À l ombre des jeunes filles en fleur - Première partie
313 pages
Français

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À l'ombre des jeunes filles en fleur - Première partie , livre ebook

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Description

À l'ombre des jeunes filles en fleurs est le second tome d'à la recherche du temps perdu de Marcel Proust publié en 1919 chez Gallimard. Il reçoit la même année le prix Goncourt.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 30 août 2011
Nombre de lectures 448
EAN13 9782820607386
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0011€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Extrait

l'ombre des jeunes filles en fleur - Premi re partie
Marcel Proust
1919
Collection « Les classiques YouScribe »
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ISBN 978-2-8206-0738-6
Partie 1
Ma mère, quand il fut question d’avoir pour la première fois M.de Norpois à dîner, ayant exprimé le regret que le professeurCottard fût en voyage et qu’elle-même eût entièrement cessé defréquenter Swann, car l’un et l’autre eussent sans doute intéressél’ancien ambassadeur, mon père répondit qu’un convive éminent, unsavant illustre, coM me Cottard, ne pouvait jamais malfaire dans un dîner, mais que Swann, avec son ostentation, avec samanière de crier sur les toits ses moindres relations, était unvulgaire esbrouffeur que le marquis de Norpois eût sans doutetrouvé, selon son expression, « puant ». Or cette réponsede mon père demande quelques mots d’explication, certainespersonnes se souvenant peut-être d’un Cottard bien médiocre et d’unSwann poussant jusqu’à la plus extrême délicatesse, en matièremondaine, la modestie et la discrétion. Mais pour ce qui regardecelui-ci, il était arrivé qu’au « fils Swann » et aussiau Swann du Jockey, l’ancien ami de mes parents avait ajouté unepersonnalité nouvelle (et qui ne devait pas être la dernière),celle de mari d’Odette. Adaptant aux humbles ambitions de cettefemme, l’instinct, le désir, l’industrie, qu’il avait toujours eus,il s’était ingénié à se bâtir, fort au-dessous de l’ancienne, uneposition nouvelle et appropriée à la compagne qui l’occuperait aveclui. Or il s’y montrait un autre homme. Puisque (tout en continuantà fréquenter seul ses amis personnels, à qui il ne voulait pasimposer Odette quand ils ne lui demandaient pas spontanément à laconnaître) c’était une seconde vie qu’il commençait, en commun avecsa femme, au milieu d’êtres nouveaux, on eût encore compris quepour mesurer le rang de ceux-ci, et par conséquent le plaisird’amour-propre qu’il pouvait éprouver à les recevoir, il se fûtservi, comme un point de comparaison, non pas des gens les plusbrillants qui formaient sa société avant son mariage, mais desrelations antérieures d’Odette. Mais, même quand on savait quec’était avec d’inélégants fonctionnaires, avec des femmes tarées,parure des bals de ministères, qu’il désirait de se lier, on étaitétonné de l’entendre, lui qui autrefois et même encore aujourd’huidissimulait si gracieusement une invitation de Twickenham ou deBuckingham Palace, faire sonner bien haut que la femme d’unsous-chef de cabinet était venue rendre sa visite à M me Swann. On dira peut-être que cela tenait à ce que la simplicité duSwann élégant n’avait été chez lui qu’une forme plus raffinée de lavanité et que, comme certains israélites, l’ancien ami de mesparents avait pu présenter tour à tour les états successifs par oùavaient passé ceux de sa race, depuis le snobisme le plus naïf etla plus grossière goujaterie, jusqu’à la plus fine politesse. Maisla principale raison, et celle-là applicable à l’humanité engénéral, était que nos vertus elles-mêmes ne sont pas quelque chosede libre, de flottant, de quoi nous gardions la disponibilitépermanente ; elles finissent par s’associer si étroitementdans notre esprit avec les actions à l’occasion desquelles nousnous sommes fait un devoir de les exercer, que si surgit pour nousune activité d’un autre ordre, elle nous prend au dépourvu et sansque nous ayons seulement l’idée qu’elle pourrait comporter la miseen œuvre de ces mêmes vertus. Swann empressé avec ces nouvellesrelations et les citant avec fierté, était comme ces grandsartistes modestes ou généreux qui, s’ils se mettent à la fin deleur vie à se mêler de cuisine ou de jardinage, étalent unesatisfaction naïve des louanges qu’on donne à leurs plats ou àleurs plates-bandes pour lesquels ils n’admettent pas la critiquequ’ils acceptent aisément s’il s’agit de leurs chefs-d’œuvre ;ou bien qui, donnant une de leurs toiles pour rien, ne peuvent enrevanche sans mauvaise humeur perdre quarante sous aux dominos.
