Guerres africaines et écritures historiques
294 pages
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Description

Ce livre refuse les compromissions faciles à propos des guerres qui ravagent l'Afrique. L'auteur affronte les souffrances, au lieu de pressentir les abjections lorsqu'elles se déchaînent. La guerre : des millions de morts, des "femmes violées", des enfants orphelins, une "montagne de cadavres"... L'Ecrivain engendré par les violences de la mort doit échapper aux pièges des redondances littéraires figées par la dénonciation. Les discours qu'il institue permettront l'émergence des mythologies célébrant la terre de la liberté.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 avril 2011
Nombre de lectures 210
EAN13 9782296459076
Langue Français
Poids de l'ouvrage 1 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0158€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

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GUERRES AFRICAINES
ET ÉCRITURES HISTORIQUES
Études Africaines
Collection dirigée par Denis Pryen et François Manga Akoa


Dernières parutions

Olivier LOMPO, Burkina Faso. Pour une nouvelle planification territoriale et environnementale, 2011.
Hamidou MAGASSA, Une autre face de Ségou. Anthropologie du patronat malien, 2011.
Mohamed Lemine Ould Meymoun, La Mauritanie entre le pouvoir civil et le pouvoir militaire, 2011.
Marc Adoux PAPE, Les conflits identitaires en « Afrique francophone », 2011.
Claudine-Augée ANGOUE, L’indifférence scientifique envers La recherche en sciences sociales au Gabon de Jean Ferdinand Mbah, 2011.
B. Y. DIALLO, La Guinée, un demi-siècle de politique, 1945-2008, 2011.
Ousseini DIALLO, Oui, le développement est possible en Afrique, 2011.
Walter Gérard AMEDZRO ST-HILAIRE, PhD, Gouvernance et politiques industrielles. Des défis aux stratégies des Télécoms d’État africains, 2011.
Toavina RALAMBOMAHAY, Madagascar dans une crise interminable, 2011.
Badara DIOUBATE, Bonne gouvernance et problématique de la dette en Afrique. Le cas de la Guinée, 2011.
Komi DJADE, L’économie informelle en Afrique subsaharienne, 2011.
Hifzi TOPUZ, Un Turc au Congo, 2010.
Djakalidja COULIBALY, Agriculture et protection de l’environnement dans le Sud-Ouest de la Côte d’Ivoire, 2011.
Lofti OULED BEN HAFSIA, Karima BELKACEM, L’avenir du partenariat Chine-Afrique, 2011.
Ngimbi KALUMVUEZIKO, Un Pygmée congolais exposé dans un zoo américain, 2011.
Pius NGANDU Nkashama


GUERRES AFRICAINES
ET ÉCRITURES HISTORIQUES
© L’HARMATTAN, 2011
5-7, rue de l’École-Polytechnique ; 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com .
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-296-54393-5
EAN : 9782296543935

Fabrication numérique : Socprest, 2012
à la mémoire de Floribert Chebeya
assassiné lâchement par les sbires de l’imposture pour
avoir défendu la vérité et la paix
le 1 er -2 Juin 2010


et pour Armand Tungulu Mudiandambu

une pierre brise les carrosses des usurpateurs
elle fait trembler les tortionnaires imbéciles
ils t’ont torturé ils t’ont meurtri
mais ils ne t’ont pas anéanti
et ta "pierre " Tungulu
doit changer le destin de tout un Peuple !

"Levez-vous, vous êtes la race des Vainqueurs"

« Si tu parles, tu meurs, si tu ne parles pas, tu meurs aussi. Alors parle et meurs. Pas en attendant la mort, mais débout ».
(Tahar Djaout).
ANTÉ-LUDE
umvwayi musambu wanyi wa majiya
ncivwa nanshi muswa kuwimba e
mbabu bakwiya kuwingibishisha
umvwayi kwimba kwanyi e
mema kuwimba mema kudidila e
binsonji bipweka munda emu e

vous devez écouter ma chanson de totale souffrance
je n’éprouvais aucune envie pour la fredonner
mais la douleur me l’a fait entonner
pour que les larmes intérieures douces lentes
descendent en moi et me remplissent mon ventre
DU MÊME AUTEUR
Romans et récits

La malédiction, Paris, Silex, 1983 (réédition Yaoundé, Silex-Nouvelles du Sud, 2000).
Le fils de la tribu, suivi de La mulâtresse Anna, Dakar, Nouvelles éditions africaines, Coll. « Créativité 10 », 1983.
Le pacte de sang, Paris, L’Harmattan, Coll. « Encres noires », n° 25, 1984.
La mort faite homme, Paris, L’Harmattan, 1986.
Vie et mœurs d’un primitif en Essonne quatre-vingt-onze, Paris, L’Harmattan, Coll. « Encres noires », n° 44, 1987.
Les étoiles écrasées, Paris, Publisud, n° 8, 1988.
Des mangroves en terre haute, Paris, L’Harmattan, 1991.
Un jour de grand soleil, Paris, L’Harmattan, 1991.
Le doyen Marri, Paris, L’Harmattan, Coll. « Encres noires », n° 131, 1994.
Yakouta, Paris, L’Harmattan, Coll. « Encres noires », n° 139, 1994.
Le fils du mercenaire, suivi de Yolène au large des collines, Paris-Vanves, EDICEF, 1995 (réédition, 2010).
Mayilena, Châtenay-Malabry, Éditions Acoria, 1999.
Mariana, suivi de La chanson de Mariana, Paris, L’Harmattan, 2006.
En suivant le sentier sous les palmiers, Paris, L’Harmattan, 2009.

Romans en cilubà

Bidi ntwilu, bidi mpelelu, Lubumbashi-Paris, Éd. Impala-Saint-Paul, 1998.
Tuntuntu, ntuntu, Baton Rouge, Difunda, 2002 (Paris, Éditions Giraf, 2003).
Mulongeshi wanyi (novel), Paris, Éditions Giraf, 2003.

Traduction

A day of blistering sun over the mountains of Ethiopia, A novel by Pius Ngandu Nkashama, by Robert Levine and Jimi Yuma (2003).
Mayilena und Bulakali, Eine Gestchichte aus Ostzaire, "NZZ Folio", Nr 6, Juni 1997, pp. 39-44.
In der Nacht gehetzter Schatten (Dans la nuit des ombres traquées), dans Die Gazette, Das Politische Kulturmagazin, Nummer 20-Winter 2008-2009, Matthes & Seitz Berlin, pp. 74-83.
Constellations abroad, New Orleans, University Press of the South, 2008 (U.S.A.)
I. SCÉNOGRAPHIES ET DIDASCALIES : " SONS ET LUMIÈRES"
À la suite d’un travail assidu, l’écrivain consacre ses énergies par une hypocrisie attentive et « sans faille » avec l’univers impitoyable des systèmes médiatiques, car pour décrire des scènes horribles à travers le genre « thriller », les producteurs d’images psychédéliques insistent : il faudra du sang, oh ! oui, beaucoup de sang rouge, « l’hémoglobine, nos lecteurs adorent ça ». Ils ressassent à l’envi : « notre public, vous savez, reste sensible à ces métaphores belliqueuses, dans la mesure où nos pays n’ont plus connu de telles scènes depuis la dernière Guerre Mondiale ».
En effet, une question primordiale s’impose désormais, et elle concerne les destinataires objectifs pour ces types de littératures. Il est évident que des textes sur les guerres seront lus par les instigateurs présumés de ces horreurs (qui sont-ils ?), s’ils échappent eux-mêmes aux hécatombes (?) qu’ils engagent ou aux « Tribunaux » hypothétiques érigés par les instances internationales (qui punissent les criminels démunis), malgré le fait que leur crédibilité reste encore à prouver. Ils ne visent nullement les victimes elles-mêmes, si jamais elles ont survécu, et cela dans la mesure où les ouvrages ainsi ciblés semblent s’orienter exclusivement (ou presque) vers les démocraties situées en dehors des « zones directes de conflits ».
Un autre paradoxe, et non des moindres, vient du fait que les armes avec lesquelles ces massacres sont perpétrés proviennent pour une large part de ces mêmes démocraties. La filmographie du genre a excellé dans ces représentations fortes relayées par une littéralité à sensation : Chiens de Guerre (War Dogs), Les Seigneurs de la Guerre (Lords of War), Blood Diamonds, et tant d’autres.
Les millionnaires allègres qui avaient été des fabricants d’armes dans une vie antérieure se mettent à reprographier leurs prouesses au rythme affolant de ces ouvrages patentés. Ils ne s’empêcheront pas de ricaner jusqu’à des rires jubilatoires. En effet, ils gagnent « sur tous les fronts » et les Prix qui couronnent des prouesses inspirées de leurs perfidies d’experts ne peuvent que les encourager dans leurs supercheries mercantiles.
Des publicistes en mal des gloires éphémères conseillent vivement aux jeunes scribouillards piqués par le démon de la conquête :

« des scènes macabres, de plus en plus caustiques, érotiques, mais sans effets pathétiques… Pas trop de passionnel ni de sensiblerie inutile : les souffrances dans le Tiers-Monde, vous savez, c’est bon pour le ramassage des petits orphelins, au Darfour ou ailleurs, peu importe ».

Blood Diamond, Hotel Rwanda, Congo River, Katanga Business, Primeval : les titres ronflants s’enchaînent et s’évertuent dans la « monstrativité » des ignominies perpétrées. Hollywood excelle dans des fresques « captivantes » sur les boucheries, à la tronçonneuse, à la baïonnette, à la machette, aux « armes sophistiquées ». La traque des populations, les humiliations répétées.
Ils ont dépêché des équipes hautement spécialisées autour des théâtres des opérations afin de capturer sur le vif des « images réelles et réalistes », au même moment où les abominations se commettent. Des précautions astucieuses vont atténuer les frais de surproductions, et qui rendent encore plus rentable la visibilité des hostilités.
Dire la guerre, maîtriser les instants pendant lesquels la nature humaine se découvre dans sa bestialité première, et affronter avec hardiesse des chairs qui se décomposent, des cœurs qui se contractent de douleur, de désespérance. Et pressentir les abjections qui se déchaînent, jusqu’aux poings qui s’abattent, aux jambes qui écrasent, aux yeux qui ne pleurent plus des larmes de sang, mais qui se remplissent des flammes de colère. Oui, la colère pour saisir, déchirer, détruire, parce que le limon est saturé de sang, de bave, de vomissures…
La guerre…
Comme celle qui ne s’arrête plus. Elle se déroule au Congo-Kinshasa (R.D.C. : "Air-Décès"), plus de quatorze années (19962010), déjà… Le paradigme total des dramaturgies de frayeurs, de terreurs, évoquées par Karel Plaiche qui aura inspiré pour une large part cet ouvrage (de sa lointaine, mais si proche île Maurice) :

désastre
parlez-moi du désastre
parlez m’en
(Léon-Gontran Damas, dans le poème "Hoquet", Pigments).

