É-Den 3 - Les mutants
337 pages
Français

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Description

Marqués par les horreurs qu’ils ont découvertes à l’hôpital psychiatrique et par le drame qu’ils y ont vécu, É-Den et ses amis reprennent la route en direction de la côte ouest. Plus que jamais, ils rêvent de rejoindre Klamath, où se trouverait James. Mais les hordes de mutants qui rôdent dans ces contrées sauvages ne leur laisseront pas une minute de répit.
À cheval, en voiture et même en bateau, nos courageux héros fuient des créatures cauchemardesques dans une Amérique post-apocalyptique. Des montagnes de Yosemite à Seattle, en passant par Sacramento, ils mèneront leur quête du bonheur et de la paix.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 19 mars 2015
Nombre de lectures 32
EAN13 9782894359419
Langue Français
Poids de l'ouvrage 2 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0035€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

ÉLODIE TIREL
Illustration de la couverture : Boris Stoilov
Infographie : Marie-Ève Boisvert, Éditions Michel Quintin
Conversion au format ePub : Studio C1C4

La publication de cet ouvrage a été réalisée grâce au soutien financier du Conseil des Arts du Canada et de la SODEC. De plus, les Éditions Michel Quintin reconnaissent l’aide financière du gouvernement du Canada par l’entremise du Fonds du livre du Canada pour leurs activités d’édition.
Gouvernement du Québec – Programme de crédit d’impôt pour l’édition de livres – Gestion SODEC
Tous droits de traduction et d’adaptation réservés pour tous les pays. Toute reproduction d’un extrait quelconque de ce livre, par procédé mécanique ou électronique, y compris la microreproduction, est strictement interdite sans l’autorisation écrite de l’éditeur.

ISBN 978-2-89435-941-9 (version ePub)
ISBN 978-2-89435-687-6 (version imprimée)

Dépôt légal – Bibliothèque et Archives nationales du Québec, 2015
Dépôt légal – Bibliothèque et Archives Canada, 2015

© Copyright 2015

Éditions Michel Quintin
4770, rue Foster, Waterloo (Québec)
Canada J0E 2N0
Tél. : 450 539-3774
Téléc. : 450 539-4905
editionsmichelquintin.ca
PROLOGUE
Sur la route déserte, un engin insolite roulait à vive allure en direction du nord. Il s’agissait d’un vieux camion-citerne autrefois bleu rongé par la rouille, auquel avait été accrochée une remorque fermée. Dans la cabine, le conducteur sifflotait un air ancien, tandis que son acolyte, les yeux à demi fermés, tirait sur sa cigarette d’un air absent.
— Quel bol, quand même! s’exclama brusquement le conducteur.
— Quoi? grimaça l’autre. Tu parles du type qu’on vient de ramasser?
Le chauffeur se tourna vers son passager en souriant.
— Ouais, c’est cool, ça fait un de plus. Mais je pensais surtout au camion. Tu te rends compte, Chuck? Avec cette quantité de carburant, on peut faire le tour de la terre!
Le dénommé Chuck esquissa un rictus désabusé.
— À quoi bon? La terre est pourrie, mon pote!
— Pas partout! T’as entendu comme moi ce que disait ce type, dans le bar. Au nord, il existe une ville magnifique de verre et d’acier où les gens vivent comme des pachas. À ce qu’il paraît, là-bas, il n’y a même pas de crevards.
— Laisse tomber, Jack! Ce type avait trop bu, il racontait des conneries. Des crevards, il y en a partout, tu le sais bien, et encore plus dans les grosses villes qu’ailleurs. T’as vu celles qu’on a traversées? C’était la jungle!
Le conducteur haussa les épaules, fataliste.
— Mais on s’en est sortis, pas vrai?
— Parce qu’on avait nos flingues pour les buter, sinon on y serait restés, mec. D’ailleurs, va dire à Gil et à Matt qu’on s’en est sortis! Hein, va le leur dire! Ça va leur faire une belle jambe, maintenant!
Jack grogna.
— C’est pas de notre faute, Chuck! Matt s’est fait avoir par surprise. On n’a rien pu faire.
— N’empêche que, si je l’avais accompagné comme prévu, ça ne serait pas arrivé. J’aurais couvert ses arrières et abattu ce dégénéré avant qu’il ne le morde. Quant à Gil…
— Arrête de ressasser ça, bon Dieu! gronda Jack en tapant du poing sur son volant. Gil a eu la jambe arrachée; on ne pouvait plus rien pour lui. Il était en train de se vider de son sang. Si on était retourné le chercher, on se serait fait avoir à notre tour. Il faisait nuit noire; c’était lui ou nous. Deux vies valent mieux qu’une, d’autant qu’il n’aurait pas survécu à sa blessure. Tu le sais très bien.
Comme son compagnon ne répondait pas, il en rajouta une couche.
— Ne laisse pas les remords te bouffer, mon pote! Tu l’as dit toi-même, ce monde est une véritable jungle, c’est chacun pour soi. Gil et Matt étaient de chouettes types. On a fait un bon bout de chemin avec eux et c’était cool. Mais ils se sont fait avoir. On n’y peut rien. C’est comme ça. Alors, n’y pense plus. Songe plutôt au fric qu’on va se faire en vendant ces cinq types.
Chuck soupira en tirant sur la fin de sa clope.
— Tu crois qu’elle existe toujours, cette mine dont tu m’as parlé?
— Et pourquoi elle existerait plus? Mon père y bossait quand j’étais petit. Il s’y est crevé la santé et cette saloperie de nickel a fini par lui ronger les poumons comme à tous les autres. Les patrons cherchaient toujours de nouvelles recrues, mais nous, les jeunes, on rêvait d’autres choses. Mes frères et moi, on s’est tirés loin de Riddle.
— T’as abandonné ta mère? s’étonna son compagnon de route.
L’autre tarda à répondre. Un tic nerveux agita son sourcil droit.
— Ouais, et alors? T’as jamais fait de trucs dont t’es pas fier, peut-être?
Chuck entrouvrit sa vitre et balança son mégot sur la route.
— Si. Des tas de trucs.
« Et des bien pires que ça », faillit-il ajouter avant de se raviser. Jack n’avait pas besoin de tout savoir. Il avait plutôt une bonne opinion de lui; autant que ça dure encore un peu.
— Hé, tu viens de balancer ta clope, là?
— Ouais, et alors?
— Alors, on transporte des milliers de litres d’essence, je te rappelle! T’arrêtes tes conneries, sinon on va finir grillés dans un barbecue géant.
Jack avait raison. Chuck hocha la tête, penaud.
Un silence pesant s’installa dans la cabine. Dehors, le paysage verdoyant de la forêt défilait devant leurs yeux blasés. Le brouillard qui régnait sur la côte s’était dissipé, laissant place à un ciel bas et nuageux. Dans les patelins qu’ils traversaient, ils ne croisaient personne. La région, comme de nombreuses autres, semblait avoir été depuis longtemps désertée. Pourtant, Jack savait qu’il n’en était rien. Quand ils s’arrêtaient parfois pour fouiller les habitations et les stations-service ou pour s’aventurer dans les bois et chasser, ils finissaient toujours par tomber sur quelqu’un. Ils en avaient croisé, des fous, des illuminés, des psychopathes ou des morts-vivants égarés loin de leur meute! Mais c’était rare de rencontrer des gens normaux. Ceux-là étaient plus méfiants, ils se terraient, se cachaient et évitaient autant que possible de se montrer. C’était à ce prix et à ce prix seulement qu’ils parvenaient à survivre dans ce monde sauvage et sans pitié. Et ils avaient raison, car la terre était devenue un dangereux terrain de jeu où seuls les plus puissants avaient leur place. Or, Jack faisait partie de cette race supérieure. Il avait l’âme d’un prédateur. Il ne négociait jamais sa propre existence et sa vie d’errance était jalonnée de cadavres. Mais il évitait de regarder en arrière; ça ne servait à rien. Il était encore en vie et c’était la seule chose qui comptait à ses yeux. Bientôt il serait riche et il pourrait aller s’installer dans le nord, dans cette ville mythique dont parlaient les rumeurs. Et, quoi qu’en dît Chuck, il savait que cette cité existait bel et bien, qu’elle n’était pas qu’un simple délire d’ivrogne.
— À quoi ça sert, le nickel? lui demanda soudain son compagnon.
Interrompu dans ses pensées, Jack réfléchit un instant avant de répondre.
— À faire des piles, je crois. Mais je me souviens aussi que mon père disait que ce métal possédait des propriétés magnétiques qui permettaient de produire de l’énergie.
— Pour faire de l’électricité?
— Il me semble, ouais.
— Vous aviez l’électricité, à Riddle? s’étonna l’autre.
— Oh non, pas nous! Toute la production de nickel partait pour Portland, au nord. Nous, on n’en voyait pas la couleur.
— Portland… répéta Chuck, rêveur. T’as déjà mis les pieds là-bas?
— Jamais. Quand j’ai fui avec mes frères, on est partis vers l’est, à travers les montagnes. On a vécu quelque temps dans la nature, puis on s’est installés dans une communauté, au bord d’un lac volcanique. Un jour, on en a eu marre de leurs règles à la con et on a filé. C’est à ce moment-là que les emmerdes ont vraiment commencé.
— T’as pas eu une vie facile, on dirait.
— Pas vraiment, mais, de nos jours, qui peut se vanter du contraire? La violence, la maladie et la mort sont partout, comme des loups solitaires qui te guettent à chaque coin de rue pour te faire la peau. C’est toujours quand tu crois que les choses vont s’arranger et que tu vas enfin t’en sortir que le destin te rattrape et t’explose à la gueule.
Comme pour illustrer ses propos, il désigna la vilaine balafre mauve qui zébrait tout le côté droit de son visage. Chuck acquiesça sans chercher à connaître l’origine de cette cicatrice. Ils avaient beau être potes, il y avait des blessures qu’on ne se confiait pas.
— On ne va pas tarder à arriver! déclara soudain Jack en braquant à gauche.
Le camion-citerne vira lentement et s’engagea sur une route poussiéreuse. Au bout de quelques kilomètres, ils traversèrent une bourgade déserte.
— C’est ça, Riddle? s’enquit son compagnon sans cacher sa déception. C’est là que tu vivais?
— Pas exactement. Mes grands-parents possédaient une ferme un peu plus loin. Déjà, à l’époque, il ne faisait pas bon vivre en ville.
— Tu aurais pu y rester, dans cette ferme, non?
— Non.
La réponse laconique était explicite, mais Chuck chercha à en savoir plus.
— Dis, quand on aura vendu ces types, tu ne voudrais pas y retourner? Juste pour voir si…
— La ferme, Chuck! le coupa Jack en lui jetant un regard noir. Notre point de chute, c’est la mine et nulle part ailleurs! Ne t’avise même plus de me reparler de cet endroit. Le passé est le passé. Il y a des fantômes qu’il ne fait pas bon réveiller.
Cette fois, Chuck n’insista pas.
La silhouette haute et massive des bâtiments appartenant à l’exploitation minière apparut soudain au détour d’une colline. La rouille suintait sur les tôles, mais l’ensemble des structures métalliques de l’usine tenait toujours debout malgré les siècles. Le camion longea un moment une double rangée de grillages surmontés de barbelés pour arriver au portail, grand ouvert.
Le visage de Jack se contracta imperceptiblement.
— Un problème? s’enquit Chuck.
— Autrefois, l’entrée de la mine était gardée par plusieurs types armés jusqu’aux dents. Je trouve bizarre qu’il n’y ait personne aujourd’hui.
— Peut-être qu’elle est désaffectée. Depuis tout ce temps, ça n’aurait rien d’étonnant.
Le camion-citerne s’engagea dans la cour, déserte, et s’arrêta au beau milieu.
— Non, elle est encore en activité. Tu vois ces fumées, là? C’est un signe qui ne trompe pas, de même que ces camions. Regarde, ils sont tous chargés de minerai, prêts à partir.
— Mais pourquoi il n’y a personne?
Jack renifla bruyamment, attrapa son fusil-mitrailleur resté sur la banquette arrière, ouvrit sa portière et sauta du véhicule. Chuck descendit de son côté.
Il ne semblait pas y avoir âme qui vive dans la vaste cour de la mine. Seule une tôle mal boulonnée battait au vent, quelque part sur le toit de l’usine.
— Où sont les mineurs, si la mine est toujours exploitée?
Jack lui fit signe de la boucler et se dirigea sans attendre vers le bâtiment principal. Lorsqu’il aperçut une porte entrouverte, un mauvais pressentiment s’empara de lui. Il poussa le battant de métal de l’épaule et fit un pas dans la construction. Il se figea. Chuck, qui le suivait, s’arrêta à ses côtés, suffoquant presque.
— Nom de Dieu! Qu’est-ce que c’est que ce merdier?
Sous leurs yeux horrifiés s’entassaient les corps sans vie de dizaines d’hommes, gisant dans leur sang. Sur le tas, deux mutants au visage maculé de rouge étaient en train de dévorer les tripes de l’un des cadavres. Les créatures les sentirent aussitôt et relevèrent le nez de leur macabre festin. L’un d’eux feula comme pour protéger son butin, tandis que l’autre se cacha derrière les corps sans vie. Jack n’hésita pas et pressa la détente de son arme. La tête du monstre explosa dans une gerbe écarlate. Son corps retomba mollement sur les dépouilles. Malgré l’odeur épouvantable, il s’avança vers le tas et tira sur la deuxième créature qui tentait de s’enfuir. La balle perfora l’arrière de son crâne, stoppant net sa course.
— Saleté de crevard! pesta son compagnon dans son dos tout en se bouchant le nez. Tu crois que c’est eux qui les ont tous tués?
Jack examina rapidement les corps et secoua la tête.
— Ces types ont été tués par balle. Vise un peu leurs blessures! On les a réunis ici, puis on les a abattus froidement.
— Qui? Les morts-vivants n’utilisent pas d’armes, et encore moins des armes à feu.
Jack leva la tête et inspecta d’un œil circonspect les balustrades en acier qui surplombaient le hall, puis il reporta son attention sur les cadavres.
— Ces types portent l’uniforme des gardes; là, en noir, ce sont trois contremaîtres. Je parie que les mineurs se sont révoltés et qu’ils ont massacré tout ce petit monde avant de s’évaporer dans la nature. Je peux même te dire que ça ne fait que quelques heures. Le sang est encore frais.
Chuck pesta entre ses dents.
— Putain! Qu’est-ce qu’on fait de nos prisonniers, nous, alors?
— J’en sais rien! gronda Jack, énervé, en revenant sur ses pas. Pour le moment, on décampe vite fait. Après, on avisera.
Il ouvrit la porte en grand. Il s’apprêtait à rejoindre le camion quand un détail sur sa gauche alerta son esprit. Quelqu’un, dans la cour, marchait dans sa direction. Il plissa les yeux et avisa cinq silhouettes derrière la première. Il songea immédiatement aux mineurs et au fait qu’ils étaient armés.
— Des crevards! s’écria Chuck en dégainant son flingue.
Un coup de feu claqua dans l’air et l’un des monstres s’écroula. Jack ne prit pas le temps de réfléchir. Il ouvrit le feu à son tour et en abattit trois d’une salve. Mais d’autres morts-vivants jaillirent de derrière le bâtiment et menacèrent de les prendre à revers. Tous avaient les bras tendus vers eux et leur bouche grande ouverte, sanguinolente, s’ouvrait et se refermait sur un mot qui se répétait dans le silence de la cour.
— Faim! Faim!
— Au camion! hurla Jack en détalant le premier.
Chuck s’élança à ses trousses et, tout en continuant à tirer, il sauta dans le camion et claqua la portière derrière lui. Jack démarra en trombe et fit faire demi-tour à son engin, écrasant sous ses larges roues les zombis qui se trouvaient sur son chemin. Le camion percuta deux autres créatures en quittant l’enceinte de la mine, qui grouillait à présent de morts-vivants.
— Putain, c’était moins une! jura Chuck en se passant une main sur le front. Géniale, ton idée de s’amener ici! Bravo! Au lieu de faire fortune, on a failli se faire avoir par une bande de ces escogriffes affamés.
— Tais-toi, Chuck! beugla le conducteur.
— Non, je ne vais pas me taire! s’entêta l’autre sur le même ton. Parce que c’était ton idée de capturer des mecs pour les vendre ici. Maintenant, on en fait quoi de nos prisonniers?
Excédé, Jack s’arrêta pile. Les freins du camion-citerne crissèrent en soulevant un nuage de poussière ocre. Quand la masse énorme de l’engin s’arrêta enfin, il se retourna vers son compagnon, les traits crispés par la colère ou la peur.
