Wuull
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Wuull , livre ebook

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Description

Ce sont les êtres les plus secrets de notre monde. La plupart des hommes ignorent jusqu’à leur existence. Et pourtant, les Wuulls sont parmi nous... depuis la nuit des temps.
Qui sont-ils ? Vers quel voyage sans retour entraînent-ils certains humains ?
Samy, 11 ans, gamin ordinaire (bien qu'un peu plus doué que ses camarades de classe), vit dans une famille monoparentale ordinaire. Doté d'une imagination débordante, il a été choisi par un Wuull pour devenir son Mensa. Il ne se doute pas que, lorsque l'Etna et le Stromboli vont entrer simultanément en éruption, sa vie va être bouleversée.
Devenant la cible d'un groupe occulte prêt à tout pour dominer le monde, Samy devra faire preuve d'un courage et d'une clairvoyance hors normes pour éviter le pire...

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 14 mars 2011
Nombre de lectures 0
EAN13 9782363150127
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0007€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

WUULL
Denis Parent
ISBN 978-2-36315-188-9

Mars 2011
Storylab Editions
30 rue Lamarck, 75018 Paris
www.storylab.fr
Les ditions StoryLab proposent des fictions et des documents d'actualit lire en moins d'une heure sur smartphones, tablettes et liseuses. Des formats courts et in dits pour un nouveau plaisir de lire.

Table des mati res

Prologue
Une fièvre de bête
L’attaque des Komodos
Un squelette dans la cave
Il est le Mensa
Les vainqueurs
Le visiteur du soir
Des Wuulls et des Hommes
Paris en pyjama
Le théorème de Vaserlicht
Trop Grand, trop Sombre
La musique adoucit les mœurs
Un balcon sur la ville
Pilleurs de volcans
L’appel du Wuull
L’enlèvement
La transmutation
Pierres précieuses
Sombre avenir
Un geste de Fraternité
A l’origine, le Wuull
Au feu, les pompiers
Le grand voyage
Un combat perdu
Voir plus loin
Biographie
Prologue
Un soir d’avril, ils partirent d’une petite île, à l’autre bout de la ligne de feu. Toute la horde était là, volant en formation serrée, avec, à la pointe de la flèche, le Grand Sombre. Ils traversèrent le ciel, un soir sans lune, sans jeter aucune ombre, comme un mauvais présage. Avant d’atteindre les rivages de la Méditerranée, ils avaient quinze jours de voyage devant eux. Parfois ils volaient de jour, invisibles dans l’azur moutonneux des tropiques, la plupart du temps ils se déplaçaient de nuit pour éviter d’avoir à se camoufler. Jamais ils n’étaient allés si loin mais le temps était venu. Et, battant des ailes en cadence, portant sur leurs ventres la marque rouge de leur clan, ils allaient accomplir ce que le destin leur avait promis : semer la terreur, la destruction et la mort.
Une fièvre de bête
40° degrés. Samy battit le record de fièvre, une nuit, à deux heures trente quatre du matin. Il se réveilla en chantant faux des chansons avec des gros mots dedans qu’un copain lui avait appris à l’école. Et son père débarqua à toute vitesse, affolé, posa la main sur son front, en disant « mon dieu, mon dieu, il est brulant », puis lui prit sa température. A ce moment là, Samy chantait « les fesses de ma grand-mère sont molles comme un camembert… » Normalement papa aurait du lui coller une rouste parce qu’on parle pas de mamie comme ça, même si on est fâché avec, mais non, papa regardait avec des yeux ronds le thermomètre qui montait à toute vitesse, 37, 38, 39, 39°5, 39°8, et BINGO 40° ! Record de l’école battu ! Après ça, Samy fut plongé dans la baignoire puis sous une douche glacée, et il pleura et moucha, et trembla toute la nuit. C’est à partir de là que tout a commencé, à cause de cette fichue fièvre, à cause de cette étrange maladie. Le lendemain, le docteur Ballouche, un voisin, lui fit tirer la langue – haut-le-cœur – lui inspecta les oreilles avec une lampe et dit : « c’est la grippe D ».