« Les violations systématiques du droit des populations congolaises à la paix et au Développement. En effet, en dépit de la présence en République Démocratique du Congo de la plus grande et la plus budgétivore Mission de maintien de la paix des Nations Unies (MONUC), en dépit de l’organisation de premières élections générales pluralistes, des millions des populations congolaises demeurent assujetties à des conflits armés ayant déjà provoqué plus de 1.300.000 de déplacés de guerre qui du reste aujourd’hui sont abandonnés à leur triste sort dans les savanes, forets et montagnes de la République Démocratique du Congo » (Floribert CHEBEYA : "Droits de l’Homme en République Démocratique du Congo, les signaux sont au rouge !", dans www.reveil-fm.com )

Tout en esquivant la littérature fascinante des métaphores et des hyperboles, voici la rengaine des chiffres macabres, étalée sans condescendance dans les chroniques quotidiennes :

– 6 000 000 de morts depuis 1998 (IRC) ;
– 1500 morts par jour ;
– plus de 45000 morts par mois ;
– des centaines de milliers de femmes et de fillettes violées (HWR) ;
– au moins 12 femmes violées par jour rien qu’à l’Est de la RDC (CNN) ;
– 48% des violences sexuelles concernent des enfants (ONU) ;
– 585 000 enfants meurent chaque année des conséquences de la guerre (MSF) ;
– le taux de mortalité infantile le plus élevé au monde ;
– plus de 680 000 enfants ont perdu leurs parents, victimes du Sida (Save The Children) ;
– 80 % du sang transfusé en RDC est contaminé par le VIH (ONU-SIDA) ;
– 2,5 millions de déplacés dû au conflit 16 % de la population souffre de malnutrition sévère et la majorité souffre de malnutrition chronique (Ministère de la santé RDC) ;
– 80 % de la population active est au chômage ;
– plus de 500 opposants ont été assassinés entre 2006 et 2008 (HRW) et plus de 1000 autres croupissent en prison dans des conditions effroyables.

Les commentaires excèdent parfois les intentions avouées des "Hommes de bonne volonté", et pas seulement ceux qui ont marqué le Siècle de leurs " générosités emphatiques" : « Ils appellent cela " la Paix" : une extermination méthodique et programmée de tout un peuple ! »
Et les mieux lotis d’énumérer jusqu’à extinction de voix :

" 500 cas de viols ont été recensés au cours de l’été 2010 en République démocratique du Congo, 12 000 en 2009 et plus de 200 000 depuis 1996.
" La plupart de ces crimes sexuels sont commis par des groupes armés. Les femmes en sont les premières victimes mais aussi les enfants et parfois les hommes.
" Les viols humilient, tuent et déchirent les communautés villageoises. C’est une redoutable arme de guerre que l’ONU ne parvient pas à stopper. S’apprêtant à publier un rapport sur les massacres perpétrés en RDC de 1993 à 2003, elle vient de reconnaître son échec".

Trop enthousiastes, ils n’hésitent pas à recourir à des phraséologies fantasmagoriques , lorsqu’ils déclarent haut et fort que le Peuple Congolais est paralysé par une peur panique. Certains invoquent la lâcheté de quelques pusillanimes pour fustiger les comportements devant les situations exécrables du pays. Cependant, une analyse patiente permet de relever des défaillances, mais aussi d’indiquer que les actes de résistance ne se construisent pas seulement à partir des raisonnements intuitifs.

Le combat des temps présents refuse les compromissions faciles à propos des guerres qui ravagent l’Afrique actuelle. L’auteur affronte les souffrances, au lieu de pressentir les abjections lorsqu’elles se déchaînent, jusqu’aux poings qui s’abattent. Les yeux ne pleurent plus des larmes de sang, mais ils se remplissent des flammes de la colère. Oui, la colère pour saisir, résister, se battre, parce que le limon est saturé de sang...
La guerre : des millions de morts, des dizaines de milliers de "femmes violées", des centaines de milliers d’enfants orphelins, une " montagne de cadavres"… Le tribut des terreurs à payer aux bourreaux, aux usurpateurs, aux imposteurs comme aux marionnettes des pays voisins, la rançon des ressources minières au profit des armes de destruction.
La guerre au Congo : une absurdité totale, parce qu’elle ne s’arrête plus, quatorze années, déjà… Comment conjurer le paradigme des dramaturgies de frayeurs et d’horreurs sans forcer les langages à se transformer en actes de libération, en rituels d’exorcisme et de "guérison" ?
Partir de la duplicité des turpitudes politiques, avant de montrer que les efforts pour proscrire les douleurs d’un Peuple meurtri réussiront à suspendre la "catastrophe" et la tragédie d’un pays. L’Écrivain engendré par les violences de la mort doit échapper aux pièges des redondances littéraires figées par la dénonciation. Les discours qu’il institue permettront l’émergence des mythologies de souveraineté afin de célébrer la "race des vainqueurs" ainsi que l’avènement d’une "terre nouvelle" {1} .
La terre de la Liberté.
Levez-vous donc / Vous êtes la race des Vainqueurs !
II. LE DISCOURS LITTÉRAIRE DE LA GUERRE ET LE CORPS DU LIVRE
Préliminaires autour de la "buzoberie" {2}

Les commentaires sur les "littératures d’Afrique" semblent situer celles-ci dans un univers intemporel, comme si elles opéraient hors temps et hors espace. Le fait de "dé-contextualiser" ainsi les œuvres littéraires porte des préjudices évidents à l’endroit des lectures critiques. Le paradigme des publications les plus récentes démontre cependant l’importance majeure des circonstances au milieu desquelles s’élaborent les productions culturelles. En dehors des symboles à travers les langages, il illustre avec plus d’efficacité l’indispensable "discours de la méthode".
En suivant les séquences des publications depuis la chute de la dictature, la problématique d’une "textualité de l’écrit" devient nécessaire, car elle permettrait de comprendre les codes mis en jeu (ou les signes mis en scène) par une écriture qui se réclame de l’imaginaire. En effet, la littérature ne consiste pas seulement à "écrire des œuvres esthétiques". Elle est avant tout un "art de vivre une expérience humaine". Depuis les premiers moments de la colonisation, les "Poètes" du pays ont tenté de reproduire par l’écriture les espaces des douleurs, mais également ceux des espérances et de la quête permanente de leurs peuples. Ils n’ont pas seulement "orthographié" des lettres. Ils ont assigné à la destinée unique de la Nation un nom, une identité, une conquête de l’esprit.
Les guerres qui ravagent le Congo ont été vécues dans une panique totale. La scène se déroulait dans un arrière-mental, comme si les consciences avaient été foudroyées subitement, et que les contrecoups de la défaite marquaient une défaillance totale de la "mémoire historique". Avec courage et ténacité, les Écrivains resurgissent de nouveau, et ils parlent de cette même "mémoire" en termes de "réappropriation du sujet". Il faut reconnaître qu’il en est du livre littéraire comme des gestualités politiques : ceux qui ont le pouvoir ne savent pas qu’ils le possèdent et qu’ils peuvent en disposer librement. Et ceux qui ne détiennent aucune parcelle de pouvoir se complaisent dans des velléités de puissance et déploient des chimères ostentatoires pour donner l’illusion qu’ils maîtrisent les "éléments de la nature".
Le texte présenté ici part de cette narratologie politique, avant de montrer que les efforts pour exhiber une "discursivité cathartique" à travers des modalités passionnelles excessives n’avaient pas réussi à circonscrire la "catastrophe". Cependant, elle aura permis de faire éclater les limites d’une véritable "expérience du dire", au point d’introduire à une éthique de la textologie qui soit également une "réécriture de la naissance du monde". L’Écrivain venu de la guerre dépassera toute rhétorique substitutive. Les langues et langages qu’il instituera permettront l’émergence des mythologies de la souveraineté. Des ruptures historiques ont suivi ces parcours tortueux à travers les transhumances et les exils intérieurs imposés, par une correcte mise en scène des existences, ainsi que le montrent les écritures nouvelles.

1. La narratologie politique et les moments de l’histoire nationale

Observer d’abord en préalable, que pendant les décennies les plus terribles, les véritables "Hommes de lettres" avaient tous écrit contre le Parti-État et contre la dictature. Tout comme ils vitupèrent actuellement contre les tyranneaux de bas-étages qui se disputent les miettes des pillages et des déprédations systématiques dans un pays dévasté. Le "M.P.R." n’avait pas besoin de les récupérer, puisque le tyran se fabriquait ses propres gratte-papiers, poltrons et veules à l’infini. Bien au contraire, les auteurs qui se sont imposés dans ces littératures ont tous payé le prix fort pour leurs talents. Tortures, brimades, expulsions, trop d’emprisonnements arbitraires : la liste des supplices serait fastidieuse ; en effet, ils ne relèvent pas seulement de l’affabulation facile. Et pour nous, cet Exil pénible auquel ils ont été forcés, eux et les membres de leurs familles.
Errances, chômages prolongés, pauvreté matérielle criante. Nul n’est autorisé à cracher sur "notre commune misère". Ce ne sont pas les élucubrations éhontées de quelques prétentieux, ignorant totalement les réalités des postulats littéraires, incapables de discerner les axes historiques de ces épopées qui y changeraient quoi que ce soit. Ils ne méritent même pas la moindre attention.
L’idée de départ consiste à montrer que, malgré les déficits et les écarts de l’autoritarisme renforcés par les débâcles militaires subies ou infligées de part et d’autre de la ligne de démarcation, les panégyriques instaurés tournent autour du mythe de la "nation". Un tel préalable est à considérer comme une donnée décisive, avant de poser la question fondamentale du "discours littéraire" exploité pour ses multiples perspectives et intentionnalités.
Les bibliographies générales signalent une intense activité éditoriale concernant les chroniques qui ont marqué les dix dernières années de l’antique colonie belge. Les ouvrages publiés comportent une part non négligeable d’analyses et de commentaires empressés pour fustiger la défunte dictature. Cependant, ils concernent aussi la période qui avait suivi le démantèlement des structures mises en place par le parti unique. Une telle prolifération de textes aurait paru comme un élément de confusion et souvent même de maladresse dans la réflexion proprement dite, et elle poserait alors plus de problèmes qu’elle n’en résout réellement. En effet, les auteurs se reprennent par des phraséologies loquaces, et ils se citent les uns les autres dans une unanimité sublime. Ils se confèrent parfois des "bonus de moralité" interminables, autant qu’ils cherchent souvent à paraître comme des témoins complaisants des velléités sensationnelles.
L’argument évoqué ici ne cherche pas à sanctionner les contenus de ces publications, encore moins à en imposer une lecture qui n’apporterait guère d’arguments susceptibles de faire comprendre les complexités de la situation actuelle. Toutefois, en parcourant les répertoires des multiples opuscules et des manuels rédigés pour la "bonne cause", se découvre une terminologie fonctionnelle envers la validité de la narratologie. L’objet principal ne consiste donc pas à dénoncer les conséquences malheureuses de la dictature ou des dynasties versatiles, encore moins à décrire les mécanismes par lesquels se sont instituées des arnaques hilarantes des supercheries anachroniques.
Il conviendra de revenir sur les deux temps forts qui permettent de coordonner les méthodologies de ces stylistiques singulières :

1° l’accaparement de l’espace de la parole : les dignitaires des gouvernements consécutifs s’étaient précipités "là-haut" depuis la chute du "Guide" et ils se complaisent visiblement dans cet exercice jubilatoire de la dissertation facile. Ils recomposent sans fin des apologies redondantes autour de la "révolution" ou même d’un probable renouveau de la parole ;
2° le corollaire de tels substrats idéologiques consiste à montrer qu’en reproduisant sans pudeur par des mimétismes d’écritures des paraphrases aussi exubérantes, ils seraient amenés à conjurer le "destin" de tout un Peuple désemparé.

