Marcher sur un Lego et autres raisons d’aimer la vie
147 pages
Français

Vous pourrez modifier la taille du texte de cet ouvrage

Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus

Marcher sur un Lego et autres raisons d’aimer la vie

-

Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus
147 pages
Français

Vous pourrez modifier la taille du texte de cet ouvrage

Description

Pourquoi j’aime tant la vie alors que tout m’irrite? Je l’ignore. Mais je sais que tu es un peu comme moi, ami lecteur, amie lectrice. Ce livre douloureusement autobiographique est pour toi, je sais qu’il te fera du bien. Tu vois, déjà, tu te sens moins seul(e). Et la solitude, c’est irritant. Presque autant qu’être avec des gens.
23. LES GENS QUI BÂCLENT LEUR TRAVAIL
Lorem ipsum dolor sit amet, consectetur adipiscing elit. Sed non risus. Suspendisse lectus tortor, dignissim sit amet, adipiscing nec, ultricies sed, dolor. Cras elementum ultrices diam. Maecenas ligula massa, varius a, semper congue, euismod non, mi. Proin porttitor, orci nec nonummy molestie, enim est eleifend mi, non fermentum diam nisl sit amet erat. Duis semper. Duis arcu massa, scelerisque vitae, consequat in, pretium a, enim. Pellentesque congue. Ut in risus volutpat libero pharetra tempor. (Note : écrire éventuellement un petit texte drôle sur le sujet mais pour l’instant ça ne m’inspire pas trop.) Cras vestibulum bibendum augue. Praesent egestas leo in pede. Praesent blandit odio eu enim. Pellentesque sed dui ut augue blandit sodales. Vestibulum ante ipsum primis in faucibus orci luctus et ultrices posuere cubilia Curae; Aliquam nibh. Mauris ac mauris sed pede pellentesque fermentum.

Maecenas adipiscing ante non diam sodales hendrerit.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 19 mars 2019
Nombre de lectures 1
EAN13 9782764437681
Langue Français
Poids de l'ouvrage 3 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0020€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Du même auteur
Tromper Martine , Éditions Québec Amérique, coll. Latitudes, 2015.
Fâché noir (recueil), Éditions Québec Amérique, 2013.
Corax / L’Orphéon , VLB éditeur, 2012.
Stigmates et BBQ , Éditions Québec Amérique, coll. Littérature d’Amérique, 2011.
Morlante , Éditions Coups de tête, 2009.
Mal élevé , Éditions Québec Amérique, coll. Littérature d’Amérique, 2007.
Un petit pas pour l’homme , Éditions Québec Amérique, coll. Littérature d’Amérique, édition originale 2004, coll. QA Compact, 2005, coll. Nomades, 2015.
• Grand prix de la relève littéraire Archambault 2005
COLLECTIFS
Pulpe, recueil de nouvelles érotiques (sous la direction de Stéphane Dompierre), Éditions Québec Amérique, 2017.
Travaux manuels, recueil de nouvelles érotiques (sous la direction de Stéphane Dompierre), Éditions Québec Amérique, 2016.
Nu, recueil de nouvelles érotiques (sous la direction de Stéphane Dompierre), Éditions Québec Amérique, 2014.
SÉRIE JEUNAUTEUR
Jeunauteur, Tome 2 – Gloire et crachats , Éditions Québec Amérique, coll. Code Bar, 2010.
Jeunauteur, Tome 1 – Souffrir pour écrire , Éditions Québec Amérique, coll. Code Bar, 2008.





Projet dirigé par Éric St-Pierre, éditeur
Conception graphique et mise en pages : Nathalie Caron
Révision linguistique : Isabelle Rolland et Isabelle Pauzé
Conversion en ePub : Nicolas Ménard
LEGO® est une marque commerciale du groupe LEGO qui ne sponsorise, n’autorise et ne soutient pas le présent livre.
Québec Amérique 7240, rue Saint-Hubert
Montréal (Québec) H2R 2N1
Téléphone : 514 499-3000, télécopieur : 514 499-3010
Nous reconnaissons l'aide financière du gouvernement du Canada.
Nous remercions le Conseil des arts du Canada de son soutien. L'an dernier, le Conseil a investi 157 millions de dollars pour mettre de l'art dans la vie des Canadiennes et des Canadiens de tout le pays.
Nous tenons également à remercier la SODEC pour son appui financier. Gouvernement du Québec – Programme de crédit d'impôt pour l'édition de livres – Gestion SODEC.



