Le jour où j ai rencontré Digby
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Français

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Description

Zoé Webster, 16 ans, ne cherche pas les ennuis… Elle les attire malgré elle !

Après le divorce de ses parents, Zoé et sa mère déménagent. Nouvelle maison, nouveau quartier, nouvelle école. Comme elle le dit elle-même, elle passe la moitié de son temps à se poser des questions sur son futur et l’autre moitié à envisager l’intérêt du maquillage et des régimes. Toutes ces questions restant bien entendu insolubles. Elle rencontre Digby, un adolescent énigmatique qui semble avoir pour principe de sécher tous les cours et d’être un justicier des temps modernes. Sa devise dans la vie : « La vérité est presque toujours décevante. » Marina Miller, une fille du lycée, disparaît mystérieusement. Volatilisée. Digby décide de mener l’enquête et d’entraîner Zoé dans cette folle aventure. Huit ans auparavant, Sally, la petite sœur de Digby, a été elle aussi enlevée et n’a jamais été retrouvée…

Titre original : Trouble is a friend of mine


Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 20 juillet 2017
Nombre de lectures 45
EAN13 9782215135333
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0060€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Table des matières
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Notes
Copyright
Évidemment, la première fois que j’ai rencontré Digby, je ne l’ai pas du tout aimé. Mais il produit le même effet chez tout le monde. Il est désagréable, n’en fait qu’à sa tête y compris quand vous lui dites non, et se comporte avec vous comme si vous étiez un livre qu’il avait déjà lu et dont il connaissait la fin, même si vous-même n’avez aucune idée du dénouement final. Alors si comme moi vous êtes une banale ado de seize ans, que vous passez la moitié de votre temps à vous demander ce que vous allez bien pouvoir faire de votre vie et l’autre moitié à lire des articles sur le maquillage, les régimes et tous les moyens de devenir une personne différente de celle que vous êtes déjà, il ne faut pas vous étonner si vous avez du mal à encaisser ce qu’il vous balance. Comme Digby le disait lui-même : la vérité est presque toujours décevante.
Et puis ce n’est pas comme si j’avais eu ma dose en matière de vérité. Ou de déception. En l’espace de six mois, j’étais passée d’une vie dans un appart situé dans un des coins presque sympas de Brooklyn au divorce de mes parents et à notre déménagement, à ma mère et moi, à River Heights, une petite ville perdue au fin fond de l’État de New York. Croyez-moi : en termes de baisse de niveau de vie, c’est encore pire que ce que vous pourriez imaginer.
Je vais vous faire un premier aveu. Je traînais avec des gens cool, c’est sûr, mais à y regarder de plus près, je pense que si on était amis c’est juste parce qu’on était dans la même classe et que nos parents avaient tous plus ou moins divorcé en même temps. Digby, lui, il appelle ça des amis de circonstance. Ils étaient au bon endroit, au bon moment, c’était pas compliqué de devenir amis, alors c’est ce qu’on avait fait.
En revanche, mon amitié avec Digby, bien qu’étant circonstanciellement favorable (il débarque toujours à l’improviste), est tout sauf facile. Mais rien n’est facile, avec ce type, de toute façon. Au début, je pensais que si je traînais avec lui, c’était parce que je m’ennuyais et que je voulais énerver maman qui m’avait forcée à déménager ici. Vous savez, ce truc qui consiste à faire ami-ami avec le bad boy du coin. Et puis ensuite, j’ai cru que c’était parce qu’il avait l’air complètement paumé et seul.
Mais alors que je suis face à une maison qui contient assez d’explosifs pour réduire en cendres l’intégralité de notre quartier, et que je suis en train d’essayer de trouver le meilleur moyen d’y rerentrer, je me rends compte que c’était peut-être moi, en fait, qui étais un peu paumée.
Mais je vais trop vite. Tout a commencé le jour de la rentrée, et c’est donc à ce jour qu’il faut remonter pour que vous compreniez.