— La grippe D ? Ça existe ? demanda papa, impressionné.
— Ouais, elle est rare, chez nous on l’appelle la grippe Dragon, à cause du feu sur les joues et des fièvres…
Samy qui était encore sur le point de chanter une chanson idiote (« j’ai pissé dans ma culotte, y’avait un petit pain au chocolat, on aurait dit une biscotte j’lai donnée à papa » ) trouva que c’était la classe d’avoir la grippe Dragon, même si elle lui faisait très mal à la tête. Evidemment, il dut subir un traitement épouvantable : sirop qui avait le gout de patte de chien, gouttes dans le nez, gluantes comme de la morve de phoque, et le pire du pire : des suppositoires. Mais ça n’alla pas mieux. Le thermomètre tomba en panne, Samy était toujours bouillant comme une marmite, il inventait des chansons de plus en plus idiotes, et il commença à faire des cauchemars.

Jusque là c’était un garçon de 9 ans heureux. Disons presque heureux. Parce qu’il avait quand même deux gros sujets de contrariété : Maman vivait en Amérique avec un autre homme et Papa était pompier. Il parait que des tas d’enfants rêvent d’être pompier plus tard. Samy non. Il en avait un à la maison et il n’avait aucune envie de poursuivre son œuvre. Même si ses copains à l’école disaient « la chance ! » quand il annonçait le métier de son père, il savait que c’était un métier terrible. Papa avait beau conduire un énorme camion rouge et hurlant, escalader une grande, très grande, trop grande échelle, Samy n’y voyait que des raisons d’inquiétude. Parce qu’il avait peur du feu et qu’il avait le vertige. Papa avait beau être un héros, il rentrait parfois les sourcils et les cheveux roussis, épuisé et souvent triste car les pompiers ne gagnent pas toujours. Bien sûr, quand il était de bonne humeur, il prêtait à son fils sa lourde veste de cuir, lui mettait sur la tête son grand casque brillant… Une fois même, en cachette de son chef, il l’avait fait monter dans le camion géant. Bien sûr, il y avait les photos dans le journal et le bal avec tous les pompiers, tous grands, souriants, forts, musclés et de bonne humeur. Bien sûr. Mais, des fois, le sourire des pompiers, c’était un sourire mélancolique, un sourire pour cacher la peine. Il arrive, pas souvent mais ça arrive, que les pompiers soient blessés parce que c’est comme ça, les héros ne sont des héros que parce qu’ils doivent parfois se sacrifier pour sauver les autres.

Tout ça pour dire que, au bout de deux jours de grippe D, papa dut partir travailler sans avoir réussi à éteindre le feu chez Samy. Il lui recommanda d’être sage et lui dit qu’il l’appellerait toutes les heures, qu’il devait rester couché, ne rien faire, dormir et, que Madame Binot viendrait lui porter à manger. Et il partit combattre le feu des autres. Samy n’était pas mécontent de rater l’école, même si, avec l’arrivée de l’été, on commençait à travailler moins et qu’on passait plus de temps dans la cour. Mais il avait chaud, très chaud, et des vertiges qui lui donnaient encore plus le vertige et la crainte d’approcher des fenêtres. Pas moyen de jouer avec ses cartes ou ses consoles, de regarder la télé ou même de faire voler son hélicoptère télécommandé. Et puis il y avait les rêves, ou plutôt, LE rêve. Toujours le même.
