Morsure glaciale
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Description

Perdus dans la montagne à la suite du décès tragique de son oncle, deux amis sont livrés à eux-mêmes. Le froid est glacial et ils sentent que le danger rôde autour d’eux. La région, surnommée le Parc du diable, est peuplée d’animaux sauvages affamés et, peut-être même, d’une autre créature, comme le suggèrent des ossements que les deux adolescents découvrent dans une caverne. Ne disposant d’aucun moyen de communication, ils ne doivent compter que sur leur courage et leur habileté pour se tirer d’affaire.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 15 octobre 2020
Nombre de lectures 3
EAN13 9782898121296
Langue Français
Poids de l'ouvrage 3 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0032€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

À Jules Verne et Henri Verne qui, à mon adolescence, m’ont tellement fait rêver. Ils m’ont donné le goût de l’aventure et de la découverte et, sans eux, je n’aurais probablement jamais écrit ce roman.
P. Roux




1
Départ en expédition
T andis que je suis agrippé à mon siège, la montagne défile sous mes pieds. Je suis émerveillé par la beauté du paysage que je survole. C’est la première fois que je monte dans un hélicoptère et celui-­ci est vraiment minuscule. Assis à ma droite, mon ami William retient son souffle, tout aussi impressionné et inquiet que moi. La sensation de flotter dans le ciel est d’autant plus intense que les portes de l’appareil sont transparentes. Au-­dessous de nous, la cime enneigée des arbres semble à portée de main.
Amusé, le pilote nous observe dans son rétroviseur :
— Ça va, les garçons ? Vous n’avez pas trop le vertige ?
— À voir la pâleur de leur visage, je dirais qu’ils sont sur le point de perdre connaissance, plaisante mon oncle, en se retournant vers nous.
— Si vos oreilles se bouchent ou que vous avez mal au cœur, déglutissez et fermez les yeux, ajoute le pilote, ça devrait passer. Le trajet ne durera qu’une vingtaine de minutes.
Je rêve de faire cette excursion avec mon oncle Gabriel depuis des mois. Il est guide de montagne professionnel et il avait promis de m’emmener escalader quelques sommets avec lui, lorsque je serais en âge de le faire. Ce jour est enfin arrivé. En compagnie de mon meilleur ami, nous allons passer la semaine de relâche scolaire en haute montagne. Nous logerons dans un refuge inaccessible par la route, un lieu isolé que les alpinistes ne peuvent rejoindre que par la voie des airs. L’hélicoptère qui nous y conduit ce matin reviendra nous chercher dans cinq jours.
La journée est idéale pour commencer notre expédition. Il n’y a pas un souffle de vent et la visibilité est parfaite. Les nuages sont hauts dans le ciel et quelques rayons de soleil scintillent sur la neige. Au détour d’un escarpement, nous apercevons quelques mouflons et des chèvres de montagne qui se réfugient sous les sapins, effrayés par le grondement du moteur.
Quelques minutes plus tard, l’hélico se pose au bord d’une falaise surplombant une forêt dense de conifères. Alors que nous débouclons nos ceintures, le pilote précise qu’il faut attendre que les hélices s’immobilisent pour sortir de l’appareil.
La porte s’ouvre sur une surface parfaitement lisse d’une blancheur aveuglante. Le silence est profond, seulement interrompu par le son de nos voix et de nos pas crissant dans la neige.
— Rendez-­vous vendredi, Thomas ! lance mon oncle en récupérant nos sacs à dos dans le fond de l’habitacle.
— Même endroit, même heure, à moins que la météo ne me permette pas de décoller ce jour-­là, répond le pilote. Si jamais cela arrive, je te contacterai avec la radio à ondes courtes pour fixer une nouvelle heure de rencontre, le jour suivant.
J’échange un regard avec William, subitement angoissé :
— Vous voulez dire qu’on pourrait rester bloqués ici plus longtemps que prévu ?
— Dans ces montagnes, Alexis, les conditions météorologiques varient beaucoup d’une journée à l’autre, réplique l’homme. On ne sait jamais ce qui va arriver. Il faut être prévoyant et, parfois aussi, très patient.
L’air grave, Gabriel confirme :
— Comme cela est arrivé à ces trois Norvégiens, l’an passé. Ils sont restés captifs de la montagne pendant plus d’un mois, à cause d’abondantes chutes de neige et de vents violents qui empêchaient les hélicoptères de décoller.
— Je m’en souviens, ces pauvres gars ont vécu l’enfer. Pour survivre, ils ont dû se nourrir de petits rongeurs et de rats.
