Adultophobie
241 pages
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Adultophobie , livre ebook

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Description

Le roman de Paul Laurendeau a mobilisé une mûre réflexion d’équipe de la part de tout notre comité. L’œuvre que Paul nous soumettait cette fois-ci aborde un thème douloureux et tabou, celui du crime d’abus pédophile, en le traitant du point de vue, désillusionné et sans concession, de la jeune victime. Indubitablement, cet ouvrage n’est pas une œuvre légère et il a fallu décider collectivement qu’ÉLP s’associait à la démarche romanesque et critique de son auteur. Sombre, dur, fataliste, cet ouvrage, qui est une fiction intégrale, a donc été scrupuleusement lu par tous les membres de notre équipe. Et nous l’avons amplement discuté. Un de nos collaborateurs de longue date, homme pondéré, sage et cultivé, a finalement fait valoir que ce thème, révoltant, douloureux et lancinant, était dans l’air du temps, qu’il se manifestait dans des œuvres théâtrales, cinématographiques et romanesques actuelles, dont certaines n’avaient pas la qualité et la sensibilité du roman de Laurendeau. Exprimer la tonalité d’un temps, c’est aussi regarder en face ses douleurs les plus insoutenables.


Taille approximative : 237 écrans au format livre de poche, dans la version pdf.

Sujets

Informations

Publié par
Nombre de lectures 7
EAN13 9782923916200
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0037€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

ADULTOPHOBIE
PAUL LAURENDEAU
© ÉLP éditeur, 2010 www.elpediteur.com elpediteur@yahoo.ca
ISBN : 978-2-923916-20-0
ÉLP éditeur, le service d’éditions d’Écouter Lire Penser, un site dédié à la culture Web francophone depuis 2005, vous rappelle que ce fichier est un objet unique destiné à votre usage personnel.
Illustration de couverture :
Allan E. Berger : Les bois du Domal Sauveterre oriental, France.
CC BY-SA 3.0
Si tu ne mourus pas entre mes bras, Ce fut tout comme, et de ton agonie, J’en vis assez, ô détresse infinie ! Tu délirais, plus pâle que tes draps…
Paul Verlaine, 1888
1 - Rencontre, sur une plage ensoleillée, d’un homme Doux
Jeannette Simon a douze ans. Elle a une peur vive d es adultes. Elle n’aime pas leur compagnie, comme on n’aime pas la compagnie des bla ttes ou des souris. L’apparition d’un adulte, connu ou inconnu, la fait frissonner d ’un dédain mystérieux et remplit son cœur d’une inquiétude sourde. C’est qu’elle « voit » des choses, Jeannette, que les autres enfants ne voient pas. Elle sent inexorablem ent ce qui va arriver. Elle vibre invariablement de ce qui est oublié ou de ce qui se passe ailleurs. Elle ondoie au rythme du siècle, du monde, du tout. Ses rêves et s es rêveries sont comme des boîtes à images vives, lumineuses, très précises, aux sono rités percutantes, aux colorations contrastées.
Jeannette est une petite Cassandre contemporaine qu i s’ignore et elle ne parle jamais de ce qu’elle sait aux Troyens de ce temps, surtout pas aux Troyens adultes. Elle comprend, en fait, sans nécessairement le mett re en paroles, qu’à notre époque, l’adulte est blessé, esquinté, délétère, trouble et dangereux. Il boite, il claudique, il clopine dans une nuée de douleurs anciennes, hérité es, venimeuses, déterminantes. L’adulte est dangereux et ce, toujours. C’est une m achine infernale dont le mécanisme subtil peut s’enclencher n’importe quand. L’occasio n fait le larron et le larron c’est l’adulte.
Jeannette est une enfant de la génération qui a vu se briser, se fracturer irrémédiablement, la confiance si infinie et si néc essaire de l’enfant envers l’adulte. Timorée, angoissée, secrètement épouvantée – les ad ultes ont justement un mot joli, ancien, innocent et tout simple pour cela, ils dise nttimide– Jeannette, pour le coup, ne le formulerait pas comme ça, mais elle souffre prof ondément et intensément d’un des nombreux maux du siècle : l’adultophobie.