Il semblait à Samy qu’il lui suffisait de fermer les yeux pour qu’il revienne. Il se voyait marcher dans un couloir sombre, avec une lumière qui s’éteignait et se rallumait tout le temps. Un couloir long et poussiéreux avec des portes en bois qui s’ouvraient sur on ne sait quoi. On y entendait un bruit qui revenait souvent. Un grondement qui montait, montait encore, faisait trembler les murs, puis s’éloignait subitement. Samy marchait difficilement dans le couloir, pensant à toutes les araignées qui le regardaient passer, en plus les araignées ça a huit yeux ! Son cœur battait fort et il s’attendait au pire. Il ne savait pas où il était, ce qu’il faisait là mais il n’avait pas le choix : il devait avancer dans ce couloir. C’était un cauchemar bien sûr, mais en même temps, c’était un rêve excitant parce que Samy savait qu’il rêvait et que même s’il avait peur, il pourrait se réveiller à temps. En cette fin de matinée, il rêva une nouvelle fois et avança encore un peu plus dans son rêve, bien décidé à l’explorer. Il lui semblait que quelqu’un ou quelque chose l’appelait à voix basse. SSsama… Tout au bout du couloir, il y avait une porte avec son nom écrit à la craie dessus : Mariond. Et soudain il comprit où il était : dans une cave, celle de son immeuble. Et la porte s’ouvrit. Doucement, en grinçant, comme dans les films qui font peur. Samy s’attendait à voir un monstre mais non, c’était une petite cave déserte, avec un soupirail qui diffusait un peu de lumière. Dans un coin il restait un petit tas de charbon, resté là depuis l’époque très lointaine où l’on se chauffait avec. Le bruit revint et avec lui les vibrations, et, cette fois, c’était à croire que le monde allait s’écrouler. Heureusement, il disparut une nouvelle fois, aussi vite qu’il était arrivé. Le métro, pensa l’enfant dans son rêve, c’est le métro qui passe juste sous l’immeuble. Finalement, ce cauchemar était banal, on pourrait même dire qu’il était décevant. Samy se dit qu’il allait se réveiller quand, une nouvelle fois, il crut qu’on l’appelait de cette drôle de plainte qui déformait les lettres et les faisaient siffler: SSsama . La voix semblait venir du petit tas de charbon… Il s’approcha. Quelque chose brillait dans le noir, étincelait même. Samy, intrigué, se pencha et découvrit une bille dorée. Il s’accroupit pour la ramasser puis souffla pour dissiper la poussière de charbon. C’était bien une bille oui, parfaite, sphérique, un petit calot sauf qu’elle n’était pas dorée. Elle était en or massif. L’enfant la fit rouler dans sa main, admiratif, impressionné par son poids. SSsama, soufflait la voix bizarre… SSsama … Une bille en or ! La chance ! Samy avait tellement perdu de billes dans la cour de l’école, et il en avait tellement gagné. Mais c’étaient toutes celles qu’il avait perdues qu’il regretterait toujours. Une bille en or ! Après les Pokémons, les cartes de catcheurs, les collections de mines de crayon de couleur, avec la fin du troisième trimestre, les billes faisaient fureur du CP au CM2 et qui allait être le roi du préau ? Qui avait une bille en or ? Dans son rêve, le galopin avait oublié qu’il rêvait, tellement grande était sa joie. C’est alors que quelque chose bougea dans le couloir, quelque chose qui venait en boitillant. Et, dans la lumière intermittente, il semblait que cette chose allait beaucoup plus vite qu’elle n’aurait du. C’était une sorte de géant, sale comme un pou, les vêtements déchirés, les chaussures déformées, qui arrivait à toute blinde, furieux, un air véritablement furieux. Pendant un instant, l’enfant fut tellement paniqué qu’il n’osa bouger, et, quand il se décida, il était trop tard : le vieux était devant lui. A peine eut-il le temps de glisser la bille en or dans la poche de son pyjama.
— Tu fais quoi dans ma cave ? gronda le vieillard qui ressemblait à un ogre.
— C’est… c’est…
— Cécé quoi ?
Le vieux s’approcha encore, entra dans la petite cave et repoussa Samy qu’il dominait de toute sa stature. Il sentait mauvais, il était mauvais, il avait mauvaise haleine, et il était d’une horrible mauvaise humeur.
— C’est la cave à mon père ! hurla l’enfant.
— T’as volé quelque chose qui m’appartient…
— Moi ? Moi ?
