DESIRS ENIGMATIQUES
210 pages
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DESIRS ENIGMATIQUES

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Description

Est-il si sûr que l'attirance exclue la répulsion ? Nous savons ce qui nous attire et nous rebute. Nous nous trouvons en face d'une question identitaire : attirance et répulsion agissent en tant que phénomènes superstructurels qui renvoient à la constitution de notre identité affective. Et le dédain ? Il relève d'un autre mode opératoire, négatif et dépendant avant tout de notre volonté : dédaigner, c'est fouler aux pieds le désir de l'autre ou la bienveillance de la Fortune, au nom de nos aspirations.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 juin 2009
Nombre de lectures 22
EAN13 9782296227255
Langue Français
Poids de l'ouvrage 2 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0101€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait


Daniel Cohen éditeur

www.editionsorizons.com

Universités – Domaine littéraire
Collection dirigée par Peter Schnyder

Conseillers scientifiques: Jacqueline Bel, Université duLittoral,
Côte d’Opale, Boulogne-sur-Mer•PeterAndréBloch,
Université de Haute-Alsace, Mulhouse•Jean Bollack, Paris•Jad
Hatem, Université Saint-Joseph, Beyrouth•ÉricMarty, Université
de Paris 7•Jean-Pierre Thomas, Université York, Toronto,
Ontario•Erika Tunner, Université de Paris12.

La collection «Universités / Domaine littéraire »poursuitlesbuts
suivants:favoriserlarechercheuniversitaire etacadémique de
qualité ;valorisercette recherche par la publication régulière d’ouvrages ;
permettreà des spécialistes, qu’ils soient chercheurs reconnus ou
jeunes docteurs, de développerleurs pointsdevue;mettreàportée
de la main du public intéressé de grandessynthèses sur des
thématiques littéraires générales.
Elle cherche àaccroîtrel’échange des idées dans le domaine de la
critique littéraire ;promouvoirla connaissance des écrivainsancienset
modernes ;familiariserlepublic avec desauteurs peuconnusou pas
encore connus.
La finalité de sa démarche est de contribuer àdynamiserla
réflexionsurleslittératureseuropéennesetainsitémoignerde lavitalité
dudomaine littéraire etde latransmission des savoirs
parleschercheursconfirmésetlesdébutantsencadrés.

ISBN : 978-2-296-08720-0
© Orizonsdiffusé etdistribuéparL’Harmattan,2009

DÉSIRSÉNIGMATIQUES

ATTIRANCESCOMBATTUES
RÉPULSIONSDOULOUREUSES
DÉDAINSFABRIQUÉS

Dans la même collection

•Sous la direction de PETERSCHNYDER:
L’Homme-livre. Des hommes et des livres — de l’Antiquité au
e
XXsiècle,2007.
Temps et Roman.Évolutions de la temporalité dans le roman
e
européen duXXsiècle,2007.
Métamorphoses du mythe. Réécritures anciennes et modernes
des mythes antiques,2008.
•Sous la direction d’ANNEBANDRY-SCUBBI:
Éducation —Culture — Littérature,2008.
•Sous la direction de LUCFRAISSE, deGILBERTSCHRENCKet
deMICHELSTANESCO† :
Tradition et modernité en Littérature,2009.
•Sous la direction deGEORGESFRÉDÉRICMANCHE:
Désirs énigmatiques,Attirances combattues, Répulsions
douloureuses,Dédains fabriqués,2009.

•ANNEPROUTEAU,AlbertCamus ou le présent impérissable,
2008.
•ROBERTOPOMA,Magie et guérison,2009.
•FRÉDÉRIQUETOUDOIRE-SURLAPIERRE— NICOLASSURLAPIERRE
Edvard Munch —FrancisBacon, images du corps,2009.

D’autres titres sontenpréparation

Sous la direction de
Georges FrédéricManche

Désirsénigmatiques
Attirancescombattues
Répulsionsdouloureuses
Dédainsfabriqués

2009

Du même auteur

Ville inhabitée, ville fantasmée, L’Harmattan, Paris,2007.
Le syndrome d’Holophrène(àparaître).

