’ai d’ailleurs exercée toute ma vie à titre bénévole – et tu m’as servi d’entremetteur auprès de ton oncle, vétérinaire lui aussi, dont le violon d’Ingres était cet art de l’illusion qu’il pratiquait également à des fins exclusivement philanthropiques… C’est l’époque aussi où tu rédigeais mes « dissertations », car je n’étais pas bon en français, ce qui ne m’a pas empêché de faire une carrière de journaliste que j’ai abandonnée au seuil de la quarantaine pour faire de la « consultance en entreprises (gestion commerciale, organisation et management, marketing, normes de qualité…) », ainsi que de la « formation et du coaching en développement personnel », comme le précise d’ailleurs le site Internet qu’il a créé. Parallèlement, il développera, confie-t-il, un commerce d’essences naturelles. Cela ne s’invente pas.
Et Jean-Xavier a eu droit, puisque tous, à cet âge, sont censés être devenus des tamalou (« t’as mal où ? ») ou des outabobotwa (« où t’as bobo toi ? »), à la longue énumération des accidents de santé que ce fils de médecin avait connus jusqu’à présent : deux infarctus, un cancer du rein… Comme si lui-même, Jean-Xavier, avait pu rester à l’abri de ce type de méfaits et comme s’il était parvenu à conjurer tous les mauvais coups du sort et à « réparer des ans l’irréparable outrage »… Peut-être bien que oui, provisoirement, car la médecine a fait tellement de progrès que, si les accidents de santé qu’ils ont connus l’un et l’autre s’étaient produits du temps de son père généraliste, ils ne seraient pas là tous les deux à se les raconter aujourd’hui. Et de rappeler les propos goguenards et un rien rabelaisiens qu’ils échangeaient autrefois lorsqu’ils se prédisaient mutuellement sans trop y croire que « la prostate est une affaire qui nous pend à tous au bout du nez »… se répétant voluptueusement le distique paillard, égrillard et prémonitoire… que les chansonniers estudiantins reproduisaient à l’envi :
Sachez que s’il est bon d’embrasser [ var. de baiser] sa maîtresse,
Il est meilleur encor de pisser quand ça presse.
Bref, ils se redécouvrent potaches, impertinents, frondeurs…, tels qu’en eux-mêmes enfin l’éternité ne les changera pas.
Mais le chronogyre de Jean-Xavier fonctionne mal : Albert a beau lui rappeler l’histoire des rédactions, il a beau fouiller dans ses souvenirs, rien n’y fait. Il savait que toute mémoire est sélective : voilà qu’on lui rappelle un fait à jamais enfoui dans le néant de la mémoire. Doit-il s’en inquiéter ? C’est que, se console-t-il, si l’un en a gardé le souvenir et l’autre pas, c’est parce que ces événements n’ont pas eu la même valeur pour l’un que pour l’autre. Passons.
Par le jeu croisé des échanges entre internautes et par des voies bien détournées, voilà que, d’autre part, lui est parvenue une photo d’époque, une photo de classe prise en 1945, comme l’indique l’ardoise que tiennent deux écoliers au milieu du premier rang. Il est sur la photo ; il était en troisième primaire. S’il se souvient de cette photo, il ne sait ce qu’elle était devenue, égarée parmi les archives familiales et probablement perdue lors d’un des déménagements auxquels la vie l’a contraint. Il reconnaît les visages, a oublié les noms d’un bon tiers d’entre eux, mais il ignore ce que furent les destinées personnelles et professionnelles de la plupart de ces galopins. Tout au plus a-t-il été informé du décès (maladie), parfois tragique (suicide), de certains d’entre eux… Nul doute qu’une analyse « esthéticosociologique » de ce que révèle cet instantané de vie serait d’une grande utilité, surtout si cette analyse est nourrie des éléments rétrospectifs qu’apporte inévitablement plus d’un demi-siècle de vie.
Dans la même semaine, sa mémoire fut une nouvelle fois sollicitée lorsque parut le faire-part de décès d’une dame, nonagénaire, dont on disait qu’elle avait été une « ancienne institutrice à l’école adoptable de Gobcé-lez-Trembles ». Et de s’interroger : quelle pouvait bien être cette « école adoptable », terminologie délibérément obsolète, dont il ne se souvient même pas qu’elle ait pu exister ? Puis, à bien solliciter sa mémoire, il se souvient qu’à côté de l’école primaire communale (pour garçons seulement), il y avait, au couvent, une école primaire (pour filles uniquement) et aussi une petite école primaire, mixte celle-ci, que fréquentaient seulement une dizaine de garçons et filles du patelin. Il s’étonne de ne s’être jamais posé la question de savoir à quelles nécessités répondait la coexistence de ces trois écoles dans une bourgade qui comptait tout au plus trois mille habitants.
Ces appels à la mémoire, furtifs, n’ont à vrai dire pas eu beaucoup de suite. Jean-Xavier a bien essayé de relancer Albert Demy, son ancien « copain d’alors », mais en vain. L’appel n’ayant pas eu d’écho, il en vint à considérer que sa réapparition ressemblait étrangement aux visites que faisait le maître Chicot de Maupassant ( Le petit fût ) à la mère Magloire, dont il avait acheté le bien en viager : « Il allait de temps en temps rendre visite à la fermière, comme on va voir, en juillet, dans les champs, si les blés sont mûrs pour la faux. »
Ses recherches en vue de donner âme et vie aux écoliers photographiés en 1945 n’ont donné que des résultats plutôt maigres et ses recherches sur le statut et l’histoire de cette fantomatique « école adoptable » ne lui ont pas vraiment, dans un premier temps, révélé grand-chose.
Il n’empêche : tels des déclencheurs prégnants ou des stimuli irrépressibles, ces rappels ont produit en lui comme un état de nécessité semblable à celui qu’avait produit sur Proust la fameuse petite madeleine. Et, puisque toute sa vie avait été organisée autour de l’enseignement, il allait donc tenter d’exhumer ceux de ses souvenirs d’enseigné et d’enseignant qui, d’un point de vue très personnel et forcément subjectif, – un peu comme le vécu du Fabrice del Dongo de La Chartreuse de Parme , lorsque, plongé au cœur de la bataille de Waterloo, il ne comprenait ni le cur ni le quod des événements dans lesquels il était plongé – présenteraient un point de vue assurément partiel, critiquable autant qu’éclairant, un point de vue « vécu » sur le terrain, éloigné de toutes les élucubrations théoriques élaborées en permanence par des technocrates en mal d’existence planqués dans les cabinets ministériels. Et ce ne sont pas les soubresauts produits, au début des années 2000 par les différents décrets « inscriptions », pris au nom de la « mixité sociale », ni par celui du début des années 2010, appelé « Robin des bois » – bientôt d’ailleurs vidé de sa substance – et destiné à instaurer une sorte de vase communicant permettant de transférer une partie des ressources des écoles privilégiées vers les écoles moins bien loties, qui le convaincront que tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes de l’enseignement. Son expérience, pense-t-il, aura le mérite de considérer les choses avec un peu de recul et de prouver, s’il en est besoin encore, qu’il est parfois possible de tirer quelques leçons du passé…
Peut-être aussi, et ceux-ci sont parmi les plus douloureux de ses souvenirs, est-il nécessaire de révéler comment il a vécu, de l’intérieur de l’Institution, – en spectateur heureusement – toutes les étapes liées au dossier pédophilie dans lequel l’Église « catholique et romaine » d’aujourd’hui, des États-Unis, du Canada, d’Irlande, des Pays-Bas… et malheureusement de Belgique se trouve empêtrée, atteinte d’un cancer généralisé dont les métastases n’ont pas encore, en 2011, fini de détruire et de ronger bien des âmes…


D U TEMPS DU B LÉ QUI LÈVE
LE BERCEAU D’UNE ENFANCE
Une petite Normandie
Jean-Xavier Delsupexhe est un rural qui revendique sa ruralité. On ne peut pas dire qu’il souscrit aveuglément à la théorie déterministe de l’historien Hippoplyte Taine qui, au dix-neuvième siècle, pensait que les événements en histoire seraient déterminés par des lois équivalentes à celles du monde naturel. Chaque fait historique dépendrait, selon lui, de trois conditions : le milieu (géographie, climat) ; la race (état physique de l’homme : son corps et sa place dans l’évolution biologique) ; le moment (état d’avancée intellectuelle de l’homme). Il tend à nuancer : en ce qui concerne les habitants d’une région donnée, on ne peut nier, croit-il, ni la spécificité des êtres humains ni les interrelations qui s’établissent entre chacun d’eux et leur environnement. Ainsi, Jean-Xavier trouve stupide la crédulité de ceux qui croient aux influences qu’exerceraient les astres ou les signes astrologiques sur le destin des individus et, en ce début de troisième millénaire, il ne cesse de s’étonner encore de voir le succès des horoscopes publiés dans les journaux « people ». Ainsi trouve-t-il stupide la croyance aux prétendues influences des « saints patrons » comme ont tenté de le lui faire accroire certains prêtres : à la liste déjà longue de ses prénoms, on a cru devoir ajouter, lors de son baptême, le prénom de Ghislain, qui était censé le protéger des convulsions ! Mais Jean-Xavier pense que les lieux et le milieu social dans lesquels il a vécu sa jeunesse ont façonné une bonne part de sa personnalité. Il se doit donc d’évoquer les lieux qui furent le berceau de son enfance.