Dégoûtés, William et moi faisons une grimace.
— Ils ont mangé des rats ? !
— Oui, ces sales bêtes avaient envahi le refuge à la fin de l’automne et elles s’étaient multipliées, dissimulées sous le toit. Cette expédition a été pour eux un véritable cauchemar.
Mon ami semble avoir la nausée et moi, j’ai la tête qui tourne. Dans quelle galère nous nous sommes embarqués ? Subitement, nous avons tous deux une furieuse envie de rentrer.
Les deux hommes éclatent de rire.
— Détendez-­vous, les garçons, nous blaguons. Aucun Norvégien n’est jamais venu escalader ces montagnes et il n’y a aucun rat à cette altitude. Par contre, dans le refuge, vous trouverez tout ce qu’il faut pour survivre plusieurs jours en cas de tempête. Et avec Gabriel, vous êtes en sécurité, c’est un vrai pro ! Il connaît cette région comme sa poche. Il y accompagne des groupes d’alpinistes et de randonneurs plusieurs fois par année.
Sans attendre, Thomas nous serre la main et remonte dans son appareil.
— Amusez-­vous bien et attention aux ours. Ils sont généralement affamés à cette période de l’année.
William vacille, je soupire.
— Il plaisante, précise mon oncle, pour nous rassurer. Il y a très peu de grizzlis dans le coin et, l’hiver, ils hibernent. Il est peu probable d’en rencontrer un.
L’hélicoptère s’élève et s’éloigne, pour disparaître quelques secondes plus tard derrière un sommet enneigé. Le silence retombe, angoissant. Nous sommes désormais isolés et complètement livrés à nous-­mêmes.
L’enthousiasme de mon oncle me redonne confiance. Sans attendre, il nous aide à ajuster nos sacs à dos et nous rappelle de mettre nos lunettes de soleil. Puis il déploie son bâton de randonnée et commence l’ascension, en indiquant la direction à suivre :
— Regardez sur la gauche. Vous voyez ce sommet à trois pointes qui ressemble à la couronne d’un roi ? Le refuge est situé au pied du pic central, à trois heures de marche environ.
— Trois heures ! s’exclame William. Pourquoi l’hélicoptère ne nous a pas déposés là-­bas directement ?
— Parce qu’il n’y a aucun endroit sécuritaire où se poser, là-­haut. Le terrain est très accidenté et les vents sont imprévisibles. Très peu de gens s’aventurent jusqu’ici, c’est beaucoup trop dangereux.




2
Une ascension périlleuse
L a première heure se déroule bien. Excités de nous lancer dans cette captivante aventure, nous avançons rapidement. À la deuxième heure, par contre, les choses se compliquent. La fatigue commence à se faire sentir et la progression est rendue difficile par le vent glacial qui vient de se lever. Nous arrêtons un instant pour reprendre notre souffle.
Au bord du précipice, la vue est saisissante, grandiose. Émerveillé, William sort son cellulaire pour immortaliser ce moment par un selfie . Dos à l’abîme, il cherche le meilleur point de vue possible et recule. Mon oncle le rappelle aussitôt à l’ordre :
— Ne t’approche pas du bord, William. Reviens par ici, tout de suite !
Il sursaute et s’empresse de s’éloigner du gouffre. Absorbé par ses photos, il n’avait pas réalisé qu’il se trouvait si près du vide.
— J’ai eu peur, m’avoue-­t-­il en regardant fixement son téléphone.
— Moi aussi, j’ai cru que tu allais tomber.
— On ne survit pas à une telle chute, ajoute Gabriel d’un ton grave. Dans la montagne, vous devez toujours être vigilants et conscients de ce qui vous entoure. Quelques secondes d’inattention ou un simple faux pas peut provoquer une chute fatale. Souvenez-­vous des consignes que je vous ai données, ajoute-­t-­il en nous regardant droit dans les yeux : toujours rester groupés et concentrés lorsque nous nous déplaçons.
Nous demeurons silencieux, le temps de laisser retomber la pression. Quelques minutes plus tard, mon oncle se lève et annonce :
— Il est temps d’y aller, les garçons. Notre destination est à une heure de marche environ et le ciel se couvre. Ce n’est pas le moment de faiblir.
Nous nous levons aussitôt, impatients d’atteindre le refuge pour nous réchauffer et nous reposer. Par accident, je heurte la main de mon ami avec mon sac à dos, propulsant son cellulaire dans la neige. L’appareil rebondit sur la surface gelée et glisse tout droit vers le précipice.
