Le vieux monde est derrière toi
96 pages
Français

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Le vieux monde est derrière toi , livre ebook

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Description

Quand Joël et Madeleine se rencontrent, les barrières et les étiquettes volent en éclat. Pourtant tout devrait les séparer. Lui est aveugle, un peu écrasé par un frère très sûr de lui. Elle est l’énergie même, rêve d’être journaliste et protège son jeune frère Bruno, aveugle lui aussi. Ils apprennent à s’apprivoiser et à résister aux préjugés, tandis que leurs parents organisent une association pour les aider à mieux vivre au quotidien. Ensemble, ils vont se battre pour exister comme les autres. Dans un Paris métamorphosé par les événements de mai 1968, ces adolescents trouveront-ils la force d’affirmer leurs rêves ?

Tombée dans le handicap quand elle était petite, Sylvie Baussier a écrit sur ce thème plusieurs ouvrages pour la jeunesse. Pascale Perrier est l’auteure de nombreux romans où se conjuguent aventure et thèmes adolescents. Ensemble, Pascale et Sylvie ont écrit plus de dix romans, notamment sur des sujets de société, trouvant un souffle différent dans cette expérience d’écriture singulière.


Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 juin 2018
Nombre de lectures 18
EAN13 9782215139928
Langue Français
Poids de l'ouvrage 1 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0060€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Extrait

Table des matières
1 – Sois jeune et tais-toi !
2 – Tout ce qui est discutable est à discuter !
3 – Ayez des idées !
4 – Explorons le hasard !
5 – Je suis venu, j’ai vu, J’ai cru !
6 – Le feu réalise !
7 – Soyez réalistes, demandez l’impossible !
8 – Consommez plus, vous vivrez moins !
9 – Déjà dix jours de bonheur !
10 – Autogestion de la vie quotidienne !
11 – Enragez-vous !
12 – Le bleu restera gris tant qu’il n’aura pas été réinventé !
13 – Ouvrez les fenêtres de votre cœur !
14 – Le droit de vivre ne se mendie pas, il se prend !
15 – L’agresseur n’est pas celui qui se révolte, mais celui qui réprime !
16 – Sous les pavés, la plage !
17 – La barricade ferme la rue mais ouvre la voie !
18 – Je t’aime ! Dites-le avec des pavés !
19 – Je prends mes désirs pour des réalités car je crois en la réalité de mes désirs !
20 – Le pouvoir sur ta vie, tu le tiens de toi-même !
21 – Cours camarade, le vieux monde est derrière toi !
Lieux d’inscription des slogans de mai 1968
Remerciements
Page de copyright
Je dédie ce livre à mon frère Didier, qui a été élève à l’INJA. S.B.
Pour Brigitte – et surtout pour Thomas, parce que la vie est la plus forte. P.P.
1 Sois jeune et tais-toi !
Dimanche 17 septembre 1967
J'LLTOUFFE
Joël crée des creux dans la feuille de carton léger. Son poinçon suit le guide métallique piqué dans le cadre, métallique lui aussi. Le cliquetis est rythmé, comme une musique à une seule note, ou bien du morse : clic clic clic – clic clic clic.
D’un geste rageur il froisse le carton et l’envoie dans la poubelle. Le bruit mat du choc contre le plastique semble indiquer qu’il a réussi son tir.
– Moi aussi je sais viser, il n’y a pas que Patrick ! grogne-t-il. Le sport, le sport, mon frère n’a que ce mot à la bouche !
En bruit de fond, Joël perçoit distraitement depuis plusieurs minutes un léger crépitement : chrrr, chrrr, chrrr… Il pourrait l’arrêter, mais il n’a pas envie de bouger de son bureau. Et puis ce chuintement ne le dérange pas tant que ça. C’est juste ­l’aiguille du tourne-disque. Elle est allée au bout du 45-tours. Il faudrait maintenant qu’une main la soulève de la galette noire et la repose sur son socle.
Elle attendra.
Joël place une nouvelle feuille dans le cadre, pose la règle métallique qui dessine les rangées de six trous de l’écriture braille, et poinçonne de nouveau, rageusement :