Tout se passe comme si l’abondance des catalogues suffisait à elle seule pour "exorciser les monstres", et pour réorienter les événements dans le sens d’une maîtrise réelle (ou supposée comme telle) des comportements. Et cela, pour autant que des projets proclamés dans une rhétorique vindicative n’avaient pas pu être exécutés par une volonté et une intelligence adéquate de la "chose publique". En réalité, le fait caractéristique du "dialogue" engagé par l’interlocution, et celui de l’intercommunication entre les populations est ainsi exprimé en des réflexes de langages plus immédiats.
Les extravagances d’un "dire incertain" finissent par envahir l’espace de la parole. L’un des prétextes évoqués pour circonscrire la "parole de l’autre" consiste à précéder la "parabole de la contradiction", à prévenir les répliques ressenties et davantage encore redoutées. À travers la volubilité fulgurante des écrits parcourus, la seule grandiloquence n’exempte pas des craintes de la contradiction appréhendée comme une débandade de la logique. L’emphase ne dispense pas non plus de l’assujettissement à la déconsidération des arguments.
Pour avoir voulu suppléer aux équivoques d’un "dire autarcique", les verbiages idiosyncratiques préfèrent ne pas contourner à l’avance le piège du vertige de la parole.
À lire un certain nombre de bavardages ressassés, il apparaît que les antagonismes actuels, qu’ils s’appellent "rébellions", "guerre d’Afrique", ou bien "état de belligérance", se situent aux confluences des thématiques abordées, éludées ou suggérées. L’interrogation ne concerne donc pas le "récit de la guerre", ni même la distance significative que requiert un type de dissertations, à propos ou à l’encontre des événements subis. Les discours répandus à travers les "livres" n’atteignent pas encore au pathétique du désespoir, en convergence avec les sentiments difficiles à réprimer : la peur permanente ou la "démission collective". Surmonter l’impuissance afin de peser sur les acteurs de ces atrocités devant les victimes qui meurent lors des répressions sanglantes, en fuite à travers les forêts à la recherche d’un refuge précaire. Ceux qui sont persécutés, accablés par des insultes incessantes par lesquelles ils sont traités de "microbes", de "bilulu" ou de "vermines", traqués par des milices intoxiquées de stupéfiants, ce sont des frères, des cousins, des amis longtemps admirés ! Chaque enfant massacré appartient toujours à un père et une mère de chair et de sang, à un lignage, à un clan de solidarité, aux êtres vivants à qui il va manquer. Ne pas céder à des diatribes stériles qui encombrent les "pages du Web" :

Subject : [MediasCongolais] Re : Wadilemfumu
Date : Wed, 19 Dec 2001 05 : 36 : 41 +0100
Soit disant Koko,
Tu n’es qu’un voyou, merci tu ty mêler aussi, ça me donne au moins l’idée fixe de ce que vous êtes, ignare, primitif, zigomard et troubadour ; tu sais bien que tu n’es pas à ton premier forfait avec tes masques koko mbila.
Je te promets que je vais te démasquer, ton vrai nom sera connu pour que tous les congolaises et congolais sachent jusqu’à quel niveau tu es maniaque, lâche et possédé.
Soki oza mobali ya solo, mwana Congo pesa kombo nayo ya solo, mais je te promets que okokumba ngambo, tu auras chaud aux fesses. Je te le jure qui rira bien, rira en dernière position et aucune personne ne sera plus salie par les mal-éduqués et sans vergogne que vous êtes avec ton complice wadilemfumu.
Kie, kie, kie, kie, tu me fais rire petite bordel. Je m’imagine comment tu es… de petite taille, très noire avec des boutons. WDF.

Autant les actes endurés à la période du despote sanguinaire avaient constitué des véritables épreuves à travers les récits fictionnels, autant (et peut-être davantage encore) il semble difficile de maîtriser les contradictions flagrantes dues aux conflits actuels.
La difficulté à "dire la guerre" ne transparaît pas seulement au travers des paroles de l’insulte, ou par l’intermédiaire obligé des circonlocutions (trop) embarrassées des "Seigneurs de la guerre". Elle ramasse avec plus d’emphase encore les ambiguïtés inhérentes à toute expérience de l’écriture littéraire. Cela voudrait-il signifier qu’une éventuelle "textologie de la souffrance" soit inscrite dans cette tentative de la parole ? Certainement pas, si le principe est admis que la littérature ne s’avère pas être un conglomérat de séquences expressives. À l’époque des premières rébellions de 1962-1965, le même "silence embrouillé" avait été reproché aux "Poètes" de la période coloniale, comme s’il s’était agi d’un crime commis contre la "liberté de crier". Longtemps, les "faiseurs d’anthologies" s’étaient interrogés sur ce qu’ils considéraient comme une complicité sournoise de la part des auteurs rescapés des violences coloniales.
À la lumière des événements les plus récents, une analyse rationnelle permet de reconstituer les mécanismes susceptibles d’amener à des "interdits de langages". Comment dire autrement les querelles tribales souterraines (où sont les tribus ?), les angoisses devant les crises sociales et morales, les ambitions démesurées des antagonistes, les compromissions incessantes avec les forces étrangères qui ont saccagé le patrimoine national ? Le slogan indécent évoqué souvent intempestivement voudrait que "les Congolais n’aient pas de culture politique". Céder ainsi aux principes de mépris pour soi-même réconforte encore plus naïvement les itinéraires piégés de ces "périphrases pathétiques".
Le corollaire obligé pour résoudre ces impasses dans l’intercommunication s’impose souvent par le foisonnement de bibliographies à caractère satirique. Et plus parodique encore, par le dysfonctionnement de tout ordre stylistique auquel les auteurs recourent à la manière d’une "arme d’autodéfense". Il s’agit parfois des palimpsestes d’écritures qui ont pu être observées à travers les récits de Lomami-Tchibamba par exemple, dans la mesure où des chapitres et paragraphes raturés se surimposent à l’imaginaire torturé, encore moins les tautologies parallèles qui avaient permis des dénonciations parmi les plus virulentes des excentricités dictatoriales. Les phraséologies agissent par un exhibitionnisme des expressions langagières. Elles s’accumulent du fait d’un excès de commérages impudiques jusqu’à l’indécence des litotes paroxystiques.
Les "verbes" sont totalement imperfectifs, car ils ont cessé de signifier. Les utopies des ultimes révoltes se sont éparpillées au moment où le pouvoir tyrannique perdait ses repères, tout en s’acharnant sur des dépouilles mutilées des "Opposants", des étudiants, des derniers "Héros de la libération". À la place, des diatribes décousues qui n’arrivent pas à exprimer la pertinence de la contestation.
Les aspects les plus ironiques (et les plus terrifiants aussi) concernent en priorité cette sorte de "discursivité cathartique". Le discours par lui-même se fait ainsi subvertir. Le langage représente exclusivement la visée principale du "dire". Ou plutôt, la formulation du discours, l’effort pour en décider la logique, et qui finit par s’émietter dans une fragmentation du contenu textuel. Il sera montré plus loin la finalité sous-jacente de ces modalités perlocutoires. En effet, il s’agit bien de procédures immédiates de ritualisation par l’écriture. Une technique inchoative pour formaliser (et pour "formater", pourquoi pas) les opérations concrètes de raisonnement vers une purification morale. La marque passionnelle n’entraîne pas seulement les dichotomies de la déontologie, avec la répartition du vocabulaire de belligérance entre les deux antinomies qui finissent par se transformer en antithèses romantiques : les "bons" de Kinshasa contre les "méchants" de Goma, les "innocents" de l’ouest contre les "vampires des cultures" venus de l’est. L’invasion du pays par les forces de l’au-delà (des enfers ?) devient une mythologie diffuse de la destruction de l’univers, à commencer par celui de la parole.
"Églises nouvelles", "Messianismes bibliques" ou encore mieux "Prophétismes africains", les mouvements religieux qui avaient été prohibés par le système colonial reconduisaient sans fin les excroissances de discours pendant la dictature. Cette thèse est soutenue avec plus d’éclat dans La pensée politique des mouvements religieux (Ngandu, 1998). Des commentaires abondants et même prolifiques leur ont été consacrés en tant que prétextes pour susciter tous les enthousiasmes intellectuels. Actuellement, le phénomène a atteint un stade critique dans la manipulation des esprits. Les circonstances de ces équivoques débordent les passions originales pour se transformer en des véritables métastases psychologiques. L’ordre dans lequel de tels discours parasités opèrent a fini par recouvrir l’ensemble des expériences sociales. Ils se caractérisent par une récupération habile des misères accumulées : depuis les détresses profondes autour des catastrophes de guerre, jusqu’aux calamités naturelles, en passant par les épidémies de toutes les sortes. La guerre dans un tel itinéraire des prestidigitations adroites fournit des opportunités ultimes.
Ces mouvements se caractérisent principalement par deux aspects majeurs :

– la radicalisation des positions, au point de reprendre les schémas réducteurs des injonctions intransigeantes et monopolistiques de la dictature. Ce qui a fini par ériger des impasses réelles et par dresser des obstacles majeurs dans les consciences ;
– les interdits de langages par la symbolisation excessive de la souffrance et du "mal", par une reprise effrénée des termes qui accentuent les contextes religieux au détriment d’un véritable discours. Il en est ainsi pour les multiples cas de "sorcelleries" ou d’iniquités magiques agitées par des Pasteurs despotiques. "Apôtre, Prophète, Frère, Évangéliste, Chérubin...", chacun alléguant son inspiration personnelle comme une méthodologie unique et exclusive dans la lecture, l’interprétation, autant que la mise en pratique des « écritures saintes ».

Le reportage effectué par le journal Le Phare auprès des Enseignants de l’Université de Kinshasa est encore plus édifiant (?) dans ce sens. La manchette à elle seule se passe de tout commentaire exhaustif.

A l’occasion du décès du professeur Bungisabo, le président de l’Association des professeurs de l’Université de Kinshasa (Apukin), le professeur Sabakinu a révélé qu’en dix ans, l’Université de Kinshasa a perdu une soixantaine de ses vaillants professeurs et qu’entretemps, 50 autres professeurs malades mais incapables de se faire soigner, même aux Cliniques universitaires, attendent simplement la mort dans leurs résidences (05-09-2002).

Des analyses concrètes ont déjà été effectuées pour expliquer ces signes imprévisibles d’aberrations sémantiques. À travers les commentaires bousculés des observateurs, illustrés par le talent de Tshidibi Ngondavi dans ses "Apostrophes" (Le Potentiel), se dégagent des interférences constantes avec la démolition des institutions.