Mais quand ilparutàCatellaqu’il était tempsde
vomir toute l’amertume dont son cœurétait rempli,
ellese mitàvociférer son ardente colère : «Ah,que
lesortdesfemmesestfuneste, etcombien l’amour
que beaucoup portentà leurmari estmalplacé !
Pauvre de moi,voici àprésenthuitannées que je
t’aimeplus que mavie-même, alors quetoi, infâme
crapule,tu te consumes pour une autre.Eh bien?
Avecqui crois-tudonc avoircouché?Tuascouché
avec cellequi, depuishuitans, dortàtescôtés,tuas
couché avec cellequetuas si longuementet si
copieusement trompée, en lui jurant ton amouralors
quetuallais voirailleurs.
JesuisCatella, je nesuis pasla femme de
Ricciardo, espèce desaletraître;écoute bien et
reconnaismavoix, oui, c’estbien moi et pourmapart,
c’estcommesi nousétionsenpleine lumière depuis
1000ansetainsi jepeux te confondrepour taplus
grande honte, aussivraique jesuisenrage,sale
vioce gâleusequetues! Lasmoi !Àqui ai-je donc
donnétantd’amour pendant toutescesannées ?À
cetimmonde faux-culqui, croyant tenir une autre
dans sesbras, m’a fait plusde caressesetdonnéplus
de bonheuren ces quelquesinstants passésensa
compagnie,quependant toutletempsoùj’ai
demeuré avec lui.Jet’aitrouvé bien gaillard
aujourd’hui,sombre ordure, alors qu’à la maisontues
sirabougri et si maladroitet si nul ! ».

Boccace,DecameronIII/6

Publication des Actes du colloque
« Attirance, répulsion, dédain »
organisé par le Centre de Recherches et d’Études sur l’Italie

Université de Haute-Alsace
Mulhouse, 6 et 7 décembre 2006

Ces actes sont publiés avec le concours
de l’ILLE,
Institutderecherche en languesetlittératureseuropéennes(EA3437),
duCREI,
Centre de Recherchesetd’Études surl’Italie(composante de l’ILLE),
duConseilscientifique de laFLSH,
duConseilGénéral d’Alsace etduConseilGénéral duHautRhin

Avant-propos

GEORGESFRÉDÉRICMANCHE

ttirance,répulsion
etdédainrelèventdumêmeuniversconA
ceptuel,sans pourautantfonctionner selon
lesmêmesmodalités.
Au premier abord, les relations entre attirance et répulsion
paraissent aisées à circonscrire, aussivrai que les deuxnotions sont
indissociables.Elles se côtoient tout en s’opposant, en s’excluant,
ellesentretiennentau sein de leurcopuleunrapport si jalouxque
l’une paraît ne pouvoiraller sansl’autre, que l’une suffit à définir
l’autre par le simple recours à l’antinomie.Et pourtant, en y
regardant de plus près, tout cela ressort d’une simplification abusive.
Est-il si sûr que l’attirance exclue larépulsion?
Desembouteillages se créent spontanémentau voisinage desaccidents,tant
notrerapportà la mortest singulieretcomplexe…
Etlarépulsion nesesuperpose-t-ellepas, le caséchéant, àune attirance
larvée? voire àune attirancesi forte, mais si déstructurante, qu’elle
en devientinsoutenable?Se défendre,seprotéger, en niant,
anéantissant, annihilant une fascination inadmissible, intolérable,
odieuse…N’assistons-nous paslà, au sein de ce brouillamini où
l’on distingue à grandpeine ce que nous croyons être de ce que
nousvoudrionsounevoudrionsjamaisêtre, à la déliquescence
du clivagesubtil qui se dresse entre attirance et répulsion ?

