Ecriture et quête de soi chez Fatou Diome, Aïssatou Diamanka-Besland, Aminata Zaaria
380 pages
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Description

C'est sous le signe du départ que sont réunies les lectures de trois auteurs sénégalaises. Quitter Niodior pour Mbour, Lënden pour Dakar, le Sénégal pour la France, tel est tour à tour le voeu, la contrainte, le mot d'ordre, le programme et son exécution. Dans la récurrence de certaines hantises ou obsessions, l'étude comparée retiendra l'expérience d'un moi se découvrant malgré lui divisé, fragmenté, et faisant le voeu d'une reconstitution de l'unité - ou identité- perdue.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 décembre 2011
Nombre de lectures 223
EAN13 9782296474925
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0214€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Écriture et quête de soi chez
Fatou Diome
Aïssatou Diamanka-Besland
Aminata Zaaria
Départ et dispersion identitaire
Approches littéraires
Collection dirigée par Maguy Albet

Dernières parutions

Sandrine Leturcq, Jacques Sternberg, Une esthétique de la terreur , 2011.
Yasue IKAZAKI, Simone de Beauvoir, la narration en question , 2011.
Bouali KOUADRI-MOSTEFAOUI, Lectures de Assia Djjebar. Analyse linéaire de trois romans : L’amour, la fantasia, Ombre sultane, La femme sans sépulture, 2011.
Daniel MATOKOT, Le rire carnavalesque dans les romans de Sony Labou Tansi , 2011.
Mureille Lucie CLÉMENT, Andreï Makine, Le multilinguisme, la photographie, le cinéma et la musique dans son œuvre , 2010
Maha BEN ABDELADHIM, Lorand Gaspar en question de l’errance , 2010.
A. DELMOTTE-HALTER, Duras d’une écriture de la violence au travail de l’obscène, 2010.
M. EUZENOT-LEMOIGNE, Sony Labou Tansi. La subjectivation du lecteur dans l’œuvre romanesque , 2010.
B. CHAHINE, Le chercheur d’or de J. M. G. Le Clézio, problématique du héros , 2010.
Y. OTENG, Pluralité culturelle dans le roman francophone , 2010,
Angelica WERNECK, Mémoires et Désirs. Marguerite Duras/Gabrielle Roy , 2010.
Agnès AGUER, L’avocat dans la littérature du Moyen Âge et de la Renaissance , 2010.
Sylvie GAZAGNE, Salah Stétié, lecteur de Rimbaud et de Mallarmé. Regard critique, regard créatif , 2010.
Élodie RAVIDAT, Jean Giraudoux : la crise du langage dans La guerre de Troie n’aura pas lieu et Électre , 2010.
A. CHRAÏBI, C. RAMIREZ, L’héritage des Mille et une nuits et du récit oriental en Espagne et en Occident , 2009.
Gloria SARAVAYA, Un dialogue interculturel , 2009.
Nelly MAREINE, Henri Miller, Blaise Cendrars. Deux âmes sœurs , 2009.
Christian Schoenaers


ÉCRITURE ET QUÊTE DE SOI CHEZ
FATOU DIOME
AÏSSATOU DIAMANKA-BESLAND
AMINATA ZAARIA

Départ et dispersion identitaire


L’Harmattan
DU MÊME AUTEUR

Échappées. Études sur trois écrivains belges d’hier : Pirmez, Van Lerberghe, Kochnitzky , 1996, chez l’auteur.
(Prix Constant de Horion de l’Association des écrivains belges de langue française.)
Références. Études littéraires : Poulet, Jacqmin, de Duve , 1998, chez l’auteur.
Retraits. Études littéraires : Pfeiffer, Sempoux, Cliff , 2000, chez l’auteur.
Goréens. Lectures : Boufflers, Boly, Clément , 2002, chez l’auteur.
Métissages. Goréens II. Adanson, Gaffiot, Giraudeau , 2004, chez l’auteur.
Écarts. Goréens III. Golbery, Cariou, Bohringer , 2008, chez l’auteur


© L’Harmattan, 2011
5-7, rue de l’École-Polytechnique ; 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-296-56374-2
EAN : 9782296563742

Fabrication numérique : Actissia Services, 2012
à Amy Niang
« Cet effort de lecture ne peut bien entendu pas aboutir à la saisie d’une vérité totale. Chaque lecture n’est jamais qu’un parcours possible, et d’autres chemins restent toujours ouverts. Le chef-d’œuvre c’est justement l’œuvre ouverte à tous les vents et à tous les hasards, celle qu’on peut traverser dans tous les sens. »

Jean-Pierre Richard, Poésie et profondeur.
Avant-propos
C’est sous le signe du départ , sans grande surprise, qu’il nous a paru opportun de réunir les trois nouvelles lectures ici menées. Difficile, en effet, pour le lecteur obstiné ou attentif de Fatou Diome, d’Aïssatou Diamanka-Besland et d’Aminata Zaaria, de ne pas voir dans chacun des livres en présence, des espèces de variations, peut-être, sur ce thème qu’on pourrait presque qualifier d’essentiel ou névralgique. Fatou, Salie, Madické, Moussa, Mémoria, Betty, Babacar, Soukeyna, Oulimata, Dior Touré et sa complice anonyme : autant de personnages en lesquels s’incarne, si l’on ose dire, à un moment ou à un autre de leurs parcours respectifs, avec des motivations et des fortunes diverses, un désir, une volonté ou une nécessité de partir . Quitter Niodior pour Mbour ou Foundiougne, Lëndëm pour Dakar, le Sénégal pour la France, l’Afrique pour l’Occident, tel est tour à tour ici le vœu, la contrainte, le mot d’ordre, le programme et son exécution. Sans compter encore, en marge des destins personnels généreusement déroulés, la tragédie collective des pirogues lancées, surchargées, depuis les côtes du Sénégal jusqu’à celles de l’Eldorado européen, à l’assaut des vagues de l’Atlantique.
Mais au delà du départ ou de l’exil des personnages ou des narratrices des livres que nous ouvrons, notre titre entend indiquer, aussi, et peut-être surtout, l’intérêt résolument porté à des œuvres naissantes, l’attention volontairement accordée aux premiers pas effectués par les trois auteures sur les chemins de l’écriture et de la publication. Si, pour des raisons qui nous demeurent obscures ou mystérieuses, Aminata Zaaria reste aujourd’hui, pour le public, l’auteure d’un seul livre, pas très épais de surcroît, ce dernier nous semble offrir d’emblée la matière d’un parcours riche et plein de sens. Si Aïssatou Diamanka-Besland, plus prolixe peut-être, signe à ce jour pas moins de trois romans, nous ferons ici la part belle aux deux premiers qui doivent ou peuvent se lire à la suite l’un de l’autre, comme en manière de diptyque, quand le troisième résolument se détache d’eux pour faire en quelque sorte cavalier seul. Quant à Fatou Diome dont l’œuvre, déjà reconnue et consacrée, est riche de plusieurs titres qui sont presque autant de gros succès de librairie, il nous a semblé que c’est aussi dans ses deux premiers livres que nous pouvions plonger nos bras pour les ressortir chargés des trésors que nous convoitions. Sans doute n’a-t-on pas pu négliger les derniers romans en date, mais alors pour leur fidélité, peut-être, aux textes qui les ont précédés, pour les prolongements ou enrichissements qu’ils présentent ou proposent, de notre point de vue, avec les thèmes initialement abordés ou traités. Car c’est bien dans ses nouvelles et dans son premier roman, à caractère fortement autobiographique, que l’aînée des trois romancières ici rassemblées nous fait entendre, avec courage et talent, les aveux pour nous les plus signifiants.
Aveux surgissant spontanément des pages de tous les ouvrages qui nous occupent, et à l’accueil et l’écoute desquels on ne pourra pas s’empêcher d’entendre, de l’un à l’autre, comme un riche réseau d’échos. Non qu’on se soit soucié d’apparenter des parcours étroitement personnels, de rapprocher des itinéraires tenus d’abord pour éminemment singuliers, d’établir entre les sujets observés des liens, des correspondances, des communautés d’attitude, de sentiment ou de pensée. Mais si chacun des trois univers ici visités a été exploré séparément, isolément, indépendamment des deux autres, il ne pouvait échapper à l’effort de compréhension et d’empathie, la récurrence de certaines hantises ou obsessions qu’on dirait volontiers communes ou partagées. Nul doute que les rapports au monde, à l’autre et à soi-même ne se trouvent affectés par les difficultés de vivre au Sénégal quand on y est né femme, ou en exil quand la couleur de notre peau d’emblée nous distingue des gens du cru. On retiendra surtout ici, entre autres dénominateurs communs aux trois corpus considérés, l’expérience d’un moi se découvrant malgré lui divisé, éclaté, fragmenté, morcelé, et faisant alors en quelque sorte le vœu d’une restauration ou reconstitution de l’unité – ou identité – perdue. « Rassembler mes morceaux d’Afrique et mes morceaux d’Europe » : tel est le défi que se lance aussi à elle-même Fatou Diome. « Impossible , semble croire de son côté l’héroïne d’Aminata Zaaria, de survivre ainsi fragmentée . » Tâche malaisée, à tout le moins, s’il faut encore en croire Aïssatou Diamanka-Besland : « Il devenait difficile de recoller ces morceaux épars. » À cette difficulté d’être, point d’autre remède, peut-être, ou réponse, issue, soutien, secours, nous disent les œuvres ici interrogées, que ceux de l’écriture.
Fatou Diome
« j’avais compris que partir serait le corollaire de mon existence. »


Dans le sillage, peut-être, ou le voisinage des plus fameuses entreprises autobiographiques – comme la littérature française ou francophone en voit éclore de loin en loin dans le vaste paysage, tout à la fois spatial et temporel, de son histoire –, l’écriture de Fatou Diome prend d’emblée, aux yeux de son lecteur attentif, toutes les apparences d’une exigeante et inlassable quête de soi. « Qui es-tu ? » (V, 162 {1} ), « Mais qui suis-je ? » (V, 179), « Qui suis-je pour eux ? » (V, 263), « Qui suis-je ou, plutôt , que suis-je ? » (I, 184) : pas de page, à bien y regarder, en filigrane de laquelle ne se donne à lire et relire cette question identitaire, essentielle, vitale, fondatrice à plus d’un titre, que la narratrice se pose à elle-même jusque dans le tutoiement. « Mon écriture , confirme par ailleurs l’auteure dans un de ses entretiens les plus riches d’enseignements, s’inscrit dans une quête personnelle. {2} » Non qu’il s’agisse ici, on l’a déjà compris et on aura tout le loisir de le vérifier, d’une volonté déterminée de se mettre directement en scène, de se placer un peu narcissiquement sous les feux des projecteurs, de retoucher sans cesse, presque obsessionnellement, un autoportrait flatteur ou complaisant, ni même de retracer, par le menu, minutieusement, étape par étape, un itinéraire étroitement personnel dont on se croirait néanmoins autorisée à faire toute la matière d’une œuvre. Je ne raconte que des histoires, nous répondrait en substance Fatou Diome, les « petites histoires {3} » d’une écolière sénégalaise, d’une vieille mendiante avec qui elle se lie, de la jeune mariée qu’elle sera bientôt, d’une étudiante en lettres modernes, d’une femme de ménage africaine en France, d’un instituteur de village, d’un vieil insulaire sur sa barque de pêcheur, d’un adolescent qui rêve d’un glorieux avenir de footballeur, d’une mamie française enfermée dans une maison de l’oubli, de quelques autres exilés aussi, quels que soient pour chacun d’entre eux, à leurs yeux ou aux nôtres, la nature et le poids de cet exil. Non pas de longues trajectoires existentielles pour ainsi dire saturées d’actes et de sens, mais des étapes ou des instants comme détachés de l’ensemble d’un itinéraire ne présentant sans doute lui-même, pour les héros comme pour leur héraut, rien de bien remarquable ou saillant. Des fragments de vies humbles, effacées, anonymes, des vies qu’avec un écrivain d’aujourd’hui on pourrait sans doute qualifier de « minuscules {4} », sans pour autant minimiser, tant s’en faut, le sens ou la portée de celles-ci, ou de certains moments élus de celles-ci. « Dans leur quotidien, les humbles ont cette élégance des âmes polies au labeur. » (VH, 42) Des histoires, donc, et, précise l’auteure, « des histoires tapies en moi » (V, 259), cachées, enfoncées, enfouies tout au fond de mon être, que j’ai portées longtemps dans mes profondeurs propres avant de les pousser en quelque sorte hors de moi-même dans l’acte de l’écriture, faisant ainsi de ce qui s’écrit, en jouant un peu sur les mots, ce qui s’excrit {5} , ou s’excrie , ce qui sort et s’écarte de soi, ce qui se dit ou s’avoue au dehors après s’être patiemment construit ou constitué au dedans. Des histoires qui, à la faveur de cette lente et longue gestation précédant l’ ex pression ou mise en mots, me sont devenues pour ainsi dire consubstantielles et que je ne puis offrir en pâture au public qu’en lui livrant aussi, dans le même temps ou le même mouvement, presque involontairement, ou un peu malgré moi, une part de moi-même. Pas d’écriture même peut-être, s’il faut en croire Fatou Diome, qui n’ait à ses yeux son origine, son départ, sa source et ses ressources au cœur même de l’être : « L’écrivain se nourrit toujours de ce qu’il a en soi. Même pour décrire le bal des anguilles sur Mars, on part de quelque chose qu’on a au fond de soi-même {6} ». Resterait à reconnaître et savourer ce don de soi fait par l’écrivain dans la moindre de ses phrases, presque dans chacun des mots échappés de ses lèvres ou de sa plume. Immense importance, à cet égard, de ses premiers pas en littérature. Inestimable prix des premières pages prudemment soumises par lui au jugement de l’éditeur, courageusement abandonnées entre les mains ou les machines de l’imprimeur, généreusement offertes enfin, non sans quelque appréhension ou remords peut-être, à l’on ne sait trop quels lecteurs inconnus, invisibles et indiscrets. S’y donnent à lire d’emblée, croyons-nous, dès les phrases d’entame, la précieuse singularité d’une présence, l’irremplaçable originalité d’un être-là, les données essentielles d’un rapport fondamental au monde, à l’autre et à soi-même. Rien de plus gratifiant, sans doute, pour la critique, ou la lecture, que d’assister ainsi à la naissance d’une voix, d’une vie, d’une écriture ne ressemblant à aucune autre et merveilleusement apte à tracer spontanément les contours et les formes de son univers propre. C’est à une telle expérience, émue, heureuse, comblante pour le lecteur exigeant, que nous convie La Préférence nationale , premier livre de Fatou Diome, déjà si riche et pour ainsi dire « gorg(é) de sens » (K, 31) qu’on lui demandera ici non seulement le tracé général de notre parcours, mais déjà, sans grande surprise, notre propre point de départ.

*

Ouvrons-le donc sans plus attendre, ce livre fondateur, et arrêtons-nous d’abord, un peu longuement, à la première apparition de la narratrice, ou plutôt, plus exactement peut-être, au premier endroit de son texte où elle choisit elle-même de nous révéler ou de nous faire deviner sa présence :

« Le flot des collégiens coulait vers l’artère principale de la ville et m’entraînait avec lui. La masse était épaisse. Une vue aérienne du groupe aurait permis d’imaginer des boules de cire noire que le soleil faisait fondre dans un même moule. Une calebasse jetée sur la foule ne se serait pas fracassée au sol, tant les têtes étaient proches. Un effet d’optique les projetait dans un mouvement ondulatoire similaire à celui des vagues déferlant sur la plage. » (P, 19)

Curieuse façon de se présenter, pensera-t-on, que de prendre un si grand soin de se dissimuler ! Me voici, semble nous concéder l’héroïne, je suis là, dans ce « flot » de collégiens quittant ou fuyant leur école à l’heure libératrice de la mi-journée, mais je vous défie cependant, sans mettre directement en cause votre acuité visuelle, de m’identifier ou de me distinguer dans la « masse », « épaisse », des empressés. Première difficulté peut-être : la distance, ici verticale, qu’on se plaît à placer en quelque sorte entre son lecteur et soi. Sans doute une telle position surplombante pourrait-elle en d’autres circonstances permettre à l’œil de détacher de l’ensemble un des éléments qui le constituent, mais c’est en vain que l’observateur ici nourrirait le moindre espoir de discernement. Toutes identiques, vues du ciel, ou déjà de la cime d’un arbre ou du sommet d’un toit, ces « boules de cire noire » que sont les têtes des écoliers, si proches de surcroît les unes des autres, nous assure-t-on, qu’un objet tombé à la verticale se verrait refuser le contact et, partant, la rassurante stabilité du plancher des vaches. Nouvelle difficulté en effet, jointe ou additionnée à celle de la distance : la disparition, l’effacement de toutes les formes particulières dans l’informe. C’est que les « boules de cire » déjà si malaisément identifiables depuis l’altitude ici élue, ont encore à subir, de surcroît, l’action liquéfiante d’un soleil si ardent qu’il fond toutes les unités dans une seule et même grosse « vague » sombre envahissant librement l’espace urbain offert à son avidité. Rien de plus vague , précisément, rien de moins net et précis, on le voit, qu’une telle vague. Rien de moins identifiable ou repérable, en conséquence, dans cette déferlante, que l’individualité qui prend ici la parole pour se signaler – tout en se dérobant – à l’attention du lecteur. Tout se passe un peu comme si au désir ou à la nécessité d’occuper l’espace à la fois réel et textuel, se mêlait la volonté ou le souci de différer l’entrée en scène et les présentations. En témoigne sans doute déjà, semble-t-il, dans sa linéarité, le titre même de la nouvelle liminaire de La Préférence nationale. « La mendiante et l’écolière » : avant d’aborder le texte proprement dit, l’auteure n’établirait-elle pas ainsi, comme par anticipation, l’ordre des préséances ? Sans doute le « je » dominera-t-il bientôt la narration, mais c’est avec un tiers, une vieille mendiante, que le lecteur fera d’abord connaissance. Moins avec elle d’ailleurs, si l’on y regarde bien, qu’avec des éléments matériels et corporels qui semblent eux aussi vouloir retarder la rencontre proprement personnelle. Car à l’instar peut-être de sa future partenaire, la vieille femme semble devoir se soumettre à on ne sait trop quelle volonté narrative de réserve ou de retrait. Si la mendiante est ici la première à apparaître, la narratrice prend soin en effet de la dissimuler elle aussi, moins cette fois au sein d’une communauté – celle des lépreux de Foundiougne à laquelle elle appartient – que derrière ses objets familiers {7} . « Quelques graines brunies » (P, 13), voilà ce qui d’abord nous accueille au seuil tout à la fois de la nouvelle, du recueil et de l’œuvre que nous ouvrons. « Des cacahuètes entassées », précise-t-on, « groupées » (P, 13) non très différemment peut-être de la façon dont le sont les collégiens au milieu desquels se noient la silhouette et les traits de notre écolière. Ces graines se révèlent-elles pourtant impuissantes à nous dissimuler longtemps le personnage qui les partage et les vend, on n’en verra pas pour autant apparaître derrière elles un corps immédiatement identifiable. Ce que l’on voit, c’est moins la vieille femme que des morceaux d’elle-même, des éléments corporels qu’on dirait ici distincts les uns des autres, tout appliqués qu’ils sont à remplir chacun, dans l’activité décrite, pour l’efficacité et le succès de celle-ci, son rôle spécifique :


« Encore un cornet, puis un autre. La main experte les façonnait sans même solliciter l’aide de l’ œil. Les doigts de cette main étaient rabougris, gercés, durs et tremblotants. Un muscle torturé partait de l’ avant-bras et se dissimulait dans le pouce pour en ressortir, force, tel un lacet invisible qui imposait au papier sa forme finale de cornet. Un autre muscle partait de l’intérieur du coude et longeait le biceps duquel il menaçait de surgir. Il s’arrêtait juste en-dessous d’un autre muscle qui s’alliait avec une grosse veine pour former un rail incrusté dans le cou et qui trouvait son terminus sous l’auvent de la mâchoire gauche de Codou. » (P, 13)


Un « bras », une « main », des « doigts », un « pouce », des « muscles », un « biceps », un « cou », une « mâchoire », une « veine », bientôt « deux cuisses » (P, 14) et un « moignon » (P, 14) : autant de morceaux épars nous refusant peut-être la saisie immédiate d’un corps dans sa totalité. Ce corps finit-il quand même par s’assembler ou s’unifier, la vieille mendiante devenue marchande nous devient-elle enfin elle-même, quelques pages plus loin, proche ou familière, c’est pour nous inviter à « attendre » avec elle l’apparition différée de celle que le titre de la nouvelle lui avait pourtant d’emblée associée : « Assise sur son banc, le coude sur la cuisse, le cou projeté en avant et le menton appuyé au creux de son unique main, Codou attendait » (P, 17). Mais de ce collège devant lequel nous guettons avec elle l’événement de la sortie de midi, on le sait, c’est un cortège que l’on va voir surgir, plutôt que l’élève que nous sommes venus attendre et rencontrer. Sans doute la rencontre se profile et se prépare-t-elle pour le lecteur patient, comme en manière de récompense, dans sa différance , on ne pouvait passer sous silence, dans la perspective de l’itinéraire très personnel que l’ensemble des nouvelles ici réunies entend vouloir retracer, ce qui prend un peu les apparences d’un art consommé de l’esquive {8} . À moins qu’il ne faille voir dans ce moment impersonnel et collectif, un peu paradoxalement, le départ obligé d’une espèce de dialectique de l’existence individuelle. La foule, la masse, le cortège comme préalables, moyens ou conditions mêmes d’un destin propre.

