Au royaume des menteurs
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Description

"Nous n’avons pas de parents en ces murs, nous nous élèverons donc les uns les autres."

Sam connaît par cœur le Code d’honneur de son nouveau lycée, la très sélecte académie Edward. Un campus digne de Harvard, des profs prestigieux, une coloc super sympa… Que demander de plus ?

Quand Scully, LE beau gosse de quatrième année, l’invite à la soirée d’intégration, Sam a l’impression de rêver. Pourtant, derrière le faste et les jolies dorures se cache une réalité bien plus noire, et Sam déchante vite... Alors qu’elle se refuse à Scully, ce dernier la viole sans états d’âme.

Bouleversée, la jeune fille ose pourtant élever la voix, déterminée à ne pas laisser son agresseur impuni. Mais briser la loi du silence n’est pas si facile. Sam doit faire face à toute une communauté unie par le mensonge et les faux-semblants qui ne reculera devant rien pour l’empêcher de faire éclater la vérité…

Une lutte sans merci commence, dont le prix n’est autre que le droit à la dignité. Traduit de l'anglais (américain), titre original : Honor Code.


Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 16 avril 2019
Nombre de lectures 28
EAN13 9782215172505
Langue Français
Poids de l'ouvrage 1 Mo

Exrait

Sam connaît par cœur le Code d’honneur de son nouveau lycée, la très sélecte académie Edward. Un campus digne de Harvard, des profs prestigieux, une coloc super sympa… Que demander de plus ?

Quand Scully, LE beau gosse de quatrième année, l’invite à la soirée d’intégration, Sam a l’impression de rêver. Pourtant, derrière le faste et les jolies dorures se cache une réalité bien plus noire, et Sam déchante vite... Alors qu’elle se refuse à Scully, ce dernier la viole sans états d’âme.

Bouleversée, la jeune fille ose pourtant élever la voix, déterminée à ne pas laisser son agresseur impuni. Mais briser la loi du silence n’est pas si facile. Sam doit faire face à toute une communauté unie par le mensonge et les faux-semblants qui ne reculera devant rien pour l’empêcher de faire éclater la vérité…

Une lutte sans merci commence, dont le prix n’est autre que le droit à la dignité. Traduit de l'anglais (américain), titre original : Honor Code.


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Table des matières
ACTE UN
Chapitre un
Chapitre deux
Chapitre trois
Chapitre quatre
Chapitre cinq
Chapitre six
Chapitre sept
Chapitre huit
Chapitre neuf
Chapitre dix
Chapitre onze
ACTE DEUX
Chapitre douze
Chapitre treize
Chapitre quatorze
Chapitre quinze
Chapitre seize
Chapitre dix-sept
ACTE TROIS
Chapitre dix-huit
Chapitre dix-neuf
Chapitre vingt
Chapitre vingt et un
Chapitre vingt-deux
Chapitre vingt-troix
Chapitre vingt-trois


Remerciements
Biographie de l'auteure
Notes
Page de copyright
À Amber J. Keyser, mon amie, mon mentor, ma mère, ma sœur… et l’autre moitié de mon cerveau. Rien ne peut nous séparer, pas même des milliers de kilomètres.
ACTE UN
CHAPITRE UN
http://ecolepriveedeb.tumblr.com
30 août 2017

Désolée si ce premier post a l’air bizarre. Je vous écris en direct de la voiture de mes parents. Cela fait déjà un moment que nous avons passé un énorme portail de pierre, mais nous ne sommes toujours pas arrivés au lycée. J’ai l’impression que le campus est une succession sans fin de pelouses et de bâtiments en brique.
Je m’apprête à entamer mon premier jour d’internat dans un lycée privé super chicos. Et, non, je ne vous dirai pas lequel. À quoi bon tenir un blog anonyme, sinon ?
Avant de venir ici, je m’étais toujours demandé ce que ça faisait. Je suis certaine que d’autres se sont posé la même question. Pour tous ceux-là, je me suis dit que ce serait sympa de raconter mon expérience, sans filtre. De montrer au monde entier à quoi ressemble l’un de ces établissements vu de l’intérieur.
Je vous en dirai plus une fois installée. D’ici là, j’espère bien que certains se seront abonnés à mon blog et que quelqu’un lira mon bla-bla. Non pas que ça ait vraiment d’importance : c’est aussi pour moi que je le fais, histoire d’avoir une sorte de compte-rendu. Je sais que ce genre d’endroit peut vous vider entièrement, vous formater avant de vous recracher sous une forme complètement différente de celle que vous aviez au départ.
Il faut que j’arrive à rester moi-même. N’hésitez pas à traîner dans les parages, à me poser des questions, tout ce qui vous passe par la tête. Qui n’aimerait pas avoir un public ?