1
Depuis qu’on avait emménagé, j’avais déjà demandé des dizaines de fois à maman de changer les piles de notre sonnette, manifestement en fin de vie. La mélodie sonnait faux et au ralenti. À chaque fois, on avait l’impression d’entendre un robot agoniser à petit feu. Et là, un débile était en train de s’acharner dessus. Après avoir passé cinq minutes à faire comme s’il n’y avait personne à la maison, et au bord du craquage, j’ai fini par aller ouvrir.
– Sympa, la sonnerie, a-t-il dit.
Il avait mon âge et portait un costume noir qui le rendait encore plus jeune et plus petit qu’il ne l’était déjà. Il faisait chaud, ce matin-là, et je le voyais transpirer dans sa chemise qu’il avait boutonnée jusqu’au col. Il tenait à la main un livre noir et, alors que j’aurais facilement pu le prendre pour un témoin de Jéhovah armé de sa bible, je me suis dit que les témoins de Jéhovah ne mettaient sûrement pas de baskets pour faire du porte-à-porte. Ses cheveux bruns en bataille avaient certainement dû un jour ressembler à ceux d’une quelconque pop star, mais là, ils avaient juste besoin d’une bonne coupe. Ses yeux marron retombaient tristement sur les côtés, et sur son visage se peignait une profonde impression d’ennui dont je me rendis compte plus tard qu’elle était une de ses principales armes dans la vie.
– Désolée, je ne suis pas intéressée.
Et juste pour être tranquille, je criai :
– C’est rien, maman, juste un type qui veut vendre un truc !
– Pourquoi tu essayes de me faire croire que ta mère est là ? Tu es toute seule. Vous êtes parties ensemble tout à l’heure, mais tu es rentrée et sa voiture n’est pas là. Je pense qu’elle t’a déposée au lycée et que tu es rentrée à pied. La prochaine fois, fais plutôt semblant d’être malade, ça lui fera économiser de l’essence.
Je fis une nouvelle tentative. Je criai :
– Papa !
– Il n’y a qu’une seule voiture dans votre garage (les pneus sont fatigués, d’ailleurs). Là où la pelouse de votre jardin n’est pas grillée, l’herbe fait trente centimètres de haut et puis, bien sûr, il y a la sonnerie à réparer, dit-il. Pas de papa à la maison.
J’étais trop abasourdie pour nier quoi que ce soit.
– Quoi, tu es en plein repérage, là ? Parce que je ferais mieux de te prévenir qu’on n’a rien à voler, ici.
Mon esprit se mit à lister tous les objets suivants : le coupe-papier dans la commode de l’entrée, les couteaux sur le plan de travail de la cuisine, le tisonnier de la cheminée hors d’usage dans le salon… En plus de toute une série de conseils tirés de la Journée de prévention contre les agressions sexuelles, tels que : « Ne vous laissez jamais entraîner dans un autre endroit. »
– Un repérage ? Non. Enfin… Techniquement, je crois que je faisais un repérage autour de ta maison, mais pas vraiment de ta maison, répondit-il. Bref, j’ai vu que tu te prenais en photo tous les matins…
– Quoi ? Tu m’espionnes par ma fenêtre ?
– Il faut que je voie ces photos, m’interrompit-il. Quoique, si tu ne te prends en photo qu’à la même heure tous les jours, ça ne m’avancera pas à grand-chose, ils ne font jamais rien d’intéressant le matin. Mais bon, on ne sait jamais…
– Je vais appeler la police.
Je claquai si fort la porte que la sonnette se déclencha toute seule.
– Écoute, je m’appelle Digby. Voilà mon adresse mail.
Sur le bout de papier qu’il glissa sous la porte était écrit : Digby@LeVraiDigby.com.
– Tu peux m’envoyer tes photos par mail, si ça te fait moins peur.
