Femmes et nations dans la littérature contemporaine
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Description

Jim Harrison, André Brink et Jorge Amado, trois auteurs masculins de la littérature contemporaine, imaginent chacun le parcours d'un personnage féminin dans le contexte de la seconde moitié du XXe siècle. L'image de la femme, et en particulier de la femme métisse, véhiculée dans la littérature contemporaine, reste-t-elle le fruit d'un imaginaire à la fois nationaliste, colonialiste et par là même esclavagiste et raciste ? Que révèle l'emploi des concepts de nation et de métissage quand ils sont associés à l'image de la femme ?

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Date de parution 01 janvier 2013
Nombre de lectures 4
EAN13 9782336286198
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Couverture
4e de couverture
Espaces Littéraires
Collection dirigée par Maguy Albet
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Richard Laurent OMGBA, André NTONFO (dir.), Aimé Césaire et le monde noir , 2012.
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Claude FRIOUX, Le Chantier russe. Littérature, société et politique. Tome 3 : Ecrits 1969-1980 , 2011
Ricardo ROMERA ROZAS, Jorge Luis Borges et la littérature française, 2011.
Deborah M. HESS , Palimpsestes dans la poésie. Roubaud, du Bouchet, etc ., 2011.
Alexandre Ivanovitch KOUPRINE (Traduit du russe, introduit et annoté par Françoise Wintersdorff-Faivre ) , Récits de vie dans la Russie tsariste, 2011.
Titre
Virginie GIRAULT









FEMMES ET NATIONS dans la littérature contemporaine
Copyright






© L’HARMATTAN, 2012
5-7, rue de l’École-Polytechnique ; 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
EAN Epub : 9782336286198
Avant-propos
Jim Harrison, André Brink et Jorge Amado, trois auteurs masculins de la littérature contemporaine sud-africaine, brésilienne et nord-américaine, imaginent chacun le parcours d’un personnage féminin dans le contexte de la seconde moitié du XX e siècle. L’image de la femme, et en particulier de la femme métisse, véhiculée dans la littérature contemporaine, reste-t-elle le fruit d’un imaginaire à la fois nationaliste, colonialiste et par là-même esclavagiste et raciste ? Que révèle l’emploi des concepts de « nation » et de « métissage » quand ils sont associés à l’image de la femme ? Les trois écrivains, au seuil de la fiction et de l’Histoire, propose la réhabilitation de la femme dans l’espace du roman et « au-delà », en élaborant des modèles de survie féminins. Tereza Batista, Dalva et Andrea Malgas sont de véritables forces de vie qui bricolent les moyens de leur résistance à la fois psychique et physique. Elles font face à un destin déterminé par leur sexe et leur couleur de peau. Chacune des femmes, à l’identité à la fois « une et multiple », devient la représentante d’une identité émergente qui aide à repenser la nation et ses symboles. Mais les œuvres de ces auteurs donnent également l’occasion de questionner la place de l’artiste et son sens dans un contexte d’urgence ou face à des réalités obscènes et insupportables qui se déroulent sous leurs yeux.
La réflexion menée autour des catégories du féminin et du masculin et des catégories raciales exige de grandes précautions langagières. En effet, rien de plus difficile que de vouloir remettre en question une réalité (celle de la distinction des races) tout en continuant de la nommer pour en comprendre le ressort imaginaire et les conséquences tragiques tout à fait attestées. Ainsi, nous réemployons des termes qui nous posent problèmes comme « race », « Blanc », « Métis », « Noir » afin de nous replacer dans un contexte mais aussi par aveu de faiblesse, parce que nous ne pourrions nous extirper à ce point de nos propres schémas de pensée dans la mesure où si nous désirons comprendre ce qui s’est passé, si nous ne voulons pas ignorer des réalités, nous sommes contraints d’user des catégories de pensées qui conduisent par exemple à l’ apartheid . J’espère donc avoir évité le plus possible la contradiction, celle de l’envie de ne plus considérer la réalité humaine sous l’angle de la race et l’envie de comprendre comment des auteurs acquiescent une réalité raciale en la rendant positive, c’est-à-dire en créant des personnages métis dignes de symboliser une nation.
La rédaction du mémoire achevé et que nous livrons en l’état, un certain nombre de questions se posent encore. Pouvons-nous davantage explorer le sentiment d’avoir affaire à des symboles de la nation ? La nation a-t-elle un genre ? Existe-il vraiment une identité de genre et de couleur ? Que dire de l’enfantement d’une nation métisse, sur les images de séparation et de perte liées à la figure de survie mais aussi à leur prise de conscience identitaire ? La question de la frontière qui découle non seulement des images de séparation mais en outre des territoires dont elles franchissent les limites doit, nous semble-t-il, être poursuivie. Nous avons déjà repéré à ce sujet les instants particuliers où le corps de Dalva ou d’Andréa est une frontière dépassée pour épouser allégoriquement le relief du paysage. L’espace dans les trois romans resterait un objet d’étude. Et aussi, de la même façon que nous avons comparé l’histoire des trois personnages, il serait utile de comparer plus avant le contexte de composition de ces romans ainsi que le parcours des auteurs. On l’aura compris, ces précautions sont avant tout une invitation à poursuivre le travail…
Introduction
Depuis les women’s studies , mouvement initié par les universités américaines des États-Unis dans les années soixante-dix, on publie davantage d’ouvrages intégrant la question du sexe et du genre. Mais si ce mouvement revendique à travers le slogan « we are one, we are women » l’identité féministe unitaire, les gender studies proposent dans les années quatre-vingt-dix, une approche plus globale de la question du genre. Cette approche, faisant suite à une décennie qui voit l’émergence du féminisme marxisme et du mouvement radical féministe favorable à la séparation des sexes, s’inscrit véritablement dans la pensée post-structuraliste décrite par Joan Scott ou Judith Buther 1 . Il s’agit de « transformer l’analyse sociale en analyse « genrée » de tout phénomène politique, social ou culturel » 2 . Ainsi, on s’intéresse non pas à une identité féminine particulière mais aux processus qui mènent à l’expérience individuelle ou collective de celle-ci. On démontre alors que les données du genre et même du sexe sont construites. Les Theories queer contemporaines des gender studies insistent bien sur un « jeu entre plusieurs identités possibles » 3 . Il est alors primordial de remettre en cause « la stabilité des identités individuelles » et l’étude du genre basée sur des faits biologiques qui permettraient d’universaliser et de légitimer la place attribuée – par l’homme – de l’homme et de la femme dans la société. Surtout, les gender studies s’orientent vers des études philosophiques et littéraires. La littérature en tant que produit culturel et individuel représente et crée un imaginaire, elle construit et est construite, elle est le fruit et la source 4 . Attentives aux modes de production du discours, les gender studies s’emploient à étudier la littérature pour en venir à la construction narrative des catégories sociales. Comme le préconise Jacques Derrida dans son explication sur le post-structuralisme 5 , il ne s’agit pas de considérer le texte objectivement et scientifiquement, de s’intéresser seulement à ses structures en faisant abstraction des modes d’évolution 6 , mais plutôt de cueillir la pluralité du texte grâce au décentrement de la pensée et du sujet 7 .
Longtemps, les concepts étaient étudiés de telle sorte que toute interrogation sur le genre était évacuée. Or, l’enjeu de notre recherche héritant des travaux post-structuralistes des gender studies 8 , est de redéfinir les concepts, précisément ceux de « nation » et de « métissage », en portant notre attention sur les femmes, sans pour autant négliger la condition humaine dans son ensemble.
Nous venons de dire que la littérature, relue par rapport au genre et considérée comme produit culturel, peut participer au conditionnement d’une identité individuelle et collective. Alberto Banti dans son ouvrage L’onore della nazione 9 tente d’expliquer le paradoxe entre un imaginaire national et une réalité nationale. Comment se fait-il que la femme puisse être choisie comme figure de proue d’une nation en guerre – ou toujours prête à l’être – et ne pas avoir de place reconnue et visible dans la société au même titre que les hommes ? Le spécialite tente de déchiffrer l’idéologie symbolique que se choisit la nation, sans pour autant dissiper complètement la nature ambivalente de ces images de femmes armées, représentant des nations où les femmes sont exclues de toute activité militaire. Gilbert Durand le soutient également : « La patrie est presque toujours représentée sous des traits féminisés ». Il propose même de remplacer l’expression « sentiment patriotique » par « sentiment matriotique » 10 . Mircéa Eliade signale dans un des chapitres du Traité d’Histoire des religions intitulé « La terre, la femme et la fécondité » le nombre remarquable de mythes primordiaux qui assimilent la terre à une femme en raison de la fécondité qui caractérise l’une et l’autre 11 . Par ailleurs, on ne peut ignorer l’imaginaire biblique occidental qui impose la figure de la femme pécheresse, cause des maux du monde.
