Un été avec les fantômes
104 pages
Français

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Description

Passer ses vacances dans un château en Autriche ? Quel beau programme ! Ce n’est pourtant pas tout à fait l’avis de Caroline, qui accompagne son père sur un plateau de tournage autrichien. Personne n’y a de temps pour elle. À part peut-être son vieil ami Otto, le spécialiste en effets spéciaux, et Jakob, un garçon du village qui apprend à Caroline que le château est hanté. « Des histoires à dormir debout ! » se dit Caroline. Pourtant, un soir de pleine lune, à minuit…

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 13 décembre 2013
Nombre de lectures 0
EAN13 9782764423189
Langue Français
Poids de l'ouvrage 1 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0015€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Rock Demers présente
Du même auteur
De la même auteure chez Québec Amérique

Pour les jeunes :
Le Pari d’Agathe , Coll. Gulliver, 1988.
Sauvetages , 1989.
Mon petit diable , Coll. Contes pour tous, 2002.
UN ÉTÉ AVEC LES FANTÔMES
Crédits
Données de catalogage avant publication (Canada)

Sarfati, Sonia
Un été avec les fantômes
(Rock Demers présente Contes pour tous ; #20)
Pour jeunes de 7 à 13 ans.
ISBN 978-2-7644-0241-2 (Version imprimée)
ISBN 978-2-7644-2297-7 (PDF)
ISBN 978-2-7644-2318-9 (ePub)
I. Titre. II. Collection : Contes pour tous ; n o 20.
PS8587.A376E83 2004 jC843’.54 C2003-940732-2
PS9587.A376E83 2004



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Dépôt légal : 1 er trimestre 2004
Bibliothèque nationale du Québec
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Révision linguistique : Andrée Laprise
Mise en pages : Andréa Joseph [P AGE X PRESS]
Conversion au format ePub : Studio C1C4

© 2004 Éditions Québec Amérique inc.
www.quebec-amerique.com
UN ÉTÉ AVEC LES FANTÔMES
S O N I A S A R F A T I
ROMAN
Pour tous ceux qui croient aux fantômes, aux fées, aux sorcières et autres lutins… et pour ceux qui n’ont pas cette chance.
Sonia Sarfati
Prélude
Elles sont cinq. Cinq femmes vêtues de voiles immaculés, allongées sur des stèles de marbre, les bras croisés sur la poitrine. Pas un mouvement ne les anime. Pas même le souffle d’un cœur qui bat. Cinq femmes pâles sous le rayon de lune qui les baigne de lumière froide. Blanches de visage et blanches de mains, elles semblent avoir été sculptées dans la pierre.
Jusqu’à ce qu’elles ouvrent les yeux.
Chapitre 1
Voyage en solitaire
Caroline se redresse en poussant un petit cri. Elle avait sombré dans le sommeil sans s’en rendre compte. Le réveil des « statues » l’a fait émerger du sien. Avec une grimace, elle passe une main derrière son cou douloureux. Peu importe que l’on soit près du hublot et que l’on puisse se caler contre la paroi de la carlingue, peu importe les coussins distribués par les agents de bord, l’avion ne se prête pas à la sieste. Et encore moins à une bonne nuit de repos.
C’est pourtant ce dont la fillette aurait eu besoin pour ne pas trop subir les effets du décalage horaire lorsqu’elle arrivera en Autriche. Et pour oublier l’angoisse qui l’étreint depuis qu’elle est montée dans l’avion, à Montréal, laissant sa mère et son grand-père derrière elle.
— N’oublie pas de m’appeler, avait lancé sa mère juste avant que Caroline s’éloigne en compagnie de Sylvie.
L’agente de bord allait l’accompagner, s’occuper d’elle au moment du transfert de vol, en Suisse. Puis la confier à une autre agente qui la conduirait à son père, à l’aéroport de Salzbourg.
Au total, huit heures de vol, une heure et demie d’attente et une dernière heure de vol. Caroline n’a jamais passé autant de temps seule. À dix-ans-bientôt-onze, on se sent parfois bien petite. C’est pourquoi elle a emporté PeeBee, le minuscule canard jaune qui est son porte-bonheur. Un cadeau de son grand-père, le jour de sa première rentrée scolaire.