— Bon sang, Chuck, t’as rien remarqué?
L’autre déglutit en silence, se demandant ce qu’il avait bien pu rater.
— Les crevards! reprit Jack.
— Ben quoi?
— Il fait jour, mec! Il fait grand jour et ces rebuts étaient dehors, en pleine lumière!
Chuck blêmit d’un coup. Dans le feu de l’action, il n’y avait pas pris garde, mais, maintenant que son acolyte le lui faisait remarquer, la vérité lui éclatait en pleine face comme une grenade. Il ouvrit la bouche, puis la referma avant de l’ouvrir à nouveau.
— Comment… comment ça se peut?
Jack se frotta les yeux, comme usé par la fatigue.
— J’en sais rien. Peut-être qu’ils sont en train de muter. J’ai entendu dire que certains devenaient plus intelligents. Eh ben! si ça se trouve, ici, ils peuvent résister à la lumière.
Chuck exhala un long soupir.
— Mon vieux, ça, c’est la tuile, murmura-t-il. S’ils s’amusent à sortir de jour, on n’est pas tirés d’affaire! Dis, tu veux toujours continuer vers le nord?
Jack hocha la tête et enclencha la première pour repartir.
— Plus que jamais!
— Eh! tant pis si je me répète, mais on fait quoi des types qui moisissent dans notre remorque?
— On ne sait pas ce qui nous attend là-haut. Mais il n’est pas impossible qu’on ait besoin d’eux.
— Comme monnaie d’échange?
— Ouais, ou comme appât…
1
Grandiose et majestueuse, la montagne élevait ses pics enneigés vers le bleu du ciel avec une insolence soutenue. Sur ses flancs abrupts, les pins rivalisaient en hauteur et en couleur. Leurs verts épanouis contrastaient avec la roche, grise et nue. Parfois, des prairies d’altitude égayaient le spectacle de leur étendue ocre et quelques cascades jetaient leurs eaux glacées dans le lit des rivières en contrebas. Bientôt, un épais manteau de neige recouvrirait la région, rendant impossible toute circulation, mais la vague de froid se faisait attendre cet automne-là. Sur la route sinueuse avançait un engin rapide dont le moteur troublait le silence absolu de la vallée.
Les yeux fixés sur le tapis d’asphalte recouvert d’une mousse glissante, Nathan serrait le guidon de la moto, concentré et attentif. Certains tronçons bien dégagés lui permettaient d’accélérer, mais, à de nombreuses reprises, il avait dû s’arrêter pour désencombrer la voie. Will avait été le premier à descendre pour l’aider. La deuxième fois, Siméon et É-Den s’étaient également joints à eux. Ces arrêts successifs rendaient le voyage fastidieux, mais les efforts physiques avaient l’énorme avantage de leur vider la tête. Tant qu’ils poussaient les troncs, portaient les branchages et soulevaient les blocs de pierre qui gênaient le passage de leur véhicule, ils ne pensaient plus.
Les événements des vingt-quatre dernières heures avaient pourtant été les pires de leur courte vie. Tout s’était enchaîné avec une telle rapidité, avec une telle violence qu’aucun d’eux n’aurait pu y être préparé. Les épreuves subies à Bishop les avaient profondément marqués, tant physiquement que moralement. Certaines d’entre elles mettraient de longues années à s’effacer, si elles s’effaçaient jamais. Les quatre adolescents avaient tout subi, la haine, l’enfermement, la peur de mourir; mais le plus insoutenable avait été d’être séparés et d’ignorer ce que leurs compagnons étaient devenus et ce qu’ils subissaient. Quand ils s’étaient enfin retrouvés, leur joie avait été de courte durée, car le pire restait à venir.
Depuis l’irruption de Kate, qui avait menacé de tirer sur sa propre fille, ils n’avaient pas eu une seule minute de répit : la course poursuite dans la nuit où ils avaient dû fuir le révérend et ses hommes, l’attaque des infectés près de la barricade, la panne d’essence qui les avait contraints à abandonner leurs motos, la découverte de l’institut psychiatrique et des horreurs qui y avaient été pratiquées autrefois sur des enfants mutants, lesquels, affamés, les avaient coursés dans les couloirs sombres de la lugubre bâtisse… L’aube, enfin, était arrivée, mettant un terme à cet enfer pour les précipiter dans un autre. Car il restait à É-Den et à Nathan une épreuve, sans doute la plus pénible de toutes, la confrontation avec Kate; une Kate affaiblie, épuisée, à bout de forces, qui avait pourtant trouvé celle de demander pardon à sa fille pour n’avoir pas su lui témoigner l’amour qu’elle portait en elle, profondément enfoui dans son cœur, et qu’elle avait recouvert de fierté, de froideur et de haine jusqu’à l’occulter complètement. Pourtant, elle avait su, dans les dernières minutes de sa vie, l’offrir à sa fille comme un ultime cadeau. Mais cette réconciliation arrivait trop tard. Kate avait été mordue, elle était infectée. Refusant de devenir un monstre, elle avait demandé à Nathan d’abréger sa vie en lui offrant une mort décente. Le jeune homme ne s’était pas dérobé. Il avait accompli son devoir, avec courage et dignité.
Mais É-Den avait craqué. Quelque chose en elle s’était brisé, comme un barrage qui aurait cédé. Une lave de douleur incandescente s’était déversée sur son âme et avait tout ravagé sur son passage. Elle avait crié, hurlé, s’était débattue avant de s’effondrer, vaincue par le désespoir. Émus, les trois garçons avaient fait preuve de compréhension et de patience. Ils avaient su attendre que ses sanglots cessent, que sa souffrance reflue, pour l’emmener loin de cet endroit.
Malgré la fatigue et la douleur au flanc qui le rongeait, Nathan s’efforçait de mettre la plus grande distance possible entre eux et ce maudit institut, comme pour échapper au cauchemar et laisser derrière eux ce passé trop lourd à porter afin de tout recommencer, de repartir à zéro, plus loin vers l’ouest. Mais certaines images imprimées au fer rouge refusaient obstinément de s’effacer de la mémoire du jeune homme. Son père braquant son arme sur lui, leur dernière dispute pleine de rancœur et d’incompréhension, le camion en flammes, les hordes de zombis errant autour, puis le chapeau de son père retrouvé sur le sol, intact, unique vestige d’une vie partie en fumée… Comme si tous ces souvenirs ne suffisaient pas, venait s’y ajouter le visage de Kate au moment où elle allait mourir. Faisant fi de toute peur, la mère d’É-Den n’avait pas fermé les yeux. Elle les avait au contraire gardés ouverts pour affronter la mort en face, comme une vraie guerrière. Nathan aurait préféré ne pas voir ses yeux; cela aurait été plus facile pour lui. De tirer sur quelqu’un qui le regardait, qui attendait la mort comme une délivrance, qui attendait de lui le coup de grâce s’était révélé extrêmement difficile. Son doigt, tétanisé sur la gâchette du Guntrip, avait mis du temps à obéir à l’ordre impérieux que hurlait son esprit. Le coup était parti, enfin. Sur la poitrine de Kate, une tache écarlate avait fleuri. Comme elle le regardait fixement sans tomber, il avait tiré une seconde balle, au front, cette fois. Le corps de Kate s’était affalé dans l’herbe sans un bruit.
Nathan tressaillit et s’efforça de penser à autre chose. É-Den resserra son étreinte autour de sa taille, comme si elle avait perçu que quelque chose n’allait pas. Ce simple contact offrit au garçon la chaleur et le réconfort dont il avait besoin. É-Den était tout ce qui comptait pour lui, désormais. Bien sûr, il appréciait beaucoup Siméon et Snoop, Will semblait être un chic type, mais, pour É-Den, il ferait n’importe quoi. Il donnerait sa vie pour elle, s’il le fallait.
En fin de matinée, à la sortie d’un virage, ils découvrirent une camionnette blanche qui semblait venir dans leur direction. Nathan ralentit et vit que le véhicule était en réalité arrêté au milieu de la route. Il stoppa le side-car quelques mètres passé la camionnette abandonnée. Alors seulement il aperçut les quelques maisonnettes sur les côtés, ensevelies sous une épaisse végétation.
— Tu ne comptes pas t’arrêter là, quand même? s’étonna É-Den.
— Pourquoi pas?
L’adolescente observa les alentours. Rien ne bougeait, tout semblait paisible et silencieux, mais elle n’était pas certaine d’avoir envie de faire une pause à cet endroit.
— Il faut qu’on se repose et qu’on mange un peu, insista Nathan.
— Je te rappelle qu’on n’a plus aucune provision, murmura É-Den. Nos sacs sont vides.
Siméon baissa la vitre de l’habitacle.
— Pourquoi tu t’es arrêté, Nat’?
— On va faire une halte ici. Vous pouvez descendre, les gars.
Si Siméon, Snoop et Will furent ravis de sortir enfin et de dérouiller leurs membres engourdis, le froid vif les saisit par surprise.
— Eh! mais on gèle, dehors! s’étonna Will. À l’intérieur, nous, on avait bien chaud.
— Vous avez pu dormir un peu? s’enquit É-Den en accueillant Snoop dans ses bras.
— Snoop pas dormir! Sim et Will ronfler!
Siméon écarquilla les yeux de surprise; É-Den ne put retenir un sourire amusé.
— Toi ne pas pouvoir dormir? Arrête, Snoop, tu as été le premier à fermer l’œil!
Le racureuil fronça son museau en signe de désaccord. Croisant ses petites pattes antérieures, il ajouta :
— Snoop premier ouvrir œil!
Cette fois, É-Den et ses amis éclatèrent de rire. Ce faisant, l’adolescente s’avisa que cela faisait longtemps que ce n’était pas arrivé. Reconnaissante, elle caressa le crâne du petit animal et le déposa par terre.
— Bon, voilà ce que je propose, déclara Nathan. Will, tu vas rester près du side-car et monter la garde pendant que nous trois on va aller inspecter ces maisons pour s’assurer qu’aucun infecté ne s’y cache. Si tout va bien, Sim et moi, on tâchera d’aller chasser en forêt et de vous rapporter de quoi manger.
— Snoop forêt aussi?
— Oui, tu pourras aller glaner deux ou trois noisettes, mais avant tu resteras avec Will pour surveiller la moto.
— Ce ne serait pas plus raisonnable que tu dormes d’abord un peu, Nathan? lui fit remarquer É-Den. Tu es crevé. Je vais aussi devoir jeter un coup d’œil à vos blessures à tous les trois.
— Après. La priorité, c’est de trouver de la nourriture, sinon jamais on ne tiendra le coup.
— Je pourrais venir chasser avec vous? proposa Will.
— Désolé, mais on n’a qu’un seul arc. Par ailleurs, j’aime mieux que tu restes avec É-Den. De toute façon, on ne sera pas absents longtemps.
Nathan aurait préféré veiller lui-même sur son amie, mais il ne pouvait décemment laisser les deux garçons tous seuls dans la forêt. Non seulement ils étaient trop jeunes, mais É-Den et lui étaient les seuls à détenir une arme à feu et à savoir s’en servir. Will ne possédait qu’un poignard et Siméon, son arc. En cas de mauvaise rencontre, ces armes ne feraient sans doute pas le poids.
Si Will était déçu du rôle qu’on lui avait attribué, il ne protesta pas et resta auprès du véhicule en compagnie du racureuil, pendant que les autres s’approchaient de la camionnette. La première chose qu’ils firent fut de vérifier si les clés étaient encore sur le contact, mais ce n’était pas le cas.
— On pourrait regarder s’il reste de l’essence? suggéra Siméon.
Nathan acquiesça et contourna l’engin pour dévisser le bouchon du réservoir. Pendant ce temps, É-Den jeta un coup d’œil entre les portes arrière entrouvertes, mais, hormis un vieux sac en plastique vide et de la paille sur le plancher, il n’y avait rien à l’intérieur. Nathan secoua la tête, dépité.
— Panne sèche.
— Dans un trou pareil, c’est pas de bol!
— Son conducteur a dû emporter avec lui tout ce qu’il possédait, supposa É-Den. Peut-être qu’il s’est installé dans une de ces habitations.
— Alors, restons sur nos gardes, car il se peut qu’il ne voie pas notre présence d’un très bon œil.
— Mais, si ça se trouve, il n’est plus dans le coin depuis longtemps, fit Siméon. Peut-être que ça fait des mois, voire des années que cette camionnette est là.
— Si c’était le cas, elle serait couverte de mousse. Non, à mon avis, cela ne fait guère plus de quelques jours, une semaine peut-être. Tiens, regardez ces traces dans les fourrés. Le conducteur est sûrement passé par là.
Tous leurs sens aux aguets, Nathan, É-Den et Siméon suivirent les traces qui menaient à la première maison.
— Oh, oh! il y a quelqu’un? fit Nathan en poussant la porte encombrée par les ronces.
Mais il renonça aussitôt.
— Impossible de passer par là, c’est bloqué, dit-il.
Il commençait à contourner l’habitation quand É-Den lui attrapa la manche.
— Cet endroit ne me dit rien qui vaille. Roulons encore quelques kilomètres et arrêtons-nous plus loin, en pleine forêt. Ces maisons délabrées où rôde peut-être un type dont on ne sait rien me filent la chair de poule. En plus, elles sont envahies par la végétation. On ne trouvera rien ici.
Nathan hésita.
— Si tu as peur, tu peux retourner avec Will.
Son ton était celui de la sollicitude, mais É-Den haussa les épaules et le dépassa, le visage fermé.
— É-Den, attends! Je ne disais pas ça pour te vexer.
Mais l’adolescente s’enfonçait déjà dans les hautes herbes humides de ce qui s’apparentait autrefois à un jardin. Sur sa gauche se trouvait une autre maison dont le toit envahi par des plantes grimpantes s’était en partie effondré. Par les fenêtres du bas dont les vitres étaient brisées sortaient les branches d’un laurier, tandis que les lattes de bois de la façade semblaient mangées par la vermine. Nathan dut admettre que son amie n’avait pas tort. L’endroit était vraiment sinistre.
— OK, c’est bon, tu as raison. On s’en va!
Elle se retourna et lui adressa un sourire satisfait, tandis que Siméon, absorbé par sa tâche, continuait à suivre la piste du conducteur dans les herbes folles.
— Demi-tour, Sim! le héla l’adolescente.
Le jeune garçon avait déjà atteint l’arrière de la maison. Il se tenait de profil et ne bougeait plus, comme hypnotisé.
— Sim!
Mais Siméon ne répondit pas.
— Tu as trouvé quelque chose? demanda Nathan en faisant un pas dans sa direction.
Siméon se contenta d’un hochement de tête silencieux qui intrigua ses amis. Ils s’empressèrent de le rejoindre. Ils avaient déjà sorti leur arme quand ils arrivèrent à son niveau. Le sol bétonné de ce qui avait dû être un atelier était maculé de sang. Les murs aussi étaient constellés de traces brunes. Des grappes de mouches bourdonnaient dans les flaques coagulées. L’odeur qui s’en dégageait, puissante et métallique, était écœurante.
— C’est tout récent, murmura É-Den.
— Regardez ces traces! Le corps a dû être traîné par là, remarqua Siméon en montrant la lisière de la forêt. On va voir?
— Il est peut-être encore en vie, augura Nathan.
É-Den hocha la tête en soupirant.
— Mais dans quel état?
Malgré la végétation touffue, les herbes écrasées par le corps formaient une piste facile à suivre. Au bout d’une vingtaine de mètres, Nathan, qui avançait en tête, s’arrêta brusquement.
— Oh bon Dieu! jura-t-il en détournant le regard.
É-Den et Siméon restèrent derrière lui, mais jetèrent tout de même un coup d’œil à la scène. Les effluves de putréfaction, épouvantables, les frappèrent de plein fouet. Au milieu d’une petite clairière gisait un corps. Ou plutôt des restes humains. De la tête broyée ressortaient des esquilles écarlates, alors que tout le corps avait été réduit en charpie. Sous la peau déchiquetée apparaissaient les bouts d’os rongés, des restes de boyaux et des viscères étalés. Cette dépouille sanglante exposée ainsi en pleine lumière avait quelque chose d’indécent, d’outrancier, qui éveilla un sentiment de terreur chez les jeunes.
— Qu’est-ce qui a fait ça? balbutia Siméon en poussant Nathan pour passer.
Mais le jeune homme lui bloqua le passage et tâcha de le faire reculer.
— Sans doute un prédateur. Par chez moi, dans le nord, il y avait des pumas et des loups. En bande, ils peuvent être extrêmement dangereux.