À quelque vingt kilomètres de la Cité ardente se déploie vers le sud ce que d’aucuns se sont plu à qualifier de « petite Normandie », le pays de Herve, région située à l’est de la Belgique entre la Meuse et la Vesdre, entre Ardenne et Hesbaye.
La vie agricole au Pays de Herve est essentiellement herbagère. La culture n’existe pas ou seulement à l’état sporadique. Au vingtième siècle, les deux guerres ont parfois facilité le retour à la culture. Autrefois, le cultivateur – il s’appelle ainsi en français – exerçait une autre profession : armurier, cloutier (Housse, Blegny), charretier, tisserand (environs de Verviers), sabotier, menuisier, houilleur (Trembleur, Thimister, Micheroux). C’est le pays de la maquée (caillebotte ou fromage blanc et mou) mise à égoutter en prih[i]èles (faisselles), du fromage de Herve et du sirop dit de Liège (jus de fruits – de poires et de pommes, idéalement – jus de fruits concentré, raffiné et solidifié, commercialisé sous des noms différents pour répondre aux exigences des législations propres à chacun des pays où il est exporté)…
Mais Jean-Xavier a gardé de ce pays des années cinquante le souvenir d’une région verte et vallonnée, très morcelée, aux haies d’aubépines bien plus nombreuses qu’aujourd’hui grouillantes de nids d’oiseaux, et où foisonnaient des vergers plantés d’arbres fruitiers « hautes tiges », des cerisiers, des pruniers, des poiriers, des pommiers, et parfois quelques noyers et abricotiers…
Le village natal : Gobcé-lez-Trembles
Gobcé-lez-Trembles est, à cette époque, une bourgade d’environ 3 000 âmes qui compte parmi les plus septentrionales de la région évoquée ci-dessus, nichée sur une des collines qui surplombent les bords de Meuse. Si elle répond aux caractéristiques évoquées plus haut, elle en diffère cependant par quelques traits. Située dans l’hinterland de la Cité ardente avec laquelle les communications sont facilitées par l’existence d’un chemin de fer vicinal, elle bénéficie donc des retombées éventuelles (culturelles et autres) de ce qui se passe dans la ville industrielle voisine. Si l’industrie armurière qui avait fait ses beaux jours jusqu’au début du vingtième siècle a disparu, par contre un charbonnage sans coron, le seul de ce type, planté au cœur de cette nature verdoyante, est encore en activité à la fin de la guerre 40-45 ; il fermera ses portes en mars 1980. À l’époque où Jean-Xavier fréquentait l’école primaire de ce village, et selon un historien local, ce charbonnage employait quelque 800 personnes. Cinquante ans plus tard, le charbonnage de Gobcé-lez-Trembles est devenu un complexe touristique qui entretient avec ferveur le souvenir de cette industrie aujourd’hui disparue. Ce sont tous ces fils d’agriculteurs et de houilleurs, ainsi que les fils des artisans (boulangers, bouchers, épiciers, boutiquiers, menuisiers, garagistes, carrossiers…) sans oublier les fils des médecins, pharmaciens, enseignants, assureurs, gendarmes… qui ont fréquenté l’école communale où Jean-Xavier a fait une bonne partie de son école primaire. On dirait, en jargon d’aujourd’hui, qu’ils constituaient là un bel exemple de mixité sociale.
Les aïeuls
La mémoire des hommes est labile. Interrogeons nos parents, nos voisins : bien rares sont ceux qui, en dehors d’éventuelles informations à caractère strictement généalogique (dates et lieux de naissance et de décès ; éventuellement indication de la profession…), ont une connaissance quelque peu circonstanciée de ce qu’ont été les conditions de vie de leurs bisaïeuls, de leurs trisaïeuls… Ainsi en était-il pour Jean-Xavier : au-delà de ses grands-parents, dont certains étaient décédés bien avant sa naissance, il ne sait rien, en dehors de ce qu’on a bien voulu lui dire. Ajoutons à cela que sa curiosité n’était pas bien grande. Il est toutefois conscient aujourd’hui que les « valeurs » (postures religieuses, politiques, sociales…) qu’il a reçues de ses parents sont faites d’un héritage qui remonte bien plus haut encore. Faute d’avoir pu ni voulu remonter l’échelle du temps au-delà de la deuxième génération, il a bien dû se contenter de ces informations lacunaires et laisser à son imaginaire le loisir de combler les vides… Une constante : toutes les familles des grands-parents, du côté paternel comme du côté maternel, étaient des familles nombreuses, comptant entre cinq et douze enfants ayant atteint l’âge adulte. Rien à cela d’exceptionnel.
Du côté paternel, Jean-Xavier sait seulement que son grand-père, décédé quatorze ans avant sa propre naissance, était un petit « industriel armurier » – le terme est-il approprié ? – qui occupait en son atelier une bonne demi-douzaine d’ouvriers ajusteurs-monteurs de revolvers browning, à partir des pièces fabriquées à domicile par une bonne centaine de travailleurs indépendants. Car telle était la particularité de la bourgade de Gobcé-lez-Trembles : tout au début du vingtième siècle, les fabricants d’armes se rendaient chaque semaine à Liège, par le chemin de fer vicinal, pour l’exercice de leur industrie ; ils y recevaient la matière première leur permettant de fournir du travail à plusieurs centaines d’armuriers… Mais, après la guerre 1914-1918, l’industrie armurière traverse une crise aiguë. Voyant le vent tourner, le grand-père achetait à prix d’or tous les terrains mis en vente à l’époque, et, pièce après pièce, constituait un imposant puzzle qui fit de lui un propriétaire terrien. On peut considérer que ce seul garçon, le troisième, d’une fratrie de cinq enfants, avait été avantagé lorsqu’il lui était revenu de continuer l’entreprise héritée de ses parents. Simple conjecture. On peut inférer de toutes ces informations que cet acharné travailleur indépendant avait construit sa vie sur quelques valeurs simples : le travail, la famille, Dieu (car la famille se disait bien-pensante, mais sans prosélytisme ; la religion qu’on y pratiquait était essentiellement… sociologique), une grande rigueur morale – pas question de fréquenter les assommoirs décrits par Zola, – et on peut même citer la Patrie. Le respect que son grand-père avait du monde ouvrier n’excluait pas qu’il eût à son égard des opinions très réservées : ces socialistes-là, syndicalistes et gréviculteurs , devaient être pour une bonne part cause du déclin de sa propre entreprise. De plus, c’étaient des mécréants qui disaient que la religion était « l’opium du peuple » (mais où donc étaient-ils allés chercher une telle idée ?). Le père de Jean-Xavier, héritier des mêmes préjugés, n’hésitait pas toutefois à reconnaître que toutes les conquêtes sociales du vingtième siècle devaient, pour la plupart, être mises au compte de l’idée socialiste, surtout lorsqu’elle se trouvait relayée par d’autres partis inspirés de la doctrine diffusée, entre autres, par l’encyclique Rerum novarum. Paradoxalement, jamais semble-t-il le commerce de ces armes de guerre n’a éveillé chez ce fabricant le moindre problème d’ordre éthique. Il fabriquait des engins de mort comme il aurait fabriqué des machines à traire. [Lu dans la presse en cette mi-février 2011 : « La Ligue des droits de l’homme rappelle que FN Herstal a livré des fusils et un million de munitions à Kadhafi en 2009. »]
Du côté maternel, la tradition familiale était de même nature. D’une famille de neuf enfants, quatre des cinq garçons ont exercé le métier de meunier. Rien à voir avec le meunier qu’évoque le curé de Cucugnan dans les Lettres de mon moulin. Son grand-père, qu’il a connu, avait tout du brave homme. Prêt à rendre service, il ne s’embarrassait pas de questions existentielles. Il acceptait les mêmes conventions sociales, mais avec le détachement et la distanciation qu’impose le simple gros bon sens. Il « faisait ses Pâques » régulièrement et, à cette occasion, se rendait à l’office pascal une fois par an, « parce qu’on ne sait jamais ». Peu sensible aux prescriptions de jeûne et d’abstinence, il décrétait que « ce qui pèche, ce n’est pas ce qui entre, mais ce qui sort ». Sensible toutefois à l’injustice sociale et indigné par la corruption dénoncée des hommes politiques, il s’était laissé séduire, en 1936, par le symbole de l’épinglette-balai du leader rexiste Léon Degrelle et avait voté pour ce parti. Il déchanta vite. La fois suivante, il fut de l’immense majorité des votants qui ne renouvelèrent pas un vote dont il avait compris l’inanité. Il est fort possible que l’autorité morale du cardinal l’ait aidé à ce revirement.
