Contes de Gascogne (recueillis en Tarn-et-Garonne)
183 pages
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Description

Les contes que nous présentons sont extraits d’un manuscrit déposé en 1949 aux archives du Musée des Arts et Traditions populaires. Il y figure sous le titre suivant : Contes languedociens et gascons, comparés avec les variantes des mêmes thèmes connues dans les pays de langue d’Oc. L’idée de recueillir les traditions populaires n’était pas nouvelle et tous les écrivains de langue d’Oc, ont connu cette activité adjacente qui n’était pas seulement curiosité d’érudit mais qui stimulait leur propre génie poétique. La Gascogne, région sur laquelle notre recueil s’étend, reste dominée par le grand nom de J.-F. Bladé, auteur de six volumes de contes et poésies populaires qui constituent une véritable somme poétique. Antonin Perbosc, s’il a fait une collecte moins abondante, l’a du moins effectuée dans un esprit de rigueur scientifique absolument nouveau. La plus grande partie de ces contes ont été recueillis par ses élèves alors qu’il était instituteur dans un village du Tarn-et-Garonne, Comberouger. Les élèves avaient été groupés en une société « traditionniste » scolaire, la première du genre, qui dura de 1900 à 1908, compta 51 élèves garçons et filles. L’âge moyen des enfants était de dix à treize ans. Il leur fut recommandé de noter les récits entendus avec la plus grande fidélité et en s’abstenant de façon absolue d’y apporter des modifications. L’âge des enfants était déjà une garantie d’authenticité, la notation en dialecte local en fut une autre. La vallée du Lambon, lieu de rencontre de deux dialectes, le languedocien et le gascon, était un terrain d’enquête privilégié pour un linguiste... (extrait de la Préface, édition originale de 1954).


Antonin Perbosc (1861-1944), instituteur, bibliothécaire, ethnographe, écrivain régionaliste et occitaniste. On lui doit notamment Contes vièls e novèls, Contes de Gascogne, Lo Got occitan, Lo Libre del Campestre, Lo Libre dels Auzèls ainsi que deux ouvrages de Contes licencieux.


Rassemblés par la petit-fille de Perbosc, Suzanne Cézerac, illustrés superbement par Arsène Lecoq, voici 66 ans plus tard, une nouvelle édition de ces contes gascons traduits en français (un seul y est présenté en version bilingue).

Sujets

Informations

Publié par
Nombre de lectures 0
EAN13 9782824055565
Langue Français
Poids de l'ouvrage 6 Mo

Informations légales : prix de location à la page €. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

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Tous droits de traduction de reproduction et d’adaptation réservés pour tous les pays.
Conception, mise en page et maquette : © Éric Chaplain
Pour la présente édition : © edr/ ÉDITION S des régionalismes ™ — 2020
Éditions des Régionalismes : 48B, rue de Gâte-Grenier — 17160 cressé
ISBN 978.2.8240.1041.0 (papier)
ISBN 978.2.8240.5556.5 (numérique : pdf/epub)
Malgré le soin apporté à la correction de nos ouvrages, il peut arriver que nous laissions passer coquilles ou fautes — l’informatique, outil merveilleux, a parfois des ruses diaboliques... N’hésitez pas à nous en faire part : cela nous permettra d’améliorer les textes publiés lors de prochaines rééditions.


