É-Den 1 - Les survivants
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Description

2260
Après une catastrophe planétaire qui a ravagé la surface de la Terre, une poignée d’humains vit en totale autarcie à Renaissance, une immense colonie souterraine.
Dans la zone résidentielle des nantis, É-Den, une adolescente surdouée, rêve de devenir médecin, au grand dam de sa mère. Quand elle découvre le journal de bord de son père, la vérité éclate : les Élus leur mentent. Dehors, la vie est peut-être encore possible.
Malgré les risques et les incertitudes, É-Den décide de fuir de chez elle avec l’espoir de quitter Renaissance et de retrouver son père. En route, elle rencontre Siméon, un jeune orphelin qui vit dans la Cave, le quartier le plus dangereux de la colonie, avec un étrange racureuil aux capacités extraordinaires.
Ensemble, ils vont tenter de rejoindre le monde extérieur,au mépris de tous les dangers.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 15 mai 2014
Nombre de lectures 70
EAN13 9782894359204
Langue Français
Poids de l'ouvrage 1 Mo

Informations légales : prix de location à la page €. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

ÉLODIE TIREL
Illustration de la couverture : Boris Stoilov
Infographie : Marie-Ève Boisvert, Éditions Michel Quintin
Conversion au format ePub : Studio C1C4

La publication de cet ouvrage a été réalisée grâce au soutien financier du Conseil des Arts du Canada et de la SODEC. De plus, les Éditions Michel Quintin reconnaissent l’aide financière du gouvernement du Canada par l’entremise du Fonds du livre du Canada pour leurs activités d’édition.

Gouvernement du Québec – Programme de crédit d’impôt
pour l’édition de livres – Gestion SODEC

Tous droits de traduction et d’adaptation réservés pour tous les pays. Toute reproduction d’un extrait quelconque de ce livre, par procédé mécanique ou électronique, y compris la microreproduction, est strictement interdite sans l’autorisation écrite de l’éditeur.

ISBN 978-2-89435-920-4 (version ePub)
ISBN 978-2-89435-685-2 (version imprimée)

© Copyright 2014

Éditions Michel Quintin
4770, rue Foster, Waterloo (Québec)
Canada J0E 2N0
Tél. : 450 539-3774
Téléc. : 450 539-4905
editionsmichelquintin.ca
PROLOGUE
Journal de bord de James O’Connor
12 janvier 2257
Il mordilla son stylo, hésitant. Comment commençait-on un journal de bord? Fallait-il d’abord se présenter, dire qui il était et où il habitait? Il hocha la tête. Il lui semblait primordial de tout expliquer.
Je m’appelle James O’Connor, j’ai trente-cinq ans, je suis marié et je suis l’heureux papa d’une petite fille. Je vis à Renaissance.
Renaissance n’est pas une ville, enfin, pas vraiment, c’est plutôt…
Il posa son stylo et croisa les mains pour réfléchir aux mots qu’il allait employer. Que penserait Kate si jamais elle lisait ces lignes? Une vague de colère le submergea. C’était son journal, après tout, et il y écrirait ce qu’il voudrait! De toute façon, là où il le rangerait, son épouse ne le trouverait jamais.
… c’est plutôt l’enfer! On raconte que notre colonie, aménagée dans des mines désaffectées, a été conçue par les anciens pour abriter des milliers de gens. Le but était de pouvoir y vivre en autarcie jusqu’à ce que la Terre redevienne vivable. Tout le monde ici sait qu’il s’est produit un cataclysme effroyable à la surface de notre planète, mais personne ne sait exactement ce qui s’est passé. Les bruits courent, les versions se multiplient et chacun y va de son hypothèse; la plus répandue fait allusion à un conflit nucléaire à l’échelle mondiale; l’air saturé de particules radioactives serait devenu trop dangereux pour les hommes qui se seraient repliés dans ce gigantesque abri antiatomique. La deuxième théorie, c’est que notre pays aurait été victime d’une contamination bactériologique d’origine terroriste; extrêmement contagieux et virulent, le virus aurait décimé des populations entières, contraignant les survivants à se réfugier sous terre. Si certains évoquent un déluge de météorites qui auraient frappé la Terre, détruisant la plupart des grandes villes et provoquant des tsunamis monstrueux, d’autres encore avancent la thèse d’explosions solaires qui auraient bouleversé le champ magnétique terrestre, entraînant des séries de catastrophes sans précédent.
Bref, quelle qu’ait été l’origine de cet exode, nous sommes coincés ici, dans les profondeurs de la terre, depuis des centaines d’années. Personne ne se rappelle avec précision combien, sauf peut-être les Élus. Ce qui est certain, c’est que des générations d’hommes et de femmes se sont succédé, se sont aimés, se sont reproduits et sont morts dans cet abri souterrain.
Les anciens étaient-ils très nombreux lors de l’exode? Je n’en sais rien, mais leurs dirigeants se sont réservé le meilleur quartier. Le Cocon est certainement l’endroit le plus beau, le plus abouti et le plus agréable à vivre de Renaissance. J’ai pu mesurer la différence quand j’ai quitté la Cave. La Cave, c’est le quartier où je suis né. Des kilomètres de tuyaux rongés par la rouille, des nuages de vapeurs toxiques crachées par des chaudières en surchauffe, des habitations insalubres où s’entassent des familles entières qui vivent dans la peur des caïds locaux.
Quand je suis parti, nous étions plus de trois mille à vivre dans la Cave. Il paraît que, dans l’autre quartier appelé le Grenier, parce que c’est de là que provient toute notre nourriture, il y a moins de gens, mais comment savoir? Toutes les informations sont verrouillées par les Élus et aucun contact n’existe entre les trois quartiers de Renaissance.
Seuls les Élus savent. Ils contrôlent nos vies d’une main de fer. Depuis l’exode, ils dirigent, commandent, filtrent, matent et sévissent sans pitié dès que le besoin s’en fait sentir. Nous ne sommes que de la main-d’œuvre corvéable à merci dont l’élite dispose à loisir pour profiter d’une existence oisive dans le Cocon.
Le Cocon… Drôle de nom pour un quartier. Ça me fait penser à une énorme larve emmitouflée dans sa toile en train d’engraisser grâce aux efforts des autres. D’ailleurs, régulièrement, les Élus ponctionnent des hommes dans la Cave et le Grenier pour les offrir en cadeau aux femmes du Cocon. J’ai appris que c’est pour éviter les unions consanguines qui à long terme entraîneraient des malformations congénitales chez les futurs bébés. Un peu de sang neuf est vital pour renouveler la race supérieure de l’élite. Ainsi, la larve continue à grossir en toute quiétude, au sein de son Cocon protecteur.
C’est de cette façon que j’ai atterri là. Kate m’a choisi. Attention, elle n’a pas eu de coup de foudre, elle n’a pas flashé sur moi ni éprouvé une quelconque attirance physique. Non. C’est juste parce que, contrairement aux autres, je n’étais pas un rustre inculte. J’étais contremaître au groupe électrogène 12. Je savais donc lire, écrire et compter. C’est pour ça que cette brillante scientifique m’a choisi, moi et pas un autre. Pour donner de bons gènes à sa descendance.
James marqua une nouvelle pause. Après s’être relu, il raya proprement le dernier mot : à sa fille.
Ma fille. Mon trésor, ma merveille. Celle qui me permet de tenir. Si je me tais, si j’obéis, si je supporte les caprices et les brimades de Kate sans jamais broncher ni soupirer, c’est pour elle. Uniquement pour elle. Si je me rebellais, Kate me renverrait là d’où je viens et me priverait du seul trésor que je possède. Du haut de ses douze ans, É-Den est le soleil de mes ténèbres.
Le visage doux et rayonnant de sa fille s’imposa à lui. À cette heure de la matinée, elle était en cours. É-Den suivait un module de mathématiques appliquées. Studieuse, sérieuse, même brillante, elle forçait l’admiration de ses professeurs et faisait la fierté de sa mère. Kate aimait l’intelligence d’É-Den. James aimait É-Den.
Il soupira avant de sauter une ligne.
Si j’entreprends d’écrire ce journal de bord, c’est parce qu’aujourd’hui j’ai fait une découverte prodigieuse. Tellement que j’ai envie de crier la nouvelle partout, de la révéler à tout le monde. Mais je ne connais presque personne; personne que ça intéresse, en tout cas, et je n’ai aucun ami à qui je pourrais me confier. Je n’ai qu’É-Den et, si je lui révèle quoi que ce soit, nous serons tous les deux en danger. Car ce que j’ai découvert est un secret terriblement bien gardé.
Avant tout, il faut que je précise que Kate porte une chaîne en or autour du cou. Ce bijou auquel est suspendue une petite clé ne la quitte jamais. Or, hier soir, en se couchant, elle s’est rendu compte qu’elle ne l’avait plus. Elle a fait irruption dans le salon, livide, et s’est mise à fouiller tout l’appartement de fond en comble. Je ne l’avais jamais vue aussi agitée. Une vraie furie! Évidemment, elle m’a hurlé après, m’accusant d’avoir volé sa chaîne, mais elle s’est vite rendue à l’évidence. Comment sa chiffe molle de mari aurait-il pu avoir ne serait-ce que l’idée de commettre un tel acte? Impossible. Elle a cherché toute la nuit. Ce matin, elle avait les traits tirés et le visage déformé par la contrariété, mais elle est partie travailler quand même.
Moi, comme tous les jours, j’ai débarrassé la table, fait la vaisselle, les lits, le ménage. Puis j’ai réveillé É-Den et tout préparé pour qu’elle soit à l’heure en classe. Après son départ, j’ai trié le linge sale pour l’emporter à la laverie. Alors que je remettais à l’endroit la combinaison de Kate, j’ai retrouvé par hasard la fameuse chaîne, coincée dans les replis du col. Un maillon s’était rompu. C’est étrange, mais quand j’ai serré dans ma paume la petite clé dorée, un sentiment de puissance m’a submergé. J’ai éclaté de rire tout seul. Je l’ai fourrée au fond de ma poche et je suis allé jeter la chaîne dans le vide-ordures.
Ensuite seulement je suis retourné dans la chambre de Kate. Là, j’ai ouvert sa penderie et déplacé les boîtes et les luxueux vêtements suspendus qui m’empêchaient d’accéder à la porte dissimulée dans le mur du fond. Je l’ai découverte l’année dernière tout à fait par hasard en faisant du rangement. La serrure dorée et ouvragée avait alors éveillé ma curiosité. Aujourd’hui j’ai enfin pu l’assouvir.
La clé a activé le mécanisme sans rencontrer la moindre résistance. Une lumière s’est déclenchée automatiquement et là, sur le seuil, je me suis figé de crainte autant que de bonheur. Dans une pièce grande comme notre salon se trouvait un nombre incalculable d’ouvrages, méticuleusement rangés sur d’immenses étagères qui couvraient entièrement les quatre murs. De toute ma vie je n’avais vu autant de livres.
En retenant mon souffle, j’ai lentement fait le tour de la pièce. Mes doigts caressaient les dos colorés des reliures pendant que mes yeux se remplissaient de titres tous plus prometteurs les uns que les autres. J’ai vu des atlas, des romans, des bandes dessinées, des recueils de poésie, des manuels d’histoire, de sciences… C’était assurément une découverte majeure dans un monde où les livres sont rarissimes et extrêmement contrôlés.
Craignant que Kate ne revienne et ne me surprenne, je ne suis pas resté longtemps, mais j’ai emporté avec moi un gros atlas plein de photos. J’en tremble encore! Je…

16 janvier 2257
La dernière fois, j’ai dû m’arrêter précipitamment d’écrire, car, comme je le pressentais, Kate est rentrée plus tôt que prévu. Ouf, c’était moins une! S’il avait fallu qu’elle découvre l’atlas et mon journal! Je les ai glissés sous ma table de nuit. Là, au moins, je suis certain qu’elle ne les trouvera pas. Elle ne fait jamais le ménage.
Elle était de mauvaise humeur à cause de je ne sais quelle expérience sur des rongeurs qui a mal tourné. Comme d’habitude, je l’ai écoutée sans broncher. Même si je désapprouve ces manipulations génétiques, je me tais. De toute façon, elle ne me demande pas mon avis.

Il s’est écoulé trois jours depuis la dernière fois. Trois jours durant lesquels j’ai eu tout le loisir d’admirer les photos de l’atlas. J’ai découvert un monde fabuleux, fait de montagnes, de déserts, de forêts tropicales, d’océans, de lacs, de prairies, de savanes, de glaciers, de plages, de volcans… Que de merveilles insoupçonnées dont je ne connaissais que le nom! Ces images de la surface me fascinent. Je peux passer des heures sur une seule d’entre elles. Mes yeux se gorgent de couleurs, de lumière et de sensations inédites. J’admire chaque paysage, chaque détail et j’apprends chaque nom avec une dévotion presque religieuse. Ce que je préfère, ce sont les photos du ciel, ce ciel mythique que personne ici n’a jamais vu. Tantôt bleu, blanc, rose, pourpre ou noir, il se pare de mille nuances qui me bouleversent. Surtout la nuit quand des millions d’étoiles scintillent comme des diamants dans du velours. Ça a quelque chose de magique. Pour moi qui n’ai jamais connu que la roche, le métal et l’obscurité, quel choc! Dire que c’était dans ce monde que vivaient les anciens avant la catastrophe. Ce monde qu’ils ont abandonné pour nous cloîtrer dans les profondeurs de la terre.
Si Renaissance nous a sauvés d’un désastre planétaire, elle nous a néanmoins condamnés à l’enfermement et aux ténèbres d’un monde sans ciel, sans soleil et sans chaleur. Nous avons survécu, certes, mais à quel prix?

25 janvier 2257
Chaque fois que Kate s’absente, je file dans la bibliothèque secrète pour emprunter un nouveau livre. Ma passion dévorante ne connaît pas de limites. Je lis tout ce qui me tombe entre les mains, avec une préférence pour la géographie et la zoologie. C’est comme si les photos et les textes dont je m’imprègne faisaient revivre cette Terre que je n’ai pas connue. La nuit, je rêve que j’explore ces contrées aux noms étranges peuplés d’animaux merveilleux. Le plus frustrant, c’est de devoir garder tout ça pour moi. J’aimerais m’en ouvrir à Kate, mais c’est impensable. Elle me ferait jeter en prison pour trahison, ou pire. Tous les jours je l’entends parler de dissidents qui mettent en péril l’équilibre de Renaissance et évoquer l’efficacité des policiers pour étouffer leurs velléités de rébellion. Les Élus n’ont aucune pitié pour ceux qui sortent du rang. Kate n’en aurait aucune pour moi.
Évidemment il y a É-Den, mais je refuse de lui mettre ces rêves inaccessibles en tête. Elle est trop jeune, trop innocente. Je n’ai pas le droit de la faire souffrir en lui faisant miroiter un ailleurs qu’elle ne connaîtra jamais. Je me tais donc. Je souffre en silence et je pleure sur ce monde si beau que nous avons perdu.
P.-S. – Kate a une nouvelle chaîne en or autour du cou. Avec une nouvelle clé.

18 février 2257
Aujourd’hui, une idée insolite a germé dans ma tête. En feuilletant un manuel de sciences naturelles, j’ai découvert que certaines espèces animales peuvent survivre aux pires catastrophes. Ni la glace, ni les radiations, ni la chaleur extrême ne peuvent les faire disparaître. Certains animaux se mettent en hibernation de longs mois, d’autres peuvent rester congelés des années avant de se réveiller quand les conditions de vie redeviennent meilleures, d’autres encore s’adaptent et adoptent de nouvelles formes pour survivre. Je me demande si, là-haut, à la surface, il y a encore des animaux ou des insectes. Ont-ils su se protéger à leur manière? Ont-ils survécu à la catastrophe? En hibernant ou en mutant?
Et nous, est-ce que nous pourrions survivre si nous sortions maintenant?
Lorsque É-Den s’est endormie, j’ai demandé à Kate si elle savait quand nous pourrions enfin réinvestir la surface. Ses yeux ont failli sortir de leurs orbites. Elle s’est mise en colère et m’a traité de fou et d’ingrat. Elle a dit que les anciens nous avaient offert un monde idéal et sécurisé. Pourquoi chercher à regagner la surface? Pourquoi mettre nos vies en danger? Furieuse, elle a gagné sa chambre et claqué la porte.