— Caroline ? Ça va ? demande Monika, la jeune femme qui a pris le relais de Sylvie à Zurich. Ma collègue va bientôt donner les consignes d’atterrissage. Je veux que tu restes à ta place. Je viendrai te chercher une fois que tout le monde sera sorti et nous irons à la rencontre de ton papa. D’accord ?
Caroline acquiesce sagement.
— Mesdames et messieurs, nous approchons maintenant de l’aéroport de Salzbourg. Veuillez redresser votre siège, rabattre votre tablette et vérifier que votre ceinture soit bien attachée, annonce la chef de cabine dans un micro.
Tandis que les passagers s’exécutent, la fillette regarde par le hublot. Salzbourg s’étend sous ses yeux, loin au-dessous. Il faudra qu’elle aille visiter la ville. Pour sa grand-mère, surtout. Mamy, qu’elle a à peine connue mais dont le film préféré, La Mélodie du bonheur , a été tourné à Salzbourg. Son père, le réalisateur Peter Robinson, l’a appris à Caroline. Impossible de mettre cette information en doute : il est une véritable encyclopédie du cinéma… et de l’Autriche. Plusieurs le considèrent en effet comme le spécialiste de l’adaptation des romans de Pearl B. Medow pour la télévision. Or ces livres se déroulent à Vienne, à Innsbruck et dans plusieurs autres villes autrichiennes. C’est d’ailleurs pour cela, afin de tourner Une danse avec le duc que, trois semaines plus tôt, il s’est envolé pour Salzbourg.
Salzbourg. La Mélodie du bonheur . Les mots et les images tourbillonnent dans la tête de Caroline. Et, pendant que les passagers se lèvent afin de descendre de l’appareil maintenant immobilisé, elle se prend à chantonner « Do, le do, il a bon dos… Ré, rayon de soleil d’or… Mi, c’est la moitié de tout… » La chanson que Mamy, paraît-il, lui chantait pour l’endormir lorsqu’elle était bébé. Papy, qui ne porte pas La Mélodie du bonheur dans son cœur — il préfère les westerns aux comédies musicales ! —, avait appris ce petit air qu’on y entend et, à son tour, en avait bercé sa petite-fille après la mort de sa tendre Angéline.
— « Fa… c’est facile à chanter… » fait alors une voix.
— « Sol… la terre où nous marchons… » poursuit une deuxième.
— « La, l’endroit où nous allons … » continue une troisième.
— « Si, siffler comme un pinson… » ajoute une quatrième.
— « Et nous retournons à do… » termine une cinquième.
Caroline, bouche bée, regarde les cinq religieuses qui passent dans l’allée, à la queue leu leu, chacune laissant tomber à ses oreilles une des phrases de la chansonnette. Une fois près de la sortie, elles se retournent, saluent la fillette d’un geste de la main et quittent l’appareil.
Mécaniquement, Caroline lève le bras pour leur répondre. Elle est par contre loin d’avoir repris ses esprits lorsque Monika la rejoint. Après tout, elle vient de voir, en chair et en os, les « statues » de son rêve ! « J’ai dû les remarquer quand elles sont montées dans l’avion et j’ai rêvé à elles », pense-t-elle.
L’explication est logique. Or Caroline est très logique. Elle aime comprendre les choses. À ses yeux, les mystères sont faits pour être éclaircis. Même les petits. Bref, elle est une scientifique plus qu’une artiste. En ce sens, elle ne tient pas tellement de son père. Ni de sa mère, la célèbre pianiste Chantal Bouquet. Ainsi, ce n’est pas un chevalet que la fillette a emporté dans ses bagages, ni un instrument de musique, un appareil photo ou des chaussons de danse. Elle porte un ordinateur en bandoulière. Pas pour écrire un roman ou des poèmes, mais pour faire des recherches sur Internet et, surtout, envoyer des courriels à sa mère qui est en tournée panaméricaine.
— Caroline !
La fillette s’immobilise. D’un regard, elle embrasse le grand hall d’arrivée de l’aéroport et, bientôt, elle aperçoit son père.