— Comme les infectés…
É-Den avait prononcé ces mots à haute voix sans s’en rendre vraiment compte. Nathan la regarda avec stupeur. Tous avaient encore en tête la scène de cannibalisme qui s’était déroulée sous leurs yeux dans le garage de Bishop.
— Will! s’exclama soudain É-Den en songeant au garçon resté seul.
Sans se concerter, ils rebroussèrent chemin d’un même élan et se précipitèrent vers la route. Son cœur battant à tout rompre, É-Den espérait qu’il ne soit rien arrivé à leur nouvel ami. Elle s’en faisait également pour Snoop, même si elle savait qu’il était assez débrouillard.
Lorsqu’ils firent irruption près de la camionnette, affolés et essoufflés, un immense soulagement balaya la peur qui les étreignait. Will était en grande discussion avec le racureuil. Stupéfait, il tourna la tête vers eux et sortit son couteau.
— Tout va bien? leur fit-il, sur la défensive.
— Ça va, et toi? fit Nathan en arrivant à son niveau.
— Ben ouais, super. Mais qu’est-ce qui vous a mis dans cet état-là?
Pendant que Nathan lui racontait leur macabre découverte, É-Den fit signe à Siméon et à Snoop de regagner le side-car.
— On s’en va! déclara-t-elle avec fermeté. Pas question de rester une minute de plus dans ce maudit endroit.
— Pas noisettes? couina le racureuil.
— Non, pas tout de suite, mais on s’arrêtera plus loin et je te promets que tu auras à manger. Allez, Will, monte.
Le jeune garçon hésita.
— Dis, Nathan, je ne pourrais pas conduire un peu la moto? Juste quelques heures, le temps que tu te reposes un peu. T’as des cernes jusqu’au menton.
Certes, Nathan était exténué et sa blessure le lançait, mais il n’avait qu’à demi confiance en Will pour conduire. Leur nouvel ami était plutôt du genre fougueux et la manœuvre d’un side-car exigeait une certaine prudence. Un virage pris trop vite pourrait tous les envoyer dans le décor et les blesser. Ils perdraient également leur seul moyen de transport et, vu les créatures qui rôdaient dans les parages, il ne ferait pas bon s’y attarder.
— Plus tard, peut-être; pour le moment, je peux encore tenir.
La réaction de Will ne se fit pas attendre. Il recula d’un pas, comme offusqué, puis ses traits se décomposèrent dans une grimace étrange. Il tendit un doigt accusateur vers Nathan et ouvrit la bouche, mais aucun son n’en sortit.
— Désolé, commença Nathan, mais tu comprends…
— Derrière vous! s’écria Will, livide.
L’injonction électrisa É-Den. Tout en cherchant son pistolet qu’elle avait rangé dans sa poche, elle se retourna vivement et resta abasourdie face à la créature qui se trouvait à seulement quelques mètres d’eux. Là, entre les arbustes qui bordaient la route, se tenait un énorme animal. Jamais É-Den n’en avait vu d’aussi gros. Massif, velu, la trogne barbouillée de sang, il se dressa sur ses pattes arrière et poussa un rugissement féroce.
— Un ours! souffla Nathan.
2
Pendant que le camion-citerne traversait à nouveau la petite ville de Riddle, Jack ruminait sa colère, le visage crispé et les traits tirés. Il l’avait échappé belle cette fois encore. À la frustration de voir s’évanouir ses perspectives de faire fortune s’ajoutait la déception d’avoir entraîné son compagnon dans ce mauvais plan. Mais comment aurait-il pu savoir que les mineurs s’étaient révoltés et que la zone était infestée de mutants?
Pourtant, ce n’était pas tant ça qui le perturbait, mais plutôt le fait d’avoir vu cette horde affamée s’avancer vers eux en plein jour. Jamais, à sa connaissance, un tel phénomène ne s’était produit auparavant. Jusqu’à présent, il avait été établi que les morts-vivants fuyaient la lumière du jour, car les rayons du soleil les réduisaient en cendres. Ils ne sortaient que la nuit, ce qui laissait aux gens quelques heures de répit pour s’organiser et riposter. Mais, si ces saletés de monstres se mettaient à errer pendant la journée, les chances de survie de l’espèce humaine risquaient d’être fortement compromises dans les années, voire les mois à venir. Certes, dans son camion, Jack était à l’abri. Il pouvait rouler pendant des centaines de kilomètres et écraser tous les décérébrés du monde sans être inquiété, mais le moment viendrait où il devrait fatalement refaire son stock de nourriture et d’eau. Cette pensée lui rappela soudain qu’il ne lui restait plus qu’un seul bidon d’eau sur les cinq. Il lui faudrait bientôt…
L’odeur du tabac chatouilla ses narines. Il tourna la tête et s’avisa que Chuck allumait une nouvelle cigarette. Ce débile ne comprenait donc rien? Jack appuya violemment sur la pédale de frein. Interloqué, son compagnon le regarda de travers.
— Eh! qu’est-ce qui te prend? Pourquoi on s’arrête là? Il y a peut-être d’autres…
— La ferme! gronda le conducteur, à bout de nerfs. Je t’ai dit quoi, tout à l’heure, à propos de ta clope?
— De ne pas la jeter par la fenêtre, mais c’est bon, j’ai compris. Je ne le referai pas, t’inquiète!
— Éteins-moi cette saloperie tout de suite!
— Mais…
— Éteins-la ou je te jure que je t’abandonne dans ce trou paumé!
Le visage de Chuck se décomposa. Il savait que Jack ne plaisantait pas. En serrant les dents de dépit, il obtempéra et écrasa son mégot sous sa semelle, mais ça lui déplaisait fortement que Jack joue les petits chefs et le traite comme un mioche attardé. Tout ça parce que monsieur savait conduire, et pas lui! Mais c’était leur camion, ils l’avaient trouvé ensemble, après tout.
— Tu vois, c’était pas compliqué, grinça Jack.
Le camion redémarra lentement, tourna à droite et fit un kilomètre supplémentaire avant de s’arrêter à nouveau juste à la sortie de la ville.
— Maintenant, tu descends! lui fit soudain Jack.
Chuck, qui se croyait tiré d’affaire, blêmit.
— Oh! mec, tu joues à quoi, là? rétorqua-t-il en tremblant. J’ai fait ce que tu m’as demandé. Si ça peut te faire plaisir, je te jure que je n’en rallumerai plus une seule dans ce fichu camion, c’est promis, Jack.
Le conducteur ne put s’empêcher de sourire.
— Du calme, mon pote! C’est juste qu’on n’a presque plus d’eau, faut qu’on aille en chercher.
Son compagnon soupira de soulagement et regarda d’un air dubitatif les baraques abandonnées sur sa droite.
— Et tu crois vraiment qu’on va en trouver dans ce bled?
— Tu vois ce pont, juste devant? Il y a une petite rivière qui coule en contrebas. On va prendre les bidons vides et aller les remplir.
Chuck acquiesça et descendit du véhicule. Contre la citerne étaient solidement accrochés cinq jerricans en plastique. Tout en jetant des regards inquiets autour d’eux, les deux compères détachèrent ceux qui étaient vides.
— C’est toi qui vas y aller, ordonna Jack en serrant son pistolet mitrailleur contre lui.
— Eh! mais pourquoi c’est toujours moi qui fais le sale boulot?
— Tu sais conduire? Non! Alors, faut bien que tu te rendes utile autrement. Tu descends à la rivière. Moi, je me poste sur le pont et je te couvre, mais tout en gardant un œil sur le camion. Je ne tiens pas à ce qu’on se le fasse piquer. Cet engin, c’est notre passeport pour une vie meilleure, tu comprends?
— D’accord, mais tu ne pars pas sans moi, hein?
L’autre haussa les épaules.
— Mais non, mec. J’ai trop besoin de toi, et de l’eau aussi!
Chuck réprima une grimace d’agacement et s’empara de deux jerricans. À droite du pont se trouvait un petit escalier en béton recouvert de plantes grimpantes qu’il emprunta prudemment pour gagner la rivière. En bas, la végétation exubérante envahissait la rive. Le murmure de l’eau, accompagné de pépiements d’oiseaux, rendait l’endroit presque bucolique. Mais Chuck ne baissa pas la garde pour autant; il savait qu’on ne pouvait pas se fier à cette apparente tranquillité. Comme sur cette plage du sud où il s’était assoupi un instant, bercé par le chant de mouettes. Juste un instant. Mais, si Jack n’avait pas été là pour exploser le mutant qui s’apprêtait à l’attaquer, il serait mort. Ou, pire, il serait devenu l’une de ces créatures abjectes.
Tout en se demandant si ces monstres avaient encore une conscience, il plongea un des jerricans dans l’eau fraîche et attendit qu’il se remplisse. Inquiet, il leva les yeux et aperçut Jack là-haut, sur le pont, qui lui adressa un signe rassurant de la main. Pourtant, Chuck n’était pas tranquille. Cette histoire de mutants qui résistaient à la lumière du jour l’inquiétait. Déjà que le monde ne tournait pas rond, si les morts-vivants devenaient plus résistants, ils ne mettraient pas longtemps à exterminer ce qui restait de l’humanité.
Une boule d’angoisse en travers de la gorge, il remonta les bidons et redescendit avec les deux autres sans tarder. Plus vite il aurait terminé, plus vite ils repartiraient.
Exténué, il remplissait le dernier quand des éclats de voix lui parvinrent du pont. Il se redressa, le cœur battant. Jack avait disparu. Son sang ne fit qu’un tour. Laissant là son jerrican, il remonta les marches quatre à quatre et avisa aussitôt son compagnon près du camion qui pointait son fusil mitrailleur en direction d’un vieil homme, lequel tenait les bras en l’air. Son revolver en main, il courut jusqu’à Jack.
— D’où il sort, ce type? lui souffla-t-il.
— De cette maison-là, juste en face du camion.
Les bras levés, l’homme continuait d’avancer en exhortant ses opposants à rester calmes.
— Je ne vous veux aucun mal!
Jack ricana. Comme s’ils avaient quoi que ce fût à craindre de ce vieux débris!
— Nous non plus, papi. Approche donc.
Chuck nota que l’inconnu aux cheveux blancs et à la barbe épaisse portait des vêtements assez élégants et remarquablement propres. S’il semblait méfiant, il n’avait en tout cas pas l’air terrifié des rares gens qu’ils avaient croisés jusque-là. Il n’était plus qu’à quelques mètres d’eux quand il leur tendit la main en souriant.
— Bienvenue à Riddle, jeunes gens. Je m’appelle Jébédiah.
Jack sursauta.
— Jébédiah? Jébédiah Lowers, de la scierie?
Ce fut au vieil homme d’ouvrir de grands yeux éberlués. Par tous les diables, comment cet inconnu connaissait-il son nom de famille? Il répondit néanmoins d’un bref hochement de tête. Jack remit son arme en bandoulière et saisit la main restée en suspens.
— Je suis Jack, le fils d’Amy Tanner. Nous vivions dans une ferme près de Judd Creek. Mon père bossait à la mine et…
— Jack Tanner? s’écria le vieillard en sursautant. Le petit Jack! Mon Dieu, oui, je me souviens de toi. Mais ça fait combien? Vingt, trente ans que tu es parti?
— Trente et un ans exactement. J’avais dix-sept ans, à l’époque.
— Eh ben, mon vieux, t’as changé! Jamais je ne t’aurais reconnu! s’exclama Jébédiah en riant. Mais qu’est-ce qui t’amène dans le coin?
Jack et Chuck échangèrent un regard furtif.
— On cherche du travail. Je pensais qu’on en trouverait à la mine, mais, apparemment, il y a eu du grabuge, là-bas.
Le vieil homme soupira et leur fit signe de le suivre jusqu’à sa maison, dont la terrasse était abritée par un auvent en bois. Il passa sa tête dans l’encadrement de la porte d’entrée.
— Betty! Viens voir qui c’est qui est là!
Une vieille femme coiffée d’un chignon impeccable et parée d’une jolie robe à fleurs apparut bientôt sur le seuil. Elle sourit aux deux types, sans doute ravie de voir du monde.
— C’est le petit Jack, le fils d’Amy Tanner. Tu te souviens de lui?
La femme planta son regard lavande dans celui de Jack, qui reçut le choc de sa vie. Il venait de reconnaître son ancienne institutrice. À l’époque mademoiselle Madden n’était pas encore mariée avec le gérant de la scierie. Malgré les années, ses rides et ses cheveux blancs, il l’aurait reconnue entre mille.
— Et comment, que je me souviens du petit Jack! gloussa-t-elle. Toi et tes frères, vous étiez de sacrés numéros, mais je vous aimais bien.
La gorge nouée par l’émotion, Jack ne sut quoi répondre.
— Dommage que tu sois parti si tôt. Tu étais vif et plutôt doué; tu aurais pu devenir contremaître à la mine.
Chuck profita de cette allusion pour demander si le couple savait ce qui s’était passé là-bas. Jébédiah hocha la tête, visiblement ennuyé, et les invita à s’asseoir sur le banc posé contre la façade de sa maison.
— Ce matin, à l’aube, une vingtaine de mineurs sont passés devant la maison. Ils marchaient, hagards, couverts de crasse et de sang. J’ai cru à des mutants, jusqu’à ce que je les entende parler. Je me suis alors rendu compte qu’ils étaient bel et bien vivants et je suis sorti pour les interpeller. Comme ils étaient assoiffés, je leur ai proposé de l’eau et ils ont fait une pause.
— Une vingtaine de mineurs seulement? s’étonna Jack. Ils n’étaient pas plus nombreux?
— Oh, si, beaucoup plus, mais je ne sais pas où sont passés les autres.
— Ils vous ont raconté ce qui était arrivé?
— Pas vraiment, non. J’ai juste compris que, pour eux, la mine, c’était fini. Plus jamais ils n’y retourneraient.
— Où allaient-ils?
— Ils allaient vers l’est, mais ils ne m’ont pas dit où exactement.
Comme les deux compères se taisaient, méditant les paroles de Jébédiah, Betty en profita pour leur proposer à manger.
— Du poulet grillé et des courgettes de notre potager, ça vous tente?
Cette fois sans avoir besoin de se concerter, ils acceptèrent avec une joie non feinte. Ils n’avaient rien avalé depuis leur départ aux aurores. Le repas fut un régal. Le couple leur apprit qu’il restait une trentaine de personnes au village et qu’ils vivaient là paisiblement, cultivant leur potager et leurs champs, s’entraidant les uns les autres. Parfois, ils faisaient du troc avec les gars qui venaient approvisionner la mine en denrées alimentaires et qui repartaient la benne pleine de minerai.
— Il n’y a pas de crevards, dans le coin? s’enquit Chuck.
— Du temps de mon grand-père, ça grouillait de morts-vivants, mais les hommes de Riddle ne sont pas des mauviettes, mon petit gars! Nous avons exterminé la vermine qui infestait le coin et, dès que des nouveaux se pointent, on leur règle leur compte vite fait. Dans l’ensemble, on est assez tranquilles.
Chuck fit un signe de tête à Jack. Ils devaient leur dire ce qu’ils avaient vu dans la mine. Jack profita du fait que Betty fût retournée dans la maison pour se confier à son hôte.
— Jébédiah, quand on est entrés dans la mine, elle était envahie de crevards. On en a buté quelques-uns, mais il en sortait de partout. Ils risquent de venir ici.
— Oh, mais qu’ils viennent! pouffa le vieil homme. Je les attends de pied ferme!
Comme Chuck fronçait le front en signe d’incompréhension, il poursuivit.
— Ça fait longtemps que ma bonne vieille carabine n’a pas servi.
— Vous avez beaucoup de munitions? s’enquit Jack.
— Assez pour tuer un troupeau entier!
— Mais vous ne pourrez jamais tous les tuer. Ils sont bien trop nombreux! Et puis, ils ne sont pas comme les autres. Ceux-là résistent à la lumière. Ils avaient envahi la cour quand on est partis.
Le vieillard marqua un temps d’arrêt.
— Oh, c’est fâcheux, mais ainsi nous pourrons les voir arriver de loin. Je vise encore très bien, vous savez!
— Je n’en doute pas, mais ce serait plus prudent d’emmener votre femme ailleurs et de…
— Je suis né ici et je mourrai ici! s’écria Jébédiah. Personne ne me fera quitter cette ville, Jack. Personne, tu entends?
— D’accord, d’accord, pas la peine de vous fâcher!
Betty accourut, affolée, un panier de pommes dans les bras.
— Que se passe-t-il? Qu’as-tu donc à crier de la sorte?
— Tout va bien, ma chérie. Ces jeunes gens allaient justement s’en aller.
— Vraiment? Et moi qui vous ramenais des fruits.
— C’est bien gentil de votre part, ma petite dame! fit Chuck en piochant dans le panier.