Catalogage avant publication de Bibliothèque et Archives nationales du Québec et Bibliothèque et Archives Canada
Titre : Marcher sur un Lego et autres raisons d’aimer la vie / Stéphane Dompierre. Noms : Dompierre, Stéphane, auteur. Identifiants : Canadiana 20190011378 | ISBN 9782764437667 Classification : LCC PS8557.O4954 M37 2019 | CDD C848/.6—dc23
ISBN 978-2-7644-3767-4 (PDF)
ISBN 978-2-7644-3768-1 (ePub)
Dépôt légal, Bibliothèque et Archives nationales du Québec, 2019
Dépôt légal, Bibliothèque et Archives du Canada, 2019
Tous droits de traduction, de reproduction et d'adaptation réservés
© Éditions Québec Amérique inc., 2019.
quebec-amerique.com


1. LA PAGE DE DÉDICACE
Si jamais on se rencontre en personne, dans un salon du livre ou ailleurs, je vais sans doute signer ici, te demander ton nom pour l’inscrire et l’oublier sur-le-champ, et te faire une dédicace générique parce que je ne sais jamais vraiment quoi écrire, en priant pour ne pas avoir fait de faute d’orthographe. Je tenterai de racheter mon manque d’inspiration en te faisant un petit dessin tout croche. On se quittera dans un silence de malaise et je me dirai que j’aurais pu faire mieux. Au moment où me viendra une vraie bonne idée pour ta dédicace, tu seras déjà loin.


— C’est la nouvelle époque ! Vous, les jeunes, vous êtes de la nouvelle génération. Vous méprisez les gens plus âgés et, entre vous, vous vous appelez tout de suite par vos prénoms. Le manque de respect, le dédain du passé, le dancing, le kayak, l’Amérique, l’instant qui passe, « carpe diem », ah les jeunes !
Witold Gombrowicz, Ferdydurke (1937)
2. L’EXERGUE
On va se le dire, l’exergue sert surtout à faire croire que je suis cultivé et que je connais des auteurs obscurs. Mais personne ne m’a jamais complimenté parce que j’avais bien choisi la citation d’ouverture par rapport au propos de mon livre. Jamais. Il m’arrive même d’en choisir une un peu au hasard et de te laisser la tâche à toi, ami lecteur, amie lectrice, d’y trouver un sens. Sans trop y croire, toutefois. Tu ne t’y attardes sans doute pas très longtemps. Sache tout de même que je devrais sans doute lire Gombrowicz un de ces jours, mais je ne l’ai pas encore fait. J’ai pigé ça en vitesse en cherchant « citations Gombrowicz pour avoir l’air intelligent » sur Google.

3. LE PROLOGUE
Je sais bien, tu m’imagines écrire ce livre assis à un bureau fait d’une essence de bois rare, face à la grande fenêtre du chalet qui domine le lac où chante un huard mélancolique, cette fenêtre par laquelle je peux voir des cerfs de Virginie apparaître dans la brume du matin tandis que je me réchauffe les mains sur un bol de café au lait bien chaud en attendant l’inspiration, avec un lévrier afghan qui dort à mes pieds.
Tu as beaucoup d’imagination.
Sache que ce livre a été écrit à Pointe-Saint-Charles où, étrangement, une forte partie de la population fume, tousse et crache. J’ai souvent été dérangé par Billy le pug qui insistait pour jouer, sortir ou manger. Par des appels sans interlocuteur provenant de Toronto, de Hong Kong ou du Nebraska. Par un voleur qui cherchait à s’enfuir avec mon BBQ. Par des livreurs de colis et des témoins de Jéhovah, par des représentants de compagnies de télécommunication qui voulaient m’abonner à des services dont je n’ai pas besoin et par de faux représentants de compagnies de télécommunication qui voulaient voir ce que j’avais comme objets de valeur pour revenir me les voler quelques jours plus tard. (Je n’en ai pas.) Bref, contrairement à ce que beaucoup de gens pensent, les livres s’écrivent dans la vraie vie, entre deux brassées de lavage, la vaisselle à faire et les moutons qui roulent sous les meubles et qu’il faudrait bien balayer un jour. Essentiellement, l’auteur est un travailleur autonome encore en pyjama au milieu de l’après-midi qui vit dans la poussière et la saleté en compagnie d’un chien qui ronfle et qui pète.