— Merci, Monika… fait-elle en se tournant vers l’agente de bord.
— Au revoir, Caroline. Et bonnes vacances en Autriche !
C’est à peine si la fillette entend la fin de la phrase : elle court vers Peter. Soulagée et follement heureuse de le voir là. Car, jusqu’à la dernière seconde, elle avait craint qu’il ne puisse se rendre à l’aéroport. Le travail d’un réalisateur est très, très prenant. Il est un peu le père de tous ceux qui travaillent sur le plateau de tournage. Et, en général, ça forme de bien grosses familles.
— Papa ! lance Caroline en se jetant dans ses bras.
Son élan est tel que Peter en perd presque l’équilibre.
— Tu grandis, toi, murmure-t-il en passant une main dans les longs cheveux blonds de sa fille. Dis-moi, comment s’est passé ce voyage ?
— Très bien, répond la fillette. Je crois que maman et Papy étaient plus inquiets que moi. On va où, là ?
— On va attendre Markus, mon assistant. Il est allé ramasser quelque chose aux douanes. Ce ne sera pas long. Comme ça, Chantal était inquiète ? Et son épaule ? Ça va mieux ?
— Beaucoup mieux. Mais Papy croit qu’elle ne devrait plus jouer au Frisbee juste avant de partir en tournée !
Père et fille rient à cette pensée. Parce que Chantal ne joue pas au Frisbee : autant ses mains sont adroites sur un clavier, autant elles deviennent gauches quand elles se posent sur une raquette, un ballon, un boomerang ou n’importe quel accessoire sportif. Elle excelle par contre à la course à pied et en natation. Grâce à sa mère, Caroline est donc devenue un vrai poisson. Ou une sirène — elle préfère cette comparaison-là !
— Est-ce qu’il y a une piscine, à l’hôtel ? demande-t-elle à son père.
— Il y a mieux. Un lac, pas très loin. Nous irons y faire un tour, si tu veux.
« Et si tu as le temps », ajoute la fillette dans sa tête. Parce qu’elle ne se leurre pas : elle sait que la famille professionnelle de son père aura besoin de toute son attention. De toute sa présence. De tout son temps, quoi. Mais pas question de faire part de ces réflexions à Peter. Caroline veut profiter à plein de ces retrouvailles. Seule avec lui. Ou presque.
— Salut toi ! Je suis Markus.
Un grand jeune homme au regard bleu gris, aux cheveux longs et épais attachés dans son dos, sourit à Caroline en tendant une main que la fillette s’empresse de serrer.
— Bonjour. Moi, je suis Caroline, répond-elle en plantant ses yeux bruns dans ceux du nouveau venu.
Habituée à côtoyer des inconnus depuis sa tendre enfance, Caroline ne se laisse pas facilement intimider. En plus, ce Markus paraît sympathique… et moins vieux que les collaborateurs habituels de son père. Peut-être qu’il sera moins sérieux, aussi. Moins boulot-boulot-boulot que les autres ! Un peu plus comme Otto.
Otto. L’un des plus grands amis de Caroline même s’il a 70 ans. Ils se sont croisés très souvent sur les plateaux que Peter a dirigés en Autriche et que Caroline a visités. Sauf qu’habituellement, sa mère était aussi du voyage. Pas cette fois-ci.
— Est-ce qu’Otto s’occupe des effets spéciaux du film ? demande Caroline pour éloigner cette pensée grise, tout en prenant place dans la voiture de Markus.
— Heu… oui. Oui, bien sûr ! lui répond Peter.
Caroline sourcille. Quelque chose lui échappe dans cette réponse. Dans l’hésitation puis l’emballement forcé de son père. Une impression de malaise qui s’intensifie lorsque la fillette aperçoit le regard de Markus, qui la fixe dans le rétroviseur. Les yeux sont maintenant plus gris que bleus. Gênée, elle détourne la tête. Et, à travers la vitre, elle aperçoit cinq silhouettes voilées de noir et de blanc qui traversent le parking de l’aéroport. « Décidément, ces religieuses n’en finissent pas de me hanter ! » se dit-elle.
Elle ne sait pas encore à quel point.
