D un Céline et d autres
138 pages
Français

Vous pourrez modifier la taille du texte de cet ouvrage

Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus

D'un Céline et d'autres

-

Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus
138 pages
Français

Vous pourrez modifier la taille du texte de cet ouvrage

Description

Dix courts essais pour parcourir à sauts et à gambades cinq siècles de littérature. Des oeuvres et des auteurs parmi les plus connus du public : Céline, Baudelaire, Proust... Il s'agit ici de montrer au lecteur que la littérature dite classique, loin d'être dépassée, se révèle étonnamment moderne et en prise directe sur notre actualité. Les questions que les grands auteurs se posaient rejoignent celles que le lecteur se pose aujourd'hui : les guerres de conquête pour l'acquisition des ressources naturelles avec Montaigne, l'agitation des hommes dans les grandes métropoles avec Baudelaire, etc.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 mai 2010
Nombre de lectures 44
EAN13 9782336260495
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

classique, loin d'être dépassée, se révèle étonnamment moderne et en prise directe sur notre actualité. Les questions que les grands auteurs se posaient rejoignent celles que le lecteur se pose aujourd'hui : les guerres de conquête pour l'acquisition des ressources naturelles avec Montaigne, l'agitation des hommes dans les grandes métropoles avec Baudelaire, etc.' />

D'un Céline et d'autres
Proust, Baudelaire, Rousseau...

Serge Kanony
© L’HARMATTAN, 2010
5-7, rue de l’École-Polytechnique ; 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr
9782296120211
EAN: 9782296120211
Sommaire
Page de titre Page de Copyright Dans la merde avec Céline L’ouverture de Madame Bovary Le perroquet de Pascal Les Fleurs du Mal ou d’un fourmillement diabolique Proust et ses petits pans Jean-Jacques Rousseau, le peigne et la manufacture Sur quatre vers de Phèdre Le mot de Gide sur Hugo Montaigne : en découdre avec... des coches La Chartreuse de Parme ou quand j’étais petit
Dans la merde avec Céline
Pour partir dans le sillage d’un Bardamu, qui court la planète, de l’Europe à l’Afrique, de l’Afrique à l’Amérique... pourquoi ne pas prendre pour fil d’Ariane une odeur, en l’occurrence, celle de la merde, comme le narrateur lui-même nous y invite ? Et ce, dès l’ouverture du roman :

« Ce qui guide encore le mieux, c’est l’odeur de la merde »
Car Céline, s’il donne à voir au lecteur, lui donne tout autant à sentir, et son premier roman Voyage au bout de la nuit est semé d’odeurs. Sur le théâtre nocturne de la guerre, les soldats régressent au stade animal, privilégiant alors l’odorat :

« On s’aidait des odeurs pour retrouver la ferme de l’escouade, redevenus chiens dans la nuit de guerre des villages abandonnés »
Freud et la psychanalyse nous avaient montré comment l’humanité a progressé de l’odeur à la vue ; Céline, lui, nous montrera comment cette même humanité régresse parfois de la vue à l’odeur. Les hommes en guerre, redevenus chiens (chiens de guerre), mêlent leur odeur à celle des animaux, et Bardamu la sienne à celle de son cheval blessé :

« Dans les granges, à cause de l’odeur qui lui sortait des blessures, ça sentait si fort qu’on en restait suffoqué »
Rendu à la vie civile et devenu médecin, il s’installe en banlieue :

« J’ai été m’accrocher en banlieue, mon genre, à la Garenne-Rancy, là dès qu’on sort de Paris... »
Vivre en banlieue, c’est prendre le métro pour rejoindre son lieu de travail ; un métro qui transporte indistinctement les hommes et leurs odeurs :

« Comprimés comme des ordures qu’on est dans la caisse en fer, on traverse tout Rancy et on odore ferme en même temps... »
Car c’est par les odeurs qu’ils dégagent que s’appréhendent les êtres et les lieux. A chaque homme, à chaque famille, son odeur, son ADN olfactif en quelque sorte.