— Oui toitoi ! Je sais où tu l’as mise…
Et il tendit la main, en direction de la poche du pyjama, une main crochue avec des ongles noirs et cassés, vraiment une main qu’on aurait pas voulu serrer. Samy passa en-dessous, et, vif comme un gosse, contourna le monstre et s’enfuit à toute jambe. Il courait dans le couloir, quand un autre métro passa derrière le mur, un plus gros métro que les autres sans doute, car tout fut ébranlé dans un terrible vacarme. Les briques tombèrent du mur, un énorme nuage de poussière fut soulevé et la lumière s’éteignit. Instantanément, tout redevint calme. L’enfant s’était arrêté de courir et, terrorisé, écoutait. Le métro s’éloigna avec une ultime plainte, mais la lumière ne revint pas. On entendait plus rien que le son creux du silence, celui qu’il ne faut pas trop écouter parce qu’il risque de vous rendre sourd. Alors le gamin commença à avancer à tâtons, son cœur battant à toute vitesse, se concentrant de toutes ses forces pour ne pas pleurer. Il eut l’impression que ça bougeait derrière lui, alors il accéléra, marcha plus vite dans le noir, les mains devant lui. Quand soudain il se cogna dans quelque chose. Enfin dans quelqu’un. Quelqu’un qui sentait comme une chose, et qui lui prit les bras dans ses mains crochues. Samy hurla…
L’attaque des Komodos
Et se réveilla en sursaut. C’était Madame Binot, la grosse voisine, qui lui tenait les mains. Elle le calma, le consola, posa sa main sur son front. Et pendant que Samy reprenait ses esprits, elle lui posa un plateau sur les genoux, dans le lit. C’était des épinards qui sentaient les épinards c'est-à-dire une horrible odeur, et comme boisson, du jus de carotte. Oui, de carottes. Samy faillit en regretter son cauchemar. Il mangea un peu, but à peine et dit qu’il n’avait pas faim. Madame Binot soupira et téléphona à papa. Ils discutèrent dans la pièce à côté et Samy entendit vaguement parler de son cas : il était brulant, ça n’allait pas, il faisait des cauchemars et ne voulait pas de ses épinards alors que pourtant c’est délicieux et plein de fer. Pourtant Samy ne se sentait pas si mal. La grippe oui, la fièvre d’accord, le cauchemar hélas, mais il y avait cette bille en or. Ses esprits à peine repris, il avait mis la main dans la poche de sa veste de pyjama, mais, bien sûr, pas de bille. Elle était en bas, il en était sûr, en bas sur un vieux tas de charbon, à la cave. Et il était impatient d’y aller voir. Bien sûr il y avait le vieil ogre, mais c’était un ogre de fièvre.

Il dut patienter une longue journée, avant de se lancer dans l’expédition. Il n’était pas dans son état normal, il le savait. La fièvre, la tête qui tournait comme si on avait shooté dedans, et puis des frissons et des éternuements. Il y avait aussi ces rêves qui revenaient et repartaient en lui et cette somnolence… Madame Binot ne voulut pas le laisser seul dans cet état. Elle s’occupa de lui, lui faisant la lecture mais elle était juste pas capable. Elle comprenait rien aux livres qui font peur. Dans sa bouche, tous les personnages de l’histoire parlaient pareil, et comme elle, ils zézayaient. Et pendant ce temps là, de drôles d’images traversaient son esprit. Un feu d’artifice gigantesque, crevant les nuages et envoyant des boules de feu rouges et oranges jusque sur la lune. Des serpents écarlates qui retombaient du ciel. D’immenses papillons noirs battant des ailes au-dessus d’une mer d’argent et qui laissaient tomber des cendres dans l’eau. Et puis des bruits inconnus : des sifflements perçants et soudains très graves comme s’ils sortaient d’une gorge immense, caverneuse pleine d’écho : EESSSAAARRRFFUUUUU !!! Samy se retenait de dormir, mais ses paupières tombaient. Et il se réveillait en sursaut, il avait trop chaud ou il avait trop froid et Madame Binot continuait de lire ce livre avec son ton monocorde : « alors les zombies zortirent de leurs tombes, en chantant l’hymne des zombies… »… Le soir vint enfin, et papa rentra. Il lui fit des raviolis, son plat préféré et vint lui servir au lit, sur un plateau. Il faisait ça de temps en temps disant « room service » avec sa grosse voix. C’était généralement de bons moments, mais ce soir-là, le cœur n’y était pas. Papa était très inquiet, il touchait le front et la nuque de Samy en disant « oulalala », sortait et revenait dans la chambre toutes les cinq minutes, demandant : « comment ça va ? » Samy ne pouvait quand même pas lui répondre « comme une chaudière ». Il ne pouvait pas non plus lui dire qu’il rêvait de choses volantes, de cris bizarres et de billes en or… Finalement, après lui avoir fait prendre ses médicaments, lui avoir pris la température, avoir dit « oulalala » en voyant les 39°4 du soir, papa éteignit la lumière en soupirant.
