Béa et Mia 2 - Des lignes et des embrouilles
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Description

« Faire des pâtés de sable, je laisse ça à Béa. Ma sœur a eu la folle idée de creuser la pampa de Nazca à la recherche de squelettes et de petits bouts de tissus. À chacun son truc, me direz-vous ! Ce que je veux, moi, c’est retrouver le sale macaque qui m’a volé le bracelet de maman. »
« L’archéologie, c’est fascinant, je vous assure. Surtout depuis que j’ai décidé de me mettre à la tâche, moi aussi, et que la chance m’a souri. Ouah ! Comme dit ma sœur, y a de quoi s’enfler la tête. Mais il faut compter avec les pillards. Ils sont partout, ceux-là, et ils cherchent sans cesse à nous voler nos trouvailles. »
C’est parmi les mystérieux géoglyphes de Nazca que l’archéologue Nathaniel Thompson emmène ses deux filles. Elles auront la chance, chacune à leur tour, d’admirer du haut des airs ces immenses dessins d’une étonnante précision, que le temps n’est pas parvenu à altérer. Cependant, cela n’ira pas sans quelques surprises !

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 26 février 2015
Nombre de lectures 12
EAN13 9782894359402
Langue Français
Poids de l'ouvrage 1 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0012€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Fredrick D’Anterny
Illustration de la page couverture : Estelle Bachelard
Conception de la couverture et infographie : Marie-Ève Boisvert, Éditions Michel Quintin
Conversion au format ePub : Studio C1C4

La publication de cet ouvrage a été réalisée grâce au soutien financier du Conseil des Arts du Canada et de la SODEC.
De plus, les Éditions Michel Quintin reconnaissent l’aide financière du gouvernement du Canada par l’entremise du Fonds du livre du Canada pour leurs activités d’édition.
Gouvernement du Québec – Programme de crédit d’impôt
pour l’édition de livres – Gestion SODEC
Tous droits de traduction et d’adaptation réservés pour tous les pays. Toute reproduction d’un extrait quelconque de ce livre, par procédé mécanique ou électronique, y compris la microreproduction, est strictement interdite sans l’autorisation écrite de l’éditeur.

ISBN 978-2-89435-940-2 (version ePub)
ISBN 978-2-89435-767-5 (version imprimée)

Dépôt légal – Bibliothèque et Archives nationales du Québec, 2015
Dépôt légal – Bibliothèque et Archives Canada, 2015

© Copyright 2015

Éditions Michel Quintin
4770, rue Foster, Waterloo (Québec)
Canada J0E 2N0
Tél. : 450 539-3774
Téléc. : 450 539-4905
editionsmichelquintin.ca
Avant de commencer…
Blogue de Mia
Prenez une fille normale, moi, par exemple, faites-la mijoter dans une jungle étouffante pendant deux mois, puis transportez-la dans un désert brûlant sans un arbre à l’horizon. Eh bien! elle se sentira comme je me sens. Toute molle et en même temps agressive et hyper déprimée. Parce que, ici, tout est gris, brun et jaune caca d’oie avec une lumière qui vous explose en pleine figure. Pour la peau, je ne vous dis pas! Comme paysage, ça ressemble à la Lune, mais à quarante degrés à l’ombre.
Ma sœur Béa me chiale après :
— Tu ne sais vraiment pas ce que tu veux. Branche-toi!
Qu’est-ce qu’elle est fatigante!
Après les marécages et les forêts de l’État de Veracruz, au Mexique 1 , nous sommes donc arrivés au Pérou, dans la petite ville de Nazca. Pour creuser le sol, à ce qu’il paraît. Papa est tout excité à cette idée. Vous verriez ses yeux! Le pire, c’est que Béa commence à avoir les mêmes. Tous les deux, ils ressemblent aux faces rigolotes qu’on trouve sur les poteries de ce peuple, les Nazcas, qui vivaient là il y a quoi? mille cinq cents ans et plus! Enfin, quand je dis rigolotes, je blague.