Dans tous les cas, l’imaginaire auquel nous nous référons ne semble pas refléter la réalité de la condition féminine, loin s’en faut 12 . Plus concrètement, la faible représentation des femmes dans le monde politique par exemple, mais également l’attention insuffisante que nous leur portons dans nos sujets de recherches, nous interpellent justement 13 . En effet, les conditions de vie des femmes restent fréquemment assimilées à celles des hommes quand il s’agit d’étudier un phénomène historique alors qu’il est possible qu’elles s’offrent en réalité à un traitement différencié. De plus, lorsque le groupe d’hommes, dans lequel on intègre les femmes, fait référence à une communauté métisse, il a tendance à être amalgamé aux Noirs, d’où les nombreux ouvrages critiques abordant la population métisse sous le titre « Les Noirs ». Ces derniers ont en outre, trop souvent été assimilés dans nos études, aux populations pauvres. Or, la réalité tient à une distinction de race qui va de pair avec un traitement et une considération de l’autre particuliers. Nous ne donnons aucun crédit au terme de « race » 14 , mais nous serons contraints de le réemployer à chaque fois qu’il faudra se placer dans cet imaginaire colonial qui participe encore de nos imaginaires. Ainsi donc, la femme qui plus est métisse, se trouve cachée bien loin derrière toutes ces considérations. S’interroger sur la place des femmes dans les idéologies du métissage et leur rapport avec la nation, c’est un peu tenter de leur rendre une place. D’une part la discrimination dont elles sont victimes à l’instar des populations de couleur ou de tout opprimé est propice à faire d’elles des représentantes de ces victimes. D’autre part, en tant que femme, elles ont le pouvoir de donner la vie, de peupler la nation en quelque sorte. Elles nous amènent à nous interroger directement sur l’unité dont se vante une nation, par leur identité qui n’est pas une et immuable mais plutôt unitas multiplex 15 . Ces femmes, non seulement mettent au monde, mais en outre, donnent naissance à un monde où le métissage s’impose à la nation.
Pour analyser profondément le rapport qu’entretient la femme métisse avec la « nation » et plus exactement avec l’identité et l’imaginaire que celle-ci propose, nous avons choisi l’angle particulier de la littérature. Mais, c’est sans exclure les autres domaines tels que l’anthropologie, les sciences politiques et la sociologie qui nous permettront d’avoir une vision plus riche et complète de notre problématique 16 . Au surplus, la littérature qui peut être considérée comme une mise en image du monde, nous permet de mieux saisir des situations et des prises de conscience. En adoptant le point de vue que portent les femmes sur l’histoire et le monde, la littérature est en mesure d’exprimer un regard et un degré de conscience nouveau. Mais de quel point de vue s’agit-il lorsque les héroïnes restent le produit d’écrivains hommes ?
Aussi avons-nous choisi de nous intéresser aux personnages féminins de trois romanciers du XX e siècle. Il s’agit de Jim Harrison, Jorge Amado et André Brink, tous auteurs engagés dans : Dalva , Tereza Batista et Le Mur de la peste 17 . Les aires géographiques de ces trois romans 18 sont respectivement : les États-unis (Middle West, Nebraska), le Brésil (Nordeste) et l’Afrique du Sud (Le Cap) 19 . C’est une authentique force de conviction qui mène la plume des trois auteurs et les engage à faire entendre la voix, dans les romans cités, des femmes. Ils accompagnent d’ailleurs leur geste d’écriture d’une véritable prise de position sur le terrain, comme le prouvent les nombreux discours proférés en l’honneur du peuple brésilien, du peuple indien d’Amérique du Nord ou des Sud africains victimes de l’ apartheid 20 .
L’engagement des auteurs, le sexe et la condition de femme métisse de leur personnage principal dans la deuxième moitié du XX e siècle, sont trois points communs fondamentaux qui ont motivé la réunion de ces ouvrages. Cette sélection fut également encouragée par l’effort que les trois auteurs mettent à reconstruire une réalité historique et à élaborer une littérature dite « d’informations » – celles-ci reprenant une valeur que la presse lui enlève. Il nous a semblé judicieux de nous appuyer sur la vie de ces trois femmes pour approcher la condition des femmes et leurs représentations. Non seulement parce que les héroïnes ou mieux les icônes nationales de ces trois romans sont construites à partir de faits véritables mais, en outre, parce que leur vie s’apparente à la quête d’une identité et d’une place au sein de leur nation ou en dehors.
À partir de ces récits, on peut se demander s’il existe « une identité métisse » 21 , si le sexe et le genre de ces femmes rajoutent des particularités à cette identité probable. De leurs fractures identitaires naîtrait une identité dont elles sont les modèles. Nous partons du postulat qu’elles peuvent être présentées par les auteurs comme les figures exemplaires d’une identité émergente. Mieux, la construction et la transformation identitaire de ces femmes font d’elles le lieu de transformation par excellence de la nation. Pour appréhender ces trois figures de femmes métisses, nous nous attacherons à comprendre leur quête d’identité, consciente ou non, en gardant à l’esprit le passé et le présent de leur nation que questionne leur parcours. Autrement dit, dans l’espace du roman, quel impact peut avoir l’histoire de la nation mais également sa conjoncture contemporaine sur la vie personnelle des trois femmes ? Nous entendons démontrer que ces femmes, en perpétuels mouvements, redéfinissent toujours leur identité en raison d’une relation particulière à l’Autre 22 influencée par un imaginaire 23 mais aussi par un passé national. Par ailleurs, on peut se demander quel rapport elles entretiennent avec le territoire de la nation – celle-ci prise dans le sens de terrain ou zone géographique parcourus. Ainsi donc, nous passerons en revue les étapes principales de leur vie et étudierons en détail les lieux qu’elles traversent. Aussi, s’agira-t-il de manier avec précaution ces concepts d’« identité », de « métissage » et de « nation » et surtout de les mettre en questions .
Outre qu’elles relèvent la question identitaire, ces femmes deviennent des figures littéraires de premier plan. À la lecture de ces œuvres, il apparaît clairement que ces femmes sont mises à l’honneur par leurs auteurs ; elles sont, pour ainsi dire des figures de survie. C’est l’hypothèse que nous tâcherons de défendre en examinant les procédés mis en œuvre par les auteurs pour valoriser les protagonistes. Nous nous pencherons essentiellement sur les images et les mouvements imaginaires récurrents afin de suggérer des interprétations. La force de ces femmes et le combat qu’elles mènent s’adressent directement aux peuples de leur nation. D’un côté, leur résistance semble donner une direction : la nation doit ressembler à ces femmes métisses. D’un autre côté, leur jeunesse ne peut manquer d’évoquer le renouvellement possible de nations en devenir.
De façon plus générale, l’horizon choisi pour notre étude nous incitera à chercher quelle part peuvent avoir ces personnalités fictives dans la construction d’une identité nationale et en quoi la démarche de l’auteur consonne avec une démarche politique ? En d’autres termes, en quoi la fiction peut-elle être au service de la nation ? Déjà, est-ce que ce rapport entre littérature et identité nationale est constant et harmonieux ? On peut penser que la consolidation de la conscience féministe et surtout le post-structuralisme inciteraient plutôt la littérature à déconstruire le mythe de l’identité mais également celui de la dichotomie universelle. On traitera donc de la frontière homme/femme, et par conséquent auteur/personnage en ce qui concerne notre corpus, mais aussi du couple fiction/histoire puisque l’on s’interroge sur le trajet de la réalité à l’imaginaire et sur le rapport entre littérature et société.
Le propos de ce livre est avant tout de faire un relevé des motifs, relations et situations, qui concourent à rapprocher les trois œuvres ou au contraire, à tirer leçon de leurs différences. Nonobstant le souci d’une étude comparatiste où chaque œuvre est à égalité, nous avons choisi d’analyser les trois romans séparément en conservant la perspective d’étude choisie initialement, c’est-à-dire celle du rapport entre la femme et la nation. L’intérêt réside dans la mise en relief de traits caractéristiques du texte et de son personnage.