AUTEUR

ANTONIN PERBOSC illustrations d’Arsène Lecoq






TITRE

CONTES de Gascogne recueillis en Tarn-et-Garonne




INTRODUCTION
L es contes que nous présentons sont extraits d’un manuscrit déposé en 1949 aux archives du Musée des Arts et Traditions populaires. Il y figure sous le titre suivant : Contes languedociens et gascons recueillis par Antonin Perbosc, comparés avec les variantes des mêmes thèmes connues dans les pays de langue d’Oc .
Ce manuscrit lui-même groupe, avec de nombreux contes restés inédits à la mort d’Antonin Perbosc, l’intégralité de deux petits recueils, les Contes de la vallée du Lambon et les Contes de la vallée de la Bonnette , l’un et l’autre épuisés aujourd’hui.
L’idée de recueillir les traditions populaires n’était pas nouvelle et tous les écrivains de langue d’Oc, des simples patoisants aux poètes de l’envergure d’Auguste Fourès et de Frédéric Mistral, ont connu cette activité adjacente qui n’était pas seulement curiosité d’érudit mais qui stimulait leur propre génie poétique.
Leurs contes et légendes, épars dans des revues locales, quelquefois même dans de simples quotidiens, ne sont connus que de quelques spécialistes.
La Gascogne, région sur laquelle notre recueil s’étend, reste dominée par le grand nom de Jean-François Bladé, auteur de six volumes de contes et poésies populaires qui constituent une véritable somme poétique. Et l’on s’étonne qu’à une époque où la définition et la portée du régionalisme sont sans cesse remises en question, on ne célèbre pas davantage, dans son pays, un poète si authentique.
Venu vingt ans plus tard aux études folkloriques, à un moment où le déclin des traditions populaires s’accentuait rapidement, Antonin Perbosc, s’il a fait une collecte moins abondante, l’a du moins effectuée dans un esprit de rigueur scientifique absolument nouveau et, à ce titre, il a été, de son vivant déjà, qualifié de « précurseur ».
Poète de langue d’Oc exclusivement, Antonin Perbosc (1861-1944) a porté au folklore un intérêt d’autant plus passionné, qu’il ne l’a pas considéré comme une science isolée, mais comme une source de renouvellement de la poésie, par opposition à la tradition mythologique du classicisme français, et que dans ses recueils poétiques, principalement dans les deux Livres des Oiseaux, il a repris la plupart des thèmes naïfs ou malicieux de nos contes populaires.
Passionné de littérature populaire durant toute son existence, ayant des correspondants actifs dans toutes les régions du midi, suivant la méthode autrefois employée par Gaidoz et Rolland, Antonin Perbosc a laissé inédits à sa mort, outre les contes, des légendes, des chansons populaires, des milliers de proverbes et de notations diverses sur des usages locaux. La plus grande partie ont été recueillis par ses élèves alors qu’il était instituteur dans un village du Tarn-et-Garonne, Comberouger, situé à 30 kilomètres à l’ouest de Montauban, sur un petit affluent de la Garonne, le Lambon.
Les élèves avaient été groupés en une société « traditionniste » scolaire, la première du genre, qui dura de 1900 à 1908, groupa 51 élèves garçons et filles et attira l’attention du Congrès des traditions populaires tenu à Paris en 1900, où Paul Sébillot et Paul de Beaurepaire-Froment l’évoquèrent.
L’étude comparée de la langue d’Oc et du Français, longtemps combattue par l’enseignement officiel, est aujourd’hui reconnue comme efficace et sanctionnée par l’application de la récente loi Deixonne.
L’âge moyen des enfants était de dix à treize ans, mais certains, auxquels on doit des contes d’animaux très courts, n’avaient que six ou sept ans, s’ils ne savaient pas encore écrire, ils contaient, paraît-il, à merveille, et un camarade plus âgé écrivait sous leur dictée. Il leur fut recommandé de noter les récits entendus avec la plus grande fidélité et en s’abstenant de façon absolue d’y apporter des modifications.
L’âge des enfants était déjà une garantie d’authenticité, la notation en dialecte local en fut une autre.
La vallée du Lambon, lieu de rencontre de deux dialectes, le languedocien et le gascon, était un terrain d’enquête privilégié pour un linguiste, d’autant plus que dans ces récits millénaires s’étaient conservées des locutions anciennes qui avaient totalement disparu de la langue parlée envahie de gallicismes. Aussi souvent qu’il était possible, nous avons conservé, dans notre traduction française, ces locutions au charme vieillot.
Tous les thèmes de ce recueil appelleraient des rapprochements avec les contes de Bladé quoiqu’il y ait ici prédominance des contes d’animaux et des randonnées qui amusent les enfants et les peuples primitifs, ainsi que des contes facétieux. Les contes merveilleux étaient déjà en voie de disparition : ceux qui sont longs et présentent des péripéties un peu compliquées ont été formés par juxtaposition de différents thèmes. Sous leur meilleure forme, ils relèvent de l’esprit réaliste et satirique plutôt que du lyrisme proprement dit.
Ce qui distingue profondément l’œuvre du folkloriste Antonin Perbosc de celle de Bladé, c’est qu’elle est rigoureusement scientifique et purement objective. En conservant aux contes populaires la forme fruste sous laquelle ils sortent de la bouche des enfants, Perbosc les situe sur le plan réel, il leur assure l’anonymat de l’innocence. Ces récits sont captés en dehors de tout souci littéraire. La méthode folklorique de Perbosc a la valeur d’une découverte.
Les thèmes folkloriques, transmis de bouche à oreille, révèlent bien par leurs accents poétiques, par leur humour, des intentions d’« auteur », mais d’un auteur inconnu.
Leur origine se perd dans la nuit des temps. Elle suppose une composition primitive. Leurs variantes, leurs combinaisons, leurs altérations même révèlent une évolution qui les enrichit ou les appauvrit.
Chaque conteur de la chaîne a plus ou moins consciemment fait œuvre de troubadour en donnant au récit l’accent de sa personnalité. Le conte populaire est bien une expression littéraire.
Il est par sa nature parlée même l’expression collective d’une race, mais l’expression d’une collectivité de succession. Le folkloriste ne peut en recueillir que la forme à un instant donné de son évolution et pour obtenir de cette forme un état vraiment objectif, le procédé le plus correct était assurément de le saisir sur la bouche des enfants. Il fallait y penser.
Ces narrations enfantines, Perbosc les a notées en graphie phonétique toujours avec le même souci d’objectivité scientifique. Le folklore est la littérature du peuple. A le fixer par la plume, le premier risque est de le dénaturer.
Perbosc l’a senti mieux que personne, étant poète, et poète occitan, c’est-à-dire dans une langue à faire revivre, à recréer, à laquelle il avait dû donner un nom, en créant le beau mot occitan qui venge la langue et toutes choses d’Oc de tous les abandons.
« Pour ressentir la beauté de la nature, il faut avoir cessé d’être un paysan depuis longtemps », avait coutume de dire Perbosc ; et la pensée qu’il exprimait doit s’entendre ainsi : que « ressentir la beauté de la nature » et subir la nécessité consciente de l’exprimer ne font qu’un.
L’existence d’une forme d’expression poétique orale populaire révèle dans les cœurs populaires l’origine intuitive du sentiment qui deviendra l’inspiration chez le poète.
On comprend l’émotion profonde qu’éveillèrent chez un poète comme Perbosc, dont le génie était voué au culte de l’âme paysanne, ces balbutiements de sa race. Le poète, qui a placé en tête de ses sonnets de l’ Arada la dédicace épigraphique que l’on soit :
A mos reires
Los lauraires
Qu’an virat e revirat
Lo terraire
Que trobaire
Ai cantat e cantarai
Tant que viurai
manifestait par la délicatesse de sa méthode, la vénération qu’il éprouvait devant le trésor naturel de sa race : la poésie des hommes « qui ne ressentent pas la beauté de la nature » mais qui la portent en eux et, « par leur qualité d’âme », donnent à cette beauté le frémissement de la vie.
Une des plus belles œuvres de Perbosc est le poème sur Pol Froment où il évoque le poète laboureur qui mourut à 21 ans, peut-être pour avoir ressenti trop facilement la beauté de la nature. C’est d’avoir vécu pour son compte le drame humain de la mutation littéraire que Perbosc a pu apporter dans son activité folklorique tant de purisme.
Dans ce recueil, le premier complet, des contes de Perbosc, on chercherait en vain les grâces de style qui signalent la vocation littéraire, ce sont les inflexions que donne à des voix enfantines le premier contact avec le merveilleux.
Ce ne pouvait être l’œuvre que d’un grand poète de conférer à ces récits leur sacre en préservant leur authenticité. C’est l’amour de la terre qui inspira sa méthode à Perbosc et cet amour éclate ici par le propos délibéré de n’y mettre rien de lui-même.
Au seuil de l’été 1914, présentant les contes de la vallée du Lambon aux lecteurs, Perbosc évoquait pour leur rendre hommage ses petits collaborateurs de Comberouger et sa pensée s’attardait sur le départ prochain de sept d’entre eux pour la guerre.
N’est-ce pas l’épitaphe de ces enfants que Déodat de Séverac recueillait de sa plume pour le monument aux morts de Saint-Félix ?
La guerra qu’an volguda
Es la guerra à la guerra
Son morts per nostra terra
E per tota la terra.
Les contes que l’on va lire sont la première page (et il est heureux qu’y soit inscrit le nom de Perbosc) de la monographie de ce que M. René Nelli appelle très judicieusement : l’homme méditerranéen.
CAMILLE SOULA (1) .