Alors, voilà, au lieu de rentrer tranquillement chez nous, on est venus ici. Avec toute l’équipe. Je veux dire avec Ari Matox, le contremaître grincheux, et bien sûr Miss Bloomdale. Je dois aussi ajouter à cette liste mon nouvel ami, Chaussette, un jeune teckel au pelage chocolat aussi énervé qu’une pile alcaline, qui dégaine sa langue plus vite qu’il pense.
Honnêtement, à moi, ça m’aurait bien plu de rentrer. Après tout, on est début novembre, le temps où, à la maison, on se prépare déjà pour Noël. Au lieu de ça, on va passer les fêtes non pas dans la neige comme ce serait plus génial, mais dans les cailloux, la poussière, le vent et l’air brûlant du Pérou.
Selon Béa, notre père et Miss Bloomdale, les voyages ouvrent les horizons. Ils sont une chance inouïe de nous faire voir plein de choses. Ça, c’est ce qu’ils pensent. Ils ignorent tout de comment je me sens, moi! Je crois qu’au fond ils s’en moquent. Ils ne pensent qu’à eux. Aussi, on aurait pu vivre du côté de l’océan et des plages. Mais non, on se retrouve côté désert, avec des cailloux dans nos sandales et de la poussière sur le visage et dans les cheveux. Comment, dans ces conditions, les garder lisses et propres?
Voilà, c’était mon quart d’heure quotidien de déprime. Ne vous en faites pas, je referme ma boîte de larmes et de frustrations.
Entre nous, ce qui me permet de tenir dans cette situation désastreuse, c’est mon secret. Ouais. Une promesse qu’on m’a faite au Mexique. Pour tout vous dire, OK, c’est un garçon. Super mignon, en plus! Et mystérieux! Car, moi, ça me prend de la magie et du mystère.
Pas vous?
Enfin, là, je dois m’arrêter d’écrire, parce que notre père est prêt et qu’il faut partir. Misère, il est juste six heures du matin! Aujourd’hui, il nous emmène, Béa, Miss Bloomdale et moi, dans une cité ensevelie et… mystérieuse, justement. Je suis sûre qu’il a dit ça juste pour me forcer à sortir du lit.
Béa aussi me met de la pression. Pour elle, il faut que je me grouille. Elle est tout excitée.
Ouais, ouais, bon, j’arrive. Ou, plutôt, je me traîne.
C’est ça qu’elle me dit et aussi, surtout :
— N’oublie pas la caméra!
1
Tas d’os à l’horizon
— Nous avons quitté notre petite pension de la ville de Nazca et nous roulons maintenant sur la route panaméricaine en direction de San Juan de Marcona. Au Pérou, bien sûr. À peine sortis de la ville, nous nous retrouvons sur un chemin mal carrossé qui longe le rio Nazca, la rivière Nazca, en direction du site de l’ancienne ville abandonnée de Cahuachi.
Essoufflée par sa longue tirade, Béa s’interrompit et fit signe à sa sœur d’arrêter de la filmer.
— Non, non, s’emporta-t-elle, ça ne va pas. Je suis archi-nulle!
— Ça fait juste trois fois qu’on reprend la scène! Je trouve que c’est bien dit, moi.
— Tu n’y connais rien.
Ari Matox conduisait d’une main de fer. Outre les deux jeunes filles, la jeep emportait aussi Nathaniel Thompson et Miss Bloomdale. Le contremaître fronça les sourcils. Quelle drôle d’idée Thompson avait eue d’emmener ses filles sur les chantiers!
— Que des ennuis! grondait-il à répétition juste pour lui-même.
Les yeux protégés par des lunettes de soleil, il avançait prudemment sur le chemin défoncé en crispant les doigts sur le volant. La jeep était une gracieuseté de la Fondation. Il ne tenait donc pas à l’endommager!