Prenons la famille Henrouille. Quand Bardamu se rend chez eux pour la première fois, avant même de les saisir par la vue, il les saisit par le nez :

« En entrant, ça sentait chez les Henrouille, en plus de la fumée, les cabinets et le ragoût. »
A la manière de ceux qu’en parfumerie on appelle des “nez”, capables de décomposer un parfum en ses éléments premiers, Bardamu, chimiste du remugle, décompose l’odeur des Henrouille : un mixte qui se rattache aux lieux d’aisance, à la cheminée et à la cuisine ; une odeur répandue dans toute la maison et qui ne se cantonne pas à une seule pièce. Cette odeur sui generis sert de carte de visite aux Henrouille. Et chez Céline, l’odeur de la merde, on peut l’évaluer, Bardamu la quantifiant comme s’il disposait d’une échelle Richter de la puanteur : force un, force deux etc. Pour les sons, il y a les décibels ; pour la merde, pourquoi pas les “décibrens” ? Et Bardamu d’utiliser, dans ses évaluations, une méthode qui a fait ses preuves : la méthode comparative :

« L’été aussi tout sentait fort. Il n’y avait plus d’air dans la cour, rien que des odeurs. C’est celle du chou-fleur qui l’emporte et facilement sur toutes les autres. Un chou-fleur vaut dix cabinets, même s’ils débordent. »
La présence de la merde accompagne le héros célinien de l’enfance à l’âge adulte :

« J’ai eu de la merde au cul jusqu’au régiment » avoue Ferdinand dans Mort à crédit.
Car la frontière entre l’enfance et l’âge adulte passe par là : en avoir ou pas. Une odeur dont il est imprégné au point d’en prendre conscience :

« J’avais toujours le derrière sale, je ne m’essuyais pas [...] Je gardais la crotte au cul des semaines. Je me rendais compte de l’odeur, je m’écartais un peu des gens »
Et si son père augure mal de son avenir, c’est toujours à cause de la merde :

« Il est sale comme trente-six cochons ! Il n’a aucun respect de lui-même ! Il ne gagnera jamais sa vie ! Tous ses patrons le renverront !... Il me voyait l’avenir à la merde... » « Il pue !... Il retombera à notre charge !... »
Bref, pour Ferdinand, l’avenir est bouché. Comme le sont les cabinets des locataires de Grand-mère Caroline :

« Leur tinette strictement bouchée, elle débordait jusqu’à la rue »
C’est ainsi que la merde accompagne de sa présence les grands moments de l’existence, les rites de passage. Ferdinand, dans son désir d’émancipation, passe le certificat d’études, porte ouverte sur la vie active. Moment de stress :

« J’avais pissé dans ma culotte et recaqué énormément... Mais ma mère a bien senti l’odeur... »
Les résultats sont proclamés : il est reçu. Moment de joie, de fierté, quand le père retrouve le fils : « Il m’a accueilli à bras ouverts... Ça c’est bien mon petit ! »
Mais la merde va rapidement briser leur tendre complicité :

« Je l’ai embrassé de bon cœur... Seulement j’empestais si fort, qu’il s’est mis à renifler... Ah ! Comment ? Qu’il m’a repoussé... Ah ! Le cochon !... le petit sagouin !... Mais il est tout rempli de merde !... »
Une merde qui bouche les cabinets, qui bouche l’avenir du jeune Ferdinand et qui bouche le champ de conscience d’Auguste, son père, obsédé par les étrons qui s’accumulent, toujours plus nombreux, devant leur porte :

« C’est pas les étrons qui manquaient sur notre dallage et devant notre porte ».
L’étron, c’est l’objet, dans son sens étymologique : Ob-Jet, ce qui est : Devant-Jeté, une sorte de DASEIN célinien, un Etre-Là, anonyme, bref, un... Etre-On.

Cet envahissement des étrons se hausse au niveau du mythe, Auguste se transformant en une sorte de Sisyphe parisien, le Sisyphe du colombin, qui roulerait non pas son rocher, mais ramasserait des étrons toujours plus nombreux. La merde, la merde, toujours recommencée...

