Le roman initiatique gabonais
240 pages
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Le roman initiatique gabonais , livre ebook

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Description

Depuis 1971, se développe au Gabon un roman initiatique hybride, ouvert à l'oralité et à l'écriture, qui se présente comme un hymne à la tradition et à la modernité. On y rencontre des personnages qui s'ouvrent tout à la fois au christianisme et aux valeurs spirituelles africaines. Ce livre montre comment l'intégration grandissante de l'oralité traditionnelle dans le roman ouvre finalement une nouvelle voie vers une modernité textuelle gabonaise et/ou africaine.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 septembre 2011
Nombre de lectures 837
EAN13 9782296468474
Langue Français
Poids de l'ouvrage 1 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0124€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

LE ROMAN INITIATIQUE GABONAIS
Nous sommes conscients que quelques scories
subsistent dans cet ouvrage.
Vu l’utilité du contenu, nous prenons le risque de l’éditer ainsi
et comptons sur votre compréhension.


© L’Harmattan, 2011
5-7, rue de l’Ecole polytechnique ; 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-56451-0
EAN : 9782296564510

Fabrication numérique : Actissia Services, 2013
Jean Léonard NGUEMA ONDO


LE ROMAN INITIATIQUE GABONAIS


Préface de Jacques CHEVRIER


L’Harmattan
Critiques Littéraires
Collection dirigée par Maguy Albet


Dernières parutions

Chantal LAPEYRE-DESMAISON, Résonances du réel. De Balzac à Pascal Quignard, 2011.
Saloua BEN ABDA, Figure de l’altérité. Analyse des figures de l’altérité dans des romans arabes et francophones contemporains, 2011.
Sylvie FREYERMUTH, Jean Rouaud et l’écriture « les yeux clos ». De la mémoire engagée à la mémoire incarnée, 2011.
François HARVEY, Alain Robbe-Grillet : le nouveau roman composite. Intergénéricité et intermédialité, 2011.
Brigitte FOULON, La Poésie andalouse du XI e siècle. Voir et décrire le paysage, 2011.
Jean-Joseph HORVATH, La Famille et Dieu dans l’œuvre romanesque et théâtrale de Jean Giraudoux, 2011.
Haiqing LIU, André Malraux. De l’imaginaire de l’art à l’imaginaire de l’écriture, 2011.
Fabrice SCHURMANS, Michel de Guelderode. Un tragique de l’identité, 2011.
Connie Ho-yee KWONG, Du langage au silence, 2011.
V. BRAGARD & S. RAVI (Sous la direction de), Ecritures mauriciennes au féminin : penser l’altérité, 2011.
José Watunda KANGANDIO, Les Ressources du discours polémique dans le roman de Pius Ngandu Nkashama, 2011.
Claude HERZFELD, Thomas Mann. Félix Krull, roman picaresque, 2010.
Claude HERZFELD, Thomas Mann. Déclin et épanouissement dans Les Buddenbrook, 2010.
Pierre WOLFCARIUS, Jacques Borel. S’écrire, s’écrier : les mots, à l’image immédiate de l’émotion , 2010.
Myriam BENDHIF-SYLLAS, Genet, Proust, Chemins croisés, 2010.
Aude MICHARD, Claude Simon, La question du lieu , 2010.
Amel Fenniche-Fakhfakh, Fawzia Zouari, l’écriture de l’exil, 2010.
Maha BADR, Georges Schehadé ou la poésie du réel , 2010.
Robert SMADJA, De la littérature à la philosophie du sujet, 2010.
AVANT-PROPOS
En guise d’avant-propos, qu’il me soit permis de faire un petit voyage en arrière afin de restituer par des souvenirs, l’aventure ayant conduit à la rédaction de cet ouvrage.
Au début de l’année scolaire 1994 – 1995, nouvellement affecté au Lycée National Léon Mba à la suite de mes études à l’Ecole Normale Supérieure, mon premier constat est la sous – représentation des œuvres gabonaises dans le programme officiel de l’enseignement du français au Gabon. Pour contourner les Instructions Officielles de l’Institut Pédagogique National (I.P.N.) et mettre les élèves au contact du livre gabonais, je crée le café littéraire du Lycée National Léon Mba, pour accueillir les écrivains chaque premier jeudi du mois. Je suis appuyé dans cette aventure par France Volatier {1} et Jacques Denis Tsanga {2} . Contre toute attente, le nombre d’élèves, au fil des rencontres, augmente considérablement, grâce à la participation des enseignants de français et des élèves des autres lycées du pays. Devant cet engouement, j’invite les enseignants les plus réguliers à créer dans leurs établissements respectifs, des tribunes de rencontres littéraires. Le café migre dans quelques grands lycées du pays. Les élèves du Lycée National Léon Mba vont désormais être encadrés par Edgar Bokoko, ceux du Lycée d’Etat de l’Estuaire, par Blanche Mengué, de l’Immaculée Conception par Mathieu Engouang et Pascal Binéné, du Collège Bessieux par Marcus Ondo Minko, du Lycée Public de Ndzeng-Ayong par Charlemagne Zomo, du Lycée Public de Bitam par Honoré Ovono Obame et ceux du Lycée d’Etat d’Oyem par Guy Marcelin Mbélé Ekogha. Aussi, les élèves de ces établissements peuvent-ils accueillir Laurent Owondo, Maurice Okoumba Nkoghé, Justine Mintsa, Auguste Moussirou Mouyama, etc. Le café se transforme en une sorte de caravane littéraire qui va d’établissement en établissement dans les villes de Libreville et de l’intérieur du pays.
Devant l’enthousiasme suscité par ces rencontres quelquefois médiatisées, je bénéficie en 1997, d’une bourse d’un mois, du Service de Coopération et d’Actions Culturelles (SCAC) de l’Ambassade de France au Gabon.
L’objectif du stage au Lycée Claude Débussy, en banlieue parisienne, est de m’inspirer de l’expérience française dans la gestion des activités périscolaires. A mon retour au Gabon, les enseignants responsables des cafés littéraires précités et moi, créons l’Union Gabonaise des Enseignants pour la Culture Francophone (UGECF) dont je deviens le premier Président.
La mission principale de cette association d’enseignants de français et de philosophie, est d’animer les activités périscolaires dans les lycées et collèges du pays.
En 1998, le SCAC, par l’intermédiaire de Monsieur Guy Coissard {3} , émet le souhait de financer un projet commun des associations culturelles du Gabon. Dans cette perspective, l’Union des Ecrivains Gabonais (UDEG) et l’Union Gabonaise des Enseignants pour la Culture Francophone (UGECF) se mettent ensemble autour de quelques projets culturels, notamment la caravane littéraire, le concours du premier roman, le Nyonda des lycéens gabonais, le festival du théâtre scolaire, le concours de la vidéo scolaire, le concours de l’orthographe…
En 2000, l’Institut Pédagogique National augmente le nombre d’œuvres littéraires gabonaises {4} au programme de l’enseignement du français au Gabon, et en 2004 {5} , d’autres livres gabonais vont prolonger la liste, résultat d’une caravane littéraire riche et dynamique.
Souvent, au cours de ladite caravane, les échanges autour d’un texte, entre écrivains, professeurs et élèves, nous plaçaient, à plus d’un titre, au cœur des vérités cachées qui, par principe, fondent la thématique de l’initiation. Je fus convaincu dès lors, de la nécessité de mener une étude approfondie sur la quête initiatique dans le roman gabonais. Ainsi, en 2002, je soutiens une thèse de doctorat portant sur L’influence de l’initiation traditionnelle dans le roman gabonais {6} , dans laquelle j’analyse l’enracinement du roman gabonais dans le sacré initiatique traditionnel, et son ouverture vers le christianisme, faisant ainsi de lui un roman de l’inculturation religieuse. Le présent ouvrage, Le Roman initiatique gabonais, constitue le prolongement de cette thèse de doctorat.
L’objectif du livre est de montrer que le roman gabonais peut se définir comme un récit initiatique. Dans cette perspective, il convient de tenir compte du passé de la littérature orale. Primo, parce que pour bien comprendre une œuvre d’art quelle qu’elle soit, il est primordial d’en connaître les origines et les influences. Secundo, parce que les écrivains ne sont pas indifférents au monde qui les entoure.
L’idée d’écrire cet ouvrage me vient donc du constat de la récurrence du récit initiatique dans l’espace romanesque gabonais, confirmé par les travaux critiques
fort intéressants autour de la thématique de l’oralité traditionnelle, notamment l’ouvrage Le Roman gabonais et la symbolique du silence et du bruit {7} de Jeanne-Marie Clerc et Liliane Nzé, ainsi que ma thèse de doctorat. Les deux études analysent la spécificité du roman gabonais des origines (1971) à 2002, en examinant sa proximité avec le scénario initiatique traditionnel. Dans le même sens, deux autres thèses doctorales remarquables ont été soutenues.