Jack prit ceux que Betty lui tendait et remercia son ancienne institutrice pour sa générosité. Il se dirigeait vers le camion quand il s’arrêta et se tourna vers Jébédiah.
— Dites, vous ne sauriez pas où on pourrait trouver du travail, quelque part dans les alentours? Je suppose que votre scierie n’est plus en activité, si j’en juge par ce qui s’est passé à la mine.
Le vieil homme secoua la tête, la bouche plissée.
— Elle a fermé il y a plus de dix ans; nous n’étions plus assez nombreux pour la faire tourner. Mais, la semaine dernière, un des chauffeurs de la mine m’a parlé d’une compagnie forestière qui embauche des gars. Il avait même envie de postuler.
Les regards de Chuck et de Jack se croisèrent.
— C’est loin d’ici?
— Dans la forêt qui s’étend à l’est de Salem, près d’un grand lac. Le type m’a dit son nom, mais je… Ah, si, Detroit Lake. Oui, je crois que c’est ça.
— Detroit Lake, OK, c’est noté. Merci bien, Jéb! Chuck, tu descends chercher les jerricans que t’as laissés près de la rivière!
Comme le vieil homme regagnait sa terrasse, un martèlement sonore résonna tout à coup dans la benne du camion, accompagné de voix d’hommes. Jack se figea. Les prisonniers! Ils cognaient contre la paroi métallique de la remorque, réclamant à grands cris de l’eau et de la nourriture.
— Vous transportez des gens dans votre remorque? s’indigna Jébédiah.
Comme Jack l’ignorait, occupé à raccrocher les jerricans pleins, le vieillard se mit en colère.
— Qui sont-ils?
— Des criminels! rétorqua Jack sans même le regarder.
— Peu importe ce qu’ils ont commis, ce sont des êtres humains. Alors, traitez-les comme tels. Écoutez-les, ils ont faim, ils ont soif. Qu’attendez-vous pour leur donner un peu de cette eau dont vous ne manquez pas?
Quand Jack se tourna enfin vers lui, ses poings lui démangeaient sérieusement. Il avait toujours eu horreur qu’on lui fasse la morale. En temps normal, il lui aurait déjà asséné un direct au pif. Mais Betty le regardait, elle aussi, et il gardait toujours pour elle une sorte de vénération. Il ne tenait pas à ce qu’elle sache qui il était devenu.
— OK, concéda-t-il en soulevant l’un des bidons d’eau. Je vais leur donner à boire, mais je vous jure que ces types ne méritent pas qu’on s’apitoie sur leur sort. Ils sont dangereux et imprévisibles.
— Donnez-leur aussi ces pommes de ma part, je vous en prie, fit la vieille femme en s’approchant.
— Si vous y tenez, mais vous feriez mieux de rentrer chez vous, mademoiselle Madden.
La femme ne s’offusqua pas qu’il l’appelle par son nom de jeune fille et recula se mettre à l’abri dans sa maison. Comme pour calmer ses nerfs, Jack attrapa sa mitraillette et frappa un grand coup contre le camion.
— Vos gueules, là-dedans! Je vous donnerai à boire si vous vous taisez. Compris?
Les voix moururent aussitôt et Jack ricana méchamment.
— C’est comme les chiens; le tout, c’est de savoir les mater!
Il se planta devant les portes arrière de la benne.
— Je vous apporte de l’eau et des fruits, mais, si l’un de vous pointe son sale museau devant moi, je lui troue le cerveau! Alors, vous reculez tous bien sagement au fond. Je compte jusqu’à trois. Un, deux et trois.
Jack ôta la goupille qui verrouillait les portes. Il commençait à entrouvrir l’une d’elles quand le battant le percuta à toute volée. Il tituba, à demi assommé, tandis qu’un Asiatique hirsute vêtu d’un manteau en peau jaillissait de la benne comme un fou. Mais, désorienté par le vide sous ses pieds, il perdit l’équilibre et chuta brutalement du camion.
Le front en sang, Jack agrippa le prisonnier par le col. L’autre, plus faible et les mains nouées dans le dos, ne put rien tenter pour se défendre.
— Recommence ça une seule fois et je te promets que je te bute, fils de chienne!
L’Asiatique détourna les yeux; son regard croisa alors celui de Jébédiah, resté en retrait.
— Aidez-moi! lui cria-t-il. Je vous en sup…
Un violent coup de poing dans l’estomac lui fit ravaler ses mots.
— Je m’appelle… James! Ils m’ont attrapé pendant que…
Jack lui expédia un direct à la tempe qui l’envoya au sol. Il le ramassa comme un pantin désarticulé et le jeta dans la benne. Il balança ensuite un bidon à ses prisonniers.
— Voilà de l’eau! beugla-t-il. Mais ne la gâchez pas! C’est la seule que vous aurez!
Les portes du camion claquèrent dans le silence. D’un coup de poing, Jack remit la goupille en place. Lorsqu’il se retourna, Jébédiah le toisait avec sévérité, les bras croisés.
— Ben quoi? gronda le type. Je vous avais dit qu’ils étaient imprévisibles!
Le vieillard resta stoïque, mais il n’était pas dupe. Il avait compris que Jack ne lui avait pas dit la vérité. Certes, ce n’était pas ses affaires, mais il n’aimait pas qu’on le prenne pour un imbécile. Il ramassa les pommes restées à terre.
— Si vous comptez emmener ces hommes à l’exploitation forestière, faudrait peut-être les nourrir un peu, sinon vous n’en tirerez pas un bon prix.
Jack lui jeta un regard mauvais. Il allait lui rétorquer d’aller se faire voir quand un coup de feu monta de la rivière. Chuck!
Il se rua sur le côté du camion, juste à temps pour voir son compagnon remonter de la rivière en quatrième vitesse, sans les deux derniers jerricans. Tous deux bondirent dans la cabine de son camion. Jack mit les gaz sans attendre et démarra en trombe, laissant le vieil homme et sa femme à la merci des hordes de mutants qui déferlaient sur Riddle.
3
Certain de sa puissance et de sa supériorité par rapport aux bipèdes, l’ours se dressait devant eux de toute sa hauteur. Le mufle retroussé, les babines relevées, il dévoilait deux rangées de crocs acérés, rougis par le sang de sa précédente victime. Son cri rauque et sauvage emplit la vallée comme une vague d’alerte.
É-Den savait que, si elle ne tirait pas maintenant, l’animal se jetterait sur eux et les déchiquetterait comme le pauvre gars qu’ils avaient trouvé dans la clairière. Elle leva son arme et ajusta son tir. Comme Nathan l’imitait, elle lui jeta un coup d’œil rapide.
— Non, laisse-le-moi.
— T’es sûre de toi? murmura Nathan. Si tu rates ton coup, la douleur va le rendre fou furieux.
É-Den hocha imperceptiblement le menton et tira. La violente détonation se répercuta contre les arbres et les rochers environnants, faisant presque trembler la vallée. La balle perfora le crâne de l’animal, juste entre les deux yeux. L’ours resta debout quelques secondes comme s’il pouvait encore bondir sur ces proies faciles et retomba lourdement, à deux mètres d’eux.
Alerté par la détonation, Siméon sortit en trombe du side-car et avisa la carcasse sans vie de la bête sauvage.
— Waouh! mais cet animal est énorme!
— Pas beau animal , ajouta Snoop, perché sur l’épaule de son ami.
— C’est un ours noir, fit Will dans leur dos. Les chasseurs de Bishop en ont rapporté un une fois. Je me souviens que j’avais été très impressionné.
— Ça se mange?
— Heu, non, je ne crois pas. Celui qui l’a tué a récupéré la tête pour en faire un trophée. Quant à la peau, il l’a offerte au maire de l’époque. Mais je ne me rappelle pas qu’on ait mangé sa chair.
É-Den interrogea Nathan du regard.
— Tu veux qu’on essaie d’en découper un morceau? lui demanda-t-il.
— Je ne sais pas trop. Cet animal a peut-être des congénères dans le coin et le sang risque de les attirer, non? Ça ne me semble pas très prudent de rester par ici, d’autant que, si on veut le manger, va falloir aller ramasser du bois, faire un feu et le faire griller. Ça va nous prendre énormément de temps.
— On pourrait quand même se tailler un steak ou deux pour les faire cuire plus tard, proposa Will. Ça vous évitera de partir à la chasse aujourd’hui. Qu’en dites-vous?
É-Den recula en soupirant.
— Ne comptez pas sur moi, les gars. J’ai eu ma dose de sang pour aujourd’hui.
— Alors, arrière tous! déclara Will avec fierté. Je m’en occupe!
Comme il brandissait son couteau à cran d’arrêt sous les yeux admiratifs de Siméon, É-Den s’éloigna et fit signe à Nathan de la rejoindre.
— Je vais en profiter pour examiner ta blessure, fit-elle doucement. Il va peut-être falloir que je désinfecte à nouveau et que je change ton pansement.
— Tout ce que tu voudras, répondit Nathan en souriant.
Une dizaine de minutes plus tard, Will avait terminé sa besogne. Sa chemise et ses mains maculées de rouge faisaient peur à voir, mais il semblait content de lui.
— Bon, faut trouver dans quoi on va mettre la viande, maintenant.
— Il y a un sac en plastique dans la camionnette, précisa É-Den, tout en rangeant ses remèdes dans son sac de guérisseuse. Ça devrait faire l’affaire.
Heureux de se rendre utile, Siméon courut récupérer le sac. Will emballa la viande dedans et se rinça rapidement les mains sous le filet d’eau qui restait dans la gourde.
— Faudrait aussi qu’on trouve une rivière ou un lac pour refaire le plein d’eau, déclara-t-il.
Nathan acquiesça et enfourcha la moto. L’engin démarra au quart de tour et s’élança sur la longue route sinueuse qui se déroulait devant eux. Finalement, le jeune homme était content que Will ait récupéré de quoi manger sur la carcasse de l’ours. Ce serait toujours ça de pris en attendant de trouver quelque chose de meilleur et ça lui éviterait surtout d’aller chasser. Il ne s’en sentait plus ni la force ni le courage. En s’efforçant de garder les yeux ouverts, il accéléra et se laissa griser par la vitesse.
Alors qu’ils descendaient vers l’ouest et s’éloignaient progressivement les montagnes de Yosémite, la route devint plus large, mieux dégagée, aussi. Pas une seule fois ils n’eurent à s’arrêter pour débarrasser la voie. Au fil des kilomètres, les véhicules abandonnés se firent plus nombreux, tout comme les bâtiments et les fermes, cachés parmi la végétation. É-Den ne put s’empêcher de se demander si des gens vivaient encore là, loin de toute civilisation, ou si dans ces habitations se cachaient des hordes d’infectés. À trois reprises ils passèrent devant des stations-service, évidemment hors d’usage. À la sortie d’un village fantôme autrefois appelé Groveland, un panneau de signalisation leur indiqua l’existence d’un lac à une quinzaine de kilomètres à l’ouest seulement. É-Den se prit à espérer que l’endroit serait paisible, car elle mourait de soif, de faim et surtout de fatigue. Il était plus que temps de faire une vraie pause.
Suivant les indications, Nathan quitta bientôt la route principale pour s’aventurer sur un chemin poussiéreux sur sa droite qui menait au port de Moccasin Point. Afin d’éviter la zone habitée, il s’enfonça dans les sous-bois et, après avoir traversé un parking vide, il dénicha une petite crique isolée, baignée de soleil et à l’abri du vent. Ils découvrirent non sans joie la surface miroitante du lac dont les eaux d’un bleu profond contrastaient avec les berges sablonneuses couvertes d’une dense végétation. L’endroit était parfait pour se reposer quelques heures. Il coupa le moteur et écarta les bras pour s’étirer.
É-Den sauta de la moto. Comme les deux jeunes garçons sortaient à leur tour de l’engin, elle décida de prendre les choses en main et proposa à Will de venir chercher du bois avec elle, pendant que Nathan et Siméon prépareraient un foyer de pierres. Après leur avoir promis d’être très prudente et de hurler si un quelconque danger se manifestait, É-Den et le jeune Noir s’enfoncèrent dans le bosquet touffu qui bordait la crique. Snoop en profita pour les accompagner; depuis le temps qu’il attendait de pouvoir partir à la recherche de nourriture!
Au bout d’une cinquantaine de mètres seulement, ils s’arrêtèrent pour ramasser les branches mortes qui jonchaient le sol. Pendant qu’ils faisaient un tas de bois, Will posa la question qui lui brûlait la langue.
— Pourquoi moi?
— Comment ça? s’étonna É-Den en écartant une mèche qui tombait devant ses yeux.
— Pourquoi tu n’as pas proposé à Sim de t’accompagner? C’est un peu comme ton petit frère, si j’ai bien compris.
— C’est exact, mais c’est justement la raison pour laquelle je tenais à y aller avec toi. On n’a pas vraiment eu le temps de faire connaissance, tous les deux. C’était l’occasion de discuter un peu. Et puis, je tenais à te remercier.
— À propos de quoi?
— C’est grâce à toi si Sim et Nathan ont pu s’évader de la prison de Bishop.
Will se gratta l’oreille, gêné.
— Snoop nous a bien aidés… toi aussi quand tu as menacé Bruce de lui faire péter la cervelle avec ton flingue. Quelle entrée fracassante!
É-Den sourit à ce souvenir.
— Tu l’aurais fait? voulut savoir le garçon.
— Non, sans doute pas. Je n’ai jamais tué personne, tu sais, mais, pour vous sauver la vie, je lui aurais sans hésiter tiré dans la jambe.
— Nathan, c’est ton petit copain?
La question était tellement inattendue qu’É-Den sursauta et que ses joues s’empourprèrent malgré elle. Pourtant, Will n’était pas le premier à la lui poser; Susan l’avait fait avant lui dès leur arrivée à Bishop.
— Non, non, on est juste de très bons amis.
— Ah ouais? Ben on dirait pas. En tout cas, pour lui, tu comptes énormément. Il n’y a qu’à voir comment il ne te quitte pas des yeux.
— C’est normal, on a vécu tellement d’épreuves qu’on est toujours sur le qui-vive, à veiller les uns sur les autres au cas où un nouveau danger se présenterait.
— Comme l’ours?
— Par exemple, fit É-Den en regardant machinalement autour d’elle. Allez, dépêchons-nous de rapporter tout ça sur la plage. Nous avons une entrecôte d’ours à griller… Et toi, tu as un bain à prendre, non?
Will acquiesça en souriant; son tee-shirt avait effectivement bien besoin d’un solide rinçage. Ils appelèrent Snoop, qui revint tout content d’avoir trouvé quelques glands véreux.
À leur retour sur la plage, le foyer était prêt et Nathan avait même élaboré, grâce à cinq solides bâtons, un ingénieux système pour faire griller la viande, tandis que Siméon avait eu la bonne idée de remplir leurs outres dans le lac. Grâce au briquet de Nathan, les brindilles et les branches les plus fines s’embrasèrent immédiatement. Au bout de cinq minutes, de jolies flammes orangées faisaient crépiter le bois sec. Pas peu fier de lui, Will partit chercher le sac en plastique qui contenait la viande. L’odeur de la chair sanguinolente était puissante, presque écœurante, mais les quatre amis avaient tellement faim qu’ils auraient avalé n’importe quoi.
Ce fut néanmoins l’un des pires repas de leur vie. La viande se révéla extrêmement forte au goût et tellement dure à mâcher qu’ils en eurent mal aux dents. Mais leur estomac, rempli, ne leur en tint pas rigueur. Ils profitèrent des braises pour cuire toutes les tranches découpées par Will et les remirent dans le sac plastique pour leur repas du soir. Le lendemain, ils tâcheraient de trouver quelque chose d’un peu moins coriace!
Pendant que Will et Siméon filaient au bord de l’eau pour faire un brin de toilette, Nathan s’allongea sur le sable. Il se cala sur un coude et posa son regard clair sur É-Den, assise de l’autre côté du foyer. Comme elle le regardait aussi, il lui sourit.
— Tu tiens le coup?
— Ça peut aller malgré la fatigue. En réalité, je crois que je n’ai jamais été aussi crevée de toute ma vie! Il faut dire qu’on en a vécu, des épreuves, depuis Bishop.
— C’est vrai. Si tu veux, dors la première, moi je…
— C’est hors de question! C’est toi qui es blessé et qui as conduit toute la matinée, après une nuit blanche de surcroît. Il faut absolument que tu te reposes, c’est vital pour nous tous. Moi, je vais monter la garde. Je dormirai plus tard, quand on repartira. J’irai dans la nacelle, tenir compagnie à Sim et Snoop. En plus, Will sera ravi, il meurt d’envie de grimper sur cette moto.