— Les filles, se permit leur père, je compte sur vous pour faire bonne impression. Giuseppe Bondoni est l’archéologue en chef qui supervise les fouilles. Je ne le connais pas personnellement, mais je sais que c’est un passionné. Et passionné signifie…
Béa et Mia connaissaient la chanson. Traduction : tenez-vous tranquilles, les filles! Leur père aussi était obsédé par son travail. Quant à Miss Bloomdale, elle était bien d’accord pour la discipline, vu que, ce matin, s’ils s’éloignaient des livres de leçon, c’était avant tout pour vivre une expérience sur le terrain.
Ce n’était pas une raison pour déranger tout le monde, se disait Mia. Elle ronchonna. Comme sa sœur voulait enregistrer leur première visite sur le site pour l’envoyer ensuite à son ami Denis via Internet, elle la filma à nouveau.
— Tu vas le faire baver de jalousie, ton Denis! se moqua-t-elle gentiment. Déjà que tu sais qu’il aimerait être ici avec nous! Beurk!
— Comment ça, beurk! se récria Béa. C’est toi qui es jalouse. D’abord, je te répète que ce n’est pas « mon » Denis!
L’éternelle rengaine.
Matox faisait semblant de ne rien entendre. Mais il n’en pensait pas moins que ces deux petites pestes n’étaient pas à leur place dans sa jeep.
Lorsqu’ils arrivèrent enfin au point de ralliement, il faisait déjà chaud et le temps était collant. La météo annonçait trente degrés avec des orages en après-midi.
— Heureusement, dit le professeur Bondoni, le vent ne soufflera pas trop fort, aujourd’hui. Si les averses ne sont pas trop nombreuses, ça devrait être une assez bonne journée pour les fouilles.
L’homme frisait la cinquantaine. De taille moyenne, il portait un large chapeau, une chemise, des sandales en corde et un pantalon de toile qui lui arrivait aux genoux. Il parlait espagnol avec un fort accent italien. Malgré cela, son ton posé, son regard vif derrière ses petites lunettes rondes de même que sa barbe poivre et sel inspiraient tout de suite confiance.
Nathaniel reconnut aussitôt en lui un grand archéologue et il lui serra la main avec effusion.
— Monsieur Thompson! lui dit l’Italien, j’ai beaucoup entendu parler de vous et de vos travaux. Je remercie votre Fondation pour son aide si précieuse.
Béa nota que l’homme clignait souvent les yeux, un signe d’extrême nervosité. Peut-être était-il pressé de gagner le secteur Y27 qu’il voulait leur attribuer comme périmètre de fouilles.
— Suivez-moi avec votre véhicule, déclara l’archéologue en chef.
Après avoir encore failli se disputer avec sa sœur, devant la caméra tenue par Mia, Béa reprit l’enregistrement de ce qu’elle appelait avec beaucoup de sérieux son documentaire.
— On se croirait presque sur la Lune, récita-t-elle. Le plateau est désertique. Pas de sable, mais des cailloux, de petites collines à perte de vue, un ciel rempli de lumière et de soleil.
Elle se tut, car elle avait l’impression de parler comme Mia.
— Non! répéta-t-elle en secouant la tête. Ça ne va vraiment pas.
— C’était pourtant très bien, ma chérie, l’encouragea Nathaniel, qui était très fier de voir que sa fille aînée acceptait assez facilement leur nouvelle affectation.
Mais Béa était sans doute aussi perfectionniste et entêtée que lui. Si elle avait décidé que ça n’allait pas, c’était que ça n’allait pas. Elle consulta ses notes. Miss Bloomdale s’abstint de tout commentaire. Béa avait entrepris un projet de devoir personnel. Le mieux était de la laisser se débrouiller. De toute façon, l’enseignante était trop occupée à réfréner l’envie de vomir que lui causaient les incessants cahots.
La première chose qu’ils virent sur le chantier, ce fut les ouvriers désœuvrés. Nathaniel et Bondoni échangèrent un regard inquiet. Béa sentit monter la tension.