Luc a onze ans, Manon huit. Ce sont le frère puîné et la sœur benjamine de Jeannette. Eux, ils n’ont pas peur des adultes, ni de quoi que ce soit d’autre au demeurant. Badins, téméraires, insouciants, ils viv ent, jouent et se jouent. Ils ne voient rien d’autre que ce qui se pointe au bout de leurs petits nez fripons et ils batifolent joyeusement, dans la myopie folâtre et les errement s inconscients de l’enfance à l’ancienne. Ils vivent encore dans les temps immémo riaux où les gamins allaient à la pêche, où les gamines se roulaient dans les champs en fleurs, fin seuls, entiers, et y passaient la journée, sans que qui que ce soit y tr ouve à redire et surtout, sans que ni le danger ni la peur ne fassent partie de l’équatio n. Nous avons imperceptiblement perdu ce sens-là de l’enfance et nous ne le savons même pas. Les adultes disent de Luc et de Manon qu’ils sontmoins timidesque leur sœur aînée, qu’ils ont plus de tonus et de caractère, qu’ils iront plus loin. Jeannette croit plutôt que Luc et Manon ne discernent pas au-delà des apparences, qu’ils ne vo ient rien de ce qu’elle voit, elle, et qu’ils ne se préparent en rien à ce qui se prépare. Non, il faut se le dire et se le redire, nous avons perdu la capacité d’insouciance de nos e nfants et la petite Jeannette en est entièrement tributaire. C’est pourquoi elle sur veille son petit frère et sa petite sœur fort attentivement… du mieux qu’elle peut évidemmen t, car elle n’est, elle aussi, qu’une enfant. Et c’est finalement Jeannette qui sera cell e des trois enfants Simon quiira plus loin, enfin, un petit peu plus loin.
Pour ce que cela lui donnera…
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Sur une des vastes plages ensoleillées du Pays des Plages, Jeannette, Luc et Manon s’amusent dans une relative insouciance. C’es t une chaude journée estivale et leur monde ludique se déploie dans ce vibrant unive rs intermédiaire entre le factuel et l’imaginaire que l’enfance entretient si naturellem ent. Tout est calme. Tout est serein. Ils sont à cinq minutes de leur maison, par le trol ley balnéaire, et ils profitent de ce bel été tranquille, comme il se doit, sans arrière-pens ées d’aucune sorte.
Quand ce tendre trio de marmaille joue comme ça, Je annette adore imaginer que deux petits chiens enjoués les accompagnent. Ces de ux petits chiens de son monde secret s’appellent Nour et Guan. Initialement, Nour et Guan sont en fait deux vénérables objets antiques, deux vieilles figurines de chien que Jeannette possède depuis toujours et qui sont sagement assis sur la c ommode de sa chambre de petite fille, prisonniers d’une pose hiératique séculaire et immuable imprimée au plus profond de son imaginaire. Le chien Nour est un bichon imma culé, aux yeux et à la pointe de truffe très noirs. Comme ses petites oreilles, pend antes et frisées, lui donnent des airs pensifs de sphinx, Jeannette le nommeNour, qui signifie « lumière » en vieux copte. Le chien Guan est un carlin brun à la totalité de l a trogne toute noire et aux yeux mobiles et si incroyablement tendres. Comme il a un drôle de faciès de fougueux dragon, Jeannette le nommeGuan, qui signifie « muraille protectrice » en vieux chinois. Dans ses moments de joie sans mélange, ses ultimes pulsions intermittentes de pur bonheur enfantin, Jeannette voit immanquable ment apparaître Nour et Guan, ses deux fidèles chiens imaginaires. Ils sautillent autour de Jeannette qui est, comme de bien entendu, la seule à les discerner et qui ne leur parle que dans le tréfonds le plus secret de son cœur. Ils lui répondent en aboya nt silencieusement, dans le cas du bichon Nour, en grognant et en soufflant sans le mo indre bruit, dans le cas du carlin Guan, et aussi en courant et en se roulant tous deu x dans le sable chaud de la plage, qui ne se soulève pas sous leurs pas et sur lequel leurs corps frétillants ne laissent pas la moindre trace.
Sans qu’il soit possible de dire exactement comment , voilà qu’un Homme Doux se joint aux jeux des enfants Simon. Il arrive un peu insidieusement, comme si de rien était, du bord de la mer. Aussitôt qu’il fait son a pparition, les petits chiens Nour et Guan le regardent d’un air dépité, ahuri, contrit et s’é vaporent graduellement dans l’air, à la grande tristesse de Jeannette. L’Homme Doux est gra nd, blond, calme, d’une subtile gentillesse. Il parle d’une voix feutrée et dit des choses belles, plaisantes et simples. Jeannette, en vraie adultophobe qu’elle est, est pl utôt méfiante et intimidée par l’Homme Doux. Elle le regarde fixement et aperçoit aussitôt, comme dans une lanterne de toile fine qui se superposerait au moment, un au tre moment, tendre et cruel, de l’enfance de l’Homme Doux.