À travers la vitre de la porte d’entrée je le vis s’apprêter à toquer, j’attrapai le coupe-papier et fis un geste du genre si-tu-continues-je-vais-te-poignarder. Je dus certainement lui paraître assez convaincante, puisqu’il fit « Oh la ! » et recula. Lorsqu’il arriva sur le trottoir, il leva les yeux vers la fenêtre de ma chambre, puis regarda longuement le gros manoir qui se trouvait juste en face de chez nous.
Et le pire, c’est que cette scène ne fut même pas la plus bizarre de la journée. Je venais de faire ma rentrée en première au lycée de River Heights et je ne savais pas qu’ils appelaient les parents quand un lycéen était absent après la première sonnerie de la matinée. Ils appelaient ça la règle de Ferris Bueller. Apparemment, ce pensionnat avait mis au point ce système après la disparition d’une fille pendant les vacances d’été. La fille en question, Marina Jane Miller (aux infos, à la télé, ils donnaient toujours ses deux prénoms), avait été kidnappée en pleine nuit alors qu’elle avait invité des copines à dormir dans sa chambre (lesquelles n’avaient rien entendu). Tout River Heights s’en était ému, et surtout les gens riches, parce que Marina Miller était riche.
Le lycée passa donc un coup de téléphone à maman, qui m’appela à son tour, mais comme je ne répondais pas, elle se précipita à la maison et me trouva en pleine sieste. Bien sûr, elle me fit une petite crise, mais le pire, c’était que, comme j’avais séché l’école, j’écopai d’une réunion de recadrage tôt le lendemain avec treize autres lycéens qui avaient été virés ce même jour.
Réunion où je revis Digby.
2
Le surveillant général était un dur à cuire du nom de Musgrave. C’était le genre de type dont maman disait : « Le pauvre, il a sûrement manqué de câlins quand il était petit. » Il nous fit asseoir en cercle et se mit à marcher lentement autour de nous. En recevant ma convocation à cette réunion, je pensais que ce ne serait pas grand-chose, mais l’uniforme noir et le badge brillant de Musgrave étaient quand même un peu intimidants.
Pendant ce temps, notre conseiller d’orientation, qui s’était présenté sous le nom de « Vous-pouvez-m’appeler-Steve », se tenait au milieu du cercle et nous proposait des cookies aux pépites de chocolat qu’il avait faits. Il avait aussi préparé des autocollants BONJOUR, JE M’APPELLE. Sur le mien, mon nom, ZOÉ WEBSTER, était écrit à l’encre rouge avec des pleins et des déliés, comme celui de toutes les autres filles. Ceux des garçons étaient écrits en bleu.
Musgrave fusilla du regard Vous-pouvez-m’appeler-Steve lorsque celui-ci lui proposa un cookie. Ce qui était amusant, c’est que tous les deux avaient un petit air de ressemblance, comme si l’un était le jumeau maléfique de l’autre. Ils étaient tous les deux tassés et courtauds, mal coiffés et le visage marbré de rouge, mais là où celui de Steve avait rougi à cause des coups de soleil qu’il prenait en venant travailler à vélo, celui de Musgrave était rouge d’alcoolisme et de rage, si vous voulez mon avis.
Musgrave était au beau milieu d’une grande tirade sur les absences injustifiées et les cours de rattrapage lorsque Digby fit son apparition. Il avait fallu vingt minutes à Musgrave pour en arriver au point culminant de son petit laïus, alors lorsqu’il vit Digby arriver d’un pas nonchalant, il fut complètement désarçonné.
– Tu te crois drôle, à arriver en retard à une réunion disciplinaire sur l’absentéisme ? dit Musgrave. Prends ton autocollant et pose tes fesses ici.