— Filme, filme! ordonna-t-elle à sa sœur.
Le chantier était censé mettre au jour l’ancienne ville de Cahuachi : des rues, des escaliers, des pyramides à degrés… Mais, pour l’heure, le secteur ressemblait à une plaine de cailloux moutonnée de collines de gravier et de poussière.
— Par la Madone! s’exclama soudain Giuseppe Bondoni.
Certains de ses ouvriers tentèrent de le retenir, mais il avança tout de même. Mia filmait sans trop comprendre ce qui se passait. Béa la dirigeait en la tenant par les épaules et en répétant d’une voix tremblante :
— Ce n’est pas vrai! Non, ce n’est pas possible!
Puisque Mia ne semblait pas comprendre, Béa lui prit la caméra des mains et dirigea l’objectif sur les ossements qui jonchaient le plateau.
— Est-ce que ce sont de vrais crânes humains? bredouilla Mia, les yeux écarquillés.
Béa hocha la tête.
— Cool! fit sa sœur en souriant.
Béa la fusilla du regard. Pour elle comme pour les archéologues et les ouvriers, il n’y avait rien de cool à voir ce que les pillards avaient laissé derrière eux.
— Ils ont creusé et pris sans scrupule tout ce qu’ils pouvaient, soupira l’archéologue en chef.
Autour d’eux, ce n’était que débris de corps humains à perte de vue, des os blanchis et des bouts de tissus à moitié déterrés. Nathaniel s’accroupit derrière l’Italien. Les voleurs avaient laissé à nu les squelettes et les crânes à même le sol.
Mia avait l’impression de marcher dans un cimetière à ciel ouvert. L’immensité du plateau lui donnait le vertige. Béa s’en aperçut et lui apporta à boire. Elle secouait la tête sans rien dire. Parmi les membres de l’équipe officielle, Matox aussi avait l’air à la fois outré, révolté, triste et navré.
— Quelle bande de hyènes! Ils sont vraiment partout! lâcha-t-il en serrant les mâchoires.
Bondoni retirait des cailloux une fronde de cérémonie en cuir qui n’avait pas intéressé les voleurs. Les larmes aux yeux, il soupira :
— Ce n’est pas nouveau. Depuis des siècles, les pilleurs ratissent le site dans notre dos. Il fait plus de vingt-quatre kilomètres carrés. Autant dire une immensité! Ils cherchent surtout les poteries et les tissus qu’ils peuvent revendre à de riches collectionneurs.
Si Béa était en colère, Mia plissait les yeux, à cause de la forte lumière, du vent et de la poussière, mais aussi parce qu’elle réfléchissait.
— Je sais à qui tu penses, lui dit Béa.
Mia se défendit.
— Tu n’es pas dans ma tête! Tu ne sais rien du tout.
— Avoue-le que tu penses à ton voleur! Le mystérieux K qui t’a soi-disant donné rendez-vous!
Percée à jour, Mia ne chercha pas à répondre, cette fois. Béa poursuivit :
— Tu rêves si tu crois que c’est lui et son père qui ont fait le coup. Des pillards, il y en a des tonnes dans le monde.
Miss Bloomdale les réprimanda.
— Les filles, moins fort, je vous prie, ce n’est vraiment pas le moment!
— Mes amis, déclara tristement Giuseppe Bondoni en ôtant son chapeau, cela fait maintenant dix-huit ans que je viens ici tous les ans et c’est chaque fois le même drame poignant. Il nous faut être sans cesse sur nos gardes.
Surmontant sa peine et son mépris pour les pilleurs, il indiqua les limites de leur secteur. Mia fit une grimace : ce flanc de colline gris était donc leur site de fouilles!
— Merci, dit Nathaniel en serrant les deux mains de l’Italien. C’est amplement suffisant. Les membres de mon équipe nous suivent. Nous allons commencer.