19 février 2257
Ce matin, au petit-déjeuner, Kate semblait apaisée. Je n’ai pas abordé de nouveau le sujet. Elle non plus. Après son départ et celui d’É-Den, j’ai expédié mes tâches ménagères et filé chercher un nouveau livre. Je n’en prends toujours qu’un à la fois pour ne pas éveiller ses soupçons. C’est un manuel d’histoire. Passionnant! Je me demande pourquoi nos enfants n’apprennent pas cela, au lieu de faire des maths et de la physique.
Ce soir, après le repas, Kate a frappé à la porte de ma chambre. C’est quelque chose qu’elle ne fait jamais. J’ai cru un moment qu’elle avait tout découvert et qu’elle venait m’arrêter. Sans attendre que je l’y invite, elle est entrée, a pris un fauteuil et s’est assise devant moi, debout, en pyjama. J’ai retenu ma respiration.
D’un ton très calme, elle m’a dit qu’elle avait posé ma question aux Élus. Ils lui ont expliqué que le grand retour ne se ferait pas avant une centaine d’années au mieux. Là-haut, la Terre se trouve encore dans un chaos absolu. L’air n’est toujours pas respirable et toute vie humaine y est inenvisageable. Quand j’ai demandé comment les Élus pouvaient en être certains, elle m’a répondu qu’ils avaient des capteurs à la surface qui analysaient chaque jour la qualité de l’air. Or, les résultats ne laissent place à aucun espoir : nul humain ne pourrait survivre à la surface plus de quelques heures. Mais quand j’ai cherché à savoir ce qui s’était réellement passé, elle m’a rétorqué que cela ne me regardait pas. Fin de la discussion. Kate est sortie, me laissant seul et plus désemparé que jamais.

21 février 2257
Parmi les livres interdits, j’ai déniché un manuel d’origami japonais. Mon grand-père en faisait du magnifique; hélas, un coup de grisou l’a emporté avant qu’il ait eu le temps de m’apprendre sa technique. Mon père, quant à lui, jugeait ce passe-temps inutile et coûteux. « Le papier, ça ne se gâche pas! » répétait-il chaque fois que je m’essayais à plier quelques feuilles. Il faut dire qu’à la mine le salaire était dérisoire; nous ne roulions pas sur l’or, contrairement à Kate!
J’ai rapporté le livre dans ma chambre et j’ai commencé par la figure la plus simple. Les souvenirs de mon grand-père aux doigts agiles me sont revenus teintés de nostalgie. Je l’aimais sincèrement. Plus que mon père, c’est certain.
Ce soir, j’ai réussi à faire un cygne. Je vais l’offrir à É-Den. Si ça lui plaît, je lui apprendrai différents pliages. Ici, on a du papier à ne savoir qu’en faire.

28 février 2257
Je crois que Kate me soupçonne de quelque chose. Est-ce à cause des origamis que j’offre à É-Den? Je lui ai dit que je tenais ce talent de mon grand-père, mais je sens qu’elle n’est pas dupe. Elle me regarde bizarrement, ces derniers temps. Elle rentre parfois à l’improviste, sans un bruit, et vérifie ce que je fais. Je vais devoir être plus prudent pour les livres, mieux cacher mon journal et surtout espacer les moments où j’y raconte mes découvertes.

25 mars 2257
Plus je lis, plus je découvre, plus je rêve d’évasion. Je rêve de découvrir le monde, de voir les étoiles et de rencontrer d’autres survivants. Car je refuse de croire que nous sommes les seuls hommes à avoir survécu. Je suis sûr qu’il existe d’autres colonies, ailleurs, à la surface ou sous terre. Il me semble de plus en plus évident que les Élus nous mentent. Je ne leur ai jamais fait confiance de toute façon. C’est vrai, quoi! Comment faire confiance à des gens qu’on n’a jamais vus? Les Élus nous commandent, nous dirigent, nous punissent. J’ignore qui ils sont et d’où ils tirent leur nom, car, à ma connaissance, personne ne les a jamais élus.
J’ai lu récemment dans un traité de politique que ce genre de régime s’appelle une dictature et que tous les dictateurs appuient leur pouvoir sur la propagande et le mensonge. Au Cocon, tout le monde sait que les Élus manipulent les habitants de la Cave et du Grenier, mais moi je sais qu’ils nous manipulent également. Je suis chaque jour un peu plus convaincu qu’ils nous cachent des choses à propos de l’extérieur. Une question me taraude : à la surface, l’air est-il vraiment toxique? Des centaines d’années après la catastrophe, ça me semble improbable. Du coup, je me demande si les Élus ont déjà essayé de sortir. Et, si oui, qu’ont-ils découvert dehors pour décider de rester ici-bas?

27 mars 2257
Kate était d’une humeur exécrable, aujourd’hui. J’ai fini par savoir que quelqu’un avait saboté ses expériences et libéré ses rongeurs génétiquement modifiés. Personnellement, je trouve cela très amusant.
Pourtant ma joie a été de courte durée, car, à peine rentrée du travail, elle a pris la poubelle et fait le tour de l’appartement pour jeter tous les origamis que j’avais réalisés. La collection entière d’É-Den y est passée. J’ai voulu l’arrêter, mais elle m’a repoussé froidement. « Si jamais ma fille apprend que c’est moi qui ai foutu ces merdes à la poubelle, je te chasse d’ici! » m’a-t-elle craché avant d’ajouter : « Tu lui diras que c’est toi, que tu en avais marre. » Je suis resté sans voix.
Kate ne m’a jamais aimé, c’est un fait, mais c’est la première fois qu’elle me menace ouvertement. Je sais qu’elle ne plaisante pas. Kate ne plaisante jamais.

2 avril 2257
Lorsque, ce matin, après le départ de Kate, j’ai voulu ranger le manuel de biologie que j’avais emprunté, je suis resté pétrifié de terreur. Un nouveau verrou avait été posé sur la porte! Ou elle l’a installé toute seule, ou bien elle a fait appel à un serrurier pendant que je vaquais à quelque course.
Kate est cruelle, sadique, méchante et égoïste, mais elle est intelligente et très intuitive. Elle aura deviné que j’avais trouvé sa bibliothèque secrète. Sans preuve, elle ne m’a pas accusé ouvertement, mais en verrouillant l’accès elle s’assure de mettre définitivement un terme à mes escapades clandestines.
Certes, elle peut m’empêcher de lire, mais pas de rêver. Toutes les images que m’ont apportées ces livres resteront à jamais gravées dans ma tête.
P.-S. – Il va falloir que je trouve le moyen de me débarrasser discrètement du manuel de biologie. De le jeter dans le vide-ordures serait trop risqué. Mieux vaut le déposer dans un conteneur à l’autre bout du Cocon. Cela me fait mal au cœur, mais je n’ai pas vraiment le choix. Ce serait trop dangereux de le garder ici.

5 mai 2257
Cette nuit, j’ai rêvé que je sortais de Renaissance. Un homme encapuchonné qui disait être un Élu venait me chercher en secret pour me conduire hors de la colonie. « Il ne faudra rien dire à Kate, disait-il, sinon elle me tuerait. » On est passés dans un étroit couloir au bout duquel se trouvait une porte blindée. Derrière, j’ai découvert des collines verdoyantes couvertes de grands sapins. En contrebas dormait un lac azur aux eaux tranquilles. Il faisait chaud; l’air sentait bon la résine et la terre humide. Mes pieds nus ont foulé le tapis d’aiguilles de pin avec un tel bonheur! J’étais bien. Pour la première fois depuis longtemps.
Le réveil a été brutal. J’aurais voulu ne jamais me réveiller. Certes, ce n’était qu’un rêve, mais je n’en suis pas moins certain qu’il existe quelque chose au-dessus de nous. Quelque chose de beau, de vrai, de différent. Je vais tout faire pour essayer de le découvrir. Tant pis si l’air se révèle toxique. Au moins, j’aurai vu à quoi ressemble la surface. Je mourrai heureux.

10 juin 2257
Aujourd’hui, je suis passé déposer le linge à la laverie et, en ressortant, j’ai remarqué les énormes conduits d’aération qui en sortent pour disparaître dans la roche. Je me demande où ils mènent. À la surface? Forcément, car il faut bien évacuer les vapeurs brûlantes quelque part.
C’est décidé, demain, je pars en exploration, mais quelques heures seulement pour ne pas éveiller les soupçons de Kate. Si elle rentre à l’improviste, je lui dirai que j’étais à la laverie ou à faire les courses. Si j’ai un peu de chance, je vais trouver un chemin qui me permettra de découvrir la vérité sur l’extérieur. Et de m’enfuir.