Chapitre 2
Une nuit mouvementée
Même si elle tombe de sommeil, Caroline ne veut rien manquer de Salzbourg — qui est souvent appelée la ville de Mozart, car le grand compositeur y est né. La lumière, ici, est plus douce qu’ailleurs. Elle semble caresser la silhouette des églises, des fontaines sculptées, des monuments et, à l’horizon, celle des pré-Alpes.
La voiture s’engage bientôt dans une rue étroite bordée de maisons où chaque fenêtre est ornée de boîtes débordant de géraniums. Puis, elle traverse un pont de pierre qui enjambe la rivière Salzach.
— Regarde, ma chérie. N’est-ce pas une splendeur ? demande Peter à la fillette. J’attendais que tu sois là pour la visiter.
Son père lui désigne l’imposante forteresse de Hohensalzburg dressée sur un bloc rocheux. Elle déploie ses tours, bastions et remparts percés de meurtrières dans les hauteurs de la ville. Caroline est impressionnée. Mais elle répond à peine. Elle se concentre sur une seule chose : garder les yeux ouverts.
— As-tu faim ? Nous pouvons nous arrêter quelque part avant de quitter la ville, poursuit son père en se tournant vers elle.
— Oh non ! Ils nous donnent tout le temps à manger, dans l’av…
Sa phrase se termine dans un bâillement qu’elle ne parvient pas à étouffer. Peter lui sourit avec amour.
— Nous en avons pour une heure et demie avant d’arriver à Moosburg. Tu as le temps de faire une bonne sieste… que tu pourras continuer à l’hôtel, si tu veux, fait-il avec douceur.
— La dame qui possède l’hôtel t’a réservé sa plus belle chambre, ajoute Markus.
— C’est gentil, répond la fillette en esquissant un sourire et en se calant dans le siège.
La fatigue est en voie de gagner le combat que la fillette mène depuis l’atterrissage. Les deux hommes voient en cela le signe qu’ils peuvent retourner à leurs affaires. C’est-à-dire, leur film.
— Tout était là ? demande Peter à Markus.
— En partie seulement… répond l’assistant, tandis que Caroline, PeeBee serré dans sa main, observe le paysage qui défile, bercée par le flot de paroles des adultes.
— Cette fois-ci, ils ont pensé à nous envoyer le contrôle de vitesse pour la caméra, mais ils ont encore une fois oublié la boîte de filtres, continue Markus.
— Et nous en aurons besoin à quel moment, des filtres ? demande Peter en attrapant l’horaire de tournage qui se trouvait sous son siège.
— Au plus tôt, mercredi. Enfin, si le temps se maintient…
Caroline écoute vaguement. Markus lui semble si sérieux ! Il vient de se joindre à l’équipe habituelle de son père et il veut sûrement montrer qu’il est à la hauteur des responsabilités qui lui incombent. Dire qu’elle avait cru qu’il pourrait être comme un grand frère pour elle ! Erreur.
Sur cette pensée, la fillette se laisse glisser dans un sommeil réparateur. Du moins, en partie. Elle est toujours éreintée de fatigue quand, une fois à l’hôtel Poste, son père la réveille. Elle a l’impression d’être dans du coton. Une sensation qui l’accompagne tout le reste de la journée. Et toute la soirée, puisqu’elle a décidé de se coucher le plus tard possible. Elle a appris, grâce à ses voyages précédents, que c’est le meilleur moyen pour ne pas se réveiller au milieu de la nuit.
C’est donc vers 22 h qu’exténuée, elle se glisse sous l’édredon douillet posé sur son lit, dans la chambre coquette qu’elle va habiter au cours des prochaines semaines. Quelques minutes plus tard, elle se retrouve, une fois de plus, en compagnie de cinq sœurs vêtues de blanc et de lumière. Elles sont allongées sur la pierre, comme la première fois que Caroline les a « vues ». Mais leurs yeux, déjà, sont ouverts.
La lumière de la lune filtre par une fissure du plafond et éclaire partiellement la pièce minuscule qui sert de refuge aux religieuses. Un caveau, peut-être. Car nulle fenêtre ne perce ces parois épaisses et les seuls ornements sont les toiles d’araignée, nombreuses, qui sont tendues sur les murs.