10

Georges Frédéric Manche

Envérité, nous savons tous pertinemmentce qui nous attire
et ce qui nous rebute. Nos préférences sont évidentesetnousles
définissonscommodément, néanmoinsnousn’en décidons pas,
comme nousne décidonsni de nosfantasmes, ni de nos phobies,
ni de nos terreurs.C’est bien pourquoi l'intervalle d’ignorance
quisépare nos désirs de nos aspirations est un lieu brouillasseux
où se développentles pires turbulences. Nous nous trouvonslà
en face d’une question identitaire : attirance et répulsion agissent
en tant que phénomènes superstructurels qui renvoientà la
constitution—infrastructurelle—de notre identité affective.
Le dédainrelève d’un autre mode opératoire, car il dépend
exclusivementde notrevolonté. On n’éprouvepasle dédain;on
ne leressent pas.Maislorsqu’un avenir dont nous ne voulons pas
se dessine, nous tentons de faire en sortequ’il neseréalisepas.
Le dédain, c’est le renoncementvolontaire àunevoietoutetracée
parce qu’on en privilégieune autre,pasforcément
pluslumineuse, ni mieuxdéfinie.C’est en distinguant, en choisissant, en
discriminant, qu’on dédaigne.
C’est pourquoi le plus souvent, l’image dudédain
estnégative :une opportunités’estofferte, quelqu’un s’est dévoilé ou
s’estdonné,une nouvelle options’estouverte, mais rien de cela
ne faitnotre affaire.Àl’instant où nous passons notre chemin, la
chose ou la personne est amoindrie, dévalorisée, humiliée;il ne
fait pasbon être dédaigné—l’indignation deDameCatella parle
clair—etl’acte estirrémissible, justementparce qu’il ressort
d’une décision.
Au demeurant pour avoir renoncé à ladite opportunité,tout
dédaigneura commerejeté la fortune,repoussé lesavancesdes
dieux, désavoué leursfaveurs. Ilveutdavantage? Elleveut
mieux ? Maisqueprétendent-il aujuste?Mais quisont-ilsdonc,
pourexiger autant ?Oualorsque représente le groupe auquel ils
appartiennent, et quelles fins poursuit-il?Bref, dédaigner, c’est
fouler aux piedsle désirde l’autre oula bienveillance deFortune,
aunom de nosaspirations.
En fonction de ce que nous imaginons pour notre avenir,
attirance et répulsion interagissententantque pénétrantes.Elles

Avant-Propos

11

divergenten ouvrantdes pistesdansle monde, elles tracentdes
cheminsdevie qui nous sont propres. Le dédain—le nôtre, celui
desautres —lesbloque etferme le dispositif de l’extérieur,
circonscrivant untriangle infernal à l’intérieurduquel, entre
pouvoiret vouloirchacuntrouveson lot,partageantle destin
commun. Car tout individuest tenude concevoir, de désireretd’agir
danscet universclos ;etil nepeut songer s’en affranchir sans
combattresesattirances,sansculbuter ses répulsions,sansforcer
le dédain qu’on lui oppose.
Le présentvolume doitêtre considéré commeune
illustration de la complexité etde larichesse des relationsqui naissent,
foisonnent et s’épanouissent au sein de la triade.
Richesse, certes, car enfin il yva de notre
libre-arbitre.Exclusivement vouée àserapprocherde
nosattirancesetàs’éloignerde nos répulsions, notreviepourrait s’écoulerbenoîtement,
dansle confortetlasimplicité.Elle en ressortirait
gravementappauvrie, comme chaque fois que l’alternative nousestdéfendue,
tandisque notre destin se réalise sous l’emprise de contingences
qui, en nous enchaînant, nous libèrent tragiquement de
l’embarras d’être hommes.

Myriam CHOPINPAGOTTOva nousentraînerdansles subtilités
etles violencesd’une dispute franco-italienne oùl’amourle
dispute à la haine.Elle montre que dès leMoyen-Age, on
aprétendudéfinitivement régler laquestion de lasuprématie cuturelle
entre lesdeux langues, entre les deux pays.
Théa PICQUETproposeun vaste panorama sur la vie et
l’œuvre de Savonarole, Machiavel etGuichardin, avantdetraiter
laquestion de l’image contrastée desMédicisde lapremière
génération(1434-1494)dansleursécrits.Adulés, honnis, admirés,
dénoncés, estimés, lesMédicisdemeurentaucentre dudiscours
e
politique duXVIsiècle.

