Mon école est en carton
193 pages
Français

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Description

Enseignants, adjoints, directeurs-trices, parents, inspectrices et inspecteurs, conseillères et conseillers pédagogiques, syndicalistes, parents mais aussi membres du personnel œuvrant dans les écoles de la République : ATSEM, EVS, AVS, concierges... sont dépeints dans cette galerie de portraits avec adresse et tendresse. Les situations sont authentiques, cocasses, voire hilarantes pour certaines. Cet ouvrage se lit comme un recueil de nouvelles humoristiques, parfois sombres ou émouvantes, mais toujours stupéfiantes.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 novembre 2010
Nombre de lectures 179
EAN13 9782296447752
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Mon école est en carton
Du même auteur chez d’autres éditeurs :

Albert et Léa la tortue
Édition Chamamuse, 2010
Chroniques de la Terre Figée
Éditions de la Clef d’Argent, 2009
La Console mystérieuse
Éditions du Bout de la Rue, 2009
Animal Totem 1, Yomi
Éditions Volpilière, 2009
Animal Totem 2, Cœurs d’Amazonie
Éditions Volpilière, 2010
Adawa, dernier Indien caribe
Éditions du Bout de la Rue, 2008
Le Faiseur de lettres ( poèmes ) :
Illustrations H. Langlois, 2008
L’Ivre d’images (poèmes), 2007
Le Bourg Papier – Paperville :
Illustrations S. Coustol, traduction H. Van Meerssche.
Le lapin de Pâques , 2004
Le Maître de forges, 2003
Oncle Lucien Édition

Toute l’actualité de Pierre Gemme sur le site :
http://www.livres-pierre-gemme.fr
Pierre Gemme


Mon école est en carton
(parents, enfants, enseignants…)


L’H ARAMTTAN
© L’H ARMATTAN, 2010
5-7, rue de l’École-Polytechnique ; 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-13209-2
EAN : 9782296132092

Fabrication numérique : Socprest, 2012
Ouvrage numérisé avec le soutien du Centre National du Livre
Je remercie Sylvie et Jean-Pierre B., Sylvie G., Virginie, Fabienne, Laurence, Marie-Jeanne pour leurs corrections et leurs anecdotes, Jacques et Ombeline, Mme Picavet qui m’a autorisé à faire figurer son poème publié sur la toile, et Mara avec qui j’ai partagé dans ma classe, pendant de longues années, épreuves et joies.

Je dédie ce livre à tous les collègues qui œuvrent pour la défense du service public ; à des inspectrices et inspecteurs qui m’ont marqué positivement, encouragé, réconforté parfois ; aux parents qui m’ont fait et continuent de me faire confiance ; et surtout au millier d’enfants que j’ai eu dans mes classes successives et dont certains reviennent parfois me voir, devenus grands, me prouvant ainsi que j’ai compté pour eux.

Je ne dédie pas ce livre aux petits chefs, aux parents maltraitants, aux hommes ou femmes politiques qui croient pouvoir transformer les élèves en produits, les écoles en usines, et les enseignants en formateurs de main d’œuvre bon marché et prête à l’emploi.

Enfin, je demande à toutes celles et ceux qui pourraient se reconnaître dans cette galerie de portraits de prendre cette démarche au second degré. Je ne cherche ni à blesser ni à stigmatiser, mais à montrer les difficultés et l’absurdité dans lesquelles les contraintes du métier nous plongent parfois.
AVERTISSEMENT


Tous les faits relatés dans cet ouvrage sont authentiques. Les noms et localités ont été modifiés par respect de la vie privée des personnes concernées.
« Il était un petit homme,
Pirouette Cacahuète,
Il était un petit homme
Qui avait une drôle de maison. (bis)
La maison est en carton,
Pirouette Cacahuète,
La maison est en carton,
Les escaliers sont en papier. (bis)
Si vous voulez y monter
Pirouette Cacahuète
Si vous voulez y monter
Pirouette, Cacahuète,
Si vous voulez y monter
Vous vous casserez le bout du nez. (bis)

… »

Chanson populaire
Le saut à l’« élaslip »
Votre enfant doit se présenter le matin dans la classe sans doudou, ni « nin-nin » d’aucune sorte. Nous n’acceptons pas non plus les sucettes qui doivent rester à la maison. Nous reporterons la rentrée scolaire de tout enfant qui ne s’avérerait pas propre dès le premier jour. Merci de votre compréhension. L’institutrice. Mademoiselle Hermann.

Mlle Hermann, Martine donc, était jeune, débutante, célibataire et exigeante avec les parents. Au moindre retard, elle faisait remarquer aux parents fautifs que normalement elle aurait dû confier l’enfant au commissariat du quartier (c’est la procédure en cas d’enfant « oublié » par les parents). Elle précisait dans le cahier de liaison que l’enfant devrait rester à la maison s’il avait le nez qui coulait et que l’école n’acceptait pas d’enfant malade pour cause de risque de contagion. Martine envoyait un rappel dès que les 3 € pour le spectacle n’avaient pas été versés le lendemain, et aussi un rappel sur papier libre pour demander aux parents de rapporter le cahier de liaison qui était resté à la maison, car elle ne pouvait pas y coller le mot concernant les 3 € du spectacle. Martine n’emmènerait pas au spectacle tout élève qui n’aurait toujours pas dans son sac le cahier de liaison et les 3 €. Tout ce qu’elle faisait, demandait, exigeait était pourtant parfaitement légal, quoi qu’en disent les parents. Non pas qu’elle en voulait à la terre entière, mais la règle était la règle, un point c’est tout.
Venez, Josiane ! Venez voir ce que je vois ! Elle appelait, offusquée, l’aide maternelle.
Josiane arriva, convaincue qu’un grand malheur était arrivé dans les toilettes (caca plus mou que d’habitude, en général).
Martine, révoltée, montra le petit derrière de l’enfant qui venait de baisser son pantalon.
Eh bien quoi ? demanda Josiane étonnée. Je ne vois rien !
Justement ! hoqueta Martine. Il n’a pas de… il n’a pas de SLIP !
Josiane écarquilla les yeux, puis pouffa de rire.
Oh, mais j’ai cru que c’était plus grave ! Si ce n’est que ça…
Mais, Josiane, vous vous imaginez ? Envoyer son enfant à l’école en oubliant de lui mettre son slip le matin ! C’est… Elle cherchait un mot assez dur pour qualifier ce manquement à l’éducation de base. C’est odieux, c’est de la maltraitance, c’est… Pff ! Mais où sont les parents de nos jours ? À croire qu’ils laissent leur enfant de trois ans s’habiller tout seul !