13 mars 2258
Kate est rentrée plus tard que d’habitude. Ce n’est pas que je me sois inquiété. Je n’éprouve qu’indifférence pour cette femme froide et méprisante. Mais j’ai trouvé cela bizarre, voire suspect.
Il était plus de deux heures du matin et je l’attendais en faisant du repassage lorsqu’elle est enfin arrivée, un sourire aux lèvres. C’est tellement inhabituel chez elle que cela m’a tétanisé.
Ses pommettes étaient roses et ses yeux brillaient comme si elle avait bu. Elle s’est plantée devant moi, les poings sur la hanche, et m’a annoncé fièrement qu’elle venait d’être promue Élue. Le responsable du laboratoire militaire avait été retrouvé mort la veille, mystérieusement empoisonné. L’Élu suprême avait jugé Kate digne de ce poste prestigieux.
Kate Élue! Il ne manquait plus que ça!
J’ai hésité à rester impassible, mais, craignant son courroux, j’ai fini par la féliciter. Froidement, c’est vrai. Kate a pris mon manque d’enthousiasme pour de l’insolence. D’un geste brusque, elle m’a saisi le bras et a planté ses yeux glacés dans les miens. Tout en serrant les dents, elle m’a dit de faire attention, de ne pas jouer au plus malin avec elle. Elle a ajouté que je ne devais pas croire que, grâce à son nouveau statut, j’aurais la belle vie. Au contraire! Au moindre faux pas, elle n’hésiterait pas à me punir publiquement pour donner l’exemple. J’ai failli lui coller le fer à repasser en pleine tête. Ça l’aurait sans doute tuée. Mais le doute a figé mon bras. Avais-je le droit de priver É-Den de sa mère? J’ai hésité.
Le regard de Kate a dévié vers le fer. Elle a aussitôt découvert la pensée criminelle qui me passait par la tête. Pourtant, elle a souri. « Mon pauvre James, comme si tu en étais capable! m’a-t-elle craché au visage. Tu es tellement lâche, insipide et fade! Tu me dégoûtes! » Elle m’a lâché le bras et s’est retournée. « Va te coucher! On réglera ça demain matin et, crois-moi, je vais définitivement te faire passer l’envie de me tuer! » Elle a éclaté de rire avant de regagner sa chambre.
Rarement je me suis senti aussi humilié. J’ai sincèrement regretté de ne pas l’avoir tuée. Demain, elle me le fera payer. Mais de quoi est-elle vraiment capable? Du pire?
James marqua une pause. Sa gorge était nouée par la honte, le regret, la colère et le désespoir. Il ne voulait pas mourir, pas si près du but. Car, à force d’explorations répétées, de tours et de détours dans les conduits d’aération et autres canalisations de Renaissance, il avait fini par trouver une voie prometteuse.
Soudain l’évidence s’imposa à lui avec la clarté d’une aube naissante. C’était maintenant ou jamais. Le lendemain matin, il serait trop tard.
James était peut-être trop lâche pour commettre un meurtre, mais pas pour s’enfuir, pas pour tenter l’impossible. Il ouvrit son journal à la première page pour y noter une rapide dédicace.
Pour ma fille chérie.
É-Den, si un jour tu découvres ce journal, dis-toi que c’est pour toi que je l’ai écrit. Pour que tu saches la vérité. En lisant ces lignes, tu découvriras mon histoire, mon rêve, mes espoirs. Je t’aime et, où que je sois quand tu liras ces lignes, je t’aimerai toujours.
D’une main tremblante, il sortit une feuille blanche du paquet et entreprit d’écrire une lettre à sa fille, une lettre d’adieu. Après quoi il prit une seconde feuille qu’il plia avec habileté pour faire naître un cygne.
Il se leva et s’empara d’un sac dans lequel il fourra des vêtements et une photo d’É-Den. Ensuite, sans faire de bruit, il sortit de sa chambre et se dirigea vers la cuisine pour prendre quelques provisions et des bouteilles d’eau. Avant de sortir, il posa son sac sur le bar à côté de l’aquarium où Gloups tournait inlassablement en rond, et, en silence, il se dirigea vers la chambre d’É-Den. Il poussa doucement la porte.
Sa fille dormait paisiblement, à mille lieues du cataclysme qui dévastait son père. C’était un véritable déchirement de la quitter, de l’abandonner dans ce monde qu’il exécrait. É-Den aurait été plus âgée, James lui aurait proposé de fuir avec lui, mais, à treize ans, elle était encore trop jeune pour braver le danger. Il n’avait pas le droit de lui faire courir de tels risques, d’autant que l’issue était très incertaine. Certes, il avait trouvé une voie, mais qu’allait-il découvrir au bout du chemin? Un monde accueillant, ou un univers dévasté? La vie, ou la mort? Et si cette voie ne menait pas à la surface, que ferait-il? Rentrerait-il? Sans doute pas. Kate ne le laisserait pas revenir vivre avec elles.
Les larmes au bord des yeux, il se pencha pour effleurer la joue de sa fille. Il déposa ensuite la lettre et le cygne de papier sur sa table de chevet, dissimula son livre de bord dans la bibliothèque d’É-Den et sortit à pas de loup. Lorsqu’il franchit le seuil, il crut que son cœur allait exploser de chagrin. Il jeta un dernier regard humide à sa fille et s’en alla, la mort dans l’âme.
En passant devant le bar de la cuisine, il attrapa son sac et le mit en bandoulière. Sa main se posait sur la poignée quand une voix derrière lui le glaça d’effroi.
— Tu t’en vas, James?
Sa respiration se bloqua et des fourmillements d’angoisse envahirent ses membres. Il se retourna lentement.
Kate le toisait, un rictus de dédain au bord des lèvres, un pistolet pointé dans sa direction.
— Pose ce sac immédiatement!
James obéit. Toute sa vie, il n’avait fait qu’obéir.
— Tu croyais quoi? éructa Kate. Que tu pourrais m’échapper, là, comme ça? Que je te laisserais partir? Mais qu’est-ce que tu as dans la tête, espèce de crétin?
Les poings de James se contractèrent.
— C’est moi qui commande, ici! reprit-elle, les yeux pleins de fureur. Tu vas gentiment regagner ta chambre, parce que, ce soir, je suis fatiguée. Mais demain matin tu vas me le payer, James! Oh, oui, tu vas me le payer!
Cette fois, c’en fut trop.
Sans réfléchir aux conséquences de son geste, James empoigna l’aquarium à deux mains et le balança de toutes ses forces sur Kate. Elle n’eut pas le temps d’esquiver le projectile ni de tirer. Le choc fut violent. Le globe en verre se fracassa contre sa poitrine en un millier de morceaux coupants, libérant des litres d’eau sur la moquette.
James sortit en trombe en claquant la porte de l’appartement derrière lui. Désolé pour Gloups qu’il avait sacrifié, il s’enfuit dans la lumière blafarde des néons du couloir.
1
Deux ans plus tard, mai 2260
La troisième sirène qui scandait le temps dans la Cave s’éteignit dans un bruit de pneu qui se dégonfle. Il était midi. Siméon retint son souffle. Caché dans l’embrasure d’une porte, il pencha lentement la tête pour espionner le vieil homme qui rentrait chez lui. Ce n’était pas son habitude de s’en prendre à plus faible que lui, mais l’occasion était trop belle. Le vieux revenait du ravitaillement. À ses bras pendaient deux sacs de provisions. Fatigué, l’homme posa l’un de ses sacs par terre et chercha sa clé dans sa poche.
C’était le moment où jamais. Une semaine de nourriture fraîche, ça ne se refusait pas.
Siméon bondit. Aussi rapide qu’agile, il rafla l’un des sacs sans même ralentir. Le vieux se retourna, surpris, et se mit à hurler au voleur.
« Tu peux toujours gueuler! Personne ne t’entend! » songea le garçon, ravi de son coup.
Dans la Cave, c’était chacun pour soi et seuls les plus forts s’en sortaient. Certes, c’était lâche de s’en prendre à un indigent et Siméon n’était pas fier de son geste, mais il n’avait pas le choix. Depuis qu’il était tout petit, il arpentait les rues étroites et insalubres de ce quartier à la recherche d’un petit quelque chose à manger ou d’un coin où dormir. Depuis toujours, il vivait de menus larcins et passait son temps à fuir.
Il tourna à l’angle de la ruelle avant de s’arrêter brusquement. Deux gaillards accouraient dans sa direction, sans doute attirés par les cris du vieux. Le garçon sentit son pouls s’accélérer. Il n’y avait aucune autre issue. Soit il faisait demi-tour, soit il les affrontait et défendait son butin. Mais ils étaient deux, et beaucoup plus costauds que lui. Il ne réfléchit pas longtemps.
Il rebroussa chemin et prit ses jambes à son cou, le sac serré contre sa poitrine pour ne pas le laisser tomber. Évidemment, le vieux s’était planté au milieu de la rue pour lui barrer la route. Siméon allait devoir le bousculer, même le pousser pour qu’il tombe. Le gamin sentait les remords le gagner quand un étau se referma brusquement sur ses jambes. Il s’étala de tout son long. Le sac lui échappa et déversa son précieux contenu sur le sol poussiéreux.
Un violent coup de pied dans les côtes lui arracha un cri.
— Ça t’apprendra, sale morveux! fit le type qui l’avait rattrapé.
D’une poigne d’acier, l’autre le saisit par les cheveux pour le relever. Il le plaqua contre le mur sans ménagement.
— On t’a jamais dit que c’était pas bien de s’en prendre aux vieux?
Siméon n’eut pas le temps de répondre. Un coup de poing dans l’estomac lui coupa le souffle.
— Les petites merdes comme toi, ça devrait pas exister!
Un deuxième coup l’atteignit au nez. La douleur faillit lui faire perdre connaissance, tandis qu’un flot de sang remplissait sa bouche. Il chercha du regard le soutien du vieux, mais il était trop occupé à ramasser ses précieuses provisions.
— Tu sais qu’il y a des coins où tu te ferais bouffer tout cru? Ça te plairait qu’on t’y mène?
Effrayé, Siméon secoua vivement la tête. Une seconde gifle lui fit éclater la lèvre. Le visage plein de larmes et de sang, il n’osait plus bouger, pétrifié de terreur.
Contre toute attente, ce fut le vieux qui mit un terme à son calvaire.
— Allez, lâchez-le, les gars. Il a son compte.
Comme les types, enivrés par la violence, semblaient vouloir s’amuser encore un peu, le vieil homme essaya autre chose.
— Pour vous remercier, je vous offre un coup à boire! Hein, qu’en dites-vous?
Il ouvrit en grand la porte de sa maison pour les inviter chez lui. Un sourire goguenard illumina la trogne du plus grand des lascars qui lâcha sa proie. Siméon, inerte, s’effondra au pied du mur comme une poupée de chiffon.
— Ça, c’est pas de refus! fit le gaillard en se baissant pour entrer dans la maisonnette.
— Ouais, sympa! ajouta l’autre.
Mais avant de suivre son acolyte il décocha un dernier coup de pied au bas-ventre du garçon affalé à terre.
La porte se referma dans un claquement, laissant Siméon seul dans la ruelle. Il resserra machinalement ses bras contre lui pour se protéger, mais ce simple geste lui arracha un gémissement. La douleur qui irradiait de ses côtes et de son ventre était insupportable. Ses oreilles bourdonnaient, il ne sentait plus son nez et, dans sa bouche, le goût du sang lui donnait la nausée. Ce n’était pas la première dérouillée qu’il prenait, mais c’était sans aucun doute la plus violente. « Ne pas rester là, ne pas rester là », se répétait-il, terrifié à l’idée que les types ressortent pour terminer ce qu’ils avaient commencé.
En tremblant comme une feuille, il prit appui sur un coude pour se redresser. La douleur fusa, comme un poignard chauffé à blanc. Un flot de salive jaillit entre ses lèvres tuméfiées. Il se pencha pour vomir et se mit à sangloter, pas tant à cause des coups reçus que de la faim qui le tenaillait. Une faim dévorante, obsédante. Cela faisait trois jours qu’il n’avait absolument rien avalé.
Un sentiment de lassitude extrême s’empara de lui. Il n’avait que onze ans, mais déjà il était fatigué, usé, désabusé. Depuis qu’il était tout petit, sa vie n’était qu’un combat, qu’une lutte sans pitié pour survivre. Maltraité par sa famille adoptive, il s’était échappé trois ans auparavant. Depuis, il vivait dans la rue, ou plutôt il survivait. Et ce jour avait bien failli être le dernier de sa misérable existence.
Cela aurait-il mieux valu? Une vie comme la sienne valait-elle le coup d’être vécue?
Pourtant, mû par un indéfectible instinct de survie, Siméon se releva tant bien que mal. La grimace qui tordit sa bouche indiquait à quel point il souffrait, mais pas un cri ne lui échappa. Il souffrirait en silence, comme toujours.
Du revers de sa manche, il essuya ses yeux et son nez. Du sang macula sa chemise et ses mèches blondes. En luttant contre la douleur, il s’éloigna de la maison du vieux, plié en deux. Il voulait être le plus loin possible quand ses tortionnaires en ressortiraient.
Il marcha, marcha, marcha durant ce qui lui sembla des heures, tellement il était mal en point. Quand enfin il regagna le Nid – c’était le nom qu’il donnait à sa cachette secrète –, il ne put rien faire d’autre que de s’affaler sur sa couverture pour s’immerger dans un profond sommeil.
À son réveil, la souffrance s’était légèrement atténuée, mais sa tête tournait comme la première fois qu’il avait bu de l’alcool. L’expérience avait été tellement pénible qu’il n’avait plus jamais recommencé. Dans son crâne, une spirale nébuleuse tournait inlassablement, lui faisant perdre tous ses repères. Il ferma les yeux pour lui échapper et sombra à nouveau. Il n’entendit aucune des sirènes de la Cave.
Ce fut la soif qui le réveilla finalement. Sa langue semblait collée à son palais, tant sa bouche était sèche. Il s’assit et attrapa sa gourde posée dans un coin. Les croûtes de sang coagulé se fendillèrent lorsqu’il ouvrit la bouche. La trempe qu’il avait reçue la veille lui revint en mémoire. « Saletés de types! pesta-t-il en contractant la mâchoire. Si je les revois, je les… non, je ne leur ferai rien, rien du tout. Ils sont bien trop forts pour moi. »
Siméon était courageux, intrépide parfois, mais pas suicidaire. Il connaissait parfaitement ses limites. S’il avait su que deux gaillards porteraient secours au vieux, il n’aurait jamais tenté de lui voler un sac. Un truc ou deux dedans, peut-être, mais pas le sac entier. De toute façon, c’était trop beau pour être vrai. Une semaine entière ou plus de nourriture, c’était du jamais vu, le genre d’aubaine qui ne se présente qu’une fois.
Le fait de penser à toute cette nourriture qui lui avait injustement échappé éveilla le dragon affamé qui sommeillait dans son estomac. Son ventre gronda comme jamais. « Aujourd’hui, il faut que je mange! Il faut absolument que je mange quelque chose… »
Il se leva en grimaçant. Son corps était perclus de courbatures. Ses membres et ses côtes semblaient peser des tonnes. Mais ça finirait par passer, comme tout le reste. Siméon était un dur à cuire. S’il ressentait parfois des moments de déprime, il savait se reprendre et rebondir de plus belle pour affronter de nouvelles épreuves. « Ce qui ne te tue pas te rend plus fort! » avait coutume de dire son père adoptif après lui avoir filé une raclée.
Siméon passa une main sur son visage pour en vérifier l’état général. Mises à part les traînées de sang qu’il frotta avec un peu d’eau, globalement, ça allait. Sa lèvre supérieure était gonflée. Son nez était douloureux lorsqu’il le tâtait, mais il ne semblait pas cassé.
Il replaça les mèches rebelles qui lui tombaient sur le front dans l’élastique de sa queue de cheval. Ses cheveux étaient longs, maintenant, depuis trois ans qu’il ne se les était pas coupés. Parfois il rêvait d’une bonne paire de ciseaux, mais c’était un luxe inabordable pour lui. Avant de quitter son repaire, il glissa dans sa poche gauche sa dernière pièce de vingt cents. S’il ne trouvait rien à manger, il pourrait toujours acheter une ration de pâtes pour ne pas mourir de faim. Il tapota sa poche droite pour vérifier que les boulons en fer qui servaient de projectile à son lance-pierre étaient toujours là. C’était sa seule arme, mais elle l’avait tiré d’affaire à maintes reprises. Il ne sortait jamais sans elle.
Après s’être assuré que l’endroit était désert, Siméon sortit de sa cachette. Le Nid était en réalité un petit local technique, niché dans un immense pylône métallique, lui-même situé au milieu d’un gigantesque conduit d’aération vertical aussi haut que profond. Le pylône central servait de point d’appui à une passerelle en fer suspendue au-dessus du vide et permettait de relier les deux bords opposés du puits d’aération. Il y en avait d’autres identiques plus haut, et aussi plus bas, mais impossible de savoir combien. Chaque extrémité de cette passerelle était fermée par des portes circulaires solidement verrouillées.
C’était lors d’une de ses nombreuses pérégrinations aléatoires que Siméon avait trouvé cet endroit. Il ne savait pas à quoi servait ce gigantesque puits vertical, mais il s’en moquait éperdument. Malgré l’affiche représentant une tête de mort collée sur la porte du local technique, il l’avait ouverte, espérant y dénicher quelque chose d’intéressant. Il avait trouvé bien plus que cela : une véritable cachette! Ce grand placard circulaire doté d’une petite veilleuse était suffisamment large pour s’y allonger et assez haut pour s’y tenir accroupi. Dès le jour suivant, il y avait emménagé et y avait apporté ses maigres possessions : une couverture, une gourde et quelques affaires de rechange roulées en boule. C’était la meilleure cachette qu’il eût jamais trouvée, sûre, tranquille, confortable comme un nid douillet. Depuis presque quatre mois, il y retournait tous les soirs.