Nous nous sommes proposé de ne donner, dans les recueils qui composent la collection : Contes merveilleux des provinces de France , que des contes inédits, récemment recueillis ou restés dans les collections manuscrites de collecteurs disparus. Si tous les contes de ce recueil ont été pris dans les manuscrits de Perbosc, pieusement rassemblés par sa petite-fille, Suzanne Cézerac, un certain nombre avaient déjà été publiés dans deux petits volumes tirés à 300 exemplaires seulement, et devenus depuis longtemps introuvables : Perbosc (Antonin). Contes populaires, 1re série : Contes populaires de la vallée du Lambon, Montauban (Masson) 1914, in-16, XVI-95 p. (Contes recueillis par les élèves de l’école de Comberouger, Tarn-et-Garonne, groupés en Société traditionniste). — Hinard (Jean) et Perbosc (Antonin). Contes populaires, 2e série : Contes populaires de la vallée de la Bonnette. Paris (Champion) et Montauban (Masson), 1924, in-16, XVI, 79 p. (Contes recueillis par les élèves de Loze, Tarn-et-Garonne, groupés en Société traditionniste).
Au lieu du nom du conteur, recueils et manuscrits donnent seulement pour chaque récit le nom et la date de naissance du jeune écolier qui, en 1900 et dans les années qui suivirent, a noté le conte dans le village où il allait à l’école (de 1900 à 1903 à Comberouger, de 1900 à 1908 à Loze). Des informations prises à Comberouger et à Loze en janvier 1954 nous ont permis de compléter ces indications. Un des anciens élèves d’Antonin Perbosc, Victor Groc, de Comberouger, qui a gardé un souvenir ébloui de l’enseignement que lui donnait son ancien maître il y a quelque cinquante ans, a pleuré d’émotion en apprenant que les contes qu’il avait contribué à rassembler et dont certains sont restés inédits allaient paraître en volume.
Dam l’introduction qui précède, M. Camille Soula fait allusion à la Préface du petit volume de contes que signait Perbosc le 31 juillet 1914, au moment où éclatait la première guerre mondiale. Sur ses petits collaborateurs qui allaient s’engager dans la grande tourmente, d’où certains ne devaient pas revenir, le folkloriste a écrit une page d’une émotion poignante et d’une intense poésie :
« O mes chers traditionnistes, fillettes et garçons qui avez maintenant grandi, je vous revois tous en relisant ces contes que vous contiez si bien. (Que ne puis-je mettre en ces pages l’inflexion de vos voix anciennes qui, de génération en génération, ont redit ces mêmes récits aux petits enfants !) Et voulez-vous savoir à quoi je songe ? A cette formulette douce et triste que vous connaissez bien — et qui est connue non seulement dans tout le Midi, mais hors de France, puisqu’un poète anglais (Wordsworth) s’en est inspiré dans une de ses œuvres — à ces six vers mystérieusement émouvants même pour les enfants qui les répètent sans pouvoir en saisir le sens profond :
Margarideto dou peu rous,
Quants de mainages auètz-vous ?
— Cinc à la guèrro,
Cinc débat tèrro,
Cinc à la hount
Coumptatz-les-pla, que quinze soun.
(Margueridette aux cheveux blonds, combien d’enfants avez-vous ? — Cinq à la guerre, cinq sous la terre, cinq à la fontaine : comptez-les bien, quinze ils sont).
Vous, écoliers d’hier, où êtes-vous maintenant ? Hélas ! deux d’entre vous sont déjà « sous la terre », sept sont soldats et demain, peut-être, ils seront vraiment « à la guerre ». Vous, écolières, qui êtes maintenant d’alertes et vaillantes ménagères, quelques-unes des mamans, vous êtes plus de cinq qui allez « à la fontaine » ou qui, comme dit une variante de la formulette, « gardez la maison »,
Cinc que me gardon la maizoun.
Oui, vous surtout, vous « garderez la maison », je veux dire la tradition de votre race, et grâce à vous, les contes et les chansons des lointaines aïeules refleuriront sans fin sur les lèvres des enfants ». — Antonin Perbosc.