Martine était rigide, « pédagogico-rigide ». Et pourtant dans le privé, un homme aimait Martine. Et Martine se maria à cet homme qu’elle aimait aussi, et qui devait avoir probablement l’autorisation écrite de ses parents pour se mettre en ménage avec Martine. Il avait dû probablement arrêter de fumer avant de l’épouser. Ne parlons pas de son doudou s’il en avait un, proscrit dans le lit conjugal. Et à défaut de carnet de liaison, aucune autre liaison ne serait tolérée, bien évidemment ! Le mari de Martine devait en outre être propre, poli, et n’avoir jamais ni le nez qui coule, ni poux, ni lentes. Faute de quoi, il serait renvoyé manu militari du logis. En outre, un seul retard le soir en revenant du travail le conduirait directement au commissariat.
Deux ans plus tard, la situation commença à lui échapper, à Martine. Enceinte, elle accoucha d’un beau bébé qui se mit à grandir en lui crachant de la purée au visage, qui ne dormait par forcément la nuit, et qui refusait le lait maternel. Martine, échevelée, courait dans tous les sens. Du pédiatre à la crèche qui refusait de le garder s’il était grippé. Du jardin public le soir, au kiné pour soigner sa bronchiolite, elle n’arrêtait pas. Puis c’était le biberon, la pharmacie, la tutute, le Smecta. On l’appelait sur son portable quand elle était coincée dans les embouteillages car l’enfant l’attendait toujours à la crèche. Elle avait dit qu’elle viendrait le chercher à 18 heures et elle avait justement eu une réunion impromptue à l’école. Son enfant avait fait caca dans sa culotte plus de trois fois dans la journée, n’était-il pas malade ? Peut-être faudrait-il venir le chercher, il ne se sentait pas bien.
Mais comment je fais, moi ? pleurait Martine que Josiane ne parvenait pas à consoler. Elle en était à sa deuxième boîte de mouchoirs. Je dois appeler l’inspection pour qu’ils m’envoient un remplaçant ? Je dois quitter ma classe pour aller chercher mon enfant à la crèche ?
Et que faisait son mari ? Oui, il travaillait dur, mais sans doute avait-il repris la cigarette, son doudou, et pire même peut-être les liaisons ! Il se laissait tellement aller depuis quelque temps. Et Martine pleurait de plus belle en maudissant son mari absent.
Vas-y, on se répartira tes élèves, proposèrent ses collègues compatissantes.
Martine détala, des cernes sous les yeux ; l’anxiété faisait trembler ses mains sur le volant. Elle arriva en trombe, manqua de se tordre une cheville sur les marches de l’escalier. Elle sonna à la porte de la crèche, le manteau mis de travers, le fard à paupières dégoulinant sur ses joues blêmes.
Comment va-t-il ? Comment va mon enfant ? hurla-t-elle, hystérique, à la puéricultrice.
Calmez-vous, ce n’est rien. Une gastro sans doute. C’est un accident.
L’enfant de Martine, vêtu d’un pantalon de rechange lui remontant jusque sous les bras, se dandina bras tendus vers sa maman chérie. Il ressemblait à un petit pingouin malhabile.
Mon pauvre petit chou, mon pauvre petit chou, murmurait Martine éplorée en l’embrassant comme si son fils venait d’échapper à un accident d’avion.
La puéricultrice lui remit un sac en plastique malodorant.
Martine le prit sans un remerciement, trop absorbée par son pauvre petit chou .
Ah oui, ajouta la puéricultrice. Vous ne serez pas étonnée, il n’y a que son pantalon de sali dans le sac. Ce matin, il est venu sans slip.

Martine eut tellement honte ce jour-là, qu’elle eut envie de sauter du haut d’un pont. Elle se retint, mais malgré tout la chute fut rude. Depuis cet oubli « honteux », jamais plus Martine devenue parent ne vit les mères et les pères de ses élèves de la même manière. Et toujours, elle concluait les accidents de parcours, sur ce long chemin qui est celui d’élever un enfant, par un ce n’est pas grave, vous savez, cela peut arriver à tout le monde…

Une bonne classe vaut mieux que deux mauvaises tu l’auras
Arielle, deux ans d’ancienneté, paraît rescapée d’un défilé de mannequins. Ses oreilles démesurément longues dépassent d’une chevelure prématurément dégarnie. À peine 25 ans, elle ressemble à une longue cigarette consumée de l’intérieur, dont il ne reste plus que le papier et les os. La jeune ascète apprit son affectation la veille de la prérentrée. Suite à une erreur de calcul de l’Administration, la voici propulsée à 140 km de chez elle, dans un village perdu au nord du département. Impossible de déménager en une nuit, et encore moins de préparer consciencieusement une classe dont elle découvre les murs pour la première fois la veille de la rentrée.
Je n’y arriverai jamais, souffle-t-elle en se battant avec la photocopieuse. Même les larmes semblent lui manquer tant elle est démunie. D’autant plus que la photocopieuse finit grande gagnante.
Des collègues tentent de l’aider, elle plonge dans un mutisme crispé. L’une d’entre elles lui propose de la loger pour la nuit, le temps qu’elle retourne chercher ses affaires. Arielle refuse d’un hochement de tête, un « merci » fuse de sa gorge nouée.
Je verrai, ajoute-t-elle sourdement. Ce soir, je vais rentrer chez moi pour faire le point.
Dans son esprit confus se bousculent 30 élèves répartis dans un double niveau C.M.1 – C.M.2 ; la recherche d’une location, un déménagement non programmé, puis tout ce que personne n’est censé savoir : peut-être une maladie grave, cause de son extrême maigreur. Une collègue lui demande si elle a un ami pour l’aider à gérer cet exode urgent (meubles, instruments de cuisine, paperasses et livres pédagogiques que les enseignants achètent sur leurs propres deniers…).
Justement, j’en ai un… éclate-t-elle en sanglots. 140 km, même en rentrant toutes les fins de semaine… Elle ne peut terminer sa phrase. Les collègues compatissent. On craint sa fuite dès le lendemain, l’abandon de poste, pire : qu’elle passe à l’ennemi (l’enseignement privé) ou qu’elle se fasse refaire le visage et change d’identité pour émigrer clandestinement dans un autre ministère.