12

Georges Frédéric Manche

Sylvain TROUSSELARDnous propose l’analyse de la
représentation—authentique jusqu’à la crasse età l’odeur,triviale jusqu’à
l’ordure—d’une galerie de personnages figurant dans les sonnets
e
comiques de RusticoFilippi, poète florentin duXIIIsiècle.
AnneMACHETconstate avecquelle bonne conscience le
discoursde l’Inquisition légitime, aucoursdes siècles,une horreur
exercée au nom de la défense d’un ordre et d’une religion dont
les fondements sont en totale contradiction avec les violences
librement exercées contre les individus.
Suivant les pérégrinations du protagoniste de Ippolito
Nievo, Isabelle PAYETs’interrogesurla nature exacte des relations
qu’il entretient avec celle qui aura été fille des châtelains, mais
qui sera pour lui tour à tour—etparfois tout ensemble—sœur,
compagne, amie, maîtresse, etmêmequelque chose d’encoreplus
fort,si la chose estconcevable.
Richard HOMMÈSnousentraînesurles tracesdeJohann
e
Rist,un auteurduXVIIsiècle, originaire duHolstein.Envérité le
proposde Ristestcentrésurl’Allemagne : aucontact —formateur
mais périlleux —de l’Italie, l'idéal estdeprofiterdesapports
possibles toutenpréservant sapropre culture,
maisaussiunerectitude et unevaillancepropresauxAllemands, dontlesItaliens
paraissentfortéloignés.
Jalousie, dépit, mésentente, l’ombre d’unepetite marquise…
Maria VITALI-VOLANTfait revivre la décennie1760-1770.On
découvrequeCesareBeccaria etPietro Verri, lesdeuxacteurs
majeursde l’Illuminisme milanais, ontévolué de l’amitié à
l’hostilité.Ils saurontcependantconserverleurdignité etmettre
leursdifférendsde côté, lorsqu’ils’agira
departageretd’affronterles responsabilitésde la gestion de l’État.
GeorgesFrédéricMANCHEs’interrogesur uneperplexité
que l’onretrouve fréquemment, dansla littérature masculine, en
face de lasexualité.Ily perçoitcomme l’angoisse d’une
dépendance,propre à lavirilité.Elleplace l’homme dans une condition
subalterne devantla femme et peutl’inciterà évoluerdans une
logique derenoncementetde chasteté.

Avant-Propos

13

Rapport au monde des personnages problématique et
tourmenté, attrait de l’auteur pour des récits qui proposent un monde
enchanté, mais qui évoluent versl’absurde, Fabrice DEPOLIva
nousmontrerà quel point ItaloCalvino, dans satrilogie, estallé
jusqu’au bout d’une improbable conciliation entre l’élaboration
de modèles morauxetle choixdugenre merveilleux.
Enfin LuigiAldinoDEPOLIs’interrogesurl’attirance,
larépulsion etle dédain aucœurde l’EnferdeDantla dane :se
grotesque detroisnoblesflorentins.D’abord, dit-il, larépulsion
dansl’Enfer, le dédain danslePurgatoireetl’attirance
oul’attraction dansleParadis.« La critique », écrit-il, etce « dèsle
débuta découvert quelquesfaillesdansleprojet pédagogique et
moralqueseproposaitlepoète florentin.Ils’agitde cesépisodes
aucoursdesquelsl’homo viatorse laisse allerà des sentimentsde
compassionvoire d’attraction enversdesdamnés».