William s’élance pour essayer de l’attraper, mais le sol se dérobe soudain sous ses pieds. Un grand pan de neige vient se détacher des rochers, entraînant mon ami dans sa chute. Impuissant, le pauvre garçon disparaît dans le précipice, en hurlant de terreur.
Le drame s’est déroulé tellement vite que mon oncle et moi n’avons pas eu le temps d’intervenir. Nous échangeons un regard, horrifiés par ce qui vient de se produire. Figé sur place, je regarde Gabriel ramper avec précaution jusqu’au bord du gouffre.
— Ne bouge surtout pas, me commande-­t-­il.
Le haut du corps suspendu dans le vide, il étire le cou, mais ne distingue rien. La paroi est très abrupte. Il scrute le fond du ravin, pour tenter de repérer une forme ou une tache orange, la couleur du manteau de notre compagnon. En vain. L’endroit est trop éloigné et accidenté pour qu’on puisse identifier quoi que ce soit à l’œil nu. Prudemment, il recule vers son sac à dos pour récupérer ses jumelles.
La voix tremblante, je demande :
— Est-­ce que William est…
Je n’ose prononcer le mot.
— Honnêtement, je n’en sais rien, Alexis, me répond-­il sur un ton grave. J’espère réussir à le localiser avec ceci, mais je ne…
Je ne lui laisse pas le temps de terminer sa phrase :
— Chut, écoute ! Tu entends ?
Gabriel ferme aussitôt les yeux et tend l’oreille :
— Tu as raison, ça ressemble à… des gémissements ! William est vivant !
Pour avoir un meilleur point de vue sur la paroi rocheuse, mon oncle s’éloigne vers la droite et se rapproche le plus possible du bord. Penché au-­dessus du vide, il s’exclame :
— Je le vois ! Il s’est agrippé à une aspérité, à cinq ou six mètres seulement du sommet. William, tu m’entends ? hurle-­t-­il en gesticulant. Ne bouge pas mon gars, on va te sortir de là !
Le garçon lui répond d’un mouvement de la tête, trop occupé à se cramponner au rocher pour tenter le moindre geste. Il est terrorisé.
— Faites vite ! supplie-­t-­il. J’ai mal aux bras.
À la hâte, Gabriel retire de son sac à dos un piolet qu’il plante profondément dans la neige. Puis il y attache une corde à l’aide d’un mousqueton.
— Assois-­toi là-­dessus, m’ordonne-­t-­il, et appuie de tout ton poids sur la pioche pendant que j’aide ton ami à remonter.
À pas mesurés, il avance jusqu’au bord de la falaise et laisse glisser la corde le long de la paroi. D’un léger mouvement du poignet, il balance le filin de droite à gauche, afin que l’adolescent le saisisse au passage.
— Enroule la corde solidement autour de ton bras et, ensuite, de ta taille, lui indique-­t-­il. Tout se passera bien si tu restes calme et que tu ne fais aucun geste brusque. Évite aussi de regarder vers le bas. Concentre-­toi uniquement sur ma voix et sur le sommet que tu dois atteindre.
Les minutes qui suivent semblent interminables. Collé au rocher, William est paralysé par la peur et bouge avec une lenteur extrême. Mon oncle le rassure et l’encourage, tandis que je m’efforce de garder le piolet bien enfoncé dans le sol. La vie de mon ami en dépend.
Le vent redouble de force et me fouette le visage. Il est mordant et s’infiltre partout. Je grelotte. À proximité du gouffre, Gabriel a de la difficulté à garder l’équilibre, secoué par d’incessantes bourrasques. Il lutte et résiste du mieux qu’il peut, mais un souffle puissant le déporte peu à peu vers le bord de l’abîme. Horrifié, je le vois soudain s’écrouler et disparaître à son tour, me laissant seul et désemparé dans cet enfer de glace.




3
Une situation sans issue
J e suis pétrifié et incapable de réfléchir calmement. Impuissant, je ne peux venir en aide à mon ami, car si je lâche la corde et que le piolet se détache, William s’écrase au fond du gouffre. Je n’ai malheureusement pas la force physique de le hisser jusqu’ici. La seule solution est qu’il remonte par lui-­même, s’il n’est pas blessé et qu’il a encore l’énergie d’accomplir un tel effort. Je l’appelle aussi fort que je le peux, mais il ne m’entend pas. Le vent couvre ma voix.
Que faire ? Je panique. Le froid commence à m’engourdir les membres et à me brûler les poumons. Mon esprit s’embrouille et mes paupières deviennent lourdes. Je ne vais pas tenir très longtemps dans ces conditions. Mes yeux se ferment et ma tête s’incline sur ma poitrine. Réalisant que je suis sur le point de perdre connaissance, je me redresse d’un bond.