4. L’AVERTISSEMENT
Tu m’excuseras si je m’adresse parfois à toi en disant, bêtement et simplement, « ami lecteur, amie lectrice » ou que je laisse lâchement le masculin l’emporter. Ça peut sembler peu inclusif, mais sache que quand je l’écris je pense chaque fois aux femmes, aux hommes, aux LGBTQQIP2SAA (lesbiennes, gays, bisexuel.le.s, trans, queer , questioning [lgbt-curieux], intersexes, pansexuel.le.s, two-spirited , asexuels et allié.e.s), aux êtres humains socialisés en tant que filles ou garçons et qui correspondent au genre qui leur a été donné, à ceux qui n’y correspondent pas, bref, je pense à toi, peu importe qui tu es, comment tu te définis et à quel point ta définition est claire, pas claire ou en développement.
Tu conviendras avec moi que « lecteur, lectrice », mine de rien, ça allège le texte.


5. LA PRÉFACE
C’est le début de la nuit, tout le monde dort dans la maison, tu profites de ce doux moment de silence pour t’installer au salon avec un livre qui te fait envie. Une anthologie de nouvelles d’Edgar Allan Poe, par exemple ; celle que tu voulais lire depuis quelques semaines sans jamais trouver le temps. Tu t’apprêtes à plonger dans un monde de cauchemars, mais non, tu tombes plutôt sur une préface. Quelqu’un l’a écrite, tu t’en voudrais de l’ignorer alors tu la lis. Elle est longue. Ennuyeuse. Péniblement académique. Tu te fais du mal. Tu passes un très mauvais moment mais tu continues, tu t’acharnes, tu refuses que le vieux barbu poussiéreux qui a écrit ce texte ait le dessus sur toi. Quand tu termines enfin de lire cette interminable préface, tu n’as rien retenu. Tu t’en veux d’avoir perdu ton temps. Le sommeil t’a gagné, tu as de la difficulté à garder les yeux ouverts. Si tu n’étais pas si fatigué, tu serais en maudit. Tu te traînes jusqu’à ton lit pour te coucher sans même te brosser les dents. Poe devra attendre.


6. L’INTRODUCTION
Tu reprends l’anthologie de Poe quelques jours plus tard. Prêt à te plonger dans ces nouvelles terrifiantes, enfin. Tu passes en vitesse l’avant-propos, évidemment, et tu tombes sur une introduction. Sérieusement ? Une introduction après une préface ? Révolté, tu lis tout ça en diagonale. Il s’agit d’une longue analyse faite par le traducteur du livre, qui compare en détail les différentes traductions de l’œuvre de Poe d’une époque à l’autre. Tu passes. Des pages et des pages. Tu te retiens de les arracher en hurlant. Enfin, cette introduction s’achève. Tu respires. Tu croyais le calvaire terminé, qu’enfin tu pourrais les lire, ces nouvelles de Poe, mais non.


7. L’AVANT-PROPOS
Tu ne sais pas de quoi il parle. Je te résume : cette fois, il s’agit de l’éditeur qui souhaite t’expliquer la nécessité de lire Edgar Allan Poe au 21 e siècle, à quel point ce grand écrivain est encore pertinent aujourd’hui. Tu lui donnerais peut-être raison si on te laissait le lire, ce foutu livre. Alors tu tournes les pages frénétiquement, ça semble ne jamais vouloir s’arrêter, et cette fois ils t’ont eu, tu y vas, à fond dans la démence, tu bascules, tu arraches les pages et tu hurles, tu pousses un long cri qui n’a rien d’humain avant de lancer ce qui reste de ce recueil maudit dans un coin sombre du salon. Écœuré à jamais des livres, tu t’abonnes à Netflix et tu te claques les cinq saisons de Breaking Bad sans jamais te lever du divan.