CONTES MERVEILLEUX
I. LE DRAC ET LA JOLIE FLORINE
y avait une fois un roi qui avait trois enfants : deux fils et une fille. La fille s’appelait Florine et était d’une grande beauté.
Le roi, devenu veuf, se remaria avec une femme qui avait elle-même une fille, nommée Tritonne, qui était aussi laide que Florine était jolie. La marâtre devint bien vite jalouse de Florine, voyant que tout le monde la préférait à sa propre fille, et elle la rendit bien malheureuse.
Les frères de Florine étaient intendants chez un jeune roi à qui ils avaient parlé de la beauté de leur sœur. Le roi voulut la voir et la prendre pour femme. Les fils revinrent chez leur père et le supplièrent de laisser partir Florine avec eux. Le père y consentit mais la marâtre et sa fille voulurent l’accompagner.
Le jour du départ arriva et tout le monde s’embarqua sur un grand navire.
Quand on fut un peu loin du rivage, les frères de Florine, qui étaient à l’avant du navire, s’écrièrent :
— Florine, entends-tu le chant de la sirène qui calme la baleine ?
Florine demanda à la marâtre :
— Ma mère, que disent mes frères ?
— Ils demandent que tu t’arraches un œil, répondit la marâtre.
Et elle lui donna un petit couteau pointu.
Florine s’enleva un œil, et la marâtre le prit et le mit dans sa poche.
Un peu plus loin, les frères s’écrièrent de nouveau :
— Florine, entends-tu le chant de la sirène qui calme la baleine ?
Florine demanda à la marâtre :
— Ma mère, que disent mes frères ?
Et la méchante femme répondit :
— Ils demandent que tu t’arraches l’autre œil.
Et Florine s’enleva l’autre œil et le donna à la marâtre. Une troisième fois, les frères s’écrièrent :
— Florine, entends-tu le chant de la sirène qui calme la baleine ?
Et Florine demanda encore à la marâtre ce qu’ils voulaient.
Elle lui répondit :
— Ils demandent que tu te jettes à l’eau.
Et, en disant cela, elle la poussa légèrement et Florine disparut dans les flots.
Quand le bateau accosta au rivage, quelle ne fut pas la surprise des jeunes gens d’apprendre par la marâtre que Florine était tombée à l’eau ! Ils n’osaient se présenter au roi, lui ayant promis de lui amener une belle jeune fille et n’ayant avec eux que la laide Tritonne.
Quand le roi les fit appeler, ils furent bien obligés de la présenter. De colère, le roi ordonna que les deux jeunes gens soient emprisonnés sur-le-champ, mais il épousa Tritonne, puisqu’il s’était engagé à accepter la jeune fille qu’on lui amènerait.
Cependant, Florine n’était pas morte. Au fond de la mer, un Drac (1) l’avait recueillie et lui avait dit que, si elle consentait à rester auprès de lui, elle ne serait pas malheureuse. Et elle avait accepté.
Elle était là depuis bien longtemps quand, un jour, elle dit au Drac qu’elle était bien triste d’être privée de la vue et de ne pouvoir admirer les splendeurs qui étaient au fond de la mer. Le Drac lui promit de lui rendre la vue à condition qu’elle acceptât de rester toujours avec lui. Elle y consentit.
Alors, le Drac, qui était fort adroit de ses mains et avait fabriqué une belle quenouille en or, alla la vendre sur une place publique. Deux dames bien habillées vinrent la lui marchander.
— Combien demandez-vous de cette quenouille ? dirent-elles.
— J’en veux un œil.
— Mon Dieu ! quelle idée ! Un œil ! D’où voulez-vous que nous le sortions ? Demandez-nous l’argent que vous voudrez, nous vous le donnerons.
— Non, je vous ai dit que je voulais un œil.
Alors, la jeune femme dit à sa mère :
— Si nous lui donnions l’œil de Florine ?
La mère ne voulait pas, mais elle céda enfin.

