Le roman transgressif contemporain :
289 pages
Français

Le roman transgressif contemporain :

-

Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus
289 pages
Français
Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus

Description

Ce livre étudie le fructueux échange qui se produit actuellement entre le monde anglo-américain et la France. Il est évident que des liens de parenté unissent des oeuvres aussi différentes que Les particules élémentaires (Houellebecq), American Psycho (Easton Ellis), Generation X (Coupland), Trainspotting (Welsh) et 99 francs (Beigbeder). En mettant en parallèle la courbe du roman anglo-américain et celle du roman français contemporain, on voit apparaître de nettes analogies.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 janvier 2011
Nombre de lectures 198
EAN13 9782296448919
Langue Français
Poids de l'ouvrage 3 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0158€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait









Le roman transgressif contemporain :
de Bret Easton Ellis à Michel Houellebecq

Sabine van WESEMAEL






Le roman transgressif contemporain :
de Bret Easton Ellis à Michel Houellebecq



























Nous sommes conscients que quelques scories peuvent subsister dans cet
ouvrage. Étant donnée l’utilité du contenu, nous prenons le risque de l’éditer
ainsi et comptons sur votre compréhension.



























© L’Harmattan, 2010
5-7, rue de l’Ecole polytechnique ; 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-13364-8
EAN : 9782296133648

Introduction

Selon Didier Sénécal dans la revue Lire, l’ombre gigantesque de
Michel Houellebecq plane sur la rentrée littéraire de 2004. Le regard de
Houellebecq sur le monde et sur l’art du roman ne serait nullement
isolé. Parmi les écrivains qui s’inscrivent volontairement ou à leur
corps défendant dans la lignée houellebecquienne, il cite Fabrice
Pliskin, Florian Zeller, Yann Moix, Simon Liberati et Eric Reinhardt.
On pourrait y ajouter Philippe Djian, Frédéric Beigbeder, Pascal
Bruckner, Vincent Ravalec et quelques autres auteurs contemporains.
Michel Houellebecq a d’ores et déjà laissé son empreinte dans la
littérature française : de nombreux écrivains l’ont lu et leurs œuvres
portent ensuite la trace de cette lecture. Bien sûr, on n’enferme pas ces
auteurs entre les murs abstraits d’une école. Nous préférons substituer
à ce mot statique d’école la notion vivante de mouvement, évocatrice
d’un dynamisme intérieur. Ce sont les œuvres qui ont guidé cette
recherche. S’immerger dans notre époque par la pratique d’une lecture
assidue, sans classement préalable, telle a été la méthode adoptée.
Nous avons retenu les textes marqués par une ambition transgressive
et présentant simultanément une parenté dans leurs accents, une
convergence dans leurs orientations, une ressemblance formelle
suffisamment apparente pour que l’on puisse les rattacher à une même
sensibilité littéraire et esthétique ; il s’agit donc, d’après nous, d’une
famille de textes. Bien entendu, une telle étude ne peut prétendre à
l’exhaustivité et nous ne voulons que contribuer à une réflexion
d’ensemble. Nous nous concentrerons sur les textes qui nous semblent
être les exemples les plus purs de la poétique transgressive telle
qu’elle est promue par des auteurs comme Michel Houellebecq et Bret
Easton Ellis.
Nous nous intéresserons donc tout d’abord à des auteurs
français qui s’inspirent manifestement du roman anglo-américain et qui
opèrent plus ou moins dans le sillage de Houellebecq. On rencontre
effectivement de multiples références aux romans de celui-ci dans la
littérature contemporaine. L’auteur et ses personnages y figurent
souvent. Ainsi, Bruno des Particules élémentaires réapparaît-il dans le
roman Mammifères de Pierre Mérot. Le narrateur l’y identifie avec
son auteur Michel Houellebecq, puisque les deux ont été abandonnés
par leur mère. Abandon qui, toujours selon Mérot, a guidé
Houellebecq, et son alter ego Bruno Michel, dans une carrière chaque jour
7 plus brûlante, puisque sa haine et sa soif de reconnaissance ne
connaîtront jamais d’assouvissement. Voici comment Mérot résume les traits
dominants de Houellebecq et de son écriture :

Bruno Michel venait de publier deux titres, Trahir et La Poursuite de la
gloire. Comme il avait bu, il était un peu ulcéré par l’humanité ivre et
dérisoire qui l’entourait. D’ailleurs, quelques années plus tard dans un réveillon,
il adressera à ses congénères l’une de ses pensées sublimes : “Je vous
hais !” [...] Sa mère l’avait abandonné à sa naissance. “Je veux la gloire et
la reconnaissance !” disait-il sans honte, sans faux-fuyants. Il aurait voulu
être un chanteur de rock comblé de femmes, mais il était devenu écrivain,
1
en partie à cause de son physique désastreux et de son intelligence.

Ce qu’il faut donc constater, c’est que les auteurs se moquent souvent
des stratégies houellebecquiennes tout en s’en inspirant. Dans
L’irréaliste de Pierre Mérot, un éditeur ordonne à un auteur d’écrire un
roman réaliste pour la rentrée littéraire. Il lui conseille d’imiter l’art de
Houellebecq et de s’inspirer plus particulièrement de ses scènes
sexuelles libertines afin de satisfaire la curiosité du grand public. Le
passage suivant constitue une satire amusante de la tactique
houellebecquienne :

Il [l’éditeur] se versa une grande rasade glougloutante : “Frère de sang, je
vais te dire comment on vend cent mille exemplaires !” Et il se lança dans
une espèce de résumé : “Oblomova, une juive tranquille, se transforme peu
à peu en gorille albinos échangiste. Tu fais d’abord un chapitre sur ses
origines russes. [...] Elle était championne universitaire du lancer de poids.
[...] Au passage, tu décris les vestiaires féminins de l’université de Kiev.
Deux ou trois scènes d’attouchements habiles. [...] Voilà ! Vingt mille
exemplaires de plus, les attouchements ! Si tu veux, je te les écris les scènes
2dans les vestiaires ! Ou tu relis Houellebecq...”.

Héléna Marienské, quant à elle, publie en 2008 le roman en pastiches
Le Degré suprême de la tendresse. Imitant le style de La Fontaine,
Céline, Pérec, Angot et de Houellebecq, elle nous offre huit pastiches
explorant les délices de la subversion : une femme prive un homme de
son sexe et le précipite dans le caniveau. Dans le chapitre consacré à
Houellebecq intitulé ‘Restriction du domaine’, elle reprend grosso
modo les thèses houellebecquiennes concernant l’effondrement
irréversible des valeurs familiales et religieuses dans la société décompo-

1
Pierre Mérot, Mammifères, Paris, J’ai lu, 2003, pp. 86-87.
2
Pierre Mérot, L’Irréaliste, Paris, Flammarion, 2005, pp. 112-113.
8 sée de cette fin de siècle et elle y trace avec beaucoup d’humour
l’existence de Pierre Hitkartoff, qui ressemble comme deux gouttes
d’eau à Michel Houellebecq. Hitkartoff est un auteur diagnostiqué
maniaco-dépressif fréquentant les bars à putes avec sa maîtresse
Maryse, et se liant grâce à Internet à des couples libertins. Maryse
(voire Marie-Pierre) se charge des démarches auprès des éditeurs. À
travers le destin pénible de Pierre Hitkartoff, Marienské se moque de
l’auteur Houellebecq et de ses personnages. Ainsi, Pierre fait-il, tout
comme le narrateur d’Extension du domaine de la lutte et Bruno et
Michel des Particules élémentaires, des rêves de castration, et se
livre-t-il à des descriptions pornographiques pour cacher son
impuissance sexuelle due à un abus de lithium. Le passage suivant
constitue une parodie merveilleuse de l’érotisme houellebecquien :

Elle [Maryse] était totalement silencieuse, mais il la sentait très réceptive. Il
lui écarta les jambes en donnant des petits coups de langue en haut de ses
cuisses puis lui lécha longuement la hampe du clitoris, les lèvres, l’orifice
du vagin. Elle gémit de plaisir, s’ouvrit largement. Pierre était transporté de
joie, il embrassait follement sa chatte abondamment mouillée. Il ne bandait
pas, mais il était heureux. Il la fit venir plusieurs fois, en la suçant et en la
3caressant. C’était merveilleux, comme une renaissance.