— Tu m’appelles si ça va pas, hein Samy ? Promis ?
— Oui, Alphonse…
— Hein ? Comment tu m’as appelé ?
— J’ai dit : oui papa…
Papa fronça les sourcils et alla se coucher très contrarié. Un peu plus tard, il se mit à faire des bruits stupéfiants avec sa bouche et son nez : il s’était endormi.

Ils crevèrent l’horizon au moment où le soir et la nuit se mélangent. Au moment où les Liparis étaient rassemblés dans les nids pour la célébration des feux. Les Komodos sortirent d’un nuage immense qui envahissait le ciel. Le Grand Sombre plongea le premier puis, rompant la formation, ils le suivirent, aspirés par sa chute et dessinèrent un pointillé sur le grand cumulus rose. Personne ne les vit arriver. Personne n’avait prédit leur arrivée. Personne ne crut qu’ils pouvaient arriver. Beaucoup même pensaient qu’ils n’existaient pas et n’étaient qu’une légende. Il faut dire que tous les Mensas du clan étaient absents. Dès le premier passage, les Komodos détruisirent une partie des nids, tuant plus de la moitié des membres du clan Lipari. Dans la lumière rase, dans les parmes qui ourlaient la nuit, on les vit passer comme un tourbillon d’ombres mortelles. Ils plongèrent dans les immenses cratères, et de leurs gueules béantes jaillit la mort. L’un après l’autre, dans un grand battement d’ailes, ils lâchèrent le feu et d’étranges boules noires qui explosèrent sur la roche et répandirent une nuée opaque et poisseuse. La surprise fut telle chez les guerriers Lipari qu’ils attendirent un deuxième passage de l’ennemi avant de prendre leur envol pour combattre. Mais, déjà, ils étaient décimés, tués par les explosions ou englués dans cette substance qui leur collait au cuir et entravait leurs mouvements. Ils furent peu nombreux à combattre dans les airs, car certains retombaient étouffés, empoisonnés par la matière collante qui les rongeait. Les moins touchés tourbillonnaient dans les airs, exhalant les feux pourpres et violets de la guerre. Les Liparis savaient en concentrer l’énergie pour crever l’épaisse carapace noire des Komodos et ils parvinrent à leur infliger quelques pertes. Mais le combat était trop inégal. Dans le fracas des détonations, des sifflements de rage, les ailes battaient, les mâchoires claquaient, les griffes s’agrippaient, les membranes se déchiraient… Cette nuit là, au-dessus de Stromboli et d’Etna, au cœur d’une nuée effroyable, les meilleurs tombèrent, déchirés, aveuglés, suffocants. Ils tombèrent en tourbillonnant, se disloquèrent sur les flancs des nids ou s’abimèrent dans les flots. Et parmi eux, leur chef, Le Vénérable. Au milieu de la nuit, le clan Lipari avait cessé d’exister. Seuls un petit groupe de fugitifs réussirent, rasant les flots, profitant de la confusion, à fuir la bataille, portant les œufs et les trophées du clan. A leur tête il y avait un tout jeune mâle d’à peine 80 ans qui affichait sur son front le tatouage argenté de son rang. Il était le fils du Vénérable et, sur ses jeunes épaules, reposaient désormais les ultimes espoirs du peuple Lipari. Quand ils furent loin des nids ravagés, il cracha dans le ciel les signaux d’alerte pour tous les clans du vieux monde. Et ce fut, au zénith de la nuit, comme une longue trainée de cendres incandescentes que tous les cours d’eau reflétèrent. Ce fut le premier acte du chef d’un clan décimé. Ce chef, on l’appelait SSsama.
