Entre langue et espace. Qu est-ce que l écriture ?
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Description

L’écriture a bouleversé le destin de l’humanité et a affecté sa manière de penser le monde et d’agir sur lui. Car elle n’est pas seulement une technique permettant de fixer une parole qui, sans elle, serait volatile : elle est aussi une recréation originale des langues qu’on lui confie et un art de l’espace, comme la peinture ou l’architecture.


On trouvera ici l’esquisse d’une théorie générale des écritures, dont l’originalité est de se fonder sur des concepts à la fois linguistiques et sémiotiques.



Jean-Marie Klinkenberg est professeur émérite de l’Université de Liège, où il a enseigné les sciences du langage, et spécialement la sémiotique et la sociolinguistique. Docteur honoris causa de plusieurs universités, il est membre de l’Académie royale de Belgique.

Sujets

Informations

Publié par
Nombre de lectures 7
EAN13 9782803106462
Langue Français
Poids de l'ouvrage 1 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0030€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Extrait

ENTRE LANGUE ET ESPACE
J -M K EAN ARIE LINKENBERG Entre langue et espace Qu’est-ce que l’écriture ?
Académie royale de Belgique rue Ducale, 1 - 1000 Bruxelles, Belgique www.academieroyale.be Informations concernant la version numérique ISBN : 978-2-8031-0646-2 © 2017, Académie royale de Belgique Collection L’Académie en poche Sous la responsabilité académique de Véronique Dehant Volume 111 Diffusion Académie royale de Belgique www.academie-editions.be Crédits Conception et réalisation : Laurent Hansen, Académie royale de Belgique Couverture : © SABAM Bruxelles, 2018. René Magritte, L’Art de la conversation IV (1950), Bruxelles, Musées royaux des Beaux-Arts de Belgique Publié en collaboration avec/avec le soutien de
Le présent texte applique les rectifications de l’orthographe de 1990, recommandées par toutes les instances francophones compétentes, dont l’Académie française.
Il adopte les conventions de présentation qui suivent : les unités du plan de l’expression dans les manifestations écrites apparaitront entre crochets droits, les transcriptions phonologiques entre crochets obliques, et les manifestations du plan du contenu entre guillemets.
Introduction
Il peut sembler quelque peu provocateur de donner à un petit livre le titre « Qu’est-ce que l’écriture ? »
Y a-t-il en effet un objet qui, plus que cette écriture, a fait l’objet d’études poussées ? Un objet qui, plus qu’elle, a fasciné à la fois les historiens, les anthropologues, les plasticiens et les linguistes ? Oui, l’écriture est assurément un carrefour très fréquenté.
Mais si l’on s’est beaucoup occupé de cet objet, il faut dire qu’on a surtout décrit les valeurs anthropologiques, sociales et religieuses dont il a été investi, et moins le système qu’il constitue. Car on peut parler de système dans son cas, un système complexe et même paradoxal. Le paradoxe provenant du fait que l’écriture est un phénomène intimement lié à la langue — dont un des sensest la langue, pourrait-on dire en une formule plus précise, mais encore provisoire —, mais qui, au même moment, échappe résolument à celle-ci. Lui échappant, elle déploie une infinité d’autres significations (sociales, juridiques, esthétiques, magiques…) Et elle est à ce titre un langage en elle-même. « Signification », « système », « langage » : ces mots renvoient à la discipline qui a le sens pour objet : la sémiotique. L’écriture est un système sémiotique.