Après avoir changé de chemise, Siméon sortit. Il traversa la passerelle métallique et, arrivé à l’une des extrémités, enjamba la balustrade pour se faufiler dans la bouche étroite d’une gaine d’aération horizontale qui se trouvait en contrebas. La manœuvre était périlleuse, car le puits sous ses pieds mesurait au moins cent mètres de profondeur, peut-être plus. Mais Siméon n’avait pas le vertige; par ailleurs, il était remarquablement agile et souple.
Une fois dans la gaine, il se mit à ramper à quatre pattes. Il y avait des relents de rouille et d’autres odeurs indéfinissables, mais cela ne le gênait pas. De manière générale, la Cave puait. Pourtant, aucun de ses habitants ne manifestait la moindre répulsion. Peut-être puaient-ils tout autant, mais personne ne s’en rendait vraiment compte. La puanteur était leur quotidien.
Au premier carrefour, Siméon vira à droite, puis à gauche, suivant un chemin qu’il connaissait par cœur. La gaine se terminait par une grille qu’il lui suffit de pousser pour déboucher dans un couloir peu fréquenté, situé près de l’usine de recyclage des déchets. Il prit le temps de replacer la grille derrière lui comme si elle n’avait jamais été descellée, puis il se mit en route vers le quartier des habitations. C’était encore là qu’il avait le plus de chance de dénicher un petit truc à manger.
Ce qu’il préférait, c’était les poubelles des bistrots qui proposaient de la bouffe rapide et pas chère, mais ces restes constituaient des denrées rares et très prisées. Siméon, qui n’appartenait à aucune bande, n’obtenait jamais les meilleurs morceaux. Il avait pris l’habitude de se contenter des restes de restes, c’est-à-dire de pas grand-chose.
Lorsqu’il arriva devant Chez Zorg, des effluves épicés vinrent chatouiller ses narines. Cela faisait des semaines qu’il n’avait pas senti quelque chose d’aussi agréable. Tenaillé par la faim, il entra sans réfléchir dans le bouge. Les cinq tables étaient vides. Apparemment, il était encore trop tôt pour manger. La troisième sirène qui marquait midi n’avait pas encore retenti. Le patron, le fameux Zorg, essuyait les verres avec un torchon crasseux à l’aide de son moignon au bras gauche. Il jeta un coup d’œil distrait à son client avant d’interrompre son geste. La grimace qui se peignit sur sa trogne n’était pas de bon augure.
— Qu’est-ce que tu veux? cracha-t-il. T’as rien à faire ici! Dégage!
Mais Siméon que la faim rendait audacieux s’avança vers le bar.
— Vous n’auriez pas…
L’autre posa son verre brusquement.
— Je fais pas l’aumône! J’ai rien pour toi.
— Je cherche un petit boulot, inventa d’un coup Siméon. Je pourrais essuyer les verres à votre place ou faire la vaisselle et, en échange…
— J’ai besoin de personne! Surtout pas d’un morveux comme toi. Dégage, j’te dis!
Siméon sentit fondre ses derniers espoirs. Il tourna à regret la tête vers la cuisine, vers les odeurs de nourriture. Il mourait d’envie de bondir pour chaparder un truc ou deux, mais il savait que Zorg le rattraperait et lui ferait passer un sale quart d’heure. Le patron du bar avait beau avoir un bras atrophié, ses jambes, elles, étaient bien valides. Or, Siméon en avait assez bavé la veille comme ça.
La tête basse, il tourna les talons. En fourrant ses mains dans ses poches, il sentit la petite pièce entre ses doigts et hésita. S’il la dépensait maintenant, il ne lui resterait plus rien pour faire face à un nouveau coup dur. Il prit une grande inspiration, absorbant au passage davantage d’odeurs épicées. Tout en faisant tourner la pièce entre ses doigts, il réfléchit. Une ration de ragoût aux épices, c’était tentant.
— T’as besoin d’un coup de pied au cul, ou quoi? gueula le patron derrière lui.
Siméon estima soudain que ce sale type ne méritait pas ses dernières économies. Il redressa la tête, bomba le torse et quitta fièrement l’endroit. Mais une fois qu’il fut dans la rue son ventre hurla sa détresse. Il tenta d’oublier ces protestations bruyantes et promena son regard sur le caniveau au milieu de la rue, mais les pitoyables déchets qui avaient été un jour comestibles lui auraient sans aucun doute filé une bonne intoxication alimentaire. Or, dans la Cave, il n’y avait rien de pire que de tomber malade. Les rares médecins qui officiaient dans ce quartier étaient de mèche avec la milice. Si votre cas était grave ou contagieux, vous n’aviez guère de chance de rentrer chez vous. Que devenaient ces malades? Beaucoup de rumeurs circulaient à leur sujet, mais, ce qui était certain, c’était qu’on ne les revoyait plus jamais. Les habitants de la Cave préféraient donc se soigner avec les moyens du bord, quitte parfois à mourir sur place, plutôt que de faire appel à ces traîtres. En réaction, les milices avaient intégré des médecins dans leurs patrouilles. En cas d’arrestation, même pour un simple contrôle d’identité, le médecin vous examinait de gré ou de force. Pour Siméon, c’était une raison de plus pour éviter de croiser le chemin des milices.
Le garçon déambula au hasard des rues, empruntant de temps à autre des couloirs transversaux circulaires plus grands que les tuyaux d’évacuation ou d’aération qu’il arpentait quotidiennement. Machinalement, il prit la direction de la centrale électrique. C’était de là, grâce à d’énormes blocs électrogènes, que provenait principalement l’énergie qui alimentait la Cave et ses différentes usines. Il marchait perché sur une passerelle en évitant les nuages de vapeur brûlante que crachait méchamment la tuyauterie quand, soudain, il la vit. Une betterave, pourpre et brillante, à peine entamée, tombée d’une cagette ou d’une poche. Par habitude, il jeta un coup d’œil autour de lui pour s’assurer que personne ne convoitait son bien. L’endroit était désert.
« C’est mon jour de chance! » exulta-t-il en se précipitant dessus.
Mais c’était sans tenir compte de la bestiole qui surgit de nulle part, vive comme un éclair, pour s’emparer du légume.
— Eh, mais lâche ça! s’écria Siméon, furieux. C’est à moi!
Comme étonnée qu’on s’adresse à elle, la petite créature aux poils grisâtres se tourna vers le garçon. Ses grands yeux noirs le toisèrent avec un air d’incompréhension. De la betterave, énorme entre ses petites pattes, suintait un jus écarlate qui coulait à travers la grille de la passerelle.
— Lâche ce truc ou je t’écrabouille! répéta Siméon en tapant du pied pour l’effrayer.
Contre toute attente, l’espèce de gros rat obéit. Ses minuscules pattes lâchèrent la betterave qui gicla en s’écrasant sur la grille de la passerelle.
— Maintenant, casse-toi! Allez, ouste!
Le rongeur recula d’un pas, mais ne fila pas. Agacé, Siméon attrapa un boulon dans sa poche et le lança dans sa direction. Il ne voulait pas lui faire de mal, juste l’effrayer pour qu’il s’en aille. Le projectile tomba non loin de la bête qui, cette fois, détala.
Au même moment, le mot méchant parvint à ses oreilles. Surpris, il se retourna pour voir qui lui avait dit ça. Il ne vit personne. Siméon était tout seul, mais il aurait juré qu’il avait entendu une petite voix chargée de rancœur. La fatigue et la faim lui jouaient-elles des tours? Un début de remords l’envahit; cette pauvre bestiole devait être aussi affamée que lui. Mais il se reprit très vite. Ce n’était qu’un animal, et nuisible, en plus. Sa vie ne valait rien comparée à celle d’un humain.
Siméon ramassa la betterave et mordit dedans à pleines dents. L’extase qu’il ressentit à cette seconde fut indescriptible. Le goût sucré allié à la texture fondante le transporta de ravissement. Ni la partie verdâtre attaquée par la moisissure ni l’arrière-goût terreux ne ternirent son bonheur. Des gouttes violines glissèrent sur son menton. Le dragon dans son ventre soupira de bonheur.
— Ça venait de par là! s’écria soudain une voix forte en dessous de lui.
Toujours debout, les doigts dégoulinants de jus, Siméon se figea. Les yeux braqués vers le couloir trois mètres plus bas, il se raidit en apercevant les uniformes noirs de cinq miliciens. Les hommes n’avaient qu’à lever les yeux pour l’apercevoir. Le garçon s’arrêta de respirer, tétanisé par la peur.
2
Dans l’immense caverne, seul le goutte-à-goutte de l’eau qui ruisselait sur les stalactites avant de s’écraser sur le lac souterrain troublait le silence. L’eau cristalline et peu profonde était éclairée par des spots halogènes qui lui donnaient une jolie couleur de jade. Sa surface limpide comme un miroir reflétait les colonnes de pierre du plafond sculptées par le temps et l’humidité.
Emmitouflée dans une serviette éponge, une jeune fille se tenait assise là, immobile et silencieuse, ses yeux en amande rivés sur les concrétions calcaires de la voûte. Ses cheveux noirs ruisselaient le long de son visage dont les traits fins et réguliers lui conféraient une singulière beauté. Elle les égoutta et défit l’élastique glissé à son poignet pour les attacher en une longue queue de cheval.
Elle venait souvent à cet endroit pour se baigner et méditer, loin de l’agitation, du bruit, de la foule. Certes l’eau cristalline était froide et ses bains ne duraient guère longtemps, mais elle préférait nager dans ce décor grandiose plutôt qu’à la piscine avec les jeunes de son âge.
Ce spectacle magique la fascinait, l’hypnotisait presque. Elle se sentait toute petite à côté de ce prodige de la nature, comme une fourmi ridicule par la taille autant que par l’empreinte qu’elle laisserait sur le monde. Que représentait sa vie à l’échelle des millénaires nécessaires à la formation de ces merveilles? Une goutte d’eau.
L’une d’elles vint justement s’écraser sur sa joue. Elle la laissa couler telle une larme de cristal sur sa peau claire. É-Den avait le cœur lourd. Dans trois jours, la rentrée des classes marquerait la fin des vacances. Dans trois jours, elle intégrerait la prestigieuse école militaire pour le plus grand bonheur de sa mère, mais pas pour le sien.
É-Den était une élève brillante. Elle avait certes des capacités intellectuelles indéniables, pour reprendre les mots de ses professeurs, mais elle était également très sérieuse et travailleuse. Trop, sans doute, sinon elle aurait eu plein d’amis avec qui passer du bon temps pendant les vacances, plutôt que de devoir se réfugier là, toute seule. Mais les choses étaient ainsi; la passion d’É-Den, c’était ses études. Toutes les matières l’intéressaient; elle aimait plus que tout s’instruire, apprendre, découvrir, quel que fût le sujet traité. D’une assiduité sans faille, jamais absente, elle avait cumulé toutes les options possibles et ne perdait pas une miette de ce que lui enseignaient ses professeurs. Même en sport, notamment en tir, elle excellait. Trop sage et trop parfaite, elle s’attirait souvent les railleries des autres élèves avec qui elle ne partageait rien, mais elle s’en moquait. Elle n’avait pas besoin d’eux. Elle menait sa petite vie solitaire, rythmée par ses cours et ses devoirs. Ses journées étaient pleines, intenses et toujours riches de nouvelles acquisitions. Quand arrivaient les examens, elle mettait les bouchées doubles et passait ses nuits à réviser des notions qu’elle savait déjà sur le bout des doigts pour s’assurer d’obtenir la meilleure note possible. C’était plus fort qu’elle, il fallait qu’elle soit la première. Elle ne supportait pas l’échec. Sa mère non plus, d’ailleurs. Kate devait avoir transmis ce trait de caractère à sa fille.
É-Den soupira de dépit. Elle avait toujours cru qu’avec son excellent livret scolaire elle pourrait intégrer l’école supérieure de son choix. C’était un privilège réservé aux meilleurs éléments. Les dix premiers de la promotion pouvaient choisir la voie dans laquelle ils voulaient faire carrière. Les autres, au contraire, se voyaient désigner une formation adaptée à leurs aptitudes.
L’adolescente, pourtant, n’avait pas eu le choix. Le jour même de la publication des résultats, elle avait été convoquée par les Élus, au grand étonnement du directeur du lycée et de ses professeurs. La rumeur avait aussitôt couru que sa moyenne exceptionnelle n’était pas due au hasard et qu’elle avait triché. À preuve, elle n’avait même pas assisté au bal de fin d’année. Les plus perfides spéculaient déjà sur la sentence exemplaire que les Élus lui infligeraient bientôt.
Mais le but de la convocation était tout autre. Devant l’assemblée des Élus dont sa mère faisait partie, l’Élu suprême lui avait solennellement annoncé qu’elle était admise à l’école militaire, directement en deuxième année de surcroît, vu ses étonnants résultats en tir. Totalement abasourdie, É-Den n’avait eu d’autre choix que d’accepter sous les applaudissements de l’assemblée.
Mais elle ne voulait absolument pas devenir militaire. C’était même la seule carrière qu’elle n’avait jamais envisagée. Certes, d’arrêter son choix n’avait pas été très facile; comme elle excellait dans toutes les matières, tous les programmes de formation l’attiraient. Mais, depuis presque un an, elle avait choisi d’étudier la médecine. L’anatomie, la biologie, la chimie, les pathologies, la pharmacologie, la chirurgie étaient autant de domaines qui la passionnaient. Lors d’un stage obligatoire, elle avait passé une semaine à l’hôpital central de Renaissance. Là-bas, elle avait vu la douleur, la souffrance et la mort, mais aussi l’espoir, la guérison et la vie. Pour É-Den qui avait passé quinze ans à vivre dans sa bulle, de mettre sa vie au service des autres semblait être un juste retour des choses. Au moins, la petite fourmi laborieuse qu’elle avait toujours été mettrait à profit ses années d’études pour sauver des vies. Son acharnement à engranger des connaissances servirait à quelque chose d’utile. Et puis, une petite voix au fond d’elle lui disait que, si son père avait eu la chance de tomber sur un médecin compétent, il serait peut-être encore là aujourd’hui.
Mais ses rêves étaient tombés à l’eau le jour des résultats. Ce jour aurait dû être le couronnement de sa scolarité exemplaire; il avait au contraire marqué le début de son apathie. Depuis l’annonce de l’Élu suprême, É-Den n’avait plus goût à rien. D’habitude, elle profitait des vacances pour parfaire ses connaissances, pour aborder des notions complexes qu’elle ne verrait que l’année suivante. Quand il lui restait quelques heures libres, elle dévorait des traités scientifiques, psychologiques ou philosophiques. Ces vacances-ci, elle n’avait pas ouvert un seul livre.
Elle avait essayé de parler à sa mère une fois. Mais, pour une Kate rongée par l’ambition, aucune autre carrière ne valait celle que l’Élu avait choisie pour sa fille. La voie militaire était de loin la plus prestigieuse de toutes. Et de lui faire sauter une année était un honneur auquel personne n’avait jamais eu droit. Il était donc tout à fait exclu d’envisager une autre école. Catégorique, sa mère ne reviendrait pas là-dessus. L’adolescente savait qu’il était inutile d’insister.
É-Den sentit sa gorge se serrer. Elle rêvait d’être médecin pour venir en aide aux gens, pour les soigner, les guérir. Elle allait devenir militaire, pour faire régner l’ordre, appliquer les lois, et sanctionner ceux qui sortaient du rang. Elle vivait un cauchemar éveillé. Mais comment faire entendre raison à une mère bornée, aveuglée par l’orgueil et le pouvoir? Comment échapper à ce destin tout tracé dont elle ne voulait pas?
Dans trois jours, il serait trop tard. Dans trois jours, elle enfilerait l’uniforme militaire des deuxième année. Nul doute que ses co-légionnaires lui en feraient baver, jaloux du succès écrasant de la petite nouvelle. Elle passerait pour une arriviste prétentieuse, ou pire, pour la fifille à sa maman qui avait bénéficié d’un passe-droit parce que Kate siégeait au conseil des Élus.
Un sentiment d’injustice envahit l’adolescente. Enfin, quoi? Elle était la meilleure de toute sa promotion; elle aurait dû avoir le choix. Personne n’aurait dû lui imposer une voie plutôt qu’une autre. C’était pour cela qu’elle avait autant travaillé, pour pouvoir choisir son destin. Choisir… Le mot s’acharnait contre son esprit comme un marteau sur une enclume. Elle était tellement furieuse qu’elle en aurait pleuré. Mais pleurer ne changerait rien. Il fallait qu’elle parle à Kate. Qu’elle lui parle vraiment. Qu’elle lui dise qu’elle refusait qu’on choisisse à sa place et que c’était la médecine qu’elle voulait étudier.
Elle se leva d’un bond, finit de se sécher et enfila prestement ses vêtements. Après avoir fourré sa serviette dans son sac à dos, elle gagna la sortie de la caverne d’un pas décidé. Ce midi, elle parlerait à sa mère.