Tereza a attiré notre attention car plus que Dalva et Andrea, elle prend les allures d’un véritable mythe national et en ce sens cette femme acquiert une place symbolique exceptionnelle au sein de la nation. Au regard d’une construction perpétuelle de la nation Brésil et d’une quête de la « brésilianité », quel est le rôle de celle que les colons ont appelé/inventé la mulâtresse – pour désigner celle qui naît de l’union d’une personne noire et d’une personne blanche – et quels sont les enjeux dont elle est le vecteur ?
Andrea n’est pas moins captivante. A. Brink semble mettre en scène un processus initiatique et émancipatoire qui conduit Andrea à résoudre ses conflits intérieurs et à retrouver une place au sein de l’Afrique du Sud. Sa trajectoire intérieure et extérieure a un véritable impact sur les personnages qui l’entourent mais aussi sur l’auteur lui-même et le lecteur. Il est probable qu’à leurs yeux, la lutte d’Andrea et les modalités de sa résolution créent l’image d’une « femme Afrique ».
Enfin, le personnage féminin de J. Harrison est tout aussi fort et surprenant que celui de J. Amado et celui d’A. Brink. Dalva est à la fois humaine et mythique à travers une douleur et une conscience héritées d’un déchirement entre deux civilisations. En elle, vivent l’Indienne et l’enfant. Représentante d’une nostalgie à la fois personnelle et collective, Dalva est un personnage qui appartient à tous les mondes et à toutes les consciences. Elle est « Du Monde Entier », c’est-à-dire de tous les mondes possibles qui s’offrent en même temps à son regard méditatif.
Mais avant d’examiner, d’une part, l’identité des trois femmes et leur force de vie exemplaire et, d’autre part, l’originalité de chacun des romans, il paraît opportun de réfléchir sur les concepts de « nation » et de « métissage » dont la définition reste problématique. Nous donnerons aussi un aperçu de ce que peut être la condition de la femme dans les trois pays concernés.
1 Joan Scott citée in M. Maruani, Femmes, genre et sociétés. L’état des savoirs , Paris, La Découverte, 2005, affirme « que la culture conditionne pour une large part l’identité masculine et féminine », p. 359. La pensée de Judith Butler, elle aussi dans le sillage de Michel Foucault, « nous amène du « système genre » à l’« émancipation du genre à l’égard du sexe », p. 360.
2 Ibid ., p. 359.
3 Ibid., p. 361.
4 « La littérature fait le pays et le pays fait la littérature », G. Marcotte cité in Z. Bernd, Littérature Brésilienne et identité nationale (Dispositif d’exclusion de l’Autre), Paris, L’Harmattan, 1995, p. 31.
5 Au sujet de la déconstruction cf. J. Derrida, De la grammatologie , Paris, éd. De Minuit, 1967 et L’Écriture et la différence , Paris, Le Seuil, 1967.
6 En prenant en compte, dans le cadre d’une analyse diachronique, les modes de production et de réception de l’œuvre, l’histoire ; et en incluant l’individualité de l’auteur.
7 En dépassant les modes d’oppositions et notamment l’opposition saussurienne signifié signifiant. Il met ainsi en avant des glissements infinis de sens d’une forme à une autre.
8 Notons au passage, que suivant Barbara Epstein, le post-structuralisme est un obstacle aux idées progressistes du féminisme car il détourne de l’analyse d’une réalité sociale. Cf. « Pourquoi le poststructuralisme est une impasse pour le féminisme », Revue Agone , n°43, 2010, mis en ligne le 18 juin 2012. URL : http://revueagone.revues.org/917. Consulté le 18 avril 2011.
9 A. M. Banti, L’onore della nazione , Torino, Enaudi, 2005.
10 G. Durand, Les Structures anthropologiques de l’imaginaire , Paris, Dunod, 1992 (1 re éd. : Paris, Bordas, 1960), p. 263.
11 « Solidaire des autres centres de fécondité cosmique – la Terre, la Lune – la femme acquérait elle aussi le prestige de pouvoir influer sur la fertilité et de pouvoir la distribuer », in M. Eliade, « 92. La femme et l’agriculture », Traité de l’histoire des religions , Paris, Payot, 2004. La femme, associée ainsi à la terre, est elle aussi une « inépuisable puissance de création ».
12 Il n’est pas aisé d’entamer une investigation de l’imaginaire avec notre imaginaire justement. Pour exécuter cette difficile torsion, il nous faudra prendre du recul par rapport à notre propre imaginaire occidental et s’en détacher autant que faire se peut.
13 En réalité, pour nuancer notre propos, disons qu’elles ont été analysées en tant qu’objet du discours masculin et surtout comme objet esthétique, poétique, surnaturel, fantastique etc.
14 À propos du mot « race », cf. l’ouvrage de Frédéric Monneyron et Gérard Siary, L’idée de race « histoire d’une fiction » , Berg international, 2012.
15 Conciliation de l’un et du multiple.
16 Il nous paraît indispensable de citer Gilberto Freyre qui ne pouvait mieux défendre l’intérêt d’une recherche pluri disciplinaire s’appuyant sur la littérature : « La letteratura e l’arte non sono campi riservati esclusivamente ai critici letterari ed a quelli artistici ; cadono anche sotto il dominio del sociologo, dello storico sociale, dell’antropologo e dello psicologo sociale. Poiché è attraverso la letteratura e l’arte che gli uomini rivelano la loro personalità e, attraverso le arti essi decrivono le condizioni più angustiose dell’ambiente in cui vivono e riflettono i desideri più rivoluzionari degli altri uomini ; ed ancora attraverso le arti esprimono gli aspetti più particolarmente oppressi come quelli più vigorosamente dinamici della personalità e dell’ethos nazionale » in P. A. Jannini (dir.), Le più belle pagine della letteratura brasiliana , Milano, Nuova Accademia Editrice, 1957, p. 367.
17 Si les deux premiers romans sont éponymes, le troisième a pour héroïne une dénommée Andrea Malgas.
18 C’est autant celle des personnages que celle des auteurs.
19 En réalité, c’est en Europe que nous voyons l’héroïne étant donné qu’elle s’exile du Cap.
20 Cf. Pourquoi écrivez-vous ? 400 écrivains répondent , Paris, Libération, 1985 (1 re éd. : Librairie Générale Française pour les bibliographies, 1988). Les trois auteurs sont référencés.
21 Nous nous posons la question bien qu’aux yeux du poète métis Adam Small, « il n’existe pas d’« identité de groupe » métisse : « certains membres de ma famille sont blancs, d’autres noirs. Je veux une identité sud africaine, mais le régime ne veut pas entendre parler d’une telle recherche », cité in P. Haski, Afrique Blanche. Histoire et enjeux de l’apartheid , Paris, Le Seuil, 1987, p. 283.
22 Par l’« Autre » nous entendons à la fois le concept qui est opposé au « Même » avec lequel il rentre en relation et à la fois « autrui », c’est-à-dire, tout individu dans le roman qui porte un regard sur les trois femmes.
23 Le même qui influence l’auteur ou le lecteur ?
Chapitre 1 Femmes, nations et métissages
La nation
Au premier chef, il nous semble important d’avoir une vue d’ensemble sur la conception de la nation en signalant sa principale évolution. C’est pourquoi nous faisons remarquer le passage de la natio , expression du Moyen Âge pour désigner la nation ethnie, à la nation moderne qui nous intéresse plus particulièrement. Suivant l’ouvrage de Frédéric Monneyron, Mythe et Nation , la grande différence entre la natio et la nation moderne s’expliquerait en terme d’héritage. D’une part, le groupe humain qui constitue l’ethnie, hérite des récits mythiques qui rendent compte de la construction de leur nation en mettant en scène un héros fondateur. En ce sens, les individus de la natio ont le sentiment d’appartenir à « une communauté historique et culturelle » 1 . D’autre part, il n’est plus question d’héritage pour la nation moderne mais d’un « projet politique élaboré par des citoyens définis comme individualités juridiques, abstraction faite de leurs appartenances » 2 . Autrement dit, on passe des sociétés holistes 3 à des sociétés individualistes.