Le Drac redescendit aussitôt, bien content, au fond de l’eau.
Il donna l’œil à Florine. Et celle-ci lui demanda comment il avait fait pour l’obtenir. Il lui raconta que c’étaient deux belles dames qui le lui avaient donné.
Quelque temps après, Florine eut le désir d’avoir l’autre œil, et elle le dit au Drac. Celui-ci fabriqua de ses mains un fuseau en or et, le dimanche suivant, revint sur la place publique pour le vendre.
Les mêmes dames demandèrent le prix du fuseau, ne pouvant avoir la quenouille sans fuseau. Le Drac en demanda le même prix.
— Jésus ! disaient les dames, quelle étrange idée d’en vouloir un œil !
Mais le Drac s’obstina, et elles furent obligées de céder et de lui donner l’autre œil de Florine.
Celle-ci fut bien heureuse d’avoir recouvré la vue. Quelques jours après, elle dit au Drac :
— Je serais bien contente si je pouvais aller sur le bord de la mer, mais c’est une chose impossible, sans doute...
— Moi qui ai fait tout ce que j’ai pu pour que tu y voies, Florine, tu voudrais me quitter, à présent, dit le Drac.
— Non, je ne vous quitterai jamais, je vous le promets, répondit-elle.
Alors, il fit de fortes chaînes qu’elle attacha à sa ceinture et elle vint sur le rivage. Il était convenu que lorsqu’elle entendrait venir quelqu’un, elle dirait :
— Drac, tire la chaîne, j’aperçois la baleine.
Tous les jours, elle allait au bord de la mer faire sa toilette.
Quand elle se lavait, du son tombait de ses joues, et quand elle se peignait, du blé tombait de ses cheveux.
Le roi des environs avait un grand nombre de pourceaux qui allaient manger tout ce qui tombait de la tête de Florine. Quand les porcs rentraient le soir, jamais ils ne voulaient manger, les domestiques en parlèrent au roi qui les fit surveiller, et on découvrit qu’ils allaient au bord de la mer ; mais on ne savait pas d’où tout cela provenait, car on ne voyait jamais Florine.
Un jour, le roi fit rester des hommes en faction toute la journée ; ils virent Florine et ils allèrent prévenir le roi que le son et le blé tombaient de la tête d’une jolie jeune fille. Le roi voulut la voir, et un jour il alla au bord de la mer. Quand elle l’aperçut, elle voulut partir, mais le roi la pria de rester, lui disant qu’il voulait la sortir de cet esclavage, mais elle ne le voulait pas, ne pouvant abandonner le Drac. Enfin, lorsqu’elle eut raconté son histoire, elle dit qu’elle s’informerait comment elle pourrait faire pour s’en aller. Le soir, elle dit :