É-Den trouva l’appartement vide. Kate n’était pas encore rentrée. Elle alluma toutes les lumières pour conférer un peu de chaleur à ce logement à la décoration froide et fonctionnelle. Quand son père était encore en vie, il avait pris l’habitude de disposer quelques bougies çà et là pour réchauffer l’ambiance. Mais, depuis sa disparition, Kate avait jeté toutes les bougies.
É-Den sentit son cœur se comprimer. Elle adorait son père. Il était si compréhensif, si attentionné, si dévoué. Jamais il ne se fâchait. Malgré les réprimandes et les brimades que lui infligeait Kate, il restait calme et posé en toutes circonstances. É-Den savait que, s’il courbait l’échine et obéissait sans broncher aux desiderata de la mégère, c’était uniquement pour rester auprès de sa fille. S’il s’était rebellé, Kate l’aurait chassé de la maison. Elle en avait le droit. Lui venait de la Cave; il n’avait aucun droit. É-Den savait tout cela. Son père aurait fait n’importe quoi pour rester auprès de sa fille chérie.
L’adolescente contourna le bar qui délimitait la cuisine et ouvrit le réfrigérateur. Quelques légumes ainsi que deux tranches de gigot semblaient l’attendre. Elle sortit une poêle, y déposa une noisette de beurre et commença à éplucher les courgettes. La cuisine ne lui déplaisait pas. Avant, c’était son père qui préparait tous les repas. James cuisinait divinement, avec une mention spéciale pour les sauces et les desserts. À sa mort, É-Den et sa mère avaient dû se débrouiller toutes seules. Les recettes étaient moins élaborées et souvent répétitives, mais elles s’en sortaient. De toute façon, elles n’avaient pas le choix, Kate refusait de dépenser de l’argent pour faire appel à un cuisinier professionnel.
La viande commençait à dorer lorsque la porte d’entrée se referma bruyamment. Kate fit irruption au salon dans un nuage de parfum. Grande et élancée dans sa combinaison noire, elle était aussi blonde que sa fille était brune. Ses traits pourtant beaux étaient tirés; comme à l’accoutumée, elle n’avait pas dû dormir beaucoup. Mais, ce jour-là particulièrement, sa mine contrite n’échappa pas à É-Den. La matinée n’avait pas dû être bonne. Le moment était sans doute mal choisi pour lui parler, mais la fille ne renoncerait pas. C’était maintenant qu’elle se sentait prête à affronter sa mère.
— Mets la ventilation en route! Ça va sentir dans tout l’appartement! glapit Kate en s’asseyant au bar.
É-Den obéit en levant les yeux au ciel. Jamais un compliment, jamais un mot gentil ne sortait de la bouche de sa mère. Parfois elle se demandait quelles joies pouvait bien avoir cette femme. Qu’est-ce qui la rendait heureuse? Était-elle heureuse, d’ailleurs?
É-Den mit le couvert en silence. Elle ouvrit une bouteille d’eau minérale et en servit un verre à sa mère. Le moment fatidique était arrivé. Son cœur battait la chamade et ses mains étaient moites. Sa bouche s’ouvrit pour laisser échapper les mots qu’elle s’était répétés sur le chemin du retour, mais Kate la prit de court.
— Dis donc, tu es allée à la salle de tir comme je te l’avais demandé?
É-Den ravala ses récriminations.
— Heu, non. En fait, j’ai pas vraiment eu le temps.
— Te tu fiches de moi, ou quoi? Je t’ai pris une carte d’abonnement exprès pour que tu t’entraînes pendant les vacances et tu n’y es pas allée une seule fois!
— Si, une fois, mais…
— C’est comme les traités militaires que je t’ai achetés. Tu ne les as même pas ouverts. Tu sais combien ils m’ont coûté?
L’adolescente haussa les épaules, ne sachant que répondre.
— Tu te rends compte que dans trois jours tu entres en deuxième année à l’école militaire? Tu seras en compétition avec des gens brillants, crois-moi. Ils auront une année d’expérience et pas toi. Tu avais trois semaines pour te mettre à niveau et tu n’as rien fichu! Je suis extrêmement déçue de ta désinvolture et de ton manque d’investissement. Que t’arrive-t-il, Élisabeth-Dénétia?
É-Den frémit. Elle détestait son prénom. Heureusement, personne ne l’appelait ainsi, sauf Kate, évidemment.
— Éteins sous la viande, bon sang, ça va encore être trop cuit!
Elle s’empressa d’éteindre la plaque électrique et déposa un morceau de viande ainsi que des courgettes sautées dans chaque assiette. Kate se jeta sur la nourriture sans même un merci.
— Alors, qu’est-ce qui cloche?
É-Den prit une grande inspiration.
— Je ne veux pas aller à l’école militaire.
Cette simple phrase eut l’effet d’une bombe. Sa mère cessa de mâcher et leva la tête, abasourdie. Elle était rouge au point qu’É-Den crut qu’elle allait s’étouffer.
— J’ai bien réfléchi et cette carrière ne m’attire pas du tout. Je ne veux pas devenir militaire. L’armée, ce n’est pas pour moi.
— Nous avons déjà eu cette conversation, je crois, lâcha Kate froidement. Je pense avoir été très claire à ce sujet. Inutile de revenir là-dessus.
— Mais, maman, je suis sortie major de ma promotion! J’aurais dû choisir ma voie. Choisir, tu comprends?
— L’Élu a choisi pour toi. Et il a choisi ce qu’il y avait de mieux!
— Mais il n’en avait pas le droit. C’était contraire au règlement. C’était à moi de choisir et à moi seule! C’est ma vie!
Kate, qui s’efforçait visiblement de contenir sa colère, but toute son eau d’un trait et reposa son verre trop fort. Le bruit mat claqua sur le bar métallique.
— Ta vie, oui. Et je ferai tout pour que tu ne la gâches pas.
— Mais je ne vais pas la gâcher parce que je n’intègre pas l’armée, voyons! Je veux devenir médecin. C’est un métier formidable, médecin.
— C’est n’importe quoi! s’écria Kate en se levant brusquement. Médecin! Et puis quoi encore?
— Je veux me rendre utile et sauver des vies.
— Ça ne sert à rien de sauver des vies, nous sommes déjà bien trop nombreux! Si tu veux vraiment te rendre utile à la société, c’est dans l’armée que tu dois t’engager. Tiens, pas plus tard que ce matin, des bandes organisées ont mis à sac une des raffineries de la Cave. Ils ont déversé des tonnes de pétrole qui ont gagné la nappe phréatique. Quel gâchis! Tout ça pour quoi? Soi-disant pour protester contre le rationnement qu’on leur impose. Le chef de la police a envoyé cinq escadrons mater cette racaille.
É-Den la dévisagea avec des yeux ronds.
— Et c’est ça que tu veux que je fasse de ma vie? Tuer de pauvres gens qui meurent de faim? Tu trouves ça gratifiant? Valorisant?
— Mais bien sûr! Tu n’as donc rien compris à la vie. Je te croyais plus futée que ça, ma pauvre fille! Finalement, une fois sortie de tes bouquins, tu n’es pas bonne à grand-chose.
É-Den encaissa l’insulte sans rien dire. Le visage fermé, elle contourna le bar et se dirigea vers sa chambre. Mais elle se ravisa et se retourna pour dévisager sa mère.
— Quoi qu’il en soit, ma décision est prise. Je n’irai pas à l’école militaire.
Contre toute attente, sa mère éclata d’un rire mauvais.
— Mais qu’est-ce que tu crois, ma petite? Que c’est toi qui commandes ici? Tu intégreras l’armée, point final!
— Ce n’est pas parce qu’ils n’ont pas voulu de toi quand tu avais mon âge que c’est à moi de compenser ton échec! insinua É-Den, au bord des larmes.
Sa mère blêmit sous la virulence de l’attaque. L’insolence de sa fille dépassait les bornes. C’était vrai que les Élus de l’époque avaient invalidé le choix de Kate et préféré l’inscrire en sciences, prétextant que ses aptitudes dans cette discipline étaient indéniables.
Kate sentit sa main la démanger, mais elle contint son geste. Gifler Élisabeth-Dénétia pour avoir proféré de tels propos aurait été en quelque sorte lui donner raison. Ravalant sa honte, elle décida de ne pas s’engager sur ce terrain glissant et de porter le coup fatal à sa fille.
— De toute façon, les inscriptions en médecine sont closes! rétorqua-t-elle avec hargne. Le quota de candidats est atteint. Tu n’as pas ta place là-bas. Dommage, hein?
La gorge d’É-Den se serra. Des larmes de déception noyèrent ses yeux noirs. Elle n’avait pas songé une seule seconde qu’il serait trop tard pour s’inscrire en médecine. Une vague de colère la submergea.
— Tu es vraiment méchante! éclata-t-elle. Tu vois que je suis malheureuse et tu rigoles, tu te moques de moi. Une mère normale n’agirait pas comme ça!
— Qu’est-ce que tu sous-entends? gronda Kate en s’avançant vers sa fille, menaçante. Que je ne suis pas normale?
— Tu es mauvaise et égoïste au point de te fermer hermétiquement à la détresse de ceux qui t’entourent. Toute ta vie, tu as fait souffrir papa et, maintenant qu’il n’est plus là, c’est sur moi que tu t’acharnes. C’est lamentable!
La gifle claqua, sèche et sonore. É-Den resta immobile, les yeux rivés sur ceux de sa mère. Sa joue gauche chauffait, mais la douleur lui donna le courage de s’opposer encore plus farouchement à sa mère.
— C’est le seul argument que tu as trouvé pour te défendre? Me gifler? C’est pathétique! Ni les coups ni la souffrance ne me feront changer d’avis. Je sais que tu ne m’aimes pas. Tu ne m’as jamais aimée, d’ailleurs. La seule chose qui t’intéresse chez moi, c’est mon intelligence exceptionnelle. Ma réussite flatte ton ego. Mon entrée dans l’armée, c’est pour toi que tu y tiens. Pas pour moi.
— C’est complètement absurde!
— Non, et tu le sais très bien. M’as-tu demandé une seule fois comment je voyais mon avenir, si j’avais des envies, des rêves? Non. Jamais! Mais j’ai des rêves, figure-toi! Et je compte bien les réaliser, avec ou sans ton aide. Je veux être heureuse, moi, je ne veux pas être comme toi, toujours de mauvais poil. Mais que je sois heureuse ne compte pas à tes yeux, hein? Toutes les mères du monde veulent le bonheur de leur enfant, sauf toi!
— Tais-toi où je t’en colle une autre! éructa Kate en levant la main.
— Vas-y, frappe-moi si ça te chante, mais ça ne marchera pas. Tu as réussi à écraser papa toute sa vie, à le dominer, à le faire taire par la menace, mais moi je suis différente.
— Non, tu n’es pas différente. Tu es aussi idéaliste et utopiste que lui! Tu ne connais rien à la vie! Tu veux sauver les gens quand la démographie de Renaissance explose. Tu veux éradiquer les maladies quand les chercheurs mettent au point de nouveaux virus pour réguler les populations. Tu veux mettre des bébés au monde quand les médecins stérilisent les femmes de la Cave pour les empêcher d’avoir trop de gosses! C’est ça, la médecine, aujourd’hui! C’est vraiment ça que tu veux faire?
É-Den blêmit et se demanda si sa mère voulait la dégoûter ou si c’était la vérité. Mais elle ne se laissa pas démonter pour autant et continua à lui tenir tête.
— Que ça te plaise ou non, j’ai choisi ma voie. Si je ne peux pas faire médecine cette année, je m’inscrirai l’année prochaine, mais, quoi qu’il arrive, je deviendrai médecin et j’accomplirai mon devoir selon ma conscience! Et tu sais quoi? Je suis sûre que papa, lui, m’aurait soutenue dans mon choix, parce qu’il m’aurait comprise. Il aurait voulu mon bonheur parce qu’il m’aimait. Il m’aimait plus que tout au monde, lui!
Le regard azur de Kate s’incendia. Le rouge lui monta à nouveau aux joues.
— Pauvre gamine crédule! cracha-t-elle comme un venin. Si ton père t’avait vraiment aimée, il ne serait pas parti. Il ne t’aurait jamais abandonnée!
É-Den resta interdite. Refusant de comprendre l’impensable, elle rétorqua :
— Parce que tu crois qu’il a choisi de partir? Qu’il a choisi d’avoir une crise cardiaque?
À ces mots, les couleurs de Kate s’évanouirent brusquement. Elle recula, une lueur de panique dans les yeux.
— Non, non, bien sûr, balbutia-t-elle, perdant soudain son air hautain. Je voulais dire…
Un horrible doute s’insinuait dans l’esprit d’É-Den. Un courant glacé s’infiltra dans ses veines.
— Papa est bien mort, n’est-ce pas?
— Évidemment.
— Alors, pourquoi tu fais cette tête-là? Et pourquoi as-tu dit qu’il m’avait abandonnée?
Kate se mordit la lèvre, livide.
— C’était… une façon de parler.
— Non, non, ce n’était pas façon de parler, fit É-Den, les larmes au bord des yeux. Ça t’a échappé, parce que… papa n’est pas mort! Il n’a jamais eu d’infarctus. Je comprends mieux maintenant pourquoi tu as refusé que je voie son corps une dernière fois avant sa crémation. Papa est parti, c’est ça? Un beau jour, il en a eu marre de toi, de tes caprices incessants et de ton caractère épouvantable, et il t’a quittée! Hein?
Kate se crispa. Sa fille était bien plus fine qu’elle ne l’aurait cru. Elle aurait pu nier encore, ou même couper court à cette conversation qui n’avait que trop duré, mais les accusations d’É-Den la mettaient hors d’elle.
— Pas seulement moi! explosa-t-elle, acerbe. Il t’a abandonnée aussi. Tu as beau penser que ton papa chéri t’aimait plus que tout, James est parti sans t’embrasser une dernière fois, sans même te laisser un mot. Si ça c’est de l’amour… Moi, au moins, je suis restée à tes côtés pour t’élever.
Trop bouleversée pour parler, É-Den retint un sanglot, mais pas ses larmes qui se déversèrent sur ses joues pâles. Son père, son père adoré était parti! Il l’avait laissée entre les mains de cette femme sans cœur.
— Désolée d’avoir eu à te l’annoncer aussi brutalement, mais tu ne m’as pas vraiment laissé le choix, fit Kate, radoucie, en posant une main sur l’épaule de sa fille.
É-Den s’écarta et la regarda avec horreur.
— Tu m’as menti! Durant deux ans, tu m’as fait croire que papa était mort, alors qu’il était simplement parti pour fuir l’enfer que tu lui faisais vivre!
— Pas du tout! grinça Kate, furieuse. Il t’a abandonnée! Il n’en avait rien à faire, de toi! Il était bien content de pouvoir se débarrasser de la petite pimbêche qui se comportait comme une princesse égoïste!
— Tu mens, tu mens encore! cria É-Den, les joues ruisselantes de larmes. Tu cherches juste à me faire du mal! Je te déteste! Je te déteste!
L’adolescente se précipita dans sa chambre, au fond du couloir, et claqua violemment sa porte derrière elle. Kate réprima un sourire. Cette gamine avait un sacré caractère, finalement. Elle n’était pas aussi inconsistante que son bon à rien de père. É-Den avait besoin de piquer sa petite crise, sa seule et unique jusqu’à présent, sans doute sa crise d’adolescence. Mais, maintenant qu’elle savait la vérité à propos de James, elle allait ouvrir les yeux et accepter sans rechigner le destin que Kate avait choisi pour elle. En fin de compte, elle aurait dû lui avouer la vérité depuis longtemps; ça aurait évité tout ce cinéma.
Kate se dirigea vers le bar. Cette altercation tonique lui avait ouvert l’appétit.
Pendant qu’elle réchauffait son plat au micro-ondes, il lui vint une idée soudaine. Après tout, pourquoi attendre trois jours avant d’envoyer sa fille à l’école militaire? Une rentrée anticipée était tout à fait envisageable. La femme sourit en mordant dans sa viande. Elle allait passer un ou deux coups de fil et, dès le lendemain matin, à la première heure, sa fille intégrerait l’armée, qu’elle le veuille ou non. Kate en avait décidé ainsi et nul ne la ferait revenir sur sa décision.
3
Pétrifié, Siméon n’osait pas détacher son regard des cinq miliciens qui venaient de faire irruption dans le couloir. La passerelle grillagée sur laquelle il se tenait n’était qu’à trois mètres au-dessus d’eux. Si ces types levaient les yeux, c’en était fait de lui.