D’une part, celle de Bellarmin Moutsinga, intitulée Roman gabonais entre oralité et écriture {8} , qui montre comment la prose romanesque gabonaise est nourrie à la source par les autres genres de l’oralité africaine. L’ouvrage Les Orthographes de l’oralité : poétique du roman gabonais {9} est une version améliorée de cette thèse.
D’autre part, celle d’Annie Paule Boukandou, Esthétique du roman gabonais. Réalisme et tradition orale {10} , dans laquelle est examinée l’omniprésence de la tradition orale dans le texte romanesque gabonais. Le point commun de tous ces travaux se résume à l’avènement d’un nouveau roman africain d’expression française qui place l’oralité traditionnelle au cœur de sa narration. Notre ouvrage qui s’inscrit dans la même perspective, se propose de définir le caractère initiatique du roman gabonais, en montrant non seulement sa solidarité structurelle et narrative avec les genres de l’oralité traditionnelle, mais aussi sa volonté de réhabiliter l’hybridité générique et identitaire dans l’espace littéraire francophone.
PREFACE
Dans les années 1990, j’ai vu arriver dans mes séminaires de 3 ème cycle, tant à l’Université Paris XII-Val de Marne qu’à Paris IV Sorbonne, un nombre croissant d’étudiants gabonais désireux de travailler sur un corpus autochtone. A l’époque, il faut bien reconnaître qu’au regard de l’ensemble des pays de l’Afrique sub-saharienne, la littérature gabonaise faisait plutôt figure de parent pauvre, et c’est donc avec un intérêt mêlé de curiosité que j’entrepris, à l’instigation de mes nouveaux étudiants, la lecture des plumes émergentes gabonaises, Auguste Moussirou Mouyama, Maurice Okoumba-Nkoghé, Justine Mintsa, Angèle Ntyugwetondo Rawiri, Laurent Owondo enfin, qui n’était pas un inconnu pour moi puisqu’en 1984, j’avais découvert avec enthousiasme son premier roman, Au bout du silence , immédiatement publié dans la Collection " Monde noir poche″ aux Editions Hatier.
Suite à cette série de rencontres, il s’en est naturellement suivi la mise en chantier de plusieurs thèses de doctorat, parmi lesquelles je retiens de mémoire, le travail de Bellarmin Moutsinga, « Le roman gabonais entre oralité et écriture »
(2003), celui de Steeve Rénombo, « L’Ecriture et le voyage : approche de l’itinérance (2001), tandis qu’en 2005, je présidais à Nancy le jury chargé d’examiner la thèse d’Annie Paule Boukandou, « Esthétique du roman gabonais – Réalisme et tradition orale ».
Jean Léonard Nguéma Ondo faisait partie de ce contingent d’étudiants originaires du Gabon. Et en 2002, il a soutenu avec succès une thèse intitulée « L’influence de l’Initiation traditionnelle dans le roman gabonais », dans laquelle se profilait déjà le projet qui fait aujourd’hui l’objet de son ouvrage.
La première chose qui m’avait frappé à la lecture du corpus gabonais, c’est que les romans le composant se distinguaient nettement de la production contemporaine du reste de l’Afrique. Rompant en grande partie avec la thématique de la dénonciation des séquelles de la colonisation et de la satire des nouveaux pouvoirs, ils semblaient en revanche investir tout un imaginaire autour de la société traditionnelle et de ses pratiques. Et ce n’est donc pas un hasard si la plupart des thèses que j’ai évoquées ont pour dénominateur commun une étroite relation avec l’oralité. J’ajouterai que, par sa tonalité originale, seul le roman du Nigérian Chinua Achebe, Things fall apart, qui retrace la configuration dramatique du monde traditionnel avec le monde moderne au sein de la société Ibo, me paraîtrait susceptible d’être mis en résonance avec les auteurs gabonais que nous avons convoqués ici.
En intitulant son ouvrage Le Roman initiatique gabonais , Jean Léonard Nguéma Ondo entend naturellement s’attacher à une forme romanesque nouvelle, qui place l’oralité, et en particulier le mythe, au cœur de sa narration. Et ce faisant, sa recherche s’inscrit à l’intersection de plusieurs disciplines, l’ethnographie, l’anthropologie et la littérature comparée. Les récits sur lesquels s’appuie sa démonstration nous entraînent en effet dans un monde où les contours du réel se brouillent au contact d’un univers magique, insolite et bien souvent problématique.

Le village s’oppose ici, le plus souvent, à une forêt omniprésente, forêt obsidionale qui demeure par essence le lieu de l’ésotérisme, là-même où se déroulent les rituels associés aux cultes du Bwiti, du Mwiri ou du Ndjembé, et où prennent place les épreuves qualifiantes de l’initiation. C’est un monde d’une inquiétante étrangeté qui se caractérise par le silence, comme l’ont bien observé Jeanne-Marie Clerc et Liliane Nzé dans leur ouvrage intitulé Le Roman gabonais et la symbolique du silence et du bruit, et qu’il convient à la fois de déchiffrer et de décrypter. Ici, la narration pourtant de type occidental, ne se distingue pas fondamentalement de certains textes de la tradition orale, mythes, contes ou légendes, dont la compréhension nécessite chez le récepteur une bonne connaissance de la culture et des codes symboliques propres à chaque société. On parlera alors de « paroles à coques », c’est-à-dire de paroles exigeant, pour être comprises, d’être décortiquées. Manière de dépasser l’apparence pour accéder au niveau ésotérique. Dans cette perspective, un roman comme Au bout du silence , qui nous semble le meilleur paradigme du roman gabonais contemporain, ne prend tout son sens que si le lecteur, dépassant la simple anecdote, fait l’effort d’emboîter le pas à son héros Anka sur le difficile chemin d’une initiation qui, pendant une bonne partie du récit, demeure largement opaque. « Comprenne qui pourra » déclare alors le narrateur qui prend néanmoins soin de jalonner son récit d’une série d’indices ou de figures susceptibles d’orienter la quête d’Anka, au premier rang desquels se place son propre grand-père. Le rôle de la parole est ici fondamental, même s’il s’agit d’une parole retenue, contiguë au silence, tout simplement parce que l’initiation est avant tout affaire de patience et de réserve, et que, pour être entendu, le message doit nécessairement être relayé par des intercesseurs, des passeurs qui établissent et maintiennent le lien avec la longue chaîne des générations. L’aïeul constituant le garant à la fois du passé, du présent et du futur, c’est lui qui, à l’instar de Rediwa, permet l’intégration du héros dans la communauté traditionnelle mise en scène dans Au bout du silence , et la même observation peut s’appliquer au personnage de Tanguima dans le roman de Jean Diwassa Nyama, La Vocation de Dignité. Mais dans ce processus de dévoilement des réalités cachées, qui permet le passage de l’extériorité, interviennent également toute une série de médiateurs, les substances symboliques comme le miel, l’eau, l’ocre et le kaolin ou bien encore les météores, dont le rôle apparaît déterminant, dans l’interprétation du roman de Laurent Owondo.
Si l’ocre et le kaolin sont directement liés aux figures mythiques qui hantent l’espace surnaturel d’ Au bout du silence, Ombre, Mboumba et Ndjouké, il faut bien voir que les météores y jouent également un rôle déterminant. Le roman, rappelons-le, s’ouvre sur l’indication d’« un ciel inadéquat… Un Ciel obstinément lisse » qui, par son avarice en nuages, condamne la contrée à une inexorable sécheresse, métaphore de la soif spirituelle dont souffre le héros en phase d’initiation. En définitive, semble-t-il, ce que cherchent à nous dire les romanciers et romancières gabonais par le plus convaincant d’entre eux, Laurent Owondo, c’est que l’initiation qui est au cœur de leurs fictions est une entreprise totalitaire. Totalitaire dans la mesure où elle recherche avant tout la réconciliation de l’homme avec lui-même et avec l’autre, une démarche qui passe forcément par la conciliation-réconciliation avec les ancêtres et avec la divinité.