Ce fragment rappelle par exemple les ébats sexuels de Daniel1 et
d’Esther dans La Possibilité d’une île, pour qui la jouissance est
également source d’immense joie, et dont le comportement déborde
d’amour le plus charnel. Daniel1 désire également la femme soumise,
calquée sur l’érotique masculine :

Elle [Esther] s’agenouilla entre mes cuisses, le visage à la hauteur de ma
bite qu’elle commença à lécher méthodiquement, centimètre par centimètre,
avant de refermer ses lèvres sur mon gland [...]. La vue brouillée par la
sueur, ayant perdu toute notion claire de l’espace et du temps, je parvins
cependant à prolonger encore un peu ce moment, et sa langue eut le temps
d’effectuer trois rotations complètes avant que je ne jouisse, et ce fut alors
comme si tout mon corps irradié par le plaisir s’évanouissait, aspiré par le
néant, dans un déferlement d’énergie bienheureuse. Elle me garda dans sa
bouche, presque immobile, tétant mon sexe au ralenti, fermant les yeux
4
comme pour mieux entendre les hurlements de mon bonheur.


3 Héléna Marienské, Le Degré suprême de la tendresse, Paris, Éditions Héloïse
d’Ormesson, 2008, pp. 30-31.
4
Michel Houellebecq, La Possibilité d’une île, Paris, Fayard, 2005, pp. 333-334.
9 Pierre, qui, de même que les personnages houellebecquiens, méprise
les femmes d’un certain âge, finit par séduire la fille de Maryse,
Isabelle, une fille au corps jeune et attrayant : « Il bandait comme un
5fou depuis qu’il voyait régulièrement Isabelle ». Et tout comme
Daniel1 de La Possibilité d’une île, Pierre écrit des scénarios où il
mêle érotisme pornographique et agression. Il invente une histoire
dans laquelle il torture Isabelle au fouet et au couteau, la mutilant
atrocement. Isabelle, pour se défendre, mord le sexe de Pierre qui, hurlant
de douleur, s’empare d’une tronçonneuse et la décapite. Voilà un
scénario digne de Houellebecq et d’Easton Ellis. Marienské s’en prend
également à l’auteur Michel Houellebecq. Dans le fragment suivant, la
narratrice résume ironiquement la carrière de cette célébrité
médiatisée :

Son troisième roman venait de confirmer son statut d’auteur à scandale, et
donc à succès. Il passait à la télé, faisait la couverture de magazines
culturels, figurait en tête des listes de vente des romans. [...] D’individu falot,
déprimé, antipathique et désocialisé, il s’était transmué en personnalité. [...]
En somme, il est sorti du Rien. Naguère nullité dans le champ de l’échange
économique et libidinal, il était devenu quelqu’un, quelqu’un de connu,
peut-être riche. [...] Évidemment, pour toute personne de sexe féminin
ignorant les derniers soubresauts du petit monde littéraire parisien, il demeurait
laid, vieillissant, affublé d’une queue d’une taille insuffisante. [...]
Heureu6
sement, beaucoup de femmes lisaient.

Marienské nous suggère que l’impuissance sexuelle serait à l’origine
de la vision pessimiste de Houellebecq sur notre société et nos mœurs
sexuelles. Elle critique fortement Houellebecq qui, selon elle, fait
passer les pires horreurs homophobes et misogynes sous couvert de son
écriture pseudo-scientifique. Yann Moix, quant à lui, met en scène
dans Les cimetières sont des champs de fleurs un certain
BrunoMichel qui tient des deux demi-frères des Particules élémentaires et
du narrateur d’Extension du domaine de la lutte. Tout comme celui-ci,
il rebute les femmes à cause de sa laideur, et il finit par concevoir une
haine profonde contre la gent féminine. Le narrateur houellebecquien
voudrait trancher à la hache les jambes des jeunes danseuses de
l’Escale, tandis que Bruno-Michel tue effectivement la femme qu’il aime,
Violette :


5
Héléna Marienské, Le Degré suprême de la tendresse, op. cit., p. 51.
6
Ibidem, pp. 16-18.
10 Le lendemain matin, quand le commissaire Feraz voit le tableau, il a
presque envie de vomir. Violette a sur la poitrine un cœur énorme dessiné au
sang, le sang de Bruno-Michel d’après les analyses ultérieures. C’est que
Bruno-Michel avait un cœur gros comme ça, gros comme la poitrine de
Violette, la femme qui, cette nuit-là, l’avait presque aimé. Ça n’avait pas
été facile, mais bon, il l’avait quand même fait jouir un peu. Dommage
qu’elle fût morte : il aurait préféré l’entendre crier pendant qu’elle prenait
7
son pied, son pied sous terre de cadavrette aux petites tresses chouchou.

Le personnage de Bruno a également inspiré Vincent Ravalec. Dans
Cantique de la racaille, les deux protagonistes Gaston et Marie-Pierre,
se rendent au cap d’Agde et y font la connaissance d’un couple aux
mœurs dissolues, Bruno et Patricia, qui leur procurent des plaisirs
érotiques prodigieux. Le passage suivant semble directement inspiré du
chapitre des Particules élémentaires où Bruno et Christiane se laissent
séduire par un couple allemand sur la plage nudiste du cap d’Agde :

[...] son autre main [de Patricia] descendait le long de mon dos, tout ça
aussi naturellement que si elle m’avait tendu l’assiette de cacahuètes avant
l’apéritif, elle a serré plus fort, j’ai senti ses ongles sur mes fesses et
brusquement elle m’a enfoncé un doigt dans le cul, en arrêtant son va-et-vient
pour concentrer sa pression à la base de ma bite, me laissant tout au bord de
l’explosion, un bruit m’a fait tourner la tête et Marie-Pierre comme dans un
rêve s’est avancée vers nous, l’air pas très bien réveillée et après, chose
incroyable, Patricia la caressait et lui embrassait les seins tout en me
8poussant vers elle, et nous avons fait l’amour les trois ensemble [...].