Mais non, le lendemain elle se présente une heure à l’avance, les yeux cernés. Son aspect gothique jette le froid. Les élèves arrivent, un peu effrayés. Sera-t-elle démise de ses fonctions sur le champ, pour cause de maltraitance visuelle ? La journée passe sans cri d’épouvante. On entendrait planer une chauve-souris. Les jeunes sorciers sortent à 16 h 30 de leur classe hantée, apparemment enjoués. Et le long fantôme émerge, ses lèvres diaphanes affichant un large sourire.
Formidables ! chante-t-elle, ils sont formidables. Adorables, gentils, polis…
Ses collègues la regardent, ébahis.
Ben, ils sont normaux, quoi… précise un instit.
Un peu agités, mais gentils, oui, ajoute un second.
Silence.
En attendant, cela me change de l’année dernière où je me suis fait insulter et cracher dessus par les élèves toute l’année.
Elle part en sifflotant. Se retourne.
D’accord pour ce soir, lance-t-elle à l’adresse de sa collègue. Je déménagerai ce week-end, si je trouve un logement dans la semaine.

Comment le cyclone tropical Hugo déferla sur une école du III e arrondissement
C’était l’hiver de 1989, humide et glacial. La salle des A.T.S.E.M. {1} , appelée encore « tisanerie » dans cette école parisienne, s’apparentait surtout à un fumoir pour fumistes. Quatre aides maternelles, peu harassées par une directrice menant d’une main de pâte à modeler son école, boucanaient dans un réduit, rangées comme des sardines en attendant la fin de la journée. Inimaginable l’exiguïté de ce réduit sans fenêtre, accolé au mur d’une salle de motricité. Les quatre femmes parlaient à voix basse en sirotant un café dans la pénombre nicotinée, priant dans leur blouse bleue pour qu’aucun instit ne les appelle à la rescousse, qu’aucun pipi ou caca culotte ne les soustraie à leur moiteur sentant la sueur aigre, l’arabica et le tabac. Seul point positif, il faut le reconnaître : cette peur absolue du travail les avait obligées à ranger au mieux leur refuge pour dégager le maximum d’espace vital. Des boîtes de gâteaux secs cimentaient les piles de papiers Canson, affiches et cartons. Des revues people calaient les rouleaux de crépon. Sur ce Radeau de la Méduse dérivant au fil des heures écoulées à en faire le moins possible, la tempête se mit à souffler.
Mets voir plus fort la radio ! ordonna une des six naufragées.
Les médias distillaient depuis le matin des nouvelles alarmantes sur le typhon terminant de dévaster les Antilles. Deux des dames étaient, de par leurs origines, concernées. L’une guadeloupéenne, et l’autre martiniquaise.
Pff, ça sert à quoi ! Tu sais bien que ton île a déjà reçu une aide de la métropole pour tout reconstruire. Et pas la mienne.
Rageuse, elle change de fréquence.
La personne visée piétine.
Mets la radio plus fort, je te dis ! Et puis de toute manière, ce n’est pas vrai. Ton île a reçu autant que la mienne !
Répète un peu pour voir !
Holà, les filles, vous n’allez pas vous battre !
Mais si ! Les noms d’oiseaux tropicaux se mirent à voler, puis les objets. En un instant, le petit coin de paradis oublié au fond d’une salle de motricité d’une école de Paris devint le théâtre d’un combat sans merci entre deux départements d’outre-mer. Le conflit déborda dans la salle de sport, puis envahit à grands cris toute l’école, faisant pleurer les plus petits.
Au secours, au secours, séparez-les, elles vont se tuer !
Les deux autres aides maternelles appelaient à l’aide. Incapables de séparer les fortes femmes qui, après s’être empoignées mutuellement par les cheveux, envisageaient à présent de sacrifier le mobilier en commençant par les chaises. Le seul homme de l’école, un pauvre remplaçant déjà bien fatigué par le métier, dut intervenir. Il parvint à rétablir l’ordre, au prix d’une vilaine griffure au bras. Et c’est ainsi que le cyclone Hugo fit des dégâts jusqu’au plus profond du Marais.

Enfantin comme logique
L’institutrice utilise des imagiers. Pages de pubs découpées dans des catalogues, posters, dessins décoratifs de calendriers postaux. Les images étant classées par thèmes, elle pioche dans la pile intitulée animaux, et en sort une magnifique photo de chevaux. Les animaux gambadent dans une plaine sablonneuse au coucher du soleil. De la poussière s’élève derrière leur trot léger. Pour un peu, on dirait une publicité pour une célèbre marque de cigarettes, tant l’ocre, le rouge et l’atmosphère Western se confondent et se répondent. Elle montre :
Que voit-on sur cette photo, les enfants ?
Les élèves de la petite section, réunis dans le coin « langage », observent attentivement la chevauchée sauvage. L’un des enfants plisse les yeux, fait claquer sa langue, se lance finalement.
Ben, c’est des chevals !
L’enseignante, amusée mais s’attendant à une telle erreur, précise :
Non, Rémi, ce ne sont pas des chevals. Ce sont des chevaux. Répète après moi, CHE-VAUX.
L’enseignante continue à décomposer pédagogiquement : CHEVAUX, CHE-VAUX.
Rémi ouvre de grands yeux. Il fronce les sourcils, secoue la tête, et finit par soupirer :
Pourtant, on dirait bien des chevals …