Digby dut écrire lui-même son nom sur son autocollant, ce qu’il fit à l’encre rouge et avec des pleins et des déliés. Puis il soupira et tira une chaise vers le cercle, en laissant traîner les pieds métalliques par terre, ce qui produisit un grincement horrible. Les autres élèves applaudirent et rirent. À ma consternation, Digby s’installa juste à côté de moi et me salua comme si nous avions prévu de nous asseoir l’un à côté de l’autre. J’essayai de prendre un air angélique et refusai d’écouter ce qu’il grommelait. Il soufflait des trucs comme : « Il est neuf heures du matin, et Musgrave sent déjà le fauve. Commentez. » Et : « Tu crois que c’est amusant d’être hébergé dans un YMCA 1 avec cette tenue ? »
Je restai assise, sans faire un seul geste, mais Musgrave me lança le même regard noir que celui dont il gratifiait Digby. Apparemment, il nous mettait dans le même panier. Enfin, après être revenu encore deux fois sur la politique du lycée concernant l’absentéisme et les cours de rattrapage, Musgrave mit fin à la réunion et nous prit à part, Digby et moi.
– Comment allez-vous, Harlan ? lui dit Digby.
– Ravi de vous revoir à River Heights, M. Digby, répondit Musgrave. Je n’ai pas encore reçu votre dossier du Texas. Vous ont-ils enseigné les bonnes manières, là-bas, ou vous et moi allons-nous encore avoir des problèmes ?
– Entre Harlan et moi, c’est une histoire qui remonte… à avant sa rétrogradation, quand il était encore un vrai officier de police, dit Digby.
– Eh bien, je crois que ça répond à ma question sur les bonnes manières, rétorqua Musgrave.
– Ne soyez pas triste, Harlan. Vous devriez apprendre à voir le positif dans ce nouveau travail… Après tout, les enfants ne sont-ils pas notre avenir ? dit Digby.
– Il n’y a pas de Harlan qui tienne, moi c’est monsieur Musgrave , dit-il. Quant à toi, Zoé Webster, ton psychiatre huppé de Manhattan a appelé.
Dans la salle, tout le monde nous écoutait. Musgrave jeta un coup d’œil à son porte-bloc.
– Alors comme ça, on a une phobie scolaire ? Tu m’en diras tant. Ça existe, ça ? Juste une façon de dire que tu n’aimes pas l’école. Depuis quand c’est devenu une bonne excuse ?
– Il s’agit d’une information confidentielle concernant un lycéen, dit Digby.
– Pardon ? répondit Musgrave.
– Je suis à peu près certain que si elle disait à ses parents que vous avez lu ce papier à tous ses camarades de classe, ils appelleraient leur avocat « huppé de Manhattan » et vous poursuivraient en justice, vous et l’école, pour atteinte à la vie privée, dit Digby.
– Toujours fourré dans les mauvais coups, répondit Musgrave. Vous êtes aussi indiscipliné et perturbateur que pendant notre enquête. Rien n’a changé, à ce que je vois.
– Et ça, ce ne serait pas encore des informations confidentielles concernant un lycéen, que vous venez de révéler ?
L’œil gauche de Musgrave fut pris d’un mouvement convulsif, mais par chance, Vous-pouvez-m’appeler-Steve l’appela à l’autre bout de la pièce.
– Mais à quoi tu joues ? dis-je en donnant une tape sur le bras de Digby.
– Tu tenais vraiment à ce qu’il balance ta vie privée à toute la salle ? répondit Digby.
– Arrête de m’aider et laisse-moi tranquille, s’il te plaît, je n’ai aucune envie qu’il croie que nous sommes amis.
– Ne t’emballe pas. Attends d’avoir passé un peu plus de temps à River Heights et tu verras que ce n’est pas facile de se faire des amis, dans le coin.
– Je suis sérieuse. Il est hors de question que j’aie des ennuis. Je dois absolument avoir un bon dossier, ou je ne réussirai jamais à partir d’ici.
– Ce qui explique tout de suite mieux ta décision de sécher le lycée, répondit Digby. Tu veux obtenir un changement d’affectation et quitter cette grande institution ?
– J’espère.
– Pour aller où ?
– Dans une école à New York. La Prentiss Academy.
