Aventure d un soir
53 pages
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Aventure d'un soir , livre ebook

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Description

Un plongeur n’a plus que trois minutes à vivre. Un livre relégué au rayon des soldes raconte son destin tragique. Socrate est apostrophé par Dieu alors qu’il se trouve au petit coin. Un enseignant du futur se rebelle contre le système qui l’écrase. Fruit d’une production qui s’échelonne sur 30 ans, ce recueil de 15 nouvelles inclassables navigue finement entre les situations périlleuses, les relations amoureuses mal en point ainsi que les extases et les agonies du monde littéraire.
Quand on s’abandonne à un auteur d’expérience... Place aux aventures d’un soir fougueuses et amusantes !

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 04 septembre 2019
Nombre de lectures 0
EAN13 9782896996520
Langue Français
Poids de l'ouvrage 2 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0450€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Aventure d’un soir

Du même auteur
 
Chez d’autres éditeurs
Otages de la nature , roman jeunesse, Ottawa, Éditions David, 2018, 162 p. ; livre numérique Kobo, 2018.
La longue histoire de la petite vache , roman jeunesse, ill. de Caroline Merola, Saint-Lambert, Soulières éditeur, 2018, 96 p.
Zazette, la chatte des Ouendats , roman jeunesse, ill. d’Adeline Lamarre, Saint-Lambert, Soulières éditeur, 2015, 96 p.
The Water of Life (Uisge beatha) , roman, traduit de L’eau de vie , livrel Kobo, 2015 ; Canberra, Odyssey Books, 2015, 322 p.
Le sortilège de Louisbourg , roman, Ottawa, Éditions David, 2014, 332 p. ; livre numérique Kobo, 2014.
L’eau de vie (Uisge beatha) , roman, Ottawa, Éditions David, poche, 2014 (2008), 466 p. ; Prix Émile-Ollivier 2009.
Les guerriers de l’eau , roman jeunesse, Ottawa, Les Éditions du Vermillon, 2012, 192 p. ; livre numérique Kobo, 2012. Prix Françoise-Lepage 2013.
La première guerre de Toronto , roman jeunesse, Ottawa, Éditions David, 2010, 174 p. ; Prix du livre d’enfant Trillium 2011.
Les mordus de la glace , roman jeunesse, Ottawa, CFORP, 2006, 89 p.
Une tournée d’enfer , roman jeunesse, Ottawa, CFORP, 2006, 89 p.
Les exilés , roman, Ottawa, Le Nordir, 2003, 142 p.
Fait à l’os !, roman, Regina, Éditions de la Nouvelle Plume, 2003 (écrit avec 17 jeunes Fransaskois), 129 p.
Les géniteurs , roman, Ottawa, Le Nordir, 2001, 196 p.
Le pari des Maple Leafs , roman jeunesse, Montréal, Les Éditions Pierre Tisseyre, 1999, 215 p.
Le prochain pas , roman jeunesse, Ottawa, CFORP, 1997, 94 p.
Le secret de l’île Beausoleil , roman jeunesse, Montréal, Les Éditions Pierre Tisseyre, 1990, 181 p.

Daniel Marchildon
 
 
 
 
 
 
 
Aventure d’un soir
 
(15 nouvelles livresques, amoureuses et périlleuses)
 
Nouvelles
 
 
 
 
 
 
 
 
Collection Vertiges
L'Interligne

Catalogage avant publication de Bibliothèque et Archives Canada
 
Titre: Aventure d'un soir : (15 nouvelles livresques, amoureuses et périlleuses) : nouvelles /
 
Daniel Marchildon.
 
Noms: Marchildon, Daniel, auteur.
 
Collections: Collection Vertiges.
 
Description: Mention de collection: Collection Vertiges
 
Identifiants: Canadiana (livre imprimé) 20190132035 | Canadiana (livre numérique) 20190132078 |
 
ISBN 9782896996506 (couverture souple) | ISBN 9782896996513 (PDF) | ISBN 9782896996520 (EPUB)
 
Classification: LCC PS8576.A6356 A94 2019 | CDD C843/.54—dc23
 
 
 
 
 
 
 
 
L’Interligne
435, rue Donald, bureau 337
Ottawa (Ontario) K1K 4X5
613 748-0850
communication@interligne.ca
interligne.ca
 
Distribution : Diffusion Prologue inc.
 