Du comportement de ses aïeuls paternels et maternels, Jean-Xavier a hérité de sentiments et d’attitudes très réservés à l’égard des responsables tant politiques que religieux. Je comprends, disait son père, qu’il faille des hommes politiques et des curés de paroisse, mais on ne peut tout de même pas exiger que nous ayons tous la Vocation pour de telles fonctions.
La guerre 1940-1945
Jean-Xavier ne peut pas évoquer son entrée en « primaire » sans la replacer dans le contexte des événements cruels de l’époque. Il avait deux ans lors de la Déclaration de guerre. Un frère puîné et une petite sœur constituaient la fratrie du moment.
Le moment est peut-être venu de lever le voile sur l’origine de son prénom. Rappelons-nous, son père déjà portait ces deux prénoms dans la kyrielle des noms qu’on lui avait donnés lors de son baptême : Ernest, Guillaume, Xavier, Jean. Ces prénoms lui avaient été donnés en hommage à deux de ses oncles maternels qui, lors de la guerre 1914-1918, avaient été gazés au fameux gaz ypérite, mieux connu sous le nom de gaz moutarde. Ils n’en étaient pas morts, mais ils avaient gardé de lourdes séquelles pulmonaires qui ne leur avaient pas permis de nourrir l’espoir de se marier ni de fonder une famille. Jean-Xavier porta donc les prénoms de ces deux grands-oncles.
Son père et son oncle, l’un comme sous-officier l’autre comme officier, avaient déjà été requis pour toute la durée de la mobilisation qui a précédé la déclaration de guerre. Lors de la guerre-éclair, c’est au front qu’ils firent la campagne des dix-huit jours (mai 1940) et ne furent pas faits prisonniers. Jean-Xavier croit savoir que seuls auraient été envoyés en Allemagne ceux qui avaient été faits prisonniers avant la capitulation, tandis que ceux qui étaient encore au combat au moment de la capitulation avaient été autorisés à retourner dans leurs foyers.
En raison de son âge, Jean-Xavier n’a rien su des horreurs de la guerre : déportation, travail obligatoire, emprisonnement, fours crématoires et génocide des Juifs ou d’autres minorités (celle des gitans, par exemple), pratiques eugéniques, massacres massifs de civils innocents, batailles cruellement meurtrières… Il s’est d’ailleurs toujours demandé à partir de quel moment le monde des adultes a vraiment été informé de toutes ces horreurs. Les événements qu’il a vécus n’ont vraiment rien d’exceptionnel ni d’héroïque. Mais voilà, ce sont ces événements-là qu’il a vécus…
Sur un plan plus familial, il a su que son oncle – qui cachait chez lui un couple de Juifs – avait été emprisonné et envoyé pendant plus de deux ans en oflag à la suite d’une dénonciation faite sur l’oreiller à un officier allemand par une éventuelle amoureuse éconduite, aime-t-il à supposer malicieusement. L’oncle vétérinaire était bel homme et, comme le facteur ou le laitier, il avait de bonnes (et de moins bonnes) raisons d’entrer dans l’intimité des familles… Mais Jean-Xavier est peut-être mal-pensant… À la fin de la guerre, lors des grands règlements de compte, la dénonciatrice a été tondue. Puis, on tourna la page. Parmi les « dégâts collatéraux », comme on aime à les appeler aujourd’hui, ses parents ont toujours considéré que le décès de sa petite sœur, âgée de deux ans, emportée par le croup (ou diphtérie), avait pour cause l’application trop tardive du sérum salvateur en raison des circonstances qui n’avaient pas permis au médecin de famille de se déplacer suffisamment rapidement dès le moment où furent connus les résultats des analyses en laboratoire des prélèvements qui avaient été faits. D’autres membres de la famille, plus ou moins lointains, furent également emprisonnés en Allemagne, dénoncés par les « collabos »… Il y eut aussi les victimes des bombardements ou des « robots » (V1 ou V2)…
Mais lui, Jean-Xavier, qu’a-t-il perçu de cette guerre, étrange et terrifiante pour ses yeux d’enfant ? Il ne garde en mémoire que des flashs bien fugitifs. Les Allemands, tout d’abord, ont occupé au début de la guerre leur maison pendant un peu plus de quarante-huit heures. Ils se seraient comportés correctement, non sans avoir toutefois détruit un stock de denrées alimentaires. Les Américains, plus tard, firent de même pendant plusieurs semaines : ils établirent une sorte de quartier général dans la maison familiale et firent assaut de courtoisie en faisant de réels efforts pour tenter de s’exprimer en français, en distribuant généreusement aux enfants du chewing-gum et du chocolat, tandis que les parents avaient droit à quelques boîtes de corned-beef… Affligé d’un panaris tenace, Jean-Xavier fut le premier à bénéficier de ce médicament miracle tout à fait nouveau, la pénicilline, que lui administra le médecin américain installé à la maison… Mais sa mémoire garde aussi la trace d’autres images fortes : celle de l’église du village en ruines, volontairement détruite au début des hostilités (une deuxième fois, car il en avait été de même lors de la première guerre mondiale) par les autorités communales elles-mêmes afin de supprimer des points de repère éventuels pour l’ennemi ; celle des longues soirées et nuits passées dans la peur, en compagnie de voisins, dans la cave voûtée, afin de tenter de se protéger des bombardements ; celle des centaines de bombardiers vrombissants disposés en quinconce, tellement nombreux et tellement rapprochés qu’ils en assombrissaient le ciel, celle des « robots » (V1 et V2) maladroitement téléguidés dont certains s’abattaient un peu partout avant d’atteindre la ville de Liège à laquelle, semble-t-il, ils étaient destinés… Il se souvient : lorsque, dans le ciel, le ronronnement du moteur d’un de ces engins commençait à se transformer en un étrange cliquetis de machine à coudre, il ne fallait pas longtemps pour le voir se mettre en vrille et plonger. Spectacle fascinant… quand ces engins de mort tombaient à côté. Il se souvient encore : pour des raisons prophylactiques (ce qui ne l’a pas empêché d’être lui-même atteint six mois plus tard par le croup tueur qui avait eu raison de sa petite sœur, mais lui, il en réchappa), il avait été placé chez ses grands-parents dans le village voisin de Booze-sur-Bolland. Un jour, une voisine, accompagnée de ses deux filles, avait accepté de les prendre en charge, lui, son cousin germain et son frère puîné, pour aller faire quelques courses au centre du village. Au retour, la maman et ses filles les laissèrent accomplir seuls les derniers cent mètres. Les enfants les avaient à peine quittées que, quelques minutes plus tard, un de ces engins de mort s’abattit sur la maison qu’ils venaient de quitter, tuant sur le coup cette maman et ses deux filles. Ils étaient tellement proches du cratère creusé par cet engin qu’ils furent recouverts de boue et autres débris ainsi projetés en l’air. Ils se retrouvèrent en train de s’embrasser et de se tenir étroitement les uns contre les autres, à la suite de quoi, le choc passé, ils prirent leurs jambes à leur cou et galopèrent jusqu’à la maison des grands-parents inquiets, dont toutes les vitres avaient éclaté en mille morceaux.
Et ils étaient à peine en âge d’école primaire. Autant dire que tous ont été profondément marqués. Ces événements ont indéniablement contribué à les faire passer prématurément de l’enfance innocente à une forme de gravité adulte.