– Ça a l’air coincé comme école.
– C’est une école préparatoire pour Princeton.
– Princeton ? C’est là que tu veux aller ?
Il se mit à rire.
– C’est pas comme si j’avais à me justifier, mais j’ai le niveau.
– Donc pour lutter contre ta phobie scolaire, tu postules à une école très difficile pour essayer d’intégrer une fac encore plus difficile ?
– Je ne suis plus phobique.
– Mais l’as-tu vraiment été ?
Digby mordit dans un cookie.
– Dis donc, ils ne sont pas mauvais, ces cookies.
– Oui, c’est le conseiller d’orientation qui les a faits.
– Attends. Il a dit qu’il les avait physiquement faits ?
– Ouais…
Digby passa la main sur les cookies présentés sur le plateau. De l’autre côté de la pièce, Steve et Musgrave se disputaient, et le ton montait.
– Tu as touché tous les cookies. C’est dégoûtant, dis-je.
– Ça te dirait de ne pas avoir cours le matin, ce semestre ? me demanda Digby.
– Comment ça ?
– Décide-toi vite, Steve est en train de se faire démonter par Musgrave. Tu es partante ou pas ? C’est maintenant ou jamais, Princeton.
Je voulais dire non, mais comme je le découvris plus tard, il y a quelque chose chez Digby qui me fait systématiquement faire l’opposé de ce que je devrais faire. Et ça ne rate jamais.
– Eh bien… Je crois que je suis partante…
Digby se précipita vers eux et s’invita dans leur dispute.
– Steve, il faut que je te parle de notre projet indépendant, dit Digby.
Steve n’avait pas l’air de savoir de quoi Digby parlait mais il saisit la perche.
– Ah oui ?
– Quel projet indépendant ? demanda Musgrave.
– Notre formulaire d’autorisation est juste là, dit Digby.
– C’est nouveau, dit Steve. Les étudiants peuvent travailler sur des projets en dehors du campus pour développer des centres d’intérêts qui ne figurent pas dans le programme.
– Et ils sont dispensés de venir à l’école ? demanda Musgrave.
– Ils ont des rendez-vous avec un conseiller, mais ils ­tra­vaillent sur leur projet ailleurs qu’au lycée. Ils y viennent quand même pour les autres matières.
– C’est ridicule ! C’est les élèves qui se font eux-mêmes cours, maintenant. Encore une ineptie libérale de gauche… Et alors, c’est quoi, votre projet ?
Digby revêtit son expression de super-ennui.
– On l’a appelé « Condamné par contumace ». On cherche à savoir si c’est le fait de sécher les cours qui conduit à adopter un comportement criminel, ou si ce comportement criminel est engendré par le fait d’être puni comme un criminel pour avoir séché des cours. Spontanément, je pencherais plutôt pour la seconde solution.
Il avait sorti ça d’une traite et sans sourciller, comme s’il avait passé des heures à répéter son baratin.
– On parle de sécurisation… Des écoles en tant qu’extension de la police de l’État. « Condamné par contumace », ça sonne pas mal, non ?
– C’est typiquement le genre de bêtises qui fait couler le pays, répondit Musgrave.
C’est ainsi que s’acheva la discussion. Digby était vraiment prêt à tout, pourvu que ça exaspère Musgrave. Steve signa le formulaire.
***
Je rattrapai Digby dans le couloir.
– Qu’est-ce qui vient de se passer, là ? Comment tu as fait ça ? lui demandai-je.
– Tu as un psychiatre à Manhattan , et tu as atterri dans une maison qui menace de s’écrouler, dans une banlieue de seconde zone ? Tes parents ont divorcé. Allez, ça ne t’arrive jamais de diviser pour régner ? C’est un grand classique des enfants de divorcés.
Digby m’étudia attentivement.
– Quoique… Pas de maquillage, pas de piercing, un pantalon large.
Son regard s’arrêta un peu trop longtemps à mon goût sur mes fesses.