8. L’ODEUR DU LIVRE
Quand je rencontre quelqu’un qui me dit être un « véritable passionné des livres », la première chose dont il me parle, c’est de leur odeur. Je me suis mis à croire qu’il y a plus de gens qui reniflent les livres que de gens qui les lisent. Pour mon prochain roman, je vais me renseigner pour voir s’il n’y aurait pas moyen d’y mettre un parfum, bois de santal, épinette, je me dis que ça ferait changement parce que j’ai vérifié : tous les livres de ma bibliothèque sentent à peu près pareil, à divers degrés de moisi près.

Mais bon. Si t’aimes ça, cette page est faite pour sentir. Pose ton nez sur le X et gâte-toi :
X



9. LE PÈSE-PERSONNE
La soirée avait si bien commencé.
Un souper chez des amis : congé de cuisine, rien d’autre à faire que d’apporter deux bonnes bouteilles de vin et se laisser gâter. J’ai quitté un instant les amis guerlots autour de la table pour aller à la salle de bain, située à l’étage. J’y allais pour me soulager la vessie et, bien sûr, pour jeter un petit coup d’œil dans leur pharmacie question de voir si leur bonheur était naturel ou médicamenté. J’ai inspecté le contenu en prenant soin de remettre les flacons de pilules exactement là où je les avais pris. Aucune découverte intéressante. J’ai humé les désodorisants, testé la soie dentaire, goûté au dentifrice (menthe glaciale avec une surprenante finale poivrée, nettement meilleur que ma marque habituelle). J’ai refermé la porte de la pharmacie et ce que j’ai vu dans le miroir derrière moi m’a fait sursauter. Je ne l’avais pas remarqué avant. Il était pourtant là, tapi dans la pénombre sous une étagère, à m’attendre.
Le pèse-personne.
Je n’avais plus rien à faire dans la salle de bain mais je restais là, hypnotisé par l’objet. J’entendais les rires et les conversations, un étage plus bas, mais je me sentais coupé du monde. J’étais seul, livré à moi-même, et personne ne pouvait me sauver des griffes de l’appareil maléfique. J’ai vite ressenti les signes avant-coureurs d’une crise de panique : palpitations, bouffées de chaleur, tremblements. La sueur a perlé sur mon front alors que je luttais contre l’irrésistible attraction que le pèse-personne exerçait sur moi. « Non. Je ne dois pas faire ça. J’ai de la volonté. Je suis fort. Je suis capable de résister à la tentation. » Je parlais tout seul, mais je sentais ma volonté faiblir.
J’ai sorti l’appareil de sous l’étagère. Rien que pour le regarder.
Évidemment, non. J’étais incapable de me contenter de le regarder. Mue par une impulsion incontrôlable, ma jambe gauche avançait dans sa direction. J’ai agrippé la poignée de porte, mais elle était verrouillée. De l’intérieur, oui, bien sûr, mais donne-moi une chance, j’avais de la difficulté à réfléchir. Ma vision s’embrouillait. Je savais qu’il ne servirait à rien de fuir. Inévitablement, je tomberais sur un autre pèse-personne, un jour, dans une autre salle de bain. Ce n’était qu’une question de temps. Aussi bien en finir tout de suite.
Je suis monté dessus comme un condamné à mort monte sur un échafaud où l’attend la guillotine : avec l’impression que ça pourrait mal se passer.
Ça s’est mal passé.
« Non ! Tu mens ! » me suis-je écrié, avant de vider mes poches, de retirer ma ceinture et mes souliers et de remonter dessus. Je l’ai accusé d’être imprécis, défaillant, même, mais le mal était fait. Dans une tentative désespérée, défiant toute logique, j’ai été jusqu’à me rentrer le ventre. Devant un poids à la hausse, la capacité de raisonnement fout le camp. Il ne reste que la tristesse et la ohmondieuquelgrosdégueulassesuisjedevenu.
Ce pèse-personne venait de me gâcher la soirée.
Du moins, c’est ce que j’ai cru pendant un moment. Mais j’ai fini par descendre rejoindre mes amis et j’ai vu qu’on servait le dessert. J’ai demandé une belle grosse pointe de tarte butterscotch et meringue sans sourciller, et avec de la crème glacée s’il vous plaît. Rien de mieux qu’un dessert pour me remettre de bonne humeur. À quoi bon résister ? De toute façon, aller au gym quinze fois par semaine course yoga entraîneur privé virer végane acheter un vélo d’intérieur faire pousser du kale hydroponique dans un lit d’eau faisait partie de mes résolutions du Nouvel An, alors je n’allais pas me tracasser pour les hypothétiques livres en trop d’un pèse-personne probablement détraqué.