L’Homme Doux enfant est un petit garçon un peu plus jeune que Luc et Manon. Ses yeux sont déjà humides et rieurs. Il a chaud. Il a soif. Il a un tout petit peu peur. Il est debout dans un grand baquet d’eau chaude et savonne use. Des mains douces et agiles le savonnent sur tout le corps. De belles ma ins blanches dont Jeannette ignore tout mais qui la terrifient. Des mains adultes care ssent, câlinent, oignent de mousse parfumée le petit corps sémillant de l’Homme Doux e nfant et s’insinuent partout, baladeuses et savonneuses. L’Homme Doux enfant pous se un petit soupir sec et cela
transmet à Jeannette un petit sursaut et le tout fa it que cette scène ancienne s’évapore subitement devant ses yeux, sans livrer son angoiss ant mystère.
Il n’y a maintenant plus que l’Homme Doux actuel su r la vaste plage du Pays des Plages, près du grand quai océanique. Et Jeannette hésite à approcher l’Homme Doux mais, comme son frère et sa sœur se laissent aiséme nt entraîner dans les jeux du personnage, elle est bien obligée de suivre, pour s urveiller les deux plus jeunes. Mais l’illusion ne joue pas, pour elle. Elle voit encore et encore au travers des choses et sent un danger diffus, qui lui fait peur. L’Homme Doux n ’est pas doux comme s’il était tranquille, serein comme un vieillard ou un gros ch ien. Il est plutôt doux comme s’il était veule et intéressé, onctueux comme un voleur à la tire, un vendeur à la sauvette ou un tigre en chasse.
Pour tout dire, ce n’est pas la première rencontre des enfants Simon avec l’Homme Doux. Au fil de ce si bel été, il les a déjà salué de loin, les a déjà approché, leur a déjà parlé. Il a joué au ballon avec eux une fois et les a aidés dans la construction d’un château de sable une autre fois. Aussi Jeannette ne peut pas faire grand-chose pour esquiver la compagnie de l’Homme Doux car il est re lativement connu des enfants Simon. Il fait partie de leur monde banal, pas de l eur cercle intime, certes, mais d’un espace de normalité lointaine d’où tout peut émaner sans qu’on puisse invoquer la prudence élémentaire pour s’y soustraire.
La subtile aptitude de l’Homme Doux à ne rien faire d’abrupt est bel et bien sans faille. Il est lisse, liant et efficace. Il demande à Jeannette de lui montrer ce livre qu’elle lit, qu’elle n’a pas su dissimuler dans son sac de plage à fleurs assez vivement. Quand il voit qu’elle lit le recueil de poésieAmourde Paul Verlaine,il a des choses capiteuses à dire sur Verlaine. Il a des choses à dire sur un peu tout, cet Homme Doux qui se montre sous son angle doux, liant, probant. Mais Je annette voit clairement à travers la surface diaphane des choses, de sorte qu’elle le vo it sous son angle abrupt, tranchant, coupant. Elle le voit bien, elle détecte son essenc e. Elle le voit maintenant couvert de lames, de plaques de fer et de pointes métalliques, comme une sorte de hérisson de métal scintillant, secrètement menaçant. En une sor te de boucle de pensée un peu étourdissante, elle sait aussi qu’il sent sa méfian ce à elle et cherche à l’amadouer, comme une main savonnante d’adulte l’amadoua bien, lui, jadis.
L’Homme Doux cherche l’ultime parade à la méfiance adultophobe de Jeannette Simon. Et il la trouvera.
Jeannette raffole des confiseries fines. Le légèrem ent sucré la sécurise, la rassure. L’Homme Doux donne des petits bonbons dorés aux tro is enfants et même Jeannette les croque joyeusement. Il joue avec eux sur la pla ge et sous un ample gicleur du service municipal. Cela dure et dure et elle se sur prend à rire aux éclats, sous l’eau cristalline, froide et vive. Manon, Luc et Jeannette deviennent tous les trois langoureux, évaporés et rieurs. Ils ne savent pas que ce sont l es petits bonbons dorés qui les mettent dans cet état d’extase et d’euphorie insouc iante. Après le jeu sous le gicleur, on se baigne dans la mer et Jeannette se surprend à faire l’ondine onduleuse pour les yeux sereins de l’Homme Doux, dans son petit maillo t de bain bleu qui la moule très étroitement. Elle se sent bien, libre, un tantinet folle même. Son amertume est toujours un peu avec elle, mais elle est contenue, comme dil uée dans l’eau de mer et la souveraine langueur océane. Le soleil scintille dou cement dans l’ondoiement liquide infini autour des quatre baigneurs et des vers de V erlaine scintillent doucereusement dans son cœur :
Jevoisungroupesurlamer.