Soudain, une des sœurs se redresse. Suivie de celle qui est à sa gauche. Et d’une autre encore, jusqu’à ce qu’elles soient toutes debout. Là, elles quittent solennellement les lieux. Montant l’une derrière l’autre les marches menant vers l’extérieur. Vers la nuit. Noire mais percée d’étoiles.
La dernière silhouette se laisse engloutir par l’obscurité lorsqu’un hibou lance un hululement lugubre. Caroline sursaute si fort qu’elle tombe de son rêve et se redresse dans son lit. Elle se sent perdue, car elle ne reconnaît pas la pièce. Et elle est inquiète parce que le chant du hibou l’a, en quelque sorte, accompagnée hors du sommeil : dehors, l’oiseau lance vraiment son appel. Identique à celui qui saluait les fantômes dont les voiles blancs flottaient dans le vent. À cet instant, le regard de la fillette s’accroche au rideau de tulle transparent que la brise soulève. Encore un morceau de rêve passé dans la réalité.
Pieds nus, en chemise de nuit, Caroline traverse la chambre. Elle serait terrorisée mais à peine étonnée de voir les spectres marcher sur la place du village. « Qu’est-ce que je raconte, là ? Je ne crois pas aux fantômes ! »se dit-elle courageusement en approchant de la fenêtre. N’empêche. Elle frissonne en écartant le voile transparent, et ce n’est pas à cause de la température. Ni à cause du tintement lugubre de la cloche de l’église qui égrène les douze coups de minuit.
Son regard se pose sur la chapelle baroque campée à l’extrémité de la place, en biais avec l’hôtel. Tout est tranquille. Silencieux. Soulagée, Caroline se penche pour prendre une grande bouffée d’air frais. Et c’est là qu’elle l’aperçoit. Le château des anciens seigneurs du village, dont la lune découpe la silhouette massive posée sur les hauteurs de Moosburg. Certains de ses maîtres étaient cruels. Peut-être reste-t-il un écho de leurs méfaits dans les couloirs et les donjons de la demeure…
À cette idée, Caroline frémit. Referme la fenêtre. Et court se réfugier sous l’édredon. Le sommeil prend de longues minutes à l’y rejoindre. Mais lorsqu’il y parvient, c’est pour de bon : la matinée sera bien entamée et le village bien éveillé à l’heure où elle rouvrira les yeux.
Elle n’entendra donc pas le coq qui sert de réveille-matin aux plus lève-tôt parmi les villageois.
Ainsi, peu après que le volatile eut lancé son cocorico, le boulanger sort de sa boutique, un grand panier à la main, plein à en déborder de pains chauds et odorants qu’il va livrer en camionnette. Le propriétaire du kiosque à journaux sectionne d’un coup de canif les cordes entourant les quotidiens et revues qu’il a reçus pendant la nuit. Il place ces nouveautés bien en vue sur son comptoir, à l’attention des passants qui, pour l’instant, sont rares.
Bref, Moosburg reprend vie, du centre du village jusque dans ses coins et carrefours plus reculés. Dans la pimpante maison rouge et jaune des Weismann, par exemple, Karl est debout depuis un moment. Il a arrosé les fleurs qui débordent des boîtes placées sous chaque fenêtre. Avant que le soleil d’été plombe sur son jardin, un jeune husky sur les talons, il s’occupe des rosiers dont les branches ploient sous le poids des fleurs. Il n’en est pas peu fier.
— Karl, le petit-déjeuner est presque prêt ! lance Éva, son épouse, en passant sa tête par la fenêtre de la cuisine.
— J’arrive, princesse, répond l’homme en lui faisant un clin d’œil.
Éva n’a pas de sang royal, mais elle passe ses journées au château car elle est guide touristique.
— Jakob est couché ?
— Qu’est-ce que tu crois ? pouffe Karl en fermant le robinet qui alimente le tuyau d’arrosage. Hannibal ! Va chercher Jakob, mon chien !
En entendant son nom, l’animal dresse les oreilles. Puis, il fonce vers la maison, glisse sa patte dans l’entrebâillement de la porte et s’engouffre à l’intérieur. Ses griffes cliquettent sur le plancher de bois, tandis qu’il traverse le couloir, monte les escaliers et, du museau, pousse la porte de la chambre de son jeune maître.