Découverte du monde
Gilles et Jules sont jumeaux et en petite section, de vrais jumeaux qui se ressemblent non pas comme deux gouttes d’eau, mais comme deux sphères de mercure, tant ils sont vifs, espiègles, en un mot vivants dans le langage politiquement correct des instits. Partout à la fois, c’est Jules par ci, Gilles par là, à tout instant, avec les confusions attendues. Souvent on pose la question aux enseignants : comment reconnaissez-vous de vrais jumeaux ? Tout simplement, au début, en les appelant. Celui qui reconnaît son prénom arrive. Sauf lorsqu’ils commencent à en jouer, dès l’école maternelle, rendant les adultes chèvres. Puis de toutes petites différences se détectent, un grain de beauté minuscule sur le front, une variante dans le regard, une rapidité d’exécution des tâches plus marquées chez l’un que chez l’autre, qui font que le maître ou la maîtresse ne peut plus jamais les confondre et en oublie même que des remplaçants ne puissent pas les identifier.
Hervé, le maître, a réuni comme tous les matins ses jeunes élèves dans le coin « langage ». Les vacances de la Toussaint viennent de se terminer, c’est l’occasion pour chaque enfant de s’exprimer sur ce qu’il a fait, vu ou visité pendant les dix derniers jours de congés avec ses parents. C’est aussi, chez les petits, une des périodes où ils progressent le plus rapidement, se reposant du stress de la rentrée et retrouvant dans la majorité des cas l’école avec plaisir. Ils ont pu « faire le point » à leur façon, et découvrent avec un œil neuf leurs camarades, leur classe et tous les objets qu’ils n’avaient pas vus, car trop préoccupés par un constant effort d’adaptation.
Alors les enfants, qu’avez-vous fait pendant ces vacances ? Qui veut raconter à ses petits camarades ?
Sur le banc, les enfants prennent tous la parole en même temps. L’un annonce fièrement que le père Noël lui a apporté un vélo, mélangeant passé et futur, preuve aussi qu’il sent approcher la période tant attendue. Gilles répète moi aussi. Jules alimente en ajoutant et pis un ordinateur , coulant un regard envieux sur celui installé au fond de la classe par Hervé pendant ces vacances. Hervé transpire à grosses gouttes en tentant de répondre à tous, en les regardant bien dans les yeux et en souriant « vous devez confondre, les enfants, ça c’était le Noël dernier, ou ce sera pour le Noël prochain… Mais là, qu’avez-vous fait pendant ces vacances ? » Mais Jules insiste, et Gilles aussi. Ils se lèvent. Les autres enfants affirment à leur suite qu’ils ont tous vu le Père Noël pendant les vacances ! Au point de faire douter le maître et envisager de remplir un dossier auprès de la MGEN {2} afin de passer quelques semaines de repos aux Trois conifères {3} . Quand soudain, un élève apparemment terrorisé se lève, les yeux écarquillés. Il bondit et s’extrait du groupe d’enfants en hurlant, son index tremblant pointé tantôt sur Jules, tantôt sur Gilles.
Hervé, Hervé !!!!
Silence de consternation. L’enfant sous le choc se rue entre les bras de son maître, puis fond en larmes en hoquetant :
Tu sais que Jules, il est deux !

Leçon d’éducation sexuelle
C.M.1 – C.M.2, Irène la jeune maîtresse balise. Les 33 élèves répartis en deux niveaux sont déjà difficiles à tenir, même en sport. Toutes sortes de questions se bousculent dans sa tête. À savoir : Si les C . M. 2 sont concernés, les C.M. 1 ne vont-ils pas être choqués ? Ou encore : Suis-je vraiment obligée de dessiner un phallus avec les bourses, ainsi qu’un vagin, un utérus et les trompes au tableau ? Et puis aussi : Vais-je résister cette fois-ci aux doigts d’honneur, aux bruits de succion, aux halètements et à toutes les autres formes de coït que ces chers élèves ont l’habitude de mimer dans mon dos en plein cours d’histoire, de français et de maths ? Cette sortante I.U.F.M. noie son chagrin de fonctionnaire célibataire mal payée plongée en plein monde rural auvergnat sans aucun espoir de revenir dans son département d’origine (les Alpes-Maritimes), dans la consommation (modérée) de films loués au Vidéo Club de la ville la plus proche (25 km). Elle revoit donc la scène qui l’a marquée dans Un ange à ma table , film en partie autobiographique de la célèbre réalisatrice Jane Campion – plus truculent à son goût que sa trop léchée Leçon de Piano – lorsque l’héroïne, institutrice, se fait inspecter. Celle-ci demande d’un geste discret à son supérieur hiérarchique si elle peut aller aux toilettes. Puis elle sort, enlève ses chaussures et se met à courir dans la campagne verdoyante néo-zélandaise, cap sur l’horizon. Va-t-elle faire comme elle ? Oui, sans doute. Mais dans combien de temps ? Ne serait-ce pas au cours de cette leçon de sciences ayant pour sujet la reproduction humaine, prétexte en fait à l’apprentissage du port du préservatif imposé par le programme du Ministère ?