Un squelette dans la cave
Samy, qui avait préparé son expédition, se leva, récupéra ses clés, sa lampe de poche et, sans faire de bruit sortit de l’appartement. Il dévala les étages sans un bruit, passant rapidement devant chaque palier où les gens faisaient les bruits du soir : dispute, télé, assiettes. Au rez-de-chaussée, il ne traina pas devant la loge de Madame Carvalho qui avait l’œil à tout, de belles jambes et des seins comme des montgolfières, même qu’on les voyait quand elle se penchait pour passer la serpillère dans le hall.
Quand il ouvrit la porte qui donnait sur les caves, il crut entendre un appel monter vers lui : SSSsaaama ! La maladie sans doute, qui jouait avec son cerveau. En regardant les marches qui descendaient dans l’obscurité, Samy se demanda si c’était vraiment une bonne idée, finalement. C’est pas qu’il avait peur hein, n’allez pas raconter ça, non c’est qu’il se disait qu’en pyjama, à onze heures du soir, avec des pantoufles à tête de Mickey et une fièvre de cheval, s’aventurer dans des caves poussiéreuses, c’était peut-être une aventure un peu idiote. En plus, même pas une fille pour le voir. Et puis, pour trouver quoi ? Une bille en or dont on a rêvé. Samy avait déjà rêvé que sa mère revenait d’Amérique pour l’emmener manger une glace et c’était jamais arrivé. Alors, une bille en or, tu penses. Mais il se souvint de ce que lui disait pépé à Noël, quelques jours avant sa mort : « Fais ce qui est fou. Tu y trouveras comment devenir sage. » Et Pépé c’était quelqu’un, papa l’avait dit un jour à une de ses tantes : « pépé, il est devenu un continent ». Samy n’avait jamais entendu un compliment pareil et il s’était juré qu’un jour, lui aussi, il serait assez grand pour être un continent.
Alors il descendit l’escalier. La cave vibrait du passage d’un métro et le son était encore plus oppressant ici. Puis il s’éloigna et l’enfant se retrouva en bas de l’escalier. Il activa la minuterie et la faible lumière révéla deux couloirs qui partaient à droite et à gauche. Une lampe sur deux était grillée et on n’y voyait pas grand-chose. Mais Samy alluma sa torche et marcha le plus vite qu’il le pouvait vers le box de son père lequel, bien sûr, était le plus éloigné, à l’autre bout du couloir de droite. Ses pieds Mickey s’enfonçaient un peu dans la terre battue et cela ne sentait pas bien bon l’araignée à huit pattes et la souris morte. Et pour tout arranger, on n’entendait plus rien. Juste un silence de sous-sol avec quelques rots de tuyaux et ce silence là dissimulait toutes sortes de monstres dans l’ombre. Malgré la fièvre, Samy avait froid. Il n’avait pas la trouille, attention, il avait froid. Il grelotait. Au moment d’arriver à son box, il passa devant le précédent qui n’était pas fermé. La porte était entr’ouverte et derrière on ne voyait rien, ça devait être l’enfer ou une discothèque à zombies. Il y eut une sorte de mouvement à l’intérieur, mais Samy décida qu’il n’y avait rien. Il mit du temps à faire tomber le cadenas de son box et enfin entra dans le lieu de son rêve. La petite ampoule jaune éclairait à peine l’endroit. Il