Jakob dort sous sa couette de duvet. Bleue. Comme la lampe de chevet, les affiches sur les murs, l’étui du télescope, le lecteur de CD. Du bleu pour le ciel, le plus possible. Du blanc — celui du crépi des murs — pour les nuages. Et le doré du bois pour les étoiles et la lune. Jakob aime le ciel et tout ce qui « vit » dans le ciel : les oiseaux — dont il sait imiter le chant — mais également les astres et… les avions, les fusées, les satellites. Les modèles réduits posés sur les meubles ou se balançant au plafond, c’est lui qui les a faits.
Lui qui rêve de voyages dans l’espace et d’exploration planétaire. Il est d’ailleurs en train de poser le pied sur Jupiter quand… quand une langue râpeuse lui lèche la joue. Ce n’est pas celle d’un extraterrestre mais d’Hannibal. L’atterrissage est dur pour le garçon, si l’on en juge par la grimace qui lui tord le visage. Les yeux gonflés de sommeil, il tend quand même un bras vers l’animal et le gratte derrière les oreilles. Pour rien au monde, il ne voudrait un autre réveille-matin que son Hannibal.
Caroline aussi, dans sa chambre de l’hôtel Poste, aurait bien aimé être réveillée par un contact rugueux. Celui des joues de son père avant qu’il se rase. Ce sont les rayons de soleil filtrant par la fenêtre qui l’ont tirée de ses rêves. Ses fantômes de la nuit lui paraissent bien loin, effacés par la lumière du jour. « Papa va sûrement venir me chercher pour qu’on déjeune. Je vais lui faire une surprise », se dit la fillette en se levant.
Une demi-heure plus tard, quelqu’un cogne trois coups à sa porte avant de la pousser.
Chapitre 3
Pas la bienvenue…
— Caroline ?
La voix n’est définitivement pas celle de Peter Robinson. Et c’est une Caroline déçue qui surgit de derrière le lit où elle cherchait son soulier. Elle s’empresse de cacher sa désillusion derrière un gentil sourire pour répondre à celui de Lotte, la propriétaire de l’hôtel, qui entre dans la pièce en poussant une table à roulettes chargée de nourriture.
— Bonjour ! Tu as bien dormi ? lance la logeuse en plaçant la table devant une causeuse tapissée de tissu doré. J’espère que tu as faim !
La fillette fait signe que oui. Heureusement : il y a devant elle de quoi nourrir une armée. Un panier tressé déborde de croissants, de pains au lait et de brioches. Un autre présente un assortiment de pains. Et puis, il y a les céréales, les fruits séchés et les noix, les fruits frais, le yaourt.
— Je t’ai préparé un chocolat au lait, fait Lotte en remplissant une grande tasse du liquide onctueux. Tu aimes ?
— J’adore.
Soudain, une pensée vient éclairer le visage de Caroline. Tant de nourriture ne peut signifier qu’une chose : son père va la rejoindre pour le petit-déjeuner. Il a préféré un repas en tête à tête avec elle, plutôt qu’à la salle à manger de l’hôtel, afin qu’ils aient vraiment le temps de parler.
— Guten appetit ! lance la logeuse en allemand.
— Danke schön , répond Caroline qui, chaque fois qu’elle visite un pays, se fait un devoir d’apprendre quelques expressions dans la langue que parlent ses habitants. Est-ce que papa…
— Ah oui, ton père ! Il est parti, ma belle, mais il m’a demandé de te dire de le rejoindre sur le plateau de tournage. Je t’indiquerai comment t’y rendre ou je trouverai quelqu’un pour t’y accompagner. Ce n’est pas loin et toute l’équipe du film loge ici.
Lotte en semble fière. Si fière qu’elle ne remarque pas le désappointement qui se lit maintenant dans les yeux de Caroline. Elle a parfois l’impression d’être, pour son père, un fantôme de petite fille. Dans un sens, cela tombe bien : c’est la saison morte, à Moosburg.