Il est deux heures de l’après-midi et une foule éparse de première année 1 (moi y compris) serpente en direction de l’imposante cathédrale de pierre située au centre du campus. Je suis de près un banc de deuxième année qui, parmi tous ces saumons remontant le courant, retrouvent leurs amis de l’an dernier et en profitent pour se raconter leurs vacances.
Je me demande si j’arriverai à survivre jusque-là. Lorsque j’ai été admise à l’académie Edward, et avant de signer le chèque des frais d’inscription (le Titanic des finances familiales), Papa m’a fait promettre de tenir un an. Le marché est le suivant : quoi qu’il arrive, je n’ai pas le droit d’abandonner avant la fin de l’année de la même façon que j’ai laissé tomber la guitare, le foot et le club des avocats en herbe.
– Si au bout d’un an, l’académie Edward ne te plaît pas, m’avait dit Papa, alors d’accord, on t’inscrira ailleurs et personne ne t’en tiendra rigueur.
La chenille d’élèves et d’enseignants finit par atteindre les doubles portes de la cathédrale Saint-Joseph, que les gens d’ici surnomment aussi « Cath ». Tout là-haut, le sommet des tours est fait de pierre, de verre et de bon vieux bois. Alors que nous franchissons les portes colossales, l’acoustique change soudain : les bavardages et les rires des élèves emplissent l’air qui m’entoure, décuplés. Nous ne sommes plus quelques centaines, mais des milliers. Une voûte s’ouvre au-dessus de nos têtes, flanquée d’énormes contreforts qui la soutiennent telles les côtes d’une baleine blanche. La lumière qui se répand à travers les vitraux baigne tout d’une lueur jaune rosée.
Si j’étais croyante, je n’aurais aucun mal à être convaincue que cet endroit est habité par une puissance supérieure. Cath a l’air vivante. Vais-je vraiment venir ici tous les matins ? Je ne pense pas pouvoir un jour m’habituer à ces piliers de marbre qui délimitent les allées, à ces délicates moulures dorées ou encore aux couleurs vives des vitraux.
Devant, les quatrième année se glissent sur les premiers bancs. Derrière eux sont installés les troisième, puis les deuxième année et, pour terminer, nous, modestes première année, debout tout au fond, attendons que l’on nous donne la permission de nous asseoir.
Je cherche quelqu’un du regard. La voilà, ce doit être elle : à la première place du premier rang, au même niveau que le proviseur Portsmouth, mais de l’autre côté de l’allée, ce doit être la présidente du Conseil de la vie lycéenne.
L’année dernière, les délégués de toutes les Maisons se sont rassemblés et l’ont élue comme représentante. Et j’ai de la chance : elle est également la préfète de ma résidence, la maison Isabelle.
L’académie Edward a une histoire… inégale. Une centaine d’années durant, c’était une école pour garçons. Elle a ouvert ses portes aux filles dans les années 1980, mais c’est la première fois qu’une d’elles est nommée présidente du Conseil.
Peut-être serais-je élue à mon tour en quatrième année – si je tiens jusque-là. Ce serait définitivement un ticket pour Harvard, et je serais en première ligne pour intégrer sa faculté de droit.
Sur le premier banc, les filles de quatrième année se saluent en se faisant la bise, comme les Européens. Trop bizarre. Je n’ai jamais vu personne faire ça autre part qu’à la télévision.
Est-ce qu’il faudra que je fasse la bise aux autres, moi aussi ?
Les profs qui nous ont accompagnés jusqu’à la cathédrale s’arrêtent à hauteur des bancs du fond, et clament haut et fort :
– Veuillez vous asseoir par ordre alphabétique !
Je cherche du regard les deux élèves qui se tenaient près de moi un peu plus tôt, mais il me semble qu’ils sont déjà partis s’asseoir. Me voilà perdue alors que les cours n’ont même pas commencé !
Je finis par les repérer dans la foule et me fraie un chemin jusqu’à mon siège.
Juste à temps. Les notes graves et lourdes de l’orgue retentissent dans l’édifice. Les quatrième année s’installent en silence, droits comme des I. La cathédrale tout entière résonne de la voix ensorcelante de l’instrument ; alors qu’il presse les touches du clavier, le vieil organiste ferme les yeux et se laisse emporter par la musique. Les deuxième année devant nous se mettent à ricaner : ses mèches blanches peignées sur le côté battent en rythme sur son crâne chauve – c’est vrai que ça lui fait une tête d’œuf. Je tente de me concentrer sur la musique.
Une fois le morceau terminé, l’aumônier récite un texte, puis le proviseur Portsmouth gagne l’autel de pierre situé sur l’estrade.