L’un et l’autre,
au miroir de l’historiographie
e e
desXVet débutXVIsiècles

MYRIAMCHOPINPAGOTTO

e thème des échanges culturels me semble être le plus
approL
prié pour mettre en lumière l’éventail des
sentimentsqu’éprouventintellectuelsfrançaisetitaliensà la fin du MoyenAge.
C’estleterme detransferts culturelstoutefois quis’impose,utilisé
parles sociologuesouencore lescontemporanéistes, ilrend
davantage compte de la réalité des enjeuxquise
dissimulentderrière la formulationtropinnocente d’échanges. Carla circulation
du savoir se fonde sur une vision de l’autre et s’apparente
davantage à une instrumentalisation.
Un deslieux de la pratique de l’écrit qui montre bien
lesenjeux de ces transferts culturels entre laFrance et l’Italie, est
1
l’historiographie.En effet, la narration historique, à la foislieu
des transfertsdes savoirs entre l’Italie et la France et des enjeux
des États dans leur construction, renvoie constamment au regard

1. J’utiliseme historiographie au sens de littérature historique, cf.le
terB.Guenée, Histoire et culture historique dans l’Occident médiéval, Paris, éd.Aubier,
1980,2e éd., 1991.

16

MyriamChopin Pagotto

2
croisé des uns et des autres . De plus, ceuxqui écriventl’histoire
deparleurformation etdeparleurcarrièresontdeplain-pied
dansle mouvementdeshommes, desidéesqui caractérisent cette
3
période . On a eu l’habitude d’écrire que le courant qui traversait
lesAlpesn’a coulé que dans un sens, ou bien encore que les
Italiens ont montré peu d’intérêt pour la littérature historique
française qu’ils avaient souventignorée,voire méprisée.
En revanche, je m’emploierai à démontrercombien lepassé
françaisapuintéresserlesItaliens. LesGaulois, lesCarolingiens
et plus généralement l’histoire de la royauté française ont retenu
toute l’attention des chroniqueurs italiens.Et c’est
souventàpartirdes recherchesqu’ils ont entreprises que les historiographes
français iront à la quête de leurs propres origines.
e
De plus, dès leXIVsiècle, bon nombre d’histoires urbaines
en Italie revendiquent des ancêtres qui se rattachent au passé du
royaume deFrance. Plus clairement, le passé des peuplesvase
croiser,revendiquant des ancêtres communs, ce qui conduit de
part et d’autre à une révision de l’historiographietraditionnelle.
Maiscette circulation desidéesetdeshommesn’apas
toujoursabouti àune meilleure connaissance de l’autre voire à un
rapprochement, et la visionquise dégage estloin d’être irénique.
C’esten cesens que la narration historiqueserattache davantage
au domaine des transfertsque de celui deséchanges.
Sansdresser un inventaire des différents litiges entre les
intellectuels français et italiens, je désire toutefoisque l’on garde

2.

3.

Essordugenre historique à la fin duMoyen Age,sousdesformes trèsvariées,
du récitquiremontples journaux relatantles aux sime aux origines des peup
e
des faits d’actualité.Maisle genrese complexifie encore à l’orée duXVIsiècle
par la découverte de nouveaux textes de l’Antiquité, etlarecherche
d’uneréflexion politique etmorale àtravers la reconstitution du
passé.Cf.C.OCarbonnel,Une histoire européenne de l’Esurope. Mythe et fondements des origine
e
auXVsiècle, Toulouse, Privat,1999;ouencoreC.-G.Dubois, « Regards sur
e
la conception de l’Histoire enFrance auXVIsiècle »,L’Histoire au temps de la
Renaissance, éd. Klinsieck, 1995, pp. 95-130.
L’historiographe RobertGaguin, auteurd’une histoire abrégée du royaume de
France et que j’évoqueraiplusloin, futoccasionnellementambassadeuret
conseillerdu roi de1476à1492.

e e
L’un et l’autre, au miroir de l’historiographieXVs. et débutXVIs.