Je vois un groupe surla mer. Quelle mer ? Celle de mes larmes. Mes yeux mouillés du vent amer Dans cette nuit d’ombre et d’alarmes Sont deux étoiles sur la mer. C’est une toute jeune femme…
Et le reste se perd dans sa mémoire embrumée.
Après la baignade, on se poursuit comiquement sur l a plage et les enfants fouettent l’Homme Doux de leurs serviettes de plage aux coule urs vives, en riant aux éclats, dans une ambiance chaude et ouatée. Les traits de s oleil s’allongent indistinctement dans l’eau dansotante. On a raté le trolley balnéai re qu’on avait initialement prévu prendre. Il ne faudra pourtant pas rater le prochai n, arrive encore à se dire intérieurement Jeannette, dans une brume. Mais elle n’en parle à personne, s’amuse, ne s’inquiète plus vraiment.
Après leur baignade, l’Homme Doux les sèche un aprè s l’autre, doucement, gentiment, avec leurs serviettes de plage, puis les aide à se rhabiller. Jeannette est un peu surprise de se laisser chausser ses sandales et enfiler son short vert par-dessus son maillot de bain bleu par cet inconnu aux cheveu x blonds, mais la douce euphorie venue, sans qu’elle le sache, des petits bonbons do rés, fait qu’elle ne bronche pas. Elle se sent soumise, obéissante, insensibilisée au danger et c’est inusité, inhabituel et, en fait, bien reposant. Elle enfile son haut fa ntaisie et pose son chapeau de soleil sur sa tête elle-même, mais c’est uniquement parce que l’Homme Doux s’affaire maintenant à rhabiller Luc et Manon. Jeannette déci de alors de faire une petite espièglerie à l’Homme Doux. Elle chaparde le gamine t léger, qu’il a retiré pour jouer avec eux sous le gicleur, tourne le dos aux autres, le plie furtivement et le dissimule dans son sac de plage à fleurs qu’elle s’enchâsse e nsuite sur l’épaule. Après avoir rhabillé Luc et Manon, l’Homme Doux se met en quête de ses propres vêtements. Il retrace aisément ses sandales et son denim, mais le gaminet manque. Il furète partout, interroge même des gens qui sont assis sur un banc non loin d’eux. Il fait une sorte de battue spontanée et regarde les surfaces de sable e t de gazon, torse nu, une main sur une hanche en se grattant l’arrière de la tête pens ivement. Fait charmant, il faut l’admettre, pas une seconde il ne s’impatiente au c ours de cette bizarre recherche. Et quand Jeannette, riant aux éclats, finit par tirer le gaminet chapardé de son sac et le lui rend, il rit bien lui aussi du bon tour et la remer cie d’avoir plié si délicatement son gaminet ainsi. Jeannette est sidérée qu’un être si déférent et affable puisse être si unilatéralement dangereux et vénéneux en son essenc e. La méchanceté et la cruauté ne se nichent pas exclusivement dans la laideur, il s’en faut de beaucoup.