En effet, les "Prophètes" et les Pasteurs incriminés se sont transformés parfois en des instances de décisions. Ils s’entourent des milices armées, des garde-corps au gabarit impressionnant, jusqu’aux flottes aériennes et aux parcs automobiles braillards. Ils disposent des moyens financiers disproportionnés : le clinquant des parvenus aux mœurs de cannibales. Ils déploient des possibilités de répressions étendues. Ils exploitent sans discernement et en toute impunité la crédulité des "croyants". Ils recourent à tous les abus imaginables sur les corps des enfants, des femmes et des "adeptes" fragilisés.
Ils confisquent les parcelles, les maisons communales, et même les stades sportifs dont ils se servent sans scrupules pour d’interminables veillées de prières psychédéliques. Ils exhibent des comptes en banques qui dépassent de loin le budget de l’État et leurs ressources dans tous les domaines s’avèrent simplement colossales. Pulvériser, briser nos enthousiasmes juvéniles… Trop juvéniles…
Par leur seule présence, ils ont débordé les contextes des thématiques littéraires. Ces Apôtres ne sont pas seulement "inénarrables", ils ont précédé les fictions les plus improbables et ils ont envahi ainsi les espaces de l’imaginaire potentiel. Ils ne respectent pas une autre logique que la leur propre, aliénant ainsi profondément un quelconque ordre social qui ne relève pas de leur fait. À ce titre, leurs prestations n’ont comme finalité que la perturbation de tout autre espace d’écriture. Ils recourent aux terminologies hébraïques de l’ Ancien Testament sans le moindre souci de la sémantique (encore moins de la didactique) de l’hébreu ancien. Inutile de les interroger sur la science du théologique, ils prétendront qu’elle relève de la supercherie de l’Europe pour s’accaparer de la Parole de Dieu.
Ils ont fini par écarter les axes des doctrines religieuses, pour devenir des vecteurs exclusifs et envahissants des conquêtes intellectuelles. Leur intransigeance semble donc circonvenir les disciplines de la "science philosophique", et malgré quelques dénonciations audacieuses, ils se sont déjà accaparés de l’espace de la parole : "nazali kondima kaka Nzambe na ngai oyo balakisaka nga na Pasteur na nga" (je n’obéis qu’à la seule loi de mon Dieu à moi – celui qui m’a été révélé par mon Pasteur à moi). Ce "Dieu unique" qui se manifeste à chaque occasion aux adeptes par des visions, des rêves, des prémonitions, et qui échappe à tout autre ordonnancement de la logique.
Les conséquences les plus directes concernent la marginalisation des grandes "Églises confessionnelles". Un fait nouveau éclaire la thématique essentielle de ces phénomènes, dans la mesure où une frange des textes écrits depuis les indépendances avait surestimé le personnage du "Prêtre catholique", de la "Religieuse" ou du Missionnaire chrétien comme contexte des conflits de discours. La littérature apporte des paradigmes en abondance, depuis Le pauvre Christ de Bomba de Mongo Beti, jusqu’aux désabusements de La reproduction de Mpoyi Buatu (1986).
Longtemps, les "Hommes d’Églises" avaient été considérés comme les théoriciens les plus accessibles de l’expérience sociale. La Faculté de Théologie catholique de Kinshasa avait toujours joué un rôle prépondérant dans l’imaginaire intellectuel, un "focus" certain, une vision différente d’idées originales, là où se recomposaient des présages inédits.
Les références bibliographiques les plus connues tournaient presque invariablement autour des écrits philosophiques, et les "Lettres pastorales" étaient évoquées pour appuyer des hypothèses probables dans les dissertations doctorales.
À présent et de plus en plus, non seulement les documents qui se propagent renforcent le discrédit jeté sur les "Hommes d’Églises" jusqu’à l’opprobre, mais ils insistent davantage sur les accointances coupables entre les dignitaires religieux et les piliers des dictatures successives. Les chefs des miliciens les plus redoutables se réclament eux-mêmes et à grands cris des missions prophétiques et ils recourent en même temps aux suffrages des fétiches et des magies les plus barbares. Avant de commettre des meurtres programmés, ils invoquent des citations bibliques et les séquences parmi les plus belliqueuses de l’ Ancien Testament. Dans leur entendement, l’ Éternel demeure le "Dieu des Armées", celui qui procède à des batailles sanglantes, à des exécutions sommaires, le Yahweh des vengeances qui amènent à des destructions massives, qui fait brandir les épées et les glaives, l’impitoyable qui ordonne de trancher les têtes des innocents, d’écraser les corps des vaincus, chapitres et versets de l’Exode ou du Deutéronome mémorisés à l’escient.
Cet aspect n’est pas unilatéral, car il ne concerne nullement les "actes de foi", encore moins ceux de la croyance en Dieu. Le désaveu des Églises officielles a provoqué un véritable séisme : le vide de la pensée. Les autres Mouvements se sont empressés d’envahir les interstices de ces défaillances jusqu’à la proscription, sans pour autant empêcher les causes de telles abdications.
Il s’ensuit dès lors des phraséologies et des mythologies invraisemblables, puisées dans des allégories obsolètes. Et c’est peut-être là le point originel de la déconstruction des langages. Les contradictions ne demeurent pas seulement à ce niveau de l’incertitude quand il s’agit d’élaborer la réflexion. Elles sont plus flagrantes encore, lorsque ces types d’instances culturelles se transforment en des cas spécifiques de moralité, et qu’ils exigent des termes corrélatifs aux paraboles littéraires qui peuvent en être proférées.

2. Le livre littéraire : la conjuration du mal par l’écrit

Pendant cette période d’une guerre absurde, le livre n’est pas seulement pour le pays un objet à lire, à explorer, à exhiber dans les salons de luxe, derrière des vitrines lambrissées. Il est par lui-même une présence, et davantage, une prescience fabuleuse (une préséance) dans l’ordre du savoir qui en découle. Un culte lui est dû, non pour ce qu’il représente, mais pour ce qu’il rapporte. Il lui est exigé de transformer l’univers, d’accorder des "bienfaits de la terre", les "nourritures terrestres" et pas seulement les spirituelles, d’accepter des offrandes (jusqu’au sang ?), de "métamorphoser" son auteur. Les métaphores finissent par s’ériger en véritables métonymies, et pas seulement pour le sens. Par l’écriture, le "scripteur" se change effectivement en un être différent et réfracté. En dehors du prestige virtuel ou simplement pressenti, il s’effectue un bouleversement réel d’identité. Ici, les gestualités d’écriture indiquent non pas les zones d’indifférenciation, mais plutôt les espaces des fragmentations.
Dans d’autres circonstances, de tels mimétismes tenaces s’achèveraient souvent en des dédoublements de personnalités, tant les pesanteurs de ces fractions et morcellements amènent à des comportements presque inattendus. Les "baptêmes" des livres se déroulent souvent dans des salons prestigieux des grands hôtels, à Kinshasa comme en province. Ils donnent lieu à des cérémonies somptueuses, "rehaussées" par la présence des dignitaires enthousiasmés et par un "public d’admirateurs" disposé à des grands "shows" médiatiques. Ils sont présidés par des "Professeurs" et des Universitaires renommés, et des exposés mirobolants célèbrent l’événement dans des colonnes de leurs magazines, dissimulant mal une déférence affectée.
Ainsi de cet article consacré à un ouvrage intitulé, Le Congo : survie et grandeur ou le vade mecum du vrai patriote !

Le salon Congo du Grand Hôtel Kinshasa a servi mardi dernier, au baptême de l’ouvrage "Congo : survie et grandeur : Pari d’une géopolitique nouvelle dans la mondialisation" de Henri Mova Sakanyi. Au même moment, "La science des Finances publiques" du même auteur a été porté sur les fonts baptismaux. Présenté par le Professeur Ngoma Binda, "Congo : survie et grandeur" reprend un contenu interpellateur, des stratégies pour sortir le Congo profond d’une guerre qui l’affaiblit du sommet de la tête aux plantes du pied. Mova apporte, selon lui, des propositions qu’il estime indispensables en vue de contourner l’égoïsme de la communauté internationale (Désiré Kazadi, dans Le Phare, Kinshasa, le 29 novembre 2001, publié sur le Web).