*

Car c’est bien là, semble-t-il, au milieu de ce cortège sans doute plus symbolique que réel, que tout commence pour Fatou Diome, là que s’inaugure son parcours, là que se situe le point de départ de son aventure d’être. Non qu’elle trouve à vivre là, dans ce cortège ou dans ses avatars, en ce qui la concerne, ses expériences privilégiées. Bien au contraire, tout se passerait même plutôt pour elle comme si rien ne pouvait moins lui convenir, à la lire, qu’une existence clanique, collective, communautaire. Rien de plus éloigné de ses goûts et dispositions, à l’évidence, qu’une vie qu’elle qualifiera elle-même volontiers, dans Le Ventre de l’Atlantique, de « grégaire » :

« Au village, il m’arrive d’être heureuse qu’on me boude, c’est un moyen de gagner en tranquillité. La communauté traditionnelle est sans doute rassurante mais elle vous happe et vous asphyxie. C’est un rouleau compresseur qui vous écrase pour mieux vous digérer. Les liens tissés pour rattacher l’individu au groupe sont si étouffants qu’on ne peut songer qu’à les rompre. Certes, les champs du devoir et du droit sont mitoyens, mais le hic , c’est que le premier est si vaste qu’on passe sa vie entière à le labourer, et qu’on n’atteint le second que lorsque la vieillesse rend la liberté sans emploi. Le sentiment d’appartenance est une conviction intime qui va de soi ; l’imposer à quelqu’un, c’est nier son aptitude à se définir librement. Mais ça, allez le dire à des gens stoïques aux yeux desquels les valeurs grégaires sont seules défendables ! Ils fustigeront en vous l’individualiste, la copie de colon, et vous marginaliseront. » (V, 196-197)

Difficile, sans doute, de dire plus clairement qu’on ne le fait ici, sa défiance à l’égard de la communauté « asphyxiante », son impatience de « rompre » les « liens étouffants » qui nous « rattachent au groupe », l’urgence d’échapper au « rouleau compresseur » qui nous « écrase ». Aussi le cortège précité ne nous apparaît-il ici inaugural, de manière peut-être un peu spécieuse, que dans la mesure où s’y rencontrent, pour le sujet, les conditions favorables à l’émergence d’une conscience précocement et sans doute définitivement solitaire. Si mon livre et mon itinéraire commencent au milieu de la foule, semble nous révéler l’auteure, c’est parce que cette dernière aiguise ou exacerbe en moi le sentiment de ma différence, de mon altérité, de ma solitude essentielle. Loin de répondre à une attente profonde, loin de combler en moi je ne sais trop quel besoin d’harmonie ou d’unanimité, la communauté agirait plutôt sur moi comme un repoussoir. Pas de lieu ou de milieu qui ne me soit plus directement contraire, plus étranger, plus hostile peut-être aussi, que celui-là. Entre la foule et moi se donne à vivre et observer quelque chose comme une inadéquation fondamentale. Une incompatibilité que d’aucuns trouveraient sans doute à maudire ou à déplorer, mais dont la narratrice ici pourrait plutôt se féliciter. Car la découverte progressive de notre inassimilabilité , peut en effet favoriser grandement et accélérer la connaissance et la construction de soi. « La voisine de sa grand-mère m’a dit qu’elle est précoce , remarque une ménagère de Niodior dans Les loups de l’Atlantique, elle parle déjà comme une adulte. » (L, 101) Sans compter avec l’expérience antérieure, en quelque sorte fondatrice, de la prise de conscience, par le sujet, à un moment précis et plus précoce encore de son itinéraire, de sa non-appartenance au groupe au sein duquel il est apparu. Comme si la vraie naissance ici, postérieure de quelques années à celle dont atteste l’état civil, datait du jour où l’on se sent plus ou moins confusément vivre, par rapport au groupe auquel on se croyait jusqu’alors comme incorporé, dans une distance et un retrait séparateurs. Cet écart, on aura l’occasion d’y revenir, tout ce qu’écrit Fatou Diome, tout ce qu’elle a déjà publié depuis bientôt dix ans, dans ses nouvelles comme dans ses trois romans, le désigne et le creuse. Mais avant de nous vanter les vertus de la révolte et de la rupture, les avantages de la solitude et du retrait, la nouvelliste nous fait en quelque sorte goûter, dans La Préférence nationale , très éphémèrement il est vrai, les valeurs inverses de la vie communautaire. Appartenir ou se sentir appartenir à une collectivité large, à une communauté dépassant même les cloisonnements ethniques, sentir son cœur battre ou ralentir à l’unisson avec celui de toute une population, voilà qui semble bien constituer ici, pour ses concitoyens, une expérience heureuse ou, à tout le moins, bienfaisante :

« Mi-journée africaine au paroxysme de la chaleur. Affalés sous le poids du thiéboudjène, du domoda, du mafé ou peut-être terrassés par d’autres plats non moins caloriques, Wolofs, Sérères, Diolas et Toucouleurs sombraient dans une sieste commune aux ethnies locales. » (P, 40-41)

« Commune » à tous, au delà ou en deçà des appartenances ethniques, la sieste de la mi-journée. Communs, en dépit de la diversité des plats, la fatigue et autres effets qui précèdent et en quelque sorte préparent la sieste commune. Commune, l’épreuve de la chaleur paroxystique. Commune aussi, en apparence du moins, quelques pages plus loin, la joie qui anime le cortège des convives à leur sortie de l’hôtel de ville où les a rassemblés le mariage de la narratrice :

« À la fin des civilités, le cortège glissa dans les entrailles de la ville pour rejoindre l’hôtel où les autres convives se tenaient prêts. La fête égayait tous les visages, (…). » (P, 52)

Unanime, nous dit ici la mariée, la joie qui se lit sur les visages de tous les invités à la noce. Douterait-on pourtant, par scepticisme ou excès de lucidité, des vertus universellement unifiantes d’un tel événement, il suffirait de relire, pour s’en convaincre, le tableau qu’en brossait pour nous l’auteure quelques pages plus haut :

« La foule de parents, d’amis et de relations cordiales qui s’était jusqu’alors divisée en petits nids d’affinités se redressa d’un seul mouvement pour s’agglutiner vers l’entrée de la salle des mariages tout en admirant la future mariée. Il y avait des blancs et des noirs, des chrétiens et des musulmans, des Européens, des Sénégalais et aussi des Américains. Les multiples couleurs des vêtements faisaient penser à un patchwork géant. Le plus extraordinaire était ce battement synchronisé des cœurs remplis par l’aura d’une union. Si vraiment Dieu est partout, il a dû penser ce jour-là que sa création était parfaite. » (P, 38)

Si, dans un premier temps, la foule en attente pouvait encore apparaître comme « divisée en petits nids d’affinités » selon le degré de parenté ou de proximité de chacun, c’est « d’un seul mouvement », précise l’auteure, que cette foule ensuite se redresse pour se diriger, tel un « patchwork géant », vers la salle derrière la porte de laquelle les dernières distinctions pourraient alors s’estomper. Sans doute s’y trouvera-t-il toujours « des blancs et des noirs, des chrétiens et des musulmans, des Européens, des Sénégalais et aussi des Américains », sans doute aussi les « multiples couleurs des vêtements » viendront-elles multiplier et diversifier celles des peaux, mais c’est malgré tout une impression d’unité, à l’évidence, qui finalement domine. Unité d’abord extérieure, dans la diversité même des épidermes et des tissus en quelque sorte mis ici bout à bout ; unité intérieure aussi, ensuite, dans le « battement synchronisé des cœurs remplis par l’aura d’une union ». Un battement si bien synchronisé qu’on tient ou qu’on donne maintenant un tel événement pour « extraordinaire », sinon providentiel ou même miraculeux : « Si vraiment Dieu est partout, il a dû penser ce jour-là que sa création était parfaite. »

*

Mais ce moment « parfait », à supposer qu’il le soit, n’est pas appelé à durer, tant s’en faut. Rien de plus précaire même, apparemment, rien de plus trompeur peut-être aussi, que cette belle unanimité des consciences ou des âmes. Très vite en effet se fait entendre, dans le concert harmonieux des cœurs battant ici à l’unisson, une dissonance lourde de sens :

« Mais si les yeux de chacun se confondaient avec ceux de son voisin, un jeune homme dans l’assistance avait les siens propres. La masse berçait sa solitude. Son cœur battait à côté des autres mais non à l’unisson , car son rythme à lui défiait toute concurrence. » (P, 38)

Pas de concurrence, nous assure-t-on, pour l’intensité ou la qualité des regards et des sentiments de l’un des hommes ici présents, lequel n’est même pas, apprendra-t-on bientôt, le héros du jour. Voire. Car le jour du mariage, dans la cour de la mairie, tout se passe en effet un peu comme si l’époux, dont il est par ailleurs à peine question, cédait à un autre homme sinon sa place devant le maire, du moins sa préséance dans les pensées et les sentiments de la mariée. Dans le texte aussi, c’est-à-dire dans la mise en mots et en forme du souvenir, dans la reconstruction opérée, plume à la main, par une mémoire très significativement sélective. De ce jour mémorable en effet, et de la foule en présence, la mémoire ici ne retient pour ainsi dire qu’une seule figure. D’emblée, dès l’entame de la nouvelle intitulée Mariage volé , un corps d’homme occupe pour ainsi dire tout l’espace, tant visuel que textuel. Et il l’occupe même d’abord si exclusivement, ce double espace, que le lecteur éprouvera par la suite un sentiment de surprise en apprenant que ce jeune homme « venu de sa petite ville la veille » pour « LE mariage », n’est pas celui que la cérémonie concerne au premier chef. Pourtant il est là, et surtout, si l’on y regarde bien, contrairement à la collégienne anonymement noyée dans la vague des élèves s’évadant de leur école, il se détache presque instantanément, et spontanément, naturellement, du lot des invités. Aussi ne serait-il peut-être pas abusif de dire que son apparition et sa présence tout à la fois dans le texte, dans le paysage et dans la foule, ont comme raison d’être, précisément, de le distinguer et de l’isoler chaque fois d’un ensemble (textuel, spatial, social) qui l’assimile ou l’intègre moins qu’il ne l’exclut ou ne le marginalise. Détaché déjà en tête de la nouvelle, le corps en question l’est en effet aussi du groupe humain au milieu duquel on est bientôt amené à le considérer :

« Il était sobre mais élégant, n’eût été ces quelques centimètres de trop qui faisaient de sa tête le point du large « i » que dessinait la foule. » (P, 39)

Si le personnage ici décrit semble d’abord se noyer ou docilement s’insérer pour ainsi dire dans un être collectif, une part de lui-même échappe pourtant aussi à cette incorporation. Si le groupe peut apparaître maintenant, toutes proportions gardées, comme le corps aplati, « élargi », étiré de la lettre « i », la taille exceptionnelle d’un seul des individus qui tous ensemble le constituent vient troubler et même rompre cette horizontalité sereine ou reposante en lui imposant l’élément dissident d’une verticalité nette et saillante. Impossible en effet, pour l’œil qui considère ici la masse compacte des invités à la noce, de ne pas voir émerger et se désolidariser de la foule cette tête qui la dépasse et la domine à la manière dont la plume avec application détache du corps de la lettre « i » le point qui la parachève. Mais il y a plus. Car à cet isolement premier d’une tête parmi toutes les autres, se joint encore ici celui des sentiments ou des pensées qui habitent ladite tête : « la masse , nous dit-on, berçait sa solitude ». Se trouver au milieu de la masse des parents, des amis et des connaissances des mariés, c’est donc ici se sentir essentiellement seul, sentir son cœur battre non pas avec les autres cœurs, mais « à côté » d’eux, et à un rythme radicalement différent du leur. Autrement dit, et pour le dire maintenant en un mot, être là, avec d’autres, au milieu d’autres, pour l’un des personnages clés de l’univers de la nouvelliste, c’est en quelque sorte, un peu malgré soi, faire exception.

*

Une exception qui en appelle apparemment une autre, ou à laquelle semble répondre comme en écho l’exception que la mariée se découvre être elle aussi :

« La fête égayait tous les visages, mais curieusement, j’avais l’estomac aussi noué que le jour du bac. » (P, 52)

Tout le monde était à la fête, constate rétrospectivement la mariée, sauf moi. La joie sans doute se lisait ce jour-là sur tous les visages, mais pas sur le mien. Au lieu du bonheur et de l’abandon qui auraient dû présider, en bonne logique, à un événement de cette nature, mon mariage ne se teintait pour moi, « curieusement », prémonitoirement peut-être, que de crainte et d’angoisse. Et une angoisse si grande, si prégnante que je ne puis lui trouver ici, en interrogeant ma mémoire, qu’un seul équivalent : l’épreuve, de peu antérieure, du baccalauréat. C’est que dans un cas comme dans l’autre, on peut en prendre raisonnablement le pari, l’événement est sans doute d’abord, pour la narratrice, une affaire d’intelligence ou de réflexion. Non très différemment en effet de l’examen final qui attend la collégienne au terme de son parcours scolaire, le mariage peut lui aussi décider d’une vie, infléchir le cours d’une existence, définitivement ou durablement sceller un sort ou un destin. Aussi ne s’étonnera-t-on pas de voir maintenant dans la même nouvelle l’auteure évoquer son expérience du jour du bac :

« Le souffle des respirations était contenu comme dans le voile d’une ultime communion avant la séparation des destins. Juste la griffe d’un stylo, et la masse opaque des candidats serait scindée en deux. » (P, 46-47)

Tous les collégiens sans doute « communient » dans une même appréhension de l’épreuve qui les attend, dans un même espoir de réussite aussi, mais la sentence écrite de l’examinateur « scinde en deux », brutalement, cruellement, la « masse opaque des candidats ». Ainsi « scindée », on notera que la masse initiale engendre en quelque sorte ici deux masses nouvelles : celle des nouveaux bacheliers, à laquelle, ayant réussi l’examen, on appartient désormais, et celle des recalés, l’ensemble de ceux qui, ayant échoué, ne sont pas encore bacheliers et ne le seront peut-être même jamais :

« L’issue des examens est aussi cruelle qu’une finale aux jeux olympiques. Il y a toujours, d’un côté les médaillés, de l’autre ceux qui espéraient l’être et qui se trouvent relégués, malgré eux, au rang d’accompagnateurs. » (P, 47)

Mais s’il importe sans doute à Fatou Diome de se ranger dans la première des deux catégories, ce n’est pas exactement pour s’y reconnaître une quelconque parenté ou communauté de destin avec quelques-uns de ses condisciples. Son histoire passée, présente et à venir, elle le sait, n’est en effet assimilable à aucune autre. Son chemin n’est et ne sera celui d’aucun autre des collégiens avec lesquels un observateur extérieur aurait d’abord pu ici la confondre. Pas très longtemps toutefois, car du rang des rares « médaillés » auquel ses succès scolaires lui ont donné accès, notre future bachelière ne tardera pas à se détacher elle aussi. Sans doute sa petite taille ne lui permet-elle pas d’émerger de son groupe à la manière dont le jeune homme décrit plus haut dominait en hauteur le sien, mais c’est pourtant bien encore la tête, en un sens, ou son contenu, qui la sépare et la distingue. Une tête qu’il va donc nous falloir approcher et patiemment examiner, non sans faire d’abord un détour par la tenue vestimentaire de notre sujet, puisque le texte lui-même semble nous y inviter.

*

Retrouvons le cortège des écoliers où nous l’avions laissé, bien avant l’épreuve séparatrice du baccalauréat, à la sortie quotidienne de l’école à l’heure de la mi-journée, et voyons la narratrice prendre enfin, tardivement mais sans plus tarder, la tangente :

« Je bifurquai comme d’habitude à droite, vers la maison de Codou. Des voix dont je maudis encore les propriétaires se levèrent en chœur.
Regardez la première de classe avec ses sandales trouées ! wouh ! Elle va chez couddou la lépreuse ! (…) » (P, 20)

Pas besoin de chercher longtemps les motifs pour lesquels on peut se sentir maintenant ne pas ou ne plus appartenir au groupe : le voisinage se charge de les identifier ou de les désigner pour nous. Ce qui nous distingue dans ce cortège de collégiens, ce qui nous isole de nos pairs, ce qui nous détache sur le fond uniforme d’une foule, c’est ici d’une part l’excellence de nos résultats, notre incontestable supériorité intellectuelle, notre statut de tête de classe, et c’est aussi, d’autre part, beaucoup plus prosaïquement, le vêtement que l’on porte, notre apparence extérieure que d’aucuns décrètent ne pas être en adéquation avec le rang que, dans l’enceinte de l’école et au delà – la jalousie parentale relayant ou remplaçant celle des enfants –, notre intelligence nous fait occuper. Regardons-y d’un peu plus près. Arrêtons-nous donc d’abord au vêtement, que le regard tantôt vertical, on s’en souvient, ne permettait pas d’observer sous les « boules de cire noire » volontairement vues du ciel par la narratrice. « Un effet d’optique, lisions-nous un peu plus haut, projetait les têtes dans un mouvement ondulatoire similaire à celui des vagues déferlant sur une plage ». Il faut à présent lire la suite de l’extrait précité :

« Mais toutes les terres ne se baignent pas dans les mêmes eaux, et cette fusion apparente n’était qu’illusion , car même dans un troupeau chaque zèbre garde ses rayures. » (P, 19)

Un leurre, une « apparence », une « illusion » : voilà ce qu’était donc, en réalité, la « fusion » qu’on pouvait croire, un peu naïvement, et à tort, atteinte, accomplie. Car en y regardant d’un peu près, ou avec un peu d’attention, « dans un troupeau chaque zèbre garde ses rayures ». « Dans la forêt , insistera encore ailleurs Fatou Diome, chaque arbre, même minuscule, porte ses propres rainures. » (I, 101) Et à l’instar de l’arbre que ses « rainures » permettent d’identifier entre tous, ou de l’animal que les dessins de sa robe ou de son pelage empêchent d’être confondu avec ses voisins, dans le cortège des collégiens chacun d’entre eux porte également sur lui, malgré lui, les « rayures » de ses origines et de son histoire personnelle et familiale :

« Les tenues laissaient supposer les filiations : ceux habillés en robes, en jupes, en pantalons et chemises prêts-à-porter étaient les enfants de fonctionnaires et d’autres intellectuels. Quant aux costumes locaux, taillés dans du basin ou du wax par les couturiers de la ville, ils enveloppaient la progéniture des commerçants et des notables. Ces derniers étaient souvent des chefs religieux qui non contents de la première place qu’ils s’étaient attribués auprès de Dieu, tenaient à préparer leurs rejetons à la conquête de la scène politique et économique. Les CV ne voulaient encore rien dire pour nous, mais les plis des vêtements étaient des rebords de carte de visite.
Dans mon short en jean et mon T-shirt multicolore, débusqués aux puces, je regrettais l’époque où Senghor avait institué l’uniforme à l’école : short et chemise pour les garçons, robe boutonnée pour les filles, le tout dans un coton bleu océan. Aujourd’hui, les canards ne se mêlent plus à la danse des paons. » (P, 20)

Passage d’une extraordinaire lucidité peut-être sur la société sénégalaise et ses inégalités ou ses passe-droits. Aucune complaisance ici pour ceux qui profitent du système et de la naïveté du petit peuple pour améliorer toujours plus leur situation, pour tirer toujours davantage parti des avantages de leur condition. Si l’uniforme naguère imposé par Senghor avait eu la vertu d’instaurer dans l’enceinte scolaire une éphémère et très précaire égalité, la liberté vestimentaire d’aujourd’hui avait pour effet inverse d’y réinstaller les différences et les écarts. Notons toutefois que si le vêtement révèle et affirme ici une différence, s’il exhibe la richesse des uns et trahit la pauvreté des autres, il pourra aussi en d’autres endroits, dans d’autres contextes, effacer d’autres différences. En France par exemple, quelques années plus tard, pendant les mois d’hiver, se souvient la narratrice,

« Les races étaient masquées. Un jour que sur le chemin de la fac une vieille dame marchait devant moi, je lui trouvai une telle ressemblance avec ma grand-mère que je m’abstins de la dépasser de peur de voir son visage et de rompre le charme.
Elle trottinait lentement, gracieusement, moi derrière elle. Je souris intérieurement à l’idée de raconter à ma grand-mère que j’avais vu une toubab qui lui ressemblait, ou de dire à cette Alsacienne qu’elle ressemblait à ma grand-mère noire comme l’ébène. » (P, 58)

Illusoire encore, bien sûr, cette ressemblance de la blanche et de la noire. Qu’un changement saisonnier et climatique fasse tomber le vêtement trompeur ou menteur, et la peau s’empresse de réaffirmer sa spécificité et sa différence :

« L’été arriva après s’être fait désirer durant de longs mois. Sans une once de pudeur, il dévoila ses formes. Il s’exprimait avec arrogance dans les beaux corps, et feignait la gêne dans les plus ingrats. Chacun se vit affublé de sa carte d’identité organique. On ne traîna plus de manteaux, d’écharpes, de gants et de bottes, mais la totalité de ses origines, sa peau. Certains portèrent la leur comme un trophée, d’autres comme une croix.
Parée de la mienne, je traversais la ville (…). Dans la rue, je marchais vite, mais j’avais l’impression que les gens me regardaient plus que d’habitude. Soudain, j’eus envie d’être invisible. Je me demandais pourquoi ces regards insistants qui semblaient tout à la fois me bousculer et m’interroger.
Mais où donc se cacher », me disais-je, en hâtant le pas.
La couverture commune et discrète qu’offrait l’hiver avait fondu avec les derniers grêlons sous le regard impétueux du soleil. Les silhouettes, les maisons, toute chose, désormais, avait son propre visage. Le visage, c’est un aéroport, une entrée, et son décor ne dévoile jamais assez le labyrinthe qu’il cache. Le visage, réceptacle de gènes et de culture, une carte d’immatriculation raciale et ethnique. Voilà donc pourquoi on me regardait tant : l’Afrique tout entière, avec ses attributs vrais ou imaginaires, s’était engouffrée en moi, et mon visage n’était plus le mien mais son hublot sur l’Europe. » (P, 58-59)

Si, en Afrique, c’est ce que l’on porte qui nous trahit et nous déclasse, si le vêtement y tient donc lieu, pour paraphraser l’auteure, de « carte d’immatriculation sociale », il prendrait plutôt en France la valeur inestimable d’une couverture et d’une protection. Perd-on cette dernière, c’est alors notre peau, passe-partout à Foundiougne, qu’il faudra porter à Strasbourg, jour après jour, « comme une croix ».