17

présent à l’esprit le terme d’instrumentalisation que j’ai employé
précédemment, car il met en lumière la façon dont les uns et les
autres ont forgé une argumentation pour construire leur passé.
La part est grande des écrits historiques qui portent encore
e
auXVsiècle, la trace des fameuses attaques de Pétrarque sur
l’inculture française. Demeurées encore très présentes dans
l’esprit des historiens français un siècle plus tard,voire même
audelà, ilsadoptèrent untonsouvent polémique pour contrer les
relations condescendantes que les intellectuels italiens
conti4
nuaient à entretenir .
Aussi, afin de mieux saisirlapolémique enclenchée et
replacer les transferts effectués de part et d’autre dans leur contexte, il
faut partirdesintellectuelsfrançaisde la deuxième moitié du
e
XIVsiècle.En effet, ceuxque l’on a coutume d’appeler les
premiers humanistes apprirent en imitant leurs adversairesitaliensà
manierlesarmesles plus redoutables,pourles retournercontre
5
eux, c’est-à-dire l’éloquence et la rhétorique .
Les protagonistes de ce premier humanisme français ont un
point commun, celui d’avoirappartenuetdes’être
formésaucollège de Navarre;ce collège queCharlesVavait réformépouren
faireunepépinière d’administrateurs royauxetdontfutissule
6
milieude la chancellerieparisienne .Les travauxdeFranco
Simone ontbien misen lumière ce foyer de culture, sans doute un
7
des plus novateursde la fin du Moyen Age.

4.

5.

6.

7.

M.ert Gaguin »,Chazan, « Histoire et sentiment national chez RobLe métier
d’historien, B.Guenée(dir.), Paris, Publicationsde la Sorbonne,1977,p. 238.
Lesétudes surlepremierhumanisme français sontnombreuses, onretiendra
e
Pratiques de la culture écrite en France auXVsiècle.Actes du colloque du
CNRS, Paris,16-18 mai1992en l’honneurde G.Ouy, éd.M.Ornato etN.
Pons, Louvain la Neuve,1995.
e
N.Gorochov,Le collège de Navarre desa fondation (1305)audébutduXV
siècle(1418).Histoire del’institution, desavie intellectuelle etdeson
recrutement, Paris, éd.Champion,1997,pp.482-491.
G.Ouy, «Franco Simone,pionnierdes recherches surlequattrocento
francese »,L’aube dela Renaissance,Études réunies parD.Cecchetti, L.Sozzi et
L.Terreaux, éd.Slatkine,1991,pp. 11-25.

18

MyriamChopin Pagotto

Dans l’exercice de leurfonction, ceshommesqui
fréquentaient les ambassades et grâce aux relationsqu’ils ont pu nouer à
l’étranger, notamment en Italie, les ont mis en contact avec des
hommesde lettres, mais surtoutavec les textesdeshumanistes
italiens. Auteurs engagés, ils mirent un point d’honneur dans
leurs écrits àvaloriserla nation en imitantlesanciens, ou plutôt
enutilisant une nourriture «pré-machée »parleursadversaires
italiens, dontleplus redoutable d’entre eux, Pétrarque.
L’ambivalence des relations seretrouve danscette anecdote
bien connue qui met en scène Jean deMontreuil,secrétaire de
CharlesVI, chef de file deshumanistesfrançaisetle chancelierde
Florence, le grand humanisteColuccio Salutati.En1384, alors
queJean deMontreuilsetrouve assiégé avec une ambassade
française dans la ville d’Arezzo, il envoie une lettre au chancelier
de Florence dans laquelle il n’évoque ni lasituationpolitique, ni
l’inconfortdanslequel ilsetrouve, mais développe en substance
la grande admirationqu’il luiporte.Exprimant ainsi son désir de
le rencontrer pour: «irriguer son esprit desséché et stérile», il
écrit en substance n’êtrequ’une brute face auchancelierde
Florence;cequi ne l’empêchepasde mentionner quelquesannées
plus tard dans une lettre adressée àun anonyme : «qu’il maudit
l’Italie ceroyaume de Pluton, cetantre de l’avarice et de
l’am8
bition ».
Jean deMontreuilpourtant si admiratif
deshumanistesitaliensn’était-ilpashéritierdetouteunetradition
historiographique, celle de SaintDenis qui, depuisl’échec deLouis d’Anjou
et l’épisode desvêpres siciliennes, dont Guillaume de Nangis
s’étaitfaitl’écho,présentaitlesItalienscomme étant: «cruels
perfidesetdéloyaux». La ruse est la coutume des Italiens,
écrie
vaitle moine de Saint Denis, etleshumanistesfrançaisduXIV
9
siècle connaissaientlesGrandesChroniquesde Saint Denis.

8.

9.