— Drac, j’ai quelque chose à vous demander. Comment faudrait-il faire pour briser les chaînes qui me tiennent ?
A cette question, le Drac fut fâché et lui dit :
— Tu veux me quitter, je le comprends, à présent que tu y voies.
Elle lui promit de rester, le supplia de lui répondre et il lui dit enfin :
— Il faudrait avoir cent haches en or qui frapperaient toutes à la fois.
— Comment voulez-vous qu’un homme fasse ? C’est impossible ! dit Florine.
Le lendemain, le roi revint au bord de la mer pour avoir la réponse. Florine lui dit ce que lui avait dit le Drac. Alors, il réunit tous les orfèvres de la contrée pour fabriquer les haches en or. Le travail fut vite fait.
Enfin, le jour d’aller chercher Florine arriva et, de bon matin, roi et ouvriers se rendirent au bord de la mer avec une belle voiture.
Après avoir dit : « Un, deux, trois », les cent haches frappèrent à la fois et les chaînes tombèrent au fond, et Florine partit dans la belle voiture. Le Drac, voyant les chaînes descendre sans Florine, monta bien vite, mais il n’y fit rien, la voiture était déjà loin.
Arrivé au château, le roi fit appeler la méchante marâtre et Tritonne, sa fille, que le roi n’aimait pas du tout, et les frères de Florine, pour voir si on la reconnaissait. On devine la joie des jeunes gens en voyant leur sœur, et la tristesse de la marâtre et de Tritonne qui disaient ne pas la reconnaître. Enfin, le roi, reconnaissant l’innocence des jeunes gens, les fit sortir de la prison où Tritonne et sa mère les remplacèrent.
Quelques jours après, Florine se mariait avec le roi ; on fit une bien belle noce. On m’avait invité et c’est là qu’on m’a raconté l’histoire. Pour m’en revenir, ne voulant pas que je reparte à pied, on me donna un joli carrosse en verre, attelé avec quatre rats ; en chemin, je rencontrai un chat qui mangea les rats et je fus obligé de m’en revenir à pied.
Conté à A. Perbosc à Montauban en 1908 par M me Mathilde Haybrard.


Sur les croyances relatives au Drac en pays gascon, voir la Légende du Drac , n° XX,


II. LES MARGOLISETTES
l y avait une fois un homme qui était veuf ; il avait deux filles.
Il se remaria avec une femme qui en avait une.
Un jour, la femme dit :
— Voyons, enfants, laquelle d’entre vous recueillera le mieux l’eau de la vaisselle pendant l’année ?
A la fin de l’année, les filles de l’homme dirent à leur marâtre :
— Venez voir, tante, si nous n’avons pas bien recueilli l’eau de la vaisselle.
Et elles lui montrèrent la barrique où elles avaient mis l’eau de la vaisselle qui répandait une odeur nauséabonde. La fille de la marâtre dit à son tour :
— Voici mon eau de vaisselle.
Et elle lui montra un cochon gros comme un âne. Alors, la marâtre dit à son mari :
— Tes filles ne sont bonnes à rien ; va-t’en les perdre, je ne veux plus les voir.
Mais les fillettes avaient entendu ces mots et, comme elles avaient une marraine qui était sorcière, elles allèrent la consulter.
— Prenez une pleine poche de cendres, dit la sorcière, et vous en déposerez une poignée à chaque pas.
Le père les emmena avec lui, très loin, dans un bois, et attendit qu’elles se fussent endormies pour les abandonner. Mais quand elles s’éveillèrent, elles retrouvèrent très facilement leur chemin.
Ce jour-là on faisait cuire des oies, et le soir l’homme dit à sa femme :
— Ah ! s’il y avait les Margolisettes, elles en mangeraient bien un morceau !
Et elles, qui étaient auprès de la porte, de répliquer :
— Bien sûr que si on nous en donnait, nous en mangerions !
Quand la femme entendit cela, elle se mit en colère.
— Tu vois que tu ne les as pas perdues ! Tu l’as fait exprès ! Repars les perdre à nouveau !