— Ce qu’il voudrait, c’est prendre ma place, fit Nathan en riant.
— Tu sais ce qu’il m’a dit, tout à l’heure? confia É-Den sur le même ton. Qu’il croyait que tu étais mon petit copain! Tu te rends compte?
Nathan soutint son regard et retint son souffle.
— Que lui as-tu répondu?
É-Den, qui continuait à sourire, haussa les épaules.
— Ben, qu’il se trompait, qu’on était juste de très bons amis.
Le jeune homme approuva, la bouche pincée. Sans rien ajouter, il posa sa tête sur ses bras croisés et ferma les yeux. É-Den se mordit la lèvre inférieure. Sa franche réponse semblait avoir déçu Nathan. Elle aurait aimé qu’il lui dise quelque chose, n’importe quoi, qu’elle avait raison ou au contraire qu’elle se trompait complètement sur ses sentiments, mais son mutisme soudain la mettait mal à l’aise. Elle soupira, regrettant de lui avoir parlé de ça, et se promit de ne plus aborder le sujet.
Lorsque les garçons revinrent, Nathan dormait profondément. É-Den en profita pour vérifier leurs blessures, les enduire de baume cicatrisant et refaire leur pansement trempé. Tout à coup, Snoop jaillit d’un fourré et fila vers eux en courant. Tous se raidirent, prêts à affronter un nouveau danger.
— Snoop trouver fruits bons! leur annonça l’animal en déposant trois petites prunes un peu trop mûres à leurs pieds. Amis faim?
É-Den en picora une et la saveur acidulée du fruit emplit immédiatement sa bouche de douceur.
— Merci, Snoop! C’est vraiment délicieux.
— On va aller en chercher d’autres! déclara aussitôt Will, ravi de se rendre à nouveau utile. Tu viens, Sim?
É-Den se redressa, inquiète.
— C’est loin, Snoop?
Le racureuil secoua sa petite tête. É-Den ajouta :
— D’accord, les garçons, mais faites super attention à vous.
— J’ai mon arc avec moi et Will a son couteau. On ne va pas être longs, promis.
L’adolescente aurait préféré qu’ils restent avec elle, mais quelques fruits gorgés de sucre et de vitamines méritaient bien un petit risque. Après un moment d’hésitation, elle leur donna son accord et ils filèrent.
Les longues minutes de silence qui suivirent, seulement ponctuées par le clapotis de l’eau, la respiration de Nathan et le chant des oiseaux, furent une véritable épreuve pour É-Den, qui luttait désespérément contre le sommeil. Plusieurs fois, elle se surprit à piquer du nez. Agacée par son manque de résistance et par le retard qu’accusaient les garçons, elle finit par se lever et marcher jusqu’au lac. L’eau était glacée, mais elle eut au moins le mérite de lui rafraîchir le visage et les mains. Elle songea avec désarroi que cela faisait plusieurs jours qu’elle n’avait pas eu l’occasion de prendre une douche; la dernière fois, c’était avant leur départ de Vegas, en fait. Elle huma sa chemise et grimaça de dégoût. N’y tenant plus, elle ôta son blouson et profita du fait qu’aucun des garçons ne la regardait pour faire une rapide toilette, tout en songeant qu’il leur faudrait également trouver de nouveaux vêtements s’ils ne voulaient pas ressembler bientôt à des loqueteux.
Quand elle retourna auprès de Nathan, Will et Siméon n’étaient toujours pas revenus. Leur absence commençait à l’inquiéter sérieusement. Elle fit quelques pas en direction du bosquet dans l’intention de les appeler, mais elle se ravisa. Ses cris risqueraient de réveiller Nathan. Or, il fallait absolument qu’il reprenne des forces. Elle serait bien partie à la recherche de ses amis, mais elle avait promis de monter la garde. N’ayant d’autre choix que d’attendre, elle se rassit près du foyer.
« Quelle poisse! se morigéna-t-elle en prenant sa tête dans ses mains. Mais, bon sang! pourquoi ai-je accepté qu’ils s’éloignent! Tout ça pour une poignée de fruits! »
Épuisée, elle ferma les yeux deux minutes seulement. Soudain un craquement de branches lui fit tourner la tête précipitamment. Quelqu’un approchait. Les garçons? Non, ils étaient partis de l’autre côté. Retenant son souffle, elle ne pouvait détacher ses yeux des arbustes. Ce fut alors qu’apparut le corps décharné et purulent d’un infecté. Dès qu’il la vit, il se rua vers elle en beuglant des sons inarticulés. Le sang de l’adolescente ne fit qu’un tour. Il fallait immédiatement réveiller Nathan! É-Den se pencha pour lui secouer vigoureusement l’épaule.
— Nathan! Vite, réveille-toi!
Le jeune homme se redressa d’un coup, comme affolé, mais É-Den eut le choc de sa vie. Le beau visage de l’adolescent s’était mué en un masque blême et fripé. Ses lèvres, couvertes de croûtes brunes, s’ouvrirent dans une parodie de sourire sur des chicots repoussants. Il posa la main sur elle, une main pleine de sang à laquelle il manquait plusieurs doigts. Elle hurla.
— É-Den? Réveille-toi!
La jeune fille ouvrit des yeux égarés. Nathan se tenait accroupi devant elle. Son air inquiet la prit de court. Elle se tourna vers la droite, vers les arbustes d’où avait surgi le mutant. Ne le voyant pas, elle chercha alentour, prise de panique.
— Qu’est-ce qui se passe? s’inquiéta Nathan. Tu as vu quelque chose?
— Oui… un infecté, là-bas, mais…
Fébrile, Nathan regarda dans la direction indiquée avant de se tourner vers son amie et de secouer la tête.
— Tu as rêvé, É-Den. Les infectés ne survivent pas à la lumière du jour. Je crois que tu t’es endormie et que tu as simplement fait un cauchemar.
En repensant à la face hideuse de Nathan devenu un infecté, É-Den se rendit à l’évidence et soupira de soulagement. Ces apparitions horribles n’étaient que le fruit de son imagination. Soudain une décharge électrique la secoua.
— Où sont les garçons?
Nathan se releva vivement et constata, effaré, que Will et Siméon avaient disparu.
— Depuis combien de temps tu dors? lui demanda-t-il sur un ton de reproche.
Un sentiment de culpabilité déferla sur É-Den, qui se mit à balbutier des excuses.
— Désolée, je n’en ai aucune idée. Pas longtemps, je crois, mais, en fait, les gars étaient déjà partis avant.
— Partis? Mais où ça?
Nathan semblait vraiment en colère, maintenant. É-Den se sentit vraiment mal.
— Par là. Tu comprends, Snoop avait trouvé des fruits et ils voulaient en rapporter. Ils… ils m’avaient promis de vite revenir. Je suis désolée, je n’aurais pas dû…
Nathan jeta un coup d’œil au side-car et marmonna quelque chose entre ses dents. Cela lui coûtait de devoir laisser leur véhicule sans surveillance, mais il n’avait pas le choix. De toute façon, il avait verrouillé la nacelle où se trouvaient leurs sacs et la clé était dans sa poche. Sans perdre une seconde, il attrapa la main de son amie et l’entraîna vers le bosquet.
Ils coururent sans s’arrêter pendant plusieurs minutes avant d’arriver à une autre crique. Des traces de pas filaient tout droit sur le sable. É-Den leva les yeux et retint un hoquet de stupeur.
— Nathan, regarde ces… ces choses!
En face d’eux, de l’autre côté de la plage, se trouvaient deux habitations pour le moins insolites. On aurait dit des maisons qui auraient glissé vers le lac ou des bateaux qui, au contraire, auraient essayé de gagner la terre ferme. Ces habitations en partie échouées sur le sable avaient dû attiser la curiosité des garçons. Avec un peu de chance, ils y étaient encore; avec beaucoup de chance, il ne leur était rien arrivé.
4
Siméon posa sur la table ce qu’il tenait dans ses bras et se pencha pour ouvrir le placard sous l’évier. Soudain des cris venant de la plage l’alertèrent. Il se tourna précipitamment vers Snoop, qui avait dressé ses petites oreilles en pointe.
— Nathan et É-Den!
Le garçon attrapa ses trésors et bondit vers la porte d’entrée restée grande ouverte. Il découvrit ses amis qui couraient dans leur direction. En espérant qu’il n’était rien arrivé de grave, il sauta sur le pont de la maison flottante voisine et passa sa tête par l’encadrement de la porte.
— Will, tu viens? Nat’ et É-Den arrivent. On va leur montrer ce qu’on a déniché!
Le garçon se trouvait à quatre pattes, la tête dans l’une des soutes. Il se redressa en vitesse. Son sourire éclatant en disait long sur son état d’esprit. Ses trouvailles allaient épater ses amis. Il rejoignit Siméon sur le pont et les deux garçons se mirent à faire de grands signes.
Pourtant, lorsque Nathan arriva au pied de l’habitation, sa réaction ne fut pas celle que les deux jeunes espéraient. Bras croisés, le visage crispé, il les toisa avec sévérité.
— Qu’est-ce qu’il y a? demanda Siméon, penaud. Il s’est passé quelque chose de grave?
— Mais qu’est-ce que vous foutez, bon sang! explosa le jeune homme. On était inquiets!
— Il n’y a pas de danger! On a fouillé partout. J’ai même envoyé Snoop prévenir É-Den pour pas qu’elle se tracasse.
L’adolescente ne cacha pas sa surprise.
— Mais je ne l’ai pas vu!
Siméon se tourna vers son racureuil pour lui faire les gros yeux.
— Snoop aller, mais É-Den dodo, Snoop pas vouloir réveiller.
É-Den baissa les yeux, rattrapée par une vague de honte. Croyant qu’il avait fait une bêtise, le racureuil sauta jusqu’à elle et colla son museau contre son cou pour se faire pardonner. Nathan soupira d’exaspération. Il n’avait nul besoin de tout ce stress supplémentaire.
Se rendant compte du malaise, Will brandit une caisse en plastique rose.
— Regardez plutôt tout ce que j’ai dégoté dans ce rafiot!
Tous les regards convergèrent dans sa direction. Il s’empressa d’énumérer ses trouvailles en les sortant les unes après les autres.
— Trois rouleaux de papier hygiénique, ça peut toujours dépanner. Un briquet en état de marche; comme ça, on en aura deux. Un sac de céréales; on dirait du riz. J’ai aussi pris une petite casserole, ça sera plus pratique si on veut le faire cuire. Des fourchettes et des couteaux. J’ai également trouvé une boîte d’allumettes et deux savons tout neufs.
— Moi, j’ai ramassé des prunes! renchérit Siméon en brandissant un petit sac en plastique plein à craquer. Sur l’autre bateau, j’ai trouvé une boussole qui a l’air de fonctionner, une corde et un joli canif. Mais je n’ai pas pu tout fouiller. Il doit rester plein de trucs encore.
Nathan dut se rendre à l’évidence. Malgré leur imprudence, les garçons avaient vraiment mis la main sur des trésors. Un sourire étira ses lèvres.
— Et vous croyez vraiment que tout va entrer dans le side-car?
Will éclata de rire. Il avait réussi son coup.
Leur sérénité retrouvée, Nathan et É-Den admirèrent la récolte des deux garçons et finirent de fouiller la deuxième maison flottante. Dans les étagères, ils mirent la main sur deux sacs de lentilles qui semblaient encore comestibles, ainsi que sur un sachet de sel et une vieille boîte en fer pleine de gâteaux secs. Quant aux armoires, elles recelaient des vêtements d’homme propres et bien pliés, de même que des couvertures. L’espace d’un instant, ils se demandèrent où se trouvait le propriétaire. S’était-il momentanément absenté? Était-il mort? Avait-il été transformé en mutant?
Malgré le malaise qui planait, Nathan en profita pour se changer entièrement, tandis que les garçons enfilaient un nouveau tee-shirt et des pulls bien chauds. É-Den récupéra également un pull trop grand pour elle et une écharpe en laine grise.
Comme l’après-midi était déjà bien avancé, ils ne s’attardèrent pas davantage et retournèrent au side-car tout en avalant quelques fruits mûrs. Leurs trouvailles furent entassées dans les sacs et dans les coffres du véhicule. Tout finit par y loger, sauf la caisse rose qu’ils durent vider et abandonner sur la plage.
Avant qu’ils ne repartent, Nathan étudia l’itinéraire dans son atlas routier, tout en se félicitant de ne pas l’avoir oublié dans sa moto en panne. É-Den signifia à Will que, cette fois, elle monterait dans la nacelle et qu’il pourrait par conséquent prendre sa place derrière Nathan. Le garçon ne cacha pas sa joie et la remercia vivement. Deux minutes plus tard, le side-car rebroussait chemin pour regagner la route principale.
É-Den ne dormait pas encore lorsqu’ils atteignirent Oakdale, ou plutôt ce qu’il en restait, car de violents affrontements avaient apparemment ravagé l’endroit. La petite ville, statique et silencieuse, semblait s’être figée au beau milieu d’un effroyable cauchemar. Les murs des magasins et des maisons étaient criblés de balles; des pans entiers s’étaient détachés, déversant des tonnes de gravats sur la chaussée. Des dizaines et des dizaines de véhicules avaient été amoncelés en d’utopiques remparts qui avaient été défoncés par des chars d’assaut militaires. Ils ne croisèrent pas âme qui vive. Le spectacle donnait froid dans le dos.
À un croisement, doutant de la direction à prendre, Nathan s’arrêta deux minutes pour consulter à nouveau ses cartes routières. É-Den mit ce moment à profit pour baisser la glace et observer la cité fantôme. Une foule de questions l’assaillaient. Que s’était-il passé là? Quand le drame avait-il eu lieu? Pourquoi? Qu’était-il advenu des habitants, surtout? Soudain, un détail insolite gravé sur la façade d’un bâtiment étonnamment intact à l’angle de la rue retint son attention. Il s’agissait d’une date, 1867.
La moto redémarra et s’engagea dans l’artère de droite.
1867… É-Den n’en revenait pas. Cela faisait trois cent quatre-vingt-treize ans que cet édifice avait été construit. Autant dire une éternité. Si les gens de l’époque avaient su quel drame frapperait un jour leur petite ville… L’adolescente se demanda si la catastrophe qui avait ravagé le monde remontait à une date aussi reculée. Cela aurait voulu dire que les habitants de Renaissance avaient passé presque quatre siècles sous terre. Non, cela paraissait impossible.
Elle se souvint du journal de son père dans lequel il avait écrit que l’exode de ceux qui avaient créé Renaissance avait eu lieu plusieurs centaines d’années auparavant. Mais quand, précisément? Et pourquoi? Quel phénomène, naturel ou non, avait eu une puissance suffisante pour anéantir des siècles de civilisation en même temps que des centaines de milliers de vies et plus, et pour transformer les êtres humains en mutants dégénérés? La vérité se trouvait-elle parmi les hypothèses avancées par James au début de son journal?
Toutes ces questions sans réponses qui se bousculaient dans sa tête en entraînèrent immanquablement d’autres. Ce mystérieux cataclysme avait-il ravagé toute la planète, ou seulement une partie? Dans ce dernier cas, qu’attendaient les autres régions du monde pour leur venir en aide et trouver un remède contre la mutation? Pourquoi personne n’essayait-il de trouver une solution? N’y avait-il plus de dirigeants à la tête de leur pays dévasté? Plus de gouvernement capable de faire face et de ramener l’ordre?
L’esprit d’É-Den était en pleine ébullition. Toute petite, déjà, elle détestait ne pas trouver la réponse à un problème et ces énigmes la taraudaient depuis longtemps. À l’école, le sujet était tabou. Aucun de ses livres n’abordait le sujet, encore moins ses professeurs. Kate non plus; pourtant, en tant qu’Élue, elle aurait dû savoir ce qui s’était vraiment passé. É-Den aurait donné cher pour connaître la vérité, d’autant que personne jusque-là n’avait été capable de lui fournir des réponses concrètes.
Dépassé par ces interrogations sans fin, son cerveau fatigué finit par se déconnecter progressivement. Elle sombra dans un profond sommeil.
Nathan roulait à présent en direction de Manteca. D’après son plan, il n’aurait pas besoin de traverser la ville, puisqu’une bretelle reliait directement la route 120 à l’autoroute qui remontait au nord, vers Sacramento. Il avait longuement caressé l’idée de poursuivre vers l’ouest en direction d’une mégalopole appelée San Francisco, mais il avait toujours entendu son père dire qu’il se méfiait par-dessus tout des grosses villes. En général, Bob les évitait, préférant rester sur les grands axes routiers ou les rocades extérieures afin de ne pas tomber entre les mains de gangs meurtriers, de bandes rivales qui passaient leur temps à s’entretuer, ou encore de loups solitaires qui guettaient leurs proies dans l’ombre d’une tour infestée de rats.