Il commence son discours par quelques mots à propos du vieux Dr Edward. Lorsque Morgan Edward a fondé cette école, nous dit Portsmouth, dans les années 1870, il déplorait « l’ersatz d’éducation » qu’avaient reçu ses fils aînés. Ce n’était là que du bourrage de crâne, avait-il dit, ils n’avaient jamais fait la moindre expérience de vie par eux-mêmes. Certes, l’arithmétique était nécessaire, mais l’éthique aussi, de même que la morale et le maintien. C’est pourquoi il avait créé l’académie Edward, pour y éduquer et préparer de jeunes hommes sages et équilibrés.
– N’importe quoi, murmure la fille assise près de moi.
– Quoi ? dis-je en me penchant dans sa direction.
– Cet endroit est totalement coupé du monde réel, comment tu veux y vivre quoi que ce soit ? dit-elle en secouant la tête.
Elle a de longs cheveux noirs séparés par une raie sévère en plein milieu du crâne, et sa peau mate rappelle la teinte de certaines topazes.
– Par « expérience de vie », il entend être riche, blanc et célèbre, ajoute-t-elle.
Un préfet de deuxième année se retourne et nous intime de nous taire. Nous cessons de parler.
À la fin de la cérémonie d’ouverture, je peux enfin examiner la fille sceptique de plus près : elle est grande, maigre comme un clou, a un port de danseuse et d’immenses yeux bruns.
– Salut, dit-elle, je m’appelle Gracie.
– Salut. Sam.
– Ravie de faire ta connaissance, Salut Sam.
C’est la blague la plus stupide que j’aie jamais entendue ; je laisse échapper un son qui tient à la fois du grognement et du rire.
Nous sommes sûrement dans la même Maison, puisque les élèves ont été regroupés dans la cathédrale en fonction de la résidence qui leur a été attribuée. Cool. Mon super nouveau lycée est livré avec amie incluse.
*
Après la cérémonie, on nous libère pour que nous puissions défaire nos bagages et nous installer. Je traverse le campus ondoyant d’un bon pas sans lâcher mon plan des yeux. Il y a tant de petits chemins qui partent de l’allée principale en brique que je me demande comment je vais faire pour mémoriser leurs destinations. Pour regagner ma chambre d’internat, j’emprunte un passage qui serpente parmi des pelouses émeraude taillées au cordeau, entourant des bâtiments de briques rouges aux finitions de pierres blanches qui me rappellent les décors de films anglais. Un lac est indiqué sur ma carte mais, vu sa taille, j’ai du mal à croire que l’échelle soit correcte… jusqu’à ce que j’arrive devant.
L’eau est claire et parsemée de nénuphars. Alors que j’en fais le tour, m’approchant de ce que je pense être la maison Isabelle, une énorme carpe koï aux écailles dorées passe comme une fusée sous la surface.
Je n’arrive pas à croire que j’ai la chance de vivre ici.
Lorsque j’aperçois le gigantesque fronton de pierre indiquant MAISON ISABELLE, c’est comme si tout mon corps vibrait. Je ne vais pas tarder à rencontrer la fille avec laquelle je vais partager ma chambre. Lorsque mes parents m’ont aidée à monter mes bagages à l’étage, un peu plus tôt dans la matinée, elle n’était pas là, mais ses affaires étaient rangées en différents endroits de la chambre : un couvre-lit d’un gris intense et des taies d’oreillers parfaitement repassées, ornées de volutes brodées comme dans les chambres d’hôtel ; son énorme ordinateur portable dernier cri posé sur son bureau et une petite tablette qui traînait juste à côté ; une besace en cuir noir pendue au dossier de la chaise. Il est clair que ma coloc n’est pas n’importe qui.
Nous allons passer l’année ensemble et probablement devenir meilleures amies. Nous veillerons des nuits entières dans le noir pour parler des gens que nous aimons ou pas, des garçons, des devoirs et de nos chansons préférées. Nous prendrons tous nos repas ensemble. Ma mère m’a raconté que, lorsqu’elle avait épousé Papa, sa demoiselle d’honneur n’était autre que sa coloc de l’université. Et si nous allions dans la même fac ? Nous pourrions vivre dans la même résidence et être amies pour le restant de nos jours.
À l’intérieur de la maison Isabelle, une déléguée assise à un bureau se penche par-dessus son porte-bloc et m’arrête. Elle mâche du chewing-gum, sa peau est laiteuse et immaculée.
– Je dois vérifier, dit-elle. Quel est ton nom ?
Une fois que j’ai émargé, j’emprunte l’escalier pour monter au deuxième étage. Ma chambre se trouve au bout du couloir ; j’aperçois des ombres sous le pas de la porte. Mon cœur se met à battre la chamade.
Elle est là.
J’ouvre la porte. À l’intérieur, occupée à arranger ses taies d’oreillers, se trouve Gracie.
Elle relève la tête d’un coup et sourit en m’apercevant.
– Tiens, c’est Salut Sam.
J’entre dans la chambre et laisse tomber mon sac à dos sur mon lit.
– Alors comme ça, on a eu la chance d’être assises à côté dans la cathédrale et d’être colocs ? (Elle me lance ça avec un sourire en coin un peu étrange ; il donne l’impression que son visage est un mur sur lequel on a fait une retouche avec la mauvaise teinte.) Quelle coïncidence !