À pieds joints sur la corde pour l’empêcher de glisser, je tente de me ressaisir. Il faut que je m’approche du bord de la falaise, mais c’est très dangereux. Avec la poudrerie, la visibilité est presque nulle. Je risque de tomber. Les yeux fixés sur le filin, j’avance tel un équilibriste. La vie de mon ami est rattachée à ce fil. Le moindre faux pas peut lui être fatal.
Devant moi, une silhouette se dresse soudain et une voix résonne. Je sursaute.
— Ne lâche surtout pas, Alexis, j’y suis presque !
Je n’en crois pas me yeux, Gabriel est vivant. J’étais persuadé qu’il était tombé dans la crevasse. Penché dans ma direction, il remonte la corde en la faisant coulisser sur son épaule. L’effort est intense, il halète et grogne. Luttant contre le vent qui le repousse et le poids du garçon qui le tire vers le bas, l’homme gagne peu à peu du terrain. À quelques reprises, il tombe à genoux, mais cela ne l’arrête pas. Sa détermination est la plus forte.
Une quinzaine de minutes plus tard, William arrive au sommet de la falaise, mais reste suspendu dans le vide. Il n’a pas la force de se hisser seul. Épuisé et gelé, il succombe à une attaque de panique. Il s’agite et gesticule, mettant sa vie et celle de mon oncle en danger.
— Du calme, mon garçon. Je viens te chercher, crie-­t-­il pour le rassurer.
Enroulant la corde autour d’un rocher, il me demande de la maintenir en place pour empêcher qu’elle ne se détache. Puis il récupère le piolet planté dans le sol et retourne porter secours à mon ami, qui continue de se débattre maladroitement. Avec précaution, Gabriel s’approche de lui en rampant. Il redoute que les mouvements désordonnés de l’adolescent ne provoquent une chute de pierres ou de neige, qui les entraînerait au fond du ravin. D’une voix posée, il tente de l’apaiser.
— Concentre-­toi et écoute bien mes instructions, William. Dans quelques minutes tu seras tiré d’affaire. Mais pour y arriver, nous devons coordonner nos mouvements. Tu peux faire ça pour moi.
— Je veux sortir d’ici ! hurle le garçon, en secouant frénétiquement la corde.
À l’aide de la courroie, Gabriel fixe le piolet à son poignet et le tend en direction du garçon, qui s’en saisit aussitôt.
— Doucement, mon gars. Tiens ton extrémité fermement et ne bouge surtout pas pendant que je me relève.
William se fige, comme s’il venait de se raccrocher à une bouée de sauvetage. Mon oncle profite de cette accalmie pour le hisser lentement, en lui indiquant où poser les pieds sur la surface rocheuse. Mais la paroi est glissante et mon ami dérape. Bien campé sur ses jambes, Gabriel réussit cette fois à garder l’équilibre et à éviter la chute.
Lorsque le garçon atteint enfin le sol, mon oncle saisit sa main et le tire d’un coup sec vers lui. William s’agrippe à l’homme, tremblant de peur et de froid.
— Merci ! répète-­t-­il plusieurs fois, hors d’haleine. J’ai vraiment cru que j’allais mourir.
Soulagé, je sens soudain la tension s’envoler et mes jambes me lâcher. Je tombe lourdement dans la neige, où je demeure assis un instant, sans réaction. Pendant ce temps, Gabriel détache la corde enroulée autour de la taille de William. Pressé de s’éloigner du gouffre et excité d’être libéré, mon ami s’élance vers moi, les bras grands ouverts. Sans le faire exprès, il bouscule mon oncle au passage qui, surpris, tente de se raccrocher au garçon pour ne pas perdre l’équilibre. En vain. Entraîné par la pente, Gabriel perd pied et glisse par en arrière. Affolé, il enfonce les mains dans la neige pour tenter de freiner sa chute, mais n’y parvient pas. La surface est trop poudreuse et n’offre aucune prise. Désemparé, il bascule dans le vide en criant.
Le vent est tombé et le silence qui succède au hurlement de terreur de Gabriel est total. De gros flocons blancs s’écrasent au sol. Tout redevient soudain calme, alors qu’un terrible drame vient de se produire. L’atmosphère est irréelle, angoissante et diffuse, comme dans un mauvais rêve. Mon ami est debout, immobile, l’air hagard. Pour ma part, j’ai l’impression d’être cloué au sol, écrasé par un poids gigantesque qui me comprime le crâne. Une intuition me traverse alors l’esprit et m’aide à me ressaisir. Je fonce vers le sac à dos de mon oncle, dans lequel je récupère ses jumelles. Un espoir vient de naître en moi. Gabriel a peut-­être réussi à s’agripper à un rocher, tout comme William l’a fait.