Marc-Édouard Nabe dans Une lueur d’espoir se moque également des
partouzes houellebecquiennes. Il établit un rapport hilarant entre son
plaidoyer pour le libertinage sexuel et sa haine concomitante des
musulmans qui se réclameraient, aux yeux des narrateurs
houellebecquiens, d’une moralité redoutable.
Ainsi Daniel25 de La Possibilité d’une île explique-t-il la
chute de l’islam en Occident par le désir des jeunes musulmanes de
eprofiter de la liberté des mœurs. Au cours du XXI siècle, l’islam
serait supplanté par l’élohimisme, qui n’impose aucune contrainte
morale, réduisant l’existence humaine aux catégories de l’intérêt et du
plaisir et reprenant à son compte la promesse fondamentale qui avait
été celle de toutes les religions monothéistes : la victoire contre la

7
Yann Moix, Les cimetières sont des champs de fleurs, Paris, Grasset, 1997, pp. 47-48.
8
Vincent Ravalec, Cantique de la racaille, Paris, J’ai lu, 1994, p. 276.
11 mort. Ce sont les grands besoins sexuels de Houellebecq qui
expliqueraient au fond, selon Nabe, son anti-islamisme :

Michel est encore sur la plate-forme. Il époussette les particules
élémentaires qu’il a sur le col de veste. [...] Manquant se noyer, Houellebecq
parvient à rejoindre Loana. Bientôt, les deux stars s’enlacent. Loana
embrasse le best-seller dans le cou. Michel bande. La lofteuse lui serre la
taille avec ses grandes jambes. [...] Il prend les seins refaits de la lofteuse
préférée des Français à pleines mains, puis mord à pleines dents. Loana
éclate de ce rire douloureux et presque aigu que des millions d’oreilles
adorent. Alors, Houellebecq éjacule dans la piscine en hurlant : “Mort aux
9
Arabes !”.

Dans la préface à son Au régal des vermines intitulée ‘Le
Vingt-septième livre’, Nabe compare son échec éditorial avec le succès de
Michel Houellebecq qui était pendant un certain temps son voisin
d’immeuble. Le texte se compose d’une série d’anecdotes savoureuses sur
Houellebecq. On rigole par exemple de suivre l’auteur qui tente en
vain de séduire une grande noire dans un Monoprix du quartier. Nabe,
tout comme son voisin, est un auteur subversif s’attaquant à des sujets
jugés sensibles comme le racisme, l’extrémisme musulman,
l’homosexualité, les projets de guerre contre l’Iran et ainsi de suite. Les deux
auteurs peuvent être rangés parmi les pamphlétaires à scandale.
Dans Arkansas, Mérot parodie American Psycho, et livre à
travers Kuntz un portrait cruel de Michel Houellebecq qui fut son ami.
Les auteurs ne cherchent souvent donc nullement à s’inscrire dans
l’écurie Houellebecq. Or, Houellebecq n’est pas seule tête de Turc.
Philippe Djian, dans Vers chez les blancs, trace un portrait hilarant de
Frédéric Beigbeder, une de ces personnalités mondaines qui, à tort
selon le narrateur de Djian, dominent le débat littéraire actuel :

Or, aucun écrivain véritable n’était capable de fair-play. Pas un seul n’avait
quoi que ce soit à se faire pardonner. [...] Le type qui remuait ses fesses
devant moi, occupé à remonter son caleçon Calvin Klein le long de ses
jambes encore humides, tenait une chronique littéraire dans un magazine à
fort tirage. Il était également directeur de collection chez un éditeur
important et, une fois par an, il trouvait le moyen d’écrire un livre. Il avait
aussi son mot à dire sur la distribution des prix. Parfois, son poing s’abattait
sur un crâne et le sang giclait de tous les côtés. Un affreux spectacle. Et

9
Marc-Édouard Nabe, Une lueur d’espoir, Paris, Éditions du Rocher, 2001, pp. 112-113.
12 pourtant, en matière de littérature, notre homme n’aurait pas fait la
diffé10
rence entre sa tête et son trou du cul. Dois-je vous en présenter d’autres ?

Nos auteurs ne suivent donc pas servilement les stars du firmament
littéraire français de ce moment, mais tout comme eux, ils pratiquent
systématiquement l’art de la désillusion, ce qui ne va pas sans
provoquer des polémiques et agacements dans la presse et dans l’opinion
publique. Le roman est pour eux avant tout une provocation utile et
salutaire, une arme de combat. Peter Sloterdijk est d’avis que l’espace
public de la modernité est pénétré par deux mécanismes de
compétition : celui des actions d’opinion et celui des sensations du cirque :

[...] pourquoi avons-nous vécu une aussi longue série de faux scandales ?
[...] La clef de l’affaire, c’est la monétarisation de la vérité. L’opinion
publique s’est transformée en une Bourse. [...] La publication d’une
hypothèse qui fait scandale est l’équivalent publicitaire du lancement d’une
nouvelle action en Bourse. Si le thème lancé vaut quelque chose, les
collègues sont condamnés à acheter. [...] Qu’on aime ou qu’on déteste le
message nouveau, le système exige qu’on le répète : même les bêtises les
plus évidentes sont consciemment réitérées par les gens les plus intelligents.
[...] Cela prouve que le sérieux de notre temps, c’est le capitalisme de
l’opinion. Ce mécanisme fait que la Bourse journalistique se confond avec
11le cirque romain.

Sloterdijk s’inquiète donc de la marchandisation de l’opinion dans
notre société actuelle qui a pour conséquence que les écrivains et les
intellectuels qui dominent le débat public, cherchent toujours à damer
le pion à leur adversaire en lançant des thèses de plus en plus
provocantes. Houellebecq et Beigbeder semblent effectivement profiter
largement de ce ‘capitalisme’ de l’opinion, témoin les vives
controverses qu’ils ont provoquées. Leurs carrières sont marquées par les
scandales qu’ils se sont réjouis de provoquer eux-mêmes en se
moquant ouvertement des opinions politiques ou idéologiques supposées
correctes. Ainsi, Houellebecq n’hésite-t-il pas à affirmer publiquement
qu’il aime Staline et qu’il est contre l’avortement, déchaînant ainsi des
réactions de refus, certes, mais aussi l’hilarité générale. Des auteurs
comme Houellebecq et Beigbeder savent effectivement éveiller
l’attention persévérante du grand public « avec des bêtises les plus
évidentes qui sont consciemment réitérées par les gens les plus intel-

10
Philippe Dijan, Vers chez les blancs, Paris, Folio, 2000, p. 72.
11
A. Finkielkraut et P. Sloterdijk, Les battements du monde, Paris, Pauvert, 2003, p. 70.
13 12ligents », comme le constate Sloterdijk. Nous y reviendrons. Les
auteurs se moquent d’ailleurs parfois eux-mêmes de leur succès auprès
du grand public. Ainsi Houellebecq, confesse-t-il à Bernard Henri
Lévy qu’il doit sa popularité surtout à la bêtise de certains critiques
littéraires. Il effectue une autocritique de sa propre célébrité :

Nihiliste, réactionnaire, cynique, raciste et misogyne honteux : ce serait
encore me faire trop d’honneur que de me ranger dans la peu ragoûtante
famille des anarchistes de droite ; fondamentalement, je ne suis qu’un beauf.
Auteur plat, sans style, je n’ai accédé à la notoriété littéraire que par suite
d’une invraisemblable faute de goût commise, il y a quelques années, par
des critiques déboussolés. Mes provocations poussives ont depuis,
heureu13
sement, fini par lasser.