Mais s’il existe des différences remarquables entre la natio et la nation moderne, on note également pléthore de définitions ou de traditions en ce qui concerne les nations modernes. Nous rejoindrons sans hésiter Pierre Fougeyrollas lorsqu’il déclare que « la nation n’est pas une réalité simple, élémentaire et immédiatement saisissable » 4 et que sa définition n’est pas aisée. En dépit de cette difficulté, nous pouvons faire remarquer que la nation serait à la fois le résultat de l’histoire et une construction historique. L’État, en rassemblant les citoyens d’une communauté, peut entraîner la formation d’une nation ; ou tout simplement, « la nation est la conséquence naturelle de l’existence d’une communauté d’individus » 5 . Notons au passage que le peuple ne doit pas non plus être assimilé à la nation ou être utilisé comme un synonyme de nation car même si celle-ci peut se fonder soit sur l’individualisme soit sur la communauté, elle désigne principalement « l’organisation des institutions et de la cohésion sociale des collectivités humaines » 6 . Surtout, nous tomberons d’accord sur le fait que la nation est avant tout une invention historique et symbolique. P. Fougeyrollas parle d’artefact historique ou culturel pour insister sur l’idée que la nation est le résultat d’une volonté et non pas d’un processus de bouleversements hasardeux de l’histoire. Plus exactement, F. Monneyron, en analysant le rapport entre les mythes et les nations, avance l’idée que pour établir une nation, il faudrait nécessairement faire appel à un mythe fondateur car « toute fondation de cité, de royaume ou d’empire appelle un fondement mythique » 7 . Celui-ci correspond à une construction historique qui implique la réécriture d’une histoire, justement permise par un mythe d’origine souvent très proche d’un mythe pré cosmogonique, souligne F. Monneyron. À propos de la construction intentionnelle d’une histoire qui modifie notre perception du passé et de nos origines, Ernest Renan fait remarquer que si la nation se montre capable de créer une mémoire commune, elle est tout aussi capable de créer un oubli commun 8 . Ainsi, même si la nation se base sur des valeurs individuelles, nous explique l’auteur de La Nation aujourd’hui, formes et mythes , le geste fondateur de la nation, parce qu’il correspond à une évolution créatrice, reste un geste holiste. Seulement, le mythe se maintient sous de nouvelles formes qui ne le rendent pas toujours visible immédiatement. F. Monneyron repère toutefois une prégnance mythique dans les textes constitutionnels de la même façon que Marcio Sérgio Batista Silveira de Oliveira décèle dans les discours politiques qui accompagnent le déplacement de la capitale du Brésil à Brasilia, les indices d’un mythe de la nation.
En effet, M. S. Batista rapproche la formation rationnelle d’une nation, et notamment celle du Brésil, de la formation d’un mythe. En fait, ces analyses tendent à voir dans le texte historique ou institutionnel une narrative mythique ; en ce sens le texte informatif, politique ou de loi reprend les procédés d’un récit mythique.
Par ailleurs, si nous avons souligné l’aspect mythique de la nation, Benedict Anderson, lui, met bien en avant l’idée d’un imaginaire de la nation. À ses yeux, la nation est imaginée et n’a rien de réel. Elle s’appuie sur un double sentiment, souvent celui du patriotisme et celui d’être lié à d’autres individus sur un même territoire délimité alors que nous ne voyons pas tous ces individus ni même tout le territoire. En d’autres termes, il est probable que ce lien ne soit jamais qu’imaginaire. Un autre élément s’insère dans l’imaginaire de la nation, c’est l’identité donnée à la collectivité sociale. Notons que pour P. Fougeyrollas comme pour M. S. Batista, la nation est « un point de repère à partir duquel les sociétés prendraient conscience d’elles-mêmes » 9 . Autrement dit, la nation véhicule ou offre une identité à la société. M. S. Batista parle même de la nation comme d’un « principe d’identité » 10 . Cette identité serait tout aussi imaginée que la nation qui la transmet. De plus, la nation, il ne faut pas l’oublier, est une intention motivée par des intérêts souvent politiques. La nation comme projet n’est pas systématiquement le fruit d’une concertation entre le peuple et l’État ou alors on atteindrait l’idéal de l’État Nation. En effet, quelle est la nature de la prise en compte du peuple par l’État, dans son projet de consolidation d’une nation puissante face aux autres nations ? Enfin, il nous reste à désigner des types encore plus précis de nation comme le fait P. Fougeyrollas lorsqu’il parle de nation révolutionnaire et de nation conservatrice. Les premières sont celles qui luttent contre la métropole coloniale alors que les secondes construisent de nouveaux États. Au surplus, les nations issues de la décolonisation sont reconnues comme des jeunes nations alors que les nations qui les ont colonisées sont appelées les vieilles nations. F. Monneyron propose même les définitions importantes de « nations inachevées », ce qui au passage montre bien que la nation n’est pas une donnée, et d’« au-delà de la nation », car il y aurait des ensembles qui dépasseraient les limites de la nation.
Pour l’heure, il nous importe avant tout de montrer que la définition du terme de nation pose problème étant donné qu’il existe plusieurs traditions nationalistes, des constructions nationales variables et que des valeurs ethniques semblent resurgir au sein même des nations modernes. Dès lors que nous avons compris qu’une nation est liée à une identité, une histoire et un imaginaire, il devient intéressant de questionner son rapport avec la femme. L’image de celle-ci sert souvent d’allégorie nationale mais la réalité tend à la mettre de côté. La place de la femme et sa difficulté à la trouver au sein de la réalité nationale nous permettront d’interroger à nouveau la définition de nation et son imaginaire. Pour finir, les femmes de notre corpus étant considérées comme des Métisses 11 , il nous a paru fondamental d’examiner la notion de métissage.
Le métissage 12
Sans tenter de répertorier toutes les définitions du terme ni tous les dynamismes et les mécanismes qu’il recouvre, il est important de circonscrire le concept de « métissage » et le qualificatif « métis » afin d’appréhender correctement les trois personnages qui nous intéressent.
Issus du latin mixtus qui signifie « mélangé », « mêlé », la notion de métissage et plus largement le « phénomène du mélange » posent problème dès lors qu’ils renvoient à plusieurs acceptions. Notons qu’il existe d’innombrables « métissages » aujourd’hui depuis que le concept s’applique à tous les domaines tels que la médecine, la littérature, la religion ou encore les sciences et les arts en général. Serge Gruzinski, dans Passeurs culturels , en déduit que le terme de métissage, « réduit à une idéologie nouvelle issue de la globalisation » 13 , finit par ne plus rien dire et par être contesté puis rejeté 14 . De surcroît, nous pouvons d’ores et déjà constater que le terme de « métissage » s’inscrit dans une constellation de termes tout aussi délicats à définir, tels que « culture », « ethnie » et « identité ».
On se plaît encore aujourd’hui à distinguer, à tort, le métissage biologique du métissage culturel. Sans ambages, S. Grunzinsky prévient de l’ambiguïté non seulement de chacune de ces notions mais en outre du rapport flou qu’elles entretiendraient 15 . Pour reprendre la pensée ethnocentrique européenne du XIX e siècle 16 , le métissage biologique évoquerait le mélange, pour ne pas dire la contamination, de deux corps purs qui entraîne « le passage de l’homogène à l’hétérogène » 17 . Or, ces valeurs nous laissent perplexes. Il faudrait tenir pour vraie l’existence à un moment donné d’un corps pur ou d’une race pure. Cette idée est le fondement de la pensée raciste qui a vu dans le blanc la couleur de la race parfaite et dans le noir la menace d’une dégénérescence de cette perfection. Cette dichotomie est artificielle attendu que la couleur de peau n’est pas intrinsèquement liée à une culture stable et délimitée, à une seule langue, à un seul espace ni même à un groupe unique et homogène d’individus 18 . Il n’empêche que le mélange est perçu rapidement comme négatif dans les colonies. Il en résulte que les Métis, dont la couleur ni noire ni blanche symbolise un péché de chair, sont méprisés par les Blancs et souvent même par les Noirs : « Rejetés par les uns, refusés par les autres parce qu’ils incarnent l’ancien péché de leurs pères, les Métis sont de douloureuses figures tiraillées entre leurs origines et vouées à des destinées tragiques dont s’emparent les écrivains » 19 .