Je ne peux m’empêcher de jeter un regard noir à mon ami en passant devant lui. Puis je m’agenouille au bord de la falaise pour scruter le fond du ravin. Je n’ai pas à chercher très longtemps. Immobile sur un rocher, mon oncle ne bouge plus. Son corps semble disloqué, ses jambes formant un angle étrange avec son dos.




4
Seuls et désemparés
E n quelques minutes, notre excursion s’est transformée en cauchemar. Mon oncle est allongé sans vie au fond d’un précipice et William et moi sommes perdus sur cette montagne, coupés du reste du monde.
Mon ami sanglote et se tient la tête entre les mains.
— Qu’est-­ce que j’ai fait ? répète-­t-­il avec désarroi. Je ne voulais pas.
Rien ne serait arrivé s’il n’avait pas laissé tomber son fichu téléphone. Mais je ne peux lui en vouloir, c’est à cause de moi. J’ai heurté sa main avec mon sac. Nous sommes tous les deux responsables de ce qui vient de se produire. Quel terrible accident.
Nous demeurons un long moment immobiles, sans oser prononcer un seul mot. William pleure et renifle, je serre les dents et les poings, rongé par l’impuissance. Je me sens coupable et je suis terriblement triste pour mon oncle. Je l’adorais. Mais je dois pour l’instant oublier ma peine afin de faire face à une situation urgente. La température baisse et nous commençons à en ressentir les effets. Mes doigts s’engourdissent et je suis agité de frissons. Nous ne pouvons rester coincés ici, exposés au froid et aux intempéries. Nous devons réagir et appeler les secours au plus vite. Une idée m’effleure soudain l’esprit : et si Gabriel n’était pas mort ? Bien que j’en doute, je rampe une nouvelle fois jusqu’au bord de la falaise, pour vérifier. William panique.
— Attention, tu vas tomber ! Reviens, ne me laisse pas !
À l’aide des jumelles, je constate vite que le pauvre homme n’a pas bougé d’un centimètre. De lourds flocons continuent à tomber et la neige le recouvre peu à peu d’un manteau blanc. Il ne sera bientôt plus visible. J’essaie de trouver un repère visuel afin de pouvoir indiquer l’emplacement de son corps aux secouristes, lorsqu’ils arriveront. Car si William a perdu son cellulaire, j’ai encore le mien. Je vais le chercher dans une des poches extérieures de mon sac à dos.
Stupéfait, je m’aperçois que la pile est à plat. Le froid l’a déchargée. J’ai soudain le vertige. Sans moyen de communication, nous sommes condamnés. Le pilote ne revient que dans cinq jours. Il ne trouvera que nos carcasses congelées.
Reste le téléphone de mon oncle. Je fouille son sac avec nervosité, mais je ne le trouve pas. L’appareil est probablement dans une des poches de son manteau. J’inspecte les lieux une nouvelle fois, plus attentivement, mais je ne découvre aucune piste ni passage qui permettrait de descendre au fond du vertigineux ravin. Nous sommes bel et bien bloqués ici. Sans hélicoptère, il nous est impossible de rejoindre la vallée et la civilisation.
Je m’approche de mon ami. Assis sur une pierre, il semble abattu, les yeux rouges et le regard vide. Je m’agenouille devant lui. Le saisissant par les mains, je lui demande ce qu’il ressent.
— Je ne voulais pas faire de mal à ton oncle, répond-­il en essuyant ses larmes.
Je partage sa peine. La gorge nouée, j’essaie de le rassurer :
— Je sais. C’est un regrettable accident.
— Je me sens tellement mal de ce que j’ai fait. Rien de tout cela ne serait arrivé si j’étais resté calme. Je m’en veux.
— Moi aussi. Je me dis que si j’avais réagi plus rapidement, j’aurais peut-­être pu l’empêcher de tomber. Mais tout s’est passé si vite que je n’ai pas eu le temps d’intervenir. Je le regrette tellement.
L’émotion est grande, mais parler nous fait du bien et permet d’évacuer un peu la douleur. Ramené à la réalité par l’averse de neige qui s’intensifie et le ciel qui s’assombrit, je résume la situation.
— Nous n’avons plus aucun moyen de communication, William. Personne ne viendra nous aider. Nous allons devoir survivre seuls jusqu’au retour de Thomas, vendredi.