Matox sortait déjà le matériel : pelles, cordes, piquets, truelles, pinceaux, brouettes, tamis. La matinée commençait à peine. Le seul point positif, pour Mia, c’était que la leçon habituelle serait reportée au lendemain. Béa lui tendit une truelle.
— Voici ton meilleur ami pour la journée, annonça-t-elle.
— Très drôle!

Blogue de Béa
Vraiment, des fois, je ne sais ce qui me retient d’assommer ma sœur. Cool, cool, tout est cool pour elle, même des gens sortis de leur tombe et éparpillés n’importe comment dans le sable et les cailloux! Est-ce qu’elle imagine une seule seconde comment elle se sentirait si ces ossements étaient ceux de quelqu’un qu’on connaît, par exemple?
C’est sûr que, là, elle s’excuserait. Enfin, je l’espère. Mais, bon, ça ne justifierait pas son comportement. Son immaturité! Un mot qu’elle aurait du mal à comprendre, je crois. Enfin, ce désert rempli d’ossements, je n’ai jamais rien vu d’aussi triste, d’aussi désolant. C’est comme si des gens venaient déterrer nos morts dans nos cimetières modernes. Tout ça pour voler leurs bijoux et leurs vêtements. Et ça se fait partout sur la terre où ont vécu autrefois des peuples qui sont aujourd’hui tombés dans l’oubli. Voilà ce que je trouve triste.
Des crapules font ça. Papa raconte qu’ils ne pensent pas mal faire. Que c’est pour eux juste une façon de gagner leur vie, comme d’aller à la pêche pour nourrir leur famille. Et nous, ben, nous, on essaie de faire exactement le contraire. On déterre, mais au lieu de les vendre en petits morceaux, on essaie de raccommoder ces gens d’autrefois, de les recoller, de leur rendre leur visage.
On sait que, dans une cour de récré, par exemple, il y a toujours ceux qui font des choses et ceux qui viennent derrière pour les défaire. Enfin, tout ça pour dire que ça me fait vraiment mal au cœur! Pour m’encourager, papa m’a dit que cette réaction est exactement celle qui convient à une future archéologue.
Mia, donc, elle trouve ça cool. Mais, bon, à part son garçon bizarre rencontré au Mexique, ses cheveux et ses ongles qui doivent toujours être propres, parfumés et bien vernis, rien d’autre ne semble l’intéresser. Ça aussi, ça me met en rogne. J’aimerais qu’on soit plus ensemble au lieu de se critiquer tout le temps. Car, c’est sûr, elle a aussi ses bons côtés. Ils sont juste différents des miens.
Heureusement, Denis, lui, est toujours de mon avis. Tous les deux, on veut faire, construire, découvrir, aider. Bref, on est dans un camp ou on est dans l’autre, même si maman disait que rien n’est ni tout noir ni tout blanc dans la vie.
Mais moi, je ne suis pas encore prête à accepter les dégueulasseries des pilleurs de tombes. Oh! ça non!

Denis reçut les premiers bouts de films le soir même. Officiellement, il était malade : lingette mouillée sur le front, thermomètre sous la langue et interdiction de faire quoi que ce soit d’énervant. Mais Denis était incapable de résister à un courriel qui entrait dans sa boîte de réception. Aussi sauta-t-il de son lit pour lire celui que lui envoyait son amie Béa.
Paillasson, le vieux chien que Mia lui avait confié avant d’aller rejoindre leur père, montait la garde devant la porte de sa chambre, au cas où sa mère s’aviserait de venir prendre de ses nouvelles.
Béa lui avait fait parvenir son film en plusieurs séquences. En un seul bout, il aurait été trop lourd à envoyer pour le courrier électronique.
La lumière éclatante du soleil péruvien envahit son écran. Les premières images tremblotaient à cause des cahots de la route. En Amérique du Sud, au pied de la cordillère des Andes, il faisait trente degrés. Sous ses bouclettes noires, le visage rond de Béa était bronzé. Elle avait les yeux vifs et son joli sourire ensorceleur forçait l’attention.