« Des étrons, il en venait toujours davantage, et bien plus devant chez nous qu’ailleurs, en large comme en long »
Que faire d’autre alors, sinon les enlever ? Chose impossible :

« Il sortait avec son seau, son balai, sa toile et en plus la petite truelle qui servait pour les étrons, à glisser dessous, les faire sauter dans la sciure... »
« La Méhon, de sa fenêtre au premier, elle se fendait la gueule à regarder mon père se débattre dans les colombins... Les voisins, ils accouraient pour compter les crottes... On faisait des paris, qu’il pourrait pas enlever tout »
Ainsi, Auguste, confronté à un tel problème, n’est qu’un amateur qui s’épuise à la tâche ; et, dans son impuissance à faire disparaître tous ces étrons qui prolifèrent, il n’est pas loin de se porter à quelque extrémité :

« Il prenait son pétard en main, il faisait tourner le barillet, on entendait les “cluc ! cluc !”... Il s’entraînait qu’on aurait dit »
Car face à cet envahissement fécal, ce sont des personnes mentalement équilibrées, des professionnels de la merde qui s’imposent pour la prendre à bras le corps. Comme la mère Cézanne dans le Voyage. Céline a-t-il choisi ce patronyme par hasard ? Ou bien savait-il que Cézanne, à Manet qui lui demandait ce qu’il exposerait au Salon des Refusés, avait répondu : “Un pot de merde” ? Que ce même Cézanne avait été l’auteur d’un tableau scandaleux pour l’époque représentant un homme en ballon se soulageant en plein ciel ? (Henri Perruchot, la vie de Cézanne)

Dans Mort à crédit, c’est Grand-mère Caroline, armée d’un jonc qui s’y colle, tel Hercule nettoyant les écuries d’Augias :

« Grand-mère retroussait haut ses jupes avec des épingles de nourrice, elle se mettait en camisole. Et puis débutait la manœuvre... Il nous fallait beaucoup d’eau chaude... Alors, à un moment donné, Caroline trifouillait le tréfonds de la tinette. Elle enfonçait résolument... Le jonc aurait pas suffit. Elle s’y replongeait à deux bras... »
Un débouchage qui s’apparente à un accouchement, avec son eau chaude ; un accouchement difficile avec son jonc en guise de forceps.

Et cette merde, on la trouve présente jusque dans l’expression des sentiments. L’amour, par exemple. Bardamu, depuis sa fenêtre, écoute un couple de parents indignes. Après avoir fait l’amour - dans la cuisine et contre l’évier -, la femme déclare à son homme :

« Ah ! Je t’aime Julien, tellement, que je te boufferais ta merde, même si tu faisais des étrons grands comme ça... ». Amour et coprophagie !
Bref, dans les deux premiers romans, la merde, on n’y échappe pas. Quand y en a trop, on la rejette ; quand y en n’a pas, on la regrette. Un univers sans merde ? Inimaginable !

« Dans le train y a eu encore toute une scène à cause de maman constipée
- Y a huit jours que tu n’y vas pas !... Tu n’iras donc jamais plus !
- Mais j’irai à la maison...
C’était sa phobie à lui qu’elle aille pas régulièrement, ça le hantait. Les traversées ça constipe. Il pensait plus qu’à son caca. »
(Mort à crédit).
Comment expliquer alors la présence obsédante de cette merde ? Céline, ne l’oublions pas, est un médecin, qui, à ce titre, a une approche médicale du corps humain. L’homme, à ses yeux, sera toujours ce sac de tripes en fermentation, un « enclos de tripes tièdes ». Son imagination lui fait voir dans l’homme qui se nourrit une sorte de machine dont la fonction est de transformer les mets, même les plus raffinés, en de vulgaires étrons.

« Quand un chef d’Etat remplace un chef d’Etat, quand un général... quand un président de la République voit l’autre président de la République, on confectionne un menu et, ce menu, on le publie dans les journaux. Le public regarde et dit : “Ah ! Mais que voilà des crottes admirables ! Je vois ça : une paupiette de veau, petits pois rissolés... Ah ! Quelles crottes, quelles crottes !” » (dialogue avec Marc Hanrez, cahiers Céline 2)
Cette approche permet d’exploiter une veine réaliste qu’il dépasse aussitôt par son talent de visionnaire ; un peu à la façon d’un Rabelais, duquel on l’a rapproché pour l’invention verbale, qu’ils possèdent tous deux au plus haut point. L’imaginaire célinien s’ancre dans le réel le plus trivial, le plus réaliste, comme pour mieux le transcender en sautant dans le visionnaire.