ISBN 978-2-89699-652-0
© Daniel Marchildon 2019
© Les Éditions L’Interligne 2019 pour la publication
Dépôt légal : 3 e trimestre de 2019
Bibliothèque et Archives Canada
Tous droits réservés pour tous pays



Avant-propos
 
 
 
 
 
 
 
De l’œuvre de jeunesse à des créations récentes, ce recueil de nouvelles, dont la plus vieille remonte à 1986, vous convie à explorer mon univers littéraire et son évolution au fil de trois décennies.
 
La nouvelle a toujours fait partie de mon œuvre. Je m’amuse à en écrire pour développer des idées souvent cocasses dont la nature se prête bien à ce genre court et percutant.
 
Bon voyage tout au long de ce trajet surtout drolatique, quelquefois sérieux, qui porte un regard sur les livres, l’amour et l’humanité.
Nouvelles livresques


Une aventure d’un soir







On s’est rencontrés un soir, chez mon amie Jacynthe. C’est elle qui t’a présenté à moi, comme une offrande, avec un regard entendu. Peut-être savait-elle déjà où cette rencontre devait forcément mener. Par son expression, j’ai compris qu’elle avait cru bon de nous présenter en connaissance de cause, après avoir déjà passé une nuit, peut-être même plus, en ton agréable compagnie. Cette constatation m’a gênée, au point où j’ai détourné le regard pour embrasser la salle. À l’autre bout de la grande pièce, Alain, le mari de Jacynthe, jasait avec d’autres invités. Il ne se doutait probablement de rien, ou peut-être même savait-il tout et s’en fichait-il éperdument.
J’ai hésité devant ce premier contact, je ne sais pas pourquoi. Peut-être qu’au début de la quarantaine, alors qu’on porte les cicatrices des brûlures infligées par le brasier de moult relations, on perd l’aisance, en fait le courage, d’en entamer d’autres. En te touchant, j’ai tout de suite senti une chaleur, une légère brûlure. J’avoue que ton allure physique ne m’avait guère impressionnée. Mais il est bien vrai qu’il ne faut pas juger de l’arbre par l’écorce.
Au long de la soirée, on a beaucoup parlé de toi, de ton succès, de l’admiration sans bornes que le public te vouait. Nous sommes partis un peu tôt. Destination : mon appartement. Chez moi, j’ai préparé une tisane que j’ai bue assise dans le salon à te dévisager, en silence. Finalement, d’un commun accord, nous nous sommes rendus à la chambre à coucher. Pendant un long moment je t’ai contemplé reposant au milieu de mon grand lit qui, tout à coup, t’a fait paraître si petit.
Je suis allée à la salle de bains et, en exécutant mon train-train habituel, je me suis rendu compte que mes mains tremblaient légèrement, qu’un sentiment d’anticipation attisait mon désir, que je ne pensais plus qu’à toi qui m’attendais patiemment sur le lit. Cela faisait si longtemps que je n’avais éprouvé une telle fougue, que je me suis mise à appréhender le pire. Le matin venu, comment me sentirais-je ? Exaltée ou brûlée encore une fois ?
Juste avant de quitter la salle de bains, voilà que le doute s’est emparé de moi. Est-ce que je m’attendais à trop de ta part ? Serais-tu capable de combler mon besoin d’ivresse, de folie même ? Mon désir m’avait-il monté un château d’attentes irréalistes, irréalisables ? Pourtant je sentais que cette rencontre, cette liaison que je me préparais à entamer, recelait un potentiel énorme.
Ainsi, malgré moi, je t’ai de nouveau approché d’un pas hésitant, trahissant une certaine pudeur. Me débarrassant d’abord de mon soutien-gorge et ensuite de ma petite culotte, je me suis glissée dans le grand lit avec toi. Après une hésitation d’encore une seconde, mes doigts ont longé ton dos lisse et jeune. Me rapprochant, j’ai commencé à te flatter. Mes yeux t’ont dévoré, lisant dans chacun de tes signes une volupté, une douce sensualité que ma cervelle décortiquait à peine avant qu’elle ne gagne tout mon corps.
Je t’ai tâté, effleuré, palpé. Après un premier long spasme de plaisir, je t’ai empoigné de nouveau. Reprenant ce doux manège, j’ai perdu conscience du temps, de moi-même. À un moment donné, j’ai eu l’impression de gémir à haute voix, plus tard à l’intérieur seulement.
Toute la nuit je t’ai caressé, en humant le parfum délectable de ta jeunesse.
Au bout d’un certain temps, j’ai constaté que ce plaisir, mêlé à l’effroi de ne plus me sentir tout à fait maîtresse de la situation, allait continuer encore longtemps, sans doute jusqu’à ce que nous eussions fini de nous consommer mutuellement. D’habitude, je ne m’abandonne pas si facilement. Cependant, en te sentant te livrer si pleinement à moi, ma propre résistance s’est écroulée...
Il faisait jour quand ton corps s’est dérobé à l’étreinte de mes mains. Heureusement que nous étions dimanche, car je n’aurais pas eu la force de me lever pour aller au travail. Je me sentais assouvie, à la fois vidée et comblée. J’ai contemplé ta forme allongée à côté de moi. Bien que tu n’eusses pas changé d’aspect, tu ne me paraissais plus si petit car, maintenant que je te connaissais intimement, je te savais source d’immenses merveilles et de plaisir sans limites.
J’ai émis un long bâillement en éteignant la lampe de chevet qui avait éclairé nos ébats la nuit durant. En fermant les yeux, j’ai eu une pensée pour quelques-unes de mes copines, certaines seules, d’autres en couple, avec lesquelles j’avais le goût de te partager. Elles seraient tout aussi séduites que moi.
Plus tard, je téléphonerai à Jacynthe pour la remercier de t’avoir mis sur ma route. Un roman extraordinaire comme toi, avec lequel on passe une longue nuit, torride, pleine de passion, on ne le rencontre qu’une ou deux fois dans la vie. Demain, j’irai acheter mon propre exemplaire de toi, car je sais qu’un soir, dans quelques années, nous passerons encore sans doute une ou quelques nuits ensemble. Te relire ne sera sans doute pas aussi renversant que la première fois, mais ce sera quand même très agréable. Et cela me rappellera de tendres souvenirs de cette aventure d’un soir.