*

Mais si l’itinéraire africano-français de Fatou Diome prendra ainsi pour ses lecteurs, toutes proportions gardées, les apparences d’un chemin de croix, toutes les stations de ce dernier ne se révéleront pas, à l’expérience, également écrasantes ou aliénantes. Il est en effet des croix plus lourdes à porter que celles de notre peau et de nos oripeaux. À la lecture de La Préférence nationale , d’aucuns se sont cru autorisés à n’y reconnaître qu’une talentueuse et spirituelle dénonciation du racisme des Français à l’égard de leurs anciens colonisés venus vivre sur leur sol et manger leur pain. Sans doute tout cet admirable petit livre à caractère fortement autobiographique dit-il et répète-t-il les multiples et divers obstacles se dressant durablement, obstinément sur le chemin d’une jeune Africaine débarquant à Strasbourg dans les toutes dernières années du vingtième siècle. Difficultés rencontrées tour à tour au sein de sa belle-famille et de son couple mixte, dans sa volonté de poursuivre des études de lettres, et dans la nécessité où elle se trouve bientôt de trouver les moyens de financer lesdites études et d’assurer seule, sans soutien, l’inéluctable quotidien. Sur toutes ces difficultés et la façon dont l’héroïne les affronte et les vainc, la critique, d’emblée très élogieuse sinon déjà dithyrambique, n’a pas manqué de renchérir, relayant ainsi le très réducteur résumé de la quatrième de couverture : « À travers ces nouvelles, dans une description sans fard et avec un humour féroce, usant d’une langue incisive et colorée, l’auteur raconte les aléas d’une vie de femme de ménage en Alsace, un quotidien souvent fait d’humiliations pour survivre (…) ». Et le même texte d’aller jusqu’à opposer à ce temps de l’exil et de l’épreuve, l’enfance sénégalaise et sa douceur de vivre : « Sombre tableau d’une difficile intégration que vient tempérer la nostalgie et la douceur des images de son enfance au Sénégal ». À la lecture attentive du texte même dont on parle ici, de tels commentaires laisseront quelque peu perplexe ou songeur. Curieuse, tout de même, se dira-t-on, cette lecture pour le moins sélective, par les professionnels de la littérature et de l’édition, du premier livre de Fatou Diome. Car en matière de rejet, d’exclusion, de ségrégation, d’agression, de cruauté, de vie et de survie aussi parfois, le Sénégal et l’enfance peuvent apparemment rivaliser, sans le moindre complexe et peut-être même victorieusement, avec l’Hexagone ou ce morceau de l’Hexagone qu’est, à la manière d’une synecdoque, la ville de Strasbourg. Quelque vive que puisse être par ailleurs sa nostalgie du pays natal, la narratrice en effet ne tait rien, on le verra, de ce que lui ont fait subir là-bas les gens de sa race et de son proche et lointain entourage. Quoi qu’il en soit de la qualité d’écoute ou du degré de surdité de la critique, pas question pour la nouvelliste de faire sienne cette occultation de sa réalité quotidienne de fille et de femme africaine en Afrique. Sur ce que nous avons appelé un peu plus haut, à son invitation, sa « carte d’immatriculation sociale », ses déclarations et publications ultérieures viendront, rétroactivement, alourdir les charges. Si les belles métaphores du « zèbre » et de l’ « arbre » nous ont convaincus que toujours et partout le sujet conserve et porte sur lui son pelage, d’autres textes en effet nous invitent en quelque sorte à compter, patiemment, presque sur le motif, les « rayures » ou « rainures » indélébiles. On s’est arrêté plus haut à l’une d’entre elles, la pauvreté, directement déclinée, par la collégienne, à Foundiougne, dans sa façon de se vêtir. On verra plus tard la famille d’accueil africaine spolier de ses maigres économies, sans le moindre scrupule ni remords, l’adolescente pauvre qui lui a été confiée. On verra le chef de famille battre brutalement sa pupille avec le concours actif de ses fils et la complicité silencieuse des femmes de la maisonnée. On surprendra aussi le même tuteur tenter d’attenter à la pudeur de la pubère. Mais il y a bien davantage, et bien plus grave à vivre, nous dit Fatou Diome, que tout cela, quand on a la malchance de naître femme au Sénégal. À bien y regarder, tout se passe un peu comme si, le premier livre écrit, publié, lu et parfois mal lu, celui-ci nous faisait lui-même, un peu malgré nous, un devoir presque immédiat de rectification ou de clarification. Pas question même pour la nouvelliste, semble-t-il, d’attendre ici la sortie de son deuxième livre, pour se livrer à cet exercice de réajustement ou de rééquilibrage. Parue en revue dans l’intervalle, la nouvelle intitulée Les Loups de l’Atlantique lève en effet déjà bien davantage qu’un simple coin du voile. La scène se passe à Niodior, l’île natale de Fatou Diome. Donnant la parole à l’enfant qu’elle était, la narratrice assiste – et nous fait assister avec elle – à une impitoyable chasse à l’homme. Mais en filigrane de l’accueil que réserve à cet inconnu la communauté insulaire, c’est sur le mystère et les conséquences de sa propre naissance que la narratrice entend se livrer, avec la prudence, la réserve et les détours que nous commençons à lui connaître :

« Un homme encore jeune vient de passer devant moi comme une flèche. Il court. (…) Soudain, il hésite, fait un pas à droite, un autre à gauche, titube, tombe, se retourne brusquement, évalue la distance qui le sépare de la foule de ses poursuivants et se relève. Mais que faire ? Vivre ! Oui, essayer de vivre ! Ses yeux disent qu’il n’a pas le choix. Alors, il reprend sa course dirigée verts nulle part, vers la vie.
(…)
Dans la rue principale de Niodior appelée Dinguaré, des vagues de poursuivants déferlent, emportent au passage tous ceux qui ont confiance en leurs biceps et en leurs mollets. Aussi déterminés que des lansquenets, des gaillards armés de gourdins, de nerfs de bœufs, de pierres et de machettes lancent les flammes de leurs injures sur les pas du marathonien. Je m’écarte, me blottis contre une palissade. La meute passe devant moi, un cousin de ma mère à sa tête. Celui-ci vocifère la sentence prononcée contre l’homme : "S’ils l’attrapent, crie-t-il, ils vont d’abord le traîner nu à travers le village, lui arracher les ongles un par un, le castrer et agrémenter don dernier repas de ses couilles avant de lui donner une mort de chien, des coups de gourdin jusqu’à ce que mort s’ensuive."
Je veux tout entendre, tout voir. Alors, de toutes mes jambes, je cours derrière eux. Ils lui promettent mille barbaries car, clament-ils, ce jeune homme est un impie. Il y a quelques années, cet étranger avait osé prendre la virginité d’une des leurs et lui faire un enfant, un bâtard. L’offense était ancienne, la déshonorée mariée, mais la colère dormait toujours dans les greniers. L’arrivée au village de ce père maudit l’avait soulevée et transformée en cette tornade qui déracinait toutes les digues que la civilisation s’était évertuée à dresser entre l’Homme et la haine.
L’homme court. Il n’entend pas les paroles de ses juges enragés ; mais le bruit sourd de leur foulée rythme les battements de son cœur et lui confirme sa fatwa. L’homme est un loup pour l’homme ! Bonjour Hobbes ! Pour toi, je dis un amen païen à la métempsychose ! Reviens vite en dauphin, tu verras les cadavres de l’amour, les filles mères noyées avec leurs amants et leurs nourrissons dans le ventre de l’Atlantique.
Il court toujours. Gibier a-t-on fait de lui, gibier il se sent. Il voudrait être un opossum et pratiquer la thanatose pour échapper à ces chasseurs qui empoisonnent les flèches de Cupidon. Les voilà !
L’homme escalade une clôture et atterrit dans une cour. La meute l’imite et renverse la clôture. La chute est globale. Dieu barrerait-il le chemin à ce régiment qui dit le servir ? Effrayées, les femmes qui devisaient dans la cour hurlent et s’éparpillent. Le fugitif réussit à ressortir de la concession et oblique vers l’ouest. Ce n’est pas dans cette direction qu’on effectue sa prière, mais c’est par là qu’il s’en va chercher le salut. Vers la mer.
(…)
Je le suis. De loin ! Les ailes de la survie ont poussé dans son dos. Les chasseurs se dégagent et poursuivent leur battue. Manquant de flair, ils perdent le gibier et s’orientent spontanément à l’est. C’est là qu’ils dirigent leurs prières. Peut-être au terme de leur virée trouveront-ils Dieu en train de compter ses morts ? Allah Akbar ! » (L, 97-99)

Se reconnaît ici, sans équivoque, ce que nous aurions déjà pu appeler un peu plus haut une opposition nette, tranchée, radicale, entre l’individu et le groupe. Une antithèse apparemment si récurrente dans les textes de Fatou Diome, et donc sans doute si signifiante aussi, qu’on peut difficilement la passer sous silence, ou ne pas la laisser envahir le commentaire. Derrière cet « homme encore jeune » et « ses gestes amples, vifs et majestueux » (L, 100), se profile peut-être aussi monsieur Fallou, comme en filigrane de cette foule agressive se lirait celle des gens de Foundiougne arrosant de railleries l’écolière qui passe stoïquement au milieu d’eux. Mais ce qui apparaît peut-être ici beaucoup plus nettement que dans La Préférence nationale , c’est toute la négativité, dirait-on, dont se charge maintenant la foule, la collectivité. Ici en effet le troupeau devient « meute » ; le cortège, horde sauvage et barbare. Cette fois, la « vague » qui déferle fait l’effet d’une tornade qui détruit et emporte tout dans sa colère, sa haine, sa fureur destructrice. L’instinct grégaire s’avoue maintenant sans détour meurtrier, homicide. Et les assassins sont d’autant plus dangereux, sans doute, qu’ils se prennent bien sûr pour des saints, ou du moins pour de bons petits soldats de Dieu et de la morale. Une morale, une religion, une tradition dont l’homme que l’on met en scène ne serait pas ici, à bien y regarder, la seule victime. Si en effet jusqu’ici le texte ne nous a encore rien dit de l’inconnu dont les mâles veulent la peau, à la fin de la nouvelle les commères du quartier se chargent de l’identifier :

« Il est temps de rentrer. Une sensation de moiteur me fait ouvrir les mains. Les noix de cola de ma grand-mère. Vite ! Je vais me faire gronder. Depuis le temps qu’elle m’a envoyée les acheter ! Je hâte le pas. En marchant, je pense à mon père. Je ne l’ai jamais vu. Je ne sais pas pourquoi. Ma grand-mère m’a dit qu’il était parti pour un long voyage, qu’un jour il reviendrait me voir. J’espère que ce sera pour bientôt.
À quelques pas de chez moi, des voix attirent mon attention. Deux femmes flanquées de bassines vides m’emboîtent le pas. Elles vont au puits en échangeant des nouvelles de la journée (…).
T’es au courant ? Son père a eu le culot de débarquer cet après-midi. Mais avant qu’il arrive à la maison des grands-parents où habite la petite, les hommes l’ont vu. Ils le cherchent partout pour lui régler son compte. » (L, 101-102)

Allusion à peine voilée à une naissance illégitime, une paternité coupable, une hérédité problématique, mais allusion seulement. Qu’un peu plus tard pourtant la revue Brèves pose à l’auteure les bonnes questions, et Fatou Diome consentira à donner, du bout des lèvres, les bonnes réponses :

« (…) elle (la société africaine) ne m’a pas fait de cadeau non plus. En fait, pour rester vraiment juste, quand j’ai écrit ce livre ( La Préférence nationale ), je ne voulais pas uniquement critiquer la France comme si l’Afrique était une sorte d’Arcadie imaginaire. Dans cette nouvelle, j’aborde aussi le thème de la pédophilie dont parler est toujours tabou dans la société africaine. Je ne voulais pas faire une critique à sens unique. En Afrique aussi les gens souffrent ; beaucoup de gens ne connaissent que la misère jusqu’à la fin de leur vie, il y a des gens qui sont marginalisés. Peut-être pas à cause de la couleur de leur peau comme en France, mais pour leur situation sociale, familiale, leur histoire personnelle. Et moi, en Afrique, j’étais du côté des marginalisés. {9} »

« Marginalisée », Fatou Diome, très tôt, et jusqu’au sein même de la petite communauté insulaire qui l’a vue naître :

« Dans mon village je me suis sentie étrangère alors que je n’avais même pas quatre ans. Dans mes souvenirs les plus lointains, je me vois petite fille " à côté des autres ", et le fait d’avoir le sentiment de ne pas appartenir au groupe dominant, je ne l’ai pas ressenti qu’en France. C’est quelque chose qui m’a toujours habitée au Sénégal, et même je dirais que d’avoir vécu ça en Afrique m’a aidé à survivre ici. {10} »

Une marginalité, une mise à l’écart, un rejet, un ostracisme qui n’ont rien à voir ici avec la pauvreté de la famille de l’enfant. Si à Niodior j’étais ainsi rejetée, continue l’auteure, ce n’est

« Pas parce qu’on était des misérables. On fait même partie des familles les plus respectées du village. Quand j’étais là-bas, au village je ne manquais de rien. C’est à partir du moment où j’ai quitté le village pour aller étudier ailleurs, dans différentes villes du pays, que j’ai commencé à peiner, à travailler, très jeune, mais en fait, j’étais marginalisée pour autre chose. C’est encore difficile pour moi d’en parler, mais comme la question n’arrête pas de revenir depuis qu’on a vu que mon livre est dédié à mes grands-parents, je vais essayer d’y répondre. {11} »

Et Fatou Diome de mettre maintenant, sans plus aucun détour, sans plus aucune précaution oratoire, des mots sur les choses :

« Mes parents m’ont eue sans être mariés, ils étaient encore très jeunes. Mon père venait d’un autre village. Il faut comprendre, dans cette société musulmane, j’étais l’enfant du péché, complètement illégitime, faite pour les Enfers. Mes parents étaient jugés coupables.
Les deux familles se déchiraient, j’étais l’erreur vivante ! Mon père, on ne le voyait plus parce que les gens du village de ma mère voulaient lui faire la peau, tout simplement, et c’est cette histoire qui a inspiré les Loups de l’Atlantique … Je ne l’ai vraiment connu qu’à l’âge de 15 ans. Cette situation faisait que je portais un nom, – Diome – qui n’existe pas à Niodior. Chez nous, ce sont les noms de famille, les liens du sang qui font la géographie des quartiers du village. Je suis la seule et unique à m’appeler Diome à Niodior et quand on s’appelle Diome, (qui veut dire "fierté, dignité") alors qu’on vous considère comme l’enfant de la honte, ce n’est pas facile. À l’école, par exemple, dès qu’on prononçait ce nom, c’était des rigolades. Les autres enfants ne connaissaient donc pas mes origines puisqu’il n’y avait aucun vieux, aucune dame au village qui portait un tel nom. Donc, pour eux, j’étais l’étrangère. Même certaines mères de familles interdisaient à leurs enfants de jouer avec moi parce que j’étais l’enfant du péché. Et de ça, j’ai été très consciente, très jeune.
Évidemment ma grand-mère m’a gardée avec mon grand-père et je ne comprenais pas, parce que j’ai grandi en les appelant papa et maman. Plus tard on m’a dit qu’il y avait une autre femme, avec ses enfants dans un autre quartier, qui était ma mère. Je ne comprenais rien, je ne comprenais que son rejet. Avec les années, j’ai réalisé ce qu’elle a enduré, elle aussi. {12} »

Préférerait-on au ton direct et peut-être brutal de l’entretien le très relatif détour romanesque, on lira, dans Le Ventre de l’Atlantique , les trois ou quatre superbes pages dans lesquelles Salie, la narratrice, alias Fatou Diome, fait en quelque sorte pour ses lecteurs le singulier récit de ses origines. Une naissance à laquelle semblent d’abord présider, très significativement, « un soleil aussi étouffant que la morale » (V, 81), puis les « lourds nuages couv(ant) le chagrin d’un ciel qui ne voulait plus retenir ses larmes » (V, 81), et enfin, last but not least , des « loups » derrière lesquels on n’aura pas beaucoup de peine à reconnaître la fameuse métaphore de Thomas Hobbes :

« Au loin, le premier chant des loups arrachait des prières aux bergers et renvoyait les veaux au flanc de leur mère. » (V, 82)

Étranges « chants », pensera-t-on, que ceux qui arrachent ainsi des prières aux bergers et qui font se blottir les veaux contre les flancs maternels. Un recours, un secours, un abri sur lesquels la nouveau-née, ainsi que nous l’apprend la suite du texte, ne pourra pas compter très longtemps :

« L’île s’était glissée dans la toge noire du crépuscule et la pluie tombait dru, lorsque ma grand-mère me plongea dans une bassine de décoction. "Née sous la pluie, avait-elle murmuré, tu n’auras jamais peur d’être mouillée par les salives que répandra ton passage ; le petit du dauphin ne peut craindre la noyade ; mais il te faudra aussi affronter le jour." Alors que je trônais dans ma cotonnade blanche, mes racines poussaient sur la crasse du monde, à mon insu : diluant le sang de ma mère et le ruisseau de mon bain, l’eau de pluie s’infiltrait dans le sol jusqu’au niveau où l’Atlantique se mue en source vivifiante. Cette nuit-là, ma grand-mère veilla sa fille et son enfant illégitime. Impitoyable, le soleil fit fondre la couverture nocturne et nous exposa aux yeux de la morale. Trahie par ma grand-mère, la tradition, qui aurait voulu m’étouffer et déclarer un enfant mort-né à la communauté, maria ma mère à un cousin qui la convoitait de longue date. À défaut de se débarrasser de moi, les garants de la morale voulurent me faire porter le nom de l’homme imposé à ma mère. Ma grand-mère s’y opposa fermement : "Elle portera le nom de son vrai père, ce n’est pas une algue ramassée à la plage, ce n’est pas de l’eau qu’on trouve dans ses veines, mais du sang, et ce sang charrie son propre nom", répétait-elle obstinément aux nombreuses délégations qui la harcelaient. Le mari de circonstance fut vexé par ce refus, en apparence seulement, car il disposait déjà d’une fertile épouse à domicile et ne tenait point à s’encombrer de l’enfant d’autrui. En prenant ma mère comme deuxième femme, il voulait rattraper ses camarades, s’octroyer un supplément de virilité et multiplier sa propre descendance, sans avoir à débourser une dot, les filles mères n’y pouvant prétendre.
Les barricades avaient transformé Paris et déferlaient maintenant dans les rues de Dakar, la jeunesse hurlait sa révolte, John Lennon n’avait pas encore imaginé un autre monde ; à Niodior, l’hivernage battait son plein, et le pluie n’était pas seule à ruisseler sur les joues de ma mère qui taisait sa peine. Chaque fois qu’elle cadenassait son cœur, la nuit, mon beau-père me jetait dehors, seule ou avec elle, par n’importe quel temps. Lorsqu’elle partait à l’aube couper du bois ou chercher de l’eau au puits, il m’emballait dans un pagne et me couchait dans la cour entre les flaques. Parfois, ma mère me trouvait couverte de poussière à cause des vents de sable. J’alternais les bronchites et les conjonctivites. Mon beau-père comptait sur mes fréquentes maladies pour se débarrasser de l’incarnation du péché, la fille du diable – c’est ainsi qu’il me désignait. Une voisine avait conseillé à ma mère de me garder toujours avec elle, sur son dos. Malheureuse, celle-ci ne semblait pas vouloir me protéger outre mesure. De plus en plus inquiète, la voisine finit par alerter ma grand-mère qui vint rôder, une nuit, autour de la maison de son gendre. Il était tard, lorsqu’elle vit sa fille errer en pleurant, me portant sur son dos. Résolue à me sauver, ma grand-mère m’emmena avec elle. Pour me guérir, elle multiplia les décoctions et les massages au beurre de karité. Comme cela ne faisait pas trop longtemps qu’elle avait sevré son benjamin, elle se remit à allaiter ; son lait revint, abondant, et fit bientôt de moi un bébé rondouillard, plein de vitalité. Parce que l’amour ne se mesure pas, ma grand-mère m’allaita, sans date butoir, jusqu’au jour où, de moi-même, à trois ans passés, je cessai de réclamer le sein. » (V, 83-85)

Et le roman de multiplier, sous les yeux de son lecteur, les exclus, les souffre-douleur de la tradition. Exemplaire, déjà, la situation de monsieur Ndétare, l’instituteur du village :

« Cette société insulaire, même lorsqu’elle se laisse approcher, reste une structure monolithique impénétrable qui ne digère jamais les corps étrangers. Ici, tout le monde se ressemble. Depuis des siècles, les mêmes gènes parcourent le village, se retrouvent à chaque union, s’enchaînent pour dessiner le relief de l’île, produisent les différentes générations qui, les unes après les autres, sa partagent les mêmes terres selon des règles immuables. La répartition des noms de famille, guère variés, donne à voir la carte précise des quartiers. Voilà ce qui excluait Ndétare, ce Sénégalais de l’extérieur. Il savait que cette microsociété le dégobillerait toujours pour le maintenir à sa lisière. Il avait remarqué que certains habitants de l’île disposaient à peine d’un QI de crustacé, mais, méprisé, c’était lui, l’intellectuel, qui avait fini par se trouver une similitude avec ces déchets que l’Atlantique refuse d’avaler et qui bordent le village. » (V, 87)

« Étranger » toujours, Ndétare, tenu à distance, à la « lisière » de la « microsociété » de Niodior, parce que venu d’ailleurs, « de l’extérieur », et condamné en conséquence à ne jamais entrer dans le jeu des alliances insulaires :

« Ici, on marie rarement deux amoureux, mais on rapproche toujours deux familles : l’individu n’est qu’un maillon de la chaîne tentaculaire du clan. Toute brèche ouverte dans la vie communautaire est vite comblée par un mariage. Le lit n’est que le prolongement naturel de l’arbre à palabres, le lieu où les accords précédemment conclus entrent en vigueur. » (V, 144)

Des traditions, des règles qui excluent, mais qui ne s’acharnent pas sur toutes leurs victimes avec un égal degré d’agressivité. Ndétare, en l’occurrence, l’instituteur du village, le « pauvre exilé », le « déraciné » (V, 87), l’immigré pourra même trouver à s’accommoder, personnellement, les années passant, avec l’amitié solidaire d’une autre famille elle aussi rejetée, du rejet dont il fait irrémédiablement l’objet :

« Ndétare, par solidarité peut-être, porta un soin particulier à mon instruction. Il avait attendu, en vain, une improbable mutation vers les grandes villes où il voulait continuer son activité syndicale. Puis, voyant les années passer, il avait fini par se résigner à labourer nos cerveaux en friche. Lorsque sa solitude menaçait sa raison, il allait s’asseoir au wharf, scrutait l’horizon de ses idées marxistes, que la mer ramenait pourrir à ses pieds. Parfois, en manque de tendresse, il croyait discerner parmi les ombres dansantes du crépuscule la silhouette de Sankèle, son amour d’antan. C’était sa seule histoire d’amour à Niodior, une de ces histoires qui, de temps en temps, vous rendent les yeux rouges. Elle lui avait laissé dans la gorge le goût du sable de l’île et un cœur de poète lyrique dépourvu de muse. Cela s’était passé quelques années après son arrivée ; depuis, il était resté célibataire et ses draps se froissaient autant que ceux d’un abbé. Pour fuir les tête-à-tête avec son moi tourmenté, il se rendait à toutes les cérémonies coutumières, saisissait toute occasion susceptible de l’entraîner dans le tourbillon de la vie villageoise. Mais il avait fini par comprendre qu’ici l’arbre à palabres est un parlement, et l’arbre généalogique, une carte d’identité. Quant à la constitution nationale, elle reste un concept virtuel et on s’en tape comme des dernières bottes de quelque colon téméraire aux rêves fossilisés dans l’abîme de l’Atlantique. Monsieur Ndétare était étranger, et le restait bien des années après son arrivée au village. Sa famille d’accueil, à Niodior, c’était ma grand-mère et les siens. Alors, des cours du soir pour Madické c’était peu de chose en regard de l’énorme reconnaissance que l’instituteur éprouvait pour la seule famille qui lui avait ouvert les bras, une famille qui s’était incrustée dans sa vie par la porte de sa salle de cours qu’il s’obstinait à laisser ouverte. » (V, 89-91)