— Comment, Alexis ? Nous ne connaissons rien à la montagne. Nous serons sûrement morts de faim et de froid avant que le pilote revienne nous chercher.
— La seule solution est de rejoindre le refuge le plus rapidement possible. Mon oncle a dit qu’il est situé à environ trois heures de marche. Nous avons déjà parcouru les deux tiers du chemin. En avançant vite, nous pouvons l’atteindre dans une soixantaine de minutes.
— Mais nous ne savons même pas où il se trouve !
— Souviens-­toi : Gabriel nous a indiqué son emplacement, au pied du pic central du sommet à trois pointes qui ressemble à une couronne. Tu le vois, là-­bas, sa silhouette sombre se découpe parfaitement sur le ciel. On ne peut pas le manquer. Il suffit de marcher dans sa direction.
Saisissant le sac à dos de mon oncle, j’incite mon ami à me suivre.
— Courage, nous pouvons y arriver. Mais il faut partir sans tarder, car, si la neige continue à tomber et que la visibilité diminue, nous risquons de le perdre de vue.
Nous avançons en silence l’un derrière l’autre, à l’affût du moindre mouvement et à l’écoute des sons. Nous avons peur de rencontrer un animal sauvage affamé. Le pilote a mentionné les grizzlis, mais je sais que d’autres prédateurs peuplent ces montagnes. Sur Internet, j’ai lu que des loups, des lynx et des pumas parcourent ces étendues gelées à la recherche de nourriture, ainsi que des ours bruns et, parfois même, des coyotes. S’attaquent-­ils à l’homme ? J’espère ne pas croiser leur chemin, car nous n’avons aucune arme pour nous défendre. Seulement un canif, dont la lame ne ferait que les égratigner.
William s’immobilise soudain. Il a l’air terrifié. Devant lui, des traces de pattes griffues sont imprimées dans la neige. Elles sont énormes et semblent récentes. Notre angoisse augmente d’un cran.
— Tu sais à quel animal appartiennent ces empreintes ? demande mon ami, en regardant nerveu-sement dans toutes les directions.
Avec empressement, j’enjambe les traces et j’accélère le pas.
— Je n’en ai aucune idée et je ne tiens pas à rencontrer la bête pour le savoir. Viens, ne restons pas ici. Nous devons atteindre le refuge le plus vite possible.
Nous tentons de nous éloigner en courant, mais la neige épaisse est plus profonde à cet endroit. Enfoncés jusqu’aux cuisses, nous nous débattons maladroitement, terrifiés par des hurlements qui retentissent dans la montagne.




5
Une étrange apparition
I nstinctivement, nous nous étendons au sol, en espérant que l’animal ne nous a pas repérés. Nous restons silencieux un instant, à regarder dans la direction d’où proviennent les grognements. Les cris persistent, mais nous ne détectons aucun mouvement.
— Il faut s’éloigner d’ici au plus vite, murmure William, prêt à s’élancer.
L’agrippant par la manche, je l’empêche de se lever.
— Tu as raison, mais il ne faut surtout pas s’affoler et foncer sans réfléchir. En nous précipitant, nous risquons d’attirer l’attention de la bête.
Mon ami s’allonge aussitôt, le menton enfoui dans la neige. Les yeux fixés sur moi, il attend impatiemment mes instructions.
— Qu’est-­ce qu’on fait ?
Du doigt, je lui indique un petit groupe d’arbres, situé à trois cents mètres environ.
— Le plus sûr serait de ramper jusqu’à ces sapins et de nous dissimuler dessous, en attendant que l’animal s’éloigne. Nous pourrons ensuite reprendre notre chemin, lorsque le danger sera écarté.
— Bonne idée ! approuve William qui, sans attendre, commence à se frayer un passage dans la surface enneigée.
Quelques minutes plus tard, nous sommes à l’abri, camouflés sous de lourdes branches chargées de neige, dont les plus basses touchent au sol. Nous pouvons ainsi voir sans être vus. Adossé contre le tronc, j’observe les environs à l’aide des jumelles de mon oncle. Mais les flocons, qui tombent maintenant en abondance, m’empêchent de bien percevoir les choses. À plusieurs reprises, je sursaute, convaincu d’avoir repéré un loup ou un ours. De son côté, William s’imagine avoir aperçu un wapiti, coiffé d’un impressionnant panache. Dans cette tempête, il nous est en fait impossible d’identifier clairement quoi que ce soit. Nous devons rester prudents, car, dans de telles conditions, notre imagination pourrait nous jouer des tours. Répercutés par l’écho, de nouveaux hurlements résonnent et nous glacent le sang. Je recule soudain, surpris par une étrange apparition.