Et la question qui en découle naturellement et à laquelle Jean Léonard Nguéma Ondo tente ici de répondre est de savoir en quoi et comment le recours aux mythes ancestraux est susceptible de favoriser chez le Gabonais d’aujourd’hui la double prise en compte de son appartenance simultanée ou alternative à la mémoire collective et à une modernité parfois agressive. Problématique formulée sans ambages par Laurent Owondo lui-même, lorsqu’il déclare, en écho à son roman : « pour ma part, je n’ai pas voulu donner une vision idéalisée du passé. Je n’ai pas voulu présenter deux aspects de l’Afrique qui s’excluraient mutuellement ». Et il ajoute : « pour parler d’une manière plus concrète, peut-on dire que nos comportements d’Africains d’aujourd’hui, nos rapports avec nous-mêmes et avec les autres, voire avec notre environnement, n’ont absolument rien à voir avec notre passé, notre mémoire ? »
Pour le romancier, on le voit, le mythe apparaît donc comme un moyen de réfléchir sur la question de l’homme africain dans le monde moderne, d’une manière qui se veut très pragmatique : « si, face à la peur, enchaîne-t-il, le mythe me dit que l’ancêtre a eu tel geste, en quoi ce geste peut-il me servir face à la peur d’aujourd’hui ? C’est à cela que je me suis intéressé dans Au bout du silence ».
Enfin, pour ne pas alourdir cette préface et conclure ce qui n’est qu’avant dire, il me semble que l’hybridité à laquelle Jean Léonard Nguéma Ondo consacre la seconde partie de son ouvrage est bien une problématique inhérente à l’aventure des nouvelles écritures romanesques. En effet, observe-t-il, « les héros du roman gabonais vont acquérir au fil du récit la conscience d’une identité non plus monolithique, à racine unique, mais d’une identité assumée en termes d’ouverture à l’Autre ». Cet éloge implicite de l’hybride ne fait, au demeurant, que confirmer une tendance qui s’est exprimée de façon insistante ces dernières années, notamment par la voix de l’écrivain indien Salman Rushdie qui, dans les circonstances dramatiques que l’on connaît, a proclamé, l’un des premiers, sa volonté de revisiter le concept d’identité en déclarant à propos de son roman controversé, Les Versets sataniques :

L’œuvre célèbre l’hybridation, l’impureté, le mélange, la transformation issue des combinaisons nouvelles et inattendues entre les êtres humains, les cultures, les idées, les politiques… Le mélange, le méli-mélo, un peu de ceci et un peu de cela, c’est ainsi que la nouveauté arrive dans le monde.


Paris, le 22 février 2010
Professeur Jacques CHEVRIER
Université Paris IV – Sorbonne
INTRODUCTION
La récurrence du fait initiatique dans le roman gabonais s’explique avant tout par la survivance de l’initiation malgré les profondes mutations de la société gabonaise actuelle. Elle peut également se justifier par la place importante qu’occupe le phénomène initiatique dans l’anthropologie, la religion, la mythologie et la politique, domaines par excellence qui participent activement à l’expression de l’individu dans la société. Devant la vivacité de l’initiation dans la société gabonaise, les romanciers qui y vivent ont, d’une manière ou d’une autre, été témoins ou acteurs de telle ou telle initiation. Toutefois, aborder la problématique de l’initiation n’est pas une entreprise aisée, car le terme « initiation » est aussi complexe que polysémique. Pour preuve, il nous suffit de songer à la diversité et à la richesse de ses multiples expressions dans l’œuvre d’art africaine comme l’atteste la classification de Dominique Zahan dans son ouvrage Sociétés d’initiation bambara : le N’domo, le korè (1960). Les trois formes d’initiations qu’il énonce vont nous permettre d’évaluer le caractère initiatique du roman gabonais, à savoir, les initiations pubertaire, religieuse et cosmique. Il faut signaler que cette classification apparaît souvent fragile dans la réalité. En effet, les trois types énumérés s’inscrivent dans une perspective évolutive et complémentaire qui peut friser parfois la confusion.
Si le premier degré de l’initiation répond à la volonté d’insertion de l’homme dans la société, le second vise l’accès aux forces et aux connaissances cachées de l’existence à travers des confréries secrètes ; et le troisième, étape suprême de l’aspiration initiatique, apparaît comme la fin d’un processus de formation qui conduit à l’accomplissement de soi.
Cependant, quel qu’en soit le degré, l’unique principe qui anime l’initiation est d’assurer le triomphe de la vie sur la mort et de la connaissance sur l’ignorance. L’initiation se présente alors comme la quête de l’intégrité et de l’intégralité. Elle recherche, comme le fait ressortir le roman gabonais, la totalité de l’être humain, garante de son unité, sa réconciliation avec soi, avec autrui, avec les ancêtres et avec Dieu. Dans cette perspective, la prédominance thématique du fait initiatique marque une rupture profonde entre le roman gabonais et les productions romanesques négro-africaines de la première génération souvent influencées par le roman français.
Cette démarcation s’inscrit dans la continuité de la nouvelle écriture romanesque africaine initiée par Ahmadou Kourouma avec Les Soleils des indépendances {11} et Yambo Ouologuem avec Le Devoir de violence {12} , deux précurseurs du nouveau roman d’Afrique noire d’expression française.
Contrairement aux romanciers africains de la première décennie des indépendances, fascinés par les thèmes de la colonisation et de la satire des nouveaux pouvoirs et des nouvelles sociétés africaines, les romanciers gabonais tels Robert Zotoumbat avec Histoire d’un enfant trouvé {13} , Laurent Owondo avec Au Bout du silence {14} , Auguste Moussirou Mouyama avec Parole de vivant {15} , Maurice Okoumba Nkoghé avec Le Chemin de la Mémoire {16} , Jean Divassa Nyama avec La Vocation de Dignité {17} , Ferdinand Allogo Oké avec Biboubouah {18} , etc., semblent avoir été séduits non seulement par la satire socio – politique, mais surtout par la thématique de l’initiation et par la nouvelle esthétique romanesque sur le modèle de l’oralité africaine. Le parcours des héros ou plutôt les épreuves qu’ils surmontent, révèlent non seulement une forte similitude avec le scénario initiatique et les techniques narratives adoptées par ces auteurs, mais aussi une coïncidence entre le roman et les genres littéraires oraux de l’Afrique traditionnelle. De ce fait, ces romans peuvent faire l’objet d’un questionnement initiatique susceptible de dégager les signifiances organisant quelques aspects de la culture de l’oralité et de la spiritualité gabonaises. Autrement dit, une bonne connaissance de l’environnement socioreligieux gabonais peut constituer un atout non négligeable dans l’interprétation de certains signes et symboles initiatiques rencontrés dans le roman gabonais.
Il ne suffit pas de dire que ces romans renvoient à l’univers initiatique de significations, sans démontrer en quoi ils y puisent leurs symboles, leurs valeurs et leurs images. Il est aussi important d’indiquer de quelle façon ils taisent plus qu’ils ne dévoilent l’intention signifiante de l’imagination créatrice de leurs auteurs. Mes lectures et études liées à mon métier de professeur de français m’ont amené à les côtoyer d’une manière régulière et à prendre conscience de leur unité thématique. Pour la nommer, je me suis référé à l’idée de roman initiatique qui a pu m’aider à placer ces récits dans une même perspective de recherche, en vue de montrer que malgré leur différence en surface, ils exposent une vue et une intention communes, en invitant le lecteur à trouver sous la platitude des histoires qu’ils racontent, un savoir qui élève à l’absolu.
A mon sens, ces romans sont initiatiques parce qu’ils laissent entrevoir une connaissance ésotérique en mettant en scène des scénarii qui élèvent à la sagesse. Il serait difficile de les interpréter sans se référer au sens initiatique, étant donné que toute initiation est transformation et que l’originalité de ces romans est d’être porteurs d’un message qui métamorphose radicalement l’être et qui invite à dépasser les apparences et à déchiffrer des signes et des symboles.
Ma démarche consiste donc à essayer d’interpréter ces signes et symboles littérarisés comme des éléments culturels essentiels à une connaissance autre de l’être humain, qui ne confond pas l’horizontal et le vertical.
Sans vouloir réduire le roman gabonais à un parcours initiatique, nous pouvons cependant noter que d’ Au Bout du Silence, à Voyage initiatique {19} , en passant par Le Chemin de la Mémoire , Biboubouah, Parole de Vivant ou La Vocation de Dignité, le parcours des principaux personnages s’apparente à celui d’une quête initiatique.
Certains jugeront peut-être présomptueux le fait de traiter d’un sujet lié directement au sacré traditionnel, une aventure réservée logiquement aux " initiés " spécialisés dans la question.