— T’es sûr d’avoir entendu quelque chose? demanda un des gardes à son collègue.
— Ouais, un truc métallique a rebondi par là. Il y a quelqu’un, j’en suis sûr.
Soudain, il aperçut le liquide sur le sol et fronça les sourcils.
— Eh, regardez, là-bas! On dirait du sang.
Il courut vérifier, mit un genou à terre et se pencha vers la tache violine pendant que les autres montaient la garde et scrutaient le couloir, arme au poing. Le milicien trempa son doigt dans la substance et le porta à son nez, puis à ses lèvres, avant de rassurer ses collègues.
— Ce n’est que du jus de betterave!
Siméon n’en pouvait plus. Ses membres tétanisés commençaient à le faire souffrir. L’angoisse qui le rongeait était à son paroxysme. Si ces hommes le trouvaient, il était mort. Enfin, façon de parler. La milice ne tuait pas les enfants, mais elle les confiait à des familles d’accueil, ce qui était presque pire. À cause du bracelet d’identification que Siméon portait au poignet droit, la milice aurait vite fait de le ramener auprès de Doug et sa vie redeviendrait un enfer. Siméon préférait mourir plutôt que de retomber entre les mains de son débile de père adoptif.
— De la betterave! s’exclama un autre en pouffant.
Les miliciens se détendirent une seconde avant de comprendre que quelqu’un se cachait peut-être là-haut, sur la passerelle. D’un même geste, ils levèrent la tête. Mais les néons, accrochés juste en dessous de la grille, les éblouirent au point qu’il leur fut impossible de distinguer quoi que ce fût dans l’ombre.
— Il y a quelqu’un? fit l’un d’entre eux en mettant sa main en visière pour éviter la lumière trop vive.
— Allons vérifier, proposa son collègue en désignant l’échelle un peu plus loin.
Au bord de la panique, Siméon faillit fondre en larmes. Devait-il s’enfuir en courant, aller à leur rencontre pour se rendre, se recroqueviller dans l’ombre dans l’espoir qu’ils ne le voient pas et qu’ils rebroussent finalement chemin, ou hurler de peur?
« T’es cuit, t’es cuit! » martelait sans relâche son esprit affolé.
Des couinements attirèrent soudain son attention. L’espèce de rat qui avait voulu lui voler sa betterave venait de réapparaître et faisait à présent un boucan d’enfer. Bizarrement, il avait retrouvé le boulon que Siméon lui avait jeté et il jouait avec, le faisant rouler sur la grille de la passerelle avec frénésie en poussant de petits cris aigus.
Le bruit alerta la milice qui s’arrêta à un mètre de l’échelle pour regarder dans sa direction. Siméon serra les poings. Que faisait donc cette stupide bestiole? Elle allait le faire repérer! Il mourait d’envie de l’étriper, mais la peur le paralysait.
— Eh, le voilà, ton bruit suspect! s’exclama un des miliciens, hilare. Un racureuil qui joue avec un bout de métal.
— Et je parie qu’il vient de manger de la betterave! le railla un autre.
Vexé de s’être ridiculisé, le milicien braqua son arme vers la passerelle et tira trois fois d’affilée. Le fracas assourdissant des détonations résonna dans le vide des couloirs. Un des néons explosa sous l’impact. Lorsque le silence revint, les couinements avaient cessé. Les raclements métalliques aussi.
— Et un de moins! s’écria joyeusement l’homme en rengainant son arme.
— Allez, les gars, faut y aller. Sinon, on sera en retard pour la relève.
Les autres obtempérèrent et la milice s’éloigna, poursuivant sa ronde initiale.
— Il faudra consigner l’incident dans le livre de bord, ou quoi? demanda le plus jeune.
— La ferme!
Les voix s’atténuèrent et les pas disparurent bientôt, happés par la distance.
Siméon sentit ses poumons se remplir et son sang circuler à nouveau. Il avait eu chaud. Il fit bouger ses épaules pour dérouiller ses muscles endoloris et chercha du regard la petite bête qui, finalement, lui avait sauvé la vie. Lorsqu’il la vit immobile sur la grille de la passerelle, son cœur se serra. Il se mit à quatre pattes et rampa vers elle, craignant de découvrir le petit corps déchiqueté par les balles.
À l’endroit où les projectiles avaient touché la passerelle, deux énormes trous déchiraient le métal. Siméon se pencha au-dessus de la bestiole pour l’examiner. Avec ses oreilles poilues, ses longues incisives de rongeur et sa queue touffue, elle était d’une laideur repoussante, mais elle ne semblait pas blessée.
Le garçon tendit la main vers la créature et sursauta lorsqu’elle ouvrit les yeux et se remit debout d’un bond. Elle était vivante! Cette petite chose avait eu un sacré bol que le type ne sache pas viser, sinon les balles l’auraient pulvérisée.
— Eh, t’es pas morte, fit Siméon en souriant malgré lui.
— Pas mort.
Choqué, Siméon se raidit. Cela semblait impossible, et pourtant…
— Tu parles?
L’animal ne dit rien, mais il hocha vivement la tête. Siméon marqua un temps d’arrêt.
— Alors, c’est toi qui m’as traité de méchant quand je t’ai dit de ficher le camp?
L’animal acquiesça à nouveau en silence. Siméon resta un moment à toiser la créature, plein de perplexité. Jamais il n’avait entendu dire que des animaux pouvaient parler. C’était inimaginable. Il chercha à comprendre.
— Tu peux le refaire?
— Refaire?
Cette fois, Siméon éclata de rire.
— Purée! c’est génial! s’écria-t-il, ébahi par ce prodige. Mais comment ça se fait?
— Comment?
— Ouais, comment ça se fait que tu saches parler?
Comme le racureuil le regardait sans comprendre, Siméon formula sa question différemment.
— Où as-tu appris à parler?
— Hommes , méchants .
Siméon acquiesça sans rien ajouter. La vie de ce pauvre petit animal n’avait pas dû être facile. Pourtant, autre chose intriguait également le garçon.
— Mais, dis-moi, pourquoi m’as-tu sauvé la vie en faisant croire à la milice que tu étais toute seule?
— Tout seul .
— Hein?
— Snoop, tout seul.
Siméon comprit et sourit.
— Oh, pardon, désolé! T’es un gars, c’est ça?
— Snoop, gars .
— Eh bien, merci, mon pote, tu m’as sauvé la vie!
— Pote?
Le langage de cet animal devait être assez rudimentaire. Siméon décida d’utiliser un vocabulaire plus simple.
— Mon pote, ça veut dire mon ami.
— Ami!
Siméon sourit à nouveau et tendit au racureuil le petit bout de betterave qu’il tenait encore dans la main.
— Tiens, Snoop, c’est pour toi. Cadeau.
Les yeux de l’animal s’éclairèrent d’une reconnaissance infinie. Siméon s’étonna de découvrir un regard aussi expressif, presque intelligent, chez une créature aussi primitive et, il fallait bien l’avouer, affreuse. Il s’attendait presque à un mot de remerciement, mais Snoop était trop affamé pour s’attarder en politesses. Il s’empara du présent et l’enfourna sans attendre dans sa bouche. Siméon le regarda mastiquer. Ce racureuil le faisait marrer.
— Au fait, je m’appelle Siméon. Mais tu peux m’appeler Sim, si tu veux, c’est plus court.
Snoop s’essuya la bouche à l’aide de ses petites pattes et regarda le garçon avec gravité.
— Sim, ami?
— Ouais, c’est ça. On est potes!
— Potes!
— T’as tout compris, fit Siméon, amusé.
Soudain, l’animal se dressa sur ses pattes arrière comme pour mieux voir son interlocuteur. Il tendit une petite patte vers le visage tuméfié de Siméon.
— Bobo?
— Oui, mais ça va, je n’ai plus trop mal, expliqua le garçon en se relevant. Bon, c’est pas le tout, mais je vais devoir y aller.
Le racureuil ouvrit de grands yeux étonnés.
— Aller?
— Ben oui, quoi, il faut que je file. Allez, salut!
— Salut , répéta Snoop.
Siméon lui fit un petit signe de la main et se retourna pour suivre son chemin. Cette rencontre inattendue ainsi que la betterave dans son estomac avaient ensoleillé sa journée. S’il pouvait dégoter encore un petit morceau de pain ou quelques feuilles d’endive, ce serait le bonheur.
Il n’eut pas parcouru plus d’une dizaine de mètres qu’un léger bruit lui fit tourner la tête. Snoop le suivait. Le racureuil ignorait sans doute le sens du mot « salut ». Le garçon fronça les sourcils et se baissa pour lui parler.
— Non, non, il ne faut pas me suivre, Snoop, lui expliqua-t-il gentiment. Là où je vais, c’est dangereux. Il y a plein d’hommes méchants qui te feront du mal avec leurs armes, comme le garde de tout à l’heure.
— Méchants?
— Oui, les hommes sont méchants et ils détestent les bestio… les racureuils.
Snoop pencha la tête comme s’il ne comprenait pas les propos de Siméon.
— Allez, rentre chez toi! ordonna le garçon plus fermement.
— Potes? fit Snoop d’une toute petite voix.
Le cœur de Siméon se comprima. Le petit animal ne comprenait pas pourquoi Siméon ne voulait déjà plus de lui alors qu’ils étaient censés être amis.
— Oui, on est potes, mais, là où je vais, c’est dan-ge-reux. Tu ne peux pas venir. Tu as envie que de méchants hommes te fassent bobo comme ça?
Il montra sa bouche abîmée.
— Moi, je n’ai pas envie qu’on te fasse du mal. Alors, tu vas rentrer chez toi. Je reviendrai te voir plus tard. C’est promis.
Sans lui laisser le temps de répondre, Siméon se détourna vivement et se mit à courir sur la passerelle le plus vite possible pour le semer. Mais le racureuil dut prendre ça pour un jeu, car il s’élança aussitôt à sa poursuite en poussant de petits cris de joie. Siméon s’arrêta pile.
— Maintenant, ça suffit! fit-il d’une voix sévère. Retourne chez toi, Snoop, maison! Pas suivre Sim. Sim pas content!
Siméon s’était dit que, s’il s’adressait à Snoop comme à un petit enfant, peut-être finirait-il par comprendre le message.
Il ne le comprit que trop bien.
— Pas potes! couina-t-il en se redressant sur ses membres inférieurs.
— Eh bien, non, on n’est plus potes! s’énerva Siméon, à bout de patience. C’est fini! De toute façon, les amis, ça sert à rien. Les amis, ça te trahit à la première occasion, ça te jure fidélité et ça te poignarde dans le dos, ou alors ça t’abandonne du jour au lendemain. Après, t’es encore plus malheureux et plus seul que jamais. Je ne veux plus avoir d’amis, plus jamais, t’entends. Alors, dégage, Snoop, dégage!
Les yeux pleins de larmes, Siméon fit mine de lui donner un coup de pied et tourna les talons.
— Sim, méchant! entendit-il dans son dos.
Siméon choisit de ne pas répondre. Il ne voulait pas pleurer devant cette bestiole qui le prenait pour son ami. Le garçon était un solitaire, il n’avait pas d’amis. Il n’aurait plus jamais d’amis. Il se remit à courir en s’assurant à plusieurs reprises que le racureuil ne le suivait pas. Mais Snoop avait compris, cette fois.
Les visages de Niko et de Zacharie s’imposèrent à Siméon. Le premier, c’était le fils cadet de Doug avec qui il avait partagé une vraie complicité dès qu’il était arrivé dans sa famille adoptive. Les deux se confiaient tout, leurs joies, leurs peines, leurs chagrins, leurs souffrances, quand Doug, complètement ivre, devenait violent. Mais un jour Niko l’avait trahi. Il l’avait accusé à tort et dénoncé à son taré de père. Le châtiment avait été mémorable. Siméon gardait le souvenir cuisant du martinet s’abattant sur son dos nu. Il n’avait jamais pardonné à l’enfant.
Plus tard, après qu’il se fut enfui de chez lui, Siméon avait rencontré Zacharie au détour d’une galerie. C’était un garçon paumé comme lui de trois ou quatre ans son aîné qui l’avait pris sous son aile. Patiemment, il lui avait expliqué les pièges de la rue, les endroits où dénicher à manger, les coins tranquilles où se cacher pour la nuit… Plus tard, il lui avait même révélé l’emplacement de la chute d’eau où il pouvait se laver. Entre eux, il existait un lien très fort. Ils étaient inséparables, comme des frères. Et puis, un jour, Zacharie avait disparu sans laisser de trace. Siméon l’avait cherché partout, passant de l’inquiétude à la colère. Une semaine plus tard, il avait découvert le cadavre de son ami affreusement mutilé. Son cœur s’était déchiré de douleur. Il avait hurlé, pleuré, maudit la vie pour finalement se jurer qu’il n’aurait plus jamais d’amis. Ça faisait trop mal, de perdre un ami. Et Siméon, malgré son jeune âge, avait déjà trop souffert. Il s’efforça donc d’oublier au plus vite le racureuil.
Il avait atteint l’une des artères principales de la Cave quand les remords l’envahirent. Malgré ses efforts, il ne parvenait pas à effacer de son esprit la petite bouille de Snoop. En dépit de sa laideur, l’animal avait quelque chose d’attendrissant avec ses grands yeux expressifs et sa petite voix enfantine. Siméon regrettait de l’avoir rudoyé. Ce n’était pas sympa de sa part. Mais, bon! il n’allait quand même pas devenir ami avec une bestiole! Même une bestiole qui parlait!
Il venait d’arriver sur une des places centrales de la Cave, pleine de monde à cette heure de la journée. Les gens qui travaillaient la nuit rentraient se coucher, alors que ceux qui étaient de jour partaient au boulot; les autres traînaient comme lui à l’affût d’un larcin à commettre ou d’un quignon de pain à se mettre sous la dent.
Siméon contourna un couple en pleine discussion; la femme avec les dreadlocks lui adressa un regard hostile. Plus loin, quelqu’un le poussa en le traitant de sale blanc-bec. Siméon baissa la tête et se faufila parmi la foule le plus discrètement possible. Sa peau claire, ses yeux bleus et sa tignasse blonde déclenchaient systématiquement des signes d’hostilité chez ses concitoyens qui avaient presque tous la peau mate, des cheveux de jais et les yeux foncés ou bridés. Sa différence physique en faisait un paria et il en serait ainsi toute sa vie. Toute son existence serait un long combat contre les autres, un combat pour survivre au sein d’une société où il n’avait pas sa place. Jamais il ne trouverait un petit boulot pour s’acheter de quoi manger. Zorg aurait à coup sûr accepté de lui filer quelque chose à faire s’il n’avait pas été blanc. Quand il aurait seize ans, il pourrait postuler à la centrale électrique, à la laverie ou à l’usine de traitement des ordures ménagères, mais cela lui laissait encore cinq ans à survivre dans cet enfer. Et, cinq ans, c’était énorme quand on vivait dans la rue. Peut-être ne serait-il même plus de ce monde, dans cinq ans…
Alors que Siméon passait auprès d’un groupe d’hommes qui discutaient haut et fort, son regard tomba sur un papier gras chiffonné qui avait roulé dans le caniveau. Ses idées noires s’envolèrent. Peut-être restait-il quelque chose à manger à l’intérieur! Il s’accroupit et se contorsionna pour se glisser derrière les jambes d’un des types. En retenant son souffle, il tendit le bras au maximum et finit par attraper un coin du papier pour le tirer à lui.
— Eh! qu’est-ce que tu fous là? l’enguirlanda soudain le type. Dégage, vaurien, fous le camp!
Siméon s’éloigna prestement, mais il ne put esquiver la taloche qui l’atteignit à la nuque. Peu importait. Dans sa main il tenait le papier d’emballage. Il disparut dans la foule et tourna dans une ruelle adjacente, plus calme. Il se faufila entre deux habitations pour examiner son trésor. Lentement, il déplia le papier. Ses épaules s’affaissèrent lorsqu’il découvrit les vieux bouts de couenne qu’il contenait. Il avait horreur de la couenne. C’était gélatineux, élastique et sans goût, mais ça contenait des éléments nutritifs dont il avait désespérément besoin. Il engloutit les morceaux les uns après les autres et les mastiqua avec application avant de les avaler, écœuré. Il fallait vraiment avoir faim pour manger ces cochonneries!