La classification hiérarchique européenne des races humaines a favorisé la marginalisation et l’exclusion des Métis en particulier. Pire encore, cette classification qui s’appuie sur la notion erronée de race, a donné lieu à des régimes ségrégationnistes comme aux États-unis ou en Afrique du Sud avec l’ apartheid . Cependant, le concept de métissage ne se fonde pas obligatoirement sur cette hiérarchisation des races et ne renvoie pas systématiquement à une pensée raciste. Aux yeux de Magnus Mörner, en 1967, les termes de « race » et de « métissage » n’ont plus de signification biologique précise et renvoient « à des formules rhétoriques sans contenu réel » 20 .
Quant au métissage culturel, il désigne le fruit d’une rencontre entre des civilisations de cultures différentes. Cette notion entraîne celles des phénomènes d’acculturation et d’assimilation qui exercent une influence sur les identités. Pour reprendre l’analyse de M. Mörner sur le métissage en Amérique latine, l’intensité du métissage a initié un mouvement d’acculturation. Cela signifie que l’individu perd peu à peu sa propre culture et finit par assimiler une autre culture en présence de laquelle il se trouve 21 . M. Mörner, pour illustrer ce phénomène, montre que les esclaves noirs au Brésil, étant dispersés les uns des autres et proches de leur maître blanc, ont fini par employer la langue de celui-ci. Mais ces deux phénomènes sont subis par tous les groupes en présence puisque les frontières qui les séparent ne sont pas étanches. Cependant, il est bien évidemment visible qu’une culture prédomine. Dès lors, on devine une des difficultés à laquelle doivent faire face les trois personnages féminins, car ceux-ci portent en eux les origines des colons dominateurs et celles des colonisés.
Nous avons davantage montré la polysémie des deux termes que fixé leur définition. En réalité, toutes les définitions proposées nous permettent de saisir les notions de « métissage » et de « nation ». D’abord, les deux concepts renvoient à un contenu imaginaire. Autrement dit, les réalités que s’obstinent à désigner ces termes sont imaginaires. Or, si le langage fait apparaître une réalité qui n’existe pas, les conséquences de cette façon de percevoir sont bien réelles 22 . Par ailleurs, ce qui nous intéresse particulièrement c’est que le métissage et la nation ne semblent pas vouloir correspondre. Celui-là apparaît comme un obstacle à la nation étant donné qu’il représente le mélange confus face au caractère homogène et à l’unité dont relèverait la nation.
B. Anderson affirme que « l’existence nationale est assimilée à la couleur de la peau, au sexe, au parentage et au lieu de naissance – à toutes ces choses auxquelles on ne peut rien » 23 . Or, la construction d’une unité nationale établie en fonction de ces critères correspond aussi à l’exclusion de groupes entiers. Ainsi, certaines de ces caractéristiques relèguent les personnages féminins du corpus au ban des opprimés de la nation. Nous tenterons au cours de notre étude de déterminer si la place que leur donnent les romanciers correspond à la réalité ou à l’imaginaire national. Pour revenir au contexte des trois romans, voyons à présent comment se comportent les États-unis, le Brésil et l’Afrique du Sud face au métissage et plus précisément au XX e siècle.
* * *
Le métissage entraîne des bouleversements socio culturels qui déterminent des nouvelles façons de vivre ensemble ou de vivre séparément. À partir de là, on peut penser que le métissage est une donnée qui a partie liée avec la formation d’une nation qui s’enquiert ou non des composantes de sa population. Le métissage est une observation réelle en tant que mélange de populations – jusqu’alors séparées géographiquement et culturellement – et non en tant que rencontre de deux corps purs. La nation peut considérer ce métissage comme un obstacle à sa cohésion si elle le traite comme une anomalie biologique ou au contraire la nation peut se réclamer d’une identité nationale exogène, c’est-à-dire riche du mélange des apports extérieurs 24 . À partir de cette prise en compte inclusive ou exclusive du métissage par la nation, il est probable que des formes d’identités 25 apparaissent ou se modifient tout comme notre façon de les concevoir.
Le Brésil et la « démocratie raciale »
Précisons derechef que le métissage au Brésil est ancien et qu’il a fait de ce territoire le théâtre d’un mélange entre Européens, Indiens et Africains auxquels on adjoint au XX e siècle, les Asiatiques. Dès les années trente, à travers le concept de « démocratie raciale », le Brésil élève le métissage au rang de symbole de la nationalité. Néanmoins cette promotion du métissage s’exerce dans le sens du blanchissement de la population et ne met pas fin aux préjugés raciaux. Le blanchissement ou branqueamento 26 , est une idéologie née au début du XX e siècle à partir des thèses racistes qui s’inspirent directement de celles de Gobineau 27 . Pour Claude Gumery, ce concept est « à la fois un mythe fondateur et l’arbre qui cache la forêt des problèmes sociaux » 28 . En effet, la « démocratie raciale » ne remet pas en cause la place dominante de la race blanche et aux yeux de Vargas 29 , qui met en avant son désir de construire enfin la nation Brésil, elle devient le porte-drapeau de la dictature de l’Estado Novo 30 . Il faut attendre la fin du XX e siècle pour voir apparaître non seulement une prise de conscience de la part des gens dits « de couleur », c’est-à-dire traités selon une couleur de peau qui n’est pas le « blanc » mais également une prise en compte des problèmes raciaux par le gouvernement 31 . Jusqu’à cette période, les problèmes raciaux étaient assimilés à des problèmes de classe, conformément à la pensée marxiste.
Les États-Unis et Les « sang-mêlé » 32
Il faut noter que le terme en usage aux États-Unis pour parler du mélange des races était « amalgamation ». Il est remplacé à la fin du XIX e siècle par « miscegenation » qui correspond au terme français « métissage », moins péjoratif d’après George Fredrickson 33 . L’historien rappelle que « Le problème particulier des États-Unis s’enracine dans l’histoire tragique de l’esclavage, de la ségrégation raciale, de la discrimination fondée sur la couleur de peau, qui occupent une place centrale dans la conscience nationale » 34 . D’une manière générale, il faut attendre la deuxième moitié du XX e siècle pour que les Américains des États-Unis adoptent une politique plus souple à l’égard du métissage 35 . Néanmoins, ce n’est pas l’attitude choisie par l’ensemble des États comme en témoigne les indications données par G. Fredrickson :
« En 1950, une grande majorité des États de l’Union (38 sur 48) avait encore des lois qui interdisaient certaines catégories de mariages interraciaux. Quelques-unes de ces lois interdisaient les mariages entre Blancs et Asiatiques ou entre Blancs et Indiens, mais toutes interdisaient les mariages entre les Blancs et les Noirs » 36 . D’un autre côté, au XX e siècle, on tente également de donner un statut aux enfants nés de ces unions, dans le cas où elles sont autorisées. Le statut de Blanc ou d’Indien depuis la colonie est très aléatoire et ne dépend pas de la couleur 37 . Dès le début du XX e siècle et aujourd’hui encore, être « quart de sang » suffit pour être reconnu Indien par les pouvoirs fédéraux, si on le souhaite. Jean Pictet précise qu’il existe « des centaines de milliers de personnes au sang indien très dilué qui, selon toute vraisemblance, s’amalgameront à la population blanche en une ou deux générations. Ainsi, déjà, plusieurs millions d’Américains ont quelques gouttes de sang indien dans les veines – ce dont en général ils sont fiers – mais dont il n’est guère resté de traces visibles » 38 . Or, l’assimilation se fait véritablement dans les deux sens : « Ainsi, les sang-mêlé enracinés dans le sol tribal et demeurés proches de la nature épouseront de préférence des personnes à l’ascendance indienne marquée et demeureront au sein de la petite patrie des hommes rouges. En revanche d’autres métis, moins attachés aux coutumes ancestrales, subiront l’attirance des cités modernes et du progrès matériel ; ils choisiront vraisemblablement des conjoints d’origine européenne et gagneront la grande patrie des hommes blancs » 39 . Le plus important ne semble donc pas la préservation d’un sang indien mais de l’« indianité ». Alors que l’identité des Indiens paraît avoir survécu aux massacres des Blancs, la préservation de cette identité est remise en cause par les unions mixtes qui entraînent « une constante déperdition démographique » 40 . Mais est-ce vraiment l’union mixte qui soit la cause de la disparition de l’indianité ? Il faudrait rappeler l’attraction de la modernité, qu’exerce le rêve américian, basé sur une technologie et un système socio-économique capitaliste en faveur de la mondialisation englobant les cultures pour les faire revivre en son sein et à sa manière, on pense notamment à l’organisation d’un folklore de l’indianité, une mise en scène de la culture de l’autre. Là est sans doute le véritable danger de la perte de l’indianité comme identité culturelle.