— Le village vit surtout pendant la saison de ski, lui explique Lotte, plus tard, en l’accompagnant à l’extérieur de l’hôtel pour lui indiquer le chemin qui mène au château.
Ce qui n’empêche pas la place centrale d’être gaie et colorée. Les façades des bâtiments sont en stuc peint de couleurs claires : crème, coquille d’œuf, jaune, chocolat au lait. Le tour des portes et des fenêtres est orné de motifs simples ou très élaborés qui rappellent les styles orientaux ou romains. Enfin, grâce aux boîtes et aux pots de fleurs installés près de chaque ouverture, partout où le regard se pose, c’est une profusion de rouges, de roses, de blancs, de jaunes et de violets. Impossible d’être triste devant tant de beauté.
Le pas de Caroline, au départ alourdi par la déception, se fait donc plus alerte, tandis qu’elle parcourt les trottoirs bordant les rues étroites. Au même rythme vif, elle traverse le pont qui enjambe la rivière Mur et, bientôt, arrive au pied du raidillon qui mène au château de Moosburg. Jusqu’ici, elle n’a croisé ni automobilistes ni piétons.
— Saison morte ou village fantôme ? murmure-t-elle en levant les yeux vers le haut de la côte.
La forteresse, qui l’a tant impressionnée pendant la nuit, lui paraît moins effrayante. D’imposants remparts de pierre couleur sable entourent le château principal, ses dépendances et le donjon. Les toits sont d’ardoise grise. Mais sous le soleil, le bâtiment lugubre s’est transformé en un monument majestueux.
Caroline attrape son appareil photo pour immortaliser le paysage. Afin de bien cadrer le bâtiment, elle se plante au milieu de la petite route. De toute manière, il n’y a personne en vue. « Ni en vie ! » pense-t-elle.
— Eh attention ! lance soudain une voix dans son dos.
Sans prendre le temps de regarder derrière elle — elle n’a pas envie de se faire renverser ! — la fillette plonge sur le côté. Une fois en sécurité sur le trottoir, elle se retourne et voit le garçon qui l’a interpellée. Il est à bicyclette, porte des jumelles autour du cou et est accompagné par un chien noir et blanc. Caroline les fusille du regard, vexée de s’être montrée aussi peureuse.
— Fallait que… je… je prenne mon élan, bafouille le garçon en se mettant debout sur ses pédales afin d’affronter la montée.
Et il s’éloigne, pas très vite en fait. Caroline se dit que si elle voulait, elle pourrait le rejoindre en courant. Mais ce n’est pas son genre de distraction. Surtout que le garçon avait l’air plutôt gêné de l’avoir effrayée. Elle reprend donc la route et, au bout d’une dizaine de minutes, arrive à destination.
Une activité fébrile règne dans la cour principale du château. La fillette n’y a pas mis les deux pieds que déjà un homme transportant un immense panneau lui demande de se pousser. Le sol est encombré de kilomètres de fils électriques. Des boîtes de métal et des établis bourrés d’outils sont empilés près des murs de pierre.
Désorientée, Caroline sort instinctivement PeeBee de sa poche. Son porte-bonheur à la main, elle observe la vingtaine d’hommes et de femmes qui courent dans tous les sens. L’un ajuste la direction d’un projecteur. Un autre déplace une caméra. Un troi-sième traverse les lieux avec un plateau chargé de gobelets de café. Une quatrième, de grosses cassettes à la main, parle avec animation dans un téléphone cellulaire.
« Ils sont fous », se dit Caroline qui n’a jamais compris comment un film pouvait naître d’autant de désordre.
Mais cette fois-ci, son attention est vite détournée. Son regard s’attarde sur les balcons couverts qui courent le long de murs percés de hautes arcades. Sur les grandes fenêtres qui se ferment au moyen de gros volets de bois noir. Sur les murs qui servent d’écran aux nuages et au soleil jouant d’ombre et de lumière sur leur surface pâle. Finalement, sur l’immense peinture murale qui domine la cour. Le temps en a gommé des parties, ici et là, mais une grande force en émane tout de même.
— C’est une fresque qui date de la fin du XV e siècle. Elle représente saint Christophe, le protecteur des voyageurs.