10. ÊTRE ASSIS
Comme tout un chacun, j’avais oublié toutes ces belles résolutions dès le lendemain. Puis je suis tombé sur un article détaillant les méfaits des métiers qui demandent d’être assis de longues heures devant un ordinateur. Embonpoint, diabète, maladies du cœur : la liste des problèmes associés à un travail sédentaire est aussi longue que celle des ingrédients des saucisses à hot dog. Ma médecin de famille me l’a dit : prendre de l’acide et se rouler dans de la vitre cassée tel Iggy Pop dans ses spectacles des années 1970 serait pratiquement moins dangereux que de rester assis sans bouger huit heures par jour. Et Rimbaud lui-même n’aurait pu expliquer de façon plus limpide ce que je risque de devenir si je ne bouge pas assez, dans son poème judicieusement intitulé Les Assis :
Noirs de loupes, grêlés, les yeux cerclés de bagues
 vertes, leurs doigts boulus crispés à leurs fémurs,
le sinciput plaqué de hargnosités vagues comme les floraisons lépreuses des vieux murs.
C’est clair, non ? Qui a envie d’être noir de loupes ou, pire, d’avoir le sinciput plaqué de hargnosités, qu’elles soient vagues ou infiniment précises ? Pas moi. Oh non. C’est pourquoi je me suis acheté un vélo stationnaire. Problème réglé. Croyais-je.


11. LE VÉLO STATIONNAIRE
Comme à peu près tout le monde qui en a acheté un, je n’ai su qu’en lisant les instructions qu’il ne suffisait pas de l’assembler et d’encombrer une pièce de l’appartement avec le vélo pour perdre du poids et retrouver la santé. Non. Il fallait l’enfourcher et s’en servir. Pédaler et pédaler encore, jusqu’à ce que s’étale à nos pieds une flaque de sueur potentiellement capable d’inonder le voisin d’en bas, s’il y en a un. J’ai donc mis beaucoup d’efforts pour le noyer (mes excuses, Vince). Pendant trois mois. Puis je suis passé du côté de l’immense majorité des propriétaires de vélos stationnaires, ceux qui disent « je vais m’y remettre bientôt » et qui vivent dans la honte, dans la culpabilité et dans un appartement encombré par un vélo stationnaire poussiéreux qui se rappelle à eux lorsqu’ils s’y cognent un orteil.


12. « JE VAIS M’Y REMETTRE BIENTÔT »
Oui, mais quand ? Ce qui m’inquiète, c’est de voir sur Kijiji des offres par milliers de vélos stationnaires à vendre par des gens qui se sont répété « Je vais m’y remettre bientôt » des milliers de fois et qui, un jour – pourquoi ce jour-là en particulier, nul ne le sait –, ont cessé d’y croire. Ou bien ils sont morts d’une crise de cœur en mangeant un dernier sous-marin quatorze pouces aux boulettes extra-fromage et ce sont les héritiers qui liquident le matériel. J’exagère, sans doute, mais ça m’aidera peut-être à m’y remettre bientôt. Qui sait.