Il n’y a aucun mal à prendre en compte ces "jeux de la scène d’écriture", et les littératures européennes foisonnent des échantillons paranoïaques qui ont tourné à la démesure des délires ou à des réflexes suicidaires. Il suffira de relire la préface de Michel Leiris à son autobiographie L’Âge d’homme, et qu’il intitule significativement "De la littérature considérée comme une tauromachie", texte qui a été commenté par Joseph Mwantuali dans son ouvrage critique, Michel Leiris et le négro africain (1999). Ce ne sont pas ces tendances qui intéressent ici, pour autant qu’elles soient suscitées notamment par le besoin fortement ressenti d’une reconnaissance immédiate. Et en conséquence, au niveau d’une ambition imprévisible du pouvoir tel qu’il a été conquis par l’imaginaire démiurgique.
Pour ce cas précis, l’activité propre à la scripturalité n’est nullement mise en question, mais uniquement le sens qui est accordé à l’objet écrit, tout comme au "sujet écrivant et énonçant". La valorisation implicite rappelle par ailleurs la "puissance totale" que confèrent les diplômes pour sanctionner la fin des études secondaires et surtout universitaires, auxquels sont confiées des vertus typiques en vue d’un prestige inaliénable et d’une improbable ascension sociale. Après la publication d’un ouvrage, des personnalités remarquables continuent à revendiquer des prestances intellectuelles pour se faire nommer au sein des instances économiques ou pour prendre en mains les institutions publiques. Lors des débats contradictoires, l’éclat d’un livre retentit à la manière d’un argument obligé en vue d’une hypothèse vraisemblable, presque un "impératif catégorique".
Une caractéristique déférente peut être retrouvée à travers l’abondante narrativité musicale. Celle-ci reproduit l’argument de l’exemplification, en multipliant les paradigmes des composantes culturelles. Elle confirme enfin les nouvelles hiérarchies tribales, pour avoir son nom cité dans le disque. Elle stimule les instances des musicalités rentabilisées : les fameux "mabanga" de triste réputation.
La musique aboutit ainsi à des nouvelles pratiques et à des contre-valeurs dont la véritable sublimation demeure l’objectif primordial : voitures, maisons à Binza, des "awards- koras " illusoires pour une reconnaissance internationale indéfinie.
La rancœur qui frappe l’École ressemble ici à un anathème, du fait d’une scolarité totalement déficiente. En effet, l’École ne transmet pas seulement une thématique valorisante développée par l’écriture : "wanyi Yezu kavua mulonga kalasa to, kadi wakapita bena menji bonsu (mon Jésus à moi n’a jamais fréquenté l’école mais il a dépassé des érudits avérés par son intelligence)" (Gisèle Musadi).
Il conviendrait de reconnaître que par ses personnages, par son statut actantialisé, par l’invalidité du "diégétique", le jeune enfant arraché du village et introduit de gré ou de force à l’intérieur du système scolaire occupait une place notable au sein des littératures fictionnelles. Il en avait toujours été ainsi dans le "roman de la Négritude", depuis L’enfant noir ou encore L’aventure ambiguë, jusqu’à Saint Monsieur Baly de Sassine. À travers la littérature nationale également, avec le paradigme de Ngando de Lomami-Tchibamba (1948,1982), même si Musolinga semble "châtié" par le destin justement parce qu’il refuse de fréquenter l’école des "Belesi". À relire Le croissant des larmes de Tshisungu (1989), ou encore Misère au point de Kangomba (1988), la persistance de l’école en tant qu’espace symbolique des contradictions du pouvoir se transforme en un enjeu de la grammatologie.
Certes, il faut reconnaître que les confusions permanentes entre l’acquisition du savoir et l’ascension dans la hiérarchie sociale avaient constitué des handicaps non négligeables. Mais du moins, il demeurait acquis que l’école pouvait se réadapter aux réalités du moment, et permettre ainsi l’avènement d’un peuple conscient de sa propre destinée.
Dans un tel contexte, le livre avait été appréhendé comme le moyen le plus fiable, le mieux élaboré aussi, parce que reconstruit pour le fonctionnement optimal des institutions. L’administration ainsi que la gestion de la "chose publique" devaient se conformer aux exigences des siècles de technologies avancées et des métamorphoses fondamentales. Ce qui rappelait "l’art de vaincre sans avoir raison" selon l’expression consacrée des anthologies classiques.
La dictature elle, s’était efforcée de détruire totalement les structures de l’École. Ou plutôt, elle s’était ingéniée à la dénigrer, dans l’intention de la discréditer. Et lorsqu’elle n’avait réussi qu’à réconforter sa position unique dans la réflexion et la "critique du pouvoir", elle s’est donné tous les moyens pour disperser les "Intellectuels", pour subvertir les plus aptes aux compromissions, et enfin, elle s’est décidée à massacrer les Étudiants (1969,1971 et plus tard encore) en déployant une brutalité toute primitive. Elle avait même cru de son devoir d’en récupérer les fondements philosophiques, de les détourner de leurs objectifs, et de s’en approprier afin de mieux asservir les uns et les autres.
Une finalité avouée : asseoir une autorité exclusive à travers les instances idéologiques. Les "aventuriers de la nébuleuse errante AFDL" n’avaient pas procédé différemment depuis leur intrusion dans la capitale. Ils avaient affiné les méthodes, au point d’amener les "Intellectuels" à se mettre en files depuis l’aube, en quête d’un emploi hypothétique, brandissant des masses de diplômes sous les caméras boulimiques des médias étrangères. L’ironie dépassait et de loin l’art de la gloutonnerie euphorique.
Les tueries des universitaires avaient toujours été perpétrées selon un rythme soutenu afin de décourager la "passion des connaissances par le livre". Et enfin, les conséquences abjectes auxquelles ont abouti les projets pour la dévalorisation de l’École ont trouvé le moyen d’avoir raison du tissu social. Désormais, le livre cessait d’être lié à l’instance pédagogique. Il devenait une tactique comme une autre pour démobiliser la jeunesse. Une ruse dans toute sa perversité, un "attentat contre le destin".
À partir de ce point limite, les ébauches qui pouvaient s’inscrire à l’horizon d’attente de la fonctionnalité littéraire s’effaçaient progressivement de l’imaginaire. La représentation de la "science par l’école" se transformait en un chaos d’idées préconçues, sans aucune logique de probabilités sur les événements à subir, à prendre en charge ou à surmonter. Les textes des romans permettent de montrer les parcours de cette dépréciation des valeurs. Les personnages évoqués ont réussi à détruire leurs propres images, et ils ont désagrégé les symboles par lesquels ils auraient pu "sublimer leurs propres rêves".
Longtemps, il avait été observé le rôle autrement néfaste des circonstances dramatiques ainsi que des paysages instruits dans le romanesque. Ce qui se dégage des écritures actuelles est d’abord cette figurativité négative, à cause des processus démultipliés de la farce : de la folie jusqu’à la démence, de la paranoïa jusqu’à la schizophrénie qui "déstructure" le plus la logique du discours. Les éléments visibles de l’aliénation mentale qui forment la part essentielle des référents psychologiques (psycholeptiques ?) constituent l’un des points névralgiques dans la compréhension des discours littéraires.
Le livre-fétiche n’a pas été seulement l’apanage de l’ "école nouvelle ". Il a perduré depuis les indépendances politiques, et le phénomène par lui-même n’a pas encore été commenté dans ses véritables proportions. Il suffirait pour cela de consulter les magazines et les revues du pays, mais davantage les sites du "web", pour se rendre compte de l’importance accordée à la "chose publiée". Il ne s’agit pas ici de "célébrer" les ouvrages les mieux reçus, ou même de réciter des éloges dithyrambiques sur le contenu de leurs prosopopées.
Le fait de l’écriture comme un "acte du dire vrai historique" fonctionne en lui-même à la manière d’une excentricité de la parole. Le texte ici ne se réfère pas à son "genre" ni à ses modalités stylistiques. Il existe en tant que coefficient majeur pour fixer les contextes des réflexions, mais aussi pour déterminer régulièrement les niveaux des comportements consécutifs à ces actes. Il n’est pas seulement perlocutif, sous la forme d’un décret qui "nomme" la légitimité et qui "somme" à la loi. Il informe le réel : il interpelle, il exécute. Il interprète encore plus l’univers de la pensée.
Cela pourrait signifier que le livre ne soit pas seulement accepté comme une surenchère pour accéder à la connaissance. Il indique par lui-même les points de rupture et les corrélations éventuelles. Sa présence suffit pour transformer les événements. Il procède de la désintégration des forces néfastes. Il réhabilite les consciences tourmentées ou déconnectées. Il réduit les tensions internes dans le fait des individus. Il est, et par son être et son existence, il agit. l’impulsion par laquelle il est produit le fait émerger du néant de l’imaginaire et accroit davantage les homologies existentielles dans leur totalité.
Il en avait été ainsi lorsque les horreurs du génocide s’annonçaient tragiquement sur le Rwanda (1992-1994). Des récits avaient été publiés comme pour conjurer le destin : Yolène au large des collines (Ngandu, 1995) tentait d’accréditer les présages, et de faire arrêter les massacres à leurs débuts, autant que les supplices des « Kasaïens » au Katanga à la même période. Et quand les hordes de l’AFDL se sont abattues sur le Kivu meurtri, d’autres récits ont cherché à purifier la mémoire : Mayilena (Ngandu, 1999).
Cependant, ce qui importe ici n’est pas une "action à distance" qui relèverait d’une figure magique, comme s’il suffisait d’avoir écrit pour que "cela (ne) soit (pas)". Mais plutôt le mythe susceptible d’entourer la "scripturalité" et de transformer l’écrit en une "parole".
Par-delà les esquisses et les projets, l’ouvrage publié est souvent qualifié d’une "inspiration subite". Combien d’auteurs ont renoncé à "retravailler les projets d’écriture" comme s’ils devaient dénaturer l’inspiration première ? Les querelles intempestives concernent souvent ce "travail de correction" des manuscrits portant sur l’inscription historique des guerres. Les oppositions les plus virulentes démontrent qu’il se serait alors agi d’une "trahison de la pensée", presque une méthode de renoncement à soi, à la limite du parjure, l’envers d’un "geste hiératique". l’interférence avec l’"écriture automatique" des Poètes surréalistes ne correspond pas dès lors à une "méthode de connaissance", puisque l’automatisme est ici érigé en une imposture qui prétend gérer l’instance de rationalité.
Bien davantage encore, le livre consacre la "mission poétique" de son auteur. Il administre une "onction" solennelle. Il le propulse aux sommets des hiérarchies intellectuelles par une prérogative unique. En tant qu’événement, il dépasse le cadre de son propre apanage ou même le message qu’il est censé véhiculer. Ainsi pour les polémiques autour des cas de "plagiats" qui viennent encore compliquer des principes aussi réducteurs. Les crises successives au pays deviennent des alibis exceptionnels. Cela voudrait dire qu’il existe une subversion implicite de l’espace de l’écriture. Un grand nombre parmi ceux qui écrivent sur les étapes des batailles et des opérations militaires ne s’engagent nullement à un exercice initiatique. Ils tiennent à usurper un droit qui leur est dénié pour un emplacement politique.

3. Les moments de la guerre : mystiques, transes, extases

Les guerres s’annoncent toujours par un souffle véhément qui emporte tout sur son passage : les arbres, les fleuves, les buissons, mais surtout les rêves, les espoirs, les cordialités. La période antérieure aux actes de belligérance est toujours pressentie par des oracles et des augures apocalyptiques pour des visionnaires en mal d’étiquettes, et dans la réalité des prémonitions immédiates, par des cauchemars, des angoisses, des frayeurs. Les animaux (chiens, porcs) s’affolent souvent à l’approche des secousses telluriques et des convulsions sismiques. Les poètes aussi bien que les artistes présagent les déferlements des violences par des expressivités obsessionnelles.
Les signes précurseurs envahissent la mémoire dans une frénésie totale, à la manière des flammes ardentes qui embrasent la tête des comètes. Les opérateurs des futures batailles donnent alors l’impression d’avoir été aveuglés par des forces abruptes. Insensibles aux raisonnements et aux arguments qui serviraient à prévenir les destructions massives, ils se jettent dans le cercle des représailles avec une fougue qui évoque les scènes les plus hystériques des tragédies antiques.
Lorsque les "kadogo" (enfants-soldats, small soldiers) de l’AFDL s’alignaient dans une impétuosité indescriptible pour envahir les villages de l’est du Congo, il apparaissait pourtant clairement que le pays allait s’effondrer sous la puissance des torrents des vagues et de boues qui ravagent tout sur leur passage.
Malgré les messages hâtifs de ceux qui cherchaient à prévenir la catastrophe et les inerties, les "politiques" croyaient détenir des forces irrésistibles pour conduire les événements. Alors ils ont accumulé les railleries et les bévues des tactiques adoptées. La honte suprême, lorsqu’il avait fallu tenir des réunions et des conclaves grotesques, au milieu des réjouissances indécentes comme au "Dialogue inter-congolais" de Sun City (de triste mémoire) où ils ont brillé par une médiocrité totale.
Ensuite sont venues les compromissions les plus cocasses : la "Communauté internationale" s’en est mêlée avec une arrogance criminelle, et l’impasse des interventions complices des armées régulières en provenance des pays voisins ont encore ajouté à la turpitude générale. Les proclamations "mystiques" des prêcheurs dans les "Églises nouvelles et les prophétismes intempestifs" ont pris le pas sur l’intelligence des faits. Les thèmes de prédilection tournaient invariablement autour des "repentances" et des journées de jeûnes afin de conjurer le mal dans ses racines : "le baobab sera déraciné ". Il n’était plus possible dès lors d’aligner des phraséologies cohérentes, de construire des systèmes crédibles dans l’ordre de la compréhension. Les discours se transformaient en des dogmatiques inattaquables, et les illuminés de tous bords entonnaient des musiques dysphoriques afin de recouvrir les stratagèmes de la rationalité.
La deuxième étape a éclaté au milieu des bourrasques et des incendies ravageurs. Elle sert de ligne directrice pour les réflexions rassemblées dans ce livre. L’objectif consiste à montrer que l’analyse des pressentiments qui précèdent la période des conflagrations pourrait permettre de les devancer pour interdire leur éclosion, d’en amortir les chocs brutaux, les revendications insensées, et pourquoi pas, de les circonscrire définitivement dans leur espace d’élaboration, et aussi celui de leur conceptualisation.
L’est du pays s’est embrasé au milieu des "bruits et fureurs" : désagrégation totale des valeurs humaines les plus élémentaires, déni des passions et des sentiments. Dès l’instant où les hostilités ont constitué des langages totalitaires pour une guerre déclarée, une autre littérature s’est imposée avec ses phraséologies futiles par-dessus des formules alambiquées ou des prétentions débiles.

Ainsi, dans cette partie de l’est de la RD-Congo, très riche en minerais, la vie humaine est foulée aux pieds à cause des combines illicites et malveillantes qui se sont tissées entre les belligérants et les pacificateurs, à telle enseigne que la moralité n’a plus droit de cité, et ce, malgré, les crimes de guerre, de génocide et autres crimes contre l’humanité.
Il est devenu quasi normal, d’entendre depuis 12 ans, que dans telle contrée, des femmes ont été enterrées vivantes, que les femmes et filles mineures ont été violées, que les villages ont été incendiés, qu’on a massacré x et y nombre des congolais sans que tout cela mobilise une fois de plus les belligérants et les pacificateurs, tous, s’attelant à commercer plutôt que de mettre de l’ordre, de rendre la justice et d’instaurer une paix durable.
Jean-Pierre Vununu, Le Cri Des Opprimés (dans "Hinterland : La guerre de l’Est : un commerce juteux ?").

Ensuite, lorsque les violences se seront arrêtées comme par enchantement, surgiront les lamentations tardives qui accompagnent l’humiliation des funérailles. Les scribes improvisés exalteront les "hauts faits d’armes" des burlesques personnages affabulés des épithètes loufoques de "faiseurs de paix". Ils se précipiteront pour se partager les dépouilles des morts et recouvrir d’une chape de plomb la mémoire des vivants. Suivront enfin les scansions des médailles rutilantes, des mélodies larmoyantes, et la série funeste des louangeurs euphoriques chargés de moduler les escroqueries et les misères des impostures nationales.