Les enfants entrent en classe en chahutant comme à leur habitude. Rapidement, ils ralentissent leurs pas, posent leur sac silencieusement, médusés par le spectacle qui s’étale devant leurs yeux. L’un deux tente de ricaner, mal à l’aise, un garçon bien évidemment ! Mais devant la gêne générale, il crispe son sourire, retient son gloussement, et se glisse derrière sa chaise, penaud. Irène vient de marquer un point. Elle a toujours excellé en dessin. Peut-être a-t-elle forcé sur la taille des représentations. Aucun élève n’aurait pu imaginer un instant que les graffitis naïfs qu’il avait du mal à inscrire au marqueur, ou mieux, au « blanc machine » sur la porte des toilettes, puissent être reproduits par un adulte (et qui plus est, leur maîtresse !) à cette échelle et avec autant de talent, tout cela impunément, avec la bénédiction du directeur, dans l’enceinte même de la classe.
Prenez votre livre de sciences à la page 27. Nous allons étudier aujourd’hui la reproduction humaine.
Bruits feutrés des pages qui se tournent, silence de mort, ou plutôt de jour de contrôle.
Lucie, peux-tu commencer à lire, s’il te plaît ?
Lucie, encore appelée (secrètement) par la maîtresse « Lucifer » s’exécute. Yeux khôlés, minijupe indécente, cuir, chaîne, portable évidemment, rouge à lèvres. Les remplaçants hommes en sont embarrassés. Lucifer, donc, se met à lire. Les mots règles, fin de règles, paroi intérieure du vagin, verge, érection, pénétration se succèdent lus par une voix neutre et appliquée. Irène se ronge les ongles en se demandant si les concepteurs de manuels savent à qui s’adressent leurs livres. Enfin, un garçon finit par ricaner au mot éjaculation.
T’as jamais rien vu, toi ! le rabroue Lucifer. Le gamin pique du nez dans son livre, cherche du regard un soutien parmi ses camarades masculins, mais aucun ne bronche.
Vous avez des questions ? tente Irène impressionnée.
Quantité de filles lèvent le doigt.
Madame, alors quand on saigne, c’est les règles, c’est ça ?
Moi, je ne saigne pas, ce n’est pas normal alors. Je ne pourrai pas avoir de bébé plus tard ?
La maîtresse guette le moment où cela va inévitablement déraper. Inévitablement quand les garçons prendront la parole.
Et le préservatif, ça se met où alors ?
Cela fuse de façon appropriée, passionnée, impliquée.
Alors que les questions les plus pointues trouvent réponses, certaines amusent l’institutrice.
Mais les bébés, ils sortent comment ? demande un élève.
Par la tête ! Les bébés sortent tous par la tête. S’ils se présentent par le siège, ce qui arrive parfois, c’est beaucoup plus compliqué.
On dirait que le gosse vient de faire un cauchemar éveillé. Il écarquille les yeux, devient blême. Il ouvre grand la bouche et fait mime d’enfiler son index à l’intérieur.
Vous voulez dire… par là ?
Irène percute et éclate de rire.
Mais non, Hakim. Je me suis mal exprimée. Quand je voulais dire par la tête, je voulais dire que le bébé commence par sortir sa tête du ventre de la mère quand il naît. Il ne sort pas de la tête de la maman ! Non, il est expulsé de l’utérus et passe par le vagin dilaté.
Ouais, lance Cyrielle. Même que s’il ne peut pas sortir, on doit faire comme ce qu’on a fait à Rachida Dati.
Et qu’a-t-on fait à cette femme ? Tu peux nous l’expliquer, Cyrielle ? enchaîne Irène.
Eh bien, lance toute fière Cyrielle bien au fait de l’actualité, on lui a fait une lesbienne.
Grands yeux intrigués de la maîtresse.
Une… une quoi, nous dis-tu ?
Une lesbienne ! insiste Cyrielle, sûre d’elle.
Heu… tu dois confondre avec une césarienne.
Ben alors, c’est quoi une lesbienne ? interroge Éric.
Irène avale sa salive, rougit légèrement, et se demande au fond d’elle-même si elle n’aurait pas dû être médecin, cela aurait été plus tranquille. Elle va commencer par expliquer le mot « césarienne », avec le secret espoir que la question dérangeante sera oubliée. Pour mettre toutes les chances de son côté, elle décrit avec force détails l’opération qui consiste…
–… à ouvrir le ventre de la maman afin de pouvoir inciser l’utérus et en sortir l’enfant. Cela permet de sauver le bébé et sa mère lorsqu’ils sont tous les deux en difficulté.
Des beuuuu ! et des beurk ! et des ah dégueu ! fusent. Irène s’apprête à passer à autre chose. D’ailleurs, ils auraient dû déjà commencer la division simple.
Madame, c’est quoi alors une lesbienne ? insiste l’élève.
Rien de pervers dans le regard de celui-ci. Irène n’en croit pas ses yeux. Il ne sait pas. Ils ne savent pas. Se disant que la pédagogie est une constante prise de risques, Irène retient sa respiration et s’apprête à plonger dans des explications qui peuvent l’entraîner aux limites du programme, dans cette zone rouge où des parents choqués n’hésiteront pas à faire comparaître l’instit au tribunal.
Pour répondre à la question de notre ami Éric, eh bien voyez-vous, les enfants, il y a toutes sortes de différences sur la terre. Nous sommes tous différents les uns des autres… Il y a des hommes qui aiment les femmes. Il y a des hommes qui aiment les hommes. Des femmes qui aiment les hommes. Et des femmes qui aiment les femmes. On appelle les femmes qui aiment les femmes des lesbiennes.
Irène reprend sa respiration.
Ah oui, c’est des gouines alors ?
Irène s’étouffe, sa voix mue.
Heu, oui, mais on n’emploie pas ce mot-là, c’est injurieux.
L’enfant semble pourtant rassuré.
Irène se demande si, à présent, des représentants d’associations gays et lesbiennes ne peuvent pas également maintenant la traîner devant la justice.
Elle transpire.
Vous prenez tous maintenant vos cahiers de maths, sinon nous n’aurons pas le temps de faire sport aujourd’hui.
Pas un enfant durant cette leçon n’a bronché, ni dévié sciemment. Des amours finalement, pense-t-elle, ces gosses turbulents, soulagée d’avoir bouclé cette leçon à haut risque sans trop de dégâts, puisqu’Irène n’ira pas encore en prison cette fois-là.

Quand la médecine du travail est bien malade
Marie doit quitter l’école de la Z.E.P.de T… où elle travaille depuis dix ans. Dans son école elle a tout vécu : des enfants maltraités, certains parents incarcérés, alcooliques, des gens stables parfois mais frappés par le chômage, la misère urbaine. Il y a de plus en plus de cas de tuberculose, la gale n’en parlons pas. Pourtant Marie aime son métier, ses élèves, trop même sans doute. Marie est à bout. Un mari qui la quitte, car elle consacre trop de temps à ses préparations. Marie, en effet, estime qu’elle ne travaille jamais assez, même quand elle se lève à 6 heures du matin et se couche à minuit. Elle culpabilise sans cesse quand ses élèves sont en échec scolaire. Sur cela, ses propres parents décèdent l’un après l’autre, comme cela arrive parfois. Malgré les conseils de ses amis collègues, et même de son médecin traitant, elle refuse de se mettre en arrêt de maladie, dépression en l’occurrence, car comment appeler cette maladie où l’on ne peut plus manger tant un nœud vous noue la gorge, quand on ne trouve plus le sommeil si ce n’est à grands coups de somnifères, et cette envie d’avaler le tube entier certains soirs, comment s’appelle cette maladie qui fait maigrir, broyer du noir, envisager le pire et pleurer pour un film, qu’il se termine bien ou mal d’ailleurs ? Elle décide donc de prendre deux années de disponibilité pour s’occuper de son enfant afin que la situation n’empire pas. Disponibilité pour convenances personnelles donc. C’est-à-dire : congé sans solde. Pas un sou, elle vivra de son héritage, encore faut-il qu’elle parvienne à s’en sortir avec toute la paperasse, les assurances-vie dont elle ne connaît pas forcément l’existence, les certificats de décès à expédier aux différents organismes, le logement à mettre en vente, l’agence et le notaire à relancer. Comme disait son amie secrétaire dans une grosse boîte de téléphonie :
T’as qu’à appeler en journée. Comment je fais, moi ? C’est pas deux coups de fil qui vont ruiner l’Éducation nationale, quand même ?...
Il y a décidément un gouffre entre ceux qui exercent les métiers de la production et de la consommation, et ceux qui ont fait de l’humain leur travail, quitte à ne rien produire ni rien consommer.
Ce n’est pas une question d’argent, c’est que je n’ai pas le temps, que je ne peux laisser mes élèves seuls, et que je n’ai pas le droit d’utiliser le téléphone de l’école pour usage personnel ! Et même si je pouvais passer un coup de fil en classe, on ne m’entendrait pas au bout du fil…
Inutile pour Marie de préciser qu’elle n’a pas non plus le temps d’aller aux toilettes pendant les heures de classe, et que les récrés de 20 minutes passées dans la cour à surveiller les élèves et à élever la voix pour éviter qu’un monstre en abîme un autre (sauf dans les grandes écoles où une rotation est établie pour les services de surveillance de cour), ne constituent même pas une pause pour les enseignants.