S’il suivait l’autoroute, il pourrait rapidement rejoindre la route 5 et remonter jusqu’à Redding où il bifurquerait vers le nord-ouest pour emprunter des routes secondaires. Sa voie semblait toute tracée. Il ne lui restait plus qu’à espérer que nul obstacle ne se présenterait et surtout qu’il pourrait se ravitailler en essence à mi-parcours pour pouvoir arriver jusqu’à Klamath.
Le jour commençait à décliner lorsqu’ils quittèrent Manteca. Derrière Nathan, Will se raidit. Pour lui, la nuit était synonyme de danger et de mort. Il avait grandi dans cette peur latente de voir des hordes de mutants déferler sur la ville pour dévorer les humains dans leur sommeil et la nuit précédente passée dans un asile de fous à lutter contre des enfants mutants n’avait fait qu’exacerber sa peur.
Au fur et à mesure que le ciel s’assombrissait, l’angoisse lui nouait un peu plus les tripes. Il n’aurait pas osé l’avouer à Nathan, mais il regrettait presque la sécurité qu’offraient les solides barricades de Bishop. Finalement, tenaillé par une peur grandissante, il s’enhardit à demander :
— Dis, Nat’, on devrait peut-être trouver un endroit sûr avant que la nuit tombe.
— Tant qu’on roule, on ne risque rien.
— Mais tu ne vas pas rouler toute la nuit! En plus, si on se retrouve bloqués par des voitures ou bien par un barrage à l’entrée d’une ville comme Lee Vining, on sera à la merci des déchus.
— Je te signale qu’on n’en a pas revu depuis l’institut. Si ça se trouve, il n’y en a même pas dans le coin.
— Y en a partout! riposta le garçon. En plus, ce n’est pas avec tes deux heures de sommeil que tu vas pouvoir conduire toute la nuit. Il faudra bien s’arrêter aussi pour manger. Allons, sois raisonnable, Nathan, il faut vraiment qu’on trouve une planque pour passer la nuit.
Le jeune homme serra les dents de contrariété. Pourtant, Will avait raison; il le savait parfaitement, mais, son objectif, c’était d’arriver le plus vite possible à Klamath pour trouver James. Alors seulement il pourrait se poser pour de bon. Il pourrait même dormir trois jours d’affilée si ça lui chantait, sans avoir constamment la peur au ventre ni se réveiller en sursaut au moindre bruit suspect.
— Alors? insista Will. On fait quoi?
Sans décoincer un mot, Nathan freina légèrement et amena son engin sur la petite butte qui séparait l’autoroute d’un chemin goudronné, autrefois protégé par un grillage. De ce côté-là de la route se trouvaient plusieurs maisons abandonnées, mais Nathan avait encore en tête les images macabres de la matinée, à savoir l’atelier constellé de sang et le cadavre à moitié dévoré au fond du jardin. Dans la lumière rose du crépuscule, il s’enfonça sur une petite route de campagne.
— Là! s’écria soudain Will. Regarde, Nat’, il y a de la lumière!
Nathan ralentit et s’arrêta pour regarder dans la direction indiquée. Derrière une rangée de hauts peupliers se découpait la silhouette massive d’un bâtiment en bois clair. Juste à côté, dehors, brillait une lumière ténue, comme une étoile pâle et minuscule perdue dans les ténèbres du firmament. La lueur vacilla un instant avant de s’éteindre brusquement.
— Ils ont dû nous entendre, murmura Will.
Trouvant sans doute étrange qu’on s’arrêtât en pleine nature, Siméon baissa la vitre.
— Qu’est-ce qui se passe? On est où, là?
Will posa un doigt sur sa bouche pour lui intimer l’ordre de garder le silence. Nathan coupa le moteur.
— Ne bougez pas, je vais vérifier quelque chose.
Sans un bruit et plié en deux, il traversa la route et s’accroupit dans l’herbe près d’un grillage métallique. Un faible grésillement lui apprit qu’il était électrifié. Les gens qui se terraient là avaient donc de l’électricité. Nathan leva les yeux et comprit. Sur le ciel mauve s’élevaient trois immenses éoliennes qui tournaient lentement. Un meuglement monta quelque part dans la nuit. Nathan, qui en avait assez vu, retourna discrètement au side-car où Will, Siméon et É-Den l’attendaient, le cœur battant.
— Cette ferme est habitée, mais je doute que ses habitants nous accueillent à bras ouverts. Leur clôture est électrifiée. On va essayer de trouver l’entrée.
La propriété s’avéra bien plus grande qu’ils ne l’avaient cru et il leur fallut presque un quart d’heure pour en faire le tour. À la sortie d’un virage, un portail grandiose se dessina dans la nuit. Deux piliers en pierres de taille surmontés d’un arc en bois orné d’un crâne de buffle soutenaient des portes métalliques d’environ deux mètres cinquante de haut. On aurait dit une véritable forteresse. Nathan s’arrêta au pied du portail pour l’examiner. Même en écoutant attentivement, il ne put déceler le grésillement caractéristique qu’émettait la clôture. Il s’enhardit à toucher le portail et constata qu’il n’était pas électrifié.
— Will, tu vas me faire la courte échelle! fit-il en sautant de la moto.
Malgré les protestations d’É-Den, le jeune Noir s’exécuta immédiatement. Avec agilité, Nathan attrapa le haut du portail et se hissa complètement dessus. Une fois à califourchon sur le rebord, il se laissa glisser de l’autre côté et sauta. Le choc fut brutal et réveilla sa blessure au côté. Pourtant il se félicita pour son initiative lorsqu’il constata que le portail avait été barré comme il le pensait. Un sourire aux lèvres, il dégagea le lourd tronc transversal qui bloquait les vantaux.
Dans une synchronisation parfaite, Will fit entrer le side-car dans la propriété et Nathan referma le portail derrière eux. Comme le garçon allait rendre sa place au conducteur, Nathan lui fit signe de rester et monta derrière lui. Prudent, il dégaina son arme, prêt à faire feu si quelqu’un les attaquait dans l’ombre. Mais personne ne leur tira dessus. Tous feux éteints, le véhicule suivit le petit chemin de terre parfaitement entretenu qui serpentait à travers champs jusque devant une demeure cossue. Sur une large esplanade étaient garées deux camionnettes, l’une déglinguée, l’autre en meilleur état.
Bardée de lattes de bois gris clair, la propriété donnait l’impression d’avoir été fraîchement repeinte. Mais, avec ses volets fermés et sa porte barricadée, elle semblait aussi peu accueillante que toutes celles qu’ils avaient rencontrées précédemment. Pourtant, Nathan et Will n’avaient pas rêvé. Cette lumière, ils l’avaient bien vue tous les deux. Quelqu’un vivait là et se cachait, sans doute encore plus terrifié qu’eux.
Nathan fut le premier à descendre de moto, sur ses gardes. Will, Siméon et É-Den quittèrent à leur tour le side-car. Quant à Snoop, il fut sommé de rester dans l’habitacle et de n’en sortir sous aucun prétexte. Une petite brise froide venue du nord rafraîchissait l’air. Grelottante, É-Den croisa les bras pour se réchauffer et avança en direction de la maison.
— Un pas de plus et je tire! cria une voix d’homme.
Elle se figea. Derrière elle, ses amis s’arrêtèrent également.
— Qu’est-ce que vous fichez là? reprit la voix rocailleuse. C’est une propriété privée, au cas où vous ne l’auriez pas remarqué!
— Je sais, désolé! Mais soyez sûr que j’ai pris soin de bien refermer le portail derrière nous, clama Nathan à la cantonade, incapable de savoir où se dissimulait le propriétaire des lieux.
— Encore heureux! Mais cela ne vous donne pas pour autant le droit d’entrer chez les gens comme ça! Vous n’êtes pas les bienvenus! Partez d’ici!
— Je vous en prie, écoutez-nous, enchaîna É-Den. Nous roulons depuis l’aube et nous avons eu une journée éprouvante. Nous cherchons un abri pour la nuit. Pourriez-vous nous offrir l’hospitalité? Juste pour cette nuit.
— L’hospitalité? ricana l’autre. Vous en avez de bonnes! Vous venez de violer ma propriété et vous me demandez de vous héberger? Vous mériteriez une bonne volée de plombs dans la carafe, oui!
— Mais nous ne sommes que des enfants, reprit É-Den. J’ai seize ans et Siméon, mon petit frère, en a onze. Quant à Nathan et Will, ils ont respectivement dix-sept et quinze ans. Par ailleurs, mes amis sont blessés, ils ont besoin de soins, d’un repas chaud si possible et d’un endroit où dormir un peu, même si c’est un abri plus ou moins confortable.
— Ils sont blessés, vous dites? Que leur est-il arrivé? Ont-ils été mordus?
— Non! Bien sûr que non! fit É-Den en secouant vivement la tête. L’un d’eux a reçu une balle, les autres se sont écorchés sévèrement.
— S’il vous plaît, monsieur, soyez gentil! supplia Siméon. Votre clôture, c’est génial. Dehors, on est en danger partout. Soyez assuré qu’on repartira dès l’aube.
Sa voix enfantine résonna dans la nuit comme une preuve de leur bonne foi. Les secondes s’égrenèrent dans le silence. Seul un volet ou un battant de porte claquait quelque part dans le lointain.
— Vous êtes armés, je suppose, reprit la voix.
É-Den recula et se tourna vers Nathan pour savoir quelle stratégie adopter afin de ne pas commettre d’impair. Devaient-ils jouer cartes sur table et dire la vérité, ou bien mentir? Dans la nuit elle ne parvint pas à déchiffrer son regard, mais il répondit à sa place.
— Nous avons deux pistolets, un arc et un couteau.
É-Den nota qu’il avait volontairement omis de mentionner le poignard offert par Toho, caché dans ses affaires. À moins, bien sûr, qu’il n’en connût pas l’existence, car É-Den ne se rappelait pas l’avoir sorti devant lui.
— Bon, alors, voilà ce que je vous propose, mais c’est bien parce que vous êtes des jeunes! grogna le propriétaire. Si vous acceptez de nous remettre vos armes, vous pourrez passer la nuit là. Demain, aux aurores, vous les récupérerez et vous filerez d’ici.
— Comment être sûrs qu’il ne s’agit pas d’un piège? s’écria Will.
— Figurez-vous qu’il y a aussi des enfants, chez moi! tonna l’homme. Ce n’est pas dans mes habitudes de laisser des inconnus, armés de surcroît, entrer dans ma demeure, aussi jeunes soient-ils! De toute façon, ma proposition n’est pas négociable. C’est à prendre ou à laisser!
É-Den, qui s’était rapprochée de ses compagnons, les interrogea en chuchotant. Siméon était pour faire confiance. Will se méfiait et Nathan hésitait.
— C’est d’accord! fit tout à coup É-Den, décidant pour le groupe.
Elle sortit son arme et tendit les mains vers ses amis de façon à récupérer les leurs. Siméon et Nathan s’exécutèrent aussitôt; Will plia de mauvaise grâce et déposa son couteau, tout en marmonnant quelques mots pleins de rage.
Nathan était en train de verrouiller leur véhicule quand cinq types balèzes jaillirent tout à coup d’entre les buissons qui bordaient la maison et de derrière les voitures garées. Chacun des gaillards pointa une carabine sur eux.
Avec appréhension, É-Den fixa celui qui s’avançait vers elle. Nathan se raidit, prêt à bondir. La minute de vérité était arrivée. L’homme, un grand Noir tout en muscles, s’arrêta à deux pas de l’adolescente, il rangea son fusil dans son dos et tendit la main vers les armes. É-Den n’esquissa pas un geste, soudain réticente à l’idée de se démunir de leur seule protection.
— Qu’est-ce que tu attends? aboya l’homme d’un ton pas commode.
— Qu’est-ce qui nous prouve que vous nous les rendrez?
— Mon père vous a donné sa parole. Ça devrait vous suffire. C’est un homme de confiance.
En se demandant si elle ne faisait pas la plus grosse erreur de sa vie, É-Den se décida finalement à lui remettre leurs quatre armes. L’homme recula de quelques mètres. Un sixième homme sortit de l’ombre, armé d’une 22 long rifle.
— Les mains en l’air! tonna-t-il.
5
Épuisé par ce voyage interminable, Jack n’en pouvait plus. Ils avaient quitté Riddle en début d’après-midi et la nuit tombait déjà. Cela faisait plus de cinq heures qu’ils roulaient en direction du nord. Certes, l’autoroute était déserte et dégagée, mais les paysages désolés qu’ils avaient traversés lui avaient sapé le moral. Les villes désertes, les immeubles en ruines, les véhicules rouillés et désossés lui donnaient la nausée. Il rêvait d’un endroit paisible, intact, sans fantômes ni mutants, un endroit où se reconstruire et repartir à zéro. Sa vie d’errance durait depuis trop longtemps; il était temps pour lui de passer à autre chose. Il aurait pu s’installer à Riddle, sans doute, et mener une existence tranquille dans un cadre relativement préservé, mais les images du passé, celles de sa mère blessée et laissée pour morte, l’auraient hanté le restant de ses jours. En outre, à l’heure qu’il était, les hordes de mutants avaient dû tout ravager. Sa gorge se serra lorsqu’il songea à mademoiselle Madden et à ses yeux lavande. Combien de temps avait-elle tenu contre ces monstres? Combien son mari en avait-il descendu avant que les survivants enfoncent la porte de leur jolie maison?
Une pointe de remords teintée de honte le submergea. Chuck et lui avaient filé comme des lâches, sans même chercher à aider les septuagénaires. Ils les avaient abandonnés à leur triste sort, eux aussi.
De rage, Jack frappa son volant en pestant. Parfois, il se faisait horreur, il n’aimait pas ce qu’il était devenu. Mais le monde était tellement cruel et sans pitié que seuls les plus forts survivaient. Les faibles, eux, n’avaient pas leur place sur cette terre ravagée.
Dans les phares du camion, un panneau apparut sur lequel il put lire un nom : Santiam Wood Company. Les indications du vieux étaient bonnes. Chassant ses idées noires, il se tourna vers son compagnon et lui secoua brusquement l’épaule. Ce gros feignant avait dormi la majeure partie du trajet. Heureusement que Jack ne comptait pas sur lui comme copilote!
— Chuck, réveille-toi! On arrive!
L’autre grommela et finit par ouvrir un œil en se demandant où ils étaient. Dans son esprit, les idées se mélangeaient, confuses, sans parvenir à trouver une cohérence ni un fil conducteur. Dans son ventre, quelque chose s’agitait, lourd, amer, visqueux presque. Il se sentait mal, vraiment mal. Soudain, le contenu de son estomac remonta dans sa gorge.
— Arrête-toi! beugla-t-il, une main sur la bouche. Arrête, je te dis, je vais vomir.
Jack immobilisa le camion juste au moment où Chuck ouvrait la portière pour se pencher. Il soupira de dégoût autant que d’exaspération. Il ne manquait plus que ça!
Quand Chuck reprit sa place, il était blanc comme un linge. Il referma sa portière mollement et passa une main sur son front en sueur.
— Ça va? s’inquiéta vaguement Jack. On peut repartir?
Son compagnon hocha la tête, mais ce seul mouvement fit naître une sourde douleur au tréfonds de sa boîte crânienne. Il ferma les yeux.
— Tu te sens bien?
— T’inquiète, murmura Chuck, l’estomac au bord des lèvres. C’est juste un petit malaise. Ça va passer.
Il tâtonna à ses pieds pour trouver sa bouteille d’eau. Sa main se referma dessus avec avidité. Il dévissa maladroitement le bouchon et porta le goulot à sa bouche. Le liquide frais glissa dans son œsophage et apaisa ses entrailles en colère. Il s’aspergea le visage et respira à fond.
— C’est la première fois que t’as le mal de la route?
— Ouais! C’est sans doute les virages, ou ce qu’on a bouffé ce midi qui n’est pas passé. Mais ça va aller.
Sur leur droite, les rives d’un vaste lac se dessinèrent bientôt, bordées de hauts sapins. L’endroit semblait calme et silencieux, seulement bercé par un éclat de lune. Mais cette quiétude n’était qu’apparente, car passé un virage apparut un mirador surplombant un immense portail flanqué de murailles qui barraient la route. Des hommes armés montaient la garde en haut de la barricade. Jack freina et arrêta son engin.
En ouvrant sa portière, il se demanda s’il devait prendre son fusil mitrailleur, mais il décida que non. Mieux valait ne pas inquiéter les gardes s’il voulait qu’ils lui ouvrent.