Mais lorsque d’aventure on a étudié l’écriture comme système sémiotique, cette approche a le plus souvent été historique : ce sont les processus de genèse, de développement et de transmission des techniques d’écriture qui ont principalement requis l’attention.
Et lorsqu’on a étudié ces techniques comme système sémiotique mais en synchronie, ce fut souvent au prix d’une double restriction. La première est celle qui provient de la focalisation de l’attention sur une langue particulière ou un groupe particulier de langues. La question devenant alors : comment l’écriture fonctionne-t-elle pour cette langue-là ? Deuxième restriction : lorsque l’écriture a été étudiée de manière sémiotique et synchronique, et cette fois dans sa généralité, ce fut souvent dans une perspective de linguistique appliquée : pédagogie (de la lecture, de l’écriture) ou psychologie (dyslexie, étude et traitement des aphasies, etc.)
Ces deux restrictions sont bien sûr parfaitement légitimes. Mais elles ont eu un effet dommageable : celui de générer des terminologies spécifiques. Des terminologies certes parfaitement adéquates à leur objet : la description de la tradition scripturale d’une langue ou d’une culture données, ou celle d’un phénomène psychologique donné. On dispose ainsi d’une batterie terminologique traditionnellement consacrée à l’étude de l’écriture hiéroglyphique égyptienne — « déterminant », « complément phonétique », etc. —, d’une autre pour celle de l’écriture chinoise — où le mot « clé » joue un rôle important —, d’une autre encore pour celle du français, à laquelle on donne le nom d’orthographe — « logogramme », « lettre quiescente »… — ou pour la description des écritures anciennes des langues maya et nahuatl (comme « glyphe »). Du côté de la psycholinguistique et de l’étude des dyslexies, on rencontrera des « relations phono-graphémiques » et « grapho-phonémiques », «grain size», « profondeur orthographique », etc. En outre, des termes particuliers peuvent être circonscrits aux travaux d’une école particulière de chercheurs (par exemple « syllogigramme » pour le maya, propre à Hoppan). Et enfin, des termes qui ontde jureun contenu général peuvent être employés dans un sens particulier qui tend à en limiter la pertinence au système d’écriture étudié (c’est le cas de « marqueur », « classificateur »…)
Si elles sont pertinentes à leur objet, ces terminologies spécifiques — locales pourrait-on dire — constituent donc souvent une hypothèque : elles empêchent de mesurer le caractère général de la fonction décrite, et donc d’embrasser dans un cadre unique toutes les
manifestations du phénomène de l’écriture. Et, à l’inverse, elles interdisent de voir quand cette fonction a un caractère spécifique. En tout cas, viser cette généralité n’est pas souvent le souci des auteurs chez qui on les rencontre.
Le retard des études sémiotiques synchroniques à prétentions générales est sans nul doute e imputable au tour pris par les sciences du langage depuis le début du XX siècle.
On sait que la discipline linguistique s’est alors efforcée de réhabiliter un langage parlé jusque-là sans légitimité. Mais elle l’a fait au point qu’elle allait y voir l’essence même du langage.
Ce tropisme vers la langue parlée devait avoir un effet pervers et un effet heureux. Effet pervers : pendant longtemps, la langue écrite a été décrétée d’intérêt secondaire, voire interdite d’étude linguistique. On fait parfois remonter cette interdiction au fondateur de la linguistique moderne, Ferdinand de Saussure (du moins du Saussure public duCours de linguistique générale,car les positions qui s’expriment dans ses notes manuscrites sont bien plus nuancées). Celui-ci proclama sinon l’indignité de l’écriture, au moins son caractère ancillaire : « Langue et écriture sont deux systèmes distincts : l’unique raison d’être du second est de représenter le premier », énonce une de ses phrases maintes fois citée.