L ES ÉCOLES
Précisément, il fallait penser à l’école. Constat préalable : il n’y avait pas au village d’école maternelle. [En 2011, certains s’interrogent sur leur utilité…] Les parents décidèrent d’inscrire leur fiston à l’école primaire un an plus tôt que l’âge légal. Mais dans quelle école ? Il faut peut-être rappeler que l’organisation des écoles primaires, dans les communes, résultait des dispositions pratiques prises sur le terrain, au fil du temps, dans le sillage des différentes « lois organiques » organisant cet enseignement. Si l’article 17 de la Constitution stipule que « l’enseignement est libre… », il faut admettre que ce postulat, qui affirme que tout le monde a le droit d’ouvrir une école et d’y enseigner, a fait l’objet, au cours des ans, de bien des interprétations de la part des pouvoirs politiques. Ceux-ci mirent naturellement cette préoccupation au cœur de leurs revendications et programmes. On citera pour mémoire la guerre scolaire des années 1880, qui avait bien secoué les campagnes. Plusieurs « lois organiques » successives ont contribué à façonner l’organisation de l’école primaire. C’est ainsi que, lorsque Jean-Xavier vint en âge de fréquenter l’école primaire, le paysage scolaire qui se présentait à ses parents était le suivant : on relevait trois types d’écoles, (1) au hameau de Gobcé une école communale pour garçons uniquement, d’une centaine d’élèves, tenue par trois instituteurs ayant chacun en charge un degré de deux ans et, au hameau des Trembles (situé à un peu plus de deux kilomètres à peine de là) le même pouvoir communal organisait une école primaire mixte… pratiquement sans élèves en raison de l’incompétence notoire de l’instituteur titulaire ; (2) une école « adoptée » libre pour filles uniquement, organisée sous l’autorité des religieuses et (3) une école « adoptable » mixte non-confessionnelle d’une dizaine d’élèves, tenue par une institutrice laïque. Pour mémoire, disons que les termes « école adoptable » ou « école adoptée » ont été remplacés, en 1954, par l’expression « enseignement libre subventionné », celui-ci pouvant d’ailleurs être ou confessionnel ou non-confessionnel. En ce qui concerne cette dernière école, mixte et laïque, dont il a gardé un vague souvenir, Jean-Xavier a appris qu’elle aurait existé de 1919 à 1956. La première institutrice titulaire de cette école privée était l’épouse de l’instituteur de l’école communale des Trembles. Soucieuse de ne pas émigrer vers d’autres cieux, cette institutrice organisa, chez elle, dans ses murs, une école dont elle assurait aussi l’entretien et l’équipement, justifiant l’existence de cette école, mixte toutefois, par l’impossibilité dans laquelle se seraient trouvés les parents des filles du bourg de Gobcé de pouvoir choisir une école neutre pour leur enfant, les instituteurs de l’école communale – dont son mari ! – ayant été nommés par une majorité catholique… De plus, les scrupules n’étranglaient pas trop cette institutrice frondeuse, puisque les bulletins de l’époque et qui ont été retrouvés (1919-1925) portaient sans vergogne et, semble-t-il, selon les opportunités, les en-tête suivants : « École communale de Gobcé », « Commune de Gobcé », « Commune des Trembles »… La compétition entre écoles continuait donc au sein du couple ? En essayant de comparer cette situation avec ce qui se fait aujourd’hui au niveau des crèches publiques, à côté desquelles s’installent des « gardiennes à domicile » (avec un statut tout à fait légal), on dira que cette école occupait donc une niche du même type. Par ailleurs, dès après la fermeture de cette école, à la faveur des dispositions du pacte scolaire de 1958-1959, les pouvoirs publics ont installé dans le village, dès 1958, une école moyenne de l’État avec une école primaire annexée. Ainsi continuaient donc de coexister, à quelques centaines de mètres l’une de l’autre, deux écoles primaires officielles et neutres. Clochemerle, vous avez dit clochemerle ?
On l’aura compris, les conflits d’intérêts, les jeux d’influences, les rapports de forces entre personnalités (hommes politiques, curés, notables…) ont, au fil du temps, façonné la physionomie des écoles primaires telles qu’elles existaient au moment de l’entrée à l’école de Jean-Xavier. Curieux partage qui négligeait les options idéologiques (école neutre, école confessionnelle…), voire pédagogiques (pour ou contre la mixité…) ou méthodologiques (pour ou contre la méthode globale, etc.).
École communale… pour garçons
Ses parents ont donc décidé que Jean-Xavier serait inscrit à l’école communale pour garçons. Il s’y est senti bien : une quinzaine d’élèves par classe ; deux classes par instituteur. Tous des garçons : cela l’arrangeait plutôt. En cette période troublée, l’école que fréquentait Jean-Xavier avait toutes les allures d’un havre de paix, même si le gaucher qu’il est – et qui, en raison de la guerre, n’a pas fréquenté l’école maternelle – a dû apprendre à écrire de la main droite. Il n’a pas le sentiment d’en avoir été traumatisé, même si son écriture, peut-être…, encore que… Les instituteurs faisaient correctement leur travail, se montraient attentifs aux problèmes de chacun, entretenaient d’excellentes relations avec les parents de leurs écoliers et se trouvaient « en symbiose » avec la mentalité du lieu. Ils enseignaient la religion catholique, celle qui est décrite dans le petit catéchisme diocésain, mais sans prosélytisme. Jean-Xavier croit bien, mais sans certitude aucune, qu’il y avait un crucifix dans chaque classe. Sauf une seule fois, mais dans des circonstances quelque peu rocambolesques dont il sera question plus loin, le curé de la paroisse ne se manifesta jamais pour contrôler le contenu de cet enseignement. Il n’empêche, les villages de cette époque vivaient au rythme de manifestations religieuses diverses : exercices religieux (messes dominicales, vêpres, saluts…), processions lors des fêtes votives, rogations, missions ou triduums… Mais les instituteurs étaient naturellement réservés. Jamais ils n’ont entraîné leurs écoliers à s’associer à des célébrations liturgiques organisées à l’église paroissiale – une façon très pragmatique de pratiquer sur le terrain le principe de la séparation de l’Église et de l’État – pas plus d’ailleurs qu’ils ne les ont réquisitionnés pour participer à l’une ou l’autre manifestation civile ou patriotique, – nous étions en état de guerre et la susceptibilité de l’occupant, déjà en situation de déroute, ne devait pas être soumise à une quelconque forme de provocation. Dans les propos qu’ils tenaient, dans les prises de position qu’ils adoptaient, ces instituteurs n’ont jamais heurté leurs élèves ni, par effet de ricochet, leurs parents. Les rivalités, aussi cordiales et truculentes qu’elles aient pu être, entre son père et son oncle, évoquées par le petit Marcel Pagnol dans sa célèbre trilogie ( La Gloire de mon père , etc.) n’ont pas eu droit de cité à Gobcé-lez-Trembles. Du moins l’a-t-il cru. Pour favoriser son goût de la lecture, les parents de Jean-Xavier l’ont abonné à l’hebdomadaire de bandes dessinées qui venait de naître, la revue « Bravo ». Il lira aussi Le Livre de la jungle, les Contes d’Andersen, de Perrault…
Le temps de La Guerre des boutons
L’école primaire que Jean-Xavier a vécue avait bien d’autres vertus. Si les instituteurs avaient peu de goût pour les travaux pratiques imposés par le programme, auxquels ils préféraient nettement un enseignement plus poussé des matières principales, le français et le calcul, ils ne négligeaient pas, toutefois, de mettre leurs élèves en contact avec le réel : ainsi, ils ont fait visiter à leurs élèves la boulangerie du coin, la siroperie du village, le rucher de l’instituteur apiculteur… Il leur est même arrivé, une fois, mais une seule fois, de passer une après-midi à défricher le potager de l’instituteur en chef. Jean-Xavier se souvient aussi des journées consacrées au ramassage des doryphores. Chacun connaît, ou devrait connaître, ce coléoptère aux élytres jaunes rayés de noir, que Jean-Xavier trouvait plutôt beau, mais qui est aussi un ravageur important, tant à l’état adulte qu’à l’état larvaire, des cultures de pommes de terre qu’il peut anéantir en cas de défoliation totale. Pour faire face à une invasion massive de ce coléoptère, il n’y avait guère à l’époque qu’une solution, au demeurant fort écologique : le ramassage et la destruction des adultes, des larves et des pontes au début du printemps. Le ministère de l’agriculture de l’époque avait décidé de réquisitionner les élèves des écoles primaires pour s’acquitter de cette tâche. Emmenés par leurs instituteurs, ceux-ci se rendaient en longues théories dans les champs de pommes de terre, munis de boîtes de conserves vides dans lesquelles ils étaient priés d’entasser ces bestioles, leurs larves (dégoûtantes) et leurs œufs. À la suite de quoi, le butin ainsi récolté était incinéré dans un immense brasero où brûlait un feu alimenté au pétrole. Jean-Xavier garde aujourd’hui encore le souvenir des remugles pestilentiels que dégageait cet « engin » de crémation. Mais les instituteurs n’ont pas manqué l’occasion de faire une leçon de choses et un peu de biologie appliquée.