Que ceux-là se rassurent, je suis conscient que l’initiation traditionnelle est une affaire d’anthropologues, de sociologues ou d’ethnologues. Leurs recherches et ouvrages m’ont d’ailleurs beaucoup appris sur le scénario et les finalités initiatiques des différentes confréries secrètes du Gabon et d’Afrique. J’applique, par le choix de mon sujet, l’acte comparatiste. De l’intérieur, je rapproche et mets en relation des textes appartenant à un même genre littéraire, mais à des micro-cultures initiatiques différentes. De l’extérieur, je confronte littérature et anthropologie. Il va de soi que l’approche choisie s’inscrit dans la définition que Pierre Brunel et ses co-auteurs donnent à la littérature comparée :

Art méthodique par la recherche de liens d’analogie, de parenté et d’influences de rapprocher la littérature des autres domaines de l’expression ou de la connaissance ou bien les faits et les textes littéraires entre eux, distants ou non dans le temps ou dans l’espace, pourvu qu’ils appartiennent à plusieurs langues ou plusieurs cultures, fissent-elles partie d’une même tradition, afin de mieux les décrire, les comprendre et les goûter. {20}

La démarche comparatiste à laquelle m’invite cette définition consiste, d’abord à étudier conjointement des romans appartenant à des écrivains différents, ensuite à être sensible aux nuances existant entre ces textes, enfin à les associer pour aboutir à une synthèse supérieure. En ce sens, le présent ouvrage analyse les ressources narratives de l’oralité traditionnelle contenues dans le roman gabonais, en se fondant sur les liens qui unissent roman et initiation. L’orientation, loin d’être exhaustive, sera non seulement axée sur la démonstration des convergences et divergences intéressantes, mais aussi envisagée dans un cadre socio-culturel :

Toute littérature, toute fiction est nécessairement le reflet, dans une certaine mesure, des éléments socio-culturels, historiques et socio-historiques inhérents à la société qui l’inspire. A ce titre, le romancier, en tant qu’individu, fait nécessairement partie d’une collectivité dont les traits psychologiques, culturels, historiques et sociaux sont partagés par tous les membres de la communauté. Dans un tel contexte, chaque individualité partage avec les autres ce que l’on pourrait appeler une mémoire collective. {21}

Cette approche de textes sera l’occasion d’analyser le cheminement initiatique des protagonistes, à l’origine de la quête identitaire, ainsi que de la quête de soi liée à la connaissance ancestrale. Une telle orientation considère la fiction romanesque comme le reflet de la vie vécue, et les pratiques initiatiques n’y seraient qu’un écho de ce qu’elle est en réalité. Il est peu probable que l’approche littéraire nous apprenne grand-chose sur ce phénomène, à moins que le réalisme ne soit qu’un déguisement et la vérité romanesque, du côté du surnaturel. Le roman ne serait plus un miroir mais une création souveraine de l’imaginaire, complètement détachée de la réalité.
Le romancier gabonais a souvent cette liberté de mettre sur scène un maître initiateur, de créer un sorcier pour jeter des mauvais sorts ou même pour tuer un personnage au moyen de procédés magiques. Cela a pour rôle de faire progresser l’intrigue.
Je pense qu’une approche comparatiste qui s’appuie sur plusieurs romans et sur des savoirs anthropologiques, peut apprendre quelque chose sur l’initiation traditionnelle, et même sur la société gabonaise. Certes, il existe un écart entre les initiations traditionnelles pratiquées au Gabon et le scénario initiatique peint dans la fiction romanesque gabonaise. Mais, le critique littéraire et l’anthropologue, tout en suivant des chemins divergents, peuvent avoir pour finalité, une excellente connaissance du phénomène.
Il convient toutefois de préciser que les romans comme Parole de vivant, La Vocation de Dignité et Le Chemin de la Mémoire sont un lieu de rencontre entre, d’une part, la religion chrétienne de laquelle on attend le salut, sans explication possible, et l’initiation traditionnelle basée sur une tradition primordiale, d’autre part.
Le parcours initiatique des héros peut être comparé au passage de la vie à la mort, d’où le choix de nous appuyer sur les informations tirées des livres traitant des rites initiatiques du Gabon. Dans le domaine de l’initiation traditionnelle, un effort de recherche a été déployé sur le thème aussi bien en anthropologie qu’en littérature, au point où l’on dispose aujourd’hui de quelques ouvrages sur le sujet. Ainsi, si l’ouvrage Les Peuples du Gabon Occidental {22} d’Anges François Ratanga-Atoz évoque l’initiation traditionnelle dans son dernier chapitre, Rites et Croyances des peuples du Gabon {23} d’André Raponda Walker montre la diversité, la richesse et l’unité magico-religieuse des peuples du Gabon. Toutefois, ce livre de Raponda Walker constitue une contribution non négligeable à la connaissance des hommes de l’Afrique Equatoriale, même s’il faut reconnaître qu’il souffre de quelques insuffisances quant à l’interprétation de certaines valeurs initiatiques, dues à une confusion perceptible entre l’univers de pensée de chaque groupe ethnique et celui propre de l’auteur, influencé également par sa qualité de prêtre catholique. Cependant, cet ouvrage reste une référence pour tous ceux qui veulent découvrir la dimension magico-religieuse des peuples du Gabon et même de l’Afrique. Quant au livre de Paulin Nguema Obame, Aspect de la religion Fang, l’auteur y consacre toutes les pages aux croyances chez les Fang, un important groupe ethnique non seulement du Gabon, mais aussi du Cameroun et de la Guinée Equatoriale. Son choix n’exclut pas l’intérêt qu’il porte aux autres systèmes religieux du pays parce qu’il est souvent difficile d’établir une ligne de démarcation au niveau des croyances et des modes de transmission initiatiques des groupes ethniques du Gabon ou même d’Afrique noire.
Par ailleurs, le livre de l’Abbé Noël Ngwa Nguéma, Rites initiatiques gabonais à la rencontre de l’Evangile, présente la nouvelle approche de l’évangélisation qui se propose désormais de tenir compte des croyances autochtones. L’auteur y explique comment, à partir de certains rites traditionnels, les pasteurs peuvent amener les fidèles à mieux comprendre l’Evangile.
En outre, au niveau de la critique romanesque gabonaise, en dehors de l’ouvrage Le Roman gabonais et la symbolique du silence et du bruit qui accorde une importance remarquable à une forme de compréhension " initiatique " du monde, aucune autre étude mettant le sacré initiatique au cœur de ses préoccupations n’a été réalisée. Le livre de Jeanne-Marie Clerc et Liliane Nzé examine la dialectique du silence et du bruit comme constitutive du roman gabonais. Il « analyse dans plusieurs romans le lien direct qui a très tôt uni la réalité du monde perçu à un imaginaire collectif lui donnant un sens » {24} . Notre ouvrage qui s’inscrit dans cette compréhension initiatique du monde, se propose d’évaluer le roman gabonais comme le récit d’un cheminement initiatique qui dévoile au fil du texte l’identité hybride de ce texte partagé entre l’oralité africaine et la modernité occidentale. Cette évaluation passe par une saisie sémantique rigoureuse du concept de l’« initiation », étant donné que le roman initiatique n’est que le résultat de la transmutation du scénario initiatique en littérature.
Aussi, dans une première partie, le livre saisit-il synthétiquement les caractéristiques du roman initiatique en déclinant son historiographie, sa charge sémantique, sa typologie, son cadre symbolique et son idéologie.
La deuxième partie, quant à elle, est consacrée à l’esthétique de l’hybridité perceptible dans les romans de Robert Zotoumbat, Jean Divassa Nyama, Laurent Owondo, Auguste Moussirou Mouyama, Eric Joël Békalé, Noël-Aimé Ngwa-Nguema, Peter Ndembi, Maurice Okoumba Nkoghé, Angèle Ntuygwetondo Rawiri et Ferdinand Allogo Oké. Si le premier chapitre de cette partie examine l’hybridité générique, le deuxième aborde l’hybridité identitaire des personnages. En effet, l’hybridité se manifeste au niveau du caractère polymorphe du roman initiatique. Pour analyser les rapports entre l’oralité et l’écriture dans le roman gabonais, quatre genres oraux seront successivement abordés : le mythe, le conte, le proverbe et la chanson. Puis, dans le deuxième chapitre, sera montré comment les romans initiatiques gabonais révèlent au fil des textes, la réhabilitation d’une identité narrative hybride qui émerge par la médiation textuelle et qui s’engage dans deux directions : la tradition initiatique et le christianisme.
Il ressort de cette inculturation ou de cette interculturalité, une attitude syncrétique favorable à une mondialisation qui tienne compte de l’exception culturelle et du dialogue positif entre les cultures, les religions, les langues, etc. Il s’agira d’évaluer chez les personnages, les rapports entre le sacré clanique local et le christianisme. Autrement dit, nous étudierons la confrontation des spiritualités initiatiques traditionnelle et chrétienne dans l’espace romanesque gabonais, en examinant le passage des personnages d’un rejet mutuel à l’acceptation de l’ Autre dans sa différence, sous-bassement d’une hybridité culturelle harmonieuse.
PREMIERE PARTIE : CARACTERISTIQUES GENERALES DU ROMAN INITIATIQUE
Le roman initiatique, sous-genre du récit d’apprentissage ou du roman de formation, a souvent été défini arbitrairement, parce que la critique littéraire ne s’appuie que rarement sur son origine religieuse. De ce fait, il arrive qu’on considère comme roman initiatique, tout roman relatant l’histoire d’un héros qui poursuit une quête, surmonte les épreuves et se retrouve transformé à la fin du récit. Selon cette caractérisation, tous les romans de formation seraient initiatiques. Autrement dit, on aurait du mal à distinguer le roman initiatique des autres romans d’apprentissage. Aussi, pour éviter toute confusion, s’avère-t-il judicieux de présenter le roman initiatique, en revisitant son historiographie, en le définissant à partir de son origine religieuse, avant d’examiner sa classification et son cadre idéologique et symbolique.
CHAPITRE I : HISTORIOGRAPHIE ET DEFINITION DU CONCEPT
Pour mieux cerner la définition et les particularités du roman initiatique, il est important de revisiter l’historiographie du bildung roman {25} , son « ancêtre ».
Historiographie
L’origine du roman de formation en France remonte au Moyen-âge avec le récit de chevalerie médiéval et le conte populaire qui peignaient des héros subissant certaines épreuves. A ce titre, on pourrait considérer comme l’ancêtre du roman d’apprentissage, Perceval ou Le Conte du Graal {26} , texte inachevé de Chrétien de Troyes qui suit le jeune Perceval à travers son apprentissage chevaleresque, courtois et spirituel. Au XVI ème siècle, le Gargantua {27} de Rabelais est également à considérer comme une sorte de roman d’apprentissage, dans la mesure où le géant, grâce à l’enseignement de mauvais, puis de bons maîtres, fait l’expérience du monde et parvient à une forme de sagesse humaniste.
Au siècle suivant, le texte romanesque de Fénelon, Les Aventures de Télémaque {28} , relate aussi bien l’itinéraire formateur de son principal personnage, Télémaque, que l’instruction de son destinataire, le jeune dauphin. Le roman de formation prend ici la forme du roman didactique.
A partir du XVIII ème siècle, se développe plus sérieusement le roman d’apprentissage. L’Histoire de Gil Blas de Santillane {29} de Lesage s’inscrit dans ce type de récit. En outre, Les Egarements du cœur et de l’esprit {30} de Crébillon fils, et plus encore, le dialogue romanesque qu’est La Philosophie dans le boudoir {31} de Sade, initient le héros aux connaissances et aux délectations de la débauche. Le conte philosophique Candide {32} de Voltaire peut aussi être assimilé à un récit de formation dans la mesure où son héros, grâce aux enseignements de bons et de mauvais passeurs, parvient au terme de son parcours à une forme de sagesse.
Au XIX ème siècle, le roman de formation connaît un essor remarquable avec notamment L’Education sentimentale {33} de Flaubert, l’éducation plus déliquescente proposée par Huysmans dans À rebours (1884), ou celle plus cruelle d’Octave Mirbeau dans Le Jardin des supplices.