Les deux fillettes revinrent chez leur marraine. Alors, elle leur donna une pleine poche de maïs en leur disant :
— Vous en mettrez un grain à chaque pas ; ainsi, vous saurez revenir.
Mais les pies mangèrent le maïs derrière elles et elles ne surent pas retrouver leur chemin. Elles montèrent sur un chêne et virent une lumière, bien loin. Elles y allèrent.
C’était la maison du Loup. Il n’y avait que la Louve ; elles lui dirent :
— Il faut que vous nous accueilliez.
— Pauvrettes, dit la Louve, je ne peux pas : quand le Loup arriverait, il vous mangerait.
— Accueillez-nous tout de même.
Alors, la Louve les cacha sous un cuvier. Quand le Loup arriva, il dit :
— Je sens la chair bénite ; il m’en faut.
— Il y a deux fillettes, lui dit la Louve. Il ne te faut pas les manger. Nous leur ferons faire la lessive et, si elles ne la font pas bien, tu les mangeras.
Elles la firent bien, mais le Loup voulait les manger tout de même.
— Non, lui dit encore la Louve. Maintenant, nous allons leur faire allumer le four et, si elles ne le font pas bien, tu les mangeras.
Elles allumèrent le four. Au bout d’un moment, le Loup alla voir s’il était chaud avec sa langue.

Mais, pendant qu’il s’en rendait compte, elles prirent une fourchée de ronces, les mirent dans le four et firent brûler le Loup.
Lorsque la Louve vit cela, elle dit :
— Moi, je vais voir si le four est chaud ; mais je vous prie de ne pas me faire ce que vous avez fait au Loup. Mais, quand elle y fut entrée, on lui fit ainsi qu’au Loup.
Et les Margolisettes demeurèrent là, toutes deux, très heureuses.
Conté à A. Perbosc en 1901 par Jean Redon, de Comberouger, où il est né en 1896 et mort, sabotier, en 1916.



III. SOLEILLETTE
l y avait une fois un homme et une femme qui avaient un garçon appelé Bernardinet. La femme mourut et l’homme se remaria.
La nouvelle femme avait en horreur Bernardinet. Un soir, quand ils furent au lit, la marâtre dit à son mari :
— Je suis fatiguée de voir cet enfant. Il mange tout ! Il faut que tu ailles le perdre.
Mais Bemardinet, qui ne dormait pas, entendit cela. Il s’en alla trouver sa grand-mère et lui dit :
— Méninette (2) , mon père veut me perdre.
— Oui, mien ! il te faut remplir tes poches de cailloux, et, pendant que tu marcheras, tu les sèmeras un par un le long du chemin.
Le lendemain matin, le père dit :
— Bernardinet, je vais faire quelques fagots au bois. Veux-tu venir avec moi ?
— Oui, père.
Et ils partirent. Quand ils furent au milieu du bois, le père dit :
— Bernardinet, reste là, je vais chercher des liens ; je reviendrai bientôt.
Le père ne revint pas.
Mais Bernardinet retrouva les cailloux qu’il avait semés le long du chemin et retourna à la maison. Il se mit près de la porte pour écouter.
Ce jour-là, la marâtre avait fait un milhas (3) ; elle et son mari s’en étaient bien rassasiés, et le père disait :
— Ah ! si nous avions Bernardinet, il mangerait bien un peu de milhas.
Bernardinet cria :
— Je suis ici, père.
Il le fit entrer et manger. Puis, ils allèrent tous se coucher. Quand ils furent au lit, la marâtre se remit à dire à son mari :
— Ah ! que je suis fatiguée de voir cet enfant ! Demain, tu retourneras au bois avec lui et, cette fois, perds-le comme il faut.