En jetant un œil à l’étiquette qu’elle a méticuleusement collée à l’arrière de son ordinateur portable, et que je n’avais pas remarquée plus tôt, j’aperçois le nom GRACIE CALEZA.
Caleza. Bluffer.
– Ce n’est peut-être pas un hasard, dis-je en pointant l’étiquette du doigt. Moi, c’est Bluffer.
– Bluffer ? Tu n’as pourtant rien d’une baratineuse.
Cette fille a vraiment un curieux sens de l’humour, à tel point que je ne peux m’empêcher de rire. On dirait qu’elle a compris le concept de blague, mais qu’elle n’est pas très douée pour en faire.
– Bluffer est mon nom de famille, dis-je. Le tien est Caleza. Ils nous ont mises ensemble parce qu’on se suit dans la liste.
– Hein ? C’est pas vrai. (Elle jette un œil à l’étiquette.) Et le formulaire dans lequel j’ai indiqué mes horaires de sommeil, mes centres d’intérêt et mes exigences niveau propreté ?
– Ignoré au profit de l’ô combien simplissime jeu de ­l’alphabet, dis-je.
– C’est stupide, réplique Gracie, mais ça déchire quand même, puisqu’on a l’air de bien s’entendre.
Ça déchire ? Euh… on est où, là, dans les années 1980 ? OK, cette fille est une gothique excentrique avec une coupe à la Morticia Addams ; mais elle a au moins le mérite d’être franche, ce qui va grandement faciliter notre cohabitation.
– Comment peux-tu en être aussi sûre ? On a à peine parlé. (Je lui demande ça tout en déballant l’ordinateur flambant neuf que j’ai reçu pour mon anniversaire la semaine dernière, avant de le poser sur mon lit, mon carnet de croquis préféré dessus.) Je pourrais très bien être une tueuse en série.
– C’est le cas ? me demande-t-elle en haussant un sourcil.
– Est-ce qu’une tueuse en série l’admettrait aussi facilement ?
Gracie attrape mon carnet de croquis et se met à le feuilleter.
– Oh, regardez-moi ces jolis dessins d’arbres… Y a pas de doute, t’es une horrible criminelle.
– Peut-être que les tueurs en série adorent les arbres.
– Pas faux. (Elle tourne le carnet de croquis vers moi.) Si cet arbre est si gros, c’est sans doute parce que quelqu’un a enterré un corps en dessous…
En rigolant, je lui reprends le carnet des mains.
– C’est glauque ! Je veux devenir avocate, pas tueuse en série.
– Avocate ? répète-t-elle, étonnée.
– Tu sais, affronter les méchants tout en respectant la loi. Faire régner la justice. Je veux aider les innocents bénévolement.
Gracie part d’un grand éclat de rire.
– C’est le rêve le plus étrange que j’aie jamais entendu. « Je veux travailler gratuitement . » Et comment tu vas payer tes factures ?
Je me remets à vider mon sac, un peu blessée.
– On est censées avoir fini de ranger nos affaires avant le dîner, non ?
– Oh, zut, fait-elle en se levant. Désolée si je t’ai fait de la peine. Je plaisantais. Il a vraiment l’air chouette, ton projet. Et honorable, en plus.
– Se balader masqué pour sauver des vies n’a rien de réaliste, dis-je. Avocate est le mieux que je puisse faire, vu que je n’ai pas de super pouvoirs.
– Mais si (elle montre ma tête du doigt et sourit malicieusement), juste là. Ton super pouvoir, c’est ton cerveau.
Je suis sûre que je viens de piquer un fard.
– Allez, dis-je en repoussant sa main. Finissons de défaire nos valises pour aller dîner.
– Waouh, ce n’est que le premier jour et tu me tyrannises déjà, réplique-t-elle. Ou c’est juste parce que tu as faim ?
– J’ai tout le temps faim, sauf quand je suis en train de manger.
– Ça explique bien des choses, commente-t-elle en rigolant.
*
Après un certain laps de temps passé à remplir nos placards et à faire connaissance avec nos voisines, l’adulte responsable de notre Maison (qui nous dit gaiement : « Appelez-moi Jane ! ») nous conduits dans la salle de détente du deuxième étage où elle nous a fait la surprise de commander des pizzas pour le dîner.
Cette pièce associe, avec un mauvais goût certain, des tapisseries des années 1980, des meubles désuets de l’époque victorienne et de pompeuses peintures à l’huile dans des cadres dorés. Des filles de troisième et quatrième années sont éparpillées dans toute la pièce, confortablement installées sur des canapés ou des chaises. Nous, les élèves des deux premières années, sommes cantonnées à des coussins posés à même le sol. Sur un côté, la télévision diffuse des animations colorées qui accompagnent la musique pop servant de fond sonore aux discussions des filles. Je prends place sur un coussin à côté de Gracie.
Une fois les pizzas terminées, Jane se place à l’avant de la pièce. Je m’attends à ce qu’elle nous fasse une sorte de discours mais, au lieu de cela, elle demande à la présidente du Conseil de la vie lycéenne de la rejoindre.
– C’est à toi, Hayden, lui dit-elle. Mesdemoiselles, ne faites rien que vous ne souhaitiez que j’apprenne par la suite.
– Oui, Jane, répond la présidente.
Jane nous décoche un sourire maternel avant de quitter la salle de détente.