Dans ces récits, le cheminement du héros s’apparente à l’ascension sociale d’un jeune homme, à l’instar d’Eugène Rastignac dans Le Père Goriot de Balzac, Julien Sorel dans Le Rouge et le Noir de Stendhal, ou Georges Duroy dans le Bel-Ami de Maupassant.
Au XX ème siècle, les contenus de l’apprentissage sont plus divers : la sensualité dans la série des Claudine de Colette, la difficulté d’être dans Le cycle de Salavin de Georges Duhamel, l’abjection dans le Voyage au bout de la nuit de Céline, la nausée dans le roman du même nom écrit par Sartre, l’amitié dans Le Petit Prince de Saint-Exupéry. Mais il faut bien avouer que la crise morale et idéologique rend de plus en plus problématique quelque apprentissage que ce soit. Aussi, le genre a-t-il tendance à s’essouffler.
Et c’est au cours de ce siècle que le roman initiatique va véritablement devenir un type particulier de roman d’apprentissage avec Vendredi ou les limbes du pacifique {34} de Michel Tournier, reprenant la quête de Robinson en montrant comment un être banal et profane surmonte toutes les épreuves qualifiantes pour se transformer en véritable héros.
C’est dans la littérature africaine que le roman de formation retrouve tout son souffle et toute son ampleur. En effet, dès sa genèse en plein XX ème siècle, la littérature africaine a laissé le roman de formation occuper une place de choix. Et dans ce genre, nombre de romans africains de la première génération vont s’y inscrire. C’est le cas des " romans de vie " {35} , L’Enfant noir {36} de Camara Laye et L’Aventure ambigüe {37} de Cheick Amidou Kane, deux classiques de cette littérature qui mettent l’accent sur la formation intellectuelle des jeunes héros, sans manifester une quelconque originalité dans l’esthétique romanesque comme le firent Aké Loba et Abdoulaye Sadji, deux autres écrivains du bildung roman. En effet, leurs romans, Kocoumbo et l’Etudiant noir {38} , narrent sur le mode autobiographique les difficultés rencontrées par un jeune africain, de nationalité ivoirienne, venu poursuivre ses études en France, tourments liés principalement à son apprentissage et à son dépaysement face à la modernité. Tandis que Maïmouna {39} relate les déboires amoureux d’une jeune campagnarde venue vivre à Dakar auprès de sa sœur aînée. Tous ces récits présentent des héros qui ont pour dénominateur commun « d’évoquer une expérience autobiographique directement vécue par leurs auteurs » {40} . Le narrateur y raconte l’itinéraire qui conduit le héros du village en ville, via l’école occidentale. La narration se fait « sur le mode rétrospectif qui, avec cette distance que donne le recul du temps, permet au narrateur de mesurer le chemin parcouru et d’évaluer les changements survenus » {41} .