Le petit coin… de lecture







Qu’est-ce qui vous a inspiré une idée si euh saugrenue ?
Le désespoir. Voilà ce que je devrais répondre. Mais ça, c’est la moitié de la vérité que je préfère ne pas révéler.
— Ma mère aimait que la maison soit propre. D’où ma passion pour la lecture. Je viens d’une famille assez nombreuse. Chaque fois que maman décidait d’entreprendre le ménage, elle nous chassait du foyer avec la stricte consigne de nous rendre à la bibliothèque et d’y rester le temps qu’elle parvienne à astiquer notre modeste demeure.
Mon éditeur, l’air dubitatif, se met à nettoyer ses lunettes déjà impeccables. Un mauvais signe.
— Quel est le rapport avec votre habitude de vous enfermer dans la salle de bains pour lire ?
La partie pour le convaincre s’annonce longue et difficile. Les recueils de nouvelles se vendent encore moins bien que les romans, et mon concept, en plus d’être inédit, risque de rebuter certains lecteurs.
— Devenu un mordu des mots, je souhaitais prolonger mon plaisir jusqu’à tard dans la nuit. Mes parents nous imposaient un couvre-feu. Quand je tentais de lire caché sous les couvertures avec une lampe de poche, le grand frère avec qui je partageais ma chambre me dénonçait. Alors, j’ai trouvé une solution : me réfugier au petit coin où, le temps d’une heure ou deux, même plus dans le cas d’un livre passionnant, je pouvais poursuivre ma lecture en toute tranquillité. La maison comptait deux salles de bains.
Mon éditeur soupire. Malgré trois succès d’estime, aucun de mes sept romans historiques ne s’est vendu en quantité suffisante pour même friser le seuil de la rentabilité. Il peut bien entretenir de sérieux doutes par rapport au succès éventuel du prochain.
— Mais vous écrivez pour des adultes libres de choisir le moment et l’endroit où ils lisent, pas pour des enfants à qui les parents fixent l’heure du dodo !
Je sors mon atout.
— En effet, mais, tous les jours ou presque, ces adultes se retrouvent au petit coin avec quelques minutes devant eux, un temps qu’ils souhaiteraient sans doute passer autrement qu’en regardant les murs du lieu qui, en règle générale, sont insipides, surtout quand on les examine pour la énième fois. Vous avez déjà remarqué ce que les gens laissent à la portée du trône, chez eux ?
Mon éditeur réfléchit. Il ne faut pas lâcher prise.
— D’anciens numéros de L’actualité , des revues de mode ou, pire encore, le Reader’s Digest.
Le coup porte.
— Vous avez raison. Le Sélection laisse à désirer.
Je retire un livre de ma poche de veston et le dépose sur le bureau devant mon éditeur.
— Un jour, chez un ami, en évacuant un repas indigeste, je suis tombé sur ça. J’ai alors entrevu la route menant au succès de librairie.
Subitement, mon éditeur retrouve sa mine sceptique. Il prend le livre.
— Ah… sh*t ! de Jacques Brunet.
Il feuillette en écoutant mes explications.
— Une soixantaine de courtes nouvelles, deux pages au maximum, que l’auteur appelle des agaceries. Dans ces textes bien ficelés, avec un incipit accrocheur et une bonne chute, on retrouve de l’humour grinçant et des personnages hétéroclites, du bonhomme grichoux au poète maudit, en passant par la ménagère analphabète. On en lit un ou deux, trois à la limite si notre affaire prend du temps, et on passe un agréable moment, au point de presque oublier pourquoi on se trouve là.
— Et vous voulez me proposer vos propres agaceries ?
Souriant, mais pas trop, car je ne veux pas passer pour un type triomphaliste ou prétentieux, je sors mon manuscrit de mon sac à dos.