Sans appel, cette interdiction ? Pas vraiment. Soulignons le début de la phrase : « langue et écriture sont deux systèmes distincts ». C’est bien l’idée ici exprimée qui a eu par la suite un effet heureux : quand la voie s’est libérée pour une théorie de la langue écrite — timidement dans les années 60, mais plus résolument depuis quatre décennies —, l’idée d’une relative autonomie des deux codes avait préparé les esprits à envisager une sémiotique de l’écriture. On allait cesser de la voir comme une simple servante de l’oral, et l’envisager pour elle-même.
Bien que nombre de travaux aient été élaborés dans le cadre de l’étude d’une langue particulière — les écritures de l’Égypte et du Proche-Orient anciens se taillant la part du lion, avec les écritures mésoaméricaines et chinoise —, beaucoup d’entre eux se soucient désormais d’apporter une contribution à une théorie générale. Et il est de fait que les publications ont été nombreuses depuis les années 1980. Pour la francophonie, on peut citer les travaux de Jacques Anis (1983, 1988, 2000) ou ceux de Nina Catach (1984, 1988), menés depuis la rive linguistique de la question (mais on aurait aussi pu citer les noms de Jean-Louis Chiss, Christian Puech, Jean-Pierre Jaffré, Jean-Gérard Lapacherie, etc.) ou ceux d’Anne-Marie Christin (2001, 2009, 2012), exploratrice du versant plastique de l’écriture. Dans le domaine germanique, on pourra consulter la synthèse de Florian Coulmas (1994, p. 259-261). Et pas mal de travaux s’installent d’emblée dans une perspective généralisante, comme ceux de Roy Harris (1993, 1995, 2000) en sémiotique.
Mais, en dépit du titre français de l’ouvrage historique fondateur de Gelb (Pour une théorie de l’écriture, 1973), cette théorie générale — qui pourrait porter le nom descripturologie (cf. Klinkenberg J.-M., Polis S., 2018) — est encore largement à fonder. Une telle théorie devrait dégager les principes communs à toutes les écritures du monde, passées et présentes, et sur cette base montrer comment chacune décline ces principes à sa façon. Ce qui permettrait au final d’articuler langue écrite et langue orale dans un cadre général.
Dans ce qui suit, je voudrais contribuer à l’établissement de cette scripturologie, en proposant une typologie des fonctions de l’écriture. J’écris fonctions au pluriel car, on va le voir, l’écriture est par nature un objet complexe et multidimensionnel. De sorte qu’il peut être abordé de multiples points de vue, comme je l’ai exposé en commençant. L’originalité de ce travail sera de mettre l’accent sur les fonctions sémiotiques de l’écriture (sémiotiques, car, comme je l’ai dit, il en est d’autres : sociales, psychologiques, religieuses…), et pour cela de conjoindre deux points de vue que l’on a trop souvent distingués : celui du linguiste et celui du sémioticien ; et qui plus est, du spécialiste de la sémiotique visuelle (cf. Groupe µ, 1992). On verra en effet que la part la plus importante des spécificités de l’écriture lui vient du double
fait qu’elle est articulée à la langue — laquelle présente un caractère de linéarité — tout en présentant aussi un caractère spatial, trait essentiel qu’elle tient à l’origine de son tropisme pour le canal visuel. Cet exposé sur les fonctions de l’écriture occupera les chapitres V et VI de ce livre. Mais le caractère bifide de l’écriture impose que l’on repense d’abord le rapport entre langue et écriture, qui est tout sauf simple. Ce sera l’objet des chapitres I à IV.