Finalement, Marie l’a pris, son congé. Elle a réglé ses problèmes. Elle a même envisagé avec le recul de changer de métier. À force sans doute de fréquenter son amie passée depuis chef de projet (implantation des antennes relais sur l’Est de la France). C’est vrai, le treizième mois, le quatorzième parfois, l’intéressement aux bénéfices de l’entreprise, les 35 heures, les heures sup le soir et le salaire qui va avec, les séminaires de motivation tous frais payés dans quelque relais-château avec les patrons, le saut à l’élastique même si cela fait peur au début, tout cela pourrait parfois faire perdre la foi pédagogique. Mais non. Marie se ressaisit, et veut réintégrer son poste. Bien qu’elle l’ait perdu au mouvement, car qui dit disponibilité pour convenance personnelle implique aussi que l’on perde son poste dans l’école, où on était parfois depuis de longues années. Il faut alors repostuler au moment du mouvement {4} pour obtenir une autre affectation. Mais Marie a réglé ses problèmes de famille et c’est l’essentiel. Elle sait qu’elle a encore du boulot à faire dans d’autres écoles en « zone d’éducation prioritaire » notamment, où peu d’instits confirmés demandent à rester (et pour cause), et où sont envoyés majoritairement les débutants, qui n’ont pas assez de points d’ancienneté pour pouvoir demander des postes moins « sportifs ».
Ah non, madame ! Il faut que vous vous passiez une visite médicale pour réintégrer l’Éducation nationale.
Marie n’en croit pas ses oreilles. Elle fait répéter la personne de la D.R.H. de l’inspection académique.
Un certificat médical, comment ça ?
Ben oui, assène l’administrative. Vous devez passer devant un médecin agréé par l’Éducation nationale pour obtenir votre habilitation à réintégrer votre corps d’origine (comme si elle était morte !).
L’adjudante insiste au téléphone. Et en rajoute une couche.
Si ça se trouve, vous allez apporter des maladies dans une classe sans que vous le sachiez.
Marie rougit, et a envie de hurler ! Elle se raisonne et crachote dans le combiné.
Attendez, attendez. Nous n’avons plus de médecine du travail depuis des années. Il n’y a plus qu’une infirmière scolaire pour 30 classes, soit 900 élèves, qui passe une fois tous les cinq ans pour vérifier, seulement dans certaines classes, l’état de la dentition des écoliers. On nous demande même maintenant, à nous instits, d’effectuer un premier « écrémage », comme si nous étions habilités à diagnostiquer une éventuelle maladie contagieuse.
Madame, calmez-vous, proteste la secrétaire embarrassée à l’autre bout du fil.
Mais Marie ne se calme pas. Au contraire.
J’ai côtoyé des enfants ayant toutes les maladies possibles, j’ai été enceinte alors que certains enfants venaient avec les oreillons, la varicelle, la rougeole. Et alors que je suis sortie indemne d’un univers bactérien où tout un chacun est potentiellement hautement contaminé sans que l’Administration ait jamais vérifié l’état de santé de son personnel exposé, voilà que la même administration fautive sous-entend que c’est nous, enseignants, qui pourrions apporter des maladies contagieuses dans nos écoles ! C’est fort de café tout de même, vous ne trouvez pas ?
Au moment où Marie raccrochait au nez de son interlocutrice, l’institutrice chevronnée se dit qu’en fait, l’Éduc Nat n’avait pas tout à fait tort. Elle avait attrapé la rage. Désarroi contagieux.
Lorsque Marie reprit sa classe, quinze jours plus tard, elle dut déclarer trois cas de grippe A dans sa classe à l’Inspection. Qui prévint le rectorat ? Qui fit appel à la D.D.A.S.S. ? Qui appela les parents un par un, et les médecins de famille de chacun des foyers ? Terrorisés par le spectre confus de la grippe porcine, les gouvernements de la plupart des pays du globe venaient en effet de déclarer, à la suite des alertes lancées par l’O.M.S., l’état de pandémie. Les ministres français décrétèrent que les personnels à risque devraient être vaccinés en priorité, à savoir : les policiers et gendarmes, les pompiers, et le personnel hospitalier. Pas les enseignants. Excepté quelques mois plus tard, lorsque le ministère de la Santé eut à écluser les 60 millions de doses de vaccins excédentaires achetées. Dans certains départements, des camions sanitaires furent envoyés sur les lieux de regroupement potentiel d’enseignants, tels que les inspections ou les écoles où avaient lieu les conférences pédagogiques, pour proposer aux participants de se faire vacciner alors que l’état de pandémie venait d’être officiellement levé. Il y avait bien des gens malades dans cette sombre affaire, relevant du mental, assurément.