Sur la carte d’identité ou d’ « immatriculation sociale » de l’individu vient donc définitivement s’inscrire, en Afrique comme en France, à Niodior tout autant – si pas davantage – qu’à Strasbourg, la dure condition d’immigré. Mais si son statut et ses fonctions d’instituteur dans l’île ne font pas quotidiennement de sa vie et de son exil un enfer, la communauté insulaire trouvera dans la femme qu’il aime, et qui porte son enfant, une victime autrement plus vulnérable que ne peut l’être, dans la société sénégalaise, un mâle doublé d’un fonctionnaire. « Sur ce coin de la Terre , nous dit la romancière, sur chaque bouche de femme est posée une main d’homme » (P, 150). Difficile, sans doute, d’illustrer cette affirmation avec plus d’éloquence que ne le fait encore l’histoire de Sankèle, la fiancée de monsieur Ndétare. Car quand on appartient à une famille de Niodior, quand on est une « authentique guelwaar », une « fille de la noblesse » (V, 155), on n’aime pas impunément un homme qui n’est pas né sur notre sol. Aimer, dans l’enceinte de l’île, c’est alors se cacher. Jusqu’à ce qu’il ne soit plus possible de dissimuler, sous nos tissus, le fruit de cet amour :

« Sankèle, comblée mais inquiète, avait réussi à cacher son état jusqu’au début du cinquième mois. Sans gynécologue, ni l’œil délateur de l’échographie, la larve planta ses ventouses et attendit que le corps parlât de lui-même. Sankèle avait su faire taire le sien, en serrant son pagne un peu plus fort. Elle fut trahie par ses seins, devenus des outres pressées d’étancher la soif de vivre d’un nourrisson qui avait oublié de demander la permission de naître. » (V, 148-149)

Des « loups », on s’en souvient, aiguisaient en quelque sorte leurs crocs lors de la venue d’un autre nourrisson pas plus autorisé à naître que ne l’est le fruit des amours interdites de l’instituteur. L’enfant leur avait-il alors échappé, on leur joindra cette fois, pour plus d’efficacité sans doute, un grand renfort de chiens, hiboux et autres monstres mythiques :

« C’était une nuit de pleine lune, ni Sankèle ni sa mère ne dormaient : quelqu’un frappait à la porte du monde.
Les chiens aboyaient d’une façon inhabituelle. Le hibou chantait ce qu’il savait de plus que les hommes – ici, les mangeurs d’âmes, dit-on, se transforment la nuit en hiboux et signalent leurs forfaits par de longs hululements. La chèvre du voisin léchait son petit. Au loin, des loups guettaient l’agneau imprudemment sorti de son troupeau. La mer, réveillée par la faim, rugissait, mordait la terre et exigeait des Niominkas, comme Minos des Athéniens, son tribut d’humains. » (V, 150)

Que peuvent maintenant un nouveau-né, sa faible mère et sa grand-mère plus faible encore, contre une mer affamée et Minos réclamant d’une même voix leur pâture :

« Quelqu’un s’impatientait et cognait à la porte du monde.
Sankèle, en sueur, gémissait dignement. Il lui était interdit de crier sa douleur, puisqu’elle était tenue responsable de la plus grande des peines : le déshonneur familial.
Quelqu’un forçait la porte du monde.
Sankèle s’agrippa à sa mère, serra les dents et se mit à geindre :
Hmmm ! Ma-man !
Tais-toi ! ordonna son père, posté derrière sa femme, un sac plastique à la main.
La mère sursauta. Que faisait-il là, avec ce sac plastique à la main ? Allait-il, en échange de quelques pièces de francs CFA, le remplir chez l’épicier de ce sucre en poudre qui agrémente la bouillie de mil à l’huile de palme qu’on sert aux femmes qui se relèvent de couches ? D’après la tradition, il ne devait pas assister à ce mystère qui a toujours été l’un des rares privilèges abandonnés aux femmes.
On vomit par là où on se nourrit ! ajouta-t-il, sentencieux.
Vas-y, ma fille, courage, encore un petit effort, c’est bientôt fini, murmura la mère en retenant ses larmes.
Quelqu’un poussa la porte du monde.
Une main tremblante coupa le cordon ombilical et offrit un trône de cotonnade blanche à l’hôte téméraire. Malgré la délicatesse avec laquelle on prenait soin de lui, il semblait avoir compris qu’on lui demandait de ne pas perturber le silence du monde. Son premier cri fut timide et vite tu, on lui avait mis sur la langue quelques gouttes d’une eau sucrée où macérait une racine. Il suçotait ses petites mains qui, ne trouvant pas par quel bout attraper la vie, revenaient protéger son petit visage. (…)
Sankèle reprenait son souffle, essayant malgré sa fatigue de reconnaître, dans le visage de son fils couché auprès d’elle, les traits de son aimé. Sa mère saisit une bassine et alla puiser de l’eau dans la grande jarre, au coin de la cour. Alors qu’elle revenait vers la chambre, un cri strident déchira la terre tiède sous ses pieds. Figée, elle vit Sankèle passer devant elle en courant, la tête entre les mains. Elle essaya de la rattraper, en vain. Elle rebroussa chemin pour aller s’occuper du nourrisson. Le spectacle qu’elle découvrit la priva de parole à tout jamais : son mari avait mis l’enfant dans le sac plastique et le ficelait comme un rôti de porc. Devant le regard ahuri de son épouse, il annonça froidement :
Un enfant illégitime ne peut grandir sous mon toit.
Il quitta la chambre, son ballot sous le bras, et se dirigea vers la mer. Après avoir posé le petit corps dans sa pirogue, il rama vers le large. Quand il estima s’être suffisamment éloigné du rivage, il arrima le corps à une grosse pierre, le plongea au fond de l’Atlantique et reprit son sillage à l’envers.
(…)
Le vieux pêcheur avait à peine franchi le seuil de sa maison quand la voix frileuse du muezzin fit chanter les coqs. Le souffle de l’aube dissipait le bleu de la nuit. Il fit ses ablutions, saisit son chapelet et se rendit à la mosquée. Allah Akbar ! » (V, 150-153)

Rien de commun, sans doute, on en conviendra, entre un tel sort et celui que réservent, dans La Préférence nationale , les habitants de Foundiougne à leur brillante écolière avec laquelle nous pouvons à présent renouer. À cette heure de la mi-journée qui jetait les collégiens dans les rues de la ville, la croix, ou l’une des croix dont on se trouvait chargée, on s’en souvient, c’est l’habit, c’est-à-dire la pauvreté. Et moins peut-être cette pauvreté elle-même que sa cohabitation avec une distinction personnelle, en l’occurrence ici la supériorité intellectuelle. Quelle que soit en effet l’importance attribuée au Sénégal, dans une ville, dans un collège et ses abords immédiats, au vêtement, ce qui vaut à la narratrice d’être montrée du doigt, raillée, moquée, insultée, jalousée, détestée peut-être, c’est sans doute que son indigence matérielle ne l’empêche pas de se distinguer sur les bancs de classe. Après tout, que la collégienne qui passe soit pauvre et mal vêtue, il n’y a pas vraiment là matière ou prétexte au lynchage verbal. Des pauvres, au Sénégal, ça court les rues, et personne sans doute ne songerait à leur en faire agressivement le grief. Mais ce qui passe mal, dirait-on, ce que les Sénégalais ont apparemment un peu de mal à avaler et digérer, c’est que cette écolière pauvre soit aussi, dans le même temps, « première de classe » !

*

Une tête de classe, voilà en effet ce qu’est la narratrice de La Préférence nationale. Et même une « tête » tout court, une tête bien faite. Une intelligence consciente d’elle-même, merveilleusement apte au retour sur soi, et soucieuse de surcroît d’en apporter en quelque sorte pour nous, avec talent, le témoignage écrit. Nul doute en effet que l’on n’écrive ici, entre autres motivations, pour dire et montrer ou démontrer que la raison n’est pas seulement « hellène », comme le suggérait quelque part Senghor, mais qu’elle peut aussi être « nègre », comme notre illustre aîné en a d’ailleurs été lui-même, un peu malgré lui, paradoxalement, l’éclatante illustration. Mais l’intelligence se reconnaîtra sans doute ici, d’abord, à tort ou à raison, indépendamment même des activités parallèles ou complémentaires de la réflexion et de l’écriture, à son poids de savoir. Car au Sénégal, dans l’ « univers de lycéens » qui a été pendant quelques années celui de la narratrice, « on respecte ceux qui savent plus que nous » (P, 49). Une tête bien faite, en un sens, c’est donc aussi et peut-être surtout, pour commencer, une tête bien pleine. Rien alors de plus important, sans doute, que de patiemment faire de soi, comme nos maîtres d’ailleurs s’y emploient, le lieu d’emmagasinement et de conservation des connaissances :

« Toute l’année, les professeurs nous avaient gavés de connaissances , (…). » (P, 43)

Douterait-on de l’utilité, au Sénégal, d’une telle thésaurisation, on observera, dans Le Ventre de l’Atlantique , chez les proches de la narratrice, les fâcheuses conséquences de son absence. « Comme beaucoup de garçons de l’île, Madické n’avait fait que l’école coranique et ignorait tout des cours de Ndétare. Son père trouvait qu’il était plus utile d’apprendre à connaître Dieu et d’étudier les voies du salut que de s’embarrasser à décoder le langage des Blancs. » (V, 91) Un décodage bien utile pourtant, ne serait-ce déjà que pour ne pas se méprendre précisément sur les « voies du salut ». Car l’un des multiples dangers qui guettent le cerveau dans lequel aucun autre savoir apparemment ne le dispute à l’enseignement religieux, c’est aussi, dirait-on, la faiblesse de son système immunitaire. Il ne s’y trouve rien, en effet, qui puisse efficacement combattre ou endiguer l’invasion d’une idée nouvelle, laquelle peut alors rapidement prendre possession de la totalité de l’espace mental :

« Comme ses camarades, Madické était déterminé et me croyait capable de l’aider à réaliser son rêve. Une seule pensée inondait son cerveau : partir ; loin ; survoler la terre noire pour atterrir sur cette terre blanche qui brille de mille feux. Partir, sans se retourner. On ne se retourne pas quand on marche sur la corde du rêve. Aller voir cette herbe qu’on dit tellement plus verte là où s’arrêtent les dernières gouttes de l’Atlantique, là-bas, là où les mairies paient les ramasseurs de crottes de chiens, là où même ceux qui ne travaillent pas perçoivent un salaire. Partir donc, là où les fœtus ont déjà des comptes bancaires à leur nom, et les bébés des plans de carrière. » (V, 189)

« Mon frère avait la ferme intention de s’expatrier. Dès son plus jeune âge, ses aînés avaient contaminé son esprit. L’idée du départ, de la réussite à aller chercher ailleurs, à n’importe quel prix, l’avait bercé ; elle était devenue, au fil des années, sa fatalité . L’émigration était la pâte à modeler avec laquelle il comptait façonner son avenir, son existence tout entière. » (V, 190)

Funeste, « fatale » même, chez Madické, comme chez ses camarades de jeu, cette pensée, cette idée unique, devenue obsession, du départ. Refuser, pour d’obscures raisons historico-religieuses ou autres, l’héritage éducatif ou scolaire de l’ancienne puissance coloniale, c’est en quelque sorte dérouler devant cette dernière, malgré soi, le tapis rouge. Vouloir préserver les jeunes esprits de la rencontre avec la culture et les valeurs françaises ou occidentales, c’est en réalité les disposer à « se laisser aveugler par la chimère tricolore » (V, 131), et les jeter négligemment « dans les filets de l’émigration » (V, 132) :

« Après la colonisation historiquement reconnue, règne maintenant une sorte de colonisation mentale : les jeunes joueurs vénéraient et vénèrent encore la France. À leurs yeux, tout ce qui est enviable vient de France.
Tenez, par exemple, la seule télévision qui leur permet de voir les matches, elle vient de France. Son propriétaire, devenu un notable au village, a vécu en France. L’instituteur, très savant, a fait une partie de ses études en France. Tous ceux qui occupent des postes importants au pays ont étudié en France. Les femmes de nos présidents successifs sont toutes françaises. Pour gagner les élections, le Père-de-la-nation gagne d’abord la France. Les quelques joueurs sénégalais riches et célèbres jouent en France. Pour entraîner l’équipe nationale, on a toujours été chercher un Français. Même notre ex-président, pour vivre plus longtemps, s’était octroyé une retraite française. Alors, sur l’île, même si on ne sait pas distinguer, sur une carte, la France du Pérou, on sait en revanche qu’elle rime franchement avec chance. » (V, 60)

Héroïques alors, peut-être, dans un tel contexte, le combat, l’obstination, la fidélité de l’instituteur à ses « idéaux » :

« En envoyant Ndétare, ce syndicaliste gêneur, dans le ventre de l’Atlantique, le gouvernement espérait le voir sombrer avec ses idéaux. Mais les idées sont des graines de lotus, elles ne dorment que pour mieux pousser. Ndétare tenait bon et labourait vaillamment son champ : enseigner, encore et toujours, semer des idées dans toute cervelle disponible. » (V, 147)

La « cervelle » de Sankèle, sa fiancée, bien sûr, à défaut de trouver d’autres femmes dans l’esprit desquelles instiller ses idées révolutionnaires :

« Il aimait passer des heures à parler à sa dulcinée des grandes figures historiques de toutes sortes de résistances, y compris celles du féminisme. C’était donc très naturellement que Sankèle, pourtant analphabète, avait acquis le sens de la révolte. À la surprise générale, elle se dressa contre sa famille, déterminée à refuser, jusqu’au bout, ce mariage qu’on lui imposait. » (V, 147)

Les cerveaux des jeunes villageois surtout, à l’intérieur desquels troquer l’idée de l’émigration contre celle, par exemple, audacieuse, de la responsabilité. Car « le sous-développement », répète à ses ouailles l’instituteur, « ça se joue dans les mentalités », c’est-à-dire, encore et toujours, dans la tête :

« Essayez de ne pas reproduire les erreurs de vos pères et vous verrez que, même sans aller à l’étranger, vous aurez plus de chance qu’eux de vous en sortir ici. D’accord, soyez prêts au départ, allez vers une meilleure existence, mais pas avec des valises, avec vos neurones ! Faites émigrer de vos têtes certaines habitudes bien ancrées qui vous chevillent à un mode de vie révolu. La polygamie, la profusion d’enfants, tout cela constitue le terreau fertile du sous-développement. Nul besoin de faire des mathématiques supérieures pour comprendre que plus il y a de gens, moins grande sera la part de pain à partager. » (V, 206)

Difficile toutefois, à l’évidence, en dépit de tous les efforts du pédagogue, de « faire émigrer » des « têtes » de ses auditeurs, « certaines habitudes bien ancrées » qui « chevillent » les êtres à un « mode de vie révolu ». Tout aussi malaisé, semble-t-il, d’extirper du cerveau de Madické l’idée d’émigrer. Et si d’aventure cette idée venait quand même à s’échapper, c’est pour venir hanter, à quelque cinq mille kilomètres de distance, le cerveau de sa sœur :

« Depuis quelque temps, il tenait le fouet dans le cirque de ma tête. Son envie d’émigrer et le rôle qu’il m’y assignait me maintenaient éveillée. Des nuits d’interrogation, des nuits d’écriture : torréfaction de ma cervelle. Le jus ? Des mots filés, comme du coton, tissés, tressés pour former la ligne invisible qui relie la rive du rêve à celle de la vie. Des guirlandes de mots-maux qui me brûlaient les yeux, quand lui me croyait indifférente à son sort. Comment lui faire comprendre que je ne refusais pas de l’aider ? Que, pour avoir éprouvé la difficulté du parcours, je ne pouvais prendre sur moi d’être son guide vers sa Terre promise ? Je n’ai pas de bâton magique capable de fendre les flots, je n’ai qu’un stylo qui tente de frayer un chemin qu’il lui est impossible d’emprunter. Cependant, en m’opposant à sa volonté, qu’avais-je à lui proposer pour lui prouver que le salut reste possible hors de l’émigration ? » (V, 243)

Bien pleine, on le voit, la tête n’est donc pas pour autant à l’abri de l’invasion d’elle-même par une idée indésirable. C’est que la tête ici, s’agissant de celle de la narratrice, n’a apparemment rien d’une forteresse imprenable. Si l’on a vu plus haut l’écolière et ses maîtres attacher tant de prix à la thésaurisation des connaissances, c’est peut-être aussi, tout simplement, avec l’espoir de renforcer ainsi le contenant à partir de son contenu. Si important en effet, ce capital, si méritoirement et difficilement acquis peut-être, si chargé de promesses ou d’espoirs, qu’on pourra craindre, non sans quelque raison sans doute, d’en perdre le précieux bénéfice.

*

Car le lieu (mental) qui accueille et conserve le trésor du savoir, accuse apparemment ici une bien fâcheuse fragilité. En cause d’abord, si l’on peut dire, au Sénégal, la solidité même du coffrage :

« Sous les tropiques, mes tempes battaient le Sabar. » (P, 43)

En France aussi, quelques années plus tard, à en croire la narratrice du Ventre de l’Atlantique :

« La journée avançait, mon sommeil reculait. Les travailleurs me croyaient au repos, je titubais de fatigue. La voisine du dessus se mit à passer l’aspirateur, mes tempes battaient le ram-tam-pitam et j’étais plus tendue que le tam-tam de Doudou Ndiaye Rose, le tambour-major de Dakar. » (V, 247)

Premier signe donc de ce que l’on pourrait appeler ici la précarité cérébrale : le tambourinement des tempes. Mais ce n’est encore là qu’un début, si l’on y regarde bien. Qu’une telle activité se prolonge, ou mieux encore s’intensifie, que le tambourinement devienne martèlement, et voilà que se profile pour les surfaces agressées le danger imminent du craquèlement. Une menace qui cesse même bientôt d’en être une puisque les parois extérieures, s’il faut en croire le sujet, ne tardent pas à témoigner de l’efficacité de l’agression subie. Sous l’effet des coups ici répétés ou intensifiés, l’enveloppe en effet se ride, se lézarde, se crevasse, se « fissure », ainsi que le note précisément la narratrice :

« Tout en marchant vers le centre d’examen, je sentais les fissures de mon cerveau … » (P, 43)

Fâcheuse, à tout le moins, fatale même, plus justement sans doute, cette « fissuration » de l’enveloppe, parce que le capital soigneusement et patiemment constitué et conservé risque bien de s’échapper par ces fissures pour aussitôt nous fausser compagnie :

« (…) je priais pour rester étanche. Il fallait éviter la fuite de ma charge scolaire, ce serait affreux de perdre mon stock de l’année. » (P, 43)

Vœu ici déclaré d’ étanchéité , parce qu’un autre des dangers qui guettent le contenu du cerveau est encore, comme le note l’auteure en différents endroits de ses écrits, la liquéfaction. « Pote-pote, ne dormez pas, c’est ma tête qui bouillonne ! » (V, 15), remarque la narratrice du Ventre de l’Atlantique , relayant ainsi telle confidence de l’écolière de Foundiougne :

« Ma tête n’était plus qu’une cocotte-minute. Des opérations mathématiques, sans résultats, mijotaient dans mon cerveau liquéfié. Je calculais en francs CFA. » (P, 21)

« Liquéfié » le cerveau, assez sans doute pour gêner ou empêcher le calcul mental, mais apparemment pas pour voir les opérations mathématiques déserter leur champ de manœuvres. Elles « mijotent », nous dit-on, dans une sorte de bourbier peut-être, lequel les empêche alors aussi de fuir. Plus fâcheux sera, pour la bachelière, le sort réservé aux « idées » dont l’épreuve de l’oral de français lui fera pourtant, ce jour-là, une nécessité :

« Fatiguée de fouiller les tiroirs de mon cerveau, je renonçai sachant l’évaporation des idées inévitable . » (P, 43)

« Liquéfaction », « évaporation inévitable », autant de menaces liées à la possibilité ou à l’éventualité d’un défaut d’étanchéité de l’enveloppe protectrice. Mais si la crainte est ici de voir le dedans passer en quelque sorte au dehors, elle peut être ailleurs de voir le sens s’inverser et le dedans subir des agressions au départ du dehors :

« Toute l’année, les professeurs nous avaient gavés de connaissances, que nous devions garder fraîches en prévision de ce jour, exactement comme le canard traîne son foie jusqu’à Noël. » (P, 43)

Risque nouveau, peut-être, de voir maintenant la chaleur ou d’autres éléments extérieurs venir mettre à mal l’intégrité de ce qu’on cherche précisément à précautionneusement conserver dans l’enceinte même du moi. Un moi qui n’est pas à l’abri non plus de voir un unique objet, voire un seul mot, envahir et occuper tout son territoire :

« Mais j’étais sous la tutelle de la haute technologie plus que je ne croyais. Affalée sur mon lit, j’implorais Morphée, en vain. Mon sommeil était confisqué, un mot clignotait au milieu de mon cerveau : Virus ! Virus ! Virus ! Je bondis. » (V, 246)

Rien de plus nécessaire alors, sans doute, que de s’affranchir d’une telle « tutelle ». En lui cédant parfois, comme en cette circonstance précise, ainsi que nous l’apprend la suite immédiate du texte précité :

« Non ! Mon ordinateur ! Il m’était insupportable de le laisser contaminer par l’Ebola informatique. Vite, un vaccin ! Je devais l’immuniser contre toute attaque, et tant pis pour la carte bancaire, après tout, ce n’est que la lame indolore que le marketing a trouvée pour nous tailler les veines. Je rallumai, ma souris porta mon message de soumission, Symantec savoura sa victoire tout en me donnant l’illusion d’agir de mon propre chef : Cliente machine, commande envoyée ! "Va te faire voir !" maugréai-je en allant me recoucher. » (V, 246-247)

Difficile de ne pas voir ici dans l’ordinateur finalement sauvé de la contamination d’un virus, la métaphore d’un moi semblablement menacé, dans sa quiétude intérieure, par la dictature d’un mot. Mais si la réaction face à l’ennemi peut cette fois s’apparenter à une reddition ou une soumission, d’autres fois en revanche, face à d’autres dictateurs, la réponse pourra prendre la valeur, nous dit l’auteure, d’un « acte de résistance » :

« Tenace, la Turquie avait rongé les griffes du lion, le Sénégal avait perdu en quart de finale et n’était plus en lice. Le rêve s’arrêtait là. La Coupe du Monde continuait, mon exaltation s’estompait graduellement et ma patience touchait à sa fin. Prise en otage par les médias durant cette période où le sport, sans en avoir l’air, instaura son totalitarisme consensuel à l’échelle de la planète, je vivais chaque instant passé devant l’ordinateur comme un acte de résistance. » (V, 284-285)

Mais qu’on lui cède ou qu’on lui résiste, l’ennemi, on le voit, n’éprouve pas de grandes difficultés à venir investir et conquérir une place si mal ou si faiblement défendue, faisant ainsi planer, sur le trésor que constituaient naguère pour l’écolière son savoir et ses capacités, la menace durable et quasi permanente de se trouver, de diverses façons, dépossédée de son bien. Mais ne s’exagère-t-on pas ici les dangers ainsi énumérés et désignés ? Énoncer ou évoquer tous les phénomènes décrits ci-devant, pour Fatou Diome, est-ce s’y trouver soi-même, personnellement, directement exposée ? À bien lire La Préférence nationale (comme aussi tout ce qui a été publié depuis), on aura en effet quelque peine à imaginer l’héroïne, en dépit de toutes ses craintes, courir le risque de perdre son capital cérébral. À aucun moment de son parcours elle ne nous apparaît véritablement menacée de voir lui échapper ses richesses intellectuelles si patiemment et efficacement acquises et accumulées. Et si d’aventure ce trésor venait un jour ou l’autre à quitter son écrin, ce serait sans doute avec l’assentiment de la propriétaire, et pour enregistrer alors d’autres gains, aligner sur d’autres terrains d’autres victoires.