Mais Bernardinet, qui ne dormait pas, entendit cela. Il s’en alla trouver sa grand-mère et lui dit :
— Méninette , mon père veut encore me perdre.
— Oui, mien ! Eh bien, tu sais ce qu’il te faut faire pour ne pas te perdre et retourner à la maison.
Le lendemain matin, le père dit :
— Bernardinet, veux-tu revenir avec moi faire des fagots au bois ?
— Oui, père. Et ils partirent.
Bernardinet avait rempli ses poches de blé et il le sema grain par grain le long du chemin.
Quand ils furent au milieu du bois, le père dit :
— Bernardinet, reste là, je vais chercher des liens, je reviendrai bientôt.
— Vous voulez me perdre !
— Non, non, je ne veux pas te perdre.
Le père ne revint pas.
Alors, Bernardinet voulut essayer de retrouver son chemin, mais il ne le put pas : les oiseaux avaient mangé tout le blé. Et il se mit à pleurer quand il se vit tout seul, perdu au milieu du bois.
Il monta au bout d’un chêne et vit une lumière bien loin, bien loin. Il alla vers cette lumière et arriva à une maison.
Il frappa à la porte, une femme vint ouvrir. Bernardinet lui dit :
— Ne pouvez-vous me cacher ?
— Oh ! non, pauvret, ici, c’est la maison du Drac (4) ; à son retour, il te mangerait.
— Laissez-moi entrer. Je me cacherai bien et il ne me trouvera pas.
Il entra et se cacha sous le lit.
Le Drac avait une jolie fille qui s’appelait Soleillette. Pendant que sa mère faisait la cuisine, Soleillette alla trouver Bernardinet et lui dit :
— Voilà un rat : garde-le, et lorsque mon père te dira : « Montre-moi le petit doigt », tu lui montreras la queue du rat.
A la nuit, le Drac arriva et, sitôt entré, il dit :
— Je sens ici chair baptisée ;
Si elle n’y est pas, elle y a été.
Alors, sa femme lui dit :
— Tu as un petit garçon sous le lit, mais il est bien jeunet : tu ne peux pas le manger encore.
— Pour voir, dit le Drac. Garçon, montre-moi le petit doigt.
Et Bemardinet lui montra la queue du rat. Le Drac prit la queue du rat pour le petit doigt de Bemardinet.
— C’est vrai, tu es encore bien jeunet, dit-il.
Le lendemain matin, lorsque le Drac fut parti, Bemardinet voulut s’en retourner, mais Soleillette lui dit :
— Reste. Mon père voudrait te manger, mais moi, je veux te garder. Laisse-moi faire, et je te promets qu’il ne te mangera pas.
Et Bemardinet resta. Tout le jour, il demeurait avec Soleillette et la nuit, il se cachait sous le lit.
Mais voilà qu’un jour, le Drac revint avant la nuit, et il vit Bemardinet avec Soleillette dans le jardin.
— Oh ! oh ! dit-il, ce garçon a vite grandi ! Femme, demain, tu te lèveras de bon matin et tu me le feras cuire.
Alors, Soleillette lui dit :
— Père, si vous le gardiez ?.. Pour l’amour de moi, gardez-le.
Le Drac, tout Drac qu’il était, aimait sa fille. Il lui dit :
— Eh bien, puisque tu le veux, je le garderai, mais à condition qu’il fasse tout ce que je lui commanderai.
Ce soir-là, le Drac fit souper Bemardinet à sa table. Puis, il lui dit :
— Je veux que demain tu fasses une fontaine et que, demain soir, au souper, tu apportes sur la table une bouteillée d’eau de cette fontaine.
Le lendemain matin, il lui donna une houe et une bêche, et Bernardinet partit avec ces outils pour aller faire la fontaine. Mais au premier coup, il rompit la houe et la bêche : c’étaient des outils de citrouille !
A midi, Soleillette dit à sa mère :
— Mère, je veux aller porter la soupe à Bemardinet.
— Je ne le veux pas.
— Je vous dis que je veux y aller.
— Eh bien ! vas-y, puisque tu veux tant y aller !
Et Soleillette partit. Lorsqu’elle arriva près de Bernardinet, elle lui dit :
— Adieu, Bernardinet.
— Adieu, Soleillette.
— Tu as l’air bien en peine. Qu’est-ce que tu as ?
— Au premier coup, j’ai rompu ma houe et ma bêche.
— Eh bien ! ne te désole pas pour cela. Mange et tu verras que la fontaine sera bientôt faite.
Lorsque Bemardinet eut mangé, Soleillette tira un bâtonnet de sa ceinture et dit :
— Par la vertu de ma baguette, que la fontaine soit faite, qu’il y ait de l’eau et que, ce soir, il y en ait une bouteillée sur la table !
Aussitôt, la fontaine fut faite, elle fut pleine d’eau, et Bernardinet en prit une bouteillée et, le soir, il la mit sur la table.
Lorsque le Drac arriva et qu’il vit cette bouteillée d’eau, il dit :
— Ah ! Soleillette, Soleillette, tu as sûrement œuvré ici !
— Non, mon père.
On soupa ; puis le Drac dit :
— Femme, mène ce garçon au lit de la chambrette.
Ce lit était un lit de feu ! Mais, Soleillette entra doucement dans la chambrette et dit à Bernardinet :
— Va coucher à mon lit.

Et elle coucha au lit de feu.
Le lendemain matin, le Drac dit à Bernardinet :
— Aujourd’hui, il te faut planter une vigne et je veux que, ce soir, il y ait sur la table une assiettée de raisins de cette vigne.
Bernardinet partit avec ses outils. Mais, au premier coup, tous les outils se rompirent : c’étaient des outils de citrouille !
A midi, Soleillette dit à sa

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