L’auteur de Vincent Ravalec est une farce sur la mondanité littéraire
qui ridiculise cette tendance des médias à transformer des écrivains en
bateleurs d’une espèce de cirque aliéné : « Dans le fond, pourquoi ne
pas tenter de devenir une star, un as du petit écran, que les filles soient
14nues, qu’elles se jettent sur moi » , s’exclame le protagoniste qui
s’étonne qu’on le considère et le traite comme un écrivain, ce qui lui
paraît relever de la chance. Il invoque d’ailleurs le cas de Michel
Houellebecq et de Marc-Édouard Nabe pour se moquer de l’écrivain
d’aujourd’hui :

En un éclair la scène m’était apparue dans son effrayante crudité, nous trois
devant nos machines, nous livrant à une masturbation frénétique, dans un
tableau grotesque et effarant de l’Écrivain d’aujourd’hui, et certes pouvoir
parler de ces problèmes d’hommes était rafraîchissant, bien sûr, je me
15branle et toi, mais là, quand même, c’était un peu incongru.

Signalons d’ailleurs que les auteurs qui feront l’objet de cette étude
ont le plus souvent également écrit des romans qui ne menacent
aucunement les valeurs reçues. Yann Moix est non seulement l’auteur
de Partouz, un roman subversif qui a fait couler beaucoup d’encre,
mais aussi du roman Les cimetières sont des champs de fleurs, un
texte qui est en fin de compte une ode à l’amour, tandis que le roman

12 Ibidem, p. 73.
13
Michel Houellebecq, Bernard-Henri Lévy, Ennemis publics, Paris,
Flammarion/Grasset, 2008, pp. 7-8.
14
Vincent Ravalec, L’auteur, Paris, La Dilletante, 1995, p. 53.
15
Ibidem, p. 100.
14 transgressif contemporain nie la possibilité de l’amour. C’est l’histoire
bouleversante d’un couple dont les deux enfants ont trouvé la mort
dans un accident d’automobile. Leur mère Elise qui conduisait, survit.
Gilbert, son mari, va entreprendre de lui faire payer ce qu’il juge être
son crime ; il l’humilie et lui inflige les plus atroces supplices.
Néanmoins, après avoir découvert les cahiers intimes de sa femme après sa
mort, il décide de raconter sa vie pour se faire pardonner. Les
cimetières sont des champs de fleurs chante la passion sous ses formes les
plus extrêmes et célèbre l’amour. La Fascination du pire de Tristan
Zeller ne manquera pas de choquer les musulmans, alors que son
roman Julien Parme raconte l’histoire tout à fait innocente d’un jeune
adolescent qui veut devenir écrivain, et que son roman Les amants du
n’importe quoi est une réécriture moderne de l’Adolphe de Benjamin
Constant, présentant un protagoniste scrupuleux qui souffre de son
inconstance :

Tu n’as jamais su la quitter, et pourtant depuis le début tu sais que tu
n’attends que ça. Tu as couché avec d’autres femmes, tu l’as traînée dans la
boue, tu as cherché à la détruire petit à petit pour qu’elle s’en aille, mais
16
elle est toujours là, à côté de toi, et elle dort avec un léger ronflement.

Dans Le dernier des Savage, Jay McInerney trace un portrait
bienveillant d’un ancien hippie, alors que dans la majorité des romans
transgressifs contemporains le mouvement soixante-huitard est
ridiculisé. Michel Houellebecq dans Les Particules élémentaires, Fabrice
Pliskin dans L’Agent dormant et Pascal Bruckner dans L’Amour du
prochain dénoncent les fausses valeurs transmises par l’idéologie
soixante-huitarde ; Mai ‘68 serait une révolution ratée. Nous y
reviendrons. Or, Patrick Keane, le narrateur du roman de McInerney, admire
au contraire les aspirations révolutionnaires de cette contre-culture.
Will, le protagoniste, incarne à lui seul les révoltes, les rêves et les
audaces des soixante-huitards : il lutte contre la ségrégation raciale,
méprise les traditions et les convenances, il a tendance à s’autodétruire
et fume du haschisch. Il se fait le promoteur de la contre-culture noire.
Devenu un brillant avocat new-yorkais, Patrick Keane se souvient de
cet être épris d’une liberté absolue :

Will voulait nous libérer tous ; il avait sans doute hérité le goût des causes
perdues. Il y eut pourtant des moments – vacillant à ses côtés, en coulisse à

16
Florian Zeller, Les amants du n’importe quoi, Paris, J’ai lu, 2003, p. 123.
15 Boston ; remontant à toute vitesse un sens unique avant l’aube dans une rue
de Memphis ; sillonnant dans la voiture décapotée la poêle chauffée à blanc
du delta du Mississippi en quête du blues – où je sus, au moins l’espace
17
d’un instant, ce que c’était que de se sentir libre.

On doit donc admettre une relative diversité dans la pratique
transgressive du roman, tout en dégageant une série de traits communs qui
justifierait et définirait l’emploi de cette étiquette. Ce que des auteurs
comme Houellebecq et Easton Ellis ont surtout en commun, c’est que
ce ne sont pas des auteurs douceâtres. Or, la prose actuelle apparaît
chargée d’un potentiel transgressif particulièrement fort, non
seulement en France mais un peu partout dans le monde. Bret Easton Ellis,
Douglas Coupland, Chuck Palahniuk, Jay McInerney, Irvine Welsh,
parmi d’autres, écrivent également des textes qui sont chargés d’une
énergie transgressive très forte, des textes qui vont résolument à
rebours de toutes les valeurs morales et de toutes les conventions
sociales, et qui bouleversent nos habitudes et nos goûts esthétiques ou
intellectuels. Le principal pouvoir de la littérature d’un groupe
d’auteurs français et anglo-américains qui prônent une poétique
transgressive, est un pouvoir de contestation. Ils se moquent du
politiquement correct : « Mais ça me foutait trop les boules de ne pas pouvoir
parler de sexe, et la perspective de devoir écrire un truc aussi
politiquement correct me donnait carrément envie de gerber », s’exclame
18Nicolas Page dans le roman éponyme de Guillaume Dustan. Philippe
Djian admire les écrivains ‘politiquement incorrects’ tels que Céline,
Faulkner, Houellebecq et Angot. On veut déplaire, jouir de l’infamie.
Frédéric Beigbeder explique lors d’un entretien avec Alain-Philippe
Durand :

Oui parce qu’étant moi-même critique, j’ai souvent pratiqué l’éreintement
de mes contemporains alors je trouve que c’est très constructif de parler
avec ses détracteurs. D’ailleurs, je crois qu’il est flatteur d’en avoir, déjà. Je
brusque volontairement, j’essaie de faire des livres qui choquent, qui
bouleversent, qui remuent et agitent les consciences et les idées. Je serais
excessivement vexé de publier des livres qui laissent indifférents. Donc, je suis
19assez content d’avoir des détracteurs.