Le roman d’apprentissage s’est donc imposé dans l’espace littéraire africain jusqu’à nos jours.
Il convient de signaler quelques ouvrages d’apprentissage tels Le Jeune homme de sable {42} ou Le Bel immonde {43} qui offrent un renouveau narratif remarquable avec des héros accomplissant un cheminement psychologique ou politique vers l’assomption de la réalité. Ces romans campent l’action de leurs personnages dans un espace unique, sans forcément connaître ces longs voyages qui ponctuent l’aventure de Samba Diallo ou les rêves de Maïmouna.
Le roman de formation africain ne se démarque pas du bildung roman de la première génération. Comme lui, il relate l’histoire d’un jeune protagoniste qui va connaître une maturation de l’enfance à l’âge adulte, avec des formations successives, d’abord traditionnelle et rurale, puis occidentale. Autrement dit, il met en scène les apprentissages d’un héros dans le monde, qui, à travers les épreuves, au milieu des vicissitudes, fait l’expérience de soi, de ses désirs et de ses limites.
Souvent, l’apprentissage s’organise en fonction d’une quête initiatique, en vue d’un objet plus ou moins idéal.
Toutefois, à la différence du héros romanesque africain de la première génération, celui du roman gabonais ne s’installe pas dans d’interminables regrets ou dans une mauvaise conscience, comme Samba Diallo qui se définit au terme de son aventure ambiguë comme « un balafon crevé » ou « un instrument de musique mort », ou encore du protagoniste de L’Enfant noir qui regrette d’avoir quitté son père « trop tôt ». Son itinéraire ne le transforme pas en victime mais en acteur qui vit la rencontre des cultures comme une réussite.
Le roman initiatique gabonais apparaît donc comme un texte accoucheur d’identités métisses. Comme nous le verrons par la suite, ce roman célèbre l’hybridité identitaire pourtant condamnée par les romans négro-africains à l’image de L’Aventure ambiguë .
Arrivé à ce niveau de réflexion, il apparait nécessaire de définir le roman initiatique, sous – type du roman de formation.
Qu’est-ce qu’un roman initiatique ?
L’adjectif « initiatique » qualifie ce qui relève de l’initiation. Ainsi, pour des besoins de clarté, il importe de définir au préalable le terme initiation , dans son vrai sens de quête religieuse ou mystique, parce qu’il est possible de se tromper et de donner à un texte, une dimension initiatique qu’il n’a pas. On a souvent tendance à considérer, parfois à tort, comme initiatique, tout roman de formation, en omettant que ce qui permet à un texte d’être initiatique, c’est avant tout sa dimension spirituelle.
Simone Vierne précise, dans son ouvrage Rite, roman, initiation {44} , que l’origine de la notion de l’initiation renvoie à la manière dont le surnaturel se révélait à certains initiés dans les sociétés traditionnelles, d’où la nécessité de redonner au concept, la signification religieuse qu’elle avait à l’origine, c’est-à-dire « un ensemble de rites et d’enseignements oraux, qui poursuit la modification radicale du statut religieux et social du sujet à initier » {45} .
L’initiation a une double origine lexicale et sémantique : une racine latine qui signifie « commencement » et une racine grecque qui renvoie au verbe « mourir ».
De cette double origine, on peut considérer que s’initier, c’est « mourir » pour « renaître » ; ce qui, implicitement, suppose une transformation ontologique du néophyte qui passe d’un statut à un autre. Autrement dit, s’initier équivaut à se transformer radicalement pour devenir un autre, ou mourir pour entrer dans un univers sacré aux antipodes de l’espace profane. Ainsi, ayant surmonté les épreuves qualifiantes, le néophyte jouit d’une toute autre existence qu’avant l’initiation, il est devenu un autre.
La définition de Simone Vierne doit nous éviter de tomber dans le piège de la facilité qui consiste à considérer comme initiatiques toutes les œuvres littéraires où le héros réussit à se transformer au terme d’un apprentissage. Le critique littéraire doit éviter tout arbitraire à ce niveau et savoir que l’initiation religieuse était soumise à un rituel précis, fait de symboles et visant un but précis.
Le lecteur du roman gabonais sera séduit par la grande similitude entre le parcours des candidats à l’initiation traditionnelle et le cheminement des personnages. Cela ne doit pas surprendre, étant donné que le domaine de l’imaginaire est commandé par les grands mythes. Il est donc normal que, du fond de l’inconscient, lorsque certaines croyances sont abandonnées, les romanciers les récupèrent pour les réinvestir dans les œuvres littéraires. Signalons ici que si l’initiation est du domaine religieux et rituel, le roman ne sera que sa falsification. En effet, une fois coupée de sa réalisation religieuse, l’initiation a été transformée par les écrivains, comme l’a observé Mircea Eliade, en motifs littéraires pour transmettre ses enseignements spirituels « sur un autre plan de l’expérience humaine, en s’adressant directement à l’imagination » {46} .
Les textes ainsi produits seront dits initiatiques parce qu’ils calquent intentionnellement le scénario de l’initiation traditionnelle. Autrement dit, un roman est « initiatique s’il comporte une analogie structurale et symbolique suffisamment reconnaissable, précise et étroite » {47} avec l’initiation religieuse. Dans cette formule, trois éléments principaux développés peuvent être considérés comme des indicateurs obligatoires du caractère initiatique d’un texte littéraire : les symboles idéologiques, la structure séquentielle et les techniques narratives de l’oralité.
Toutefois, la trilogie séquentielle ne constitue pas un trait distinctif crédible du roman initiatique. Car tous les récits romanesques d’apprentissage l’adoptent, même si l’ordre des séquences est le plus souvent interverti. Il faut plutôt aller chercher la dimension initiatique dans le cheminement du protagoniste. Le changement qu’il subit au fil du récit doit être d’ordre ontologique. Cela signifie que l’on ne parle de roman initiatique, que lorsque l’identité profonde du personnage est radicalement modifiée à la fin du programme narratif.
Dans Rite, roman, initiation , Simone Vierne établit une différence entre apprentissage et initiation. Selon elle, l’analogie entre l’apprentissage et l’initiation sacrée, ne doit pas seulement être structurale, mais surtout symbolique. Il n’existe pas d’initiation sans symbole. Par exemple, la mort et la renaissance connues par le néophyte ne sont pas réelles mais symboliques.
Aussi, pour qu’un roman puisse être considéré comme initiatique, veillera-t-on, non seulement à sa structure tripartite mais aussi et surtout, à ce que le symbolisme soit présent au moins au niveau des épreuves permettant le changement. Ainsi, malgré l’appartenance du roman initiatique au roman d’apprentissage, il existe une distinction entre les deux.
Le roman d’apprentissage raconte la formation d’un héros, parfois depuis son enfance, mais le plus souvent pendant son adolescence et les premières années de sa maturité, jusqu’à ce qu’il atteigne l’idéal de l’homme accompli et cultivé. Le héros découvre en général un domaine particulier dans lequel il fait ses armes. Mais en réalité, c’est une conception de la vie en elle-même qu’il se forge progressivement. Derrière l’apprentissage d’un domaine, le jeune héros découvre les grands événements de l’existence comme la mort, l’amour, la haine et l’altérité. Dans Au Bout du silence , le jeune Anka se délecte des premiers plaisirs de la connaissance ésotérique, en essayant d’interpréter le geste de l’aïeul. Il construit au fil du récit une idée de l’existence. En d’autres termes, le roman d’apprentissage décrit la maturation d’un héros qui part naïf, crédule, et traverse des obstacles ou épreuves, afin de mûrir et d’en tirer une leçon. Il suppose, avec des variantes quant à la présentation et à l’organisation du récit, un jeune homme, un parcours social, un passeur.
Le jeune homme est la figure nouvelle depuis la révolution bourgeoise, et la relève des générations, de l’ardeur et de l’aptitude à vivre. Le parcours social est la société nouvelle qui se développe et se relève. L’initiateur est l’être d’expérience et d’avenir qui déniaise, fournit des recettes, indique des chemins de traverse, propose une sorte de contrat implicite ou explicite, trouve, plus ou moins, un écho dans la conscience du jeune homme, incarne finalement ses tentations secrètes et l’aide à faire le bond de l’inconscience à la conscience, de l’innocence à l’entreprise.
Jeune homme, parcours social et passeur ne sont pas des réalités simplement rapprochées par artifice ou magie dans l’œuvre littéraire : toutes les trois font partie du réel et sont réelles. Autrement dit, le roman d’éducation est le récit de l’individu emporté par un réel en devenir.
Entre le roman d’apprentissage et le roman initiatique, les différences se situent donc au niveau des modalités du récit et de leur progression narrative. Prenons comme exemples, le roman initiatique Au bout du silence et le roman d’apprentissage Le Jeune officier de Georges Bouchard. Le Jeune officier est un roman de formation et non un roman initiatique. Certes, le héros subit une série d’épreuves, mais ces obstacles ne lui apportent aucune révélation, il ne change pas profondément ou totalement comme Anka, le héros d’ Au bout du silence. En effet, dès le début du récit, Anka, se lance dans la quête du sens caché de la vie. Il est guidé dans sa quête initiatique par Rèdiwa, un maître qui déclenche en lui la flamme du savoir spirituel. Au fil du récit, il surmonte des souffrances faites de solitude et de silence, combat le mal incarné par le personnage monstrueux de Ndjouké et réussit à atteindre Ombre, l’épouse mystique.
A la fin du récit, il accepte la mort, symbolisée par la fermeture momentanée de ses yeux, pour ainsi accéder à une nouvelle vie. Cette renaissance initiatique se manifeste à travers le changement de nom.
Tandis que dans Le Jeune officier, le héros vit une quête à la fois individuelle et collective.