Subitement l’Homme Doux, qui prend graduellement le s commandes de ces petites volontés subjuguées, décide qu’ils ont faim. On s’é loigne donc de la plage et on se rend dans une boulangerie de la façade balnéaire. C urieusement, l’Homme Doux ne met pas les pieds dans la boulangerie. C’est Jeanne tte qu’on charge d’acheter les denrées. Elle obtempère joyeusement car elle adore manier l’argent et faire la grande fille avec les commerçants. Elle prend les pâtisser ies habituelles que mangent son frère, sa sœur et elle, et un vol-au-vent bien odor iférant pour l’Homme Doux. On ne retourne pas sur la plage pour manger. On s’install e plutôt sur un vieux banc de parc se trouvant sur une petite pelouse un peu isolée, n on loin de la route de la falaise. On se met à se raconter des histoires de jeu de fléche ttes. Jeu de… L’esprit embué de
Jeannette ne sait pas exactement comment l’idée ina ttendue du jeu de fléchettes s’est introduite dans la conversation. Manon et Luc, qui pourtant, Jeannette en est certaine, ne peuvent pas avoir introduit ce sujet incongru, d isent qu’ils raffolent des fléchettes mais n’ont jamais joué qu’avec des fléchettes à ven touses de bébé, lancées sur une vilaine cible de tôle, alors qu’ils voudraient bien jouer une bonne fois avec de vraies fléchettes, celles avec les longues pointes piquant es, lancées sur une cible de liège dense, les fléchettes des adultes. Comme salvateur, comme providentiel, l’Homme Doux explique qu’il connaît un endroit tout près, u ne petite maison toute tranquille où il y a un vrai jeu de fléchettes. On se met en marche joyeusement. Même la curiosité de Jeannette est titillée par la perspective d’un vrai jeu de fléchettes d’adultes.
Après une courte marche sur la route menant vers le massif côtier dont la falaise regarde frontalement la plage, on bifurque sans mon ter plus haut et on arrive à un petit pavillon isolé, surplombé par ledit massif côtier. Jeannette est à peu près rassurée. D’où ils se trouvent elle aperçoit distinctement le grand quai océanique non loin duquel ils se sont baignés plus tôt dans la journée. Il es t à bonne distance maintenant et paraît beaucoup plus petit mais il est bien présent malgré tout, point de repère rassurant les raccordant encore à la normalité pourtant si fluide du monde.
On s’est éloigné de chez soi mais le cadre spatial reste globalement familier. Ils entrent dans le petit pavillon. Jeannette observe q ue le placard à vêtements de l’entrée est vide. La résidence n’est certainement pas habit ée. L’Homme Doux n’a pourtant pas menti. Le jeu de fléchettes trône ostensiblement su r un mur écaillé, au fond d’un petit vivoir défraîchi. Les fléchettes ont l’air de gros frelons tranquilles avec leurs puissants aiguillons de fer. On se met à y jouer tout de suit e et, il faut l’admettre en toute impartialité, c’est parfaitement amusant de les éco uter s’enfoncer dans une vraie cible avec leurtoc sourd et un lot de fléchetteset ferme. Il y a un lot de fléchettes noires rouges. On constitue des équipes dont on change la configuration après chaque partie. Comme l’équipe dans laquelle se trouve l’Homme Doux gagne immanquablement, Luc et Manon veulent absolument faire équipe avec lui e t Jeannette finit souvent dans l’équipe perdante. Cela ne la contrarie pas particu lièrement.
Après six ou sept parties, l’Homme Doux annonce aux enfants qu’il doit aller rencontrer un ami tout près et les laisse continuer de jouer en leur promettant qu’il reviendra très bientôt. Il sort par la porte avant du pavillon et Jeannette le voit, par la fenêtre de façade, marcher d’un pas pressé sur la r oute menant vers la ville. Comme il est difficile de jouer aux fléchettes à trois, Jean nette laisse Luc et Manon continuer de jouer l’un contre l’autre et décide d’explorer les lieux. Elle marche lentement, touchant les meubles et maniant distraitement les rares menu s objets qu’elle trouve. Elle finit devant la porte avant dont elle teste le loquet. Il est verrouillé. Plutôt que d’inquiéter Jeannette, ce fait la rassure, en fait. Des adultes étrangers, venus on ne sait d’où, ne pourraient pas impunément entrer ici et imposer leu r présence. Elle retourne au vivoir et va s’asseoir sur un fauteuil, près de la grande fenêtre de façade au lourd cadre de bois. La vieille fenêtre guillotine est verrouillée aussi, par un loquet à serrure se trouvant au-dessus de son cadre inférieur. Jeannett e touche ledit loquet et s’aperçoit qu’il joue dans le bois vermoulu du cadre de la vie ille fenêtre. Distraitement, presque sans s’en rendre compte, dans sa manipulation, elle finit par arracher le loquet, dont les vis n’ont plus prise et ne tiennent plus en pla ce. L’enfant, timide et conformiste, a un sursaut inquiet. L’Homme Doux pourrait ne pas ap précier qu’elle vienne de lui briser sa fenêtre. Elle se tourne vers les deux autres enf ants qui jouent toujours aux fléchettes au fond du vivoir, en babillant. Les sal es petits mouchards à la langue bien
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