17 Jay McInerney, Le dernier des Savage, Paris, Éditions de l’Olivier, 1997, p. 405.
18
Guillaume Dustan, Nicolas Page, Paris, J’ai lu, 1999, p. 226.
19 Alain-Philippe Durand, ‘Entretien avec Frédéric Beigbeder’, dans : Alain-Philippe
Durand [dir], Frédéric Beigbeder et ses doubles, Amsterdam, Rodopi (CRIN), 2008,
p. 29.
16
Auteurs français et écrivains anglo-américains offrent certainement
une certaine unité d’inspiration et d’expression. L’étude de la notion
de transgression met en évidence le fructueux échange qui se produit
actuellement entre le monde anglo-américain et la France. Le roman
transgressif contemporain est né de cet échange, de cette prise de
conscience d’une unité esthétique dépassant les particularités nationales.
C’est donc seulement en replaçant le phénomène de littérature
transgressive dans un contexte international que l’on peut en mesurer
l’ampleur et l’importance. D’ailleurs, se réclamer d’une inspiration
angloaméricaine signifie pour un romancier l’assurance d’être lu et bien
vendu. La littérature est un organisme qui vit de nutrition, et nous
espérons démontrer que le roman anglo-américain actuel fournit aux
romanciers français des éléments substantiels. Notre enquête se situe
donc dans une perspective comparatiste. Les rapports entre la
littérature française et la littérature anglo-américaine ont d’ailleurs été
signalés par certains critiques. Ainsi Christian Authier dans son livre Le
Nouvel Ordre sexuel, dans lequel il analyse la figuration littéraire de la
sexualité contemporaine, insiste-t-il à de maintes reprises sur cet
échange :

Le “Baise-moi” de Despentes s’est inscrit dans notre paysage culturel au
point de devenir une sorte de cri de ralliement pour une certaine
contreculture à la manière du Rape me (Viole-moi) du groupe Nirvana de Kurt
Cobain, vedette planétaire dans les années 90 de la musique grunge
cristallisant les pulsions nihilistes et rageuses d’une génération. Une “Génération
X” – selon le titre du roman-culte éponyme de Douglas Coupland paru aux
États-Unis en 1991 – marquée par le désenchantement, préférant la
précarité aux conventions sociales, à la fois individualiste et communautaire,
nomade et festive, tournée vers les drogues et passionnée par les technologies.
Les Britanniques John Garland et Irvine Welsh, auteurs respectivement de
La Plage et Trainspotting, [...] incarnent parmi d’autres ce phénomène
20socio-littéraire.

Les auteurs français incarnent le versant french touch de la Génération
X. Ils sont redevables de la littérature anglo-américaine
contempo21raine. Frédéric Sayer estime que Houellebecq semble vouloir égaler

20
Christian Authier, Le Nouvel Ordre sexuel, Paris, Bartillat, 2002, p. 14.
21 Authier insiste également sur l’influence omniprésente de Bret Easton Ellis :
« L’influence littéraire de l’Américain, autant par son style que par les thèmes qu’il
aborde, est loin d’être négligeable sur certains écrivains français d’aujourd’hui.
17 22le succès obtenu à la sortie d’American Psycho , et Murielle Lucie
Clément développe ainsi l’intertextualité avec cet auteur américain :

Il est indéniable que le passage suivant [de La possibilité d’une île] évoque
la trame de Glamorama (1998) : “Un peu plus tard, il apparaissait
cependant que les tueurs étaient eux-mêmes filmés par une seconde équipe, et
que le véritable but de l’affaire était la commercialisation non pas de films
pornos, mais d’images d’ultraviolence. Récit dans le récit, film dans le film,
etc. Un projet béton”. Peut-être moins évident, mais très suggestif tout de
même est le mal être du Bruno lycéen des Particules élémentaires inspiré
de celui du narrateur dans Moins que zéro. La drogue de Bruno, tout aussi
23
puissante et destructrice que la cocaïne de Clay, étant la masturbation.

Par ailleurs, les auteurs eux-mêmes reconnaissent aussi avoir été
influencés les uns par les autres. Houellebecq est un fervent admirateur
d’Easton Ellis, Palahniuk révère l’approche minimaliste d’Amy
Hempel et McInerney figure en tant que personnage dans Lunar Park
d’Easton Ellis ; la presse New Yorkaise les a simplement appelés les
Jumeaux Toxiques. Dominique Noguez dans Michel Houellebecq en
fait rappelle à plusieurs reprises que le regard de Houellebecq sur le
monde n’est en effet nullement isolé : « Pour finir, il [Houellebecq]
me dit le plus grand bien du dernier livre de Bret Easton Ellis,
Glamorama, qu’il préfère même à American Psycho pour sa première
partie comportant “des moments de burlesque total” et pour la mort
d’une femme qui se vide par le vagin, mort “triste, horrible, dénuée de

Ainsi Guillaume Dustan, Michel Houellebecq ou Frédéric Beigbeder s’en réclament
ou s’en inspirent à des titres divers. [...] Drogues en tout genre, sexe extrême,
musique, attraction irrésistible pour les logos et tout ce qui brille : on retrouve ce
cocktail chez Virginie Despentes – notamment dans Les Jolies Choses qui se déroule
dans le milieu de la musique – comme chez Ann Scott dont l’héroïne du bien
nommé Superstars dévoile à la dernière page son idéal terrestre : “On serait avec les
superstars comme elle disait !” » (p. 162).
22
Frédéric Sayer dans son article ‘Transformation de symboles : Michel
Houellebecq et Bret Easton Ellis’, publié dans : Murielle Lucie Clément et Sabine van
Wesemael (dir), Michel Houellebecq sous la loupe, Amsterdam, Rodopi, 2007., résume
ainsi les affinités entre les deux auteurs : « Houellebecq et Ellis sont en définitive
éminemment comparables : l’absence de subjectivité réellement singulière des
personnages principaux les constituent paradoxalement en monstres à peine capables
d’énumérer minitieusement les faits et gestes immédiats, les marques, les lieux, des
observations cliniques » (p. 155).
23
Murielle Lucie Clément, ‘Michel Houellebecq. Ascendances littéraires et
intertextualités’, dans : Ibidem, p. 96.
18 24sens”, qui l’a ému ». Et Beigbeder, dans L’égoïste romantique,
revendique également sa filiation avec des auteurs américains
contemporains. Oscar Dufresne lors d’une manifestation du mouvement RAP
(Résistance à l’Agression Publicitaire) crie le slogan de Douglas
Coupland dans son roman Generation X : « I am not a target of the
market ! », il s’identifie avec Tyler Durden, le héros de Fightclub de
Chuck Palahniuk, qui se bat contre lui-même et contre la société et il
loue le contenu de Choke: « Bravo à Choke, le nouveau roman de
Chuck Palahniuk où il écrit : “la pire des fellations sera toujours
meilleure que sentir la plus belle rose ou regarder le plus beau coucher
25du soleil” ». Beigbeder, lors d’un entretien avec Alain-Philippe
Durand, invoque ainsi sa passion pour certains auteurs américains : « [...]
Fitzgerald pour son élégance, son charme. J’aime beaucoup l’ambition
de Tom Wolfe, ce côté balzacien chez lui. La modernité de Bret
Easton Ellis, d’avoir réussi à inventer peut-être une nouvelle forme de
26roman sur les marques, sur les apparences. La violence du vide ».
Dans Nouvelles du monde entier de Vincent Ravallec, quelques
réalisateurs qui tournent un film porno à Budapest, sélectionnent les
27filles en écoutant la musique de Trainspotting. David, un des
protagonistes du roman-feuilleton Doggy bag de Philippe Djian, incarcéré
pour meurtre, désire lire le dernier roman de Bret Easton Ellis : « Ce
28type est loin devant tous les autres, tu ne crois pas ? ». Philippe
Djian est vu d’ailleurs comme le plus américain des auteurs français.
Il se présente de préférence comme l’héritier français de la ‘Beat
Generation’. Les six livres de Doggy Bag sont inspirés de feuilletons
américains tels que Six Feet Under et Les Sopranos avec en guest stars
les Sollens. L’américanophilie constitue une marque de fabrique de
Djian. Dans Ardoise il analyse dans une série d’essais ses auteurs
américains préférés : Salinger, Kerouac, Melville, Miller, Faulkner,
Hemingway, Carver et Easton Ellis : « Il faut une bonne couche de
mauvaise foi et d’aveuglement hystérique pour ne pas admettre que,
par exemple, Bret Easton Ellis vaut largement Balzac ou que
Mura29kami en impose à Zola ».