Denis était une fois de plus séduit. Par Béa, bien sûr, mais aussi par les paysages et la forme carrée des maisons en ciment. Les toits étaient tous plats. Il ne tombait jamais de neige, là-bas, seulement quelques gouttes de pluie, et encore, que très rarement.
Assis devant son écran, le garçon n’en revenait pas. On était le même jour, à la même date, mais pas du tout sous la même température. Il tendit le cou vers la fenêtre et grimaça. Chez lui, dehors, il faisait froid et il pleuvait. C’était du verglas et du gla-gla-gla. On se les gelait! Au même moment, les deux sœurs, là-bas au Pérou, étaient en casquette, en short et en sandales. Est-ce qu’ils vivaient vraiment tous les trois sur la même planète?
Paillasson aboya trois coups brefs. C’était le signal. En deux bonds, Denis se retrouva, bien sage, étendu sur son lit, quelques secondes à peine avant que sa mère n’entre, un plateau-repas très léger entre les mains. Léger! c’était bien le mot qui convenait! Elle lui servait seulement une tisane, une orange et des morceaux de citron coupés avec un peu de miel.
— Pour ta gorge et ta fièvre, lui dit-elle en jetant un regard soupçonneux à la ronde.
Elle le connaissait bien, son Denis! Depuis que son enseignante, madame Josie, l’avait félicité pour son récent intérêt pour les énormes crânes olmèques découverts au Mexique, il avait décidé de faire du documentaire télé d’archéologie quand il serait plus vieux. Inutile de lui demander d’où lui venait cette soudaine passion!
— Tu vas bien te reposer, ce soir, ajouta-t-elle. Pas de jeu vidéo ni de texto au bout du monde. Compris!
— Dis, est-ce que papa et toi avez pensé à la proposition que je vous ai faite?
— Ne détourne pas la conversation, jeune homme. On t’a déjà répondu qu’on allait y réfléchir. Ne nous mets pas de pression. Avec ta grand-mère qui ne va pas bien et ton père qui repart en Asie bientôt, j’en ai bien assez comme ça.
Denis opina. Il était assez bon garçon pour comprendre les préoccupations de sa mère. En même temps, il se traitait parfois de mollasson. Il ne se trouvait pas digne de Béa, du sens de l’aventure de la jeune fille. Enfin, sa mère sortit. Paillasson reprit son poste. Biscuit, l’oiseau qu’il gardait pour Béa, se reposa sur son perchoir. Denis repoussa le plateau en grimaçant. Il se releva prestement et fit jouer le deuxième bout de film.
Ce fut à ce moment, sans doute, qu’il eut l’intuition que les filles allaient vivre une aventure vraiment excitante au Pérou. Une autre aventure sans lui! Un long moment, il rumina sa frustration, ce qui lui fit oublier la bonne résolution qu’il avait prise de cesser de harceler ses parents. Il reviendrait à la charge, oui, mais avec ruse, intelligence et doigté.
En faisant un gros plan sur le visage contracté de Béa quand elle avait découvert le chantier de fouilles, il eut ensuite un très mauvais pressentiment. Elles allaient vivre des moments palpitants, oui, mais aussi dangereux. Il se rappelait leur aventure précédente, au pays des Olmèques, et l’obstination de Mia à leur prouver l’existence de son jeune voleur très séduisant sur lequel elle avait tout un œil, et même les deux! comme le lui avait écrit Béa.
Sur la grande carte du monde accrochée au mur de sa chambre, Denis avait marqué d’une punaise l’État mexicain de Veracruz. Il en planta une deuxième un peu au sud de la ville de Lima, à l’intérieur des terres.