Rabelais avait déjà fait la même chose. Que l’on songe au début du Gargantua : le déjeuner sur l’herbe où se consomment force tripes bascule dans le délire des biens ivres. Quelques chapitres plus loin, l’invention d’un torche cul autorise le même délire, scatologique, cette fois.

Même procédé chez Céline : au cours de la traversée pour l’Angleterre, les passagers du bateau se vident les tripes et la scène bascule dans un fantastique réaliste. Caca ou vomi, les excrétions physiologiques, du bas ou du haut, mettent en branle l’imagination et déclenchent un déferlement verbal. Si, dans le Voyage et Mort à crédit, les cabinets débordent, c’est qu’ils sont au service d’une imagination... débordante, d’un terrible jaillissement verbal qui ira toujours plus loin avec ses autres livres. Avant Céline, le langage était enfermé dans son corset syntaxique, il était resserré, constipé, menacé d’une occlusion ; il l’a modelé sur le corps qui n’aime rien tant que se déballonner, lâcher ses gaz, vider sa tripe : De la diarrhée... à la logorrhée.

La merde, chez Céline, renvoie à une conception de l’homme : celle d’un être né de la merde, fait de merde et destiné à y retourner. Cette variante de l’avertissement biblique : « car tu es glaise et tu retourneras dans la glaise », ici « car tu es merde et tu retourneras dans la merde », nous la trouvons exprimée dans son pamphlet Mea culpa  :

« La supériorité pratique des grandes religions chrétiennes, c’est qu’elles doraient pas la pilule... Elles saisissaient l’homme au berceau et lui cassaient le morceau d’autor. Elles le rencardaient sans ambages : “Toi petit putricule informe, tu seras jamais qu’une ordure... De naissance tu n’es que merde... ” »
Et ce qu’il reproche aux Soviets, c’est de croire que la révolution opèrera un changement dans la nature de l’homme. Forts de cet optimisme, « ils essayent de farcir l’étron, de le faire passer au caramel »

Céline, lui, ne cherche pas à « farcir l’étron » ; pour lui, l’homme n’est pas susceptible d’être amélioré ; aucune révolution ne le changera. Il n’y a rien à faire : l’homme, pas plus que la merde, ça ne se recycle pas.

« Céline n’est pas parmi nous... Il lui manque la révolution » constate, lucide, Paul Nizan à la lecture du Voyage au bout de la nuit.
Effectivement, dès l’ouverture, aux toutes premières lignes, le monde célinien se place sous le signe de l’immobilité. Bardamu et son copain Arthur, assis à la terrasse d’un bistrot, contemplent la vaine agitation des hommes pour échapper à leur condition. Rien à faire : « Grands changements ! Qu’ils racontent. Comment ça ? Rien n’est changé en vérité. » et encore : « Nous ne changeons pas ! ».
« ...on est tous assis sur une grande galère... » La galère, c’est la façon maritime d’être dans la merde et de ne pas pouvoir en sortir.

Une merde qui acquiert chez notre auteur un statut ontologique : l’homme, dans son essence, c’est de la merde. La merde est à Céline ce que la boue est à Bernanos ; avec une différence : chez le second, la grâce permet d’en sortir, mais pas chez le premier. La preuve que cet homme, fait de merde, est né pour y vivre : il y est heureux ! Rien ne l’illustre mieux que le passage où Bardamu découvre à New York « la caverne fécale », un souterrain où les citadins vont « se vider les tripes en compagnie tumultueuse ». C’est le mythe platonicien de la caverne, mais à l’envers. Ici les humains baignent dans une immanence heureuse, sans nostalgie d’un ailleurs, d’un arrière-monde platonicien où resplendiraient les Idées. Dans la caverne célinienne, pas de mur où s’inscriraient des ombres ; seulement des portes de cabinets où s’inscrivent les virgules que les occupants y ont dessinées. Pas de déréliction, pas de sentiment d’abandon ; mais une atmosphère de liesse, de franche camaraderie dans « cette formidable familiarité intestinale », dans la « découverte du communisme joyeux du caca ».