13. LE GYM
Un jour, tu te rends à l’évidence. T’as continué les abus du temps des fêtes bien après Pâques, tu sens le smoked-meat même quand tu sors de la douche, tu t’essouffles rien qu’à ouvrir un pot de crème glacée et t’es aussi flexible qu’une petite saucisse roulée dans de la pâte à croissant. Il est temps d’émerger du divan, de cracher ce beigne que tu caches dans tes bajoues pour les jours maigres et de t’abonner au gym. « Je veux pas y aller ! Je sais pas comment ça marche ! » dis-tu en éclatant en sanglots. C’est vrai que le gym a des règles et des conventions peu familières au commun des mortels. Plus d’excuses : voici les réponses à toutes tes questions.
J’ai déjà été membre. Est-ce que mon ancien abonnement est encore valide ?
Bien sûr que non ! Un abonnement expire habituellement le jour où l’on décide de retourner au gym après une longue pause.
Est-ce que je peux amener un invité ?
Tu peux toujours essayer. Sa première visite sera gratuite. Mais as-tu remarqué que dès que tu as parlé du gym, les gens ont ensuite cessé de répondre à tes appels ? Ils se doutent que tu cherches quelqu’un pour t’accompagner dans ta souffrance. Tu es seul au combat, camarade.
Avez-vous des cours de groupe ?
Yoga, yoga chaud, yoga bébé, power yoga bébé chèvre chaud, nomme-le, on l’a. Nouveauté de la saison : le baladi militaire. On a aussi le toujours très populaire cardio kick-boxing sur vélo stationnaire en piscine à vagues. Les cours de groupe, c’est l’occasion de te faire de nouveaux amis pour remplacer ceux que tu as perdus.
Est-ce que vos profs sont certifiés ?
Évidemment ! Ils ont un beau certificat beige imprimé en lettres dorées qu’ils ont reçu après avoir passé une fin de semaine en gang dans un Airbnb à Boston à se paqueter la gueule et, accessoirement, à suivre une formation intensive de deux heures. Ils sont diplômés de la NASM ou de l’ACSM ou de la NSCA ou d’un autre tas de lettres à la signification obscure. Mais sois rassuré : nos profs de yoga sont capables de se mordre une fesse en équilibre sur une main. Et nos entraîneurs personnels se prennent pour des militaires en zone de guerre et n’hésiteront pas à te traiter de grosse charrue pleine de marde et de poulet frit rien que pour te motiver à soulever deux fois ton poids en te claquant une hernie.
Est-ce que je peux me joindre à un cours de groupe en tout temps ?
Bien sûr ! Dans un groupe, ça prend toujours au moins un tata qui traîne de la patte, qui pose des questions pas rapport et qui ne comprend rien aux directives qu’on lui crie par la tête. Et n’hésite pas à suivre un cours avancé bien que tu sois de niveau débutant ! Voir quelqu’un saigner des yeux en gémissant et s’évanouir dans son dégueulis pendant le ninja kick bébé boudeur capoeira disco cardio bootcamp, ça motive les autres.
Pourquoi est-ce obligatoire d’apporter une serviette ?
Le mot-clé, c’est « raie ». Pense à une raie. Une grosse craque de fesses de gars, bien poilue et en sueur. Tout ce que tu vois au gym a été touché avec plus ou moins d’insistance par cette raie. Par plusieurs raies. Une tonne de raies. Donc, essuie les machines après y avoir sué mais, surtout, essuie les machines avant de t’y asseoir. Une fois revenu chez toi, brûle la serviette et plonge tes mains dans l’acide avant de les frotter avec du papier sablé.
Ça fait plus de deux semaines que je fréquente le gym et toujours pas de résultats. Que faire ?
Je ne sais pas ce que tu t’imaginais, mais pédaler mollement sur un vélo stationnaire en lisant des revues où l’on révèle la diète secrète de Marie-Mai ne fait pas fondre les bourrelets et les mentons. Le meilleur truc, c’est d’oublier sa serviette et de toucher un peu à tout dans les vestiaires : pour un résultat rapide, rien ne vaut une bonne gastro.