« Oui, se dit-il en se carrant devant la carte, toute une aventure… »
Il poursuivit le visionnement des petits bouts de films. Durant la nuit, il rêva qu’il occupait une chambre dans la pension où vivaient les filles, leur père et toute l’équipe. En fait, il faisait lui-même partie de l’équipe. Dans son rêve, il écrivait à ses parents pour les remercier de lui avoir permis de partir en vacances. Il ne se sentait ni triste ni coupable. Comme le professeur Nathaniel, il portait un pantalon de toile et un grand chapeau; et il creusait tous les jours le sol aux côtés de Béa qui lui souriait!
2
Sale macaque
Le musée était situé à quelques minutes du centre-ville. C’était l’endroit le plus important à visiter si l’on venait à Nazca pour les géoglyphes ou l’ancien peuple qui habitait la pampa. Exceptionnellement, Nathaniel avait pris quelques heures de congé pour accompagner ses filles dans ce qui était un peu le mausolée moderne des Nazcas.
Il s’agissait d’un bâtiment d’un étage recouvert d’un crépi blanc strié de lignes horizontales ocre rouge. On y accédait par un portique et une grande grille surmontée d’un panneau sur lequel était inscrit en lettres noires : Museo Maria Reiche . L’entrée coûtait dix sols, soit l’équivalent de trois dollars et demi par personne.
Mia s’était fait un peu tirer l’oreille, car elle aimait dormir, disons au moins jusqu’à huit heures. Béa l’avait motivée en lui disant que cette sortie en ville pourrait être enfin l’occasion pour elles de porter la belle robe blanche que leur père leur avait achetée au Mexique pour les récompenser d’avoir joué les héroïnes en découvrant le trésor caché des Olmèques. Ainsi, elles se présentèrent au musée tout de blanc vêtues. Piquée sur leur chapeau de toile, Mia avait une fleur rouge, Béa une fleur couleur orange et pêche.
Bien entendu, le blanc allait à merveille à Mia, car elle était svelte et élancée. Quant à Béa, elle se moquait bien de la mode, mais elle préférait tout de même le noir, qui amincit. De toute façon, le feu de son regard et son visage concentré lorsqu’il s’agissait des merveilles du passé faisaient d’elle une fort jolie demoiselle, peut-être moins pétulante que sa cadette, mais à chacune son style.
Nathaniel observait ses filles. Il connaissait bien la civilisation des anciens Nazcas, mais il voulait que Béa et Mia aillent d’elles-mêmes vers les objets exposés. Béa était d’emblée fascinée, alors que Mia jouait nerveusement avec le bracelet en argent qu’elle portait au poignet; elle faisait une mimique épouvantable.
Miss Bloomdale s’aperçut de l’embarras de l’archéologue et elle vint lui parler à voix basse. Depuis leur départ du Mexique, elle avait décidé de le prendre, comme qui dirait, sous son aile et de l’aider de ses conseils à se rapprocher davantage de ses filles.
Mia avait décidé d’étrenner son nouveau parfum aux fleurs exotiques. Mais, ce matin-là, il n’y avait personne sur qui exercer le charme de la fragrance légère qui l’entourait comme un voile. Béa haussa les épaules : Mia espérait trouver qui? Des garçons? Ici, dans un musée où il ne fallait ni parler fort ni bouger beaucoup à cause des vitrines derrière lesquelles étaient exposés des poteries et des draps funéraires? Il y avait également quelques momies, dont celle qui avait inspiré Hergé, le créateur de Tintin, pour son célèbre album Les 7 Boules de cristal. Il y avait surtout des os. Plein d’os. Et d’étranges crânes déformés.
« Comme pour faire changement! » se dit Mia en ronchonnant.
Béa ne résista pas à la tentation et demanda au guide :
— Pourquoi ces crânes sont-ils si allongés?
L’employé répondit d’une voix posée :
— Chez les nantis du peuple nazca, un des signes de noblesse était justement la forme du crâne. Aussi posaient-ils contre celui de leurs nouveau-nés des pièces de bois qu’ils nouaient avec des cordes. Le crâne était ainsi déformé tout au long de la croissance.
— C’est vraiment dégueu et cruel de faire ça! laissa tomber Mia. Pauvres bébés!