*

Car en effet les acquis ne sont pas condamnés ici à définitivement demeurer confinés dans les contours et les recoins du cerveau. Par chance, pourrait-on dire, ils peuvent aussi trouver à s’extérioriser et se matérialiser dans des succès scolaires ou académiques et, mieux encore, dans les papiers (bulletins, certificats, diplômes) pouvant venir attester lesdits succès :

« Après m’être présentée, je lui découvris une partie de mon cerveau jusqu’alors enfermée dans une pochette : la fameuse licence exigée. » (P, 82)

Ainsi le cerveau peut-il posséder des « pochettes », ou des « annexes », ainsi que le note aussi la narratrice de La Préférence nationale en observant son patron monsieur Dupire :

« Tous les matins, il buvait son café debout devant la table du salon où sa femme installait le petit-déjeuner. Sa main gauche tenait la tasse, et la droite griffonnait des chiffres calculés à la dernière minute, avant le départ pour le bureau. La calculatrice était l’annexe de son cerveau ; il était comptable. » (P, 90)

Toutes les annexes certes ne se ressemblent pas. Extensions ou délocalisations du cerveau, leur valeur ou leur importance varie sans doute en fonction de ce dernier, à proportion de son degré de développement ou de raffinement. S’agissant de la calculatrice de monsieur Dupire, elle ferait plutôt figure ici de béquille, de soutien pour une tête quelquefois défaillante ou trop peu performante. Rien de tel à redouter, de prime abord, du côté de l’étudiante en lettres : sa licence annonce une licenciée, et celui ou celle qui demande à la postulante de présenter son diplôme comme preuve de sa qualité de licenciée n’a pas de raison, pensera-t-on, de lui refuser l’emploi à l’exercice duquel sa formation et son papier la désignent. Voire :

« (…) mes diplômes sont certes français mais mon cerveau n’est pas reconnu comme tel et pour cela on lui interdit de fonctionner. » (P, 77)

Combien éclairant, un tel constat, pour la compréhension du malentendu (pour ne pas dire plus) qui présidera aux rapports professionnels de l’immigrée avec les autochtones. Si en effet dans l’ordre intellectuel les succès succèdent aux succès, si bac, licence, maîtrise et doctorat s’accumulent dans la « pochette » de l’ancienne « première de classe », ce n’est pas, tant s’en faut, pour lui assurer la reconnaissance immédiate et publique de sa valeur. Loin de tirer auprès de son entourage strasbourgeois un légitime parti de ses réussites et de ses capacités, celles-ci, au contraire, à bien y regarder, la desservent. Plutôt que de lui ouvrir des portes, ses diplômes les lui ferment. De la même façon peut-être que les citadins de Foundiougne refusaient de voir une tête de classe dans la villageoise aux sandales trouées, les gens de Strasbourg que l’on côtoie ou chez qui l’on se présente refusent de reconnaître dans la tête noire qui leur apparaît la détentrice d’une licence de lettres. À commencer déjà, comme s’en explique quelque part Fatou Diome, par la belle-famille qui ne consent pas du tout à devenir vraiment, en dépit des liens sacrés du mariage, la sienne :

« Quand je suis venue, j’ai reçu un très mauvais accueil de la part de ma belle-famille. J’en ai souffert et je me considère comme une rescapée des couples mixtes. Ou plutôt de la bêtise. Car, c’est en partie le racisme qui a foutu mon couple en l’air. Il ne fallait pas une petite Noire dans la famille, en plus intello … {13} »

« Noire » et « intello », tels sont donc ici, sous le toit parental du mari blanc, dès notre arrivée en France, les deux principaux motifs d’exclusion. La famille ne voulait pas d’une Noire, et moins encore d’une « tête ». Cherchera-t-on ensuite, poussée par la pauvreté et la nécessité, à franchir d’autres seuils, se présentera-t-on à des rendez-vous d’embauche, rencontrera-t-on une mère à la recherche d’un(e) étudiant(e) pour donner des cours de français à son fils, possédera-t-on la « Licence exigée » par l’annonce, on s’entendra déclarer ceci :

« - Je veux une personne de type européen ; et relevant son menton en pointe de truelle, elle ajouta : je ne veux pas qu’on me bousille l’éducation de mon enfant.
Madame est française, il est vrai, mais elle n’a même pas son bac et s’estime incapable d’assurer le soutien scolaire de sa fille. À cause de mes lèvres noires, qui du moins psalmodient la langue de Vaugelas mieux que les siennes, elle me refuse le travail. Versant mon jus sur ma colère, je me lève et lui lance en partant :
Au revoir madame, mais si vous aviez ce que j’ai dans la tête , vous ne seriez pas caissière au supermarché. » (P, 82-83)

Le plus commode alors sera peut-être de cacher le papier, d’ambitionner même de trouver des emplois n’en requérant aucun, quitte à passer, volontairement, pour une illettrée ou une analphabète. Ne plus lire les annonces en rapport avec nos diplômes, mais celles, mieux accordées, aux yeux des annonceurs français du moins, avec la couleur de notre peau. Chercher donc, et trouver, et accepter avec une apparente résignation, ou avec stoïcisme, sans aucune disposition à la haine ou à la révolte, avec même plutôt un sentiment de gratitude, des tâches de femme de ménage :

« Attention, je chercherai tous ceux qui diront que je détestais mes employeurs pour leur casser les jambes avec une batte de base-ball. L’alexandrin racinien : Je chéris ta personne et je hais ton erreur me semble assez approprié à la situation. Je ne détestais pas mes patrons, je leur étais même d’une certaine façon reconnaissante de m’avoir donné un emploi, et pour mériter mon salaire je faisais consciencieusement la toilette de leur porcherie. C’est l’image arrêtée qu’ils avaient d’une femme de ménage qui m’exaspérait. Ils oubliaient que la serpillière était faite pour nettoyer leur carrelage et non pour envelopper mon cerveau. » (P, 93)

Sans doute derrière ces portes-là voit-on encore des préjugés de même nature accueillir la Noire, mais en les dirigeant maintenant vers la femme de ménage plutôt que vers l’intellectuelle on en a peut-être atténué en quelque sorte la force d’impact ou la portée. Ce n’est pas celle que je suis vraiment que mes employeurs et leur bêtise visent et atteignent, mais celle pour laquelle, par nécessité, par instinct de conservation ou de survie peut-être, je me résigne à passer au milieu d’eux. Certes l’ « image arrêtée » qu’ils ont d’une femme de ménage « m’exaspère », mais je m’en accommode, parce qu’en exposant jour après jour à leur racisme primaire la femme de ménage de couleur, je protège et préserve l’intégrité de la « bulle » à l’intérieur de laquelle peut vivre et s’épanouir, loin de leur appartement sordide, l’étudiante en lettres modernes. Jusqu’au jour où cette bulle qu’on voulait croire « étanche », vient pourtant à « crever ». Il faut lire ici presque in extenso le récit que fait la narratrice de sa rencontre, à la Bibliothèque nationale de Strasbourg, avec son employeur tout étonné de trouver là celle qui fait reluire son carrelage :

« Je consacrais mes journées sans ménage à mes études. Et comme le samedi matin je n’avais ni ménage ni cours, je me rendais à la bibliothèque. C’était un rituel paisible qui me tenait à cœur. Je pouvais y rencontrer mes camarades de faculté et me sentir un peu étudiante. La bibliothèque était la bulle étanche où la Javel ne pouvait venir chatouiller mes narines, où les hapax de monsieur Dupire se rectifiaient d’eux-mêmes et où mon cœur au lieu de se refermer sur lui-même pour résister, allait s’épanouir dans la lumière mystérieuse irradiant des livres. Mais parfois les bulles crèvent, et c’est ce qui arriva à la mienne un samedi matin. Alors que je sortais de la salle de lecture des microfiches, une voix familière m’interpella :
Vous, ici ? Mais que faites-vous ici ?
C’était monsieur Dupire qui me dévisageait, la moustache dressée, les yeux exorbités. Je me composai une sérénité et lui répondis d’une voix calme :
Comme vous, monsieur, je cherche des livres.
Mais enfin, dit-il, pour qui, pourquoi ?
Pour moi monsieur, pour les lire, lui dis-je.
Mais enfin, dit-il, seriez-vous étudiante ?
Oui, répondis-je.
En quoi ? continua-t-il.
En lettres modernes.
Oui, mais en quelle année, ajouta-t-il, saisi d’un besoin soudain de m’évaluer.
En D.E.A, lui dis-je.
Mais, mais, bafouilla-t-il, vous ne m’aviez pas dit que…
Non, lui coupai-je sa phrase, celle qui vient chez vous, on lui demande juste d’être une bonne femme de ménage, et c’est ce que je suis, je crois.
Il inspira un grand coup et poursuivit :
Vous auriez dû me dire que…
…que ? repris-je gaiement, qu’avant de laver des écuelles sur le bord de la Propontide, Cunégonde aimait écouter les leçons du professeur Pangloss, ou que la serpillière dessèche le carrelage et non le cerveau ?
Ses épaules s’affaissèrent, ses traits déformés se figèrent et son visage rouge semblait contenir tout le mauvais vin qu’il avait ingurgité dans sa vie peu raffinée. Il était coloré par la gêne. L’ayant crucifié de mes yeux pendant quelques instants, je lui envoyai mon grand sourire de femme de ménage avant de partir avec mes livres sous le bras. Il me suivit du regard sans bouger. Cette fois, il ne considérait ni ma croupe ni mon décolleté, mais l’étendue de sa bêtise. Dupire venait de comprendre qu’aucune de ses goujateries n’avait échappé à ma cervelle de femme de ménage qu’il supposait peu élastique. » (P, 97-99)

Ce qui surprendra peut-être ici le lecteur de La Préférence nationale , c’est le souci, de longs mois durant, dans le chef de la narratrice, de se cacher, de se dissimuler, de pénétrer pour ainsi dire masquée dans les logis des petits bourgeois de Strasbourg, d’envelopper elle-même son cerveau d’un voile épais de modestie et de silence, ou, pour lui emprunter ses propres mots, d’une espèce de « serpillière » (P, 93). Sans doute a-t-on bien compris l’utilité de la stratégie ici adoptée (ne pas faire état de nos diplômes et de nos capacités, pour ne pas voir les portes auxquelles on a frappé risquer de rapidement et brutalement se refermer), mais il y a peut-être aussi chez Fatou Diome, dans le zèle qu’elle met à l’appliquer, quelque chose comme de l’opiniâtreté ou de l’obstination. À moins qu’il ne s’agisse, à bien y regarder, d’une attitude en quelque sorte imposée au sujet, adoptée presque malgré lui comme en réponse à une injonction ou une détermination à laquelle il ne lui serait pas loisible ni même possible de se soustraire. Un acte qu’on dirait donc préréflexif, antérieur à ses choix conscients, qui plongerait si profondément ses racines dans l’histoire personnelle, jusque dans l’enfance de l’auteure, qu’il convient peut-être de s’y attarder quelque peu.

*

Car la femme de ménage que nous quittons à l’instant n’est pas ici le seul personnage à obéir, si l’on ose dire, à cette loi du silence, de la discrétion et du retrait. À la première personne comme à la troisième, on le sait déjà, souvent le sujet fait-il sous la plume de Fatou Diome le choix de l’effacement ou de la fuite. Pas besoin en effet d’être physiquement poursuivi ou pourchassé par la meute des bien-pensants de Niodior, comme l’était ci-devant le « marathonien » (C, 97) des Loups de l’Atlantique , pour chercher à quotidiennement échapper aux « yeux qui pouss(ent) sur les murs » (V, 147) et aux langues impatientes de mettre en mots les choses vues. Car on parle beaucoup, et depuis très longtemps, sur l’île qui a vu naître notre auteure, comme dans tout le Sénégal sans doute. Une libre circulation de la parole qui peut présenter parfois quelque avantage, ainsi que nous l’apprend la narratrice de Celles qui attendent :

« Sur l’île, la tradition orale demeure une source ouverte à tous, on gagne donc à connaître ses propres secrets de famille avant d’insulter les autres . Depuis des siècles, la mémoire transmise de génération en génération reste la rondache qui préserve la dignité des clans. À chaque bourde commise au sein d’une famille, les aînés déterrent ce qu’il y a de nauséabond chez les autres pour permettre à leurs enfants de parer à toute attaque. Ainsi, une tare d’hier peut ressurgir pour humilier celui qui se croit irréprochable et l’obliger à plus de retenue face à celui que le présent condamne. » (C, 282)

Protectrice, donc, en un sens, la « tradition orale », en retournant contre chaque assaillant verbal ses propres armes. Mais le risque d’être lui-même arrosé ne fait pas toujours taire l’arroseur, tant s’en faut, quand la plus élémentaire prudence lui ferait défaut, et quand peut lui être assurée de surcroît l’impunité de l’anonymat. Difficile en effet parfois d’identifier l’origine d’une rumeur, quand celle-ci se montre si véloce et efficace :

« (…) sur une île, qui souffle dans une oreille ventile toutes les autres. Lorsque les deux amies quittaient une assemblée, on n’entendait pas que le froissement de leurs boubous amidonnés : leur histoire alimentait toutes les discussions et passionnait les adeptes de la chronique sociale. » (C, 14-15)

« (…) Daba augmenta la taille de ses robes. Vain camouflage ! La rumeur prit place dans un car rapide, roula jusqu’à Djifère, traversa en pirogue, déferla sur l’île, passa d’une maison à l’autre et s’engouffra dans toutes les oreilles : Daba était enceinte ! Bougna avait simplement manqué de tenue, mais personne n’avait besoin d’elle pour distinguer l’odeur de la brise, qui charriait des relents de poisson pourri n’épargnant aucune narine. » (C, 252)

Rien d’étonnant peut-être, dans un tel contexte, à voir Arame, l’un des principaux personnages diomiens, prendre un peu hâtivement et résolument congé de ses congénères :

« En sortant, elle inspira profondément et soupira d’aise, soulagée de quitter les autres femmes qui jacassaient encore. » (C, 48-49)

Un « soulagement » partagé sans doute par la narratrice de La Préférence nationale , à l’époque où elle quittait les abords de son école sous les quolibets des riverains :

« (…) Des voix dont je maudis encore les propriétaires se levèrent en chœur.
Regardez la première de classe avec ses sandales trouées ! wouh ! (…) » (P, 20)

Des railleries, jacasseries ou commérages qu’on pourrait finalement tenir ici pour inoffensifs, mais qui peuvent aussi se révéler beaucoup plus dommageables, comme ceux des villageoises dont les langues, dans Les loups de l’Atlantique , « creusent aux rêves des tombes plus profondes que les puits » (L, 102). Aux rêves, mais aussi, parfois, bien plus gravement, aux vies.

*

Meurtrière, en effet, la rumeur, au village comme dans la grande ville, au pays natal comme dans la France d’adoption. On songera bien sûr ici à la fin tragique, dans Inassouvies, nos vies , de l’infortuné voisin de Betty à Strasbourg, un jeune père divorcé au sujet de qui son ex-épouse se plaît à faire courir certaines accusations assassines :

« Dans sa vie, la famille avait une importance capitale. À son divorce, il avait tout fait pour obtenir la garde de ses enfants, une fille et un garçon. Cette situation de papa poule le rendait sympathique, jusqu’à ce que des rumeurs immondes viennent ternir son image. Son ex-femme avait porté plainte contre lui, l’accusant de pédophilie. Il luttait, se débattait pour laver à tout prix son honneur face aux regards réprobateurs. Les bruits couraient, plus vite que ses réfutations. Les rares amis qu’il lui restait soutenaient que la vipère, qui fut son épouse, le salissait sciemment dans l’unique but de récupérer les petits, de recouvrer son rôle de mère, qu’elle avait pourtant si mal tenu naguère. » (I, 164-165)

Que la suspicion s’instille et s’installe dans la conscience de la seule personne de qui l’on attendait amitié et soutien, et l’issue de l’affaire devient fatale :

« Rentré chez lui, l’homme s’effondra. Il n’avait plus un dossier et des convocations au tribunal, mais une fange pestilentielle qui se répandait sur toute sa vie. Cette accusation n’allait pas seulement lui enlever ses enfants chéris, elle lui ôtait également son honneur et, peut-être, toute possibilité de se remettre en ménage. Désormais, tout le monde le trouvait hideux et infréquentable. Que perd-on, quand plus personne ne vous juge digne d’estime ? Il n’espérait plus rien de sa vie, seule sa carcasse lui appartenait, il décida de la soustraire aux regards qui lui brûlaient la peau. Une heure après l’entrevue avec la prof de lettres, il se défenestra, du cinquième étage. (…) Par terre, un corps d’athlète, dans une mare de sang. Par terre, un regard fixait l’absurdité de l’existence. Par terre, Dracula noyé dans son forfait ou un pauvre innocent crucifié par une morale qui défend le meilleur en s’autorisant le pire ? » (I, 165-166)

Un « pire » que s’autorisent aussi, à charge de Sankèle, dans Le Ventre de l’Atlantique , les villageois de Niodior. On se souvient de la malheureuse fiancée de l’instituteur, contrainte de fuir l’île après la mise à mort, par la tradition et la morale, de son nouveau-né :

« Deux ans après ces événements, des Niodiorois revenus de la ville affirmèrent l’avoir vue danser dans un ballet de la capitale. Tout le monde fut scandalisé : une authentique guelwaar, une fille de la noblesse, ne se donne pas en spectacle ! Plus tard, les vagues firent déferler sur le village une autre rumeur : Sankèle serait partie exercer son art en France. L’homme de Barbès aurait même tenté de la retrouver, en vain. Perdue dans un ailleurs indéterminé, Sankèle était devenue une ombre diffuse dans un territoire imaginaire. » (V, 155)

S’acharnant ainsi sur l’absente, on ne s’étonnera pas de voir la rumeur s’en prendre de plus belle à celui qui est resté, et, l’appétit venant en mangeant, à ceux ou celles qui lui sont proches ou qui l’approchent. Éloquente à cet égard, dans le même roman, l’infortune de Moussa, l’enfant du village, le footballeur revenu de France sans gloire et, surtout, les poches désespérément et inacceptablement vides :

« Ayant trouvé, en la personne de l’instituteur, l’unique habitant de l’île à lui manifester encore de l’attention, Moussa en fit son confident et se vautra dans sa compassion. Il l’accompagnait parfois au terrain de football et assistait, muet, aux entraînements. Les jeunes, qui l’avaient idolâtré à l’époque où il était le Platini local, s’occupaient de leur jeu, faisant mine de ne pas le voir. Magnanime, Ndétare n’hésitait pas à mettre un deuxième couvert. Pour fuir les soupirs culpabilisants de ses parents et le dédain trop évident de ses sœurs, Moussa passait l’essentiel de son temps chez l’instituteur.
La marée montait. Les vagues de l’Atlantique frappaient, astiquaient la mangrove, mais, malgré leur insistance, elles n’arrivaient toujours pas à donner à la boue l’éclat du sable blanc des rives ensoleillées. La marée montait. Avec elle, le bruit des vagues qui charriaient la fange. La marée monta. La brise, comme à l’accoutumée, se répandit, nauséabonde , sur tout le village.
Ne sachant pourquoi le gouvernement avait exilé l’instituteur sur l’île, avec interdiction de se rendre en ville, on essaya d’en découvrir les motifs dans son mode de vie. Son amitié avec Moussa renforça les suppositions. Ce citadin, célibataire à un âge où tous ceux de sa génération regardaient grandir leur descendance, avait vécu chez les Blancs pendant une bonne partie de ses études. Moussa aussi était transformé depuis son retour de ce pays. Pour que ces deux hommes se fréquentent si assidûment, il devait y avoir une raison autre qu’une banale amitié. Plus d’un villageois avait affirmé les avoir vus se promener ensemble à la brune. Ils devaient probablement se livrer, en secret, à des pratiques malsaines ramenées du pays des Blancs. Et c’était ça, disait-on, qui les tenait à l’écart des autres membres de la communauté. La marée monta de plus belle. » (V, 127-128)

Pas de cinquième étage, à Niodior, pour définitivement soustraire son corps et sa vie aux atteintes du cruel voisinage, mais, à quelques pas seulement de l’enfer qu’est devenu pour le revenant le quotidien, la « gueule de l’ eau-gresse » (E), le ventre de l’immense océan Atlantique : « Sur le wharf, un homme était allongé, les bras vigoureux ; vu de loin, il ressemblait à un baigneur au repos. Seuls ses habits entrouverts révélaient qu’il n’avait pas choisi d’être là, encore moins dans cette posture. Non loin du village, juste à l’endroit où. l’île trempe sa langue dans la mer, les pêcheurs avaient pris dans leurs filets le corps inerte de Moussa. » (V, 131) Et la marée toujours montante, « nauséabonde » de la rumeur, d’essayer de salir aussi Salie pour le même crime de l’amitié nouée avec l’ancien instituteur :

« Puisque je n’étais plus la bienvenue à la pause-thé des garçons, je me rendais plus souvent chez lui (Ndétare), et seule ma grand-mère savait à quelle heure je rentrais. L’Atlantique grondait, les vagues mordaient les flancs de l’île, personne ne donnait de la voix, mais une brise tiède et nauséabonde répandait son murmure dans toutes les cours de cuisine. La rumeur se récoltant plus vite que la fleur de sel, on s’en servit pour assaisonner les dîners. L’atmosphère du village devenant irrespirable, je m’éclipsai. » (V, 221)

S’éclipser, une fois encore, pour ne pas offrir en pâture à la rumeur locale la beauté toute simple, naturelle d’une amitié spontanée, et cultivée.