– Manifestement pas de string… Alors tu serais une gentille fille qui ne joue pas à ce jeu-là ? Ouais… C’est peut-être bien ça. La fille dans le clip vidéo avant le relooking.
– La moitié des élèves du lycée ont des parents divorcés. Tu avais une chance sur deux, répondis-je. C’était quoi, le truc, avec les cookies ?
– Quand maman, ou Steve, dans le cas présent, prétend faire passer des cookies achetés en magasin pour des cookies faits maison, ça veut dire que dans la bataille pour savoir quel parent est le plus aimé des enfants, elle est à la traîne. J’ai donné à Steve une occasion de remporter cette bataille, dit-il.
– Comment tu sais que ce n’étaient pas des cookies faits maison ?
– À moins d’avoir des TOC, personne n’utilise de moule pour faire des cookies aux pépites de chocolat. Ceux-là sont parfaitement ronds.
Il brandit les cookies qu’il avait raflés. Tous trop ronds pour être faits maison.
– En plus, ils sont chauds, ce qui veut dire que ce type les a passés au micro-ondes. Il ne rigole vraiment pas avec ça.
– Super, professeur Cadbury. Mais maintenant, on va devoir l’écrire, ce truc de projet indépendant.
– Ouvre les yeux. Quoi qu’on lui rende, Steve nous donnera une bonne note, juste pour faire enrager Musgrave, répondit-il. Et puis, c’est quoi, ton problème, à toi ?
– Moi ?
– Oui, puisque tu as un psychiatre. Tu es bipolaire ? Tu nous fait juste une petite dépression à la vanille ? Ou est-ce que c’est une explosion de paillettes multicolores de phobies et d’anxiétés ? Qu’est-ce que tu nous couves ?
– C’est personnel.
– Plutôt le genre où tu n’arrives pas à te lever le matin parce que tu as l’impression que quelqu’un est assis sur toi, mais c’est pas grave parce qu’on s’en fout ? dit-il. Ou plutôt du genre à ne pas supporter de voir des gens parce que tu as l’impression que tout le monde sait ?
– D’accord . J’ai pas mal séché au moment du divorce de mes parents, mais papa trouve que ça fait mauvais genre sur mon dossier scolaire, alors il a appelé un de ses amis psychiatres et… C’est du bidon. Ça te va ?
– C’est pas parce que le dossier du psychiatre est bidon que tu n’as pas vraiment fait de dépression.
Alors ça, je n’y avais pas pensé.
– Mais bon, continua Digby, ton père connaît un professionnel de santé qui est prêt à falsifier des dossiers médicaux pour toi ? C’est plutôt pratique.
Il montra du doigt mes boucles d’oreilles, une paire de gros diamants montés sur clous. Je m’étais demandé si c’était une bonne idée de les porter au lycée, mais quand il me les avait données, papa avait insisté pour que je ne les enlève jamais.
– Ça fait partie de l’uniforme de la petite fille à son papa ?
Lorsque je me crispai, il ajouta :
– Je rigole. Elles sont très jolies, tes boucles d’oreilles, Princeton.
Digby me tourna le dos et s’éloigna.
– Hé, attends ! Et maintenant, qu’est-ce qu’on fait ? dis-je.
– Je vais faire un tour à la cafétéria, répondit-il. Zoé Webster, c’est ça ? Le lycée t’a créé une adresse mail ? Je t’enverrai un mail.
Et puis, pendant des semaines, je n’ai plus eu aucun signe de vie de lui.
3
Lorsque nous sommes arrivées à River Heights, les gens étaient encore sous le choc de l’enlèvement de Marina Jane Miller. Ils n’osaient plus sortir une fois la nuit tombée. Ils se retrouvaient en groupe pour aller promener leurs chiens. Mais à partir de mi-septembre, les infos locales ont arrêté de parler d’elle, et les affiches « Où est Marina ? » ont commencé à se racornir et à tomber des troncs d’arbres quand il pleuvait. Bientôt, cette histoire devint plus une légende urbaine que quelque chose qui pouvait m’arriver. En quelques semaines, tout était redevenu normal à River Heights, et quand je dis normal , ça veut dire ennuyeux et sans vie sociale.