24
Dominique Noguez, Michel Houellebecq en fait, Paris, Fayard, 2003, p. 163.
25
Frédéric Beigbeder, L’égoïste romantique, Paris, Gallimard, 2005, p. 303.
26 Alain-Philippe Durand, ‘Entretien avec Frédéric Beigbeder’, dans : Alain-Philippe
Durand, Frédéric Beigbeder et ses doubles, op. cit., 2008, p. 25.
27 Vincent Ravalec, Nouvelles du monde entier, Paris, Éditions du Seuil, 2004, p. 91.
28
Philippe Djian, Doggy bag, saison 4, Paris, Julliard, 2007, p. 185.
29
Philippe Djian, Ardoise, Paris, Julliard, 2002, p. 16.
19 Bien sûr, il n’est pas question d’un réel échange puisque les
auteurs anglo-américains ne s’inspirent guère des auteurs français
contemporains. L’Influence des lettres françaises actuelles aux États-Unis
semble négligeable ; c’est la littérature anglophone qui domine.
Philippe Djian signale pourtant une certaine influence de la littérature
européenne sur l’art américain de l’extrême contemporain et il estime
que cette emprise est regrettable :

Je me suis longtemps interrogé sur la fascination que les écrivains
américains ont exercée sur moi. Si elle s’essouffle aujourd’hui, bien que Philip
Roth et Bret Easton Ellis soient toujours au rendez-vous, je ne le dois pas
d’avoir gagné en intelligence ou de m’être débarrassé d’un goût douteux
pour le folklore : les Américains sont simplement moins bons depuis
quelque temps. À force de lorgner sur l’Europe, ils ont pris tous nos défauts (le
30
principal étant de verrouiller les acquis).

Je n’ai rencontré aucune référence aux auteurs de l’écriture
houellebecquienne dans les romans anglo-américains qui font l’objet de cette
étude.
Se pose explicitement la question de la portée scandaleuse
réelle de textes contemporains qui semblent se vouloir ouvertement
choquants. Or, la question de la transgression n’est pas neuve, ni
spécie efique aux XX et XXI siècles. Oscar Dufresne, le protagoniste de
L’égoïste romantique de Beigbeder, ne s’inspire non seulement des
auteurs américains contemporains mais aussi de Scott Fitzgerald et de
son premier roman The Romantic Egotist (« Bien sûr, il parlait de moi.
Mais je suis aussi un obsédé sentimental, un salaud amoureux. Un
goujat épris d’absolu, un mufle tendre, un macho solitaire, un
jouis31seur catholique. Merci Francis pour le titre de ce livre » ) et de
Proust :

L’autre jour France2 rediffusait Le temps retrouvé de Raoul Ruiz. C’est ce
film qui m’a donné envie de retrouver Proust. À tous les réticents, il montre
que chez Proust, ce sont des riches qui se tapent des putes et des pédés
mondains qui se font fouetter. Tout d’un coup Proust n’est plus chiant du
tout ! Il y a même un personnage (Saint Loup) qui se moque de ceux qui
disent “coco” pour cocaïne. J’ai beau me creuser la tête, je ne vois pas
pourquoi on me compare tout le temps à Bret Easton Ellis. C’est Proust qui a
32lancé la mode du noctambulisme trash.

30 Ibidem, p. 28.
31
Frédéric Beigbeder, L’égoïste romantique, op. cit., p. 233.
32
Ibidem., p. 351.
20 Marcel Proust, en son temps, a également suscité pas mal de
controverses. L’omniprésence de l’homosexualité dans la Recherche, Saint
Loup qui s’engage dans une liaison avec une prostituée, Rachel, le
baron de Charlus qui se fait fouetter par de jeunes brutes dans une
maison de passe ; tout cela n’a pas manqué de scandaliser certains
lecteurs de l’époque. Proust donne un portrait satirique du beau monde
parisien de la Belle Époque, tandis que Beigbeder nous relate avec
beaucoup d’humour et de malice le destin de quelques chroniqueurs
mondains modernes, dont la principale occupation consiste également
à s’amuser :

Marc Marronnier aime la fête. Ce n’est pas vraiment sa faute : autour de lui,
tout le monde ne pense qu’à s’amuser et, depuis toujours, on lui a enseigné
que la fête devait primer tout le reste. Parfois il lui arrive de trouver
imbéciles ses soirées mais jamais il ne lui viendrait à l’idée d’en manquer
une. Entre un bon livre et une poignée de confettis, il n’hésite pas
long33temps [...].

Et Daniel1 de La Possibilité d’une île, en dressant le bilan de son
œuvre, doit constater que celle-ci est beaucoup moins novatrice qu’on
ne le pense ; Baudelaire a, il y a un siècle et demi, déblayé le terrain et
doit être considéré comme un des pères spirituels de la littérature
transgressive contemporaine :

En quelques minutes je passai en revue l’ensemble de ma carrière,
cinématographique surtout. Racisme, pédophilie, cannibalisme, parricide, actes de
torture et de barbarie : en moins d’une décennie, j’avais écrémé la
quasitotalité des créneaux porteurs. Il était quand même curieux, me dis-je une
fois de plus, que l’alliance de la méchanceté et du rire ait été considérée
comme si novatrice par les milieux du cinéma ; ils ne devaient pas souvent
34
lire Baudelaire, dans la profession.

Le roman transgressif contemporain met donc en question la notion
d’originalité ; elle s’inscrit dans une longue tradition d’auteurs qui
lient volupté et violence (Sade, Huysmans, Bataille), mal du siècle,
anti-utopie et nihilisme (Schopenhauer, Nietzsche, Lyotard),
aliénation et divorce entre le monde capitaliste moderne et l’humain
(Baudrillard, Lyotard, Lipovetsky) ; bref, des auteurs qui incarnent la mo-

33 Frédéric Beigbeder, Mémoires d’un jeune homme dérangé, Paris, La Table Ronde,
2001, p. 19.
34
Michel Houellebecq, La Possibilité d’une île, op. cit., p. 159.
21 dernité comme le constate très intelligemment le narrateur des Neiges
artificielles de Florian Zeller :

La modernité a commencé le jour où des hommes se sont mis à peindre des
fruits pourris et des objets décomposés. Le jour où l’on a pressenti que la
laideur contenait une forme de vitalité, peut-être plus réelle que les
équilibres surfaits d’une beauté archaïque. On a commencé à se nourrir de tout
ce qui puait, on s’est vautrés dans la boue comme des porcs. Nous y
35sommes maintenant enlisés. Nous appelons ça l’esthétique de la laideur.