Les journalistes rapportent que les "rebelles" avaient aménagé une sorte de "prison souterraine", en réalité, une fosse remplie d’une fange rouge dans laquelle ils précipitaient les détenus, dont une majorité de femmes. Au milieu des eaux boueuses et des crottes nauséabondes, les victimes avaient croupi durant des jours et des semaines. Pour recouvrir les hurlements de leurs souffrances, ils les frappaient à la tête avec des gourdins et des massues. Certaines d’entre elles avaient été blessées à l’arme blanche. Sur leurs plaies souvent purulentes, les militaires les enduisaient de sel : "ils avaient ouvert le vagin avec des tiges de bois et ils y avaient introduit les piments…".
Ils leur avaient arraché les vêtements. Elles portaient des blessures profondes sur le corps, des meurtrissures qui avaient laissé des traînées de sang le long des jambes. Des caillots épais s’étaient coagulés aux genoux, aux mollets. Les miliciens les ont repoussées vers le trou avec leurs baïonnettes. Elles se serraient les mains et les épaules avant d’entrer dans la fosse. Les femmes se tenaient debout, dignes, graves pour ces derniers instants qui semblaient marqués d’une grande solennité. Ensuite, les militaires ont commencé à jeter des pelletées de terre et de boue. Certaines lançaient des cris de douleur, mais certaines interpellaient les tortionnaires pour les maudire. Elles lançaient des anathèmes et des imprécations. Elles conjuraient les hommes de poursuivre la lutte, et que la mort ne les effrayait plus. "L’heure viendra, et elle est venue déjà, où le Peuple se débarrassera des envahisseurs descendus de leurs collines lointaines…".
Reportages des Journaux lors de la "Marche Mondiale des Femmes" à Bukavu (Congo) du 14 au 17 Octobre 2010.

Cette basse fosse où ils nous ont ensevelis avant terme. Un abîme. Nous pataugeons dedans depuis une éternité. La cour martiale. Les lanières, les ceinturons. Nous en avons été criblés. Accusés de conspiration.
Ils nous jettent encore des viandes putréfiées pour toute nourriture. Des haricots moisis, pleins de charançons. Des bananes blettes, ramollies. Ratatinées. Ils vident leurs vessies trop pleines contre les poteaux qui soutiennent la fosse où nous sommes entassés.
Kalemba a eu un soir des convulsions sèches, saccadées. Des crises spasmodiques. Des soubresauts. Il s’est raidi. Il crachait du sang. Morves et glaires de sang. Salive de sang. Urine de sang. Dysenterie purulente. Je l’ai porté sur mes bras et mes deux genoux. De guingois. Je l’ai bercé.
J’ai chuchoté : "Ami Kalemba, regarde les eaux étalées au large du Lac".
Une humidité dense embrunit le paysage. Les Bankoko nous accordent ici un temps de répit. "Ne t’en va pas, Kalemba. Tu avais toujours été le diplomate plénipotentiaire en charge des passeports alimentaires, comme toi, tu avais toujours aimé te faire appeler".
Je lui tenais les bras. J’ai encore supplié : "Ne pars pas, Ami Kalemba. Toi, tu as toujours été le héros d’un temps que nous avions tenté de figer dans l’expectative". La faute n’appartient à personne. La faute appartient aux astres qui n’avaient pas surgi assez tôt durant la nuit funeste. La faute appartient aux comètes qui avaient changé d’itinéraire sans nous avertir, et qui s’étaient lancées à l’assaut des enfants de l’Empire. Nous les avons assaillies à notre tour et nous voici hissés au sommet des plus hautes des altitudes".
Le souffle court, Kalemba avait haleté. Puis, ses mains se sont détendues, comme pour embrasser l’univers dans son intégralité. Pour nous précéder et nous montrer le chemin vers la citadelle resplendissante.
Nous avons soupiré du même souffle. Des yeux qui se révulsent. Les orbites retournées. Kalemba s’en allait par des routes obliques. Il projetait de fouler le premier les "sentiers qui passaient sous les palmiers".
J’ai gardé le corps sur moi trois jours et trois nuits. Je ne savais pas ce qui sentait : de lui ou de moi. Je ne distinguais plus les dents serrées sur une salive d’écailles, de lui ou de moi.
Ami Kalemba, "liwa nde nzela ya moto nyonso".
Ils m’ont balancé une houe mal emmanchée. Creuser dans les flancs de la fosse. Gratter avec les ongles. Élargir l’habitacle. Disposer des branchages fragiles pour que la terre ne s’effondre pas trop vite. " Voici ton gîte, Ami Kalemba. Le lieu du repos que tu n’avais pas mérité. L’habitacle de ton corps désacralisé, désormais une gangue terreuse. Des ronces à fleurs blanches, qui rivalisent avec ta chevelure éblouissante de Prince éternel".
Ils t’ont tout refusé. Des étoffes carmin. Lauriers et hysopes, cumin des prés et basilic raffiné. Musc et origan des prairies. Noix de muscadiers. Aromates précieux, odeurs suaves. Des plantes au parfum qui embaument. Des mets délicats pour ton palais. Candélabres, lampadaires, buissons de cierges de cire. Trépieds en argent massif. Catafalque à baldaquin décoré, tapisseries de valeur. Pas de clinquants, Kalemba ! La procession des orants. Des grappes et des grappes de perles. Des colliers d’ambre.
Des cauris. Ah, oui, des cauris, Kalemba. Des paniers entiers, pour toi. Quand tu reviendras parmi les vivants, au jour pénultième de la délivrance. Lorsque Mwana Kini… Des cantiques, des hymnes mélodieux et des oraisons. Des polyphonies émouvantes. J’avais tout imaginé pour tes funérailles. Pour ta Paix. Dors, Ami. Endors-toi dans une cavité gangrenée d’ulcères.

"Panwapa mpasangana pakola,
masela ne bilunda mbisangana bimena".

J’ai déposé des feuilles rêches de ficus. Des palmes de borasses. Nos guenilles rêches. Nos haillons rapiécés. Pots d’argile fêlée. Des canettes d’une boisson indéfinissable, qui nous servaient de récipients. Des tessons rugueux. Ton viatique. "Tes provisions pour l’au-delà, le pays des ombres fuyantes, Ami Kalemba. Mon fidèle Ami".
Tu raffermiras bien vite la falaise. Tu consolideras les escarpements et les murs de calcaire. Des piécettes de monnaie ramassées au fond des culottes : "tes honoraires ; ils t’éviteront les morsures des arachnides et la froideur de l’argile".
Adieu, l’Ami Kalemba. Salamu.
(Ngandu, En suivant le sentier sous les palmiers, mars 2009, pp. 253-255).

4. Les référents idéologiques et le renvoi des "classiques"

Une telle thématique prend plus d’ampleur encore lorsqu’il s’agit d’ouvrages consacrés aux thématiques des mythologies tribales. Inutile dans ce cas de recourir à des périphrases redondantes : la question tribale a envahi l’espace du discours intellectuel au pays.
Bien souvent, l’écrivain est perçu d’abord en raison de son appartenance à la communauté du "village d’origine" {3} Il faudrait louer ici les initiatives qui tentent désespérément de conserver une certaine justiciabilité aux écrits, en faisant abstraction de ces prétextes dispendieux dont la nocivité n’est plus à démontrer. Par le truchement de la guerre, les camps des adversaires se définissent à la faveur du groupe ethnique et de l’appréciation que les individus pourraient avoir du phénomène en lui-même.
La question révoque d’abord les ouvrages de plus en plus opaques sur l’identité nationale. Des analyses pertinentes sont entreprises autour des mythes d’origine, des probables "héros fondateurs", des animaux totémiques comme les serpents des rivières ou les hippopotames des lacs. Bien souvent, les conclusions correspondent aux préalables enfouis sous des monceaux d’arguments séditieux propres à justifier les éventuelles sécessions, les embrouilles autour de la prise de pouvoir, les vengeances personnelles suscitées par des rivalités de toutes sortes.
Ce fait indique que la question tribale qui agite tant les amphithéâtres au milieu des polémiques ou des psalmodies ne correspond plus qu’à des "identités de l’imaginaire". Il avait été commode lors de l’invasion coloniale d’imaginer des entités suffisamment malléables, qui serviraient encore d’instruments aux confrontations entre les communautés, et qui occultent par conséquent le véritable débat sociologique.
Un examen attentif des configurations cartographiques indique cependant les aléas de ces "spécificités" de circonstance. Penser que le Royaume du Kongo avait été peuplé par les seules ethnies "kongo" ne relève pas seulement d’une mauvaise foi évidente.
Le principe d’un "Royaume" (monarchie) consiste à ne jamais être ni monolithique, ni mono-ethnique. Cela faisait partie des subterfuges habilités à susciter des oppositions larvées, rendues plus précaires encore par les contextes contradictoires déjà ébranlés par les ponctions de la traite. Car voici comment Willy Bal présente le "Manikongo" dans son ouvrage essentiel, Le Royaume du Congo au XVe et XVIe siècles (1963) :

C’est ainsi que dom Alvaro s’intitule : Roi du Congo et des Ambundo et de Matamba et de Quissama et d’Angola et d’Angoi et de Cacongo et des sept royaumes de Congo dia Mulaza et des Pangelungo et Seigneur du fleuve Zaïre et des Anzique et d’Anzicana et de Loanga, etc. (pp. 19-20).

Il énumère en notes que les noms cités correspondent aux régions qui vont du sud du Kwango à l’Angola, et entre le Ngoyo et le Loango. Des projections similaires peuvent être réalisées sur l’ensemble du territoire national, en ce qui concerne les groupes issus du Royaume Luba, séparés désormais en ceux du Kasaï et ceux du Katanga, ainsi que l’avait revendiqué l’Empire zulu de Chaka.
Et pourtant, en suivant les découpages de l’administration coloniale, l’actuelle province du Kasaï-Oriental avait fait partie de celle du Katanga jusqu autour de 1936. s’il ne s’agissait que des communautés hétérogènes à l’origine, pourquoi ont-elles conservé des ethnonymes identiques autour du "Sanga’a Lubangu" ?
Poser la question revient souvent à y répondre en fait, puisque ces définitions sont conformes à un acte consécutif appuyé par une volonté délibérée pour les partager en segments culturels autonomes.
Il faudrait relire le récit fictionnel Mulongeshi wanyi pour apprécier la problématique à sa juste valeur anthropologique (Ngandu, 2002).
Les documents historiques qui peuvent être consultés actuellement attestent que des déportations massives de populations avaient été décrétées par le pouvoir colonial, avec l’intention précise d’affaiblir les royaumes qui semblaient lui résister en déployant une farouche détermination. Des réunions officielles d’experts se sont déroulées dans le but de déplacer des villages entiers sur des kilomètres de distances. Elles ont été sanctionnées par des procès-verbaux qui soulèvent de l’indignation, puisque ces "experts" avaient planifié la mort de plusieurs millions de personnes en organisant de telles transhumances. Des cas patents sont connus entre le Katanga, les deux Kasaï et le Bandundu : les lunda (ruund), les pende, les vaillants cokwe qui avaient une des armées les plus efficaces contre les "arabisés" de Tippo-Tip ou les hordes des pillards menées par Mpanya Mutombo et Lumpungu, les songye, les bindji, les o-tetela, et tant d’autres. Il suffira de comparer les chiffres successifs des démographies tels qu’ils avaient été publiés par l’autorité belge. Même s’ils demeurent très approximatifs, ils fournissent cependant des éléments pour apprécier les "succès de l’administration coloniale" en matière de "destructions massives des populations indigènes. Les chiffres démographiques les plus probables indiquent que la population de l’"État Indépendant du Congo" (Free State of Congo, 1885-1908) qui s’élevait à 13 millions avait été réduite aux environs de 6-7 millions lorsque l’É.I.C. avait été "cédé" à la Belgique. Lors de l’avènement du Congo (Zaïre) à l’Indépendance en 1960, d’autres démographes relevaient toujours les chiffres imperturbables de treize (13) millions d’habitants. Curieux, non ! Où seraient alors passés les autres millions manquants ? La question par elle-même revient à proposer des pistes de réponses adéquates. En 2010, cette même population est évaluée à soixante-cinq millions, et elle aura doublé tous les ving-cinq ans, malgré les six millions de morts reconnus par toutes les instances officielles depuis bientôt sept ans, suite aux guerres incessantes engagées par ses voisins de l’est, en particulier le Rwanda dénoncés par Charles Onana dans Ces tueurs tutsi : au cœur de la tragédie congolaise " {4} .
En une version plus tragique, les termes accordés aux entités communautaires pouvaient laisser présager un destin plus que probable. L’interrogation actuelle, telle qu’elle est fustigée par des discours littéraires substitutifs, excède les limites de ces premières évaluations ethnologiques. En effet, avec un peu plus de lucidité et sans la moindre concupiscence, comment redéfinir la réactivation du sentiment tribal ? Indélébile ?