Après avoir entamé quelques conversations bizarres qui n’avaient mené nulle part, je me rendis compte que Digby avait raison de dire que c’était difficile de se faire des amis, ici. La plupart des gens me faisaient la gueule parce qu’ils pensaient que je faisais la gueule d’avoir atterri à River Heights… Ce qui n’était pas complètement faux, mais cela n’avait rien à voir avec eux.
Quand j’avais demandé à mon binôme de laboratoire comment on faisait pour allumer les becs Bunsen, la fille m’avait répondu : « Je parie que dans ton ancienne école ils étaient automatiques, non ? » J’avais répondu oui et essayé de la faire rire en racontant qu’une fois j’avais failli me faire brûler les sourcils à cause de ça, mais quand c’était sorti, on aurait plutôt dit de la condescendance. Même moi, je l’avais entendu. La fin de l’expérience s’est déroulée dans le silence le plus complet entre nous.
Je m’étais dit que, comme j’allais changer de lycée, ce n’était pas grave si je ne me faisais pas d’amis. Prentiss serait ma planche de salut. Bien sûr, maman était loin d’approuver ce projet. Mais comment aurait-elle pu l’approuver ? Elle s’était battue pour avoir ma garde, et si j’intégrais Prentiss, cela voulait dire que je retournais en ville et que je m’installais chez papa et sa nouvelle femme. Maman avait accusé mon père d’organiser ça exprès pour influencer le juge aux affaires familiales, mais à peine avait-elle prononcé ces mots que sa thérapie s’en était mêlée. Elle s’était renfermée et avait répété en boucle : « Ce n’est pas moi dont il est question. » Plus tard, alors que je cherchais des pansements, j’avais trouvé une pile de Post-it dans son tiroir avec des mantras comme « Ce n’est pas toi dont il est question » et « Transcende pour transformer ».
Je devais bien avouer que mon emploi du temps était tranquille. Comme Digby et moi étions supposés travailler à notre projet pendant les deux premières heures de cours de la matinée, j’en profitais pour faire la grasse matinée tous les jours. Bon, je savais qu’il faudrait bien le faire, ce devoir, mais en ce mois de septembre, le mois de décembre semblait être dans une éternité.
Je ne voyais jamais Digby à l’école, mais j’étais déjà suffisamment stressée par le fait de ne pas me perdre dans le lycée et de me faire de nouveaux amis pour ne pas vraiment le chercher non plus.
***
Un jour, en rentrant de l’école, je découvris que papa m’avait envoyé le dossier d’inscription de Prentiss. Maman s’affairait à préparer le dîner, du côté de l’évier, l’air faussement détendu.
– J’ai fait des spaghettis, ça te va ?
Elle avait mis le plus de je-transcende-pour-transformer possible dans sa voix, comme si elle n’avait pas remarqué l’enveloppe de Prentiss qui trônait sur la table de la cuisine.
D’accord. Donc ça allait se jouer à la guerre des nerfs : c’est celle qui craquerait la première qui perdrait. Je fis glisser le dossier Prentiss vers le bord de la table et ouvris mon sac à dos.
– Tu n’as pas l’impression qu’on pourrait manger un peu plus de légumes ?
– Je pourrais couper un peu de persil dessus…
Ses yeux étaient à présent rivés sur l’épaisse enveloppe.
– Bon.
– Bon quoi ?
Avantage pour moi. Et puis là, je suis devenue un peu trop confiante. Je me suis mise à parler du roman qu’on devait lire pour l’école. Grosse erreur. Ne jamais agiter un bouquin sans grandes prétentions intellectuelles sous le nez d’un professeur d’anglais.

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