— Mais en mieux. J’en ai écrit soixante-dix axées sur la dénonciation de l’hypocrisie et de la langue fourchue, autant celle des politiciens que des vedettes ou encore des sportifs. J’emploie de l’humour caustique dosé d’ironie et parfois de sarcasme.
Mon éditeur accepte le manuscrit, qu’il manipule comme un rouleau de papier de toilette. Il lit la page titre.
— Ça, ça fait ch*er. Vous ne trouvez pas que c’est un peu… scatologique ?
— Peut-être. En même temps, c’est honnête.
— Bon, je vais le lire.
Je cache à peine mon soulagement.
— Prenez votre temps. En fait, je vous suggère de le placer dans votre salle de bains pour l’apprécier in situ , pour ainsi dire.
Les yeux de mon éditeur reflètent son désarroi. Il ne sait pas s’il doit me prendre pour un génie ou un fou. Cependant, un élément plaide en ma faveur : le désespoir mutuel. Pour survivre, sa maison d’édition a autant besoin que moi d’un succès de librairie. Le café Balzac où, grâce à mon emploi de barista , je gagne ma croûte si mince soit-elle, va bientôt fermer ses portes…
Six mois plus tard
Pari tenu.
Il en a fallu du temps, car mon éditeur a scrupuleusement respecté le mode d’emploi. Il a donc mis trois mois à évaluer mon manuscrit, au rythme de ses séjours prolongés au petit coin. « Ça, ça fait vraiment chier, m’a-t-il avoué en m’offrant un contrat d’édition. Ça me donnait vraiment envie, euh d’y retourner. Ce recueil de lectures de bécosse a un énorme potentiel commercial. »
Un an plus tard
Pari gagné.
Le recueil fait un malheur. Encore une fois, il a fallu faire preuve de patience. Déconcertés par un titre comme le mien, les animateurs des émissions de télé et de radio m’ont boudé. Cependant, un à la fois, les lecteurs de salle de bains ont adopté mon recueil et leur force collective l’a poussé sur les listes de lectures suggérées. Quand les médias se sont enfin intéressés à mon bouquin, j’ai usé de délicatesse et d’astuce pour le mettre en valeur. Mon recueil a trouvé sa place dans les salles de bains les plus cossues et les plus décrépites.
Après vingt ans de carrière, j’ai enfin obtenu la notoriété et les droits d’auteur convoités depuis si longtemps. Maintenant, dans les salons du livre, plutôt que de passer le temps à compter les gens dans les files d’attente devant les stands des auteurs populaires, je suis occupé à signer des dédicaces comme un automate.
Deux ans plus tard
Pari perdu.
Mes lecteurs, et surtout mon éditeur, me réclament un deuxième recueil du même acabit. Je me suis mis au travail et, malgré de prodigieux efforts, je n’y arrive pas. Je souffre d’une constipation créatrice. Pire encore, mon public déchante. D’abord, certains ont abusé du recueil. Complètement absorbés dans leur lecture, ils restaient longtemps cloîtrés dans la salle de bains. Quelques lecteurs ont même développé des problèmes intestinaux. D’autres (plus sensés quand même) se sont emballés au point de continuer leur lecture hors du lieu prescrit. Plusieurs ont alors fini par trouver le livre banal, sans l’intérêt et l’éclat que lui conférait le cabinet d’aisances.
Après avoir chuté, les ventes ont complètement cessé. Les derniers exemplaires sont en route pour le pilon. Toujours en panne d’inspiration, je vois la somme de mes droits d’auteur fondre comme neige au soleil.
Dernièrement, j’ai replacé Ah… sh*t ! dans ma salle de bains. J’ai pris plaisir à le relire. Jacques Brunet, qui est décédé, n’est pas devenu un auteur riche et célèbre. Malgré tout, je soupçonne qu’il a été plus heureux que moi. Bientôt, il va falloir me résigner à l’inévitable : écrire un livre de recettes. Et ça, ça fait vraiment…