Il retourne la feuille, et lit le résultat, du bout des doigts. Au moins il n’y a pas de faute. Pourtant, écrire à l’envers n’a rien d’évident !
Il pourrait tracer son message en alphabet pour les voyants, avec un gros feutre… En plaçant son visage tout près de la page, il distingue les lettres. Mais il ne le fera pas. Ce n’est pas toujours aux mêmes de faire des efforts ! Les autres n’ont qu’à apprendre.
Et puis il a eu tant de mal à lui écrire cette courte phrase… Cet aveu d’impuissance… Comment son jeune frère prendra-t-il ce message, s’il veut se donner la peine de le décrypter ? Il se moquera, peut-être. Comme il va le faire en rentrant tout à l’heure. Ils ne parlent jamais de ce qu’ils ressentent. Leurs joies. Leurs peines. Leurs peurs.
Les autres n’ont qu’à apprendre… Joël ressent souvent un brin de rage, parfois même plusieurs, qui forment un bouquet, un feu d’artifice. Parfois il éclate. Pas question de laisser les gens s’apitoyer, sur le mode « pauvre Joël ». Il entend souvent ces deux mots, murmurés quand on imagine qu’il n’écoute pas. Un jour ils vont voir qu’il n’est pas ce « pauvre Joël ».
« Ils vont voir. » « Voir… » Même dans sa tête ce petit mot à l’air innocent revient encore et encore. Il est partout… Partout sauf dans ses yeux.
Avant, lui aussi, il voyait beaucoup, puis un peu, et de moins en moins. Amblyope. Hop ! Hope. Espoir. Puis désillusion. Le monde s’est effacé peu à peu. Il est resté de grosses taches pour les arbres, une aura de lumière pour le soleil, une ombre chaude pour sa mère, une ombre froide pour son père et son frère d’un an plus jeune que lui ; et une forme mince et dansante pour Annie, la cadette de la famille.
Sa vision s’est encore dégradée. Aujourd’hui, il ne reste presque plus rien. Un soupçon de clairs et d’obscurs, pas plus. Et les souvenirs de couleurs qui flottent dans son esprit. Lointains et flous. Quand il était petit, il a su le rouge, le jaune, le bleu, le noir. Il a su les visages sans avoir besoin de les toucher. Depuis, il a appris de nouvelles perceptions, à sentir les choses et les êtres dans leur vie, leur souffle, l’odeur de leurs émotions, mais tout de même… Pourquoi ? Pourquoi ne voit-il plus ? Pourquoi lui ?
C’est tellement injuste.
Parfois Joël entend les gens chuchoter – ils doivent penser qu’il est sourd en plus d’avoir perdu la vue ! Certains disent : « Il vaudrait mieux qu’il soit né aveugle, il ne saurait pas ce qu’il perd, tandis que là… » D’autres assurent : « Au moins il sait à quoi ressemble le monde… » Et lui ? Il n’en pense rien. Parce qu’il n’y a rien à en penser. Le noir depuis toujours ou bien le souvenir des couleurs perdues, qu’est-ce qui est le mieux ? Et surtout, qu’est-ce qu’il peut y changer ? RIEN. Il peut juste attendre d’être seul pour pleurer et hurler. Pleurer sans bruit dans un appartement parisien, c’est possible. Mais pour hurler, il faudrait l’immensité de la campagne ! Parfois il crie, la tête dans un coussin. Mais le plus souvent, il se tait et écrit dans ce braille que personne autour de lui ne maîtrise. C’est une cachette bien plus sûre qu’un journal intime.
Son poinçon de bois à la pointe de métal, posé sur le bureau, se tait. Le chrrr, chrrr, chrrr… continue. En tâtonnant, Joël repose l’aiguille au bord de la galette du tourne-disque. La voix veloutée de Gérard Philipe emplit la pièce – et son esprit. Elle raconte l’enfance de Mozart. Ses premiers concerts. Joël connaît ce texte par cœur, il l’aimait déjà quand il était un gamin comme les autres, loin des interrogations sur son avenir. Il pourrait le réciter mot pour mot, ses phrases épousant les intonations du célèbre acteur. Mais ce ne serait pas la même chose. La voix l’emporte autant que la mélodie de la Petite musique de nuit qui entrecoupe le récit : ta tata tatatatatata, ta tata tatatatatata… Depuis quelque temps, il écoute ces vieux disques en cachette : à dix-sept ans, on le traiterait de bébé si on le surprenait ! Surtout son frère Patrick, qui du haut de ses seize ans se prend pour un caïd. Les refrains des Beatles ou de Simon et Garfunkel ont remplacé les vieilles rengaines et les disques rayés, ils sont à la mode. Mais il ne faut pas trop monter le son, leur père n’apprécie pas « cette musique de sauvages ».
Joël s’allonge sur son lit, concentré sur son écoute. Dans le cocon de sa chambre il se sent protégé. Mais c’est à l’INJA qu’il vit vraiment. L’Institut national des jeunes aveugles. Son refuge. Les écoles de son quartier ne veulent pas de lui. Continuer à aller en classe avec des élèves voyants et son frère, il aurait adoré ! Pourtant le couperet est tombé : on ne prend pas les élèves handicapés. Ceux qui sont différents. « Vous comprenez, les enseignants ne peuvent pas s’occuper d’eux. Une école spécialisée, c’est la seule possibilité. » C’est ce qu’ils disent tous.
La clé cliquette dans la serrure. La porte grince, puis claque. Les voilà. Patrick et leur père, monsieur Caron. Vite, Joël cache le disque hérité de son enfance dans un recoin de sa chambre, palpe l’étiquette en braille collée sur une autre pochette, met en place la nouvelle galette et une chanson s’élève :


Love, love me do
You know, I love you,
I’ll always be true
– Salut vieux frère ! lance Patrick en claquant la porte de leur chambre.
Tous les deux se mettent à brailler en même temps :


But pleaaaase
Love me do
Oh oh oh love me do
– Les Beatles, c’est bath, affirme Patrick. Et puis j’aime bien ta voix. Tu devrais chanter plus souvent.
Pourquoi ce compliment ? C’est tellement ra

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