Cet épisode est raconté dans diversouvrages. On retiendra,Pratique de la
culture écrite…,op. cit., p. 554.
Le religieux de SaintDenis, chronique deCharlesVI,éd. L.Bellaguet, coll. des
documents inédits sur l’Histoire deFrance, t.I, Paris, 1830, p. 332. Voir aussi

e e
L’un et l’autre, au miroir de l’historiographieXVs. et débutXVIs.

19

Quant à Christine de Pizan, cette Italienne,vivantdepuis
sonplusjeune âge dansl’entourage du roi de France CharlesV,
dansl’ouvrage qu’elle lui consacre, convertie à la cause française,
10
elle écrit.que : « les Italiens manquaient de Loyauté… »
Le ton montait entre les deux peupleset unsiècleplus tard
RobertGaguin dans sonCompendiumreprenantl’épisode des
vêpres siciliennesécrit: « il n’y a rien qui ait rendue la Sicile plus
11
célèbre que le meurtre de ses princes ».
e
Maisil faut remonterauXIIIsièclepourvoirque les
premières polémiquesétaientnéesd’une affirmationqui avait heurté
les intellectuels italiens : celle de la désormais supériorité
intellectuelle de Paris sur Rome. Le thème de latranslatio studii, issu du
milieu universitaire envisageaitque le
savoiravaitétéunepremière foisdéplacé d’Athènesà Rome,puisde Rome à Paris par
Dieu, ouencoreparCharlemagne,selon lesauteurs. Depuis, la
ville brillait par seslettresau-dessusdesautres. Son université en
étaitle couronnementet touslesgrandsintellectuelsqui en
étaient issus ; les Français étaient ainsi devenusleshéritiersde la
12
culture de l’Antiquité .
Les réactions furentvivesen Italie, à cela
leshumanistesitaliensavaient réponduque les membres de l’université française
avaientété Italiensetde citerPierre Lombard, Thomasd’Aquin
ou encore Gilles de Rome. Ils anéantirent ainsi latranslatio studii

B. Guenée, «État et nation enFrance auMoy»,en AgeRevue Historique,
237,1967,p. 17-30.
10.Christine de Pizan,Le livre des faits et bonnes mœurs du roiCharlesVle Sage,
traduitet présentéparE.HicksetTh.Moreau, Paris, éd.Stock,1997 p. 129.
11.RobertGaguin,Compendium des Origine et gestis francorum, Paris, chez
Thielman Kerver pourJean Petit,1501.Il n’existeque deséditionsanciennes
duCompendium,qui a fait toutefoisl’objetd’unethèse
d’histoireparF.Cole
lard,partiellementéditée :Un historien au travail à la fin duXVsiècle : Robert
Gaguin,Genève, éd.Droz, coll.Travauxd’Humanisme etRenaissance,1996.
12.Lethème de latranslatio studiia été bien étudiéparS.Lusignan,La
construce e
tion d’une identité universitaire enFrance (XIII-XVsiècles), Paris, Publications
de la Sorbonne,1999.

20

MyriamChopin Pagotto

13
si chère auxintellectuelsfrançais.Machiavel reprendra plus
tard cette critique de l’université française dansL’arte della
guerraoù il écrira :
Li studi primi sono quattro: Parigi Orliens,Borges e
14
Poitiers ; e dipoi Torsi eAngieri ; ma vagliono poco.
e
AuXIVsiècle, le marchand deFlorenceGiovanni Villani
re15
levait dans saChroniqueun défi des plus intéressants.Il débute
sonréciten mêlantétroitementlesoriginesfrançaisesetcelles,
légendaires, desa ville deFlorence.Pour Giovanni Villani, aucun
doute ; lesFrancs descendent des Troyens, etleurs roisdes
Carolingiens.Àpartirde là, iltisseun lientrèsancien entre
lesFloren16
tinsetlesFrançais .Mais plusloin leton change.Rapportantdes
faits pluscontemporains, il adresse des proposviolents à
l’encontre de la politique du roi deFrance dansle conflit qui
l’oppose au roi d’Angleterre. La guerre deCent ans occupe en effet
17
de nombreuses pages dans la chronique de laville deFlorence .
L’essentiel de la narration est consacré aux récitsdesbatailles,sans
18
aucu. Toutefois, sous une apparente neutraliténe analyse des faits
il laisse percevoir une critique à peinevoilée de laMaison de
France.Pour Giovanni Villani, c’est le roi deFrancequi est
responsable dudéclenchementde la guerrepar: «forza e inganno»