Contre l’école de Dieu et avec la bénédiction d’en Haut
C’était une époque noire et blanche. 1954 ; Lucienne, jeune institutrice vendéenne, vomissait tout ce qu’elle savait par-dessus bord. Même les marins de l’Insula Oya qui faisait alors la navette entre le continent et l’île d’Yeu avaient le mal de mer tant celle-ci était déchaînée. Le rafiot empestait le fioul. Trois passagers à bord rivalisaient de nausées : l’unique pharmacien, un père venu rendre visite à son fils, et la jeune instit qui venait prendre son premier poste. Roulis, tangage, roulis, et enfin la côte qui apparaît, la jetée de Port Joinville. Nous étions loin de la résidence secondaire actuelle avec son héliport, ses villas proprettes à volets bleus, ses artistes, ses politiciens, ses urbains sur vieux vélos, casquette de capitaine et polo marin, se la jouant vieux loup de mer une ou deux fois par an.
Sur le quai, tout le village était rassemblé, solidarité des gens d’océan. Ils se levèrent pour acclamer les « survivants » et accueillir la jeune maîtresse de leurs enfants, le pharmacien qui faisait aussi office de médecin et de chirurgien entre deux bacs (traversée hebdomadaire), et même le continental inconnu. Ils prirent les malades en charge, les conduisirent dans leurs logements respectifs. Lucienne ne connaissait pas celle qui lui donnait le bras, celui qui portait ses valises et encore moins la personne qui lui indiqua son appartement de fonction, humide, infesté de rats, sans eau courante.
Une classe maternelle, deux classes primaires C.P – C.E.1 – C.E.2 – C.M.1 – C.M.2 – F.E. (14 ans) ; le collège était dans un hameau voisin pourvu des mêmes classes, mais l’établissement ne conduisait pas les enfants au-delà de la 5 e . Au-delà, il leur fallait se rendre sur le continent. 46 élèves par classe. Aucune classe n’était épargnée par la surpopulation. Les élèves calmes et appliqués ne bougeaient pas. Une cantine pourvoyait aux repas des plus aisés, les parents les moins riches fournissaient une gamelle pour le repas de midi pris sous le préau ou dans la classe sous la surveillance d’une des instits. Le poêle ronronnait au centre de la classe. Il n’y avait jamais assez de bois pour l’hiver, il fallait que les instits scient les rondins et allument le feu avec des aiguilles de pin, tandis que la municipalité donnait à l’école privée située juste en face tout ce qu’elle demandait. Pourtant, lorsque parvenues à la fin du mois, les trois collègues vivant sous le même toit n’avaient pas encore touché leur maigre salaire, des paniers leur arrivaient, garnis de poissons, de fruits de mer, de pommes de terre, juste parce que « la pêche avait été bonne », ou « la récole exceptionnelle cette année ». Des petites attentions qui étaient sans aucun rapport avec le passage ou non de leur enfant en classe supérieure. La corruption n’était pas de mise dans cette île sauvage. Seule l’entraide primait. Les institutrices, de leur côté, ne rechignaient pas parfois à rester après la classe pour aider tel ou tel enfant un peu plus en retard que les autres.
La violence dans l’île venait des élèves du privé qui insultaient les institutrices de l’école du diable. Un jour, une des deux collègues de Lucienne sentit une vive douleur l’irradier à partir du mollet. Blessée à en saigner par une toupie métallique lancée à toute volée devant le curé qui fit mine d’ignorer les faits, elle empoigna le gosse et lui mit une volée.
Au moins, t’auras entrevu ce qu’est l’enfer si tu continues sur cette voie ! cracha la jeune instit en relâchant le malfaisant trois fois giflé.
Avantage notoire sur le XXI e siècle, l’ennemi était identifié. La guerre froide avait encore de beaux jours devant elle, avant qu’institution, parents, justice ne s’en mêlent et que le danger arrive de tous bords, par surprise de préférence.
Lorsque les trois maîtresses affligées par l’incident durent faire leur rapport à leur supérieur hiérarchique, et avouer l’exaction commise par l’une d’entre elles sous le coup de l’exaspération, celui-ci trancha.
N’oubliez pas, les filles, que vous êtes les hussards de la République, encouragea l’Inspecteur d’alors sur un ton paternaliste. Vous êtes là pour maintenir la laïcité dans nos contrées. Vous avez donc eu raison de mater cet insolent !
Mais rien ne valait comme perle ce message d’un père de famille transmis à la même maîtresse par sa fille qui était un peu trop bavarde :
« Si Bernadette n’est pas sage, prenez une trique et triquezla. Merci. »

Baptême du feu à l’école du Diable
École normale d’instituteurs de Versailles, 1986. Les jeunes recrues, tout juste leur concours d’entrée obtenu (concours après le bac, puis trois années dans l’E.N.I {5} avant un second concours à la sortie pour titularisation définitive) se retrouvaient dispatchées en trois classes. Les cours se succédaient : psychologie de l’enfant, mathématiques, français, arts plastiques, E.P.S, musique, informatique… très complets en général. Comme dans tous les métiers, quelques professeurs manquaient à leurs devoirs, mais dans l’ensemble, les aspirants enseignants du premier degré trouvaient réponse à leurs légitimes questions.