– appartenance aux origines biologiques des parents : ce qui nee s’observe que lors des ostracismes éventuels, afin de s’accaparer des bienveillances politiques ou économiques dévolus à tel ou tel groupe social (yandi ve ! yandi kaka ! "mawable", kiadi kibene), Les régimes qui souscrivent à ces escroqueries morales se transforment au gré des circonstances. Matrilinéaires lorsqu’ils s’arrogent des droits exclusifs et que cela arrange les uns, patrilinéaires lorsqu’ils accordaient plus d’importance aux autres. Les enfants des mariages intertribaux en ont toujours payé le prix fort. Ailleurs, ces querelles alimentent les propagandes vicieuses sur l’ivoirité par exemple ;
– les délimitations géographiques des villages : l’argument s’avère plus pernicieux encore. À l’étape contemporaine, le défi historique montre qu’aucun village n’a réussi à préserver ses frontières originelles. Les transhumances incessantes, les opportunités économiques des bellicistes, les confrontations idéologiques permanentes, autant de paramètres qui ont modifié radicalement les aspects des bourgades rurales. Comment imaginer que là où sont passées des colonnes de plus de cent mille réfugiés, là où se sont précipités des corps des troupes militaires munies de chars, de canons mitrailleurs, de blindées ou d’armes de guerre, il puisse subsister des traditions culturelles immuables et identiquement pareilles ? Comment penser que ces mêmes environnements aient pu conserver les lignes de démarcations géographiques, lorsque les populations s’en trouvent décuplées, ou au contraire décimées par des maladies endémiques et par des exodes urbains récurrents ?
– aucun doute possible, depuis Kinshasa ou tout autre milieu urbain : parmi ces protagonistes qui criaillent à longueur de rubriques tapageuses à travers les sites du "Web" pour réclamer des identités tribales des Ancêtres, combien y en aurait-il qui accepteraient d’aller habiter au sein de leur "village d’origine" et de partager la vie des paysans, sans aucun remords ? Il ne s’agit même pas de pronostics impossibles à tenir, mais d’une vue d’esprit totalement chimérique qui n’a d’autre signification que la dérision qu’elle pourrait provoquer, le cas échéant. Mieux encore, au-delà des illusions savamment dosées, des "utopies" intelligemment entretenues, les interférences avec les villages deviennent des fraudes faciles de langages. Combien de ces "Universitaires patentés" sont susceptibles de retourner au village, de s’y installer effectivement, avant même de s’inscrire dans les conjonctures locales ?

C’est là que les thématiques littéraires rejoignent les mythologies fictionnelles, au point d’altérer aussi profondément l’expérience du discours. Le "village" comme arrière-fond idéologique finit par déstructurer la logique des espaces. Autour du symbole territorial, il s’agit également de tous les autres langages qui lui étaient associés, à commencer par l’utilisation de la "langue" comme support et enjeu de la pensée philosophique.
Les analogies avec les présupposés de la linguistique empirique ne sont pas gratuites dans cet ordre. Bien au contraire, elles permettent de poser la question en des termes mieux assumés, moins conflictuels en tout cas. Et elles correspondent ainsi à un effort soutenu pour une théorie moins complexe de la "question tribale".
Certes, la réalité de la guerre aurait pu justifier les excès et les abus sans les dédouaner, à commencer par ceux de la "tribu". Les paradigmes du "génocide" et de l’"épuration ethnique" suffisent déjà pour suggérer le procès d’une telle textualité ambiguë, et surtout pour élucider les "ruses du destin unique d’un groupe exclusif". En dehors des thématiques évoquées déjà pour des revendications culturelles, l’interrogation devient elle-même une "postulation de sens" à l’avantage du discours social. Que dire alors de ceux venus de la diaspora, parfois nés sur des "terres étrangères", et qui se trouvent inféodés envers et contre toute attente à des tribus pour lesquelles ils ne disposent même pas de définitions probables ? Et pourtant, c’est sur la base de ces "intuitions fictionnelles" que continuent à s’élaborer et à se constituer des écritures nouvelles.
Néanmoins, il faudrait reconnaître que la typologie textuelle a servi ici de visée potentielle. Ainsi des lectures bien perceptibles de Gabriel Marqués. Preuve, s’il le fallait, que la narrativité est parvenue à s’inscrire à l’intérieur d’un véritable langage littéraire.
Le découpage opéré ici s’effectue à partir des textes. Il se circonscrit autant que possible dans une répartition thématique homogène, qui semble justifiée peut-être, a posteriori, par une intertextualité efficiente. Ainsi peuvent se dévoiler les moments décisifs de la rupture, les étapes de l’évolution chronologique, les pesanteurs de la pratique de l’écriture. Ce n’est donc pas seulement la géostratégie dictatoriale elle-même qui sanctionne l’exercice de la littérature, mais plutôt la structure du récit dans ses modalités narratives ou descriptives, autant que l’expression pathétique.
En 1980-1981, sous la responsabilité de la Renapec, le cinéaste Nkieri avait réalisé un film dont j avais assuré l’écriture du scénario narratif, La gloire dans la rue. La production elle-même devenait une performance technique appropriée, mais le tournage tournait souvent à la catastrophe, lorsqu’il avait fallu évoquer les séquences relatives aux désastres de la guerre.
Le premier "récitatif" pouvait être envisagé sous trois aspects qui se découvrent à travers l’analyse de la modalité narrative par exemple. La présence permanente des substrats et adstrats mythologiques, la répartition de l’espace social, la chronologie fragmentée en un temps d’avant et d’après. Autant d’éléments qui se conjoignent à la dimension biographique pour intégrer l’évocation historique dans l’espace même de l’écriture.
Élaboré sous la forme directe d’une dramaturgie et d’une scénographie conséquente, le contexte narratif se prescrit une rythmique singulière. Le dictateur est lui-même le metteur en scène de sa propre tragédie. La lecture du "Journal intime" du père imaginaire par exemple, constitue ici un dédoublement de l’énonciation qui permet de dépasser les premiers niveaux des sens.
Les paradigmes concernant "la surdité de ses Blancs" se trouvent effectivement renversés. Et le postulat d’une autre méthodologie de l’histoire des Peuples s’impose désormais, à la manière d’un "impératif catégorique".
Pendant ce temps, les "Tartuffes" du sérail célèbrent leurs turpitudes en dilettante, sans se préoccuper des symboles :

Vital Kamerhe est celui-là même qui, à la veille des élections de 2006, avait écrit un livre intitulé Pourquoi j’ai choisi Joseph Kabila. l’ ouvrage fut officiellement présenté au public, le 10 mars 2006, par l’un des plus grands opportunistes et flatteurs récidivistes de la nation, le patron du journal le Soft International Kin-Kiey Mulumba. Son quotidien en a assuré la couverture médiatique dans sa livraison du 15 mars. On peut y lire : "Un millier de personnes dont des parlementaires, des ministres, des diplomates, des PDG, des membres des cabinets officiels dont celui du Chef de l’État, des représentants du monde de la culture en tête des écrivains, etc., avaient pris d’assaut la cérémonie de présentation du livre du Secrétaire général du PPRD Vital Kamerhe. Lieu : la cour de l’hôtel Invest Okapi, Cité de la RTNC. La manifestation, qui a eu l’ex-PDG de l’ACP et de l’OZRTLandu Lusala Khasa comme « master of ceremony », a connu plusieurs étapes : d’abord le baptême proprement dit du livre conduit par le sénateur Chiralwira sous la surveillance du président de l’Union des Écrivains Congolais Buabua wa Kayembe entouré d’un groupe d’auteurs dont Yoka Lye Mudaba, Masiala Ma Solo, Eddy Angulu, Modeste Mutinga Mutuishayi et le professeur historien, directeur des Archives nationales Lumenga Neso, etc. Parrain et marraine de baptême : le général Didier Etumba et la journaliste de la RTNC Chantal Kanyimbo. Ce fut ensuite le clou de l’événement, à savoir la présentation du livre par le professeur Tryphon Kin-Kiey Mulumba et l’allocution de l’auteur avant une séance de dédicace".

Conclusion

Il aurait été intéressant de pouvoir observer de près des livres importants qui ont marqué cette dure période de la guerre. Ils permettent de mieux comprendre les impasses des discours envisagés dans tous les cas de figures, et en même temps, ils constituent des témoignages précieux pour une lecture attentive des modalités passionnelles telles qu’elles ont été développées dans la présente analyse. Dire que l’écriture exerce une véritable emprise sur l’imaginaire ne serait pas seulement tautologique, et la littérature a cessé de ne paraître que comme une simple référence autotélique.
Écrire un roman ne consiste pas à scénariser les "chroniques de la guerre", ni même à "séquentialiser les anecdotes de la belligérance". Il s’agit de procéder à la "captation de la mémoire", et d’instituer par cette expressivité une linéarité scripturale qui marque la maîtrise des événements par l’imaginaire. La logique du récit devient ainsi un acte pour rendre sémantique la "logique du sens". Au niveau plus tectonique de la textologie, subsiste une interrogation soulevée par une angoisse alluvionnaire en temps de guerre : "quelle est pour l’homme la passion de l’être ?" Le corollaire entraîne toujours des corrélats par l’absurde : "des êtres humains peuvent-ils commettre tant d’atrocités sans se renier eux-mêmes ?"
Les "êtres humains" du pays ne se sont pas reniés. Ils affirment de plus en plus leur volonté pour construire une société viable et pour en assumer les exigences historiques.
Du reste, des ouvrages remarquables produits par les "Mikilistes" ces dernières années ont stigmatisé l’étape actuelle de la guerre. Il suffira d’énumérer quelques titres parmi les plus connus.

« Cette guerre est un monstre que les congolais devraient maîtriser, remarquez à chaque fois qu’on essaye de couper sa tête ou de résoudre le problème, d’autres situations inattendues pour le peuple mais bien préparées par les metteurs en scène, surgissent pour d’un côté, allonger la souffrance du peuple tandis de l’autre côté, les tireurs de ficelles se frottent les mains avec le butin tiré du sous-sol congolais. Si nous ne prenons pas ce problème au sérieux, le calvaire du peuple s’éternisera et les paroles de bonnes intentions de la communauté internationale viendraient toujours comme d’habitude, adoucir notre ardeur à mettre fin à cette injustice ».

Faudrait-il une « Oraison » ?