C I HAPITRE
Quand l’écriture dit la langue
1. E , ? D ’ SCLAVE DE LA LANGUE OU INDÉPENDANTE EUX CONCEPTIONS DE L ÉCRITURE
L ES DÉBATS SUR LA RELATION ENTRE LANGUE ÉCRITE ET LANGUE ORALE RENVOIENT À UNE HÉSITATION MAJEURE  ’ . L ENTRE PLUSIEURS CONCEPTIONS DE L ÉCRITURE A SITUATION EST RÉSUMÉE DE MANIÈRE LUMINEUSEMENT  A.-J. G J. C : « I SIMPLE PAR LE DICTIONNAIRE DE REIMAS ET OURTÉS L EXISTE UNE CONTROVERSE CONCERNANTLECARACTÈREDÉRIVÉOUAUTONOMEDELÉCRITUREPARRAPPORTÀLEXPRESSIONORALE » (1979, p. 115).
Ainsi, on observe que les théoriciens tendent vers deux pôles.
L ( , : E PREMIER EST OCCUPÉ PAR LES LOGOCENTRISTES OU ENCORE GLOSSOGRAPHISTES HÉTÉRONOMISTES ’ ) ; ’ . P L INFLATION TERMINOLOGIQUE EST ICI SPECTACULAIRE L AUTRE PAR LES AUTONOMISTES OUR LES , ’ ’ ’ , PREMIERS LA LANGUE ÉCRITE N EST RIEN D AUTRE QU UN TRANSCODAGE DE LA LANGUE ORALE LA PART  ’ , ; SPATIALE DE L ÉCRITURE ÉTANT INFÉODÉE À SA PART VERBALE VOIRE CARRÉMENT IGNORÉE POUR LES , ’ , , , ’ SECONDS C EST CETTE PART SPATIALE QUI PRÉDOMINE AU POINT QUE CETTE FOIS C EST LE RAPPORT À LA langue qui est négligé, voire dénié.
C , ’ ’ ES POSITIONS NE SONT PAS DIAMÉTRALEMENT OPPOSÉES ET C EST POURQUOI J AI PARLÉ DE DEUX PÔLES,QUI,PARDÉFINITION,SORDONNENTLELONGDUNAXE. D’AILLEURS,PLUTÔTQUEPOLAIRE, ’ ’ : ( , L OPPOSITION EST PLUTÔT D EXTENSION LA CONCEPTION LOGOCENTRISTE EST STRICTE PROVINCIALE DIRONT  ) ; ( - , SES DÉTRACTEURS LA CONCEPTION AUTONOMISTE EST UNE CONCEPTION LARGE PAN SÉMIOTIQUE DIRONT  , SES CRITIQUES PUISQU À LA LIMITE TOUT LE SÉMIOTIQUE FINIRAIT PAR SE RÉSORBER DANS LE CONCEPT d’écriture).
J’EXAMINERAIICILUNEETLAUTREDECESCONCEPTIONS (CHAPITREISETIII),POURENFAIRE  . N ’ , APPARAITRE LEURS CONSÉQUENCES ULTIMES OUS EN TESTERONS AINSI L INTÉRÊT ET LES LIMITES POUR  ’ , FINALEMENT ABOUTIR À UNE DÉFINITION DE L ÉCRITURE QUI COMPLÉTÉE AU FUR ET À MESURE QUE DES  , OBJECTIONS SURGIRONT ET TROUVERONT UNE RÉPONSE DEVRAIT AU BOUT DU COMPTE ÉCHAPPER AUX critiques qui auront été formulées (chapitre IV).
2. L : E LOGOCENTRISME UNE TRADITION SOLIDE
S , ’ ’ I LA TRADITION LOGOCENTRISTE PARAIT FERME C EST QU ELLE A LONGTEMPS CONSTITUÉ LA DOXA DE LA linguistique. Et c’est contre cette doxa que s’élèvera le courant autonomiste.
Pour ses fidèles, l’écriture est une « sémie substitutive », selon l’expression d’ÉRICBUYSSENS (1943, . 49) : P ELLE AURAIT EN EFFET POUR FONCTION SÉMIOTIQUE EXCLUSIVE DE NOTER LE LANGAGE ORAL (« ’ ’ , , ’ LORSQU ON LIT L ÉCRITURE ON SUBSTITUE LES SONS DE LA PAROLE AUX CARACTÈRES ÉCRITS ET C EST À  ’ »). C , PARTIR DE LA PAROLE QU ON PASSE À LA SIGNIFICATION ETTE IDÉE DÉJÀ PRÉSENTE DANS LA PHRASE DE S (« ’ ’ ’ »), AUSSURE DÉJÀ CITÉE L UNIQUE RAISON D ÊTRE DE L ÉCRITURE EST DE REPRÉSENTER LA LANGUE EST  L B : « W REPRISE PAR EONARD LOOMFIELD DANS UNE CITATION NON MOINS CÉLÈBRE RITING IS NOT , » (1933, . 21). E LANGUAGE BUT MERELY A WAY OF RECORDING LANGUAGE BY VISIBLE MARKS P T SANS  - A M , , DOUTE EST CE NDRÉ ARTINET QUI USANT DE LA MÉTAPHORE FORMULE CE POINT DE VUE DE LA MANIÈRE LAPLUSRADICALE :POURLUI,ILNYAÉCRITUREQUEQUANDILYA «ASSERVISSEMENTDUPICTURALÀ l’oral » (apudCÁRDENAS, 2001, p. 97).
DANSCETTEPERSPECTIVE,LÉCRITURESERAITUNSYSTÈMESÉMIOTIQUELESSIGNIFIANTSGRAPHIQUES renvoient à des signifiés qui sont eux-mêmes toujours et exclusivement des signes linguistiques.
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