s’y trouvait de vieux cartons, un vélo rouillé qui avait appartenu à papa, et, dans, un angle obscur, un tas de charbon. Samy s’était attendu à ce que la bille en or étincelle dès qu’il aurait braqué sa lampe dessus mais il ne vit rien. Il s’approcha du tas de charbon. L’air était saturé de poussière, et des araignées avaient tendues leurs toiles dans tous les coins. Samy s’accroupit et projeta le faisceau de sa lampe à la surface du charbon. C’est alors qu’il l’entendit à nouveau. Une voix qui semblait venir de très loin et qui pourtant était très présente : « SSsama » disait-elle comme dans son rêve. Mon prénom c’est Samuel, pensa l’enfant, Samy pour les intimes. « SSsama… » susurra encore la voix. Et puis elle se tut. Le silence revint. Un silence suspect, comme si des dizaines de créatures immobiles se taisaient dans le noir. Samy décida de ne pas trainer plus longtemps. Il s’empara de la pompe attachée au vélo et s’en servit comme d’un bâton pour fouiller dans le tas de charbon. La poussière qui se dégagea le fit tousser et éternuer. Et il trouva. Il y avait bien quelque chose en dessous, mais pas ce qu’il avait rêvé. Quelque chose de blanc, quelque chose de volumineux. Comme il l’avait vu faire à des archéologues dans un film, il écarta délicatement la poussière et les débris de charbon. Petit à petit, la forme se matérialisa et c’était un crâne. Pas une tête de mort comme sur les drapeaux des pirates. Non, ce n’étaient pas les restes d’un homme. Cela ressemblait plutôt au crâne d’un crocodile, ou d’un dinosaure. Bref, d’une bête qu’on aurait pas aimé rencontrer en chair, dans les couloirs. Quand il eut dégagé le crâne, il s’aperçut que, dans l’axe du cou, des vertèbres s’étaient détachées. Alors il continua de fouiller, s’aidant des mains, oubliant, qu’il était en pyjama, qu’il était supposé dormir 8 étages plus haut et qu’il avait la grippe D. La lumière s’éteignait sans arrêt. Il était obligé de se relever et s’aidant de la faible luminosité de sa lampe de poche d’aller rallumer la minuterie. Quand il eut complètement dégagé le crâne, il s’aperçut qu’une partie des ossements étaient enterrés plus profond encore, sous la cloison de bois qui séparait la cave de celle du voisin, celle dont la porte était entrebâillée sur l’enfer… Une partie du squelette de cet animal était dans le box voisin et peut-être même dans les suivants.... On distinguait le crâne, un bout de colonne vertébrale, des grands os tordus qui devaient être des côtes et aussi une patte avant avec de très longues griffes. C’est un T Rex, se dit Samy, tout excité à l’idée de faire la une du journal de TF1. Et même si ce n’est qu’un iguanodon, il passerait quand même à la télé : UN ENFANT DECOUVRE EN PLEIN PARIS UN SQUELETTE DATANT DU JURASSIQUE. Du Jurassique ? Enterré sous un tas de charbon ? Alors qu’en reniflant et en tremblant il étudiait son trophée, il vit quelque chose luire tout au fond des orbites vides du crâne. Il parvint à y passer la main. Oui, c’était bien elle, la bille était là, tout au fond. Lourde, étincelante, en or massif. Comme dans le rêve.