Son itinéraire comme celui du héros du récit initiatique, est certes jalonné d’épreuves, de déconvenues, de chagrins, de joies, mais son but est d’accéder au bonheur ou à des meilleures conditions de vie et non à un secret ou à un pouvoir initiatique. Certes, comme Anka, il combat le mal, cependant, sa transformation ne passe ni par la mort symbolique ni par une renaissance, encore moins par un changement de nom.
Par ailleurs, la structure tripartite, selon le schéma « Années d’enfance ou de jeunesse » – « Années d’apprentissage ou de maturation » – « Années de maîtrise ou de réconciliation avec soi », constitue une marque identificatoire du roman initiatique.
Les années d’enfance peuvent correspondre à une sorte d’opposition entre le héros, encore jeune, naïf et plein d’idéaux, et son environnement hostile et réaliste qui ne coïncide que très partiellement avec ce qu’il en imaginait. La principale conséquence est l’incompréhension qui déclenche le processus d’évolution et d’éducation du principal personnage.
Dans cet environnement, le héros fait des expériences concrètes qui le font peu à peu grandir et mûrir, en le réconciliant avec lui-même et surtout avec le monde extérieur qu’il méprisait dans la situation initiale du récit. Cependant, le caractère tridimensionnel ne suffit pas à déterminer le caractère initiatique d’une œuvre littéraire.
En outre, le caractère initiatique peut également se lire à travers la destinée du héros, car il n’est pas d’initiation qui ne mette en jeu le salut de l’individu. Un texte qui ne comporte pas ce salut ne mérite guère le qualificatif d’initiatique. Enfin, le scénario du récit initiatique doit renvoyer le lecteur aux grands archétypes de la mythologie. Ce scénario, dans sa cohérence, devra comporter les motifs principaux de la mort et de la renaissance, « les épreuves destructrices de l’homme profane et génératrices de l’homme nouveau » {48} .
En résumé, le roman initiatique, hormis son sens éminemment religieux, accordera une grande importance au salut de l’individu et aux archétypes des mythes traditionnels. Mais il convient d’ajouter la notion de cheminement qui, plus que toute autre chose, donne aux œuvres littéraires leur caractère initiatique :

Les épreuves, les souffrances, les pérégrinations du candidat à l’initiation survivent dans le récit des souffrances et des obstacles que traverse, avant d’arriver à ses fins, le héros {49} .

Le cheminement auquel renvoient « les épreuves, les souffrances et les pérégrinations du candidat à l’initiation », révèle le but de la quête initiatique qui est d’atteindre la connaissance, la vérité suprême, voire l’immortalité.
En campant l’action du héros dans un environnement symbolique, le romancier gabonais s’est efforcé de s’affranchir de la tutelle en recherchant les voies d’une écriture novatrice qui mette un point d’honneur à créer des œuvres ancrées dans les rites initiatiques traditionnels plus conformes à sa sensibilité, à son inspiration, à son goût et surtout à l’oralité africaine.

In fine , le roman initiatique peut se décliner comme un roman dans lequel un ou plusieurs personnages connaissent une modification de plusieurs traits majeurs à la suite d’une ou de plusieurs épreuves renvoyant symboliquement à la mort ou à la renaissance. Plus les épreuves à surmonter seront nombreuses, rudes et symboliques, plus l’initiation sera évidente. Toutefois, même si la définition présentée apparaît suffisamment large pour servir de grille de lecture, il reste que, comme toute modélisation, elle présente un danger parce que pouvant se révéler, dans certains cas, inopérante ; d’où la nécessité de vérifier, à partir d’un essai de classification, si réellement elle permet de spécifier, de manière incontestable, le caractère initiatique des romans du corpus.
CHAPITRE II : ESSAI DE CLASSIFICATION DU ROMAN INITIATIQUE
L’initiation est un rite de passage dont le principal but est de spiritualiser l’être humain en le mettant en contact avec la transcendance. Elle introduit l’homme à la fois dans la communauté humaine et dans le monde des forces spirituelles. Dans le cadre cultuel africain, on distingue généralement trois types d’initiations traditionnelles :
les initiations de classe d’âge ou de puberté qui permettent le passage de l’enfance à l’âge adulte, le cas de la circoncision ;
les initiations qui « ouvrent l’accès à des sociétés secrètes ou à des confréries fermées » {50} , à l’image du Bwiti, du Vodou et du Culte des ancêtres ; la sorcellerie et le fétichisme « qui font abandonner la condition humaine normale pour accéder à la possession de pouvoirs surnaturels » {51} appartiennent à ces sociétés secrètes dont les adeptes prétendent accéder au Divin ;
les initiations cosmiques qui font également accéder au divin : ce degré représente le stade suprême de l’initiation.
Ces trois types d’initiations traditionnelles rejoignent la classification de Mircéa Eliade dans son ouvrage Initiation, rites, sociétés secrètes dans lequel l’auteur distingue trois types d’initiations.
L’initiation du premier degré permet l’accession à une classe d’âge. Dans ce type se trouvent les initiations pubertaires. Puis l’initiation du second degré qui consiste en une accession à une société ou à une confrérie secrète. Enfin, la dernière catégorie d’initiation permet l’accès au divin. Les trois degrés d’initiation répondent à une évolution progressive de l’aspiration initiatique : tandis que les rites de puberté visent prioritairement une meilleure connaissance de soi-même et l’insertion de l’individu dans la dynamique communautaire, l’initiation du deuxième degré réalise le vœu de sortir de la condition humaine, d’aller au-delà d’elle, d’intégrer la sphère des puissances mystiques pour en partager les dispositions et les facultés.
Quant à l’initiation du troisième degré, elle représente l’étape ultime de la vocation initiatique, elle dépasse le cadre de la communauté humaine et celui des forces intermédiaires pour accomplir une vocation divine, c’est-à-dire, pour réaliser la communion de l’homme avec les dieux {52} . Il est important de signaler que les trois types d’initiations visent la réalisation de la totalité de l’existence humaine. En s’initiant, l’individu cherche à donner un élan plus énergique à sa communauté et à s’intégrer dans le canal des forces qui régissent le monde, gages de son unité retrouvée, de son accord ou de sa réconciliation avec lui-même.
Il s’agit de sortir de soi pour mieux être soi. L’initiation aide l’homme à « sortir de lui-même » pour un statut ontologiquement supérieur.

S’initier, c’est consolider l’unité et l’harmonie du groupe social auquel on appartient, et prendre une part active à sa propre destinée et à celle de sa communauté, une manière de refuser de subir les vicissitudes de la vie.
Des rites initiatiques traversent la production romanesque gabonaise. Le roman est avant tout une structure, mais il est également une histoire sur laquelle les critiques littéraires s’appuient pour déterminer les différents types romanesques construits chacun en ce qui le concerne, autour d’un centre d’intérêt. Aussi, toute définition de type romanesque passe-t-elle par l’identification préalable de ce centre d’intérêt à la fois « unique, multiple et unidimensionnel » {53} .
S’intégrant dans l’une des principales missions du roman qui est de dévoiler l’homme, le roman gabonais puise sa matière première principalement dans l’environnement social et spirituel, d’où notre choix de le catégoriser à travers sa dimension initiatique. Les récits étudiés épousent la structure de l’éducation traditionnelle qui aurait un lien analogique avec les parcours initiatiques suivis par les adeptes des confréries secrètes du Gabon. C’est pourquoi, dans notre analyse, chaque degré d’initiation donnera lieu à un type de roman initiatique. Il est loisible à ce niveau d’analyse de signaler qu’un même roman peut être traversé par un ou plusieurs types d’initiation. Dans cette optique, on le trouvera aussi bien dans un type de roman que dans un autre, le cas de La vocation de Dignité de Jean Divassa Nyama, dans lequel on retrouve l’initiation de puberté avec le personnage de Bouanga et l’initiation qui donne accès au divin avec le personnage de Tanguima. C’est également le cas de Voyage initiatique où le héros Ongala-Mba bénéficie non seulement de l’initiation pubertaire de la circoncision mais aussi de l’initiation qui donne accès au divin.
Les romans initiatiques gabonais d’intégration sociale
Le roman initiatique d’intégration sociale est traversé par les rites pubertaires coutumiers dont le point commun est leur caractère obligatoire. Au Gabon, ce type de rite correspond à la circoncision qu’on retrouve dans les romans Histoire d’un enfant trouvé et Voyage initiatique . A ces deux textes, il faut ajouter un troisième roman, La Vocation de Dignité qui relate, entre autres histoires, le tchikumbi {54} de Bouanga, un autre rite de puberté mais au féminin. Nous allons, dans notre étude, considérer comme roman initiatique d’intégration sociale, celui dans lequel le personnage réalise une ambition et accomplit un trajet initiatique qui aboutit à son intégration sociale et idéalement à l’harmonie entre l’individu et la société ou à l’accomplissement de celui-là dans celle-ci. Ngoye et Issombo dans Histoire d’un enfant trouvé, Ongala-Mba dans Voyage initiatique et Bouanga dans La Vocation de Dignité , accomplissent un itinéraire initiatique qui les conduit à une meilleure incorporation dans la société.