— Papa ! s’exclame Caroline. Je ne t’avais pas vu arriver…
— Tu n’es pas comme ta mère, alors ! Tu n’as pas des yeux dans le dos, plaisante Peter.
— Fais attention, il paraît qu’ils apparaissent avec l’âge ! rigole la fillette. Pourquoi il est là, le saint voyageur ?
En l’entraînant au centre de la cour, Peter lui explique qu’au Moyen Âge, un chemin passait en ces lieux. Un poste de péage s’y trouvait et les voyageurs devaient verser une somme d’argent afin de pouvoir continuer leur route.
— Il me semble avoir lu que cela se faisait du temps des Romains, bien avant que le château ait été bâti, précise-t-il. À part ça, comment vas-tu ? Tu t’es bien reposée ? Tu veux…
— Ah Peter ! Tu me cherchais ? l’interrompt Markus.
Puis, remarquant la présence de Caroline au côté de son père, il lui sourit — de la bouche mais non des yeux.
— Torwald m’a dit que… enfin, j’ai rien compris, continue-t-il. Qu’est-ce que tu veux, exactement ?
— Je veux voir la fumée dès le début de la prise. De cette façon…
— Papa… commence Caroline, déçue.
— Une seconde, ma chérie. De cette façon, poursuit-il à l’attention de Markus, ça collera pour toutes les scènes que nous tournerons ici.
À cet instant, deux hommes transportant un palmier en pot se postent devant le réalisateur. Ils attendent visiblement des directives.
— Posez-le juste là, à gauche des marches ! lance Peter sans prêter attention à Caroline qui tente de lui prendre son téléphone cellulaire.
— Est-ce que je peux appeler maman ? demande la fillette.
— Non, soupire-t-il. Il est trois heures du matin au Canada. Nous lui téléphonerons ce soir, promis.
Sur ce, le réalisateur retourne à Markus, au directeur de la photographie, à la camérawoman et même au palmier. Seule Caroline est de trop dans le portrait. Après un dernier coup d’œil à son père, elle s’éloigne, les yeux fixés sur PeeBee. Et elle entre presque en collision avec deux techniciens en train de monter un projecteur sur une estrade où trônent deux cygnes sculptés dans ce qui pourrait être de la pierre — mais avec le cinéma, on n’est sûr de rien !
— Attention ! crie un des deux hommes.
— Oh… Pardon… bafouille Caroline.
Elle file se réfugier près du grand escalier qui mène au balcon. Le coin, pour l’instant, est désert. « Profites-en », se dit-elle en se laissant tomber sur une marche. Mais elle est à peine assise que…
— Caroline ! Tu es dans le plan ! s’énerve Markus.
La remarque aurait dû la décontenancer. Au contraire. La fillette a enfin l’attention de quelqu’un. Plutôt que de se sauver — pas encore ! — elle prend la pose, adresse à tous son plus beau sourire. Et elle attend les compliments.
Ce ne sera pas pour cette fois.
— Allons, Caroline, pas maintenant ! s’impatiente Peter. Viens t’asseoir près de moi.
Autrement dit, derrière la caméra. À côté de « Peter Robinson, le grand réalisateur », comme dit Caroline pour se moquer. Sauf qu’aujourd’hui, elle n’a pas le cœur à la taquinerie. Ce n’est pas avec cet homme-là qu’elle pensait passer ses vacances. Elle croyait que l’autre Peter Robinson, son papa, serait également du voyage. On dirait bien qu’il n’y est pas.
Chapitre 4
De joyeuses retrouvailles
Le cœur lourd, Caroline abandonne la pose, le sourire et l’escalier. Elle se lève et, sans un mot, se dirige là où ses pas veulent bien la porter. Elle souhaite, pendant une fraction de seconde, que son père la rappelle. Il ne le fait pas, et cela lui fait mal. Dans son ventre. Dans sa tête également, là où résonnent les paroles que Peter lui a si souvent répétées : « Tu le sais, ma chérie : j’ai une équipe à diriger, des décisions à prendre et, pendant un tournage, chaque minute compte, car chaque retard coûte cher. »
— Très cher, ajoute-t-elle à mi-voix en s’adressant à PeeBee.

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