Dans le Voyage, la merde crée du lien social, comme disent nos sociologues. Rien de tel que des cabinets bouchés pour aller à la rencontre de l’Autre :

« La concierge du 8, la mère Cézanne, arrivait alors avec son jonc trifouilleur. Je l’observais à s’escrimer. C’est comme ça que nous finîmes par avoir des conversations »
Car les cabinets favorisent les échanges, réveillent le sens de l’entraide, abolissent les distances entre locataires et propriétaires :

« Les locataires, ils se rendaient compte, une fois qu’elle était parvenue... que ça se remettait à couler... Ils reconnaissaient l’effort... Ils voulaientpas demeurer en reste... Ils finissaient par nous aider... Ils offraient le coup... Grand-mère trinquait avec eux... Elle était pas rancunière... On se souhaitait la bonne année... ».
La merde, rien de tel pour favoriser la convivialité !

De fait, les lieux où s’épanouit l’homme, où il s’éclate, où il développe sa nature profonde ne peuvent être que des lieux d’aisance : c’est là qu’il est à l’aise, qu’il prend ses aises, qu’il se lâche. Tout le passage américain de la « caverne fécale » repose sur une série d’oppositions : haut / bas, serré / relâché, triste / joyeux, nature / civilisé...

« Autant là-haut sur le trottoir ils se tenaient bien les hommes et strictement, tristement même, autant la perspective d’avoir à se vider les tripes en compagnie tumultueuse paraissait les libérer et les réjouir intimement. »
En bas, « les hommes déboutonnés au milieu de leurs odeurs » se trouvent à l’aise dans « tout ce débraillage intime ».

Et Bardamu de nous les montrer en train de bavarder, de fumer, de se taper sur l’épaule, dans une franche camaraderie. Une convivialité que tous peuvent partager. La seule obligation : laisser sa constipation au vestiaire. Sinon :

« On menaçait les constipés de tortures ingénieuses. »
L’adverbe strictement retrouve, chez Céline, sa force étymologique et concrète (du latin stringere, strictus : serrer) ; il faut l’entendre stricto sensu ; il fait écho à l’adjectif « constipé » (constipatus : serré, resserré) ; il s’oppose à tous les termes qui connotent un laisser-aller illustré par l’épisode de l’Amiral Bragueton, nom du bateau sur lequel Bardamu vogue vers l’Afrique et où on se déboutonne éperdument. Vue sous un tel angle, la civilisation n’est qu’un effort dérisoire pour contenir une merde qui lutte pour tout envahir ; une merde dont la guerre, la chaleur sont les révélateurs :

« C’est depuis ce moment yue nous vîmes à fleur de peau venir s’étaler l’angoissante nature des blancs, provoquée, libérée, bien débraillée enfin, leur vraie nature, tout comme à la guerre. Etuve tropicale pour instincts tels crapauds et vipères... »
Ce grouillement des instincts, nous l’appellerons la merde ; Freud le nomme le DAS que l’on traduit en ÇA. Enlevez la cédille, redoublez-le (« Je ne sais pas ce qu’ils peuvent bouffer moi... C’est de la double ! ... » remarquait la mère Cézanne) et le ÇA se fait CACA. Au début était la merde ou le ÇA initial. Au début du Voyage est la phrase inaugurale :

« Ça a débuté comme ça ».
Et c’est de ce magma informe que jaillit la parole célinienne : un informulé qui prend forme en se moulant dans les mots :

« Moi, j’avais jamais rien dit. Rien. C’est Arthur Ganate qui m’a fait parler. »
Surgie du ÇA, cette parole va déborder des latrines céliniennes pendant près de 500 pages et s’arrêter, une fois dégorgée (ou plutôt déféquée) toute la merde du monde (la merde de la guerre, du colonialisme, de l’Amérique, de la banlieue), par un : « qu’on n’en parle plus ».