Pourtant, l’esplanade des États-Unis masquait la réalité du terrain derrière son grand parc frais, ombragé et fournisseur pour les arts plats {6} et les stages ponctuels en classe de splendides feuilles d’arbres pluricentenaires (travail autour du thème de l’automne en maternelle, différenciation entre arbres à feuilles persistantes et arbres à feuilles caduques pour les leçons de sciences des plus grands, empreintes de nervures à la peinture pour les tout-petits, etc…). La façade en belles briques rouges du vieux bâtiment, habilement rénové par un architecte art déco ayant su marier le verre et l’acier du nouveau gymnase aux murs très Versailles, cachait bien elle aussi son jeu. Mais plus encore les Écoles d’Application où les jeunes émoulus tout baignés et encore ruisselants de belles théories étaient envoyés régulièrement pour s’ébrouer en observation au cours de leur deux premières années de formation dans des classes modèles, tenues par des collègues modèles, mettant en pratique les même belles théories modèles devant des enfants, on l’a deviné, modèles.
Des classes de 20 élèves maximum, dans des écoles refaites à neuf et aux normes, munies de tout le matériel pédagogique dernier cri, des fichiers et manuels jusqu’au matériel de gym, tenues par des institutrices et instituteurs ayant passé un diplôme de formateur, moyennant quoi ils étaient payés guère plus que les autres, mais étaient néanmoins déchargés de plusieurs demi-journées par semaine pour s’occuper des stagiaires béotiens, et leur raconter que rien ne devrait exister excepté la pédagogie individualisée.
On pourrait ajouter quelques mots de plus : des écoles au centre du vieux Versailles chic où tous les enfants ont le même niveau, c’est-à-dire : bon. Ce qui aide forcément quand on fait de la pédagogie individualisée.
Tu crois qu’on va finir comme ces vieux schnocks ? demande un jeune instit qui commençait à regretter son Sud-Ouest.
Ben, je ne sais pas. Mais en tout cas, si le boulot c’est cela, je ne regrette pas d’être venu dans la région, renchérit un troisième au fond de la classe. Lui ne pleurait pas sur son Lille perdu.
Attendez ! Ils n’ont jamais enseigné dans les quartiers ou quoi ? s’étonne un jeune Beur qui ne se pose pas la question de regretter ou non sa région d’origine puisqu’il est né à Trappes et habite à côté.
Dans les quartiers ? lancent d’une même voix les jeunes provinciaux. C’est quoi ça les quartiers ?
Medhi se marre en douce.
Vous verrez.
La dernière année, ils virent.
Stage de remplacement long, on demande dans ce coin des hommes de préférence et faisant plus de 1,80 m. Y a-t-il parmi vous des personnes intéressées ? Oui ? Non ?
Silence. Un doigt se lève.
C.M.1 École Saint-Exupéry à Mantes-la-Jolie, adjugé.
Poste suivant : maternelle petite section aux Mureaux ? Ça intéresse une fille ? Un gars qui n’est pas sûr de tenir ailleurs ?
Éric se lève.
Les Mureaux, adjugé, vendu.
Aucun commentaire sexiste. Là, il s’agissait apparemment d’une répartition en fonction de la force morale et physique. Pour preuve, Clothilde, issue de la banlieue, avait conçu toute sa carrière comme une mission d’évangélisation laïque des quartiers où elle était née et desquels socialement elle allait se sortir en devenant fonctionnaire d’État, mais vers lesquels elle retournerait dès que possible, pour faire bénéficier de son savoir les enfants en âge d’être ses petits frères et petites sœurs. Elle leva le doigt, bien à l’aise dans son jean, pour un des postes les plus durs.
La distribution des missions ressemblait fort à des affectations militaires au front, à des postes avancés en territoire ennemi. Celles et ceux issus de départements ruraux encore peu touchés par la violence des quartiers se portèrent volontaires. Chacun partit rejoindre son poste, la fleur au crayon.
Gapsalou, le géant du Sud-Ouest au visage criblé par les stigmates de l’acné, une barbe et une tignasse rousses et crépues faisant crinière tout autour de son nez, se leva et poussa de sa grosse voix :
C’est une école, ça ?
Mantes-la-Jolie, rien que le nom de la ville fleure bon l’ironie. L’école se lovait entre les blocs, menacée comme une cabane de jardin dans un champ de tir, taguée jusque sur les murs des classes. Les portes défoncées ne fermaient plus.
Oui… murmura l’instit qu’il devait remplacer pendant trois semaines (stage de mise en situation). L’école reste ouverte en permanence. Il faut dire que c’est le seul moyen pour qu’elle ne soit pas une fois de plus cambriolée. Douze fois depuis septembre tout de même, ajouta l’homme traumatisé en bouclant de façon empressée sa sacoche.
Bon courage… ajouta-t-il, pressé de filer, une main tendue vers le normalien.
Hé, m’sieur ! lança le stagiaire hirsute. Je ne pourrais pas changer ces deux armoires de place ? Je vois bien qu’à part les chaises et votre bureau, il n’y a plus grand-chose à voler dans la classe, mais j’aimerais bien que ces deux grands meubles ne me prennent pas aussi la lumière. Surtout que, vu qu’ils sont l’un devant l’autre, je ne vois pas comment je peux avoir accès à celui de derrière.
Effectivement, les deux monstres, néanmoins vides comme tous les rangements non saccagés de l’établissement, se trouvaient curieusement adossés, formant une gigantesque muraille de bois entre la baie vitrée et le bureau du maître.
Oui, oui… vous pouvez les déplacer bien sûr, bégaya le titulaire. Mais à vos risques et périls. Dans ses yeux écarquillés défilaient un panthéon d’horreurs, un cortège de traumatismes, un bal d’Halloween.
Le géant prit la caisse sur pattes à deux mains, et la souleva sans peine (avant-centre dans l’équipe amateur de Bayonne jusqu’au concours). Le maître en titre de la classe fit un bond en arrière. Le colosse ôta la deuxième armoire avec la même aisance, découvrant deux impacts de balles qui formaient comme deux yeux menaçants dans la baie vitrée.
Oh, vous savez ! Ce n’est pas à nous qu’ils en veulent, bredouilla-t-il comme s’il se sentait obligé d’expliquer. Ce sont les pères qui, lorsqu’ils sont ivres, se tirent dessus de tour en tour. Parfois, ils font des cartons sur l’école, ou alors ce sont des balles perdues.
Gaspalou repensa à ses mêlées d’avant-centre, à ses pâturages pyrénéens, aux férias, au cassoulet à la graisse d’oie. Tout cela se trouvait bien loin à présent. Il entendit le maître névrosé murmurer en s’éloignant à pas de loup :
Ce n’est pas à nous qu’ils en veulent... Enfin, je ne crois pas.

Insupportable
Raphaël, normalien chétif, malingre et naturellement doux, fut affecté à T..., en maternelle. L’école paraissait sauvegardée, accueillante, décorée, bref, non cambriolée ou alors, il y a fort longtemps. Sans doute la présence presque constante de l’équipe enseignante dans les locaux décourageait-elle toute tentative d’intrusion. Les journées sur place dépassaient les dix heures. Avec les concertations entre instits et équipes du R.A.S.E.D {7} , les psychologues, les partenaires des services sociaux, les animateurs du centre périscolaire, entretiens avec les familles en difficulté, les médecins scolaires quand il y en avait, parfois les représentants de la police de proximité, à quoi il fallait rajouter conseils des maîtres et conseils d’école (il n’y avait pas encore de conseils de cycles), et avec les préparations normales de la classe et les conférences pédagogiques obligatoires, aucun enseignant n’aurait prétendu vouloir exercer 35 heures. S’ils avaient pu s’en tenir à 50 par semaine, cela aurait été déjà très bien. La plupart d’entre eux assuraient également études et garderies, ainsi que l’encadrement du repas du midi pour un salaire symbolique faisant bondir leur feuille de paye d’environ 900 euros (instit début de carrière) à 950 euros, de quoi s’acheter quelques tubes de Doliprane, grâce auxquels ils pouvaient envisager d’aborder d’une oreille un peu plus sereine l’assourdissant moment de la cantine chez les petits.
Cool comme école, non ? s’exclama Raphaël, conquis.
Peut-être aussi le fait de se trouver le seul homme au milieu de toutes ces jeunes collègues dopait-il son moral ? Tant et si bien qu’il se trouva si bien, si bien, qu’il envisagea à la fin de son stage de demander l’école en premier vœu d’affectation, s’il était reçu au concours final.
Oui, il y avait l’odeur infecte qui émanait de ces gosses, mal habillés, mal lavés. Il y avait ces bleus suspects sur les fesses, les côtes quand l’aide maternelle les passait aux toilettes. Il y avait cette malnutrition flagrante chez certains quand on les voyait se ruer sur le goûter, autorisé à l’époque, dans ces quartiers où a contrario l’obésité déjà couvait, entretenue par des barres chocolatées bon marché, sodas et chips à gogo à la place des vrais repas. Le goûter de 10 heures avait mission d’éducation à l’alimentation et à la santé dans ces cas-là. Acheté par les instits : pain, fromage, fruits, chocolat en tablette et un verre de lait, l’encas pris en classe pouvait compenser les manques.
Pourquoi pleure-t-elle ? demanda Éric à une de ses collègues en désignant une élève de trois ans effarouchée.
La jeune instit soupira.
Viens, je vais te raconter.
Lorsqu’ils furent isolés dans un coin de la salle de jeux, l&rsq

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