Quant au professeur Cottard, on le reverra, longuement, beaucoupplus loin, chez la Patronne, au château de la Raspelière. Qu’ilsuffise actuellement, à son égard, de faire observer ceci :pour Swann, à la rigueur le changement peut surprendre puisqu’ilétait accompli et non soupçonné de moi quand je voyais le père deGilberte aux Champs-Élysées, où d’ailleurs ne m’adressant pas laparole il ne pouvait faire étalage devant moi de ses relationspolitiques (il est vrai que s’il l’eût fait, je ne me fussepeut-être pas aperçu tout de suite de sa vanité car l’idée qu’ons’est faite longtemps d’une personne bouche les yeux et lesoreilles ; ma mère pendant trois ans ne distingua pas plus lefard qu’une de ses nièces se mettait aux lèvres que s’il eût étéinvisiblement dissous entièrement dans un liquide ; jusqu’aujour où une parcelle supplémentaire, ou bien quelque autre causeamena le phénomène appelé sursaturation ; tout le fard nonaperçu cristallisa, et ma mère, devant cette débauche soudaine decouleurs déclara, comme on eût fait à Combray, que c’était unehonte, et cessa presque toute relation avec sa nièce). Mais pourCottard au contraire, l’époque où on l’a vu assister aux débuts deSwann chez les Verdurin était déjà assez lointaine ; or leshonneurs, les titres officiels viennent avec les années ;deuxièmement, on peut être illettré, faire des calembours stupides,et posséder un don particulier qu’aucune culture générale neremplace, comme le don du grand stratège ou du grand clinicien. Cen’est pas seulement en effet comme un praticien obscur, devenu, àla longue, notoriété européenne, que ses confrères considéraientCottard. Les plus intelligents d’entre les jeunes médecinsdéclarèrent – au moins pendant quelques années, car les modeschangent étant nées elles-mêmes du besoin de changement – que sijamais ils tombaient malades, Cottard était le seul maître auquelils confieraient leur peau. Sans doute ils préféraient le commercede certains chefs plus lettrés, plus artistes, avec lesquels ilspouvaient parler de Nietzsche, de Wagner. Quand on faisait de lamusique chez M me Cottard, aux soirées où elle recevait,avec l’espoir qu’il devînt un jour doyen de la Faculté, lescollègues et les élèves de son mari, celui-ci, au lieu d’écouter,préférait jouer aux cartes dans un salon voisin. Mais on vantait lapromptitude, la profondeur, la sûreté de son coup d’œil, de sondiagnostic. En troisième lieu, en ce qui concerne l’ensemble defaçons que le professeur Cottard montrait à un homme comme monpère, remarquons que la nature que nous faisons paraître dans laseconde partie de notre vie n’est pas toujours, si elle l’estsouvent, notre nature première développée ou flétrie, grossie ouatténuée ; elle est quelquefois une nature inverse, unvéritable vêtement retourné. Sauf chez les Verdurin qui s’étaientengoués de lui, l’air hésitant de Cottard, sa timidité, sonamabilité excessives, lui avaient, dans sa jeunesse, valu deperpétuels brocards. Quel ami charitable lui conseilla l’airglacial ? L’importance de sa situation lui rendit plus aisé dele prendre. Partout, sinon chez les Verdurin où il redevenaitinstinctivement lui-même, il se rendit froid, volontierssilencieux, péremptoire quand il fallait parler, n’oubliant pas dedire des choses désagréables. Il put faire l’essai de cettenouvelle attitude devant des clients qui, ne l’ayant pas encore vu,n’étaient pas à même de faire des comparaisons, et eussent été bienétonnés d’apprendre qu’il n’était pas un homme d’une rudessenaturelle. C’est surtout à l’impassibilité qu’il s’efforçait, etmême dans son service d’hôpital, quand il débitait quelques-uns deces calembours qui faisaient rire tout le monde, du chef declinique au plus récent externe, il le faisait toujours sans qu’unmuscle bougeât dans sa figure d’ailleurs méconnaissable depuisqu’il avait rasé barbe et moustaches.
Disons pour finir qui était le marquis de Norpois. Il avait étéministre plénipotentiaire avant la guerre et ambassadeur au SeizeMai, et, malgré cela, au grand étonnement de beaucoup, chargéplusieurs fois, depuis, de représenter la France dans des missionsextraordinaires – et même comme contrôleur de la Dette, en Égypte,où grâce à ses grandes capacités financières il avait rendud’importants services – par des cabinets radicaux qu’un simplebourgeois réactionnaire se fût refusé à servir, et auxquels lepassé de M. de Norpois, ses attaches, ses opinions eussent dû lerendre suspect. Mais ces ministr

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