Nous non plus, nous n’en parlerons plus et nous conclurons simplement par un mot. Et ce mot, c’est encore Céline, le prophète de l’apocalypse, celui qui annonçait la disparition de notre peuple, qui nous le donnera :

« Nous disparaîtrons corps et âme de ce territoire [...] De nous, si le mot « merde » subsiste, ce sera bien joli... »
La merde ou le mot de la... FIN
L’ouverture de Madame Bovary
D’entrée, je vous entends vous récrier :

L’ouverture de Madame Bovary, dites-vous ? C’est donc de l’incipit que vous allez nous entretenir :

« Nous étions à l’étude quand le proviseur entra, [...] »
Mais cette phrase qui ouvre le roman, nous la connaissons ! Nous l’avons découverte avant même de lire ce célèbre bouquin ; notre instituteur nous la donnait en exemple lorsqu’il s’efforçait de nous apprendre la valeur des temps : l’imparfait, temps de la durée, le passé simple, temps du récit etc. Et pour mieux nous faire retenir la leçon, il la mettait en concurrence avec le vers par lequel La Fontaine débute sa fable Les deux coqs :

« Deux coqs vivaient en paix, une poule survint »
Pour être franc, je vous avoue qu’en matière d’incipit, je préfère, et de loin, La Fontaine à Flaubert : il parle beaucoup plus à mon imagination. Pour moi, y a pas photo. Car qui pourrait mieux dire le bonheur tranquille de deux célibataires brutalement interrompu par une poule ? La fable Les deux coqs, c’est tout simplement l’intrusion d’EROS dans un poulailler. Bien sûr, y a pas photo. Mais attention, ne vous laissez pas abuser par la banalité de cette phrase flaubertienne ! Nous avons là une platitude voulue, comme la vie que mèneront un médiocre officier de santé et son épouse Emma au romantisme de pacotille ; deux pauvres êtres englués dans l’insignifiance, qui traverseront leur vie assoupis dans une petite ville de province à l’image des élèves de la salle d’étude où Charles vient de faire son apparition.
Inutile, d’ailleurs, de gloser sur cette ouverture, déjà suffisamment commentée par nombre de critiques. Aussi est-ce d’une autre ouverture que je vous parlerai ; une ouverture qu’on ne remarque pas assez, car éclipsée par la célébrité de la première. Une ouverture au sens premier du terme, celle là ; comme on en trouve chez notre auteur : une ouverture de la bouche. Oui, de la bouche. Car rien de tel qu’une bonne ouverture de la bouche pour “ouvrir” un roman ou, à l’inverse - et paradoxalement - pour le clore !
Prenons L’éducation Sentimentale. A la fin du roman, les aventures parisiennes de Frédéric se terminent sur un étonnant vers blanc :

« Et Frédéric béant reconnut Sénéchal »
Cette béance de la bouche ouvre sur une autre béance - temporelle celle-là - de plusieurs années ; une sorte de trou noir dans la vie de Frédéric, une ellipse sur laquelle prend appui la phrase qui ouvre les neuf dernières pages, et qui nous fait brusquement passer de la jeunesse à l’âge adulte du personnage :

« Il voyagea.
Il connut la mélancolie des paquebots, les froids réveils sous la tente, l’étourdissement des paysages et des ruines, l’amertume des sympathies interrompues [...] »
Mais ne perdons pas de vue le roman qui nous intéresse, et revenons à notre Madame Bovary et à son ouverture : celle de la bouche. Pour que le patronyme Bovary sortît de la bouche de Charles, il a fallu d’abord qu’il sorte de la bouche de Flaubert. Car, s’il faut en croire Maxime Du Camp, son compagnon de voyage, c’est en Egypte que Flaubert aurait trouvé et crié le nom de son héroïne ; au pays des Pharaons, qui, remarquons le au passage, pratiquaient 3500 ans avant Flaubert l’ouverture de la bouche. Dans leurs rites d’embaumement, les prêtres ouvraient avec une herminette la bouche des défunts pour qu’ils pussent proférer des incantations une fois parvenus dans l’au-delà.

« Devant les paysages africains il rêvait à des paysages normands. Aux confins de la Nubie inférieure, sur le sommet du Djebel-Aboucir, qui domine la seconde cataracte, pendant que nous regardions le Nil se battre contre les épis de rochers en granit noir, il jeta un cri : “J’ai trouvé ! Eurêka ! Eurêka ! Je l’appellerai Emma Bovary” »
(Maxime Du Camp, Souvenirs littéraires, Balland 1984)
Vous avez bien lu ! « il jeta un cri ».
La genèse du roman s’inscrit donc dans ce cri poussé par Flaubert. Tant et si bien qu’avant de déclarer plus tard « Madame Bovary, c’est moi » , Flaubert aurait pu dire : Charles Bovary, aux trois premières pages, c’est moi. C’est moi qui gueule ce nom, comme je le gueulerai, une fois rentré en France, à Croisset, dans mon gueuloir.