— Mais, dites donc, c’est pas le petit Sim, que je vois là? fit une voix moqueuse.
Siméon tressaillit et leva les yeux.
Le Cafard lui bloquait le passage, un sourire goguenard aux lèvres.
— Eh ben! t’as une sale tronche, crevette! On dirait que t’en as bavé.
Derrière lui se tenait sa bande au grand complet. Ces gars-là se faisaient appeler les Vermines. C’était tous des gosses de la rue comme lui. Enfin, non, pas comme lui. Le Cafard et sa bande n’hésitaient pas à s’en prendre physiquement aux gens pour leur voler leurs biens. Ils aimaient la violence et trempaient dans de sombres trafics pour le compte de caïds locaux. Siméon les fuyait comme la peste.
— Ça tombe drôlement bien qu’on se voie, reprit l’adolescent au visage ravagé par l’acné. On a des comptes à régler, toi et moi, tu te souviens?
Une boule se forma dans la gorge de Siméon et un filet de sueur glacé glissa entre ses omoplates. Il avait beau chercher, il ne voyait pas du tout à quels comptes le Cafard faisait allusion. L’adolescent boutonneux se tourna vers sa bande.
— Dites, les mecs, la dernière fois qu’on s’est croisés, il s’est pas défilé comme une gonzesse juste avant que la milice arrive?
Les autres s’empressèrent d’acquiescer en sifflant et en injuriant le traître.
— Et c’est qui qu’a dû se battre à sa place? Hein, c’est qui?
La lumière se fit soudain dans l’esprit de Siméon. Cela remontait à quatre ou cinq semaines. Il passait près de l’incinérateur par hasard, une main collée sur le nez pour éviter de respirer les fumées toxiques, quand des cris de joie l’avaient alerté. Derrière un grand mur de briques, il avait découvert une trentaine de jeunes gens qui faisaient la fête. Malgré l’odeur et la pollution, l’alcool coulait à flots et tout le monde semblait ivre. Mais, ce qui avait immédiatement attiré l’attention de Siméon, c’était la nourriture qu’ils engloutissaient sans retenue. Il n’avait jamais vu autant de choses à manger en même temps. Quand deux filles plutôt jolies étaient venues lui proposer de se joindre à eux, le garçon avait accepté sans se poser de questions, même s’il avait reconnu parmi les gars des Vermines et des Zonards. En réalité, plusieurs bandes rivales s’étaient alliées pour piller un des entrepôts alimentaires. Siméon se fichait de la provenance de toute cette nourriture; il s’était empiffré comme jamais. Mais, quand les forces de l’ordre avaient fait irruption, tous les garçons, galvanisés par l’alcool, avaient sorti leurs armes; quelques filles aussi. Les autres s’étaient enfuies et Siméon les avait suivies.
Le Cafard toisa Siméon avec dédain tout en se frottant les mains.
— Moi je pense que le moment est arrivé de lui faire payer sa lâcheté. Qu’est-ce que vous en dites, les mecs?
Les autres s’esclaffèrent bruyamment.
— De toute façon, vu sa tronche, il y en a qui se sont déjà bien amusés avec lui. On va juste finir le travail! ricana-t-il, le regard mauvais. À moins, bien sûr, que vous n’ayez une autre idée plus amusante à me proposer…
4
Allongée sur son lit, la tête sous son oreiller, É-Den pleurait toutes les larmes de son corps. Le mensonge de Kate l’avait dévastée. De savoir que son père était encore en vie aurait dû la combler de joie, mais les paroles de sa mère la charcutaient comme autant de scalpels. « James est parti, il t’a abandonnée sans t’embrasser, sans même te laisser un mot… » Son père n’avait-il réellement rien à faire d’elle? La considérait-il vraiment comme une pimbêche?
C’était difficile à croire quand on réfléchissait aux heures qu’il avait passées à lui lire des livres quand elle était petite, à l’écouter, à la consoler et enfin à lui fabriquer des origamis magnifiques.
É-Den savait que Kate mentait. Ce n’était pas nouveau, elle mentait depuis toujours. Pour les origamis, par exemple, sa mère avait accusé James de les avoir tous jetés sur un coup de tête, mais c’était faux. Elle-même les avait fichus à la poubelle, par jalousie ou par mesquinerie. James n’en avait jamais parlé, sûrement par peur de représailles, mais É-Den avait deviné la vérité. Kate était mauvaise. D’ailleurs, seule une personne perverse et sadique comme elle pouvait se réjouir d’envoyer des troupes tyranniser de pauvres gens affamés.
En toute logique, Kate mentait également quand elle disait que James avait sciemment laissé sa fille derrière lui. Pourtant É-Den avait beau fouiller sa mémoire, elle ne se souvenait pas que son père lui ait jamais laissé entendre qu’un jour il s’en irait. Elle n’avait jamais trouvé de lettre d’adieu non plus. Que s’était-il vraiment passé? James était-il parti de son plein gré? Avait-il planifié son départ en secret ou avait-il dû s’enfuir précipitamment devant une menace quelconque? Où avait-il fui? Dans la Cave, son quartier d’origine? Et où se trouvait-il en ce moment? Était-il seulement encore en vie?
Une once d’espoir balaya le chagrin de l’adolescente. Si son père était encore en vie, ne devait-elle pas se réjouir ou même partir à sa recherche? Mais un autre soupçon chassa ses espérances naissantes. Peut-être que James n’était pas parti volontairement. Étant donné sa position sociale, Kate aurait très bien pu faire arrêter son mari, devenu aussi encombrant qu’inutile à ses yeux. É-Den se redressa et mit son visage entre ses mains, atterrée devant ses propres déductions. James avait-il été arrêté sur ordre de sa femme? Moisissait-il dans une geôle? À moins qu’il ait été exécuté! De quoi Kate était-elle vraiment capable?
É-Den voulait découvrir ce qui était arrivé à son père et, comme jamais sa mère ne lui dirait la vérité, elle allait devoir mener son enquête toute seule.
Décidée à agir, elle sauta du lit et s’approcha de la porte de sa chambre. Aucun bruit ne lui parvint. Elle regarda sa montre numérique. Il était treize heures trente-deux. Normalement, Kate devait être repartie travailler. L’adolescente sortit sur la pointe des pieds. Le salon et la cuisine étaient déserts. Elle remarqua tout de suite que, comme à son habitude, Kate n’avait débarrassé ni son couvert ni l’assiette encore pleine de sa fille. Habituée à se faire servir, elle prenait continuellement les autres pour ses larbins.
É-Den jeta un coup d’œil vers la salle de bain pour s’assurer que sa mère n’y était pas avant de se diriger vers la chambre de son père, reconvertie par Kate en salle de sport. Elle évitait autant que possible d’y mettre les pieds. Cette pièce lui rappelait trop de douloureux souvenirs. Quand elle était petite, chaque fois qu’elle faisait des cauchemars, elle venait là trouver refuge auprès de son papa qui parfois la gardait à dormir avec lui, au grand dam de Kate qui supportait mal leur complicité. Plus tard, É-Den venait frapper à cette porte dès qu’elle avait un problème, par exemple une embrouille avec d’autres élèves ou simplement une note médiocre qu’elle ne parvenait pas à digérer. Son père savait l’écouter et la réconforter. Il trouvait toujours les mots justes, ceux qu’il fallait pour redonner le sourire à sa fille chérie. Elle ne fit donc qu’entrouvrir la porte, mais cela lui fut suffisant pour constater que sa mère ne s’y trouvait pas. La dernière pièce était précisément sa chambre. É-Den n’y allait jamais. Du plus loin que remontât sa mémoire, elle n’y était même jamais entrée.
En collant l’oreille contre le battant, elle ne perçut aucun bruit. Elle frappa juste au cas où. L’absence de réponse la poussa à tourner la poignée. La lumière s’alluma instantanément. Comme elle s’y attendait, la pièce était également vide. Elle jeta un dernier regard circulaire vers le reste de l’appartement, juste pour s’assurer que sa mère n’allait pas surgir à l’improviste, et entra pour la première fois dans l’antre de Kate.
Elle nota immédiatement la moquette épaisse et moelleuse, l’immense lit aux draps sens dessus dessous, la commode aux tiroirs à moitié tirés qui débordaient de vêtements dépliés et enfin le bureau où un écran plat translucide reposait en équilibre sur un tas de paperasse. Une immense armoire occupait tout le mur du fond. Une des portes ouvertes laissait apparaître des dizaines de paires de chaussures en équilibre instable sur des piles de boîtes en carton.
É-Den songea avec dépit que c’était son père qui, autrefois, devait se coltiner le rangement de ce bazar, en plus de toutes ses autres corvées quotidiennes.
Elle avança dans ce capharnaüm sans trop savoir ce qu’elle cherchait. Une preuve que son père avait été forcé de partir? Qu’il avait été arrêté? Elle songea que sa mère tenait peut-être un carnet secret, à moins que les informations concernant James eussent été enregistrées sur le disque dur de son ordinateur.
Elle alla vers le bureau, alluma la machine et souleva quelques feuilles pour trouver le clavier. L’écran se teinta d’un bleu phosphorescent. Une phrase apparut, simple, mais fatale : Mot de passe? É-Den pesta. Connaissant sa mère, elle devait avoir inventé un truc bien compliqué pour protéger ses données personnelles. Elle procéda tout de même à quelques essais. Elle tenta son surnom, son prénom complet, celui de sa mère, son nom de famille, et bien d’autres mots avant de se rendre à l’évidence. Il lui serait impossible de trouver le code de sa mère.
Résignée, elle éteignit l’ordinateur et dissimula le clavier exactement comme il l’était. Elle jeta un coup d’œil au passage à ce qui était écrit sur les feuilles. Il s’agissait pour la plupart de schémas, de formules chimiques, de tableaux pleins de chiffres et de rapports divers. Elle ne trouva rien de très intéressant, rien qui concernât son père, en tout cas. Une fois près de l’armoire, elle passa en revue les chaussures et les bottes sans y toucher; elle ne tenait pas à ce que sa mère remarque son incursion. Elle fit coulisser l’autre porte et découvrit une penderie pleine de tenues de soirée luxueuses. Intriguée, elle décrocha plusieurs cintres auxquels pendaient des robes somptueuses. Paillettes, sequins, strass, plumes, rien n’était trop beau pour parader lors des soirées mondaines réservées aux Élus. Dire que sa mère lui refusait certains achats sous prétexte qu’elles devaient se serrer la ceinture! Sa garde-robe valait une fortune. Une seule de ces robes aurait sans doute permis à une famille de la Cave de manger à sa faim pendant des mois.
Écœurée, É-Den remit tout en place en grimaçant. Elle ouvrit ensuite les boîtes qui se trouvaient en bas de la penderie, mais ne trouva que des sous-vêtements en dentelle et en soie. L’adolescente, qui n’avait jamais vu autant de lingerie, soupira d’exaspération devant tant de coûteuses futilités. Elle referma les boîtes et la penderie avant d’inspecter les tables de chevet.
Dans la première, elle s’étonna de découvrir des dizaines de boîtes de médicaments. Il y avait là des flacons transparents pleins de pilules, des plaquettes de comprimés et d’autres dragées multicolores. Pourtant, à sa connaissance, Kate ne souffrait d’aucune pathologie. Il devait sûrement s’agir d’anxiolytiques pour calmer sa nervosité ou de somnifères pour combattre ses insomnies.
L’autre table de chevet se révéla plus prometteuse. Elle contenait deux coffrets posés l’un sur l’autre. É-Den s’assit par terre et commença par celui du dessus. Elle souleva le couvercle et découvrit un tas d’enveloppes décachetées entourées d’un ruban mauve. Elle fit glisser le ruban et entrouvrit les enveloppes. Chacune d’elles contenait plusieurs feuillets soigneusement pliés. Il s’agissait de lettres signées chaque fois du même prénom, un certain Cameron. É-Den parcourut quelques feuillets au hasard. Les phrases enflammées et les mots doux dissipèrent ses derniers doutes : sa mère avait un amant.
Elle serra les poings de rage à l’idée de cette nouvelle humiliation subie par son père. Décidément, Kate ne lui aurait rien épargné. Bien sûr, elle savait que sa mère n’éprouvait aucun amour pour James, et réciproquement, d’ailleurs. Elle l’avait choisi uniquement dans le but de donner du sang neuf à sa progéniture. Elle l’avait gardé ensuite parce qu’elle avait besoin d’une nounou autant que d’une boniche. James, lui, était resté par amour pour sa fille.
Lassée des frasques de sa mère, elle replia les lettres, remit le ruban en place et referma le coffret. Elle faillit ne pas ouvrir le deuxième; elle avait trop peur de tomber sur d’autres histoires adultérines. Pourtant, sa main repoussa machinalement le couvercle. Son ventre se noua lorsqu’elle découvrit un cygne en papier blanc, fin et délicat comme un bijou.
« Papa! » comprit-elle immédiatement.
Le tout premier origami que son père lui avait offert était justement un cygne. Mais il était depuis longtemps parti à la poubelle.
Ses mains se mirent à trembler quand elles le saisirent. Sans l’abîmer, elle le porta à ses lèvres pour y déposer un baiser, les yeux à nouveau baignés de larmes. Mais, cette fois, c’était des larmes de bonheur. Elle le posa délicatement à côté d’elle et fouilla dans le petit coffre. Plusieurs papiers officiels à en-tête du gouvernement attirèrent son attention. Il y avait là un acte de mariage, ainsi qu’un contrat notarié indiquant les droits et devoirs de chaque époux l’un envers l’autre. Ceux de Kate occupaient deux lignes, ceux de James, une vingtaine. É-Den trouva aussi un acte testamentaire stipulant que, à la mort de Kate, ce serait sa fille qui hériterait de tous ses biens. Dans le fond de la boîte se trouvaient une photo et une lettre. Sur la photo, James posait avec une ravissante fillette de trois ans à peine. Il avait l’air jeune et heureux…
É-Den eut un pincement au cœur en remarquant à quel point ils se ressemblaient. Ils avaient la même peau couleur vanille, les mêmes cheveux d’ébène, les mêmes yeux noirs en amande, le même sourire aussi. Elle posa précieusement la photo près du cygne et déplia la lettre. Son cœur se mit à battre plus fort.
Ma chérie,
C’est la mort dans l’âme que je t’écris ces quelques lignes d’adieu. De te quitter provoque en moi un véritable cyclone. C’est comme si je m’arrachais le cœur de mes propres mains. Mais je n’ai pas le choix. J’ai essayé de tenir le plus longtemps possible, de tenir pour toi, mon trésor, mais la situation est devenue trop critique. Ta mère ne veut plus de moi. Je préfère partir avant d’être répudié, emprisonné ou pire.
J’imagine tes larmes qui couleront lorsque tu liras ces lignes. Nous nous aimons si fort, ma douce! Mais nos destins se séparent aujourd’hui. Je vais vivre ma vie, tu vas vivre la tienne. Tu es intelligente et forte. Quelle que soit la voie que tu choisiras, tu feras de brillantes études et tu deviendras quelqu’un de bien. Tu es une belle personne, ma fille, je suis fier de toi et je le serai toujours. Où que je sois quand tu liras ces lignes, tu pourras entendre ma voie dans tes palmes d’or.
Ton papa qui t’aime et qui t’aimera toujours.