14. LES PETITS DÉTAILS
Paul et Jeanne sont au restaurant. Buffet chinois. Jeanne salive devant l’abondance de mets chauds. Riz frit, egg rolls, macaroni, spare ribs, brochettes, ailes de poulet, bref, ici, c’est friture, panure et luxure. Il y a du chinois, du un peu chinois, du pas chinois pantoute, et Jeanne en érige de petites montagnes dans son assiette. Et puis elle remarque son mari, dubitatif, l’assiette vide, qui regarde tout ça en se grattant le menton.
— Paul ? Qu’est-ce qu’y a qui va pas ?
— Ben. Y a pas de cuisses de grenouille.
— Des cuisses de grenouille.
— Ouin.
— Paul. T’aimes même pas ça, les cuisses de grenouille.
— J’ai pas dit que je voulais en manger, je dis juste qu’y en a pas. C’est surprenant, c’est toutte.
Il lance un petit soupir agacé et remplit son assiette en tentant d’éviter que les sauces se mélangent. Vouloir être poli, on dirait : « Paul est pointilleux » mais, la plupart du temps, on dit : « Paul est un maudit fatigant ». Il y a des gens comme ça : peu importe la situation, ils dirigent toute leur attention sur un petit détail qui les énerve.
Je suis un peu comme Paul. Pointilleux ? Emmerdeur ? Je suis conscient que la ligne est mince, mais j’ai vraiment un don pour noter le détail qui cloche. On me trouve galant parce que je remarque toujours à table si tu n’as plus de vin dans ta coupe ou d’eau dans ton verre. Ce n’est pas tant par galanterie que je m’empresse de corriger la situation, mais parce que ce sont des choses qui m’empêchent de me concentrer sur la conversation. J’appelle ça un trouble obsessionnel-compulsif léger et mignon. Habituellement, je reste fonctionnel et, dans certaines situations, je suis même capable de faire semblant de rien pour éviter de passer pour un psychotique en crise. Au restaurant, je nettoie donc moi-même les traces de rouge à lèvres sur la tasse qu’on vient de m’apporter. Je gratte les machins collés sur la coutellerie sans faire d’esclandre. S’il y a un poil qui dépasse de ma pizza, hop, ni vu ni connu, je le repousse dedans. Il est impossible de déceler sur mon visage le sentiment de dégoût qui m’assaille à l’idée que le cuisinier travaille nu. Même si elles me déconcentrent, je ne replace jamais les étiquettes qui dépassent des chandails des gens que je ne connais pas. Je ne lève jamais la main pour confier à un conférencier que je n’ai rien compris de ce qu’il disait parce que j’étais obnubilé par la pâte blanche qui mousse au coin de ses lèvres.
J’essaie d’avoir l’air normal.
Mais, quand je vois des cuisses de grenouille dans un buffet chinois, trois questions se bousculent dans ma tête :
1. Que font-ils avec le reste de la bestiole ?
2. Y a-t-il un endroit dans le monde où l’on mange des grenouilles sans cuisses ?
3. Suis-je le seul dingo à me poser ce genre de questions ?