Examinons les premières pages du roman. Sommé par son professeur de décliner son identité, Charles bafouille et produit « d’une voix bredouillante, un nom inintelligible » Même chose au deuxième essai : « Le même bredouillement de syllabes se fit entendre » . Problème de souffle ? Réticence à souffler son nom au visage du professeur de la part d’un élève qui pressent déjà son vide intérieur ? Devant l’impatience du prof, Charles se lâche enfin :

« Le nouveau, prenant alors une résolution extrême, ouvrit une bouche démesurée et lança à pleins poumons, comme pour appeler quelqu’un, ce mot : Charbovari. ».
On connaît la suite. Cette « bouche démesurée » permet à Flaubert de faire basculer son récit dans une parodie d’épopée. Charles, tel Eole qui laissait se déchaîner les vents sur la mer, souffle son nom à pleins poumons ; à son exemple, tous les élèves se mettent à crier ; une tempête verbale agite la classe, tempête que le professeur, Neptune de collège, arrête non sans mal à grands coups de pensums. Charles a raté son entrée dans la classe, préfiguration de son entrée dans la vie. Par la punition qu’il lui inflige - copier « vingt fois le verbe ridiculus sum » -, le professeur fixe son destin : être condamné au ridicule. Un ridicule lié à l’impossibilité de maîtriser son souffle qui voue Charles au bafouillage, au bégaiement, dont la rééducation, on le sait, passe par le contrôle du souffle.

Dans les grandes occasions, le souffle lui manque et les mots se dérobent. Bref, Charles se dégonfle. Un bon exemple en est la demande, ou plutôt la non-demande en mariage qu’il adresse au père d’Emma :

« Maître Rouault, murmura-t-il, je voudrais bien vous dire quelque chose.
Ils s’arrêtèrent. Charles se taisait.
- Mais contez-moi votre histoire ! Est-ce que je ne sais pas tout ? Dit le père Rouault en riant doucement.
- Père Rouault..., père Rouault..., balbutia Charles. »
Mauvaise gestion du souffle, ridicule assuré.

Placée à l’ouverture du récit, la parodie de la tempête préfigure la personnalité de notre héros : dans l’antre d’Eole, parmi les outres remplies de vents, il y en a une, Charles, qui libère le sien. Ici, ce n’est pas le vent de l’esprit qui soufflera pendant près de 400 pages, mais le vent de la vacuité.
Charles ? Un de ces ballons que les enfants s’amusent à gonfler sans les bloquer par une ficelle : une fois jetés en l’air, ils vont çà et là, se heurtent à tous les obstacles et, vidés de leur air, s’écroulent au sol. Une outre, dont le souffle charrie des mots ; des mots qui ne veulent rien dire ; des mots marqués au coin de l’insignifiance.

Il existait, au Moyen Age, une expression que des philosophes utilisaient pour soutenir que les idées générales dites universaux se ramènent à de simples mots auxquels ne correspond aucune réalité : les Flatus vocis, littéralement des Souffles de voix. Aujourd’hui, émettre des flatus vocis, c’est parler pour ne rien dire, remuer de l’air, tenir des propos sans importance ; seul le souffle est perceptible, les mots étant sans grand intérêt pour celui qui les entend et qui les écoute à peine. Et Charles n’a pas son pareil pour produire des phrases vides de sens, du genre :

« C’est la faute de la fatalité »
Il est à l’image de ce « bibelot d’inanité sonore » qu’évoque Mallarmé. Son souffle se fait entendre même lorsqu’il n’est pas à l’état de veille ; dans son sommeil, il reste sous tension, à l’image de nos appareils ménagers qui demeurent en veilleuse quand on les a éteints. Regardez-le dormir ! Le voici au début de son mariage avec Emma, au repas du soir :

« ... il mangeait le reste du miroton, épluchait son fromage, croquait une pomme, vidait sa carafe, puis s’allait mettre au lit, se couchait sur le dos et ronflait. »
Ou encore, lorsque Emma, décidée à s’enfuir avec Rodolphe, son amant, se perd dans ses rêveries amoureuses :