— Salut, les mecs! fit-il assez fort en levant un bras dans un geste amical.
Un projecteur installé sur le mirador s’alluma, déversant tout à coup une lumière violente en contrebas. Jack détourna la tête et se protégea les yeux d’une main. L’un des types braqua son arme sur lui.
— Qu’est-ce que tu fous là?!
Il décida de jouer la carte de la prudence.
— Je suis bien à l’entrée de l’exploitation forestière?
— En quoi ça t’intéresse? C’est pas une remorque pour le bois, que tu trimballes avec toi?
— C’est vrai, mais je possède quelque chose qui pourrait vous intéresser.
— Quoi donc?
Le type mordait à l’hameçon. Il était temps de le ferrer.
— De la main-d’œuvre bon marché, ça vous plairait?
— Toi et ton pote?
— Non, mais j’ai cinq types dans ma remorque que je suis prêt à vous vendre un bon prix.
Le garde recula pour échanger quelques mots avec son acolyte. Il revint bientôt vers lui.
— Cinq, tu dis? Ils sont en bonne santé?
— Vous ne trouverez pas mieux. Jeunes, robustes et hargneux, prêts à abattre des dizaines de sapins et à vous les tailler en petit bois!
— Bouge pas, je reviens!
Jack réprima un sourire de satisfaction. C’était bon, il le sentait. Ces types avaient toujours besoin de bras supplémentaires. Dans ce métier, les accidents arrivaient vite et les employés en état de travailler se faisaient plutôt rares. Cinq hommes valides, c’était le genre d’aubaine qu’on ne pouvait pas laisser filer. Tout en respirant l’air pur qui embaumait la sève, il songeait déjà à ce qu’il allait demander en échange de sa cargaison quand le portail s’ouvrit sur six types armés jusqu’aux dents qui braquèrent leurs torches dans sa direction. Jack regretta immédiatement d’avoir laissé son fusil dans la cabine. Si ces mercenaires décidaient de le descendre, là, maintenant, il n’aurait aucun moyen de leur échapper.
— Ils sont où, tes prisonniers? demanda l’un d’eux avec un fort accent latino.
— Dans la remorque. Venez, je vais vous montrer.
Jack était en train de contourner le camion quand l’un des types s’arrêta pour fixer la citerne avec attention. Il promena lentement le faisceau de sa lampe sur les lettres à moitié effacées.
— Vous transportez quoi, là-dedans?
— De l’air! fit Jack en faisant mine de plaisanter. C’est vide depuis longtemps.
Jack contournait la remorque quand Chuck, qui n’avait rien perdu de la scène, arriva de l’autre côté, un flingue et le fusil mitrailleur de Jack dans les mains. Il semblait aller mieux. Il tendit son arme à son compagnon.
— Pas d’entourloupe, hein? fit Jack aux mercenaires qui le toisaient avec méfiance.
— ¡Claro que no 1 ! , on veut juste voir la gueule de la marchandise. C’est normal, non?
— Pas de problème. Mais méfiez-vous, la dernière fois que je leur ai ouvert, l’un d’eux m’a sauté dessus.
En souriant, il montra l’hématome qui bosselait son front, puis il déverrouilla les portes. Cette fois, les prisonniers se tinrent tranquilles et restèrent sagement dans le fond du véhicule. L’un des types ouvrit largement le battant et promena sa torche dans la remorque. Les visages crasseux de cinq gars visiblement terrorisés se dessinèrent dans l’obscurité.
— Ça fait combien de temps qu’ils sont là-dedans?
— Quelques jours, fit évasivement Jack. Le dernier, on l’a chopé ce matin près de Klamath.
— C’est loin d’ici, ça? s’enquit un deuxième.
— Hum, je dirais environ quatre cents bornes au sud.
Visiblement surpris, le premier type lâcha un sifflement admiratif.
— Ah! quand même! Ça fait un paquet de carburant, non?
— Oh, pas tant que ça, corrigea Jack sur la défensive. Le camion consomme assez peu et, en plus, la citerne est vide, ce qui le rend encore moins gourmand.
— Vous avez fait tout ce chemin rien que pour venir nous voir? demanda le latino.
— On avait entendu parler de votre exploitation. On se doutait que, de la main-d’œuvre à bas prix, ça vous intéresserait.
Le type referma les portes et remit la goupille en place. Il hocha la tête.
— En effet, ça nous intéresse. Vous pouvez entrer. Gare-toi dans la cour, là-bas, juste à côté du tas de bois.
— C’est comme si c’était fait! déclara Jack en mettant son arme en bandoulière.
Une fois le camion-citerne dans la place, les mercenaires refermèrent le portail et éteignirent le projecteur. Quand Jack et Chuck descendirent du véhicule, les types affichaient un visage plus détendu. Ils avaient rangé leur arme et souriaient. Jack observa rapidement les alentours. Entouré de hautes palissades en bois rehaussées de barbelés, le camp possédait un autre portail qui donnait vers l’est. Plusieurs bâtiments en ciment gris à la façade austère devaient abriter des dortoirs. Un autre, construit en rondins comme un chalet, semblait plus accueillant. Le latino croisa son regard.
— C’est notre quartier général. Que diriez de venir boire un verre à l’intérieur? On négocie mieux autour d’une bière fraîche. ¿No 2 ?
— De la bière? répéta Chuck, les yeux pétillants. Vous avez de la bière?
— La mejor del mundo 3 , tu peux me croire, hermano 4 ! fit le mercenaire en éclatant de rire.
Intrigué par les barbelés qui entouraient l’exploitation, Jack demanda.
— Il y a des crevards dans les parages?
Le gars lui adressa un regard interrogateur.
— Des quoi?
— Des dégénérés, vous savez, ces monstres qui…
— Ah, sí 5 . Dans le coin, on les appelle les mordedores 6 . Il y en a quelques-uns qui traînent du côté du village. C’est pour ça qu’on a fait péter le pont. Mais, comme on leur règle leur compte dès qu’on en voit, à force, il y en a moins. Les barbelés, c’est plutôt pour empêcher nos… nos employés de se faire la belle.
— Où livrez-vous votre bois?
— On ne livre pas, nous. On se contente d’abattre les arbres et de les mettre à l’eau, dans le lac. Quand on en a assez, on les amène du côté du barrage et on les fait glisser par le toboggan. Après, les troncs sont transportés par la rivière. Nos chargements descendent jusqu’à Portland grâce au courant.
— Ingénieux comme système! Ils en font quoi, de tout ce bois, à Portland?
— Des palissades pour se protéger.
— Des crevards?
— Ouais, mais pas seulement.
Comme le type venait d’ouvrir la porte et leur faisait signe d’entrer dans le bâtiment, Jack passa en premier, suivi de Chuck. Aucun des deux ne vit le coup venir. La douleur, fulgurante, les terrassa et ils s’effondrèrent avant d’avoir pu seulement toucher leur arme.
— Enfermez-les dans le bloc C con los otros 7 ! ordonna le chef de la bande à ses acolytes. Attachez-les bien, surtout!
Quand Jack émergea enfin, il avait l’impression que son crâne allait exploser. Il sentait les battements de son cœur pulser dans sa tête avec la force d’un tambour. Quand il voulut tâter son front pour voir l’étendue des dégâts, il réalisa que ses mains étaient menottées et ses pieds attachés par une grosse chaîne métallique. Alors, il comprit.
— Bande de salauds! pesta-t-il entre ses dents. Ah, les maudits enfoirés de mercenaires! Chuck? Chuck, t’es là?
Un ricanement goguenard monta dans l’obscurité, non loin.
— Qu’est-ce qui te fait rire, toi? gronda Jack en essayant de tirer sur ses liens.
— Tu voulais nous vendre, hein? fit une voix moqueuse. Eh ben! ils ont dû croire que tu faisais partie du lot aussi, parce que, toi et ton pote, vous vous retrouvez enchaînés comme nous. Quel mauvais coup du sort!
— Sept esclaves pour le prix de cinq! renchérit un deuxième.
— Et une citerne remplie de carburant en sus! conclut un autre en riant méchamment. C’était leur jour de chance, à ces types! On peut dire que vous leur avez fait un sacré cadeau!
Jack sentit sa tête tourner et fut pris d’une violente envie de vomir. Comment le sort avait-il pu se retourner contre eux de façon aussi rapide? Ce n’était pas possible, ils avaient pourtant tout pour réussir. Il faisait un mauvais rêve, il allait se réveiller, c’était obligé.
— Chuck! Si t’es là, réponds!
— Ouais, il est là, ton pote, juste à côté de toi. Mais, vu comment il s’est vidé de ses tripes, il ne risque pas de te répondre. Il est malade à crever!
— Alors, petit con, sans ton pote et tes armes, tu fais moins le malin, hein! reprit le premier.
— Oh, taisez-vous! fit un homme à la voix étrangement douce. C’est pas la peine d’en rajouter, les gars. On est tous dans la même galère, maintenant. Autant s’entraider et trouver un moyen de s’en sortir tous ensemble au lieu de…
— Ça va pas, non? s’écria un des prisonniers. Je te rappelle que ce type t’a frappé comme un chien et qu’il voulait te vendre! Moi, dès qu’on me libère les poignets, je te jure que je l’étripe à mains nues. C’est tout ce qu’il mérite, ce fils de…
Un grognement rauque l’interrompit.
— C’était quoi, ce bruit? fit un des prisonniers en retenant son souffle.
— Un animal?
Le grognement se mua en une plainte lugubre. Soudain pris d’un doute affreux, Jack tourna la tête vers le bruit qui semblait provenir d’à côté de lui.
— Chuck? Chuck, ça va?
Mais Chuck ne lui répondit pas. Ses gémissements plaintifs se succédaient, entre sanglots et ahans bestiaux. Sa respiration semblait difficile, comme si des glaires ou du sang lui obstruaient les voies respiratoires. Jack se demandait ce que les mercenaires lui avaient fait subir pour le mettre dans cet état-là quand il lui sembla que son compagnon essayait de parler. Il soufflait, bégayant presque, comme si les mots ne pouvaient pas sortir. Il l’imagina la bouche en sang, les dents cassées.
— F… ff… fffaim… ffaim!
Le sang de Jack se glaça. L’image des mutants de la mine s’imprima sur sa rétine. Eux aussi parlaient! Eux aussi répétaient inlassablement ce mot comme une litanie grotesque.
Mais comment…
Soudain tous les morceaux du puzzle s’imbriquèrent les uns dans les autres. La somnolence, les vomissements, le teint blafard, Chuck était infecté depuis Riddle. Les infectés l’avaient sûrement attaqué et mordu sur la berge de la rivière et cet imbécile ne lui avait rien dit pour qu’il ne l’abandonne pas ou qu’il lui tire une balle en pleine tête.
Jack sentit quelque chose remuer à côté de lui. Des dents claquèrent dans les ténèbres. Il fit un bond et poussa brusquement son voisin de gauche qui l’injuria au passage.
— Putain! Vous ne comprenez pas? hurla Jack en continuant à ramper loin de son compagnon. Chuck a été infecté. C’est devenu un maudit crevard. On est enfermés avec un de ces affamés!
La prise de conscience électrisa les autres détenus. Tous se mirent à essayer tant bien que mal de s’éloigner de la chose qui s’approchait d’eux dans le noir, de plus en plus affamée.
— À l’aide! hurla Jack, terrifié. Venez nous sortir de là!
Les prisonniers se joignirent à lui pour appeler au secours et hurler leur détresse. Ils tapèrent contre la porte métallique qui les retenait prisonniers. Mais, dehors, personne n’entendit leurs cris.
Dans la cantine de l’exploitation forestière, la bière coulait à flots. Ce n’était pas tous les jours qu’une citerne remplie de gazole et sept nouvelles recrues leur tombaient du ciel. Une aubaine pareille, ça s’arrosait dignement et la fête ne faisait que de commencer.
6
— Les mains en l’air! cria, à nouveau, l’homme qui les tenait en joue.
É-Den, Nathan, Siméon et Will regrettèrent amèrement d’avoir livré leurs précieuses armes à ces brigands, mais ils n’eurent d’autre choix que d’obéir.
Un vieil homme à la peau sombre, sans doute le propriétaire de la demeure, s’approcha lentement d’eux. Son visage était fermé; ses arcades saillantes et ses sourcils broussailleux dissimulaient ses yeux. Quand il se tourna vers l’un des types, les quatre jeunes retinrent leur souffle.
— Todd, prends Tempête et va vérifier le portail. Les autres, fouillez-les!
Les gaillards baissèrent leurs armes et s’approchèrent pour exécuter les ordres. Instinctivement Nathan se plaça devant É-Den.
— Le premier qui la touche, je lui colle mon poing dans la figure!
— Oh, du calme, jeune homme! tempéra le maître des lieux. Mes fils ne sont pas des pervers. Je veux juste être certain que vous ne cachez pas d’autres armes sous vos vêtements. Si ce n’est pas le cas, vous n’avez rien à craindre de nous.
Nathan s’écarta à contrecœur, mais resta à côté de son amie pour vérifier où le type posait ses sales pattes. Celui-ci ne profita pas de la situation et la fouille fut vite expédiée.
— Ils n’ont rien sur eux! déclara l’un des sbires.
L’homme baissa sa carabine. Son visage sévère se fendit alors d’un sourire et ses dents d’une blancheur éclatante brillèrent dans la nuit.
— Bienvenue à Winter Creek, jeunes gens!
D’un geste de la main, il les invita à le suivre et ils contournèrent la maison, escortés par les quatre gaillards, peu loquaces. À l’arrière de la bâtisse, le vieil homme les fit passer par une ouverture dans le sol qui menait à la cave. En bas, une ampoule vacillante éclairait les murs nus ainsi que le sol en ciment où des dizaines et des dizaines de sacs étaient entreposés. Le dernier type barricada la porte derrière eux et le vieil homme les précéda dans un escalier de béton.
Une fois sur le palier, il les conduisit jusqu’à un joli salon au mobilier cossu. Quand É-Den se tourna vers le propriétaire, elle nota que seuls deux de ses sbires étaient restés avec lui, les deux autres s’étant volatilisés. L’homme leur fit signe de s’asseoir dans les canapés de velours rouge qui se faisaient face. Ils obéirent dans le plus grand silence.
— J’imagine que vous avez faim?
Will et Siméon s’empressèrent de hocher la tête.
— Rudy, demanda le propriétaire à l’un de ses hommes, peux-tu demander à Beth de préparer quelque chose à manger pour nos… invités.
— Vos invités? releva É-Den, non sans ironie. Vous avez quand même une drôle de manière de traiter vos invités!
— C’était une façon de parler, jeune fille. On ne peut pas dire que vous m’ayez vraiment laissé le choix.
— Vous non plus.
L’homme ne releva pas le sarcasme et s’installa dans un confortable fauteuil en cuir. Il détailla avec attention chacun des quatre jeunes qui le fixaient sans ciller.
— Alors, d’où venez-vous comme ça?
— De Vegas. Vous connaissez? commença Nathan.
— Jamais entendu parler. Où est-ce?
— Au sud-est, de l’autre côté des montagnes de Yosémite et au-delà de la Vallée de la Mort. À plus de huit cents kilomètres d’ici.
L’homme ne put retenir un sifflement admiratif.
— Et où allez-vous ainsi?
— Sur la côte ouest, précisa É-Den. Nous allons retrouver mon père.
Le propriétaire hocha la tête en silence. Il observa chacun des garçons.
— Hum… Lequel est ton petit frère?
— Siméon, le petit blond, c’est mon frère… adoptif. Nathan fait la route avec nous depuis un moment déjà. Will, nous avons fait sa connaissance à Bishop il y a deux jours.
— Et toi, jeune fille, comment t’appelles-tu?
— É-Den.
— Joli nom. Moi, c’est Charles.
— C’est gentil d’avoir accepté de nous héberger, enchaîna Siméon. Parce que, dehors, il fait drôlement froid la nuit. En plus, vous avez une très belle maison.
Le dénommé Charles acquiesça en silence.
— Vous vivez là avec toute votre famille? demanda Will, un brin envieux.
Une ombre de suspicion traversa fugacement le regard de l’homme.
— En effet. Nous sommes assez nombreux…
— Chaud devant! clama une femme rousse plutôt gironde à la peau claire parsemée de taches de rousseur.
— Je vous présente Beth, l’une de mes belles-filles.
La femme leur adressa un sourire et déposa un plateau plein de victuailles sur la table du salon.
— Du poulet froid, des œufs brouillés, du pain, du fromage et du lait chaud. Ça vous ira?
— Nous n’en espérions pas tant. Merci! fit É-Den en lui rendant son sourire.