Le wallon
Les récréations ont été aussi, pour Jean-Xavier, des moments essentiels de son apprentissage à la vie adulte. Parmi ceux-ci, il y a l’apprentissage du wallon, non interdit en cour de récréation par les instituteurs, et que tous pratiquaient. Jean-Xavier avait bien la musique du wallon dans l’oreille, mais comme ses parents ne le parlaient pas entre eux ni avec leurs enfants, il fallut compter sur les copains de l’école pour mieux maîtriser cette langue romane à part entière, issue du latin comme le français, mais « venue à pied jusqu’à nous du fond des âges ». Jean-Xavier devint donc bilingue wallon-français, apprenant à bien faire la part de la langue vernaculaire destinée aux échanges familiers, parfois truculents mais surtout marqués au coin de la chaleur humaine, et celle de la langue de culture destinée aux autres usages. Ainsi, il se souvient de la rédaction qu’avait faite un de ses condisciples dans laquelle il lui était demandé de décrire une scène de rue. Ce farceur (à son insu) avait écrit : « Elle a ridé dans un poteau d’eau et elle a pètè sur sa fraque… », ce qui s’avérait être une transposition malheureusement un peu trop littérale de « Èlle a ridé d’vins ô potê d’êwe èt èlle a pèté so s’frake… », phrase qu’il eût été préférable de translater en « Elle a glissé dans une flaque et est tombée sur son séant ou derrière (litt. sur son frac ou redingote). » Bien qu’il n’ait pas eu l’occasion depuis plus d’un demi-siècle d’avoir une pratique active du wallon, Jean-Xavier n’a cessé de le laisser lui jouer, dans son cœur, sa jolie musique. Le wallon est moribond, il en convient ; il n’est quasi plus que l’objet d’études philologiques à l’université, auxquelles il participe d’ailleurs, mais il le considère comme un des ciments fondamentaux qui n’ont jamais fait de lui un déraciné. S’il lui arrive de rencontrer un de ses copains d’enfance, ce sera presque toujours en wallon que le contact s’établira. Si, découvrira-t-il plus tard, une des vertus de l’étude du latin est de favoriser une meilleure connaissance de la langue française, Jean-Xavier fut rapidement convaincu que, parallèlement à cette étude, une bonne connaissance du wallon allait lui permettre de bien faire la part respective des registres propres à chacune des deux langues. Lorsque le jeu est conscient, comme dans Les Ceux de chez nous de Marcel Remy ou dans Toussaint de chez Dadite d’Aimé Quernol, le lecteur peut éprouver une jouissance certaine à relever les wallonismes et d’autres traits de français régional. Par contre, lorsqu’un de ses copains d’enfance se pique, avec une certaine suffisance d’ailleurs, d’être un « écrivain français » en commettant des romans dans une langue française tarabiscotée, sophistiquée et somme toute ridiculement précieuse, mais dans laquelle, comme par exemple dans un roman intitulé La mallette de cuir (= Le « cartable » « en » cuir), il laisse traîner, à côté de nombreuses coquilles typographiques et autres fautes d’orthographe, des termes tels que « bûse (= tuyau) du poêle », « la bonne place (= pièce) de la maison », « les cheveux à capoules (= franges), saurèt (= hareng saur), « pote » (= petit trou), tchabot (= chabot), gofe (= petit gouffre, dans une rivière), drap de vaisselle (= torchon de cuisine), etc., il pense qu’une étude bien menée du wallon, que certains pédants qualifient encore de « lange endogène », constituerait, entre autres intérêts, un des meilleurs atouts pour une amélioration de la connaissance et de la pratique de la langue française.
Dans la peau de Tigibus
Originaire du hameau voisin, Jean-Xavier prenait les repas de midi à l’école. Les récréations de midi étaient longues. Il eut l’occasion de pratiquer tous les jeux de son âge (billes, jeu de barres…). Les souvenirs qu’il en garde rejoignent ceux qu’évoque Louis Pergaud dans La guerre des boutons même si les moments ainsi vécus n’ont rien à voir avec ceux qu’a vécus le Jacques Vingtras, L’Enfant de Jules Vallès, ni même ceux qu’a connus le Poil de carotte de Jules Renard. Si Jean-Xavier doit relier son expérience à certaines de celles qui ont eu droit de cité dans la littérature, c’est à celle de Tigibus qu’il aime à s’identifier. Petit de taille, parce que leur cadet d’un an, il était le suiveur amusé et parfois agacé – « Si j’aurais su, j’aurais pas venu. » [citation que Jean-Xavier sait inauthentique, puisqu’elle a été créée par Yves Robert (1962), mais qui traduit assez bien l’esprit de ce personnage de l’œuvre de Louis Pergaud (1912)] – des fortes têtes qui menaient leurs troupes à l’assaut des chemins, des ruelles, des sentiers, « par monts et par vaux », tot-avå lès bascsès vôyes èt lès hôtès håyes « à travers les chemins encaissés et les hautes haies », en une exploration systématique de tous les recoins du village. A-t-il participé à des expéditions aussi punitives que celles auxquelles Lebrac (le chef de l’armée de Longe-verne, têtu comme une mule et malin comme un singe) entraînait ses troupes ? Probablement pas. Lorsque lutte entre deux camps il y avait, les équipes étaient constituées sur base des origines géographiques des participants : il y avait les gens d’en bas, ceux qui disaient ci n’èst rin ça v’ f’ rè dè bin « ce n’est rien cela vous fera du bien » (à la manière liégeoise de s’exprimer), et ceux d’en haut, au-delà d’une ligne isoglosse invisible, qui dénasalisaient les voyelles nasales (à la manière hervienne ou verviétoise) en çu n’èst ré ça v’ f’rè dè bé. Et les joutes furent toujours cordiales. C’est lors de de ces expéditions qu’il apprit les vertus des maraudes innocentes (de poires et de pommes surtout) dans les nombreux vergers du village, qu’il apprit à observer les animaux et plus particulièrement les oiseaux (merles, grives, pies, corneilles, linots, tarins, bouvreuils, geais…) qui nichaient dans les arbres et les haies. Il devint un dénicheur patenté et un collectionneur avisé d’œufs « soufflés », percés à l’aiguille à tricoter de part en part et vidés de leur contenu (vitellus, albumen, chalazes), à condition qu’ils ne soient pas couvis, ce qu’il était parvenu à diagnostiquer avec précision. Au début de chaque automne, il avait affiné son sens de l’observation des oiseaux en assistant, muet et l’œil aux aguets pendant des heures, accroupi dans sa houbète (hutte de branchages, plantée au milieu d’éteules déchaumées), le tindeû (« tendeur », oiseleur) dans sa pratique d’un sport aujourd’hui interdit. Particulièrement expert en ornithologie, il avait tenté d’expliquer à certains de ses compagnons un peu trop crédules qu’il était très facile d’attraper certains oiseaux… en leur jetant une pincée de sel sur la queue. Il y avait aussi les oiseaux coureurs parmi lesquels il fallait surtout citer les placatères (littéralement « plaque à terre » ou « qui colle au sol » ; oiseau imaginaire). Un jour même, il prétendit en avoir capturé un qu’il avait immobilisé au sol sous son couvre-chef. Il suffisait de lever précautionneusement ce couvre-chef et d’inviter un condisciple crédule à plonger rapidement les mains pour capturer l’oiseau. Bien sûr, le placatère n’était qu’une bouse de vache… ou un quelconque autre étron. Et notre Tigibus wallon se régalait de ces plaisanteries… stercoraires. Il fut aussi un collectionneur pacifique de coccinelles, « bêtes à bon Dieu », qu’il enfermait dans une boîte d’allumettes, mais en y disposant une feuille d’arbre, avec ou sans pucerons, destinée à les nourrir. Il est moins fier d’avoir participé à des jeux plus cruels, lorsqu’il capturait des hannetons : il les perçait de part en part d’une aiguille munie d’un grand fil, ce qui lui permettait de les faire voler tout en ne leur permettant pas de s’échapper. Jamais il n’a pris conscience de la cruauté de tels jeux. Parmi les gamineries que ces galopins s’autorisaient, lorsque passaient des religieuses, toujours par deux, enveloppées dans leurs cornettes et leurs longues robes noires, c’était de les suivre à distance respectable et de crier en chœur, et bien fort : kwâk-kwâk, s’efforçant d’imiter le croassement des corneilles. Leçons de vie. Ainsi s’écoulait la vie – heureuse malgré tout, parce qu’insouciante – de tous ces galopins au milieu des ruines de l’église, sous les bombardements et sous les cliquetis des moteurs des robots en bout de course, sur des routes éventrées par les véhicules militaires…
L’inspecteur
Un jour de 1947, peu avant Pâques, Jean-Xavier était en cinquième année ; il était dans la classe de l’instituteur en chef, le maître Jules Decortis. En raison de son statut d’instituteur en chef, celui-ci bénéficiait du logement attenant à l’école. Et ce logement avait une particularité : derrière le tableau mobile, une porte permettait d’aller aisément de la classe au domicile privé. Cet instituteur, qui avait été l’instituteur apprécié de son père, était (ou avait été) un instituteur de qualité. Il avait même publié quelques ouvrages pédagogiques. Mais il prenait de l’âge. Et il avait une fâcheuse tendance, lorsqu’il avait mis ses élèves au travail, à s’absenter pendant un temps plus ou moins long pour aller faire une petite visite dans sa cave. Un jour, alors qu’il avait donné à ses élèves un exercice plutôt long, il s’est autorisé une nouvelle visite exploratoire. C’est alors que se présenta l’inspecteur. Celui-ci pénétra dans la classe, intima aux élèves, en se mettant un doigt sur la bouche, de ne pas faire de bruit. Et il refusa la proposition d’un potache bien obligeant qui offrait d’aller appeler l’instituteur. L’inspecteur s’assit au bureau du maître et se mit au travail. Et l’attente dura une éternité. Pendant ce temps, une ombre passa devant la fenêtre de la classe : c’était le curé. Quelle inspiration l’avait donc poussé à faire une visite à l’instituteur, lui qui ne venait jamais ? Jean-Xavier ne le saura jamais. L’inspecteur voulut inviter le curé à se joindre à lui, le curé se déroba et s’en alla. Après un « certain temps », l’instituteur reparut, le visage tout rougeaud – rouge de confusion, pensa Jean-Xavier – et fit face à l’inspecteur. Entre l’inspecteur et le maître, il y eut une longue messe basse, au terme de laquelle les élèves purent voir l’inspecteur « faire un gros doigt » à l’instituteur, doigt qu’il agitait près de son nez. Jean-Xavier raconta l’anecdote à son père. Celui-ci décida qu’il était temps d’inscrire son fils au collège. Sitôt dit, sitôt fait, et que l’on soit en pleine année scolaire n’y fit rien.