S’impose notamment la figure de Georges Bataille tant désireux du
scandale et de l’interdit. Il est l’auteur de quelques chefs-d’œuvre de
la littérature érotique tels que Histoire de l’œil, Le Bleu du ciel et
Madame Edwarda. La permission de la diffamation, une liberté sexuelle
illimitée, le droit de ridiculiser toutes les religions et autres
générateurs de lois morales constituent ses revendications essentielles.
Bataille, tout comme nos auteurs contemporains, fait preuve de cette
volonté de s’opposer à une norme, à des convenances ou des habitudes.
Il a également cette aptitude à déclencher un scandale, et il désire, en
son temps, créer une nouvelle littérature. Il s’oppose à toute morale,
refuse tous les interdits, parce qu’ils traduisent notre peur devant
l’essence foisonnante de la vie. Chez Bataille, dans le domaine de la
sexualité, tout est possible : masturbation, fellation, sodomie, inceste et
ainsi de suite. Bataille se réclame d’ailleurs du marquis de Sade qui
met également en évidence l’exaltation érotique liée aux déjections, à
toute forme de déchéance, voire à l’assassinat. Bataille insiste sans
cesse sur le rapport intime de l’homme à la violence ; la violence qui
serait, selon lui, le secret de l’être. Pour le narrateur de L’Histoire de
l’œil l’érotisme est effectivement violemment lié à la mort, aspiration
extrême :

Le mouvement de rapide rotation de la roue était d’ailleurs assimilable à ma
soif, à cette érection qui déjà m’engageait dans l’abîme du cul collé à la
selle. Le vent était un peu tombé, une partie du ciel s’étoilait ; il me vint à
l’idée que la mort étant la seule issue de mon érection, Simone et moi tués,
à l’univers de notre vision personnelle se substitueraient les étoiles pures,
réalisant à froid ce qui me paraît le terme de mes débauches, une
incan36
descence géométrique et parfaitement fulgurante.


35
Florian Zeller, Neiges artificielles, Paris, J’ai lu, 2002 , p. 89.
36
Georges Bataille, Histoire de l’œil, Paris, Jean-Jacques Pauvert, 1967, pp. 38-39.
22 L’érotisme implique donc nécessairement pour Bataille violence et
affrontement avec l’excès, c’est-à-dire avec la mort : « L’érotisme est,
je crois, l’approbation de la vie jusque dans la mort. La sexualité
implique la mort, non seulement dans le sens où les nouveaux venus
prolongent et remplacent les disparus, mais parce qu’elle met en jeu la
37vie de l’être qui se reproduit ». Bataille ne prône donc pas un
hédonisme facile mais il plaide pour la conduite jusqu’au bout, c’est-à-dire
dans l’angoisse et la déchéance. Ce supplice se vit dans l’effroi mais
en même temps dans l’extrême de la jouissance et du désir satisfait.
Dans la préface de Madame Edwarda, un roman qui constitue un
ensemble de gestes transgressifs, Bataille affirme effectivement que
l’angoisse est rattachée à l’extase :

Pour aller au bout de l’extase où nous nous perdons dans la jouissance,
nous devons toujours en poser l’immédiate limite : c’est l’horreur. Non
seulement la douleur des autres ou la mienne propre, m’approchant du moment
où l’horreur me soulèvera, peut me faire parvenir à l’état de joie glissant au
délire, mais il n’est pas de forme de répugnance dont je ne discerne
l’affinité avec le désir. Non que l’horreur se confonde jamais avec l’attrait,
mais si elle ne peut l’inhiber, le détruire, l’horreur renforce l’attrait ! Le
danger paralyse, mais moins fort, il peut exciter le désir. Nous ne parvenons
à l’extase, sinon, fût-elle lointaine, dans la perspective de la mort, de ce qui
38nous détruit.

Selon Bataille, le sujet doit passer par le déséquilibre, la violence et le
désordre pour faire l’expérience de la transgression, qui est pour lui
une opération sacrificielle et sacrée : « Le monde profane est celui des
interdits. Le monde sacré s’ouvre à des transgressions limitées. C’est
le monde de la fête, des souverains et des dieux [...]. D’une manière
39fondamentale, est sacré ce qui est l’objet d’un interdit ». La méthode
propre de transgression est bien chez lui un mouvement de
débordement extatique qui traduit une libération totale vis-à-vis de la société
et de la morale. Foucault dans sa ‘Préface à la transgression’ est égale-

37
Georges Bataille, La littérature et le mal, Paris, Gallimard, 1979, p. 174. Voir
également p. 175 : « De toute façon, le fondement de l’effusion sexuelle est la
négation de l’isolement du moi, qui ne connaît la pamoison qu’en s’excédant, qu’en se
dépassant dans l’étreinte où la solitude de l’être se perd. Qu’il s’agisse d’érotisme
pur (d’amour-passion) ou de sensualité des corps, l’intensité est la plus grande dans
la mesure où la destruction, la mort de l’être transparaissait ».
38
Georges Bataille, Œuvres complètes III, Paris, Gallimard, 1971, p. 11.
39
Georges Bataille, L’érotisme, Paris, Minuit, 1957, p. 76.
23 ment d’avis que la liquidation du sens, la perte d’identité,
l’exténuation des valeurs, sont les caractéristiques de la transgression :

La transgression est une profanation sans objet. C’est la profanation
s’effectuant dans un monde où il n’y a plus de sacré, où aucun Dieu n’est plus
posé à l’extrême des limites ou comme Limite absolue, mais où le sujet est
lui-même porté à sa limite, et où le sacré – évanoui, vidé de sens, ne permet
40
plus qu’une profanation elle-même vide et repliée sur soi.

Chez nos auteurs contemporains l’art, la sexualité et la mort sont
également intimement liés. Pour eux aussi le domaine de l’érotisme est
essentiellement le domaine de la violence et de l’anéantissement du
sujet, et sur ce point ils sont certes redevables à Bataille et à ses
inspirateurs tels le marquis de Sade et Jean Genet. Mais une différence
fondamentale avec ces prédécesseurs est qu’ils valorisent en fin de
compte la transgression négativement, tandis que quelqu’un comme
Bataille refuse le sens éthique de la transgression. Pour les
personnages de Bataille, subir l’extrême de la jouissance et de la mort,
dépasser les bornes de son individualité, se libérer des contraintes
ontologiques, représente une valeur indéniablement positive tandis que nos
héros transgressifs contemporains souffrent de ce vide irrésolu, de
cette supplication sans fin. En plus, de nos jours, la transgression,
notamment sexuelle, s’inscrit plus dans la réalité commune. Philippe
Djian explique dans son recueil d’essais Ardoise, qu’il préfère Henri
Miller à Bataille parce que chez l’auteur américain le sexe s’impose
comme l’élément indispensable à la compréhension du monde :

Personne, mieux que Henry Miller, n’est parvenu à démontrer que la
pornographie est une arme absolue, la chair la plus près de l’os, l’infime part de
pure vérité que nous soyons capables d’exprimer à propos de nous-mêmes.
[...] Chez Sade et Bataille, le sexe arpentait des territoires étrangers, étalait
des outrances peu communicatives, visait des cibles lointaines, agitait des
marionnettes dont les entrailles étaient remplies de son. Ce sexe-là n’avait
qu’un vague rapport avec la vie de tous les jours, avec les relations entre les
individus [...] Il ne se posait pas comme la chose au monde la plus
commu41nément partagée, mais bien plutôt comme une exception [...]