« Ils se promèneraient en gondole, ils se balanceraient en hamac [...] Mais l’enfant se mettait à tousser dans son berceau, ou bien Bovary ronflait plus fort... »
Mais ronfler n’est-ce pas, selon ce qu’en dit Le Robert, « souffler bruyamment en expirant » ? Toujours ces souffles, toujours cette outre de Bovary.
Et le véritable drame d’Emma ne serait-ce pas de n’avoir pas compris, avec son âme de midinette, qu’elle avait été condamnée à vivre parmi des outres remplies de vent, et qui lui souffleront tous, à tour de rôle, leurs flatus vocis ?
Elle rêvait d’une vie bien remplie, vécue dans la compagnie d’hommes et de femmes bien lestés d’aventures, bourrés jusqu’à la gueule d’histoires vraiment vécues à raconter ; à l’image de ceux qu’elle avait découverts dans les livres lus en cachette au couvent :

« Amants, amantes, dames persécutées s’évanouissant dans des pavillons solitaires [...] messieurs braves comme des lions... »
Eh bien ! Ces gens- là existent, pense-t-elle, puisqu’elle va les découvrir au château de la Vaubyessard, lors du bal où elle est invitée avec Charles, dans les premiers temps du mariage. Elle y regarde, fascinée, « le vieux duc de Laverdière, l’ancien favori du comte d’Artois, dans le temps des parties de chasse au Vaudreuil, chez le marquis de Conflans, et qui avait été, disait-on, l’amant de la reine Marie-Antoinette, entre MM de Coigny et de Lauzun. Il avait mené une vie bruyante de débauches, pleine de duels, de paris, de femmes enlevées, avait dévoré sa fortune et effrayé toute sa famille. »
Au cours de la soirée, elle pressent des vies pleines de secrets et d’intrigues ; elle voit une dame « qui laissa tomber son éventail », et le monsieur qui le ramasse, et « la main de la jeune dame qui jetait dans son chapeau quelque chose de blanc, plié en triangle ».
Mais hélas ce pays du Plein incarné par le château de la Vaubyessard n’est réservé qu’à quelques happy few. Il va irrémédiablement s’éloigner d’Emma, lorsque, le lendemain, après le déjeuner, les invités quittent le château et disparaissent à l’horizon.

« Tout à coup, des cavaliers passèrent en riant, avec des cigares à la bouche. Emma crut reconnaître le vicomte ; elle se détourna et n’aperçut à l’horizon que le mouvement des têtes s’abaissant et montant, selon la cadence inégale du trot ou du galop. »
Et Emma, pour témoigner que ce pays du Plein existe, n’aura qu’un porte-cigares qu’elle conservera au fond d’une armoire.

Car il lui faut maintenant oublier la Vaubyessard et ses habitants tout remplis d’aventures. Ne va-t-elle pas, en effet, partir pour Yonville — l ’ Abbaye , le pays du Vide, peuplé d’inanités sonores? Yonville — l’Abbaye, ce village qui sonne creux, avec ses habitants : des outres qui laissent échapper leurs vents.
Dans le casting, et par ordre d’apparition, Léon Dupuis, clerc de notaire. Dès sa rencontre avec Emma, à l’auberge du Lion d’or, il lui balance ses inanités. Et quelles inanités ! Dans le plus pur style catalogue d’agence de voyage, il lui souffle :

« J’ai un cousin qui a voyagé en Suisse l’année dernière, et qui me disait qu’on ne peut se figurer la poésie des lacs, le charme des cascades, l’effet gigantesque des glaciers. On voit des pins d’une grandeur incroyable, en travers des torrents, des cabanes suspendues sur des précipices... »
Ou, mieux encore, ce sommet de la vacuité :

« Je trouve les vers plus tendres que la prose, et qu’ils font bien mieux pleurer »
Comme quelqu’un qui dirait : je trouve l’entrecôte plus tendre que le jarret de bœuf.

  • Accueil Accueil
  • Univers Univers
  • Ebooks Ebooks
  • Livres audio Livres audio
  • Presse Presse
  • BD BD
  • Documents Documents