L’Afrique du Sud et « l’apartheid »
Il semblerait que ce soit une épidémie de peste qui permit d’enclencher le processus de ségrégation menant tout droit à l’ apartheid . Liliane Louvel, en s’appuyant sur l’article de Maynard Swanson sur la peste bubonique du Cap en 1909, explique que les problèmes sanitaires servent de prétexte pour faire reculer les Noirs à la périphérie des villes. Très vite, se mettent en place les premières lois de ségrégation dont la Native Land Act en 19136 41 . Celle-ci marque le début d’une politique de séparation. D’après les données recueillies par L. Louvel, cette loi de ségrégation foncière a permis qu’un million de Blancs bénéficient de 92,7 % du territoire de l’Union sud africaine 42 et que 4 millions de Noirs se partagent les 7,3 % restant. Cela n’avait d’autre but que d’obliger les Noirs à se mettre au service des Blancs puisqu’en leur refusant des terres, les Blancs européens les empêchaient de subvenir à leurs besoins. P. Haski ajoute qu’alors « tous les moyens sont bons pour inciter les Africains à abandonner leur mode de vie traditionnel et à devenir des ouvriers agricoles ou des mineurs » 43 . Dès le début du siècle on compte en effet plus de 10 000 mineurs africains 44 . Le système capitaliste qui se met en place, avec la peste, favorise l’implantation de l’ apartheid 45 . Les Noirs, considérés à la fois comme un péril et comme une source de main-d’œuvre, deviennent « les esclaves des grands capitalistes » 46 . Mettons un bémol sur le cas particulier du Cap au vu du faible nombre d’Africains. Les non blancs du Cap semblent bénéficier de privilèges tel que le droit de vote et ne sont pas soumis au système du « pass » limitant les mouvements des Africains 47 . Ce qu’il faut retenir, c’est que « bien avant que les nationalistes afrikaners ne prennent le pouvoir, en 1948, la société sud africaine était coulée au moule de la ségrégation raciale » 48 . Ainsi, les dates de vie et de mort de l’ apartheid , 1948-19947 49 sont données à titre d’indication 50 . Le terme même d’« apartheid » apparaît dans les discours de Daniel Malan, chef du Parti national, en 194376 51 . Outre le système capitaliste, c’est une interprétation du christianisme qui vient soutenir la mise en place de l’ apartheid : « En clair, ce qui n’était jusque-là que ségrégation ad hoc, destinée avant tout à satisfaire les besoins d’une machine économique de plus en plus sophistiquée, devient soudain idéologie, un système global s’appuyant, de surcroît, sur une mission « divine » 52 . En effet, continuant de se comparer au peuple juif, le peuple afrikaner revendique une séparation naturelle d’avec les Noirs, les Métis et les Indiens.
Comme l’indique l’interdiction des mariages interraciaux en 1949 complétant la loi contre l’immoralité prohibant les relations sexuelles entre personnes de « races » différentes, le comportement de l’Afrique du Sud à l’égard du métissage est très restrictif. Il sera même de plus en plus répressif à partir de 1950 sous le régime de l’ apartheid 53 . L. Louvel nous renseigne sur le sort des enfants nés de ce métissage. La majorité d’entre eux seraient chrétiens et n’auraient d’autre alternative que de se mettre au service des Blancs en devenant leur esclave. Ainsi, les Métis(ses), dont 80 % vivent dans la province du Cap, sont le « produit des unions entre les premiers colons et les femmes khoikhoi ou esclaves asiatiques et africaines » 54 , longtemps tentés par l’assimilation avec les Blancs, parfois surnommées les Afrikaners bruns, la majorité parlent l’afrikaans et fréquentent les églises réformés hollandaises 55 . Par ailleurs, leur sort est véritablement entre les mains des Blancs qui ne favorisent guère leur assimilation mais plutôt leur rejet. Entre 1970 et 1978, le District Six, se trouvant au centre de la ville du Cap, « fut vidé de ses habitants […] au profit des Blancs. Les 60 000 Métis furent relogés à 15 ou 20 kilomètres de là » 56 . Les tenants de l’idéologie raciale, défenseurs de l’ apartheid , ne s’arrêtent pas là puisqu’ils excluent les Métis des universités et les condamnent ainsi à « l’isolement culturel » et parfois même à l’exil 57 . Suivant la commission d’enquête officielle Theron sur les Métis, en 1976, « 26 % d’entre eux disposent d’un revenu à peine supérieur au seuil minimum de pauvreté établi par les autorités elles-mêmes. Bon nombre d’entre eux sont au chômage, et la communauté métisse a le plus fort taux de criminalité et d’alcoolisme d’Afrique du Sud, seule échappatoire pour une population déchirée. La situation n’a pas fondamentalement évolué depuis, même si leur sort reste globalement supérieur à celui des Africains » 58 . Cet état de fait va pousser les Métis, « partagés depuis toujours entre la collaboration et la confrontation avec le pouvoir blanc » 59 à se joindre à la lutte du peuple noir.
On remarque donc qu’au XX e siècle, chacune de ces trois nations n’accepte pas le métissage de la même façon. Mais dans tous les cas, il est pris en compte 60 . Le nom même de métissage et tout le paradigme nominatif dans lequel il s’inscrit, rendent possible l’existence à la fois imaginaire et réelle du phénomène du mélange. En Afrique du Sud est mis en place un système de ségrégation légiféré et justifié alors qu’au Brésil, les populations ne cessent de se mélanger sans empêcher pour autant la circulation d’idées racistes. Même si on ne parle pas au XX e siècle de ségrégation aux États-unis, les Indiens restent parqués dans des réserves et éloignés du modernisme de la civilisation américaine 61 . En définitive, ce qui est commun à ces trois nations dans le cadre du métissage au XX e siècle, c’est la place ambigüe du Métis. Sans doute celle de la Métisse apporte des nuances supplémentaires.
Remarquons que chaque nation fournit l’histoire d’un mariage mixte originel ou d’un « métissage fondateur » 62 , un colon avec une autochtone 63 : Pocahontas et John Rolfe en 1614 aux États-unis ou encore Eva et le successeur de Van Riebeeck en 1664 en Afrique du Sud. Et c’est pourquoi on se demandera à présent quelle est la place de la femme métisse dans les trois nations concernées.
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Se pencher sur la condition de la femme ne signifie pas non plus fermer les yeux sur la condition masculine. Les Métis, hommes et femmes confondus, doivent faire face au même système de classification discriminatoire et raciste. Ce système de catégorisation de la population que l’on retrouve dans les trois nations, prétend contrôler la descendance de la nation et éviter une dégénérescence. Ainsi, hommes et femmes subissent ensemble le contrôle de la sexualité et l’interdiction des mariages entre « races » différentes. Il est plus courant que les unions soient celles de femmes de couleur des classes basses avec des hommes des hautes classes, « pour améliorer leur position sociale en se mariant « vers le haut » 64 . Le contraire est rare car les femmes sont surveillées et dominées par leurs pères puis leurs maris. Elles risquaient d’être ostracisées et leurs enfants ne pouvaient prétendre à aucun droit 65 . Mais de même que le contrôle sur les mariages et les unions en général ne s’exerce pas de la même façon au cours des siècles, la condition de la femme, et particulièrement la femme dite métisse, change-t-elle aussi ? Il semblerait qu’elle hérite d’une image conçue à l’arrivée des colons et qui imprègne l’imaginaire collectif encore de nos jours.