Pour une fois, Béa était d’accord avec sa sœur. Pourtant, elle ne l’aurait jamais dit de cette façon. Le jeune employé ne releva pas la remarque et ils passèrent à une autre série d’objets. Lorsqu’ils parvinrent devant une pièce dont on interdisait l’entrée par une barrière en bois, le guide sourit tendrement et déclara :
— Nous nous trouvons ici devant la reconstitution exacte du bureau de Maria Reiche. D’ailleurs, voyez, elle-même est représentée en statue de cire, derrière son bureau de travail, en train de taper une lettre à la machine à écrire.
Il expliqua que M me Reiche, une Allemande, était venue à Nazca un peu par hasard et qu’elle y était restée près de cinquante ans, soit jusqu’à sa mort, à l’âge de quatre-vingt-dix-huit ans, pour étudier, protéger et faire connaître les géoglyphes.
Franchement, Mia n’aimait pas cet endroit où l’on montrait sans aucune pudeur les os des morts. Elle ne pouvait s’empêcher de penser à sa mère, qui était décédée d’un cancer quelques mois plus tôt. Pour cesser de l’imaginer exposée aussi froidement dans une de ces vitrines, elle se la représenta dans une belle robe rouge en train de danser le flamenco. Bien sûr, elle avait des castagnettes dans les mains et elle portait aussi le beau bracelet dont elle avait hérité.
De se représenter sa mère vivante et souriante en train de bouger au milieu de tous ces morts fit le plus grand bien à la jeune fille, car elle avait en même temps très envie de pleurer. La sensation d’étouffer la quitta peu à peu. Miss Bloomdale jouait son rôle de professeure, tandis que Béa prenait mentalement des notes, étant donné qu’on lui avait interdit de filmer.
« Je suis sûre qu’elle pense à son Denis, se dit Mia. Le pauvre, il ne pourra pas voir ces vitrines! »
Soudain, Béa la pinça dans le dos et murmura :
— Alors, les os, c’est cool sur la pampa, mais ils te font peur dans un musée. T’es vraiment bizarre, toi!
Mia renifla.
— Je pensais à maman.
Béa baissa aussitôt les yeux. Qu’est-ce qu’elle pouvait être bête, parfois, elle aussi! Au lieu de lui dire : « Désolée, Mia! » elle lui tapota maladroitement l’épaule.
Nathaniel consultait sa montre. L’envie le prenait déjà de repartir travailler. « Mais pas ce matin, se dit Mia en le surveillant. Il a promis de nous emmener manger au restaurant… »
Ils sortirent enfin de la salle d’exposition. La véranda était entourée de murs. Chaussette, le jeune teckel de Mia, était attaché à un piquet. L’employé mentionna qu’en 2004 le musée avait été victime d’un vol. Heureusement, la plupart des pièces dérobées avaient pu être retrouvées.
— Venez, mesdames et messieurs, ajouta le guide, par ici se trouve une maquette très précise sur laquelle vous pourrez observer la position de chaque géoglyphe.
Mia n’en avait aucune envie. Elle alla caresser Chaussette, qui se languissait de sa maîtresse, et s’éloigna du groupe.
— Je ne vais pas loin, rassure-toi, dit-elle au chien. Ce ne sera pas long.
Si le teckel ne comprit rien, il fit comme si et, sans protester, il la regarda repartir de son œil humide.
Elle s’arrêta devant une pierre tombale, lut l’inscription et découvrit que Maria Reiche et sa sœur reposaient sous la dalle. Son cœur s’arrêta de battre un moment. Interloquée, elle recula. Son pied écrasa alors quelque chose qui la fit sursauter. Mais ce n’était que des arachides. L’instant d’après, elle eut l’impression d’être observée. Au même moment, Chaussette se mit à aboyer comme un fou dans son dos. Mia leva la tête. Dans la cour, il y avait de grands cactus, un cocotier, quelques murs et une colonne.

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