Bilan
Ainsi donc se terminait pour Jean-Xavier l’aventure de l’école communale. Et le voilà replacé devant la photo de 1945, lorsqu’il était en 3 e primaire. Vingt-sept garnements pour la 3 e et la 4 e . À soixante-cinq ans de distance, quels enseignements peut-il en tirer ? Pour autant qu’il ait pu rassembler toutes les informations, il compte au moins six copains d’alors aujourd’hui décédés. Deuxième donnée purement technique, il constate qu’entre l’aîné du groupe et lui-même, il y a une différence de cinq ans, ce qui le conduit à faire le calcul suivant : en tenant compte qu’il est en avance d’un an et que cet aîné doit être en 4 e année, celui-ci est donc en retard de trois ans. Autre constat : on avait donc déjà, à l’époque, la culture du redoublement. Mais il fait aussi un autre constat, plus réjouissant. Encore une fois, sur la seule base des informations récoltées, il constate que, parmi ces vingt-sept écoliers, il y a eu (au moins) un médecin-urologue, deux licenciés-agrégés en philosophie et lettres (un « classique » qui a enseigné le latin et le grec ancien et un « romaniste » qui a été professeur de langue et de littérature françaises), un instituteur, un professeur d’école technique, un patron de bureau d’assurances, un échevin… Bel exemple, pense-t-il encore, de mixité sociale ; et rien n’a empêché les meilleurs d’émerger. Denier constat. À l’extrême droite de la première rangée, un seul élève porte des sabots. Fernand Loi-seau est le benjamin d’une famille très nombreuse. Il fera une carrière de houilleur au charbonnage. Mais un de ses frères aînés, probablement repéré par le curé de la paroisse qui avait diligenté chez ses parents un « frère-recruteur », a eu le privilège d’être inscrit au petit noviciat des frères à Ciney, où il a fait des études complètes d’instituteur, en même temps qu’il a porté la soutane et le rabat caractéristiques des frères des écoles chrétiennes. Aux études s’ajoutaient les exercices spirituels et les épreuves tendant à lui inculquer l’obéissance aveugle aux ordres donnés par les supérieurs. Ainsi, par exemple, se plaisait-il à raconter bien des années plus tard, il a dû, lui et ses confrères novices d’infortune, exécuter l’ordre de repiquer des poireaux… à l’envers, la tête en bas. Conséquence logique : il défroqua. Et, clin d’œil narquois de l’histoire, il devint instituteur dans l’école communale de son village natal.


D U TEMPS DE L A G LOIRE DU COLLÈGE
F IN DE L’ÉCOLE PRIMAIRE
Jean-Xavier a déjà évoqué le laminage que le temps fait subir à nos souvenirs, laminage tel que Supervielle a un jour parlé de l’« oublieuse mémoire ». Comment donc sa mémoire à lui, kaléidoscope du remonte-temps, allait-elle faire surgir une fois encore de l’oubli les moments les plus caractéristiques d’un passé, vieux de plus de cinquante ans, à peine troublé – une seule fois – par un pèlerinage aux sources lors des jubilés sacerdotaux de deux de ses anciens professeurs ?
Il s’y met, une fois encore – Chronos rêve
Mais la page blanche le paralyse : c’est que, tout d’un coup, s’imposent à lui Pagnol ( Souvenirs d’enfance ), Sabatier ( Les Noisettes sauvages ), Hénoumont ( Café liégeois ) … Oserait-t-il ? Tant pis. Puisse-t-il du moins espérer que l’authenticité des faits, fussent-ils sortis de tout contexte, compense la médiocrité de leur relation. Dans leur sécheresse, il se rappellera quelques moments de son histoire collégienne, qui constituent comme la trame sur laquelle s’est tissée l’éducation qu’on a tenté de donner à l’adolescent qu’il devenait. Les anecdotes subsistent… l’essentiel est par-delà, dans l’ineffable.
Ainsi donc, le père de Jean-Xavier avait pris une grande décision : il irait au collège Sainte-Croix, collège diocésain, situé dans la ville frontière d’Aiguillon-sur-Meuse, là où la Meuse est le plus large – « le plus large » et non pas « la plus large », lui enseignera-t-on plus tard quand on lui apprendra à bien distinguer le superlatif absolu du superlatif relatif, – situé à une bonne dizaine de kilomètres de Gobcé-lez-Trembles. Ils ont fait le trajet à vélo pour bien repérer l’itinéraire, car c’est ce moyen de locomotion que Jean-Xavier utilisera jusqu’à la fin du secondaire, quelles que soient les conditions atmosphériques.
Ils furent accueillis très cordialement. On a dû exiger un certificat de baptême – à moins que ce ne fût à l’inscription en « humanités » – et il a subi un examen d’entrée : pour ce faire, deux instituteurs avaient été diligentés (le directeur de l’école primaire et un instituteur). L’examen fut oral et se déroula devant le père de Jean-Xavier. Les examinateurs se montrèrent satisfaits. Et l’inscription fut officiellement enregistrée.
Son instituteur de cinquième s’appelait Varderweckene, naturellement affublé du sobriquet « Kene ». Et cet instituteur monta de classe avec lui en sixième année. Jean-Xavier se contentera de ramener à la surface quelques souvenirs, significatifs croit-il.
La gifle qu’il m’a donnée…
Il était donc entré au collège en 5 e primaire, après les vacances de Pâques. La formation qu’il avait reçue jusqu’alors se fondait sûrement sur une méthodologie autre que celle qui était pratiquée au collège. Dès les premiers jours, il fut envoyé au tableau pour résoudre un problème de mathématiques. Il ne suivait sûrement pas la « marche-à-suivre » enseignée au collège. Devant ses (nouveaux) condisciples, Vanderweckene lui inculqua la « bonne manière » en lui administrant une gifle retentissante… une façon de confirmer le « bleu » qu’il était.
Puis, poursuivant plus avant la lecture de sa démonstration, il constata que la réponse de Jean-Xavier était correcte… et que sa démarche, pour être autre que l’orthodoxe selon Kene, était défendable. Faisant amende honorable, et reconnaissant son erreur, l’instit lui imposa de lui rendre, devant ses élèves, la gifle qu’il lui avait donnée… Il lui fallut bien s’exécuter… Mais Kene jugea sa « tape » trop timide et lui enjoignit de la lui redonner « avec force ». Jean-Xavier s’est exécuté, avec un très grand souci d’obéissance. Il ne sait pas (ou plus) s’il y a pris du plaisir. Depuis lors, en tout cas, il voua une grande estime à son instituteur. Et il avait appris aussi que les enseignants n’étaient pas infaillibles et qu’un des grands principes pédagogiques, parmi d’autres, est de savoir reconnaître ses erreurs, son ignorance de certains sujets…
Coccyx-cross et cocarde en forme de cœur
Sixième primaire. Vanderweckene est « monté » avec sa classe. Pour lutter contre la scoliose, pour aider ces mauvaises herbes en pleine croissance à se tenir correctement, interdiction, dans les rangs, de croiser les bras « sur le devant » – comme telle avait toujours été la consigne jusqu’alors, – mais obligation de les croiser dans le dos. Essayez, ça vous oblige à vous « tenir droit ».
Pas de gymnase à l’époque. Donc, la gym se fait à la cour de récréation. Eh bien ! faites le lapin dans la pierraille : ça vous écorche les mains et ça vous érafle les genoux (à défaut de vous exulcérer le périnée, comme aurait dit Rabelais). Pour les stimuler, et s’imposant de prêcher par l’exemple, il voit encore son instituteur leur prouver, après avoir déployé un torchon sur l’estrade, qu’il était capable de progresser de deux mètres par petits sauts, sans l’aide des mains ni des pieds. Essayez : ce n’est pas si simple. Et, devant des gosses, ça épate ; ça pose un homme. Voilà comment on acquiert du prestige : en travaillant du coccyx.
Mais Kene était aussi un homme de cœur. Et il avait lancé la croisade du cœur. Jean-Xavier ne sait plus en quoi consistait l’adoubement, ni par quel rituel d’initiation on accédait au privilège, mais il sait qu’il n’était pas donné à tous de l’acquérir : seuls ceux de sa classe avaient le droit de porter à la boutonnière une cocarde – épinglette ? – en tissu, que leurs mamans étaient chargées de coudre, et qui avait la forme d’un cœur. Ils étaient tous des chevaliers de la table ronde particulièrement heureux : eux, le Graal, ils l’avaient conquis.
Abreuvoirs lave-bottes
Les garçons, c’est bien connu, ça bouge. À la cour de récréation s’organisaient plusieurs matchs de foot et de basket.