Ces romans initiatiques d’intégration sociale ont en commun de répondre à une même unité, et par conséquent de relever d’un même effort de méditation. Notre réflexion nous a amené à repérer trois romans qui placent un ou plusieurs rites initiatiques pubertaires au cœur de l’intrigue.
Si Histoire d’un enfant trouvé et Voyage initiatique relatent la circoncision des héros, La Vocation de Dignité demeure aujourd’hui l’unique roman gabonais à décrire un rite de puberté au féminin, l’initiation au Tchikumbi de Bouanga. Les trois œuvres romanesques prennent leurs racines dans les rites initiatiques sociaux qui intègrent l’individu dans la communauté.
Cependant, on ne doit pas les considérer comme de simples transcriptions de rituels initiatiques, car l’intérêt de ces récits réside dans le travail de transmutation auquel se livrent les auteurs. Raponda Walker et Anges François Ratanga-Atoz dans leurs ouvrages respectifs cités aux pages précédentes, affirment que la circoncision est le premier type d’initiation chez la majorité des peuples du Gabon. La circoncision et le tchikumbi sont des rituels initiatiques par lesquels s’opère le « passage de l’enfance à l’âge d’homme.
L’initiation n’est désormais rien d’autre ici que le passage d’une vie insouciante et inconsciente à une vie responsable, consciente et intégrée » {55} . Aussi, ces deux initiations ont-elles pour objectif d’intégrer les jeunes garçons, Ngoye, Issombo et Ongala-Mba, et la jeune fille Bouanga, dans la communauté des hommes et des femmes responsables.
La circoncision se caractérise par l’amputation physique du prépuce, symbole de la suppression de la féminité chez le jeune garçon. Tandis que l’ablation du clitoris symbolise la fin de la masculinité chez la jeune fille. Circoncire, c’est ôter au garçon le prépuce, symbole du sexe féminin, tout comme couper le clitoris revient à débarrasser l’attribut du sexe masculin chez la jeune fille. Notons que si la circoncision est pratiquée au Gabon, cela n’est pas le cas de l’excision. Même s’il faut reconnaître qu’il existe d’autres initiations de classe d’âge chez les jeunes filles gabonaises, mais qui ne nécessitent aucune suppression d’organe humain, le cas du Tchikumbi.
La circoncision vise la suppression de l’androgynie originelle mais aussi la dualité sexuelle de l’individu en vue de son intégration définitive dans son groupe social.
Dès lors, l’ablation du prépuce signifie que « le circoncis n’est plus mâle et femelle, comme à sa naissance ; il est désormais seulement mâle » {56} . Le statut de l’homme est donc conditionné par l’unité sexuelle sans laquelle aucune transcendance ni aucune acquisition de savoir initiatique n’est possible.
La suppression de la dualité sexuelle invente le besoin de s’unir au sexe opposé à travers le mariage qui assure la continuité de la famille et de la société. Le caractère obligatoire et douloureux de la circoncision ne permet pas aux candidats de se soustraire, au contraire ils attendent cette opération avec impatience et courage.

Le lecteur est surpris par le degré de bravoure et de détermination des candidats qui attendent lucidement l’opération de la circoncision qu’ils savent extrêmement douloureuse, comme l’atteste le narrateur de Voyage initiatique à propos du héros : « Son envie de devenir un homme était plus forte que la peur que cherchaient à susciter en lui ses frères » {57} . L’essentiel à tirer de cette phrase est que la circoncision fait l’objet d’un élan communautaire inégalé.
A l’occasion de cette initiation pubertaire, le candidat n’appartient plus à sa famille mais plutôt à toute la communauté. Ce rite intègre davantage le candidat dans sa communauté et représente un grand événement dans la vie d’un individu :

Il est inutile de te dire qu’une circoncision est un grand événement. C’est la plus grande fête de tous les temps. C’est la cérémonie pendant laquelle se rassemblent tous les parents, où ils habitent {58} .

Le terme « parents » n’a pas son sens réel ici, il fait référence à tous les membres de la communauté et à leurs alliés. Toutes les aspirations individuelles s’effacent au profit de la communauté. Le père de Bouanga exige que sa fille s’initie au T chikumbi avant le mariage, parce que l’honneur de toute sa famille et de toute sa communauté en dépend :

Il faut comprendre que ton père est pointilleux au niveau de l’honneur. Il est au courant de vos rapports et c’est pour cela qu’il en profite pour essayer de laver ce qu’il considère comme une honte. On dit à Muile que Bouanga n’est pas une vraie femme parce que tu n’es pas initiée au Tchikumbi. Des propos qui n’honorent pas le père Biteffa {59} .

Ces mots révèlent l’importance que le père Biteffa accorde à l’honneur de sa famille et de sa fille qui doit s’initier au Tchikumbi pour sauver sa dignité mais surtout celle de sa communauté, en certifiant sa virginité. Cette motivation est satisfaite grâce à la complicité entre Bouanga et son fiancé Ditsouga :

Les amants ont maculé le pagne du lit avec le sang d’une poule que la femme de l’oncle Manbo leur a fait parvenir discrètement {60} .

L’idéal de virginité chez la jeune fille, qui est ici socialement satisfait, consiste à arriver non seulement pleine de vie chez son mari mais aussi intègre pour ne pas nuire à la race. Finalement, toutes ces exigences liées aux initiations pubertaires constituent des préalables à satisfaire avant toute aspiration initiatique plus élevée qui se manifeste dans le cadre restrictif et restreint des confréries secrètes.
Les romans initiatiques gabonais d’inspiration religieuse
La deuxième forme d’initiation perceptible dans le roman gabonais concerne les rites dont la vocation est de créer des confréries ou des sociétés secrètes. Unis par un pacte immuable, leurs adeptes se reconnaissent frères et détiennent des secrets, gages de pouvoirs supra-humains. L’initiation du second degré peut être étendue à la confrérie secrète des sorciers. Dans le roman initiatique gabonais, la figure du sorcier est incarnée par les personnages de Samabi, le mangeur d’âmes de La Mouche et la glu {61} , et de Mboumba, le principal opposant actantiel d’Igowo, héros du roman Elonga {62} . Quelle que soit la société secrète, l’unique fondement reste la volonté pour l’homme de sortir de lui-même et d’aller au-delà de lui-même dans la perspective de manipuler avec efficacité les énergies supérieures qui l’entourent. Et c’est ici qu’intervient la différence entre l’initiation pubertaire et l’initiation aux confréries secrètes, car la première est obligatoire tandis que la seconde répond à une volonté et à une vocation personnelles. Un autre trait de distinction est le caractère confidentiel et mystérieux qui entoure les sociétés secrètes, contrairement aux initiations de puberté. Autrement dit, seuls les membres de ces confréries ont accès aux savoirs dont elles disposent.
Le roman initiatique gabonais offre plusieurs exemples d’initiation aux confréries secrètes comme le bwiti, le mwiri et la sorcellerie. Avec Grand-Ecart d’Eric Joël Bekale, Le Destin d’un guerrier de Joseph Bill Mamboungou, L’Histoire de Magnussuk de Nziengui, La Fille du Como de Sylvie Ntsame, La Mouche et la glu de Maurice Okoumba Nkoghé, Biboubouah de Ferdinand Allogo Oké et Elonga d’Angèle Ntyugwetondo Rawiri, apparaît l’idée des sociétés secrètes et celle des individus comme Samabi, Mboumba, Mayombo et Ghimbi, détenteurs de pouvoirs mystiques qui les rendent compétents dans le maniement des forces de la nature.
Confronté à un environnement équatorial hostile et à un retard technologique ne lui laissant aucune chance de dominer la nature, le Gabonais s’est résolument tourné vers le monde initiatique afin d’y trouver des savoirs secrets aptes à l’aider à transcender l’anxiété et l’adversité. Grâce aux rites initiatiques, il s’est créé un environnement propice aux forces supérieures qu’il se propose de manipuler à sa guise, par exemple en guérissant des maladies lancées par les initiés malveillants, en provoquant la pluie lorsque les récoltes sont menacées, en sollicitant des ancêtres toutes sortes de faveurs.

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