*

Non que la solitude ou le célibat prolongé ne mettent ici à l’abri de la cruauté du regard et des commentaires d’autrui. À Strasbourg, loin du Sénégal natal, l’expatriée d’ Inassouvies, nos vies peut encore et toujours obéir, si l’on ose dire, comme par une sorte de fidélité à soi-même, ou un souci de cohérence interne, à son instinct de fuite :

« Betty ne s’était arrêtée à aucune terrasse. Elle marchait, lentement, observait, se faufilait, passait inaperçue, du moins aimait-elle à le croire. » (I, 90)

Paradoxe, peut-être, d’un vœu d’invisibilité avoué par celle en qui le lecteur est invité à voir, tout au long du roman, un véritable œil vivant. Car si elle ne veut pas être vue, Betty, de son côté, et avec une rare avidité, veut voir :

« Les humains l’intriguaient, elle ne connaissait rien de plus mystérieux. Postée devant l’une ou l’autre de ses fenêtres, elle scrutait la façade du somptueux immeuble situé de l’autre côté de l’avenue. » (I, 13-14)

Nulle curiosité d’ordre architectural ou artistique, on le voit, dans cette attention soutenue, cette observation opiniâtre de la façade de l’immeuble d’en face. Le bénéfice escompté serait plutôt ici, nous dit-on, de pénétrer tant soit peu, à partir de quelques spécimens d’humanité un peu providentiellement placés sur notre chemin, ou à portée d’un regard patient et insistant, l’intrigant « mystère » de l’humain :

« Betty avait pris sa décision : elle saurait quelles existences se cachaient derrière les fenêtres d’en face. L’ obsession était née et installée en elle. Elle ne fit rien pour s’en distraire, au contraire, elle l’entretenait, comme un feu de bois par mauvais temps, minutieusement, patiemment . » (I, 15-16)

Une « obsession » sur la nature de laquelle il importe apparemment de ne pas se méprendre. Pas question en effet pour Betty de prêter elle-même le flanc au grief qu’elle adresse à ceux dont les regards ou les cris l’agressent. Rien de plus injuste et insupportable, en un sens, dans la distribution des rôles opérée par la société, que de se voir assigner celui de l’agresseur que l’on cherche précisément à fuir :

« La Loupe ne se l’avouait pas, mais le fait d’être assimilée , par ce vieux couple, à la horde menaçante la vexait. » (I, 122)

Prière donc de ne pas confondre, en dépit de la ressemblance des mots qui les désignent, la Loupe et les loups ! De l’une aux autres, de Betty à la horde des assaillants, il y a bien davantage, à l’évidence, que la différence d’une seule lettre ou d’un seul phonème. Et Fatou Diome de plaider la cause de son héroïne, et de la placer, sans grande surprise pour nous, hors de portée des « âmes étriquées » et des « mauvaises langues » :

« L’immeuble d’en face était devenu son équation aux x inconnus, la tour de Babel dont elle voulait décoder tous les langages. Ô, âmes étriquées, n’agitez pas votre mauvaise langue ! N’allez surtout pas parler de voyeurisme ! Sinon, refermez ce livre et dites ! De quoi se nourrissent vos livres préférés ? C’était tout bonnement de l’espionnage sociologique. Eh oui ! C’est ainsi que Betty définissait son passe-temps favori. » (I, 18)

De l’ « espionnage sociologique », sans doute, comme le pratiquent à leur manière et pour les raisons qui leur sont propres les auteurs de romans, mais dont il n’échappe tout de même pas à Fatou Diome qu’il relève aussi, s’agissant de Betty, d’une hantise toute personnelle. Une « obsession » qui fera d’abord ici son profit de l’exceptionnelle aptitude de l’œil diomien à la lente et patiente exploration des surfaces :

« Le jour, son regard courait sur les murs, s’arrêtait sur les encolures, glissait sur les baies vitrées, stagnait sur le fer forgé. La nuit, il suivait les déplacements de la lumière – gauche/droite, en haut/en bas – et ses variations, puisque Ampère s’amusait à changer son horaire de passage. Au bout de quelques semaines, l’observatrice avait repéré et mémorisé les différents moments où les signes de vie étaient les plus fréquents. Grâce à une analyse de l’éclairage, elle fut certaine d’avoir identifié les pièces auxquelles elle attribua des fonctions précises. (…) » (I, 16)

Mais si tout commence par la libre circulation du regard « sur » tous les détails que la façade d’en face donne extérieurement à voir, on ne tardera sans doute pas à éprouver et exprimer le besoin de passer outre. Puisque l’objet de notre quête, le mystère de l’humain se dissimule ou se protège derrière des murs, il faudrait, nous dit-on,

« Traverser les murs, gratter les façades, briser les vitres, percer les apparences, s’infiltrer jusque-là où, se superposant à leur propre reflet, les choses remplissent le vide de leur consistance. » (I, 15)

Tâche malaisée, pensera-t-on, mais surtout contraire, croyons-nous, aux dispositions personnelles de l’auteure dont on mesurera plus tard, dans le registre spécifiquement corporel et sensuel, ce qui nous apparaîtra comme une hantise de la profondeur et de la pénétration. Mais il est d’autres moyens de réduire, à défaut de pouvoir l’abolir, la distance qui sépare l’œil de ce qu’il convoite. On pourrait par exemple placer devant les yeux un verre grossissant ou, mieux encore, devenir soi-même ce verre :

« Elle était devenue une loupe , réfléchissant et agrandissant tout ce qui taquinait sa vue , depuis l’autre côté de l’avenue. Scotchée en face, elle humait, butinait, écumait, captait de quoi rassasier son œil avide. (…) Au gré des jours, des rencontres et de ses perceptions, l’humanité se révélait à elle, pleine de nuances .
La Loupe voulait tout zoomer, en s’efforçant de ne rien manquer. » (I, 16-17)

Mais si le verre ici rapproche inévitablement Betty du réel, des choses et des êtres, il réussit aussi, autre paradoxe, à l’en isoler :

« Betty décodait son cauchemar répétitif à sa façon, elle n’avait pas besoin de Freud : l’être en bouteille, observant le monde derrière le verre , c’était elle. » (I, 232)

Ainsi Betty se découvre-t-elle aussi, dans son rapport au monde et à autrui, comme séparée de ceux-ci par ce qui prend maintenant, à ses yeux, la valeur d’un écran. Une séparation que d’aucuns pourraient vivre douloureusement, en lui donnant le sens d’une claustration, d’une exclusion, d’une privation, mais qui peut aussi devenir, dans le cas particulier de Betty, quelque chose comme un bienfait, une chance, une grâce peut-être. Si pour Monsieur ou Madame Tout-le-monde la situation ici décrite ne présenterait sans doute que des inconvénients, pour l’être diomien en revanche, en raison de son histoire personnelle ou de certaines dispositions spirituelles qui lui sont propres, l’enfermement dans un lieu clos et l’obligation d’observer le monde derrière une paroi de verre, ne laisseraient pas de présenter quelques précieux avantages. Celui, déjà, d’apporter peut-être au sujet le gain de lucidité autorisé ou favorisé parfois par le retrait, l’isolement, le détachement. Si « une bonne lecture de la réalité , comme le dit quelque part Fatou Diome, impos(e) toujours une loupe » (I, 230), le verre seul, sans effet grossissant, pourra déjà gratifier l’observateur d’une vision détachée, désengagée, indépendante de la réalité observée ou analysée. Mais il y a plus. Car pour celui ou celle sur la vie de qui plane le danger quasi permanent de l’agression, l’écran de verre pourra dispenser ses vertus proprement protectrices. « Comment échappe-t-on aux loups ? Ils nous poursuivent partout. » (I, 52) Peut-être, justement, en trouvant refuge derrière une vitre, une fenêtre, à défaut d’une porte, d’un mur, d’une grille. Si le verre nous sépare du monde et des autres, il nous met aussi à l’abri des assauts et des atteintes du dehors. Insuffisamment toutefois. Car si la paroi de verre s’interpose entre l’autre et soi pour nous placer hors de portée de ses coups ou de ses crocs, elle ne nous dissimule pas encore à sa vue. Resterait alors à prendre plus résolument, pour « (se) soustraire aux regards qui brûl(ent) la peau » (I, 166), le singulier parti de se cacher, de se retirer, de « vivre en anachorète » (I, 248). « Betty avait eu le réflexe du retranchement. » (I, 256) Un réflexe, un choix, une nécessité, une attitude dont il faudrait ici, avec Fatou Diome, multiplier les occurrences, et les modalités.

*

Car à la question ici essentielle et parfois vitale du retrait, les principaux personnages diomiens apportent chacun sa ou ses propres réponses. On se souvient du soulagement et du bonheur peut-être avec lesquels Arame, dans Celles qui attendent , après avoir presque par devoir répondu aux cris de son amie Bougna, prend hâtivement congé de ses congénères :

« En sortant, elle inspira profondément et soupira d’aise, soulagée de quitter les autres femmes qui jacassaient encore. » (C, 48-49)

Quitter le voisinage, fuir les commères du quartier venues se repaître du spectacle de la rixe opposant ici deux coépouses, c’est aussi se soustraire au danger de se trouver trop étroitement liée à l’objet du conflit et de devenir soi-même, comme par contagion, l’objet des commérages. Car il importe à Arame de passer inaperçue au milieu des siens, ou de ne pas laisser voir le poids de la vie qu’elle est contrainte de porter. Un souci dans lequel viendrait déjà la soutenir, par chance, s’agissant par exemple de sa grande pauvreté, le même souci partagé par de nombreux autres insulaires :

« Bien que cette réalité leur fût commune, chacune essayait de cacher aux autres ses périodes de vaches maigres . On peut souffrir de la gale, mais de là à se gratter l’aine en public, il y a une marge à ne pas franchir. » (C, 17)

Tout le monde ou presque étant ici logé à la même enseigne, notre indigence est quasi assurée de la discrétion. On pourra même donner le change, feindre le bonheur de vivre, sans craindre de voir ou d’entendre le voisinage en apporter le brutal démenti :

« (…) quand le rossignol chante, nul ne se doute du poids de son cœur. Longtemps, leur dignité rendit leur fardeau invisible. Tous les suppliciés ne hurlent pas. » (C, 9)

Arame donc ne criera pas sa douleur, pas plus qu’elle ne s’autorisera à aller la déposer, dans un murmure et un excès de confiance, dans le creux de l’oreille des autres femmes de l’île :

« Les mères et épouses de clandestins ne se confiaient pas, pas facilement, pas à n’importe qui. Elles étaient silencieuses, comme des sources taries ; (…). » (C, 11)

Un silence qu’on sait ou qu’on devine inutile, s’agissant du contexte de l’île de Niodior :

« Mais en dépit de leur discrétion, les fuites étaient inévitables ; or, sur une île, qui souffle dans une oreille ventile toutes les autres. Lorsque les deux amies quittaient une assemblée, on n’entendait pas que le froissement de leurs boubous amidonnés : leur histoire alimentait toutes les discussions et passionnait les adeptes de la chronique sociale. » (C, 14-15)

Que faire alors ? Peut-être attendre patiemment le soir, quand l’obscurité dérobe aux regards tout à la fois notre être et notre fardeau :

« Il y a tant de couchers de soleil qu’on apprécie, moins pour leur beauté que parce qu’ils nous sauvent de l’acuité du regard inquisiteur. » (C, 9)

Parce qu’ils nous soustraient à la vue d’autrui, et parce qu’ils nous autorisent aussi, nous dit la romancière, à troquer la réalité quotidienne, blessante, oppressante, contre la douceur d’une couette :

« Parfois, névralgique, on abrège le repas, on se glisse sous la couette, comme on appose un pansement sur une plaie. Les humeurs noires ont une prédilection certaine pour les ombres. Se coucher tôt : parfois, une manière de tirer un trait sur une journée pourrie. » (C, 135)

Et Lamine, le fils d’Arame, d’adopter, face à ses propres épreuves, la même stratégie du repli crépusculaire :

« Il voulait s’abandonner à la fraîche bise nocturne, se délasser, attendre d’avoir bien froid pour aller savourer le plaisir de s’enrouler dans ses draps. Ainsi pelotonné, il se laisserait dériver vers un espace où plus rien ne pourrait l’atteindre. » (C, 110)

Ainsi la « couette » ou les « draps » ne seraient-ils encore, à tout prendre, que le moyen, l’occasion, le prétexte peut-être d’un repli plus essentiel encore. Tout en retranchant le sujet du monde extérieur, inhospitalier sinon plus franchement hostile, ils ouvriraient aussi devant lui – ou, plus exactement peut-être, à l’intérieur de lui – un autre « espace », protecteur ou sécurisant, dans lequel opérer un retrait second, un repli d’un autre ordre, une fuite proprement salvatrice :

« Elle se vautrait dans la musique, comme on plonge sous une trappe pour semer une meute de loups. » (C, 228)

Rien de plus révélateur ici que cette espèce de mimétisme, cette application que mettent à la fois la mère et le fils à exécuter, si l’on ose dire, chacun de son côté, à quelque cent pages de distance dans le roman, le même geste, le même mouvement d’enfoncement ou d’enfouissement du corps et de l’être dans un en-dessous aux vertus si généreusement comblantes. « Il y a des matins , insistera encore l’auteure, parlant sans doute cette fois en son nom propre, qui s’accommodent mieux d’une couette que d’un grand soleil. » (C, 112) Car ce qui se donne aussi à éprouver ou découvrir sous cette « couette », sous la « trappe » ou la surface du moi social, c’est donc un moi plus profond, une sorte d’ arrièremoi , un arrière-plan de la réalité intime ou individuelle présentant tous les avantages – ici non négligeables – d’un inviolable abri, une zone de l’être si reculée que les coups ou les atteintes du quotidien n’y pénétreraient pas, ou alors si affaiblis et amortis qu’ils en deviendraient proprement inopérants, inoffensifs :

« (…) elle avait simplement accédé à ce vaste territoire intérieur où tous ceux qui l’écrasaient quotidiennement perdaient leur poids. » (C, 259)

« (…) il existe en nous des endroits où la beauté ménage un espace hors d’atteinte. » (C, 286)

*

Mais il ne s’agit sans doute là, dans cette découverte faite par Arame, après Lamine, dans les dernières pages du dernier roman en date de Fatou Diome, que du fruit de l’expérience, l’aboutissement d’une longue vie d’épreuves. Aussi les autres personnages diomiens doivent-il se satisfaire, si l’on ose dire, de retraits beaucoup plus modestes, à peine esquissés ou amorcés peut-être. On songera maintenant à Alimatou, l’adolescente d’ Un petit secret si brûlant , que l’on verra « long(er) le mur du lycée » avant d’aller « pos(er) son sac sur le sable blanc d’une plage reculée, qu’elle savait peu fréquentée » (U). C’est qu’il s’agit pour elle aussi, apparemment, de ne pas s’exposer directement à la bave envieuse ou médisante des voisins et des passants :

« Ne rien dévoiler, se soustraire aux regards indiscrets. Ficeler le cœur , l’empêcher de laisser déborder son contenu par inadvertance. Et puisque les oreilles n’ont pas de couvercle, ne jamais piper mot , il pourrait tomber dedans. Mais surtout, chose plus effrayante encore, on ne peut pas museler les gens comme des chiens méchants, même si certains le mériteraient bien parfois. Les balances ! Mais bon, allez savoir pourquoi les balances ne sont pas muettes. Et clic et clac, un vacarme qui dépasse toujours le poids des choses. Et vas-y, viens ici, que j’te raconte la nouvelle du siècle, que j’te la brode, et que j’te la fasse mousser comme du champagne ! Et puis voilà un secret qui s’éparpille comme un tas de foin saisi dans une tempête. Alimatou ressassait ce genre de réflexion qui confortait sa discrétion : je l’aime de plus en plus, se disait-elle intérieurement, mais si on le sait, je vais passer pour le diable en personne, et surtout, mon père ne s’en remettrait pas, je dois vraiment la garder secrète. » (U)

« S’éclipser », fuir, « longer les murs », « se soustraire aux regards indiscrets », « se rendre invisible » ou, à défaut, en formuler très explicitement le vœu. Celui-ci inévitablement déçu, changer de ville, de pays, de continent. Devenir, par choix mais aussi par nécessité, à l’instar de Salie, une « exilée » et une « errante » :

« La grand-mère expliquerait sans doute à Madické pourquoi je préfère l’angoisse de l’errance à la protection des pénates. Elle était seule, avec mon grand-père, à déchiffrer mes silences d’enfant, à suivre mon regard vague, à prolonger les veillées afin d’interroger mes états d’âme. Mieux que quiconque, elle sait comment l’exil est devenu ma fatalité. Généreuse, elle a tu sa peine pour m’offrir sa confiance en cadeau et préparer ma première valise lestée de mes treize ans. Petite déjà , incapable de tout calcul et ignorant les attraits de l’émigration, j’avais compris que partir serait le corollaire de mon existence. Ayant trop entendu que mon anniversaire rappelait un jour funeste et mesuré la honte que ma présence représentait pour les miens, j’ai toujours rêvé de me rendre invisible. Je vois encore cette ombre qui s’abattait, tel un filet épervier, sur les visages striés de plis soucieux, dès qu’un visiteur, étourdi par la nombreuse parentèle, s’enquérait de ma filiation. Sur mon corps, des marques indélébiles, le prix de l’affront imprimé sur les chairs maudites. Car, dans la société traditionnelle, si les enfants proprement nés sont éduqués par l’ensemble de la communauté et protégés en vertu du respect dû à leurs parents, les sans-baptême, eux, gagnent l’unique droit d’être rossés par qui s’en trouve le prétexte, alibi du reste inutile, puisque le délit jamais amnistié de leur naissance légitime tous les châtiments. » (V, 260-261)

Non que la fuite, l’ailleurs et la maturité guérissent ou délivrent ici le sujet des « brûlures de l’existence » (I, 264), ou de ses hantises personnelles. « Combien de kilomètres nous séparent de nous-mêmes ? Même en se rendant au bout du monde, on ne fait que marcher vers soi, lui avait dit sa grand-mère, lorsqu’elle avait décidé d’aller vivre loin de sa terre natale. » (I, 188) Ainsi Betty, fait-elle subir à sa propre vie, à Strasbourg, à la fin d’ Inassouvies, nos vies , un très significatif resserrement :

« (…) la prudence lui tenait lieu d’existence. Oh, elle ne craignait aucune calamité, c’étaient les humains qu’elle redoutait. Elle ne voulait s’accoutumer à aucune douceur de peur de la perdre un jour. Chaque rencontre, se disait-elle, est une cime ou un gouffre, dans les deux cas le cœur y va de son tribut. C’est éreintant. Dans le gouffre, la remontée n’est pas une sinécure. Une fois à la cime, on ne peut plus que chuter, et pas du seul fait de la loi de la gravitation ; la finitude inscrite en nous y participe également. Betty stationnait, à équidistance de l’exaltation et de l’atonie, là où la vie pulsait sans affoler le cœur. Vivre en anachorète, épargnée des tempêtes intérieures, respirer sans haleter, elle n’aspirait à rien de plus. Elle n’assignait aucun but aux jours, en dehors de leur répétitive absurdité, pourvu qu’ils passent sans trop l’égratigner. Opossum, rester en vie lui semblait la meilleure victoire. Elle était là, c’est tout. Cependant, consciente de sa souveraine liberté, elle se savait capable d’interrompre la ligne qu’elle traçait, quand bon lui semblerait. S’investir dans les sentiments constitue une projection optimiste dans l’avenir : pour avoir trop souvent perdu, elle ne se risquait plus dans ce genre de pari. » (I, 247-248)

Résumer son existence dans un mot d’ordre, la ramasser tout entière dans un devoir ou un effort d’infinie « prudence » à l’endroit des humains que l’on sait depuis toujours, depuis l’enfance sénégalaise et insulaire, avoir toutes les raisons de « redouter ». Vivre en quelque sorte d’une vie minimale, presque animale, réduite à ses fonctions essentielles et vitales, comme les « anachorètes » au désert, en limitant à l’extrême ses nécessaires rapports avec le monde extérieur et avec autrui. N’aspirer à rien ou à rien de plus que de simplement « respirer sans haleter ». Se contenter d’« être là », et accueillir cette seule évidence comme une « victoire » inattendue, inespérée, mais toujours provisoire, sur l’adversité. Éviter, surtout, de « s’investir dans les sentiments », de s’engager dans une relation, de peur d’ouvrir ainsi la porte à de nouvelles douleurs, toute rencontre venant en quelque sorte multiplier les occasions et les possibilités de souffrir. Décourager toutes les approches, les initiatives venues de l’autre, des autres. Accepter de passer pour insensible quand personne en réalité ne l’est sans doute moins que nous-même, quand nos actes ou nos choix témoigneraient bien plutôt, pour un observateur attentif faisant usage, à l’occasion, d’une loupe semblable à celle que Betty promène sur son voisinage, d’un immense et irrépressible souci de l’autre et de son bonheur. Cacher donc ses sentiments, « ficeler (son) cœur, l’empêcher de laisser déborder son contenu par inadvertance » (U). Pincer ses lèvres, aussi, « ne jamais piper mot » (U). Ne rien dire à Niodior, ni bien sûr à Strasbourg où se prolonge et s’éternise notre errance. Car ce n’est pas encore assez, semble-t-il, pour l’étudiante africaine qui fait des ménages, que de taire ses qualités et capacités : on la verra en effet prendre presque d’emblée le parti beaucoup plus radical, plus simple et plus efficace aussi, de se taire. Ne pas parler, pour mieux se protéger et survivre. Éviter même très concrètement d’avoir à prononcer ou articuler des phrases, parce que celles-ci, inévitablement, nous trahiraient.