Mais les sports, ça salit. À l’époque, les collégiens ne revêtaient pas un maillot approprié pour les pratiquer pendant le temps de midi. Moralité : il fallait leur permettre de se décrotter. Leur directeur avait eu une idée géniale : il avait fait placer une trentaine de mètres de canalisation d’eau alimentaire le long du hall conduisant à la chapelle (à l’extérieur), à 60 cm du sol. Il avait fait percer ce tuyau d’une série de petits trous, à intervalles de 50 cm et il avait fait cimenter au sol une large rigole légèrement incurvée. Cinq minutes avant la fin de la récréation, on ouvrait les vannes. Peut-être s’y lavait-on les godasses, mais aussi on s’y abreuvait. Et Dieu sait s’ils l’ont apprécié ce « pipi » (comme ils disaient) bien plus que ne l’ont fait leurs successeurs qui, ici ou là, auront eu le bénéfice de distributeurs automatiques de coca-cola ou autres boissons chimiquement frelatées.
Jean-Xavier a vérifié : un demi-siècle plus tard, cette canalisation est toujours là. Il ne sait si elle fonctionne encore. Fin de l’école primaire.


U NE ATMOSPHÈRE DE SECONDAIRE
Inscription
L’école primaire intégrée au collège, qui était dans sa totalité prise en charge par des instituteurs laïcs, fonctionnait comme une section préparatoire aux humanités. On peut supposer que, par l’action pédagogique des enseignants et par la sélection naturelle des enseignés, le niveau atteint par ces maîtres permettait aux écoliers studieux d’espérer devenir de bons collégiens. On « entrait en humanités » à trois conditions : il fallait (1) produire un certificat de baptême si celui-ci n’avait pas été produit auparavant, (2) réussir un examen d’entrée si on venait d’ailleurs, mais les résultats obtenus à l’école primaire du collège suffisaient pour orienter les candidats soit vers les « latines » soit vers les « modernes », soit pour les prier d’aller voir ailleurs, (3) payer ce fameux droit d’inscription appelé « minerval » (belgicisme : « frais de scolarité pour les élèves de l’enseignement secondaire »). Le montant de ce minerval est approximativement équivalent, selon l’estimation de Jean-Xavier, au montant du droit d’inscription à l’université, tel qu’il est demandé en 2011 ; ce minerval sera interdit à partir du Pacte Scolaire (1958-1959). On se souviendra que toute la décennie des années cinquante a été marquée par la (seconde) guerre scolaire.
Jean-Xavier quitta donc le bâtiment des primaires et traversa la cour de récréation pour suivre, dans les grands bâtiments d’en face, les cours de la sacro-sainte section des humanités gréco-latines. Et là, c’étaient des prêtres qui, dans la toute grande majorité, étaient à la manœuvre. En sixième latine – jusqu’au début des années 1970, la numérotation des classes se faisait en décroissant : on entrait en sixième et on terminait en première (ou rhétorique pour les gréco-latines) ; on désignera donc les classes comme on le faisait à l’époque, – il croit se souvenir que seul le cours d’éducation physique était confié à un laïc.
Le régime était neuf : découpage de l’horaire en « heures » de cours… de cinquante minutes. La quatrième heure de la matinée était invariablement une heure d’étude, passée dans une immense salle où régnait, sous la surveillance sévère d’un « pion en chef » – un laïc –, un silence très propice à la concentration.
Jean-Xavier était externe et, comme il venait de loin, il était dispensé de l’assistance à la messe quotidienne, encore que celle-ci lui fût très conseillée, mais il se devait d’être là pour la méditation (dont il parlera plus loin) qui précédait l’entrée en classe.
Néanmoins, chaque dimanche, il devait présenter au curé de la paroisse, pour signature, la « carte hebdomadaire » de discipline, attestant qu’il avait bien assisté à la messe dominicale.
Impressions étranges
Le titulaire de la 6 e latine était un abbé BCBG, l’abbé Blancvillain. Il portait quelquefois une curieuse soutane, bouffante à l’arrière-train (une sorte de faux-cul, d’affiquet ou de « tournure ») comme en portaient certaines coquettes au dix-neuvième siècle.
Cet abbé, responsable également de la troupe scoute, avait l’habitude d’inviter (de convoquer ?) dans son bureau une demi-douzaine de ses élèves, pendant la récréation du matin, pour bavarder avec eux. Il n’y avait pas assez de sièges pour tous. C’est ainsi que certains devaient se contenter de trouver refuge sur ses genoux. Jean-Xavier fut un jour de ceux-là. Il se souvient que cet abbé lui pinça la joue, du revers de la main, entre l’index et le majeur. Il informa ses parents du trouble qu’il en avait ressenti. Il reçut pour simple conseil de ne plus se rendre aux invitations de l’abbé. Ce qu’il fit.
À la même époque, il avait pour directeur l’abbé Martin qui avait la particularité d’avoir de longs ongles peints d’un vernis de couleur laiteuse. La rumeur disait que, lorsqu’un élève – le plus souvent un interne – se plaignait d’un quelconque malaise, de type grippal, il le convoquait dans son bureau afin de vérifier le bien-fondé de son état prétendument fiévreux et l’auscultait d’une façon plus poussée que de simplement vérifier s’il avait, par exemple, les tempes brûlantes.
Jean-Xavier rapporta, une fois encore, cette rumeur à ses parents, qui lui ont simplement dit qu’il affabulait et qu’il ne fallait pas accorder du crédit à ce qu’on racontait. Toutefois, le liber memorialis édité à l’occasion du centenaire du collège Sainte-Croix, trente ans plus tard, consacre deux lignes à ce directeur : « Le directorat très bref de monsieur l’abbé Martin qui, après dix-huit mois, fut appelé à la cure de Schulen, a été suivi de celui de monsieur l’abbé Favechamps. »
Austère Lacédémone
La quasi-totalité de la vie collégienne de Jean-Xavier s’est donc passée sous le directorat de l’abbé Favechamps. Immense, massif, le « baas » au profil taurin en imposait, dans tous les sens du terme. Son arrivée au collège se fit de manière bien impromptue : il apparut à tous, un jour, en plein mitan d’une année scolaire, sur un palier, les bras croisés, le front austère et impavide, le sourcil « fronceur » et le cheveu en brosse. Sa désignation ne devait pas être innocente : les collégiens ont vite compris, quoique confusément, qu’il avait été envoyé là, investi d’une mission bien précise. Il allait sans tarder imposer son style au collège : disons que les doux éphèbes du jardin d’Académos ont été priés de se conformer à quelques principes essentiels de l’éducation à la spartiate.
Et Jean-Xavier s’en est trouvé bien. Il est vrai qu’il était externe. Il n’a donc que de bons souvenirs à égrener à son sujet. Homme d’ordre, homme de conviction, homme clair. Ses consignes leur semblaient transparentes, univoques. Jean-Xavier présume que le corps professoral savait aussi à quoi s’en tenir.
« Vocation tardive », comme on disait à l’époque. Donc vocation bien ancrée. C’était lui qui, tous les matins, leur proposait sa méditation : quelques minutes, entre 8h15 et 8h30, peut-être un peu trop marquées par la référence aux 6 e et 9 e commandements, mais toujours pertinentes et assurément coulées dans une forme qui faisait mouche.
Jean-Xavier retient de lui sa profonde dévotion mariale : découvrant Proust, quelques années plus tard, il n’a pas pu lire sa description du mois des aubépines sans y superposer les souvenirs que l’abbé Favechamps lui avait laissés du chapelet récité tous les midis du mois de mai près de la statue de la Vierge et de l’autel en pierre qu’il avait fait ériger au fond de la cour de récréation. C’est lui encore qui inaugura la procession aux flambeaux à travers jardins et couloirs de l’établissement à l’occasion de la Chandeleur. La pénombre, la lueur vacillante des cierges, l’odeur de l’encens…
C’est le 8 septembre que, à son initiative encore, ils se rendaient à pied en pèlerinage à la chapelle de Wihou, dans les bois d’Argenteau. Impression étrange que la sienne, quelques années plus tard une fois encore, lorsque, lisant le roman Ange de Fernand Desonay – épigone (on dirait aujourd’hui « remake ») du Grand Me aulnes – il eut la surprise de découvrir que l’auteur situait l’intrigue de son roman dans les mêmes bois d’Argenteau… devenus aujourd’hui pêcherie, avec buvette et tutti quanti… 0 tempora !
Réminiscences diverses. Réminiscences troubles… Ah ! ces bois d’Argenteau, les murs d’enceinte du château van Zuylen… de quels souvenirs étranges et forts êtes-vous donc porteurs ?
Un directeur est souvent lointain aux yeux des élèves. À la réflexion, le directeur Favechamps a marqué Jean-Xavier bien plus qu’il ne l’aurait cru.
On lui doit, et si sa mémoire ne le trahit pas, d’avoir, à une époque qui fut marquée d’une part par la Question Royale et d’autre part par la Guerre Scolaire : créé et animé une Association des Parents ; créé – avec peu de succès, il est vrai, mais parce qu’il était en avance sur son temps – une section latin-mathématique ; fait face aux exigences de la commission d’homologation nouvellement mise en place ; engagé les premiers professeurs dûment diplômés…
Jean-Xavier garde du directeur Favechamps le souvenir d’un homme intègre, exigeant et droit… mais nullement inabordable, lorsque, d’aventure – c’est-à-dire rarement – il lui arrivait de devoir le rencontrer à son bureau.