15. LA GRIPPE
Quand une personne grippée éternue, elle projette dans l’air environnant des millions de microbes qui se posent et restent là, sur toutes les surfaces, prêts à infecter le premier venu.
Toi, par exemple.
On a beau résister à notre envie toute naturelle de lécher les claviers des guichets automatiques, on a beau porter des mitaines de four pour manipuler les menus des restaurants, cette saleté de virus finit toujours par nous avoir. (As-tu déjà vu un serveur laver les menus du restaurant ? Moi non plus.) Dans les toilettes publiques, tu auras beau te laver les mains dix fois avec le savon rose qui sent on ne sait pas trop quel fruit, il faudra tout de même que tu touches la poignée de porte couverte de microbes pour sortir. Le virus en profite pour te ramper sur les doigts et, quelques heures plus tard, sniffe sniffe, tousse tousse, te voilà malade. Tu regrettes alors de ne pas t’être fait vacciner. Tout ça parce que tu as cru que le vaccin te paralyserait un côté de la face ou que tes futurs enfants seraient pas vites vites à l’école.
Mais es-tu grippé ou enrhumé ? On ne se souvient jamais vraiment de la différence entre le rhume, la grippe, l’influenza et la grippe d’homme, mais voici ce que mes deux minutes de recherche sur Wikipédia m’ont appris : le rhume ne nous empêche habituellement pas de fonctionner. Il nous fait surtout remplir la poubelle de Kleenex pesants. La grippe est souvent accompagnée de fièvre et de douleurs musculaires. L’influenza, c’est comme une grippe, mais avec un nom qui sonne comme une fiesta latino. Une grippe d’homme, ça te cloue au lit et ça te fait chialer. Fièvre, maux de tête, courbatures, mal aux poils, frissons, fatigue, faiblesse, toux, mucus et morve. On attend la grande faucheuse qui vient de se mettre en route et on laisse notre blonde s’occuper de nous pendant nos dernières heures.
JE TE NIAISE. C’EST MÊME PAS VRAI.
Une de mes ex avait une nette tendance à exagérer la grippe. Mais jamais la sienne, seulement la mienne. Il suffisait que j’éternue ou que je tousse pour qu’elle dise : « Bon, bon, bon. Regarde donc l’autre avec sa grippe d’homme ! » Je n’avais même pas le temps de me plaindre ou de me moucher qu’elle m’accusait déjà d’être un gros bébé braillard qui voulait se faire dorloter. Je n’avais même pas encore lancé mon regard « Est-ce que tu peux s’il te plaît apporter la télé dans la chambre, me préparer une soupe au poulet avec des carottes en forme de cœur et m’acheter deux ou trois séries télé et des tas de médicaments et des bonbons et des surprises ? » qu’elle haussait les sourcils comme si je venais de me rouler en boule sous une table dans l’attente de l’imminent trépas. Mais j’aime pas qu’on me dorlote et qu’on m’infantilise, et j’aime encore moins traînasser pendant des jours à la maison en éternuant et en toussant. Ça me déprime. Je préfère prendre l’air et aller contaminer les menus et les poignées de porte des restaurants.
Donc, si tu veux attraper la grippe pour profiter de tes congés de maladie, tu sais où aller.


16. LA CABANE À SUCRE
Même si les cabanes à sucre ne sont rien d’autre que des restos à déjeuner trop loin de chez toi dans un monde dystopique où les fruits n’existent pas, ça n’empêche pas leurs propriétaires de déborder d’enthousiasme quand vient le temps de vanter la leur.
Salut, salut, la compagnie ! Ah, cette odeur printanière de déjections canines qui dégèlent ! Qu’est-ce que ça vous rappelle ? Que le temps des sucres est arrivé ! C’est le moment de venir nous voir, à la cabane Tétreault ! (Si vous avez pris soin de réserver dix mois d’avance, évidemment !) Une cabane à sucre rustique et chaleureuse dans la plus pure tradition d’antan ! Ici, tout est vieux, c’est garanti ! La cabane, les serveuses, la jument, le café !
Avec la tonne d’activités offertes pour toute la famille et l’envie de dormir qui vous pognera après avoir trop mangé de gras, vous ne voudrez ou ne pourrez plus repartir.
* Le centre d’interprétation de l’eau d’érable
Un guide passera une bonne trentaine de minutes à vous expliquer avec une surabondance de détails comment on entaille un érable pour y placer un chalumeau et recueillir l’eau. Une fois que vous et votre famille en aurez bu à même une chaudière (celle dans laquelle des petits chenapans viennent tout juste d’uriner, peut-être, quel suspense !), vous vous sentirez comme de valeureux paysans de jadis, ceux qui mouraient de dysenterie dans la fleur de l’âge, plus précisément.

  • Accueil Accueil
  • Univers Univers
  • Ebooks Ebooks
  • Livres audio Livres audio
  • Presse Presse
  • BD BD
  • Documents Documents