La mulâtresse 66 au Brésil et en Afrique du Sud
La colonisation du Brésil et la persévérance d’un ordre esclavagiste lègue à la nation brésilienne actuelle un héritage particulier, celui de l’esclavage et du christianisme. De même, l’Afrique du Sud, au moment de l’ apartheid , est une société patriarcale et raciste héritant d’un ordre esclavagiste qui reste prégnant dans la forme que prend l’organisation sociale. Dans les deux cas, celui du Brésil et celui de l’Afrique du Sud, la mulâtresse naît de la rencontre entre le colon blanc européen et la femme noire d’Afrique, néanmoins au moment de la rencontre des deux civilisations, car après les choses se compliquent bien vite. Ces unions n’étant pas bénies de l’Église, les enfants nés de ces unions interdites portent le péché non seulement de l’esclavage mais aussi de la souillure des parents. La mulâtresse en plus de la malédiction associée à sa couleur de peau, ni noire ni blanche, devient un objet sexuel primé en même temps qu’un danger pour l’ordre social si elle procrée.
Au début du XX e siècle, au Brésil, on préfère croire que le Métis et la Métisse en particulier, présentent une chance de participer non plus à la dégénérescence du peuple mais à son blanchissement en se mariant avec un plus blanc que soi. Si l’on fait abstraction de ce renversement, la mulâtresse reste plus que jamais un objet de désir et si elle n’est plus l’esclave du maître blanc, elle est une domestique pour tous.
Ensuite, si la population de couleur (c’est-à-dire dont on ne veut pas reconnaître la blancheur de la peau d’après une classificatoin établie…) est clairement peu représentée dans l’art et les médias alors qu’elle représente 46 % de la population brésilienne, la femme de couleur l’est encore moins ou bien on la montre parée de tous ces plus beaux préjugés. Zilá Bernd nous explique en s’appuyant sur l’ouvrage de Roger Bastide 67 que la figure stéréotypée de la mulâtresse apparaît au XVII e siècle dans la poésie bahianaise et se cristallise dans la production du Romantisme 68 . Seulement, Z. Bernd ajoute que « cette représentation stéréotypée devient hégémonique et acquiert la consistance d’une doxa » 69 . Ainsi, la mulâtresse et la femme de couleur en général, sont considérées comme inférieures et soumises.
Par surcroît, nous ne serons pas étonnés de constater que la femme elle-même véhicule les préjugés dont elle est victime. En effet, répondre aux attentes des hommes blancs ou des hommes ayant une situation élevée, constitue leur seule chance d’échapper à un destin précaire et de s’élever sur l’échelle sociale. La mulâtresse comme mythe de la prostituée ou de la concubine par excellence, n’est pas prêt à s’estomper, loin s’en faut. Peut-être, grâce à cet empressement pour le blanchissement suscité par le concept de « démocratie raciale », la mulâtresse pourra prétendre au « statut » de mère, à condition de faire naître une nation plus blanche.
En dépit d’une prise de conscience de la population de couleur dans la deuxième moitié du XX e siècle sur la discrimination raciale, l’éveil n’est pas identique en ce qui concerne le racisme allié au sexisme. Certainement parce que la mulâtresse « n’a pas de conscience de groupe » ni de conscience des « schémas de la société qui l’oppriment » 70 . Néanmoins, une voix féminine émergerait dans le panorama littéraire brésilien grâce à l’apparition de femmes noires écrivains à partir des années quatre-vingt 71 . Encore faut-il se demander ce qu’elles font de l’idéologie blanche dominante et si elles décrient les préjugés faits à leur encontre.
La condition de la mulâtresse en Afrique du Sud pourrait bien être la même que celle du Brésil. Néanmoins, au XX e siècle, les Métis(se) africain(e)s subissent plus durement leur condition en raison d’un système ségrégationniste violent tel que l’ apartheid . Il existe très peu d’ouvrages sur les conditions de la mulâtresse en Afrique du Sud au moment de l’ apartheid . On doit donc en déduire que sa condition n’a pas bougé depuis le XIX e siècle ou bien qu’elle subit le même traitement que ses congénères masculins métis ou plutôt noirs – puisque les Métis ne cessent d’être assimilés aux Noirs. Il est donc difficile de savoir si la mulâtresse a subi un traitement différencié durant l’ apartheid . Mais nous ne sommes pas dupes, la mulâtresse africaine endure sans aucun doute le même traitement que celui que nous avons décrit plus haut pour la mulâtresse brésilienne. Non seulement elle est victime des mêmes préjugés que ceux liés à la femme noire, mais, en outre, elle est réputée pour être un objet sexuel soumis à l’homme blanc comme noir. Mais sans l’appui d’ouvrages sur le sujet, nous émettront des réserves quant à ce rapprochement entre les deux mulâtresses.
Nous pensons que l’étude de la condition féminine métisse en Afrique du Sud permettra une lecture nouvelle de l’Histoire, comme le souligne A. Brink : « Mais il y a en outre une histoire féminine bien différente de l’histoire masculine. Et l’analyse en termes de genre combinée à des considérations raciales et/ou culturelles multiplie les nuances et les possibilités » 72 . Mais notons que cette lecture émerge à la fin de l’ apartheid avec l’apparition de femmes noires écrivains de toutes générations. A. Brink s’exclame face à ce constat : « Une prise de conscience spectaculaire est en train de s’opérer » 73 . Seulement, il s’agit là du contexte social post-apartheid et le personnage féminin d’Afrique du Sud qui nous intéresse ne connaît que l’apartheid. C’est pourquoi, il nous faudra poursuivre nos recherches en nous penchant sur cette littérature post-apartheid qui revisite l’ apartheid et revient notamment sur l’oppression des femmes « décrite pendant si longtemps en terme d’exploitation raciale » 74 .
La femme aux États-Unis
Le cas de Dalva bien que vécu par des milliers de personnes, reste assez peu étudié. Elle est une habitante des Etats-Unis où elle est née et a quelques gouttes de sang indien. Contrairement aux nombreux Américains qui revendiquent ce sang indien sans jamais avoir vu d’Indien, Dalva, elle, a vécu auprès d’eux et se marie avec l’un d’eux. Comme Dalva n’a pas la couleur de peau d’une Indienne, du moins pas celle attendue par nos préjugés ou nos représentations, il nous faudra étudier la condition de la femme aux États-unis sans prendre en compte la discrimination raciale de la femme.
Avant le XX e siècle et surtout au XVII e et XVIII e siècle, on pense que les caractéristiques biologiques de la femme font de celle-ci un être inférieur. Là encore, l’esclavage, mais également la propriété privée et la compétition ont tôt fait de donner le statut de domestique à la femme, statut dont elles ont du mal à se défaire encore aujourd’hui 75 . Howard Zinn dans son ouvrage Une Histoire populaire des États-Unis signale que malgré le droit de vote accordé aux femmes au début du XX e siècle, le statut social de celles-ci ne s’améliore pas 76 . La Seconde guerre mondiale donne du travail aux femmes mais dès le retour de leur mari, la femme est à nouveau cantonnée à son rôle d’épouse et de mère au foyer. De plus, on constate l’absence de représentation de la femme sur le terrain politique, l’inégalité criante des salaires ainsi que le manque d’infrastructures d’accueil infantile qui déchargeraient les femmes de leur statut de mère pour avoir une occupation professionnelle. Pourtant, en 1960, les seuls métiers auxquels ont accès la majorité des femmes sont ceux « de secrétaires, femmes de ménage, institutrices de l’enseignement supérieur, vendeuses, serveuses ou infirmières » 77 . On ne doit pas omettre les femmes aux foyers dont le statut s’apparente « à celui des serfs et des paysans d’autrefois » 78 en raison de leur marginalisation, vu que leur travail n’est pas reconnu. On admettra qu’outre une pénibilité des conditions de travail similaire à celle des hommes dans les emplois qu’on veut bien leur offrir, les femmes subissent également « les plaisanteries sur leur intelligence, leur statut symbolique d’objet sexuel, les grossièretés et le harcèlement sexuel, et enfin l’exigence d’efficacité supérieure à celle que l’on demandait aux hommes » 79 . Comme au Brésil ou en Afrique du Sud, la femme a mis beaucoup de temps à se penser en groupe et elle lutte auprès des minorités sans revendiquer sa cause personnelle. Mais dans les années soixante, H. Zinn remarque « les premiers indices de l’émergence d’une conscience collective féminine » 80 . Il faut tout de même attendre 1967 pour que les femmes se regroupent enfin « en tant que femmes » 81 . La question de se battre seul ou de se rallier à d’autres mouvements plus généraux perdure cependant, souligne H. Zinn 82 . Il n’empêche que le féminisme explose alors un peu partout et contribue à la « révolution sexuelle » des années soixante et soixante-dix. Il est clair que cette période fut à l’origine de grands bouleversements dans la pensée du féminin et du masculin, des genres et des relations de pouvoir entre les sexes ; elle n’a pas toutefois changé les mentalités ni assuré pour autant l’émancipation pérenne de la femme.