La vie au jour le jour
À l’époque, le samedi tout entier était jour de cours. La seule après-midi de congé se situait le jeudi. C’est aux environs de sa 4 e ou de sa 3 e latine qu’on a instauré les deux après-midi de congé, le mercredi et le samedi ; mais il croit que ce fut d’abord, pendant un temps très court, le jeudi et le samedi.
Sixième latine. – La classe compte entre 40 et 45 élèves. Tous les matins, interrogation de vocabulaire latin : 10 nouveaux mots tous les jours. En fin d’année scolaire, faites le compte : environ 2 000 mots. Quand on sait que l’« homme de la rue », parlant français, a un vocabulaire actif d’environ 1 500 mots, on prend mieux la mesure de la performance. (Notons toutefois que Racine a écrit son œuvre dramatique tout entière avec un capital de 700 mots seulement.)
Samedi : jour du devoir de rédaction, à rendre le lundi matin. Une par semaine. Et tout était corrigé le samedi suivant. Jean-Xavier se souvient d’un sujet qui fit tollé : « Du temps où je croyais encore à Saint-Nicolas. » En effet, l’un ou l’autre parmi les condisciples de Jean-Xavier y croyait encore. Le samedi était aussi le dernier jour de la semaine : suprême récompense, l’abbé Blancvillain leur faisait, en fin de journée, une demi-heure de lecture : il se souvient d’une histoire de buse ou de busard… qui permit à son imagination de s’envoler vivre ailleurs sa part de rêve.
En dehors des écrivains classiques réservés à son âge – Robinson Crusoé , L’île au trésor , Le Livre de la jungle… – il dévorait avec assiduité les romans des collections « Roitelet » et « Du-rendal », collections créées spécialement à cette époque pour les adolescents.
Cinquième latine – Classe de l’abbé Camille Hamlet. Passage obligé par La Technique du Style , Les Fables de La Fontaine et Comment écrire vos lettres. Nous ne lisons plus M me de Sévigné ni Louis Veuillot avec le même regard, mais l’apprentissage du métier d’écrire, à leur contact, avait du bon.
Camille Hamlet-la-Terreur, Camille Hamlet le mal-voyant motocycliste, Camille Hamlet πρεσβυς « près ‘bus’ » comme nous disions avec vénération – on disait bien « Pline l’Ancien ». Nous vénérions l’auteur des deux immenses volumes des Écrivains belges de 1800 à 1946… Que dire de lui : Jean-Xavier l’a craint et vénéré. Beaucoup l’ont craint surtout. C’était un rude sélectionneur.
Il ne sait ce qu’il a laissé dans la mémoire des anciens. Jean-Xavier, lui, garde de ce professeur deux souvenirs : il continue à penser que La Technique du Style était un excellent manuel scolaire ; par ailleurs, lorsque, à la fin de sa vie, il fut aumônier d’une congrégation religieuse à Dolhain-Limbourg, l’abbé Camille Hamlet lui a souvent rendu visite dans la cité lainière, où il habitait à l’époque, et il a pris plaisir, au cours de ces visites – qui se prolongeaient des heures durant – à côtoyer l’homme et le prêtre… des dimensions qu’il n’avait pas vraiment entrevues lorsqu’il était collégien.
Quatrième latine – Salammbô… Amen. En quatrième latine, les plaisirs intellectuels allaient du De bello gallico à l’ Anabase en passant par la vertu cachée de la conjugaison des verbes en - μι ou les exercices français du R. P. Renaud, S.J. par surcroît. En littérature française, Jean-Xavier ne sait plus trop ce qu’on y faisait. Il se souvient toutefois de la lecture que leur fit un jour leur professeur, l’abbé Wallemans, d’un long extrait de Salammbô. La lecture durait, le style alambiqué (à leurs yeux) de ce Flaubert-là confinait à l’amphigouri… L’auditoire écoutait dans un silence respectueux, admiratif peut-être, religieux sûrement, puisque, au bout de ce long quart d’heure, au moment même où le professeur arrêta sa lecture, dans ce silence-là précisément… et qui durait, durait…, ils entendirent enfin surgir du fond de la classe un « amen » aussi clair que convaincu. Il fallait bien rompre le sortilège. Et Jean-Xavier s’interroge encore à l’heure actuelle et se demande pourquoi leur condisciple, qui s’était sûrement fait l’expression de la vox populi , a été prié d’aller éructer « dehors » pendant tout le reste de la leçon. Il a fallu des années, on le comprendra aisément, pour qu’il se réconcilie avec Faubert et qu’il en arrive à considérer Madame Bovary comme un des sommets de toute l’histoire du roman d’analyse français. C’est sûrement de ce jour-là que date sa connaissance intuitive de la notion de « prévention ».
Troisième latine – La carrière de Jos. Beaupain au collège fut courte : quatre ans. Et encore n’y fut-il chargé que du cours de français en troisième latine (à raison de cinq heures/semaine). Jean-Xavier ne le connaissait pas auparavant et il ne l’a jamais revu depuis. Il doit avouer néanmoins que c’est à la faveur du contact avec ce maître que s’est décidée ce qui allait, plus tard, être sa carrière, à défaut de pouvoir parler de vocation, puisque ce mot a été trop galvaudé.
Au seuil du secondaire supérieur, les collégiens rencontraient pour la première fois un laïc et un licencié-agrégé. À son contact, Jean-Xavier prit la mesure de bien des différences par rapport à ce qu’il avait vécu. C’était le passage du cycle inférieur au cycle supérieur, avec ce que cela suppose d’exigences nouvelles en matière de programmes et de rythme d’étude. Alors que les cours littéraires (français, grec, latin, religion, histoire) avaient jusqu’alors été trustés et monopolisés par les abbés, le cours de littérature française échéait pour la première fois à un laïc : audace suprême ou contrainte administrative ? Il ne sait. Et qu’importe après tout ! Les innovations auxquelles ils eurent droit étaient de taille : d’une part, et contrairement aux usages, ils ont pu disposer d’une Histoire Littéraire ; ce fut celle du « bon » abbé Calvet. D’autre part, ce professeur fut autorisé à créer, de toutes pièces, une bibliothèque de classe, grâce à l’apport de leurs modestes cotisations hebdomadaires. Imaginez qu’en un an le professeur avait constitué, grâce à eux, un fond de bibliothèque d’une centaine de livres qu’il s’efforçait parfois d’acheter d’occasion auprès des bouquinistes spécialisés. Une fois par semaine, il « faisait bibliothèque » pendant la récréation. Par ailleurs, bien qu’ils disposassent des Modèles français , anthologies obligées des pères jésuites, les loci memoriales de la littérature française, ils les rencontraient aussi à travers les petits classiques Larousse. Jean-Xavier prenait contact avec les grands noms de la littérature contemporaine – ou considérés comme tels – en découvrant Le grand Me aulnes , les romans de René Bazin, Le Blé qui lève, la Terre qui meurt , Les Oberlé et Les nouveaux Oberlé Magnificat … Toutefois, il tiendrait compte des interdits décrétés par le « Sagehomme » (voir infra).
Mais le génie du prof, il était ailleurs. Rien dans les mains, rien dans les poches. Il faisait ses cours « par cœur ». Il n’avait presque jamais une note dans les mains. Il poussait même la coquetterie, lorsqu’on analysait un texte, jusqu’à emprunter une anthologie d’élève, de peur – a supposé Jean-Xavier – qu’ils pensent (ou pensassent ?) que son propre bouquin fût truffé de notes manuscrites.
Aux yeux de certains, la littérature médiévale – depuis la Cantilène de Sainte-Eulalie jusqu’à l’explosion humaniste – ne doit sûrement rien avoir de bien excitant. Imagine-t-on, aujourd’hui, qu’on puisse consacrer de longues heures à traduire, en quatrième année du secondaire, des laisses et des laisses de la Chanson de Roland ? Eh bien, nous l’avons fait et Jean-Xavier a été séduit. C’est qu’il y avait le professeur… – une aisance d’expression (les pédants diraient une fluidité verbale), une égalité de ton et d’humeur, une culture qui lui paraissait encyclopédique, une méthode d’exposition socratiquement déambulatoire (il se gardera de dire péripatéticienne) – alors qu’ils n’avaient connu jusque-là que des professeurs-troncs vissés à leur bureau et le regard fourrageant en permanence dans des notes qui puaient la compilation souvent mal digérée.
Et puis, il y avait la « relation pédagogique », discrète mais efficace, modeste aussi : « Je suppose qu’on t’a déjà dit que tu étais doué… Si, si, je suis sûr qu’on te l’a déjà dit. Continue. Tiens, parce que tu me sembles avoir plus de maturité que d’autres, je te prêterai un livre que je ne confierais pas à tout le monde. Passe à la maison. » (Note de l’auteur : il s’agissait du Grand Me aulnes. Les lecteurs d’aujourd’hui ne manqueront pas d’ajouter un « sic ! » amusé.)
C’est avec lui qu’ils ont dû analyser aussi Athalie et une comédie de Molière.

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