— Là-­bas, regarde !
— Où ?
Je reste sans voix, les yeux écarquillés et le souffle coupé.
William s’impatiente :
— De quoi parles-­tu ? Je ne vois rien.
Le ton hésitant, je chuchote :
— J’ai… J’ai vu une silhouette se faufiler entre les rochers.
— Qu’est-­ce que c’était, un cerf ou quelque chose de plus dangereux ?
— Ni l’un ni l’autre.
Mon ami me dévisage, affolé de me voir pâlir à vue d’œil.
— Allez, parle, qu’est-­ce que tu as vu ?
J’hésite à lui répondre, car je n’arrive pas à en croire mes yeux. Suis-­je victime d’une hallucination ? La peur et le froid me font peut-­être délirer. Du bout des lèvres, je lui avoue :
— Je ne l’ai aperçue qu’une fraction de seconde, mais cette forme semblait humaine.
— Un homme ! s’exclame William, soudain rempli d’espoir. Mais ça change tout, il faut tout de suite l’appeler au secours.
Posant ma main sur sa bouche, je l’empêche de crier.
— Ce n’est pas une bonne idée. Cette ombre était recouverte de fourrure et avait d’immenses cornes.
— Hein ? Mais ce n’est pas possible ! Tu as rêvé, proteste mon ami en gesticulant. Tu as simplement entrevu un cerf ou un caribou.
— Non, cette créature se déplaçait debout, sur ses pattes arrière.
— Voyons, Alexis, tu sais très bien que les êtres surnaturels, ça n’existe pas ! Tu as vu l’ombre d’un animal disparaître au loin, c’est tout. Nous sommes suffisamment en difficulté comme ça. Inutile de s’imaginer des histoires d’horreur en plus.
Les yeux fermés, je respire profondément, pour tenter de me calmer et, surtout, de me raisonner. Mais l’étrange silhouette demeure imprimée dans mon esprit. Je dois faire un effort pour la chasser de mes pensées. Nous devons à tout prix garder les idées claires et conserver notre énergie pour atteindre le refuge dans les plus brefs délais. Je rassure mon ami.
— C’est vrai, il faut éviter de paniquer pour rien. J’ai probablement mal vu.
— Avec le stress, la fatigue et toute cette neige qui tombe, ça ne m’étonne pas, répond-­il, soulagé. Nos sens peuvent nous tromper.
Je n’en suis malheureusement pas convaincu, mais je juge préférable de ne pas insister pour l’instant. Je commence à penser que ce n’est peut-­être pas sans raison que cet endroit est appelé le parc de la Montagne du Diable.
Dissimulés au fond de notre cachette, nous tentons de nous réchauffer, blottis l’un contre l’autre. Nous attendons en observant. Les hurlements ont cessé et plus rien ne bouge, à l’exception des flocons qui tombent de moins en moins intensément.
Soudain, un terrible craquement retentit derrière nous. Un être monstrueux surgit d’entre les branches avec fracas et lance un projectile dans notre direction. La pointe de l’arme se plante dans le tronc du sapin, entre nos deux têtes. Nous bondissons, terrorisés, mais la créature est plus rapide que nous. Elle attrape William par la gorge et elle m’agrippe par les cheveux. Nous nous débattons, en vain. À chacun de nos mouvements, elle resserre ses longs doigts griffus et renforce sa prise. Deux fois plus grande que nous, elle nous traîne dans la neige, probablement pour nous amener dans sa tanière.
C’est un être de cauchemar, un étrange croisement entre l’homme, le wapiti et le loup. D’apparence humaine, son corps est recouvert d’un épais pelage brun-­vert et ses membres sont longs et décharnés. Son front est surmonté de cornes démesurées et son visage, terrifiant.
L’animal va probablement nous dévorer. William ne bouge plus. Il a perdu connaissance et je suis sur le point de subir le même sort. Je dois réagir vite et tenter quelque chose avant que la bête ne se réfugie dans sa grotte. C’est notre dernière chance.
J’attrape son poignet et d’un coup de rein, je me retourne brusquement. Ma joue effleure sa peau, de laquelle se dégage une odeur répugnante. Avec dégoût, je mords son avant-­bras, en enfonçant profondément mes dents dans sa chair. Le monstre hurle de douleur et relâche son étreinte. J’en profite pour m’enfuir et retourner en arrière à toute vitesse. Avec fébrilité, je fouille dans le sac de mon oncle pour récupérer le piolet.
Propulsant le corps de William dans le vide, la créature se rue sur moi, la gueule grande ouverte.