"Les Héros ! Réordonner un récit, et ils triomphent des ruses. Ils convoquent à l’acquisition des hautes stratégies du pouvoir. Par l’imaginaire, conquérir enfin. Remporter des victoires décisives sur le mal.
"Si nous triomphons au milieu des légendes reproduites à partir d’un rêve, alors, nous aurons terrassé les monstres de la peur. Nous magnifierons nos actes d’intelligence pour en venir à bout de la désespérance.
"Nous aurons conjuré la malédiction.
"Les études des lettres et des anthologies : elles allaient m’initier à l’esthétique des formes littéraires. Confondre les conjonctions et les proverbes défectifs. Arranger les alinéas des textualités, pénétrer jusqu’au cœur des univers encombrés de l’imaginaire. Réussir à percer les mystères cachés des confrontations interstellaires. Modeler des séquences, et reconstruire les remparts lézardés des natures mortes.
"Narrer, discourir. Tisser à nouveau la trame des récits séculaires. Reprendre les effilochures des défaites, avant de retracer en incurvations des épopées nouvelles. Entrelacer les fils des textiles : fils de chaîne et fils de trame. En nylon, en cotonnade, en laine, en soie sauvage ou en mousseline. Retordre et filer les fibres dures des gousses.
"Assouplir les ficelles filandreuses. Mailles par mailles. Pelote après pelote. L’ouvrage achevé, le tissu sera devenu vêtement pour les fastes et les magnificences, chemise de cérémonies, robe ample, protéiforme. En suivant le sentier sous les palmiers.
"Le textile transformé finalement en chapes luxueuses par des tisserands accomplis. Les écheveaux de laine ont dessiné des figures géométriques, des arabesques multicolores. L’art consommé des Madiba splendides que réalisaient les Maîtres Bakuba, vrais propriétaires des paludes depuis les époques héroïques du Bushoong. Refaire le cheminement des tragédies de notre Histoire. Marche par marche, étape après étape.
"Suivre les axes des vallées longitudinales. En bordure des murailles infranchissables. Notre mémoire soufferte. Alors, pouvoir récupérer la vaillance par la grâce des gérondifs absolus. Ceindre des ceintures qui serrent les entrailles. Décider de s’élancer à la conquête des astres qui avaient erré au-delà des galaxies affolées par les guerres. Nous les enfants de toutes les victoires, enfin réconciliés en nous-mêmes, par nous-mêmes. Les Héros invincibles surgis de nos fictions nous entraînaient par les épaules, par les cheveux, par les lobes des oreilles.
"Ils nous sommaient d’affûter les couteaux de jets et de braver les fauves carnassiers et les mécréants. Alors, nous avons sauté au milieu de la ronde. En recréant des romans tragiques. Des tisserins surgiront des contes, et ils bâtiront des nids mieux élaborés. Ils tisseront en feuilles de palétuviers. Nous avons ceint les épopées en bandoulières".
III. TÉMOIGNAGE HISTORIQUE : LA MORT DE L’ABBÉ BEYA THOMAS {5}
Octobre 1960, le 25

Il est sept heures et quelques minutes. Nous venons de sortir de la messe du matin, et nous préparons les enseignements de la journée dans l’expectative du petit déjeuner qui devait intervenir vers sept heures trente. Nos cœurs sont lourds, trop lourds. Deux semaines auparavant, à l’occasion d’une banale promenade aux environs de la gare de Kalenda, nous sommes tombés sur un camp de fortune érigé par les troupes des Nations-Unies. Des Tunisiens et des Éthiopiens, en route vers le Katanga qui venait de proclamer sa sécession le 11 juillet. Les soldats ne parvenaient pas à franchir les frontières de la Luilu, car les ponts des chemins de fer avaient été coupés depuis Mwadi Kayembe et Kanyama. Cependant, ils nous conseillent vivement de ne plus jamais nous éloigner du Petit Séminaire.
En effet, les instances supérieures venaient de leur conférer une mission plus surprenante encore : surveiller le territoire et prévenir les hostilités évidentes entre les « tribus » voisines, Baluba contre Luluwa-Kanyok. Les luttes fratricides avaient déjà embrasé le Sud-Kasaï. Ils n’étaient pas mandatés pour assurer la protection des civils dans la zone des combats. Les bourgades et les villages autour de nous avaient déjà été attaqués et brûlés à notre insu.
Des familles avaient trouvé un abri précaire auprès de cette assistance providentielle, et les « Casques bleus » tentaient par tous les moyens de les ramener vers Bakwanga : car ils étaient Baluba. Ils provenaient de Luluabourg (Kananga Malandi) ou du Katanga par les trains et les camions, mais également, des localités environnantes de Luputa ou de Kamintshina.
La veille, pour notre prière du soir, l’Abbé Beya Thomas nous avait réconciliés avec nous-mêmes, essayant d’exorciser nos peurs et nos angoisses ramenées des errances après avoir été chassés du Petit Séminaire de Kabwe où nous avions failli nous faire massacrer. Sa prière avait fait résonner des paroles inattendues : « le Seigneur Tout-Puissant nous garderait dans sa grâce éternelle et nous préserverait de toute affliction ». Il enseignait le latin et le français pour les classes de quatrième et de troisième des humanités gréco-latines. Kalenda venait à peine de démarrer. Faute de place pour une institution recommandable dans la formation du clergé catholique, les élèves de "Poésie" (Seconde) et de "Rhétorique" (la Première) n’étaient pas admis à nous rejoindre.
Sept heures dix minutes, un mercredi matin : les premières clameurs éclatent du côté des salles de troisième, de quatrième et de cinquième. La nôtre, la sixième, était située au bout de l’unique bâtiment des classes. Les « Grands » surviennent et nous stimulent au courage. Ils nous supplient de ne pas nous éparpiller quoiqu il advienne. Cependant, ils n’ont pas réussi à nous retenir de l’épouvantable. Lorsque nous nous précipitons au dehors, les « assaillants » nous accueillent en tirant des flèches (j’en garde une cicatrice bien visible au bras droit près du coude).
Ils nous rassemblent dans un cercle comme une meute compacte sans aucune chance de nous évader. Ils sont torses nus et certains exhibent des peintures écarlate au long du buste. Des traces de kaolin envahissent le visage. Ils portent des culottes bouffantes, pieds nus, et des cheveux hirsutes. Ils lâchent des cris rauques pour tenter de nous effrayer, mais nous saisissons facilement ces paroles terribles :
– Bana’a Kanyok biy’kunok. Bana’Bapemb’badilej’, tudi tubashibey’.
Les « Baluba Mbujimayi » étaient dénommés de ce côté-ci « Bapemb’ », ou « Ban’ba muan’Mukaj’ ». Nous avons tous lancé des braillements confus pour confirmer que nous étions des basongye, babindi, basala, et qu’il n’y avait parmi nous aucun muluba. Bravant nos hurlements, ils ont tiré une flèche dans le ventre de Mutombo Mbuyi Kongu wa ba Inabanza Musela Maayi wa ba Mwala. Il avait laissé échapper une plainte instinctive et s’était écrié dans la langue maternelle : « Tawu wanyi Tawu mbafu », une interjection qui trahissait sans aucun doute possible ses origines de mukwa Kalonji. Cependant, il avait juré par ses Ancêtres qu’il était un songye Kabinda, et non de Lukalaba. Les "Grands" nous poussent vers la cour centrale, et le spectacle qui se produit à nos yeux semble hallucinant. Le Père Directeur et les autres Prêtres sont traînés dans la poussière, battus avec des massues et des gourdins hétéroclites. Leurs soutanes sont arrachées avec brutalité. Ils roulent par terre, ils étouffent des lamentations ; et ils "reniflent" sans parvenir à retenir les réflexes de l’affolement. Les "guerriers" exigent les listes des élèves afin de repérer les enfants Baluba. Ils manifestent leur ferme intention de les extraire du groupe.
Le Directeur allait céder à la pression et livrer les fiches des séminaristes, lorsque l’Abbé Beya Thomas est sorti de son appartement et s’est offert de lui-même. Il marchait à pas lents, solennel, seigneurial. Il avait revêtu une soutane d’une blancheur éclatante. Il paraissait d’un calme qui nous a laissés au bord de la stupeur. Il a prononcé ces mots d’un ton clair et assuré :
– Je suis un Prêtre Muluba. Ne touchez pas à mes enfants, ne les maltraitez pas. Laissez-les partir. Saisissez-vous de moi. Tuez-moi à leur place, mais ne leur faites aucun mal.
Il s’est tourné vers nous. Il nous a exhortés par un message d’une douceur incroyable. Il nous a souhaité la paix totale :
– N’ayez pas peur. Entrez dans le sanctuaire, confiez-vous au Dieu du tabernacle. La foi vous sauve : Lui, il vous conservera entre ses mains saintes. Je demeure parmi vous.
Sans attendre, nous nous sommes rués vers la petite salle qui servait de chapelle. Nous nous sommes effondrés à genoux. Tambwe Christophe s’est jeté sur l’harmonium et il a exécuté d’un rythme plaintif le Te Deum que nous avons clamé tous en chœur. Les « guerriers » sont entrés à leur tour et ils ricanaient. Ils nous ont annoncé qu’ils allaient couper la tête de l’Abbé Muluba. Je me rappelle que je suis sorti à ce moment, j’ai suivi la troupe et j’ai assisté à l’agonie de l’Abbé Beya Thomas. Cet instant mystérieux et pesant. Ils ont arraché la soutane. Ils l’ont allongé sur le sol. Ils l’ont déchaussé, mais ils lui ont laissé ses chaussettes noires. Il était vêtu d’une chemise blanche et un pantalon kaki retenu par des bretelles. Ils ont discuté un moment pour désigner celui d’entre eux qui allait se charger du sacrilège.
Certains prétendaient que ce serait un péché grave de toucher au corps du Prêtre. Personne ne voulait braver la malédiction qui s’ensuivrait.
Lui, il les scrutait fixement, sans une seule plainte. Les plus hardis cherchaient à le molester, à l’accabler de grossièretés, à le tirer de chaque côté, mais d’autres sont intervenus pour empêcher les sévices inutiles.
Alors, le plus téméraire d’entre eux qui frissonnait de tout lui-même l’a projeté par terre, il a posé un pied sur son buste et il a porté le coup fatal. Il a brandi la machette. Il a dû se reprendre à maintes reprises avant de trancher le cou et de briser les vertèbres cervicales. Derniers spasmes, ultimes convulsions, les mains qui se contractent. Ensuite, le tueur a sorti un long couteau et il l’a mutilé. Dès que ses comparses s’étaient aperçus qu’ils venaient de commettre l’irréparable et qu’ils avaient immolé un innocent, ils sont restés paralysés, comme pétrifiés. Ils n’ont pas eu le courage de profaner son corps. Ils ne parlaient plus, ils ne hurlaient plus, ils ne bougeaient plus.
Le temps semblait s’être figé par delà un horizon lointain. La ligne de bordure était rouge sang. Alors, les Prêtres se sont avancés. À pas lents. Ils se sont accroupis. Ils ont arrangé ses vêtements sans prononcer un mot mais ils exprimaient un immense respect. En adoration devant la dépouille mortelle.
Une injonction insistante, et la colonne des Séminaristes est sortie de la chapelle, pieds nus, quelques-uns arboraient des vêtements déchirés. Certains « grands » de la troisième et de la quatrième avaient été dépouillés de leurs chemises et de leurs souliers, confisqués par les tortionnaires. Ils paraissaient hagards, mais nullement terrorisés. Les « bourreaux » nous ont intimé l’ordre de défiler en ligne droite devant l’Abbé allongé dans le sable. Le calme et la paix totale. Une lumière diffuse illuminait tout le visage. La tonsure brillait d’un rayonnement surprenant. Nous avons marché sans bruit, hypnotisés par la pesanteur du moment et la gravité soudaine de la circonstance. Miséricorde !

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