Une larme s’écrasa sur le papier, diluant l’encre bleue. É-Den s’essuya les yeux en reniflant, submergée par l’émotion. Cette lettre inespérée était la preuve que son père n’était pas mort d’une crise cardiaque, qu’il était parti de son plein gré pour sauver sa peau, qu’il était quelque part, sans doute loin, mais qu’il pensait à elle parce qu’il l’aimait plus que tout. De la quitter avait été un douloureux déchirement. Cette lettre d’adieu que Kate avait subtilisée était la plus belle preuve d’amour que son père pouvait lui donner.
Elle pressa la feuille contre son cœur avant de la relire. Elle voulait s’imprégner des mots de son père jusqu’à les savoir par cœur. Une phrase, cependant, attira son attention. Tu pourras entendre ma voie dans tes palmes d’or. Le front d’É-Den se plissa d’incompréhension. Ça ne voulait rien dire. Par ailleurs la faute d’orthographe la troublait, James avait sûrement voulu écrire voix, entendre ma voix . Et puis, elle n’avait pas de palmes, de surcroît en or. Qu’est-ce que c’était que cette histoire de palmes?
Une histoire?
É-Den se frappa le front du plat de la main. Mais oui! Les palmes d’or, c’était un de ses contes préférés quand elle était petite. Il racontait l’histoire d’une petite fille paralysée qui rêvait d’être championne de natation. Une fée lui apparaissait une nuit et lui offrait ces fameuses palmes d’or qui lui permettraient de réaliser son rêve.
L’adolescente bondit dans sa chambre. Fébrile, elle fonça vers sa bibliothèque et examina avec attention les dos de ses livres. Elle sauta les deux premières étagères qui contenaient pour l’essentiel des manuels scolaires et se concentra sur ses livres de petite fille. L’avait-elle encore, au moins? Kate avait-elle compris l’allusion et fait disparaître le précieux conte? Non, c’était impossible. Sa mère ne lui avait jamais lu une seule histoire. Elle ignorait même à quoi ressemblait un livre d’enfant.
Soudain, l’ouvrage apparut, coincé entre une histoire de princesse et une autre de troll. Elle le fit glisser avec précaution. La couverture aux couleurs pastel raviva ses souvenirs d’enfance. Délicatement, elle tourna les pages une par une, à la recherche d’un mot laissé par James. Ne trouvant rien, elle recommença une deuxième fois plus lentement et s’attarda sur les images. Sa patience fut récompensée. Sous le dessin où l’héroïne confiait son rêve de nager à la fée, une note manuscrite disait : Moi aussi j’ai un rêve. Il s’appelle la Liberté .
Une nouvelle fois, la sentence laissa É-Den perplexe. Qu’est-ce que ça pouvait bien vouloir dire? Il était clair que James lui avait laissé des indices pour qu’elle découvre sa voie à l’insu de Kate. D’ailleurs, sa mère n’avait pas trouvé le livre, puisqu’il était toujours dans sa bibliothèque. Finalement, elle était loin d’être aussi maligne qu’elle le prétendait souvent.
É-Den se concentra. La liberté… Possédait-elle un livre qui traitait de la liberté? Oui, sûrement, dans ses traités de philosophie. Elle en sortit trois ou quatre et les feuilleta avec attention avant de se rendre à l’évidence, ce n’était pas le genre de livre qui intéressait son père. Ce n’était pas là qu’elle devait chercher. En essayant de trouver un indice dans les mots, comme le e de voie, elle se demanda pourquoi James avait écrit Il s’appelle au lieu d’annoncer tout de suite le mot liberté. Elle passa en revue ses livres, mais aucun ne comportait ce mot dans le titre.
« Qu’est-ce qui s’appelle liberté? se demanda-t-elle, tout entière absorbée par ce jeu de piste inattendu. Non, la Liberté, avec une majuscule, comme si c’était une allégorie. La Liberté au sens noble du terme. La Liberté… »
La lumière se fit brusquement dans son esprit. La Liberté guidant le peuple était le titre d’une des œuvres majeures d’un peintre très ancien. Ce tableau figurait dans une anthologie de la peinture qu’elle adorait feuilleter, ce que James savait. Cette femme fière et brave qui, seins nus, guidait son peuple vers un futur meilleur était le symbole même de la Liberté. Oui! C’était sans aucun doute une allusion à ce tableau.
Elle chercha le grand livre du regard et le trouva rapidement. Elle se rappelait qu’il ne comportait que des scènes sombres ou des œuvres abstraites des grands artistes qui avaient vécu autrefois à la surface. Aucun tableau ne reproduisait avec exactitude le monde dans lequel ils vivaient. Toutes les représentations de l’extérieur avaient été systématiquement bannies des livres qui circulaient à Renaissance.
É-Den ouvrit le livre à la page désignée et, comme elle s’y attendait, une autre note de James était écrite juste en dessous du titre de l’œuvre. Bien joué! Je vois que tu as appris à lire entre les lignes .
Un sourire étira les lèvres d’É-Den. Cette fois, elle avait directement saisi l’allusion. Appris à lire ! Elle se souvenait parfaitement du livre avec lequel elle avait appris à lire. Elle s’accroupit et le trouva sur l’étagère du bas, à côté de ses albums de coloriage. Elle l’attira à elle et le trouva curieusement plus gros que dans ses souvenirs. Lorsqu’elle l’ouvrit, elle eut une surprise de taille.
Les feuillets originaux avaient été méthodiquement ôtés et remplacés par des feuilles manuscrites. Sur la première page, une épitaphe disait :
« Pour ma fille chérie
É-Den, si un jour tu découvres ce journal, dis-toi que c’est pour toi que je l’ai écrit. Pour que tu saches la vérité… »
Un journal intime écrit par son père!
Elle bondit de joie. Elle tenait entre ses mains le carnet de bord de James O’Connor. Elle avait envie de crier, de danser, mais ce n’était pas dans ses habitudes. Posée et réfléchie, elle laissait rarement éclater ses émotions. Pourtant, intérieurement, elle jubilait. Elle allait enfin en savoir plus sur son père, sur sa vie, ses rêves et peut-être même sur l’endroit où il se cachait.
É-Den s’installa sur son lit et jeta un coup d’œil rapide à son réveil. Il était déjà quinze heures, mais elle avait du temps devant elle; Kate ne rentrait jamais à la maison avant dix-neuf ou vingt heures. Avant de commencer sa lecture, elle jugea tout de même plus prudent d’aller ranger le coffret contenant les papiers officiels de Kate et de James. Si sa mère revenait à l’improviste, tout serait ainsi en ordre.
Elle replia tous les papiers précautionneusement et les déposa dans la boîte, à l’exception de la photo et de la lettre d’adieu. Elle hésita à garder le cygne en papier. Si sa mère ouvrait le coffret, l’absence de l’origami lui sauterait aux yeux, révélant immédiatement la trahison de sa fille. Mais ce fut plus fort qu’elle. Cet origami était le dernier que son père avait réalisé pour elle; elle ne le laisserait pas à Kate. Elle referma le coffret, le remit à sa place dans la table de nuit, posa l’autre boîte au-dessus et referma la porte.
Ce fut à ce moment que la sonnerie du téléphone retentit. É-Den sursauta comme si on venait de la prendre en flagrant délit. La stridente musique retentissait quelque part dans la chambre, non loin d’elle. Elle se leva et tourna la tête en tout sens pour voir où Kate avait posé son combiné. Avant qu’elle ne le trouve, le répondeur se déclencha.
« Bonjour, vous êtes bien chez Kate O’Connor. Je suis absente pour le moment, mais laissez-moi un message et je vous rappellerai. »
« Salut, Kate, c’est Karl, annonça une voix masculine. Je t’appelle au sujet de ta fille. Je me suis arrangé avec des responsables de l’école militaire et tout est OK. Tu pourras l’amener dès demain matin. Les cours ne commenceront que lundi, mais un instructeur va s’occuper d’elle en attendant. Crois-moi, il ne va pas lui laisser une minute de répit. Bon, eh bien, je te laisse. Si tu as l’occasion, passe boire un verre un de ces jours, ça me fera plaisir. Ciao! »
Il raccrocha. Le répondeur coupa dans un silence assourdissant.
Livide, É-Den sentit sa tête tourner. Elle se laissa tomber sur le lit de sa mère. Non, non, ce n’était pas possible! Kate n’avait pas pu lui faire ça!
5
Contre le Cafard et ses gars, Siméon n’avait aucune chance de s’en tirer, surtout acculé comme il l’était dans un cul-de-sac. Par ailleurs, dans cette rue transversale peu fréquentée, personne ne viendrait à son secours. Les rares passants ne tourneraient même pas la tête dans sa direction de peur de se voir mêlés à une bagarre. L’héroïsme n’était pas une valeur très répandue dans la Cave.
Vaincu d’avance, il ferma les yeux et se prépara à recevoir le premier coup de poing d’une longue série. Le Cafard allait-il lui fracasser la mâchoire, ou bien lui défoncer la cage thoracique? Contre toute attente, le coup ne vint pas.
— Ouvre les yeux, crevette, j’ai changé d’avis.
Siméon obéit, partagé entre la peur de voir le poing s’écraser sur son nez et l’espoir de s’en tirer, finalement. Le Cafard l’observait les bras croisés, sans sourire, cette fois.
— Je vais te proposer un marché, lui fit-il très sérieux. Un marché honnête.
Ce mot sonnait tellement faux dans la bouche du Cafard que Siméon aurait éclaté de rire si le moment n’avait pas été aussi grave.
— Un type que j’aime pas m’a piqué un truc que j’aimais bien. Tu vois le problème?
Siméon hocha la tête. Pourtant, il ne voyait rien du tout.
— Une crevette comme toi, ça doit se glisser facilement dans les gaines d’aération?
Siméon hocha à nouveau la tête, il commençait à voir où le Cafard voulait en venir.
— Parfait. Tu vas donc aller récupérer cet objet auquel je tiens beaucoup et tu vas me le rapporter. C’est simple, non?
Siméon continua d’acquiescer, même s’il se doutait qu’au contraire ce ne serait pas simple du tout.
— C’est quoi comme objet? demanda-t-il.
— Un médaillon en or. Tu peux pas te tromper, il y a des initiales gravées dessus : YZ. Compris?
Le garçon hocha une fois de plus la tête.
— Arrête de bouger la tête comme ça, ça m’énerve! gronda le Cafard. Bon, tu vas récupérer mon médaillon chez Zombi et…
— Zombi? s’écria Siméon en écarquillant les yeux.
— Ouais, Zombi. Ça te pose un problème?
Zombi était un des caïds les plus craints de la Cave. Bête noire de la milice, il défiait sans cesse les autorités en pillant les réserves et en sabotant les différentes usines. Il aurait pu passer pour un héros, mais les habitants de la Cave tremblaient rien qu’à entendre son nom. Des rumeurs le disaient violent, sadique et d’une cruauté sans borne.
Siméon blêmit.
— Ben, je… non, enfin je…
— De toute façon, t’as pas le choix, crevette. Ou tu me rends ce service et je te fous une paix royale, ou tu refuses et je te tue. Là, maintenant, tout de suite. C’est clair?
— Très.
Satisfait de la réponse, le Cafard lui expliqua comment pénétrer la planque de Zombi. Siméon écouta attentivement les consignes, mais il mourait d’envie de cracher au visage de l’adolescent boutonneux et de lui dire d’aller se faire voir. Il savait très bien que, si le Cafard l’envoyait là-bas, c’était parce que lui-même avait une trouille bleue du caïd.
Le Cafard lui fit répéter les indications pour s’assurer que le petit gars ne se perdrait pas en chemin, puis il lui posa la main sur l’épaule.
— On se retrouve ce soir, après la quatrième sirène, près de l’usine d’incinération. Et ne t’avise pas de me faire faux bond, crevette. Si tu m’entubes, j’te jure que je te retrouve et que je t’arrache les yeux avant de te tuer.
— Et si… j’échoue? Ou si Zombi me tue?
L’autre haussa les épaules sans s’émouvoir.
— Je trouverai une autre crevette pour faire le coup. T’inquiète! Allez, file, maintenant.
Comme le Cafard et ses gars s’écartaient, Siméon passa devant eux, la tête droite. Pour se donner du courage, il se disait qu’aucun d’entre eux n’oserait faire ce qu’on attendait de lui. « Tous des lâches! Vous êtes tous de gros lâches! »
Il allait rejoindre la rue principale quand la voix du Cafard le rattrapa.
— Un dernier petit conseil, crevette, tarde pas trop pour y aller. En général, Zombi ne traîne pas chez lui dans la journée. Si tu y vas maintenant, t’auras peu de chances de tomber sur lui. Et n’oublie pas, tu récupères juste le médaillon! Va pas piquer autre chose!
Siméon enregistra l’information, mais ne se retourna pas. Il regagna la rue principale et se fondit prestement dans la foule pour mettre le plus de distance possible entre les Vermines et lui.
Il bifurqua dans une ruelle à droite avant d’arriver à la place centrale. La milice patrouillait souvent dans le secteur et Doug aussi puisque, en tant que balayeur, il était affecté à ce coin. Dès qu’il le put, Siméon poussa une grille d’aération et se glissa dans le conduit. L’espace était restreint, mais ces endroits lui convenaient parfaitement. Paradoxalement, c’était dans ces tuyaux métalliques, sales, sombres et malodorants qu’il se sentait le plus en sécurité. Là, ni patrouilles, ni caïds, ni racketteurs ne venaient jamais l’ennuyer. À en croire les rumeurs, des ouvriers spécialisés étaient chargés de leur entretien, mais Siméon n’en avait jamais rencontré.
Parfois, quand les tuyaux croisaient des canalisations d’eau chaude, il y faisait vraiment bon; alors, Siméon s’étendait de tout son long et plaquait sa joue contre le métal brûlant pour profiter de cette chaleur bienfaisante. Deux ou trois fois, il s’était même endormi. C’était tantôt les stridulations d’insectes étranges au corps recouvert de poils urticants qui le réveillaient en sursaut, tantôt les couinements aigus de rats en maraude. Cette pensée raviva l’image du racureuil. Siméon regrettait encore de s’être mal comporté avec lui, mais il finit par se dire qu’il avait bien fait. Comment aurait réagi le Cafard en découvrant Snoop? Ce type était tellement mauvais qu’il lui aurait peut-être arraché la tête ou planté un couteau dans le ventre rien que pour s’amuser ou voir la réaction de Siméon. « Quel sale type! pesta le garçon, tout en continuant à avancer à quatre pattes dans l’étroit conduit. Il fait le malin devant les plus faibles, mais il pisse de peur quand il s’agit de Zombi! »
Siméon évalua l’option de ne pas s’acquitter de sa mission. Après tout, les menaces du Cafard ne lui faisaient pas plus peur que ça. S’il restait caché plusieurs jours dans le Nid, la bande des Vermines finirait par l’oublier. Mais très vite il dut se rendre à l’évidence. Le Cafard n’oublierait pas sa traîtrise. La prochaine fois qu’il lui tomberait dessus, le scélérat le tuerait. En réalité, ce n’était pas la mort qui effrayait Siméon, mais la souffrance, car le Cafard était réputé pour son sadisme.
« Bon, j’irai le chercher, son médaillon! soupira-t-il. Mais, après, qu’ils me fichent la paix, tous autant qu’ils sont! »
Il arriva à une intersection et prit la voie de gauche. Il connaissait ces tuyaux comme sa poche. Une vingtaine de mètres plus loin, il poussa une nouvelle grille qu’il replaça méticuleusement derrière lui et s’élança dans la coursive déserte. Il prit sans hésiter la direction de la fonderie abandonnée. Il connaissait bien ce quartier. C’était là qu’on fondait autrefois les minéraux pour en extraire différents métaux. Mais la découverte récente d’une rivière souterraine située juste au-dessus de la mine et qui menaçait d’envahir les galeries d’un jour à l’autre avait contraint les autorités à abandonner le secteur. Les mineurs avaient été sommés d’aller exploiter d’autres filons jusqu’à présent ignorés. Une partie d’entre eux avaient démantelé l’ancienne fonderie pour en reconstruire une nouvelle du côté opposé de la Cave.
Arrivé au pied de l’immense bâtiment en ruines qui servait de squat à une faune peu fréquentable, Siméon grimpa le long d’une échelle métallique pour rejoindre une passerelle, puis une autre trente mètres plus loin. Les néons étaient cassés, mais la lumière venant d’en bas suffisait à guider ses pas. Le grillage de la passerelle grinçait sous ses pieds. La balustrade rongée de rouille suintait l’humidité. Des filets d’eau laissaient de longues traînées blanchâtres le long de la paroi rocheuse. La rivière devait passer juste au-dessus. Siméon frissonna en songeant aux tonnes d’eau qui couraient dans les galeries supérieures. Si un jour la roche venait à céder, ce serait la catastrophe pour les miséreux qui vivaient là.
Arrivé au bout de la passerelle, il déplaça les caisses vides dont le Cafard lui avait parlé et s’accroupit auprès d’un soupirail. Toujours sur les recommandations du Cafard, il fit jouer les deux derniers barreaux verticaux qui en bloquaient l’accès. Les barres de fer, qui n’étaient pas soudées, sortirent facilement de leurs gonds pour dégager un espace, étroit, mais suffisant pour la frêle carrure de Siméon. Le jeune garçon s’y glissa comme un courant d’air. Le conduit était jonché de crottes de rats et empestait l’urine, ce qui le contraignit à respirer par la bouche, mais ne ralentit pas sa progression pour autant.
« Tourner à la première bifurcation à gauche, puis à droite, encore à gauche et deuxième à droite… » se répéta mentalement Siméon.
Lorsqu’il parvint enfin près de l’endroit indiqué par le Cafard, les odeurs étaient encore plus fortes. Ça sentait véritablement la putréfaction. Une main plaquée sur le nez, il s’immobilisa et pencha la tête vers l’ouverture grillagée située à sa droite. Il ne lui fut pas aisé de distinguer la pièce, car la grille était différente de celles qui bouchaient habituellement ce genre de conduit. Elle était plus épaisse et plus opaque, comme constituée de plusieurs grilles superposées. Siméon y colla son œil et parvint à distinguer une chambre à coucher plutôt spacieuse et bien aménagée. En face de lui, à droite de la porte d’entrée, se trouvait un grand lit flanqué de tables de nuit surmontées de lampes de chevet allumées. Une armoire à gauche ainsi qu’un bureau situé juste en dessous de la grille d’aération complétaient le mobilier. Siméon tendit l’oreille, mais, à part le ronron monotone de la ventilation, aucun son ne lui parvint.
Le Cafard avait raison. L’endroit était désert. Il examina la première grille avec attention avant de la déplacer. Il s’agissait d’un cadre au maillage extrêmement fin, sans doute destiné à empêcher les bestioles indésirables d’entrer dans la pièce. En prenant soin de ne faire aucun bruit, il saisit les rebords du cadre et les tordit doucement pour les déloger de leurs encoches. L’opération ne dura que quelques secondes, mais une grimace de déception se peignit sur le visage de Siméon, car derrière ce grillage se trouvait une deuxième grille métallique dont les barreaux mesuraient au moins deux centimètres d’épaisseur. L’ensemble semblait ultrasolide. Refusant de s’avouer vaincu, le garçon empoigna les barreaux à deux mains et tenta de les faire bouger. La manœuvre ne donna aucun résultat. La grille ne broncha pas d’un millimètre. Il en inspecta les bords et découvrit avec surprise qu’un cadenas la verrouillait. Zombi avait pris ses précautions; le caïd n’était pas du genre à laisser s’aventurer qui que ce soit dans son domaine.
Siméon pesta contre sa mauvaise fortune et se demanda si le Cafard ne l’avait pas envoyé exprès dans ce guêpier en sachant très bien que la forteresse de Zombi était imprenable.
Avant de faire demi-tour, il prit soin de replacer le cadre grillagé dans ses encoches et décida de poursuivre son exploration dans le système d’aération pour tenter de trouver un accès moins protégé. Hélas, toutes les bouches d’aération étaient fermées par des grilles identiques et cadenassées. Craignant les incursions clandestines dans son repaire, Zombi n’avait pas lésiné. Quelle malchance!
Dépité, Siméon se résolut à rebrousser chemin, mais, lorsqu’il repassa devant la chambre, des éclats de voix attirèrent son attention. Il s’arrêta et s’approcha du grillage, tout en restant dans l’ombre pour ne pas se faire remarquer.
— Mais si, elle y est! cria un homme corpulent près du bureau. Je la range toujours dans le coffre. Arrête de dire qu’elle n’y est pas! Je sais encore ce que je fais!
— Je ne l’ai pas trouvée tout à l’heure. Mais c’est bon, te mets pas dans cet état-là! rétorqua une jeune femme sur le pas de la porte. Toujours à t’énerver pour rien!
Siméon ne pouvait pas distinguer le visage des antagonistes. La fille était trop loin et l’homme était de dos. Pourtant, vu la carrure et la voix peu amène du type, il devina qu’il s’agissait de Zombi.
— Pourquoi tu la veux, d’abord?
— Ça pue la mort derrière la grille de ma chambre. Sans doute un rat crevé.
— Y a pas de rats. Mes gars ont vérifié.
— Peuh, tes gars sont des bons à rien.
— Prends Canni; il va te les bouffer, tes rats!
— Tu sais très bien que je n’aime pas ton clébard. Laisse tomber, je vais vérifier moi-même. Allez, file-moi ta clé.
L’homme grommela un truc tout en tendant une clé à la fille.
— Prends-la, mais, dès que tu as fini, tu la ranges dans mon coffre, fit-il en désignant le bureau. Et tu ne me piques rien. Compris?
— Ma parole, mais t’es parano! Je ne vais pas te faucher tes trésors de pacotille!
La jeune femme s’empara de la clé et tourna les talons. L’homme la suivit et quitta la pièce en claquant la porte derrière lui.
« Une clé! La clé qui ouvre les cadenas! jubila Siméon. Je n’ai plus qu’à attendre que la fille la ramène et à moi le… »
Mais il s’interrompit en se tapant le front. La clé serait dans le coffre, le fameux coffre dont avait parlé le Cafard, et il lui serait impossible de l’atteindre. À moins que…
Il défit une nouvelle fois le premier grillage et glissa sa main au travers des épais barreaux de la grille. Son poignet passa sans difficulté, son bras maigrichon aussi, mais son coude resta bloqué, emprisonné par le carcan de métal. Le bureau était trop bas. Ses doigts n’atteignaient même pas le couvercle du coffre.
Il enragea. La solution était là, à portée de sa main et pourtant inaccessible. Il secoua la tête, refusant d’admettre que sa mission allait échouer aussi près du but. Soudain, une illumination jaillit dans son esprit comme une flamme dans la nuit. « Snoop! Lui, il pourrait se glisser à travers les barreaux pour récupérer la clé et m’ouvrir! »
Comme mû par un ressort, le garçon se hâta de revenir sur ses pas. Il retrouva sans problème son chemin et ressortit près de la fonderie. De là, il fila vers le quartier où il avait croisé le racureuil un peu plus tôt dans la matinée.
« Il faut que je lui trouve un cadeau, songea-t-il soudain en s’arrêtant pour reprendre sa respiration. Étant donné la manière dont je l’ai envoyé promener, il serait logique qu’il refuse de m’aider!

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