Je suis un peu perdue. Pour les parents, l’un des critères les plus vendeurs de l’académie Edward est que nous ne soyons jamais laissés sans surveillance, sauf la nuit, quand notre chambre est fermée. Je suis à la fois impatiente et mal à l’aise. Qu’allons-nous bien pouvoir faire pendant cette première soirée sans aucun adulte dans les parages ? Les filles autour de moi sont en train de se demander à voix basse ce qui va se passer. Hayden, aux cheveux bruns et souples, se tient les bras croisés, comme si elle avait un pupitre devant elle.
– Salut, les nouvelles, commence-t-elle en nous faisant signe de nous taire. Mon nom est Hayden. Jane m’a chargée de votre initiation, moi, la préfète en chef de la maison Isabelle.
Elle est belle, vêtue d’une jupe taille haute et d’une chemise, exactement l’idée que je me fais de « Barbie Lycée Privé ». Sa présence est telle qu’elle emplit toute la pièce.
– Vous n’avez qu’à vous dire que nous sommes votre comité d’accueil, continue-t-elle, tandis que deux autres filles au bronzage parfait se lèvent pour se placer à côté d’elle. (L’une est blonde, l’autre brune. Leurs tenues sont aussi impeccables que celle d’Hayden.) Il est de notre devoir de rendre votre intégration aussi facile que possible. Il y a certaines choses que seule une Edwardienne peut vous apprendre… Je prends cette responsabilité très au sérieux, c’est pourquoi nous vous avons préparé un récapitulatif des informations les plus importantes.
La préfète blonde divise une pile de papiers en petits tas avant de les faire circuler. L’étiquette qu’elle porte indique que son prénom est Manda.
– Les profs aiment prétendre que nous sommes de bons petits lycéens, mais nous savons tous que c’est faux. Au fait, si vous avez l’intention de le faire, la salle de l’orgue de Cath est le meilleur endroit pour avoir un peu d’intimité.
Quelques rires gênés fusent dans l’assemblée.
La première page de la liasse de feuilles est intitulée : « Règles et suggestions de la maison Isabelle. » Juste en dessous figure une longue liste de noms de garçons répartis en deux colonnes : les « Vilains » et les « Mignons ».
– Avec un peu de chance, cette liste vous fera gagner du temps, annonce Manda, et vous ne commettrez pas les mêmes erreurs que nous. Contentez-vous des mignons.
– Ne venez pas vous plaindre si vous sortez avec un vilain et que cela ne se passe pas comme vous l’aviez espéré, ajoute Hayden.
Elle nous indique le calendrier des temps forts de l’année figurant à la page suivante, avant de vanter les mérites de la soirée d’intégration, le premier d’entre eux.
– C’est l’occasion rêvée pour apprendre à connaître du monde, insiste-t-elle.
Et par « monde », je pense qu’elle entend « garçons ».
– Seuls les garçons peuvent vous inviter, précise Manda. Ne croyez pas qu’il vous suffit d’aller voir un beau gosse de dernière année pour lui demander directement de sortir avec vous.
Quelques filles rient. Moi, je ne pourrais jamais ne serait-ce qu’envisager de faire une chose pareille. Encore moins ici, avec ces gars presque adultes que j’ai croisés à la cérémonie inaugurale.
– Sentez-vous libre de les séduire, nous dit Hayden, faites-leur comprendre que vous êtes intéressées, mais soyez subtiles !
Manda l’interrompt.
– Vous constaterez que le calendrier contient pas mal d’événements importants 2 pour les filles de cette Maison. Dans l’ordre : la soirée d’intégration, le match de water-polo, le week-end à domicile et l’élection des préfètes. Et ça, c’est juste pour la période avant Noël. Ça fait beaucoup à gérer, mais ça va être une année formidable, vous verrez. Il y a toujours un truc génial en perspective.
– Le plus important, conclut Hayden, reprenant sa place au centre de la pièce, c’est le Code d’honneur. Tournez la page, s’il vous plaît.
La troisième page de notre livret est intitulée : « Code d’honneur de l’académie Edward. »
– C’est un texte fondamental, explique-t-elle. Il n’a pas été écrit par des profs, ni par le proviseur ou le recteur. Le Code d’honneur a été rédigé par les élèves eux-mêmes.
– Par nous tous, fait Manda en désignant l’assemblée de la main. Les comités du Code d’honneur l’ont modifié et y ont ajouté des articles au cours des cent dernières années. Cent cinquante ans pour être exacte.
– Il a évolué avec le temps, dit Hayden, et, bien évidemment, il est validé chaque année par les enseignants. Mais le plus simple pour choper le truc, c’est encore de vous familiariser avec.
À sa façon de dire « choper le truc », on a l’impression que suivre des cours à l’académie Edward est une véritable révolution scientifique qu’il me faut appréhender pour pouvoir comprendre ce que je fais ici. Alors que je lis le Code d’honneur, j’espère vraiment que je vais « choper le truc » sans tarder.