D’un côté, nous avons la femme métisse deux fois coupable, en tant que femme et en tant que Métisse, car elle représente le péché originel et l’union interdite. D’un autre côté, la condition de la femme en faisant abstraction de la discrimination par la couleur de peau, n’est guère meilleure. En fait, si l’on suit l’analyse proposée par I. Wallerstein, le sexisme comme le racisme sont intrinsèquement unis au capitalisme 83 . La relation de symbiose de ce couple sexisme-racisme est induite par l’envie paradoxale de pureté et de surplus : « […] l’universalisme de l’idéologie bourgeoise […] n’est pas incompatible avec le système de hiérarchies et d’exclusions qui prend avant tout la forme du racisme et du sexisme » 84 . Il ajoute autre part : « Mais si le capitalisme, en tant que système, engendre le racisme, a-t-il besoin également d’engendrer le sexisme ? Oui, car les deux sont en fait intimement liés. Ce que j’ai appelé l’ethnicisation de la force de travail a pour fin de rendre possible des salaires très bas pour des segments entiers de la force de travail. […] Le racisme vise à garder les gens à l’intérieur du système de travail et non pas à les en expulser ; le sexisme vise la même chose. […] Nous inventons le concept de la « femme au foyer » et nous affirmons qu’elle ne « travaille » pas, qu’elle se contente de « garder la maison » 85 . Nous avons vu comment le colonialisme dans les trois pays concernés était attaché à la mise en place d’un tel système économique de travail 86 . Par ailleurs, le spécialiste avance que « C’est toute la question de savoir comment la mémoire des exclusions du passé se transfère dans celles du présent » 87 . Justement l’image sexiste et raciste de celle qu’on appelle la mulâtresse persiste. La littérature a à faire avec cette image de la femme car en son sein, a continué de se construire une image collective de la mulâtresse ou de la femme en général. Alors si la condition de la femme au XX e siècle semble inquiétante car elle reste encore liée aux périodes de colonisation, le rapport entre la littérature et la société semble prendre un tournant décisif en se détachant de plus en plus de ces images stéréotypées véhiculées. L’auteur, du moins c’est ce qu’il faut souhaiter, ne serait plus au service des idées reçues diffusées par les pouvoirs en place et tout en jouant avec les clichés qui ont soutenu la construction des nations, les remet en cause.
1 P. Sironneau, « préface » à l’ouvrage de F. Monneyron : La Nation aujourd’hui. Formes et mythes , L’Harmattan, 2000, p. 7.
2 Ibid., p. 8.
3 On passe d’une société dont on explique le système de façon globale à une société qui se base sur l’individu.
4 P. Fougeyrollas, La Nation : Essor et déclin des sociétés modernes, Paris, Fayard, 1987, p. 13.
5 M. S. Batista Silveira de Oliveira, Étude sur l’imaginaire brésilien : le Mythe de la nation et la ville de Brasilia, thèse, 1992, p. 58.
6 Ibid., p. 52.
7 F. Monneyron, op. cit., p. 22.
8 Cité dans B. Anderson, L’Imaginaire national , Paris, La Découverte et Syros, 2002 (1 re éd. 1996), p. 19.
9 M. S. Batista, op. cit., p. 53.
10 Ibid., p. 59.
11 L’usage de la majuscule est aléatoire selon les ouvrages. Nous choisissons d’attribuer une majuscule à « métis » dès que le terme est substantivé car cet adjectif, comme noir et blanc, a progressivement désigné des identités.
12 C. Boidin nous fait remarquer qu’il existe d’autres termes similaires à celui de « métissage » : « miscegenation, creolization, hybridization en anglais ; criollo, mestizaje, mestiçagem et métissage en espagnol, portugais et français », « Métissages et genre dans les Amériques » in CLIO, Histoire, Femmes et Sociétés. Amériques Métisses , n°27, 2008, p. 169.
13 L. Bénat Tacho et S. Gruzinski (dir.), Passeurs culturels. Mécanisme de métissage , Paris, Presses universitaires de Marne la Vallée / Édition de la Maison des sciences de l’homme, 2001, p. 2.
14 Ibid., pp. 4 et 7.
15 Ibid., pp. 3-4.
16 Dont le représentant est Joseph Arthur Gobineau avec sa doctrine raciale : Essai sur l’inégalité des races humaines (1853-1855).
17 Ibid., p. 3.
18 Ibid., p. 13 : Grunzinski nous met en garde contre notre façon de concevoir systématiquement le monde « en terme de réalité homogène et cohérente ».
19 L. Louvel, Dissidence littéraire et racisme d’État. L’écriture nécessaire d’André Brink et Nadine Gordimer, Université de Poitiers, thèse soutenue en 1988, p. 49.
20 M. Mörner, Le Métissage dans l’histoire de l’Amérique latine, Paris, Fayard, 1971, p. 176.
21 Ibid., pp. 31 et 44.
22 Inclure dans son vocabulaire le terme de métissage ou de nation sans opération critique, c’est croire en l’imaginaire qui en découle et qui conduit au racisme et au patriotisme, se traduisant par des actes bien réels.
23 B. Anderson, op.cit., p. 147.
24 G. Fredrickson recense quatre réactions des pays modernes face au métissage dans « Mulâtres et autres métis. Les attitudes à l’égard du métissage aux États-unis et en France depuis le XVII e siècle » in Érès , Revue internationale des sciences sociales, 2005/1, n° 183, pp. 111-120.
25 Cf. sur ce point E. Glissant « Métissage et créolisation » in Discours sur le métissage, identités métisses , Paris, L’Harmattan, 1999, pp. 47-53.
26 On parle aussi d’arianização.
27 Pour mener à bien son projet politique, le gouvernement fait venir des millions d’immigrants européens écrit C. Gumery in « La difficile construction de l’identité métisse au Brésil », Centre de Recherche sur l’Imaginaire, Université Stendhal Grenoble 3, Colloque International, Lengua, cultura, imaginario : La identidad, pasado y presente , Université de Grenade (Espagne), 26 et 27 février 2009, p. 6.
28 Ibid., p. 2.
29 Getúlio Vargas, président du Brésil de 1930 à 1937 et dictateur de l’« Estado Novo » de 1937 à 1945.
30 L’« État nouveau », régime autoritaire instauré en 1937 par Getúlio Vargas.
31 Ibid., p. 8.
32 Pour des raisons pratiques, nous focaliserons notre propos sur les Indiens, attendu que le roman de J. Harrison qui nous intéresse traite la figure de l’Indien et non pas du Noir. Nous avons préféré écrire « sang-mêlé » plutôt que « Indiens Blancs » car ces derniers renvoient aux Français qui se sont assimilés aux tribus indiennes d’Amérique du Nord, plus exactement le Canada.
33 G. Fredrickson, op.cit., p. 111.
34 Ibid., p. 119.
35 En vérité, au XVII e siècle, il n’existait « aucun principe de « rattachement aux ascendants de race inférieure », aucune « règle de la goutte de sang indien » qui s’applique aux « individus nés de l’union d’un Blanc et d’une Indienne (ou d’un Indien et d’une Blanche), même s’il n’existait pas vraiment non plus de catégorie distincte pour ces métis. Les « sang-mêlé » s’identifiaient à leur ascendant autochtone et à sa tribu, ou bien – quand ils avaient la peau claire et s’étaient adaptés au mode de vie des Blancs – s’intégraient dans la société euroaméricaine », ibid., p. 113. « Pendant la seconde moitié du XIX e siècle, l’importance et la respectabilité croissante d’un déterminisme racial plus tranché et plus brutal qui tirait son autorité des dernières spéculations des sciences naturelles ont modifié les attitudes à l’égard du métissage », idem.
36 Ibid., p. 118.
37 Cf. sur ce point J. Pictet, « Table des tribus indiennes des États-unis et du Canada, classées par familles linguistiques, avec leur effectif et leur localisation » in Société suisse des Américanistes , Bull. 52, 1988.
38 Ibid., pp. 11-12.
39 Ibid., p. 15.
40 Ibid., p. 14.
41 L. Louvel, op.cit.

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