*

Quelques mots, quelques phrases, et nous voilà en effet trahis, démasqués ! Car la supériorité cérébrale ou intellectuelle se signalera encore ici, immédiatement, par la qualité voire l’excellence de la langue dont le cerveau en question se sert. Décisive déjà pour une jeune Sénégalaise au Sénégal (où la seule voie d’accès au français est sans doute la scolarisation), la maîtrise de la langue du colonisateur sera encore bien plus déterminante, on le devine, sur le sol même de l’Hexagone, pour une Africaine venue vivre en France. Pour l’étrangère qui vient y vivre, et qui donc y débarque un peu brutalement, sans transition, un certain jour d’un certain mois de janvier. Rien sans doute de moins hospitalier, pour un corps quotidiennement ou presque continûment exposé depuis l’enfance au « paroxysme de la chaleur » (P, 40) tropicale, que le ciel de Paris pendant la saison des frimas. Mais si sous « son manteau d’hiver » (P, 57) la France ce jour-là se garde bien d’afficher pour nous un visage et un sourire fraternels, en revanche les voix qui flottent dans l’air nous sont d’emblée aussi familières, si l’on ose dire, que celle du muezzin. « Impérialiste » ou pas, la langue prend ici, à l’évidence, pour l’exilée, les couleurs et la douceur d’une patrie :

« Un haut-parleur alterne les langues les plus importantes, sinon les plus impérialistes de la planète. La voix s’infiltre dans les cerveaux qui la comprennent et contourne les autres. » (P, 57)

On devine aisément tout le parti que pourrait maintenant tirer de sa porosité celui de tous ces « cerveaux » qui nous est devenu, depuis quelques pages, un peu plus familier. S’il avait peut-être, quelques années ou quelques mois plus tôt, dans les circonstances décrites plus haut, de bons motifs de craindre la perméabilité de son enveloppe, à l’heure qu’il est il aurait plutôt toutes les raisons de s’en féliciter. Le malheur ici, pour lui, ce serait en effet de rester résolument étanche, imperméable à tout ce qui lui vient du dehors. Rien de tel à redouter toutefois, à l’évidence, dans le chef de Fatou Diome ou de son héroïne. Pas de danger en tout cas pour le « cerveau » qui est le sien d’être ici, à Roissy Charles De Gaulle, « contourné » par les mots qui s’échappent des haut-parleurs. Car la tête bien pleine et bien faite est aussi, bien sûr, une terre d’accueil pour les langues et pour les mots. Point de haut-parleurs, certes, à Niodior, pour faire de notre tête d’enfant l’hôte d’une langue nouvelle, encore étrangère. Peu de touristes aussi, peut-être, pour faire à la fillette l’offrande de sons venus d’ailleurs. Une salle de classe, sans doute, mais où les garants de son avenir ne sont apparemment pas trop pressés d’envoyer l’enfant qu’ils préfèrent mettre à l’école de la nature et du labeur : « Dans les champs de mil fécondés par les pluies sahéliennes, mon grand-père ( … ) me tendait la houe et me disait de gratter le sol » (P, 96). Des leçons que l’on n’oubliera pas et qui nous seront beaucoup plus tard, dans l’adversité, d’un précieux secours : « À force de transpirer, j’ai compris que seule la sueur faisait pousser les plus belles fleurs, celles qui garnissent une vie digne, la seule qui mérite d’être vécue » (P, 96-97). Des trésors donc et des ressources inépuisables dans les champs de mil de l’enfance, mais pas de livres ni de voix, au départ du parcours, pour nous familiariser avec la langue de Voltaire. Question de chance alors peut-être, ou de destin, et de prédispositions très personnelles. Affaire de hasard d’abord, de circonstances ensuite, de volonté et de détermination enfin et surtout. Nul doute en tout cas que des phrases françaises ne se soient insidieusement « infiltrées » dans le « cerveau » de la petite insulaire avec le désir ou le dessein de s’y faire une place, d’y demeurer, et d’y préparer patiemment – ou impatiemment – la venue de leurs consœurs. Muette, si l’on ose dire, sur ce chapitre, dans La Préférence nationale , son premier livre, la langue de la narratrice se déliera dans Le Ventre de l’Atlantique :

« La classe de monsieur Ndétare n’était jamais fermée. Mais je n’avais pas le droit d’y entrer, je n’étais pas inscrite. Curieuse, intriguée surtout par les mots que prononçaient ses élèves à la sortie des cours – leurs chansons mélodieuses qui n’étaient pas celles de ma langue, mais d’une autre que je trouvais tout aussi douce à entendre –, je voulais découvrir le génie qui apprenait aux enfants scolarisés tous ces mots mystérieux. Alors, j’ai triché, j’ai volé, j’ai menti, j’ai trahi la personne que j’aime le plus au monde : ma grand-mère ! Pardon, bon Dieu, pardonnez-moi, mais c’était pour la bonne cause, sinon je n’aurais jamais pu lire votre nom dans tous les livres saints. Merci ! » (V, 74-75)

Et la fillette interdite d’inscription de se glisser alors dans la classe de monsieur Ndétare pour y faire avec lui, clandestinement, ses premiers pas dans le vaste territoire de la langue de Vaugelas et de Senghor :

« je lui dois (à monsieur Ndétare) mon premier phonème, mon premier monème, ma première phrase française lue, entendue et comprise. » (V, 74)

Une première phrase, puis une deuxième, et puis, dans la foulée, des lettres, des poèmes, des petites histoires, les nôtres, celles des autres, les livres, bref, le précieux sésame, la « clé du monde ». Immense en effet, incommensurable, s’il faut en croire la narratrice, sa dette de gratitude à l’égard de son instituteur :

« Je lui dois Descartes, je lui dois Montesquieu, je lui dois Victor Hugo, je lui dois Molière, je lui dois Balzac, je lui dois Marx, je lui dois Dostoïevski, je lui dois Hemingway, je lui dois Léopold Sédar Senghor, je lui dois Aimé Césaire, je lui dois Simone de Beauvoir, Marguerite Yourcenar, Manama Bâ et les autres. Je lui dois mon premier poème d’amour écrit en cachette, je lui dois la première chanson française que j’ai murmurée, (…). Je lui dois ma première lettre française écrite de travers sur mon morceau d’ardoise cassée. Je lui dois l’école. Je lui dois l’instruction. Bref, je lui dois mon Aventure ambiguë. Parce que je ne cessais de le harceler, il m’a tout donné : la lettre, le chiffre, la clé du monde. Et parce qu’il a comblé mon premier désir conscient, aller à l’école, je lui dois tous mes petits pas de french cancan vers la lumière. » (V, 74)

Mais avant de recueillir ainsi tout le cortège d’offrandes accompagnant l’apprentissage de la langue française, il y aurait aussi chez Fatou Diome, dans sa façon toute personnelle d’accueillir les mots de cette langue, un plaisir immédiat qu’on dirait physique, corporel, sensoriel, tout à la fois auditif et gustatif, étroitement ou intimement labial et lingual :

« Rendez-moi Piaf, Brel, Brassens, Barbara et Gainsbourg, qui savaient faire couler leurs chansons comme autant de sources limpides, jusqu’à la plus reculée des pistes du Sahel. Là, une douce goutte de français vous tombait dans l’oreille puis sur le bout de la langue pour ne plus jamais vous quitter. Miam, ça se mange une bonne langue ! » (V, 42)

Ça se mange, ça s’ingurgite, ça pénètre tout à la fois le corps et le cerveau pour les nourrir l’un et l’autre chacun à sa façon, et ça se digère ensuite, et ça s’enregistre, ça se travaille, ça se cisèle comme un bijou, ça se polit patiemment comme une œuvre d’art :

« Sokhna Dieng, c’est l’une des premières journalistes de la télévision sénégalaise. Petite, je l’avais vue à l’écran pour la première fois lors d’un séjour à Kaoloack avec ma grand-mère. De retour au village, je ramassais souvent des journaux, après quoi j’épuisais les piles de la radiocassette de ma grand-mère : j’enregistrais mes lectures en m’efforçant d’imiter au mieux la voix et les manières de Sokhna Dieng.
(…) je veux parler français aussi bien que Sokhna Dieng.
La douceur, la grâce, l’aisance apparente avec laquelle cette femme s’exprimait, la façon qu’elle avait, sur un plateau télé, d’attribuer la parole aux uns et aux autres d’un geste souple de la main, sans jamais se laisser interrompre, même par les plus belliqueux de ses invités, me fascinaient : une femme qui avait droit à la parole ! » (V, 218-219)

Ce n’est donc pas encore assez, pour la fillette de Niodior, que d’apprendre le français et de se voir ainsi offrir la « clé » ou l’une des clés du vaste monde. Il lui importe en effet de surcroît de parler cette langue « aussi bien que Sokhna Dieng » pour avoir alors droit, comme elle, non plus seulement à la lecture et au savoir, mais à la parole et, mieux encore, à l’écriture.

*

Un droit ou des droits qu’on ne se privera pas d’exercer, on le devine, avec alors ici, entre autres conséquences, pour la petite tête qui devient le lieu de l’accueil des mots, celle de se distinguer et de se détacher rapidement du nombre. Car apprendre le français, bientôt le comprendre et le parler, ce n’est pas ici entraîner avec nous nos proches dans la même aventure linguistique et culturelle. Écrire en français, plus tard publier, revenir même au village natal avec son livre sous le bras, ce sera même alors devoir se résigner à voir se refuser aux êtres qui nous sont peut-être les plus chers ou les plus proches, ce que nous avons voulu dire et transmettre :

« En ce qui concerne mes frères et sœurs, ainsi que mes parents, ils ne peuvent pas me lire, tout simplement parce qu’ils ne savent pas lire. Je suis la seule dans ma famille à parler le français . {14} »

À le parler, et, surtout, intelligence, talent et dispositions personnelles obligent, à le faire brillamment, excellemment. Une maîtrise de la langue française qui n’ira pas, au Sénégal, on le comprend, mais plus encore en France, de façon peut-être un peu plus inattendue, sans quelques difficultés dans nos rapports avec autrui. Car non seulement, comme on l’a vu plus haut, la « tête » de l’Africaine est mieux faite que celle des Français qu’elle rencontre, mais le français qu’elle parle est aussi meilleur que le leur, et de très loin ! On songera peut-être ici à Ourika, l’héroïne du roman de Claire de Duras, et à l’étonnement qui est celui du médecin qui vient la rencontrer quand il entend s’exprimer, en français, cette Sénégalaise débarquée en France, à la fin du dix-huitième siècle, dans les bagages du chevalier de Boufflers {15} : « Elle se tourna vers moi, et je fus étrangement surpris en apercevant une négresse ! Mon étonnement s’accrut encore par la politesse de son accueil et le choix des expressions dont elle se servait (…) {16} ». Mais cette surprise d’une langue française extraordinairement maîtrisée et châtiée par une Africaine, la narratrice de La Préférence nationale ne la ménage pas à tous ses interlocuteurs. Qu’on lui parle petit-nègre, on n’entendra pas répondre une doctorante en lettres modernes :

« Devant mon silence, elle m’allongea en balançant la tête d’un air niais :
Toi y en a bien comprendre madame ?
Oui madame, répliquai-je, en me retenant de sourire.
Comme pour s’assurer de la véracité de mes propos, elle me demanda depuis combien de temps j’étais en France avec des gestes qui n’avaient rien du langage des signes.
Pour situer le ridicule de ses manières j’hésiterais entre le mauvais clown et la danseuse maladroite. Puis, me désignant une valise, elle se planta devant moi, ses dix doigts boudinés écartés, les yeux allumés comme pour éclairer mon esprit et questionna :
Toi en France, combien de temps ?"
Pour corroborer l’image idiote qu’elle se faisait de moi, je me contentai d’indiquer le mois.
Janvier, madame. » (P, 60-61)

L’étonnant, ici, on l’a déjà souligné, c’est le silence de la lettrée, le choix qu’elle fait de ne pas détromper son interlocutrice, le parti qu’elle prend de la laisser dans l’ignorance prolongée de sa connaissance et de sa maîtrise de la langue qu’elles ont pourtant en partage. C’est que le langage ici n’est pas exactement ce qu’on a coutume d’appeler, un peu sommairement, par commodité peut-être, un moyen de communication. Un malentendu : voilà ce qu’il serait plutôt, à bien lire Fatou Diome. Loin en effet de rapprocher les êtres, la langue qui leur est commune aurait ici le pouvoir, dans certaines circonstances, de les séparer et de les éloigner les uns des autres :

« Je croyais que tous les Français parlaient le français au moins aussi bien que ceux qu’ils avaient colonisés. Et voilà que j’étais linguistiquement plus française qu’un compatriote de Victor Hugo. » (P, 78)

« À cause de mes lèvres noires, qui du moins psalmodient la langue de Vaugelas mieux que les siennes, elle me refuse le travail. » (P, 82-83)

La langue de Vaugelas, de Victor Hugo ou de Voltaire, comme celle de Descartes aussi :

« Elle me considéra, mi-maternelle, mi-méprisante :
Toi tête pour réfléchir ?"
Puis se tournant triomphalement vers son mari, avant de me jauger à nouveau elle proféra :
Cogitum sum , je suis pensée, comme dirait Descartes."
Évidemment Madame instaurait ainsi une connivence avec son époux et m’excluait de la discussion à venir. Mais cette fois c’en était trop, l’outrage était grand et l’héritage de Descartes menacé. Je ne pouvais pas empêcher qu’elle fît la savante à mes dépens, mais j’exigeais qu’elle le fît correctement. Alors je rétorquai à Madame :
Non Madame, Descartes dit Cogito ergo sum , c’est-à-dire "je pense donc je suis", comme on peut le lire dans son Discours de la méthode."
Madame laissa tomber sa cassette vidéo, Monsieur suspendit le geste qui menait un biscuit vers sa bouche. C’était la première fois que je formulais une phrase complète devant eux. » (P, 70)

Qu’on parle ou qu’on se taise, toujours l’écart subsiste et même peut-être s’accroît ou s’accentue entre soi et les autres. Symbolique aussi, sans doute, le choix de ces mots-là de Descartes pour consommer en quelque sorte la rupture avec autrui. « Je pense donc je suis. » C’est ce que je pense (et dis) qui me fait être, qui me permet de m’affirmer dans ma réalité propre, dans ma vérité personnelle d’Africaine, de femme et d’étudiante en lettres. Mais cet acte même de penser, ce Cogito m’empêche aussi de rejoindre l’autre, de me sentir avec lui dans une communauté de pensée et de parole. Bref, maintenant plus que jamais, avec Descartes plus encore peut-être qu’avec Voltaire ou Hugo, penser me distingue, me détache, m’isole. En France bien sûr, dans la patrie même de Descartes, mais aussi déjà au Sénégal, comme ne manque pas de l’évoquer, dans un entretien déjà cité, l’auteure de La Préférence nationale :

« Dans ma famille élargie, ceux qui savent lire ont lu le livre et sont très étonnés. Le livre a été l’occasion de découvrir ce que je pouvais dire, ou ressentir et comment je pouvais l’exprimer. Car au Sénégal, on ne m’écoutait pas, on ne me laissait pas m’exprimer, parce que j’étais une femme. {17} »

Révélateur aussi, à cet égard, dans le roman cette fois, l’accueil réservé par les gens de Niodior à celle qui leur revient de France pour la durée de ses vacances. Il faut lire ici assez longuement le récit, par ailleurs riche d’enseignements, que fait de ce retour la narratrice du Ventre de l’Atlantique :

« Cela faisait déjà quelques années que je résidais en France. (…) Mes premières vacances, en solo, n’étaient pas passées inaperçues. J’étais venue sans l’homme blanc qu’ils avaient d’abord rejeté, avant de l’accepter par manque d’emprise sur moi. Beaucoup s’intéressaient donc à mon couple, en espérant la réalisation de leurs prédictions malveillantes. À mon arrivée, même ceux que je ne connaissais pas avant mon départ vinrent me rendre visite et donner leur avis sur ma nouvelle vie. En dépit d’une satisfaction à peine dissimulée, on me reprocha mon divorce. "L’âne n’abandonne jamais le bon foin", disaient les hommes, à mon passage : si un homme quitte sa femme, c’est qu’elle n’a pas su être une bonne épouse. Des commères sournoises venaient me voir et priaient pour ma fertilité. "L’agriculteur, disaient-elles, attend des récoltes de ses semailles." Devant mon silence, elles prétextaient leurs multiples tâches ménagères pour laisser la place à un autre groupe. Installées avant d’en avoir reçu l’autorisation, les nouvelles venues se consultaient du regard, puis une voix qui se voulait maternante m’encombrait les oreilles : "L’honneur d’une femme vient de son lait." Les outres sur leurs genoux attestaient leur respect pour cette thèse millénaire. Quelle bouche aurait osé nommer la pilule devant elles, au risque de se tordre à vie ? Leur dire qu’en Europe on peut programmer et limiter les naissances aurait été perçu comme une provocation. Consciente de l’inutilité de toute tentative d’explication, je supportais, muette, leur présence avec la patience polie que la tradition exigeait de moi. Au bout de quelques visites, l’ingénuité avec laquelle elles s’immisçaient dans ma vie ne me choquait plus. J’enviais leur sérénité, ce confort psychologique qu’elles tiraient sans doute de la fermeté de leurs convictions. Elles semblaient avoir résolu toutes les équations que je trouvais mystérieuses. Menhirs sur le socle de la tradition, le tourbillon du brassage culturel qui me faisait vaciller les laissait indemnes. Elles suivaient leur ligne, je cherchais la mienne vers une autre direction ; nous n’avions rien à nous dire. Le visage solennel, elles repartaient chargées de leurs questions sans réponses, supputant la stérilité, cause majeure de divorces au village.
En dépit des sous-entendus, on se fit humble pour me soutirer qui un billet, qui un T-shirt, au nom d’une coutume – qui empêche bon nombre d’émigrés aux faibles moyens d’aller passer leurs vacances au pays –, selon laquelle la personne qui revient doit offrir des cadeaux ; cadeaux dont la valeur est estimée à l’aune de la distance de provenance et du lien avec le bénéficiaire. Je donnai raison, malgré moi, aux attentes démesurées qu’ils nourrissent à l’égard des "venus de France". Mes proches souffraient de la convoitise : dès mon arrivée, on les avait imaginés dépositaires d’une fortune. Lorsque je n’avais plus rien à donner, ils se laissaient dépouiller du peu qu’ils avaient reçu, histoire de sauver la face. On échafaudait des plans insensés les concernant. Certains racontaient que j’allais emmener mon frère avec moi, d’autres affirmaient que j’allais le faire venir en France un peu plus tard. J’étais repartie sans donner mon avis. » (V, 68-70)

Des « sous-entendus », certes, mais surtout, on le voit, entre les autochtones et la « venue de France », un énorme, un irréparable malentendu, lequel fait prendre derechef le parti de se taire et de « repartir sans donner (s)on avis ». Si les beaux proverbes traditionnels constituent ordinairement, au Sénégal comme ailleurs, une manière de trait d’union entre les êtres et les vies, une sorte de communauté de pensée ou de sentiment, leur succession dans la page qui nous occupe ne fait ici que creuser toujours plus profondément un fossé grandissant, bientôt infranchissable peut-être. Pas question en effet pour la narratrice, on l’a bien compris, de faire sienne cette pseudo-sagesse qui place tout l’ « honneur » d’une femme dans son « lait » et selon laquelle l’homme ne quitte pas plus souvent une bonne épouse que l’ « âne » n’abandonne le « bon foin » ! Être femme au Sénégal ou femme de ménage en France, première de classe à Foundiougne ou étudiante en lettres à Strasbourg : toujours et partout nous accueille la non-reconnaissance de nos qualités propres, le déni de notre valeur intrinsèque, le refus, aussi et surtout, de nous laisser marcher, vivre et penser en dehors des sentiers battus. On peut certes s’en accommoder parfois, comme on l’a vu un peu plus haut, et on s’en accommoderait peut-être plus souvent et plus facilement s’il n’était question que d’inattention ou d’indifférence, d’inintelligence ou d’inculture, quand il s’agirait bien plutôt, la plupart du temps, plus positivement si l’on peut dire, de jalousie, de haine, de rejet, d’exclusion, d’ostracisme ou de racisme. Et tout cela, semble-t-il, parce qu’on a peut-être eu la chance de naître plutôt favorisée du côté de l’intelligence, et parce que les circonstances ou notre volonté nous ont permis de développer ce don. Mais si, d’une façon ou d’une autre, on a reçu le privilège de penser, si la nature nous a personnellement dotée d’une tête plus performante que ne le sont celles de ceux qui nous entourent, cette faveur ici, on le sait, se paie cher. Un prix dont les réflexions de Betty, ou de la narratrice au sujet de Betty, dans Inassouvies, nos vies , nous permettront peut-être de prendre encore une plus juste mesure. Car si la tête et ses performances nous marginalisent et nous jettent en pâture aux ignorants et aux envieux, elles nous exposent aussi à d’autres dangers ou revers. Les cris de la meute en effet ne sont pas seuls à nous agresser. À y regarder d’un peu près, le silence et la solitude pourraient bien produire, toutes proportions gardées, les même effets :

« Le silence, lorsqu’il ne berce pas l’interrogation créative, le tangage d’une navigation imaginaire, s’avère aussi assourdissant que le hurlement d’une meute de loups déchaînés. Comment échappe-t-on aux loups ? Ils nous poursuivent partout. Toutes ces peurs qui rugissent en nous . Tonnerre dans la boîte crânienne ! Acoustique étanche, le bouillonnement de l’intellect au poêle de l’existence s’écoute, se goûte, se déguste seul. Impossible de fuir, de se fuir. Comme ce serait reposant de pouvoir stocker son cerveau dans un coffre-fort et de choisir les moments de s’en servir, au lieu de subir ses râles, ses colères, ses murmures, ses souvenirs intempestifs, son fonctionnement compulsif. La réflexion éreinte ! » (I, 52)

Tenaces, les loups ! Entêtés, obstinés, capables de nous suivre et de « nous poursuivre partout », jusqu’au plus solitaire et silencieux de nos moments d’existence ! Car c’est en nous, maintenant, et non plus au dehors, qu’ils rugissent. « Impossible de (les) fuir », alors, parce qu’il est impossible de « se fuir » soi-même. Seule issue peut-être, face à un assaillant qui a en quelque sorte envahi l’espace intime du moi : la scission de ce moi. « Comme ce serait reposant de pouvoir stocker son cerveau dans un coffre-fort et de choisir les moments de s’en servir ! » Dissocier donc le cerveau, à l’intérieur de soi, de l’ensemble ou du reste de la personne. S’offrir alors, sur le mode de l’exception, comme en manière de récréation passagère, l’ordinaire ou le quotidien de la majorité des gens :

« On voudrait se déconnecter, larguer les amarres, dériver. On se voudrait idiot , trouver le monde parfait tel qu’il est et prendre le soleil pour un bol de lait. » (I, 52-53)

Vœu pieux, on le devine. Si je dois à Descartes et à son Cogito la certitude d’être, l’assurance et la claire évidence d’exister, je lui dois aussi d’« éprouver », de « souffrir » :

« Nous n’existons pas seulement par la pensée, nous souffrons également par elle. Sans notre faculté d’analyse, nous passerions à travers les événements, immunisés, imperméables, comme le pelage du canard sous la pluie. Penser, c’est éprouver. Betty ne cessait de penser. » (I, 255)

« La lucidité, c’est souffrir par son intelligence. » (I, 52)

Une souffrance, une épreuve dont il ne serait peut-être pas exclu qu’on tire malgré tout quelque bénéfice. Ainsi pourra-t-on voir Betty se colleter avec une pensée rebelle, moins par goût de l’affrontement et de la victoire qu’avec l’espoir, modeste, de sortir de l’arène et du combat plus riche d’une « vérité secourable » :

« Une pensée coriace devenait son adversaire de lutte, mettait ses nerfs à vif, mais elle s’acharnait à l’examiner, à détailler son contenu. Dans son arène mentale, elle tenait à rester debout. Si les diseuses de bonne aventure dénichent des vérités dans les viscères de poulet, pourquoi ne trouverait-elle pas une vérité secourable en traçant des diagonales dans son propre cerveau ? Qui sait le prix d’une idée, surtout celle qui apaiserait l’angoisse de vivre ? » (I, 202-203)
« De son étude des différentes vies qui l’entouraient, elle espérait tirer un solide enseignement afin de mieux orienter ses pas. » (I, 128)

D’autant plus nécessaire, ici, ce besoin de savoir où l’on va, qu’on éprouve apparemment quelques difficultés, parfois, à s’orienter :

« (…) elle se perdait souvent en ville, dans toutes les villes et cela pouvait très bien se passer très loin ou à quelques encablures de chez elle. » (I, 90)

Dérive extérieure, mais intérieure aussi :

« Elle se définissait comme une algue, toujours enrôlée dans le courant de ses pensées. » (I, 90)

Une double dérive donc, au dehors et au dedans, et qui n’est pas sans conséquences, semble-t-il, sur le quotidien du sujet, sur son rapport tout à la fois au monde, à l’autre et à soi-même. Au monde d’abord, de la chaleur et de l’immédiateté duquel nous éloigne la manie de l’analyse :