Note de l’auteur : Le livre Ah… sh*t ! de Jacques Brunet existe vraiment et a été publié aux Éditions David, à Ottawa, en 1996.


Un livre qui dit tout







J’aurais voulu t’écrire, mais je ne suis qu’un livre. J’ai été condamné à répéter toute ma vie les mêmes mots. Or, si je pouvais t’écrire, je te raconterais mon histoire. Pas celle que renferment mes pages. Mais celle que j’ai vécue. Si tu veux bien m’écouter, je vais te conter ça...
Je suis venu au monde dans une grande imprimerie. Selon la notice biographique, imprimée à l’arrière, mon auteur est mort depuis longtemps. Nous étions une multitude de frères et sœurs, soit dix mille, à sortir des presses ce jour-là. Les familles de réédition sont, en règle générale, très nombreuses.
Au bout de quelques jours, je me suis retrouvé dans une belle vitrine qui donnait en plein sur la rue principale d’une grande ville. Je passais mes jours et mes nuits à regarder défiler toutes sortes de gens. J’étais fier de mon corps, de mon attrayante page couverture. Des fois, je surprenais le regard admiratif d’un bibliophile.
Mais, à l’automne, avec l’arrivée des récentes parutions, j’ai dû accepter de me faire entasser sur une étagère surchargée. Toutefois, un jeune étudiant est venu me délivrer de cette prison. Au début, j’étais heureux. Cependant, très tôt j’ai déchanté. D’abord, je passais le plus clair de mon temps au fond d’un sac à dos sale, coincé entre des cartables ou d’autres livres plus gros que moi. Mes pages sont devenues froissées. Et, quand mon étudiant avait quelque égard pour moi, c’était pour me barbouiller de notes indéchiffrables dans les marges.
Pire encore, il m’a violenté.
Un soir, il était assis à me lire à son bureau. Je sentais son impatience à la façon dont ses mains se crispaient autour de moi. Tout à coup, il m’a lancé de toutes ses forces en jurant :
— Cââlique ! Pourquoi nous font-ils lire des choses si plates !
J’avais rebondi contre le mur pour me retrouver le nez contre le plancher. La violence de l’impact avait taillé une coche dans ma reliure. Le lendemain, c’est avec dédain que mon propriétaire m’a rangé sur une étagère de sa bibliothèque. Par la suite, il a abandonné ses études en littérature pour se mettre à réaliser des films pour la télévision.
Un jour, en remplissant des boîtes en vue d’un déménagement, mon étudiant devenu réalisateur m’a aperçu dans sa bibliothèque. Avec d’autres bouquins, il m’a envoyé promener dans un magasin de livres d’occasion. J’ai vécu pendant quelques années misérables dans un sous-sol poussiéreux. On m’a collé une méchante étiquette indiquant un prix dérisoire. J’ai même dû porter le collant rouge humiliant étampé spécial .
Enfin, un jour, une vieille dame me ramassa.
— Tiens, voilà justement ce qu’il me faut, a-t-elle laissé échapper en me caressant doucement.
Quel fut mon étonnement quand, arrivée à la maison, elle me retira de son sac et se mit à quatre pattes sous la table de sa cuisine ! Avec beaucoup de difficulté, elle souleva une des pattes de la table pour me glisser dessous.

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