— Ma belle-fille est d’une nature généreuse! plaisanta Charles.
Les quatre jeunes attendirent le signal de leur hôte et se jetèrent sur ces mets rares avec un appétit vorace. Cela faisait très longtemps qu’ils n’avaient pas aussi bien mangé.
— Vous avez des poules? s’étonna Siméon en savourant les œufs brouillés parfaitement préparés.
— Et des vaches aussi? ajouta Nathan. J’ai cru en entendre beugler quand…
— En effet. Nous possédons quelques animaux.
— Votre propriété semble immense, nous avons traversé de nombreux champs en arrivant, fit remarquer É-Den. Que cultivez-vous?
La main de Charles se crispa imperceptiblement sur l’accoudoir de son fauteuil, mais son visage ne laissa rien paraître de sa nervosité.
— Juste de quoi nous sustenter.
— En tout cas, ça a l’air super cool, ici! s’exclama Will en riant. Je resterais bien là, moi!
Charles se raidit. Il s’apprêtait à se lever quand Nathan intervint à son tour.
— La barrière électrifiée fait tout le tour de votre propriété?
Le Noir le fixa avec intensité, se demandant peut-être où voulait en venir le plus âgé de la bande. Comme aucune réponse ne venait, Nathan posa la question qui lui brûlait les lèvres depuis un moment déjà.
— De quoi avez-vous peur? Des infectés? C’est pour ça que vous vouliez savoir si nous avions été mordus?
Charles prit une grande inspiration, puis il joignit ses mains devant sa bouche et tapota lentement ses lèvres charnues comme pour réfléchir à sa réponse.
— Les dangers, en ce bas monde, sont multiples, jeune homme. Croyez-moi, ils ne se limitent pas aux mutants.
— Je sais. Nous-mêmes avons eu notre lot d’épreuves.
Toujours avide d’en apprendre plus, É-Den profita de l’occasion.
— Savez-vous ce qui s’est produit sur notre planète? Pourquoi le monde est-il aussi ravagé? Pourquoi les hommes s’entretuent-ils quand ils n’errent pas comme des zombis?
Là encore, Charles prit son temps pour répondre. Il semblait peser chaque mot qu’il allait prononcer.
— Il y a des choses que je sais et d’autres que j’ignore, énonça-t-il avant de marquer une nouvelle pause. Mon arrière-grand-père m’a raconté tout un tas d’histoires au sujet du cataclysme, mais il avait l’imagination fertile et je me suis toujours demandé où s’arrêtaient ses élucubrations et où commençait la vérité.
Comme É-Den ne le quittait pas des yeux, il poursuivit :
— Tu as dû entendre beaucoup de choses, toi aussi. Personnellement, je sais que la catastrophe s’est produite au milieu du XXI e siècle et que pas un pays n’y a échappé. Nous ne sommes qu’une poignée d’hommes à avoir survécu à cet holocauste. Il paraît qu’autrefois nous étions des milliards sur terre.
É-Den ouvrit de grands yeux éberlués.
— Tous les autres sont morts?
— Une immense majorité, mais pas tous, hélas!
— Pourquoi hélas? demanda Siméon.
— Parce qu’il aurait mieux valu, fit Charles, d’un ton lugubre. Quelle qu’en soit la cause, cette catastrophe a provoqué des dégâts irréversibles chez les humains; des particules radioactives ou bactériologiques, je ne sais pas, se sont répandues dans l’atmosphère et tous ceux qui les ont respirées se sont transformés en monstres décérébrés.
— Vous voulez dire que les infectés ont plus de deux siècles? s’étonna É-Den.
— Non, j’imagine que la mutation s’est faite progressivement. Comme toute espèce confrontée à une nouvelle contrainte, l’espèce humaine a évolué pour survivre. Si certains ont trouvé des subterfuges pour échapper à la contamination, ceux qui sont restés à la surface, c’est-à-dire la majeure partie des humains, ont peu à peu muté. Le cataclysme a donné naissance à une nouvelle espèce d’hommes, les infectés, les zombis, les mutants, les rôdeurs, les crevards, les morts-vivants, appelez-les comme vous voudrez. Mais une chose est sûre, ces créatures sont de plus en plus nombreuses et elles ont faim. Chaque jour, elles tuent davantage d’humains. Un jour viendra où il ne restera plus que ces horreurs sur cette fichue planète.
— Charles! le morigéna Beth qui revenait les bras chargés de couvertures. Arrêtez donc de les effrayer avec vos histoires horribles! Votre famille a bien survécu! Alors, pourquoi pas nous et les générations à venir?
L’homme soupira. Comme s’il s’en voulait d’en avoir trop dit, il se força à sourire et se leva.
— Beth a raison. Gardons toujours l’espoir qu’un jour ce cauchemar prendra fin. Si les hommes, les vrais, se tendent la main, ils trouveront peut-être un moyen de sauver ce qui reste de l’humanité. Mais, en attendant, que diriez-vous d’une bonne nuit de sommeil? Je pense qu’une longue route vous attend demain.
Nathan se leva à son tour.
— En effet. À ce sujet, vous n’auriez pas de l’essence à nous vendre, par hasard?
— De l’essence? s’esclaffa Charles. Vous en avez de bonnes, mon jeune ami!
É-Den qui trouvait le rire de leur hôte un peu forcé décida d’insister.
— Nous pourrions vous en acheter ou vous en échanger contre…
— Contre quoi? Vous ne semblez pas posséder grand-chose, à part votre side-car, évidemment, et je doute que vous veuillez vous en séparer. Mais je n’ai pas d’essence de toute façon. L’affaire est donc close.
— Pourtant, vous avez deux véhicules garés devant la maison, insista Nathan.
Le front de Charles se plissa. É-Den crut qu’il allait se fâcher, mais, contre toute attente, il éclata de rire.
— Ils sont en panne depuis belle lurette! Allez, viens, Beth, laissons nos jeunes amis se reposer.
La jolie rousse leur adressa un petit signe de la main et quitta la pièce, suivie de son beau-père. La porte se referma doucement sur le salon silencieux. Aucun des quatre adolescents n’éprouvait l’envie de parler. Ils étaient au chaud, leur estomac était repu et ils avaient à leur disposition de confortables canapés et des couvertures de laine. Une douce torpeur commençait à s’emparer d’eux. Will et É-Den somnolaient déjà, vaincus par la fatigue. Méfiant, Nathan voulait garder un œil ouvert, mais il finit lui aussi par fermer les deux yeux pour glisser dans un sommeil bienfaisant. Seul Siméon ne parvenait pas à trouver le sommeil. Il pensait à son petit Snoop, resté tout seul dans le side-car, dans le froid et le doute. Il regrettait amèrement de l’avoir laissé là-bas. Pour se faire pardonner, il lui avait toutefois gardé du pain et un morceau de fromage. Il lui donnerait ces denrées demain, avant leur départ. Demain, oui, demain matin…
La grosse voix de Charles les tira soudain de leur sommeil.
— Debout, tout le monde!
Nathan se réveilla en sursaut. Dehors, il commençait à faire jour. Ses amis mirent plus de temps à émerger. Ils auraient bien dormi quelques heures de plus, mais les visages fermés des fils de Charles eurent tôt fait de les réveiller complètement.
— Je ne veux pas vous mettre à la porte, mais je sais que vous êtes pressés, reprit Charles avec insistance. Une longue route vous attend.
Le message était clair. Il était temps pour eux de dégager. Nathan acquiesça d’un hochement de tête.
— Et nos armes?
— Todd et Rudy vont vous accompagner jusqu’au portail. Ils vous les rendront au moment de vous quitter.
— Vous n’avez toujours pas confiance en nous! fit Siméon, sans cacher sa déception.
— Sache, petit, que je ne fais confiance à personne. C’est d’ailleurs pour cette raison que je suis encore en vie.
Les adolescents n’ajoutèrent rien et sortirent de la maison. Le jour se levait, rosissant le ciel à l’est. Les dénommés Todd et Rudy les attendaient à côté du side-car, montés sur de superbes purs-sangs. La fraîcheur de l’air matinal les électrisa. É-Den enroula son écharpe autour de son cou et la cala dans le col de son blouson.
Les épaules et la tête couverte d’un épais châle, Beth dévala le perron pour les interpeller.
— Attendez! Je vous ai préparé des brioches et quelques provisions pour la route.
Sans se soucier du regard réprobateur de son beau-père, elle tendit un sac en toile de jute à É-Den, qui la remercia chaudement avant de monter derrière Nathan, déjà sur la moto.
— Si vous allez à San Francisco, méfiez-vous des mutants, lui conseilla Beth. Il y en a énormément par là-bas.
— Non, nous allons à Redding.
La jeune femme ouvrit de grands yeux.
— Vous comptez passer par Sacramento?
— Excellent choix! s’exclama aussitôt Charles sans attendre leur confirmation. Allons, Beth, ne retenons pas nos amis plus longtemps.
— Mais…
— Il n’y a rien à ajouter, Beth!
Beth recula, visiblement contrite. Charles enroula son bras autour de ses épaules et regarda le side-car s’éloigner, escorté par Todd et Rudy sur leur monture.

Quand Beth se retourna vers son beau-père, elle était rouge de fureur.
— Pourquoi ne pas leur avoir dit la vérité?
— Tu as vraiment envie que ces étrangers s’installent là définitivement? N’avons-nous pas assez de bouches à nourrir et de problèmes à régler? Je suis fatigué, Beth! Je ne suis pas le sauveur de l’humanité. Je n’ai pas les épaules pour ça. Je veille sur ma famille et c’est déjà beaucoup. Ne me demande pas l’impossible. Dois-je te rappeler que j’ai accepté d’accueillir ces jeunes sous mon toit alors qu’ils avaient violé ma propriété? N’attends pas de moi que je sacrifie notre paradis pour une poignée d’âmes perdues. Si Dieu le veut, ils survivront. Sinon, nous aurons au moins fait notre devoir.
— Mais ces enfants sont innocents!
— Personne n’est vraiment innocent, Beth. Leurs questions, hier soir, n’étaient pas innocentes, je l’ai bien senti; leurs armes non plus. Je me méfie de tout le monde et encore plus de ceux qui semblent innocents. Comme je le disais à ce gamin, c’est à ma méfiance que nous devons d’être encore de ce monde. N’oublie jamais ça.

Une fois le portail franchi, Todd et Rudy tinrent leur promesse et leur rendirent leurs armes. Nathan vérifia les chargeurs par acquit de conscience; tout lui sembla en règle. Ils remercièrent les deux types pour leur hospitalité et, dans la pâle lueur de l’aube, le side-car rebroussa chemin jusqu’à l’endroit où ils avaient quitté l’autoroute la veille. Une fois là, Nathan reprit la direction du nord. La voie, large et dégagée, lui permit de rouler un peu plus vite que la veille. Autour d’eux, sous un ciel nuageux, se succédaient des bois et des champs en friche. Ils traversèrent quelques villes en ruines, désertes et silencieuses, tristes vestiges de leur magnificence passée. Ils ne croisèrent personne. Pourtant, É-Den n’avait pas l’esprit tranquille. Elle avait vu la peur incendier le regard de Beth quand elle avait prononcé le nom de Sacramento. Quelque chose là-bas la terrifiait plus encore que les hordes d’infectés.
Après une bonne heure de déplacement, le paysage se modifia soudain radicalement. Les vastes forêts disparurent d’un coup pour laisser place à un désert gris, minéral et rocailleux. Le vent charriait d’épais nuages de poussière qui réduisaient grandement la visibilité, si bien que Nathan fut contraint de réduire sa vitesse. É-Den remonta son écharpe sur son nez pour éviter d’inhaler ces particules.
Heureusement que la voie était peu encombrée, limitant les risques d’accident. Quand le vent baissa finalement, le paysage réapparut, mais le spectacle de désolation qui régnait autour d’eux les laissa pantois. Là où devait s’élever une ville de la taille de Vegas, avec des tours et des immeubles à perte de vue, se trouvait un champ de ruines complètement dévasté, ravagé, comme soufflé par une déflagration monumentale qui n’aurait rien laissé sur son passage. Il n’y avait plus rien. De la vaste cité, il ne restait plus qu’un tapis de décombres, de blocs de béton épars, de débris de toutes sortes figés, tordus, torturés comme les fantômes muets d’une autre époque émergeant d’une écume de poussière grisâtre.
— Que s’est-il passé ici? souffla É-Den à l’oreille de Nathan.
— Aucune idée! Je n’ai jamais vu un tel désastre.
— C’est sûrement de ça que Beth voulait nous prévenir…
Peu loquace, Nathan se mit à slalomer avec dextérité entre les obstacles qui jonchaient l’autoroute. Le regard rivé sur la cité anéantie, É-Den ne parvenait pas à imaginer ce qui avait bien pu se produire là. Toutes les constructions semblaient avoir été arrachées d’un seul coup, comme balayées par une tornade ou une violente explosion. C’était comme si un géant d’une force effrayante avait anéanti la ville d’un simple revers de la main pour la piétiner ensuite pendant des heures jusqu’à ce qu’il n’en reste plus que des miettes. É-Den se demanda si la catastrophe qui avait frappé la terre était également à l’origine de ce drame ou si ces deux événements avaient eu lieu à des époques différentes.
Nathan ralentit soudain. Nerveuse, É-Den contracta ses muscles, prête à affronter de nouveaux problèmes. Siméon baissa la vitre de l’habitacle et les dévisagea, inquiet.
— Qu’est-ce qui se passe?
Nathan tendit le bras pour désigner quelque chose droit devant eux.
— Là, il aurait dû y avoir un pont. Un pont et une rivière.
Or, il n’y avait absolument plus rien. Le pont avait purement et simplement disparu; quant à la rivière, des milliers de tonnes de blocs de béton et de gravats comblaient son lit asséché depuis longtemps. La route se terminait là. Au-delà, il n’y avait plus rien.
7
Nathan coupa le moteur et descendit de la moto, abasourdi. Quelle puissance phénoménale fallait-il pour balayer comme un simple fétu de paille un pont large d’une vingtaine de mètres en béton armé?
Dans son dos, É-Den, Will et Siméon contemplaient également l’étendue des dégâts.
— Quel chaos! murmura le Noir comme pour lui-même.
— Tout cassé, plus route , ajouta Snoop, perché sur l’épaule de son ami.
Nathan poussa un long soupir et se retourna.
— Bon, je vous annonce qu’il va falloir trouver un autre chemin, et vite, parce qu’il ne nous reste pas beaucoup d’essence. Chaque détour peut nous coûter très cher.
— Dans un endroit pareil, on ne risque pas d’en trouver, de l’essence… compléta É-Den d’une voix lugubre.
Le moral en berne, les quatre amis remontèrent dans leur véhicule. Nathan fit demi-tour, mais, très vite, il réalisa que les échangeurs reliant leur autoroute aux autres étaient dans un état lamentable. Les ponts n’existaient plus et, sur certaines portions, les gravats s’étaient amoncelés au point de bloquer tout à fait l’accès aux voies secondaires. Dès que cela fut possible, le jeune homme fit monter l’engin sur le trottoir afin de rejoindre une route à peu près dégagée qui partait vers l’ouest. Mais le pessimisme plombait ses espoirs. Si la rivière traversait toute la ville, il ne leur serait pas aisé de trouver un moyen de la franchir, car tous les ponts de Sacramento semblaient s’être littéralement envolés. S’ils avaient été à pied, ils auraient sans doute pu essayer de descendre dans l’ancien lit de la rivière et tenter de traverser parmi les décombres, encore que cela se serait révélé fort périlleux. Mais il était hors de question d’abandonner leur précieux véhicule. Sans le side-car, jamais ils n’atteindraient Klamath.
De plus en plus dépité, Nathan décida de longer les berges dévastées, mais, plus il avançait, plus l’aiguille de la jauge d’essence descendait. Il lui restait moins de soixante-dix kilomètres d’autonomie. Ce n’était pas grand-chose, surtout s’ils ne parvenaient pas à franchir cette fichue rivière!
— Là! s’exclama soudain É-Den. On dirait qu’il y en a un qui a résisté!
Nathan regarda la structure métallique qui semblait enjamber la rivière. Il accéléra aussitôt, soulevant derrière lui un épais nuage de poussière grisâtre. Mais leur espoir fut de courte durée. Ce n’était plus un pont, mais une misérable épave totalement disloquée d’où jaillissaient des poutrelles de ferrailles tordues, impossible à traverser. Et, comme si le destin s’acharnait contre eux, en cet endroit précis, le lit de la rivière se divisait en deux branches distinctes; l’une partait au nord-ouest, l’autre au sud-ouest. Pris en étau entre les deux bras, le véhicule n’avait plus aucun moyen de passer.

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