6
Une peur bleue
A ffolé, William me secoue fermement.
— Alexis, réveille-­toi !
— Quoi ? Qu’est-­ce qu’il y a ?
— Calme toi, tout va bien. Tu t’es simplement assoupi.
— Ah bon, nous n’avons pas été attaqués par…
Je ne termine pas ma phrase, d’horribles images me reviennent à l’esprit. Je revois le regard impitoyable de la bête et mes dents plantées dans sa chair. J’en frémis, rassuré que tout cela ne soit que le fruit de mon imagination.
— Tu as fait un cauchemar, c’est tout, confirme mon ami. Tu avais l’air terrifié, comme si tu avais le diable aux trousses.
Je n’ose lui avouer que c’est exactement ce que j’ai ressenti. Cette créature était hideuse et ressemblait étrangement à la silhouette que j’ai vue se faufiler entre les rochers. Imaginer qu’un tel monstre existe me donne froid dans le dos. Chassant ces sombres pensées, je me lève pour inspecter une nouvelle fois les environs. Plus rien ne bouge et les hurlements ont cessé. Le danger semble écarté, nous décidons de poursuivre notre route.
Le piolet à la main, je ferme la marche, craignant d’être pourchassé par un prédateur, naturel ou surnaturel. Je regarde très souvent en arrière, jusqu’à ce que la neige, qui continue à tomber abondamment, recouvre nos traces.
Mon stress diminue. Le sommet à trois pointes n’est plus très loin. Pour l’atteindre, nous devons encore franchir un petit boisé et une dernière crête rocheuse. Nous accélérons le pas, pressés d’être enfin au chaud et à l’abri. Je n’ai presque plus de sensations dans les orteils et ça m’inquiète. De son côté, William a les doigts gelés. Il respire bruyamment et a de la difficulté à avancer. Nous sommes au bord de l’épuisement. Nous devons trouver ce refuge rapidement.
Contournant les sapins, nous commençons l’escalade par le passage le plus court, mais aussi le plus dangereux. La pente est raide et bordée de rochers pointus, sur lesquels nous risquons de nous blesser en cas de chute. À bout de force, mon ami s’écroule au pied de l’obstacle.
— Je n’arriverai jamais à monter là-­haut, soupire-­t-­il, découragé.
— Encore un effort, William, nous sommes presque arrivés. Le refuge se trouve probablement de l’autre côté de cette paroi.
Agenouillé dans la neige, il se lamente :
— Je n’ai plus de force dans les jambes et je ne sens plus mes mains ni mes lèvres.
J’ai soudain une idée. Déposant mon sac à dos et celui de mon oncle, je lui enlève ensuite le sien.
— Que fais-­tu ? demande-­t-­il, sans résister.
Penché vers l’avant, je l’invite à monter sur mon dos :
— Accroche-­toi à mon cou. Je vais te hisser jusqu’au sommet et te conduire à l’abri. Je reviendrai ensuite chercher les sacs.
L’ascension est lente est difficile. Pour éviter de glisser, j’enfonce chaque pas profondément dans la neige, m’agrippant à la moindre aspérité afin de ne pas perdre l’équilibre. Écrasé par le poids de mon ami, je termine l’escalade à quatre pattes, essoufflé comme si je venais de courir un marathon.
Allongé sur le dos, William est reconnaissant.
— Merci, Alexis ! Je n’y serais jamais arrivé sans toi.
— Il nous reste à trouver le refuge, dis-­je en me redressant. J’espère qu’il n’est plus très loin, car je ne pourrais pas te porter bien longtemps.
Mon compagnon sourit, face au pic central qu’il désigne du doigt.
— Ton oncle avait raison, il est là-­bas, au pied de ces gros rochers gris.
Soulagé, j’aperçois la silhouette du petit chalet de montagne, vers lequel je m’élance aussitôt. Sur mon dos, William se cramponne pour ne pas tomber, en poussant des cris de joie. Nous sommes sauvés.
Construit sur une plateforme surélevée à deux mètres du sol, le refuge est entièrement fait de bois. Haut de deux étages, il se termine par un toit pointu qui s’élève au-­dessus d’une façade en rondins, percée de trois minuscules fenêtres. Sur le côté, des bûches sont empilées dans un abri sans porte entouré de quelques arbres qui s’étiolent à l’ombre des rochers. Le lieu est sinistre.
William s’inquiète :
— Comment on va faire pour entrer là-­dedans ? Nous n’avons pas la clé.
— On n’en a pas besoin, ce lieu est ouvert en tout temps, pour permettre à ceux qui le veulent de s’y reposer ou de s’y réfugier.

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