« L’envie qu’elle avait d’analyser, de comprendre les choses, l’empêchait souvent d’y prendre part. Elle se demandait comment faisaient les gens pour pétrir la pâte de l’existence, quand elle avait tant de mal à la saisir. » (I, 90)

Analyser, disséquer, s’efforcer de comprendre, c’est donc ici perdre en quelque sorte la naïveté et le bonheur du contact avec le monde. Avec l’autre, aussi, que fait fuir, par crainte peut-être d’en faire tôt ou tard les frais, l’excès d’analyse et de lucidité :

« Car, si l’on n’a qu’une condescendance amusée pour la naïveté, la lucidité , elle, déstabilise et fait fuir. » (I, 178)

Et si l’intelligence peut ainsi étouffer dans l’œuf une aventure sentimentale, elle peut aussi hypothéquer la survie d’une relation naissante et grandissante en lui imposant, anticipativement, son tracé, sa trajectoire :

« (…) elle désirait garder la main, pour maîtriser le sillage de cette nouvelle relation , où elle se trouvait embarquée par inadvertance. Choisir son cap atténue l’appréhension de l’horizon. » (I, 249)

À tout le bénéfice de l’abandon de l’amour aux vents de l’aventure et de la fantaisie, on substitue en quelque sorte ici l’ennui d’une navigation sans risque, programmée, dépoétisée. Et si l’intelligence nous conduit à devoir faire ainsi le deuil des amoureux ou des amants potentiels, elle finit aussi par faire de notre vie sociale en général, au sens large, un désert relationnel :

« Lorsqu’elle lisait son courrier et ses mails, tous professionnels, elle ne pouvait s’empêcher de penser : Je ne suis qu’un programme informatique dans lequel chacun vient piocher ce qui l’intéresse. Pour tous ces gens, je ne suis qu’un cerveau. Est-ce qu’on voit la femme en moi ? » (I, 233)

Hantise de ne plus exister pour autrui que sous la forme d’un cerveau, qui poursuit Betty jusque dans sa vie onirique :

« Dans un autre de ses cauchemars, elle se voyait, corps minuscule écrasé par une immense tête , pareille à une jarre d’où débordait de la cervelle. » (I, 233)

*

Si lourde à porter alors parfois, cette tête qui est la nôtre, si encombrante, si chargée de déterminations diverses et de promesses d’exclusion, qu’on pourra peut-être souhaiter d’en être de loin en loin comme allégée, délestée, débarrassée, délivrée. Vœu sinon explicitement énoncé par Fatou Diome dans le texte de La Préférence nationale , du moins réalisé par elle, ou par son héroïne, non sans succès, on l’a vu, dans certains lieux et à certains moments de son existence « professionnelle » :

« Pour moi , chez les Dupire, tout était au mieux ; je savais pourquoi j’étais là et pourquoi je me taisais, c’était l’essentiel. Tout était au mieux dans ma conscience car je faisais bien mon travail et parfois Madame me disait :
Mes amies me complimentent sur la tenue de ma maison. Tu es une bonne femme de ménage. C’est très bien. » (P, 93)

« C’est très bien », dit la patronne satisfaite des services de sa bonne ; « tout est bien », pourrait enchaîner le mari qui se pique de goûter Voltaire, si toutefois il manquait ici à son habitude de le mutiler ; « tout était au mieux pour moi », renchérit en substance la narratrice, parce que j’avais en quelque sorte décidé de prendre momentanément congé de mon « cerveau » et de ses « annexes » au moment même où je franchissais le seuil de la maison où je venais assurer matériellement ma survie. Tout était au mieux « dans ma conscience », ajoute-t-elle toutefois, donc dans ma « tête » encore, cette tête que je croyais sans doute un peu abusivement avoir pu congédier d’un revers de manche ou d’un coup de balai à la porte de mon lieu de travail. Mais quelle que soit la place que je suis encore prête à lui reconnaître ici dans mes tâches alimentaires, c’est une autre part de moi-même que je faisais vivre et se mouvoir chez les Dupire. Car c’est en effet à mon corps que je demandais alors de fonctionner, à mes bras et à mes jambes, à mon dos, à mes mains, mes muscles, mes articulations, que sais-je encore ? Et dans ce corps aussi, pourrait sans doute enchaîner l’auteure, non sans quelque raison, « tout était au mieux ». Peut-être parce qu’en s’appliquant très efficacement sur le sol, le carrelage, les tapis ou les meubles de l’appartement, le sujet exauce pour ainsi dire déjà un vœu profond, une préférence bientôt avouée – on y reviendra plus tard – pour les surfaces et les caresses. Et si un tel commentaire apparaissait ici, à la lecture du dernier extrait cité de La Préférence nationale , quelque peu incongru, ou déplacé, on pourrait néanmoins accorder au corps la satisfaction de donner pour l’heure, si l’on ose dire, toute la mesure de ses remarquables et incontestables capacités. Difficile en tout cas, on en conviendra, de s’acquitter plus professionnellement que ce corps ne le fait, des services qui lui sont demandés. Impossible de reconnaître après le départ de Cunégonde – les compliments des amies de Madame en témoignent – la porcherie qui l’accueillait quelques heures plus tôt. Mais on s’en voudrait de n’apprécier ici le corps que dans ses travaux d’Hercule. Loin de chercher à minimiser sa capacité de travail, son ardeur à l’ouvrage, ses compétences, son efficacité, son souci de bien faire, sa dignité, sa capacité aussi de tirer sans doute parti de tout l’entraînement imposé par l’enfance et l’adolescence au Sénégal, on voudrait plutôt lui demander maintenant de satisfaire sur d’autres plans notre curiosité. Quoi de plus tentant en effet pour nous, à ce stade de notre lecture, que de saisir l’occasion en quelque sorte offerte ici à son lecteur par Fatou Diome elle-même, de mimer pour ainsi dire le geste qu’elle vient d’accomplir sous nos yeux ? Quoi de plus stimulant pour celui qui la suit presque pas à pas que de déposer maintenant, avec son assentiment, sa tête sur une marche ou sur un seuil, pour autoriser peut-être ainsi une plus libre avancée du corps seul, symboliquement décapité ? Comment ne pas donner maintenant à ce corps jusqu’ici un peu ignoré, ou négligé, les coudées franches ? Bref, le moment ne serait-il pas venu d’oublier un peu cette tête parfois si pesante, de la faire taire, s’il est possible, et de faire à présent parler plutôt le corps , quitte à entendre parfois ce dernier nous renvoyer, malgré lui, malgré nous, à son maître et serviteur, ce cerveau qui tour à tour le commande et le sert, le domine et dépend de lui ? Puisque la vie de l’esprit nous fait payer si cher ses succès et ses bonheurs, ne pourrait-on pas chercher peut-être du côté de la vie corporelle, sensible, préréflexive, immédiate, concrète, ce qui prendrait ici la valeur non plus d’une très éphémère et trop brève récréation, mais d’un durable et bienfaisant repos ?

*

Observons donc maintenant, autant que faire se peut, chez Fatou Diome, dans ses nouvelles et ses romans, la vie du corps ou des corps. De son propre corps d’abord, bien sûr, tout en acceptant peut-être qu’ici encore l’objet de notre convoitise échappe à la prise immédiate, qu’il se dérobe à notre approche, qu’il ajourne pour nous ce que l’on pourrait appeler son épiphanie, et que cette révélation progressive se construise au départ d’un morcellement. Non très différemment peut-être de la façon dont nous était présenté plus haut le corps de Codou, celui de la narratrice se livrera en quelque sorte par bribes ou par morceaux, lesquels appelleraient donc eux-mêmes, chacun à son tour, un par un, une attention spéciale, séparée. Sans compter avec le vœu ou le besoin qu’on dirait tout diomien de la discrétion, du retrait, du recul, qui fera évoquer souvent, par l’auteure, un élément corporel dans la distance du souvenir :

« Mauves, les chemins de l’enfance,
quand le sable tiède câline les pieds. » (M)

« Voilà bientôt dix ans que j’ai quitté l’ombre des cocotiers. Heurtant le bitume, mes pieds emprisonnés se souviennent de leur liberté d’antan, de la caresse du sable chaud , de la morsure des coquillages et des quelques piqûres d’épines qui ne faisaient que rappeler la présence de la vie jusqu’aux extrémités oubliées du corps. Les pieds modelés, marqués par la terre africaine, je foule le sol européen. » (V, 14)

Découvrir ses pieds à la curiosité du lecteur, on le voit, c’est le faire ici à travers la double distance séparant l’enfance de l’âge mûr, et le Sénégal de la France. Des pieds donc moins directement présents que présents-absents , remémorés, et dont la narratrice, dirait-on, ferait moins un objet concret d’observation qu’un prétexte à la poésie nostalgique, ou un sujet de réflexion :

« Un pas après l’autre, c’est toujours le même geste effectué par tous les humains, sur toute la planète. Pourtant, je sais que ma marche occidentale n’a rien à voir avec celle qui me faisait découvrir les ruelles, les plages, les sentiers et les champs de ma terre natale. Partout, on marche, mais jamais vers le même horizon. En Afrique, je suivais le sillage du destin, fait de hasard et d’un espoir infini. En Europe, je marche dans le long tunnel de la performance qui conduit à des objectifs bien définis. Ici, point de hasard, chaque pas mène vers un résultat escompté ; l’espoir se mesure au degré de combativité. Ambiance Technicolor, on marche autrement, vers un destin intériorisé, qu’on se fixe malgré soi, sans jamais s’en rendre compte, car on se trouve enrôlé dans la meute moderne, happé par le rouleau compresseur social prompt à écraser tous ceux qui s’avisent de s’arrêter sur la bande d’arrêt d’urgence. Alors, dans le gris ou sous un soleil inattendu, j’avance sous le ciel d’Europe en comptant mes pas et les petits mètres de rêve franchis. Mais combien de kilomètres, de journées de labeur, de nuits d’insomnie me séparent encore d’une hypothétique réussite qui, pourtant, va tellement de soi pour les miens, dès l’instant que je leur ai annoncé mon départ pour la France ? J’avance, les pas lourds de leurs rêves, la tête remplie des miens. J’avance, et ne connais pas ma destination. J’ignore sur quel mât on hisse le drapeau de la victoire, j’ignore également les grandes eaux capables de laver l’affront de l’échec. » (V, 14-15)

On est loin ici, avec une telle page, de l’épreuve immédiate, pour le corps, du monde sensible. Sans doute évoque-t-on pour nous tout à la fois la « caresse du sable chaud », la « morsure des coquillages » et les « quelques piqûres d’épines qui ne faisaient que rappeler la présence de la vie jusqu’aux extrémités oubliées du corps », mais tout cela est plutôt remémoré que vécu. Voudrait-on mettre à nouveau la peau aux prises avec les éléments du monde externe, il faudra convoquer d’autres corps que celui de la narratrice. Celui, par exemple, de l’infortuné Moussa, footballeur niodiorois exilé lui aussi en France :

« Moussa découvrait la rigueur de l’hiver, les morsures du vent sur sa peau , la rareté du soleil, puis ce rhume prolongé qui l’obligeait, même sur le terrain, à porter souvent la main à son nez. » (V, 114)

Expérience qui sera aussi celle de l’héroïne de Kétala , jusque dans les mots dont on se sert pour en rendre compte. Sitôt sortie de l’avion à l’aéroport de Roissy, un « deux novembre », Mémoria voit en effet son épiderme exposé et soumis à de semblables assauts ou attaques :

« Les morsures de l’hiver sur ses mollets dénudés , ses lèvres desséchées, ses mains gelées qu’elle n’arrivait plus à décoller de la poignée de sa valise, représentaient autant de points de tension malmenant sa bonne humeur. » (K, 134)

Non que le climat du pays d’adoption ait ici le monopole de l’agression des peaux. Pas beaucoup plus indulgent que le vent glacial de l’hiver français, en effet, celui qui fait parfois du « sable blanc », à Niodior, le « pire ennemi » du corps des insulaires :

« Une violente tornade mit les branches des cocotiers en vrille. Le sable blanc, qui fait la fierté des insulaires, devint leur pire ennemi , un tourbillon leur flagellant la peau et emportant tout sur son passage. » (V, 30)

Exceptionnelles, pensera-t-on, une telle « tornade » et la « flagellation » qu’elle impose à la peau. Mais au Sénégal natal, la romancière exilée en Hexagone s’en souvient, le corps s’expose aussi, et plus durablement, à d’autres épreuves :

« Il faisait chaud, très chaud. L’harmattan séchait les lèvres, brûlait les tempes, introduisait des flammèches agaçantes dans les narines et l’esprit bouillonnait. » (C, 120)

Après le vent, et non moins violemment semble-t-il, le feu. Des « chalumeaux diurnes » qui « lèchent la peau » (C, 287), « sèchent les lèvres » et « brûlent » tout à la fois les « tempes », les « narines » et les « rétines » (C, 287). Un feu dont le mode opératoire, à bien y regarder, est donc encore ici celui de la caresse, fût-elle linguale : « Le feu, c’est la langue gigantesque du diable ; agile, mobile, elle léchait partout, s’enroulait autour de quartiers entiers qu’elle emportait, le temps d’un souffle d’air dans la cime des cocotiers. » (M) « Pourquoi tant de feu ? » (C, 287), interroge le texte de Celles qui attendent. Peut-être pour disposer le corps – et l’esprit – à attendre, accueillir et apprécier les plus subtiles variations du climat subsaharien. Car si d’aventure l’hiver peut « faire regretter aux Sahéliens les chaudes caresses de l’harmattan » (C, 238), chaque jour de canicule le crépuscule peut faire aux sérères insulaires l’offrande ou la faveur d’une bienfaisante fraîcheur :

« Un soir côtier, douceur ! La vie n’aurait été que cela, sans les chalumeaux diurnes pour lécher la peau. Seigneur ! Certes, les humains voulaient de la lumière, mais pourquoi tant de feu ? Après une journée à s’éponger, à s’hydrater, à se brûler narines et rétines, on ne peut qu’apprécier la clémence dans îles sérères de Gandoune. Là-bas, le soir, dans les maisons alignées entre les cocotiers, les rideaux s’envolent et laissent entrer la vie que l’on croyait perdue. À l’instant d’expirer , voilà qu’on respire le bonheur d’une fraîcheur qui sauve le cœur de l’ébouillantement. » (C, 287)

Un bonheur, un salut qui empruntera ici, sans surprise, après l’évocation des « chaudes caresses de l’harmattan », au même registre tactile :

« La douce caresse de l’air sur la peau faisait oublier le soleil irascible qui, dès l’aube, cramait tout de son mauvais œil. Loin de la capitale, de ses embouteillages, de ses klaxons et de ses foules pressées, on respirait l’iode à pleins poumons. C’était un de ces soirs dont les insulaires, trop habitués aux merveilles de leur environnement, ne remarquent plus la beauté. Ils crieraient même à la banalité , si on leur parlait du souffle de la brise dans la cime des cocotiers, de ces embruns qui vous prennent par le nez pour vous balader sous le clair de lune et du murmure ininterrompu des vagues, qui couvrent d’innombrables confidences semées nuitamment au bord de mer. » (C, 288)


Rien de banal toutefois, dans de tels soirs, pour celle qui prend ici tant de soin à décrire ou évoquer le bonheur ou les vertus locales de la fraîcheur. Car il peut aussi arriver, parfois, nous dit Fatou Diome dans ce qui pourrait être une espèce d’oxymore, qu’on « s’abandonne à la caresse d’une douce bise » (VH, 10). Sans doute le texte et le contexte n’interdisent-ils pas de donner à cette dernière le sens très concret d’un baiser sur la joue, mais l’indétermination sémantique peut aussi venir enrichir notre petite lecture thématique d’une singulière association, pour celle qui partage son temps entre l’Europe et l’Afrique, de la douceur et du froid. Et la « brise » de se faire elle aussi « caressante », certains jours, au pays natal, jusqu’aux recoins les plus reculés des corps en souffrance : « (…) à défaut de climatiseur, on voulait sentir le souffle, même tiède, des cocotiers, jusqu’auxplus cachés des replis du corps » (M). Du corps des femmes, surtout. Car si « un léger vent (qui) souffl(e) soulèv(e) le linge multicolore tardivement étendu par une femme » (C, 125), il peut aussi, ce même vent du soir, rendre à cette même femme d’autres services, lui faire d’autres faveurs, se faire franchement fripon et coquinement glisser, comme dans la chanson de Brassens, sous quelque jupon complice ou complaisant :

« Miséricordieuse, la brise marine, presque imperceptible, effleurait la peau. Seules quelques femmes, en retard dans leurs tâches ménagères, revenant des puits, remarquaient ce léger vent du crépuscule qui s’engouffrait sous leurs pagnes pour les caresser là où le soleil jamais ne pose son regard. » (V, 26)

Bonheur ici de l’ être-touché, caressé ou déjà simplement « effleuré », comme une grâce accordée à quelques corps seulement, mais un peu chichement, parcimonieusement, de façon « presque imperceptible » de surcroît. De quoi conduire néanmoins le sujet, un peu abusivement peut-être, dans l’espace étroit ou restreint d’un très bref instant, jusqu’à un bien curieux sentiment de plénitude :

« Enivrante brise. Frisson ! Sans les exigences de l’estomac, nous aurions chaque pore de notre peau pour goûter, savourer la vie ; être serait une jouissance permanente. » (M)

*

Non que le corps soit ici condamné à n’accueillir le monde et ses plaisirs qu’au seuil de lui-même, en surface, à la périphérie de son espace ou de sa réalité propre. Si l’on vient de voir le vent et le feu s’obstiner parfois sur l’enveloppe corporelle, la relecture attentive des passages précités nous montre aussi les mêmes agents volontairement viser l’en-dessous. L’en-dessous du pagne des femmes, mais aussi, au delà de ce lieu du corps qui peut encore apparaître comme une extériorité ou un dehors, le dedans, la profondeur. Si l’harmattan « brûle les tempes », son action semble aussi se prolonger au delà ou en deçà de celles-ci, sous la surface, pour faire alors « bouillonner » l’ « esprit » (C, 120). S’il « sèche les lèvres », il les « maintient ouvertes », aussi, en « suscit(ant) un besoin d’air » (C, 226). Et les vents qui soufflent sur la petite côte sénégalaise de mobiliser alors, à bien y regarder, d’autres sens que le toucher. Au pays natal, se souvient avec nostalgie Betty, l’héroïne d’ Inassouvies, nos vies ,

« mon monde s’ouvrait à toutes les brises. Me parvenaient, alors, du large, des parfums pour mes narines , (…). » (I, 186)

Des offrandes olfactives qui plaçaient déjà Salie, la narratrice du Ventre de l’Atlantique , dans les mêmes dispositions, manifestement heureuses, d’accueil et d’ouverture :

« La mer, soucieuse de garder son autorité sur M’Bour, avait envoyé sa fille, Brise, chasser Harmattan, le fils du Sahara, qui nous avait étouffés toute la journée. Le parfum marin arrivait par bouffées. » (V, 223-224)

« Bouffées » d’air bienvenues, on le devine, au crépuscule, après le martyre d’une journée placée presque tout entière sous la tyrannie de l’harmattan, un vent « étouffant » venu en droite ligne du Sahara. Bouffées odorantes de surcroît, « parfum marin » franchissant en quelque sorte la limite ou l’enveloppe corporelle pour s’engouffrer dans des narines rompues, par nécessité qu’on dirait ici vitale, à l’exercice de la dilatation. Avec des bonheurs toutefois très inégaux :

« Août s’éclatait les poumons. Un souffle tiède dilatait les narines et ne soulageait personne. » (K, 113)

Inutile aussi d’attendre quelque clémence ou bienfait du côté des « flammèches agaçantes » que l’harmattan, en dehors de tout plaisir olfactif, « introduit dans les narines » des Sahéliens (C, 120).

*

Resterait alors au dehors ou aux objets du dehors à pousser plus avant, dans l’espace intime ou interne, avec l’autorisation ou même le concours actif du sujet, leur tentative de pénétration. On songera bien sûr ici à l’objet alimentaire, devant lequel l’œuvre de Fatou Diome invite de loin en loin le lecteur à s’attabler, ou s’asseoir. Pour déplorer peut-être alors, au Sénégal natal, le plus souvent, sa pénurie :

« (…) un calme triste envahit la maison. Ses préparatifs terminés, Arame ne s’agitait plus, elle s’était enfin assise sur son vieux banc et suait à grosses gouttes. Une cuillère en bois à la main, elle nourrissait généreusement son feu et surveillait la cuisson de son repas. Sa marmite mijotait, encerclée par de grandes flammes. De temps en temps, elle jetait un œil sous l’arbre devant la cuisine : certains enfants s’étaient endormis sur la grande natte et les autres bâillaient, stoïques. Les jouets qu’ils se disputaient tantôt ne les intéressaient plus. Un soleil sans clémence fanait leurs lèvres et les faisait cligner des yeux. De la salive, ils n’en avaient presque plus. Même aller se servir à boire était au-dessus de leurs forces. (…)
Le déjeuner est prêt !
Dès qu’Arame avait lancé cette phrase, le petit monde sous le manguier s’agita. Même les dormeurs se levèrent, sans qu’on eût besoin d’insister pour les réveiller.
(…)
Quand Arame ressortit, au bout de quelques minutes, avec une cruche d’eau fraîche tirée du canari, les enfants avaient déjà réuni le nécessaire : une bassine d’eau pour se laver les mains, quelques petits bancs vite installés autour d’une natte. Arame entra dans la cuisine et revint avec un bol de riz au poisson, qu’elle plaça au milieu de la natte. Avant même qu’elle ne leur eût souhaité bon appétit, certains en étaient à leur deuxième bouchée.
Hey, doucement ! Ce n’est pas la peine de vous empiffrer ainsi.
Le repas se poursuivit plus calmement, mais la détermination de chacun restait sans faille. On empoignait une feuille de chou, à peine pliée, on l’enfournait. On arrachait la moitié d’une darne de poisson, les autres en auraient-ils autant ? ce n’était le souci de personne, sauf de la grand-mère qui, remarquant le manège, intimait :
Moins, allez, tu en prends beaucoup trop, et les autres alors ? Ils n’en veulent pas, eux ?
Alors l’indélicat, un peu honteux, affectait de réduire sa portion et continuait sans se démonter. S’il ne se hâtait pas, il risquait de rater le reste. Car les autres n’écoutaient que leur ventre. Encore une bouchée, une pelletée de riz qu’on roule en boule et hop, la voilà qui gonfle les joues puis disparaît. Gloup ! La chaleur du repas alliée à leur avidité les poussait à avaler presque sans mâcher. La grand-mère avait beau les sermonner, rien n’y faisait. Cette attitude d’affamés était si ancrée en eux qu’elle était devenue leur comportement naturel. De toute façon, mille hypothèses les séparaient d’une éventuelle table mondaine où on attendrait d’eux de belles manières.

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