Un métro passa en grondant faisant tressauter tout le quartier et, quand le silence revint, Samy songea à quelque chose d’effrayant. De très effrayant même. Si le rêve se réalisait comme il l’avait souhaité, alors le vieil ogre allait débouler. Et son sang se glaça, car quelque chose bougeait dans la cave d’à-côté. Le gamin détala, serrant sa bille dans son poing. Il passa juste devant l’autre cave au moment où la porte s’ouvrait en grinçant. Et il courut dans le couloir obscur, sans oser regarder derrière. Ça ne se passait pas exactement comme dans le rêve, c’était bon signe. L’escalier qui remontait vers le rez-de-chaussée était en vue, pas si loin, encore dix enjambées et, dans la cour de récré, Samy était un des plus rapides. Oui mais il n’était pas dans la cour de récré. Oui, mais il était malade et la tête lui tournait. Oui, mais quelque chose était après lui et ce n’était pas un copain. La lumière s’éteignit subitement, il trébucha et s’étala de tout son long. Il avait perdu sa lampe dans l’affolement. Il ne voyait rien, il voulait dormir maintenant, juste dormir dans son lit d’enfant et rêver de faire du skate par exemple, ou battre le boss sur la DS. Mais il était dans le noir, à plat ventre au fond de cette cave poussiéreuse et quelque chose respirait pesamment au-dessus de lui.
— C’était différent dans le rêve hein garçon ? En effet la voix était douce, pas comme dans le rêve. Mais c’était aussi parce qu’elle était douce, que cette voix sortie de nulle part était glaçante. Et au fait, pour le rêve, comment savait-il ?
— Tant que tu ne l’auras pas accepté, tes rêves seront faux… Derrière cette voix rassurante, il y avait aussi une rumeur, un écho, comme si dans les replis des bronches on agitait des cailloux. Tout doucement, Samy ramassa ses genoux sous lui, prêt à bondir. Mais quand la lumière s’alluma, le type était planté entre lui et la sortie. Un homme très grand avec un costume gris taché et poussiéreux et des chaussures usées, qui le dominait et le regardait sans indulgence.
— Il faut que tu rendes la gemme maintenant. Et il tendit une main aussi grande qu’une assiette. Le rêve n’était pas si faux et Samy saisit sa chance. Il bondit et passa sous le bras du géant qui, hélas, le cueillit au passage, agrippant le col de sa veste de pyjama. Ça craqua un peu dans les coutures et l’enfant se sentit soulever dans les airs comme un vulgaire lapin qu’on attrape par la peau du cou. L’horrible habitant de la cave amena son visage jusqu’à hauteur de ses yeux.
— Je te cherche depuis longtemps, garçon. Le Wuull t’a choisi. Il t’a attiré avec cette petite bille si précieuse… Mais tu ne peux pas la garder… Tant que tu n’as pas été initié. Et je suis là pour ça.
Alors là, c’en était trop, le lapin se mit à gigoter et à brailler :
— Elle est à moi ! J’en ai rêvé ! En plus c’est la cave de mon père ! Lâchez-moi ou je hurle que vous êtes un terroriste ! Et il hurla. Mais à cet instant, un métro s’engouffra dans la station toute proche et le cri de l’enfant fut couvert par le vacarme du train vibrant, soufflant, crachant. Du salpêtre, de la poussière, une sorte de neige moisie tombèrent sur eux. Et la lumière s’éteignit de nouveau. A cet instant, le lapin se mit à pleurer comme un gosse. Cela devait rester un épisode peu glorieux de son enfance et il devait s’en vouloir ensuite, mais enfin, il était un peu jeune pour être pendu dans le noir par une montagne humaine après avoir découvert le squelette d’un monstre et une bille en or. Et d’abord, qui a dit que les héros ne pleurent jamais ? Au premier sanglot, l’homme le reposa délicatement sur le sol et sa main se fit plus légère sur son cou.
— Ecoute moi garçon, ça ne va pas être facile… Mais je crains que nous n’ayons pas beaucoup de temps. Alors je dois te le dire dès maintenant… Tu n’auras plus tout à fait le choix de ta vie désormais. Tu va devenir un mensa . Tu dois l’accepter.
Il est le Mensa
— Un quoi ? pleurnicha Samy.
— Tu as été choisi par une… disons une créature assez discrète. Choisi pour être… son guide.

Il ralluma la lumière et s’accroupit devant le gamin, avec l’attitude des adultes qui ont quelque chose d’important à dire et essaient d’être à la hauteur.

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