13.Surcethème, maisétudié ducôté français, cf., R. CooperRenai, «ssance et
e
« Rinascita »,rivalités nationales et affrontements politiquesaudébutduXVI
siècle »,Renaissances européennes et RenaissanceFrançaise,G. Gadoffre(dir.),
éd.Espaces,34,1995,pp. 119-126.
14.NicolasMachiavel,Airte delle guerra e scritti politici minor, éd.S.Bertolli,
Milan,1961,p. 160.
15.Giovanni Villani,NuovaCronica, edizione critica a cura dei G.Porta, Parma,
1991.
16.Giovanni Villani,NuovaCronica, Ibid.,vol. 1,p. 12.
17.Lerécitde la guerre deCentansdébute auchapitre 4 dulivreIX, intitulé :
«Come si cominciò la guerra intra il re diFrancia e quello
d’Inghilter»,Giovanni Villani,NuovaCronica,Ibid.,vol. 1,p.8.
18.Conformémentà l’usage, l’auteur seprésentetoujourscommespectateurdes
événements qu’il ne fait querapporter, cf.B.Guenée,Histoire…,op.cit.,
p. 145.

e e
L’un et l’autre, au miroir de l’historiographieXVs. et débutXVIs.

21

19
écrit le marchand florentin .Encore plus explicite, il l’accuse
d’avoirfomenté la guerr«e :a suo torto co’ suoi vicini
christia20
ni»;et plusloin : «…per la sua avarizia cominciò a seguire male
21
sopra male» .
Cupidité, avarice, lâcheté et parjuresontlesfautesdont s’est
renducoupable leroi deFrance. Le texte contientde
nombreusesmentionsmettanten évidence lesfaillesde Philippe de
Valois.Mais pourquoitantde haine contre la Maison de France,
alors queplushautil en faisait une alliée de Florence etmettait
en évidence les liens étroitsqu’ellesentretenaientdepuis
toujours ?
Parcequ’encoreune fois, elles setrouvaient
inextricablement liées mais cette fois dans leurs destins. Le roi deFrance, en
déclenchant la guerre, avait ruiné lescompagniesde marchands,
dontlesdeux piliersde l’économie florentine, cellesdeBardi et
22
desPeruzzi qui possédaient des comptoirs dans toute l’Europe .
Liée à la guerre entre le roi deFrance et d’Angleterre, la faillite
des plus grandes compagnies de marchands entraîne par ricochet
celle desBuonaccorsi à laquelle appartient le marchand écrivain.
Il est donc concerné directement par les événementscar sa
proprerichesse en dépend. Pour lui, lesFrançais sont lesvrais
responsablesde cette guerre etla lecture qu’il fait des
événementsestinfluencéeparleressentimentdugroupe
desmarchandsqu’il représente,Anglais etFrançais ne pouvant
plushonorerlesdettesqu’ils ont contractées auprès desFlorentins.
Toutefois, le chroniqueur florentin n’a pas modifié sa
chronique pour autant, il n’a pas gommé les épisodes qui célèbrent
l’ancienneté des liens entre laMaison de France et sa ville. Les
origines communes semblent bien ancrées dans l’historiographie.
Tellement enracinées que, dans la continuation à laChroniquede
e
Giovanni Villani, à l’extrême fin duXIVsiècle,son neveu Filippo
intègreunrésumé deL’Histoire desFrancs. Récit destiné, comme

19.Giovanni Villani,op.cit.,XII, 55,vol3, p. 123.
20.Giovanni Villani,Ibid., p. 124.
21.Giovanni Villani,Ibid., p. 125.
22.A. Sapori,Il mercante italiano nel Medioevo,Milano,1981.

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