Nous valons tous bien plus que nos belles chaussures ou que l’argent que nous avons en poche. Nos actions déterminent qui nous sommes.
N’importe qui peut s’inscrire à l’académie Edward, mais c’est à chacun de prouver qu’il a suffisamment de courage, de détermination et de loyauté pour y rester.

Il n’est pas bien long, mais vraiment bizarre ; on attend de nous pas mal de choses. Peut-être que « choper le truc » signifie vivre une sorte de déclic, comme quand je suis passée de la période où, à onze ans, je trouvais les garçons écœurants, à celle où, à douze, j’avais commencé à en trouver certains à mon goût.
– OK ! (Manda fait un petit bond et se met à battre des mains.) C’est l’heure de se bouger un peu. (Elle nous fait signe de nous lever.) Allez, debout, debout !
J’imagine qu’elle va nous apprendre une chorégraphie spéciale ou nous demander de composer une pyramide humaine… Est-ce que c’est ça que font les filles des lycées privés d’habitude ? Tout en nous levant, Gracie et moi échangeons des regards décontenancés. Manda attrape un stylo et un porte-bloc sur une table et crie :
– Déshabillez-vous !
Quoi ?
Je jette un œil aux autres première année pour voir si j’ai bien entendu : elles ont toutes l’air de cerfs pris dans les phares d’une voiture.
– Nous menons juste une petite enquête, dit Hayden en poussant doucement Manda sur le côté. En tant que préfètes de votre Maison, nous sommes là pour vous servir de mentors et vous faire bénéficier de notre expérience.

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