40 o Michel Foucault, « Préface à la transgression », dans : Critique, n 195-196, 1963,
p. 45.
41
Philippe Djian, Ardoise, op. cit., pp. 79-80.
24 La seule réalité, le meilleur moyen de penser notre époque serait,
selon Djian, contenu dans une scène de baise. Le miroir le plus juste de
notre société s’y trouverait concentré. Nos auteurs contemporains
établissent en effet sans cesse un même rapport inextricable entre société
capitaliste post-postmoderne et sexualité transgressive. On n’a qu’à
penser aux théories développées par Michel Houellebecq dans son
premier roman concernant l’extension du domaine de la lutte. Dans
notre société contemporaine tout devient marchandise : l’homme, la
femme aussi bien que l’amour. Nous y reviendrons.
Bien sûr, les représentants anglo-américains du roman
transgressif ne sont pas sortis du néant non plus. Le roman américain du
dix-neuvième siècle exploite déjà la thématique de l’aliénation qui est
si omniprésente dans le roman transgressif contemporain. Les
protagonistes des romans les plus célèbres sont et restent aliénés de leur
entourage. Hester Prynn dans The Scarlet Letter de Hawthorne, le
capitaine Ahab dans Moby Dick de Melville, et les narrateurs déséquilibrés
du poète maudit Edgar Allan Poe sont tous des personnages isolés,
étrangers à eux-mêmes et à la société. Mais des auteurs tels qu’Easton
Ellis et Palahniuk se sont également inspirés par exemple de l’œuvre
de Tamara Janowitz, et des romans de Franc Kerouac et de Joyce
Carol Oates, qui explorent des sujets tabous tels que l’extrême violence,
le viol, l’abus du pouvoir et la névrose. Dans Esclaves de New York,
livre culte des années 80, Tamara Janowitz nous fait partager les
déboires de toute une série d’êtres désenchantés, tous en proie aux
affres de la solitude, tous prisonniers de la grande ville inhumaine,
étouffante, tous déracinés, avec un humour acide et un sens aigu de
l’absurde. Ces figures pathétiques, ce sont les esclaves de New York.
Dans Lunar Park, Easton Ellis confirme en effet que les représentants
du Brat Pack ont subi l’influence de Janowitz :

Nous avions notre propre Shirley MacLaine sous la forme de Tama
Janowitz, auteur d’un recueil de nouvelles sur les adorables nanas et mecs
branchés, pourris de drogue et coincés dans Manhattan, qui était resté sur la liste
des best-sellers du New York Times pendant ce qui avait paru être des
42mois.

A life (1986) d’Oates parle d’une jeune femme qui, enfant, a été
maltraitée par une mère alcoolique et sexuellement abusée par un cousin.
Portnoy’s Complaint de Philippe Roth présente un protagoniste, Alex-

42
Bret Easton Ellis, Lunar Park, op. cit., p. 18.
25 ander Portnoy, qui se masturbe compulsivement et est obsédé par de
jeunes Lolitas. On the road (1957) de Jack Kerouac a profondément
marqué la littérature américaine parce que l’auteur y expérimente une
nouvelle forme d’écriture : ‘spontaneous prose’. Les écrivains Beat
tels que Kerouac et William Burroughs célèbrent la liberté
individuelle et rejettent les restrictions des formes traditionnelles. Ils cherchent
à exprimer l’authenticité de leurs émotions spontanées. Ils ont par
conséquent une prédilection pour des formes d’art non conformistes.
Dans des romans tels que Nova Express (1964), Naked Lunch (1959),
et The Exterminator (1960), Burroughs choisit un expérimentalisme
radical : il emploie la méthode de ‘cut up’ ou ‘fold in’ qui rompt
radicalement avec la logique causale. Beaucoup plus que nos auteurs
contemporains, ils rompent avec le réalisme, mais thématiquement,
des romans tels que Junkie (1953) et Queer (1957) de Burroughs, dans
lesquels la toxicomanie et l’homosexualité jouent un rôle prédominant
annoncent des romans comme Trainspotting ou Generation X. Les
protagonistes de Coupland par exemple, tiennent de Sal Paradise, le
jeune écrivain, qui dans On the road traverse avec son camarade Dean
Moriarty le continent américain à la recherche d’une signification
transcendante qu’ils ne trouveront jamais. Dans Generation X, les
protagonistes, après un long périple, s’enlisent dans le désert. Ensuite,
nos auteurs contemporains rompent certes avec le formalisme du
roman postmoderne, mais ils en reprennent également des éléments.
Ainsi, comme nous allons le constater, le roman transgressif, de même
que le roman postmoderne, utilise souvent des stratégies de genres
populaires tels que le western, le roman policier, la science-fiction, ou
le roman cyberpunk. Il serait hors de propos de retracer toutes les
influences qu’ont subies nos auteurs américains contemporains. Il suffit
de signaler que le roman transgressif a une longue tradition aux
EtatsUnis aussi.
Comment se distinguer de tous ces auteurs célèbres, qui à
d’autres époques ont cherché à exprimer une réelle souffrance issue
d’une dislocation psychologique, sociale et ontologique ? Oscar
Dufresne de L’égoïste romantique de Beigbeder est conscient du fait
qu’il s’inscrit dans une longue tradition d’hommes fragiles :

Le journal intime d’Archibald Olson Barnabooth raconte la vie d’un jeune
riche, en Europe, il y a exactement un siècle. Si l’on fait abstraction du style,
la comparaison avec mon carnet est passionnante : tout a tellement changé
(uniformisation des cultures, réduction technique des distances, libération
26 des mœurs...) et en même temps pas tant que ça [...]. Barnabooth se rendait
en Italie, en Allemagne, en Russie et en Angleterre dans les premières
eannées du XX siècle. Oscar Dufresne le suit à la trace, trois guerres
mondiales plus tard, et se comporte avec la même légèreté, la même tristesse
émerveillée, les mêmes contradictions amoureuses...et si le temps n’existait
43
pas ?

Néanmoins, il faut constater en même temps que les auteurs
contemporains entendent renouveler les rapports entre la littérature et le
scandale tout en se démarquant en même temps de leurs prédécesseurs
dans le domaine. Mais est-ce qu’ils y réussissent ? Est-ce qu’ils ont su
donner une portée singulièrement moderne au concept de la
transgression ? Ce sont des questions auxquelles nous allons tenter de
répondre. Nous estimons qu’il est utile de rechercher les directions
essentielles d’un mouvement dont la diffusion même prouve qu’il
répond à une tendance de fond de l’esprit contemporain.
Nos romanciers veulent, dans la diversité de leurs
tempéraments, de leurs aspirations, et de leurs conceptions du rôle de la
littérature, rendre compte d’une crise de la société et de l’esprit. Ils vivent
une époque de mutation, d’explosion des valeurs, de progrès inouïs de
la science ; ils assistent à l’américanisation de la société, à la
marchandisation de notre vie sentimentale et au déclin des grandes structures
traditionnelles de sens.
L’ambition de ce livre n’est pas l’exhaustivité. On ne
cherchera nullement dans les pages qui suivent un palmarès. Il y a des absents
de marque tels que Robbe-Grillet. Son Un roman sentimental est
probablement le texte le plus bouleversant de ses dernières années. Ce
roman qui nous est présenté comme un conte de fées pour adultes qui
risque de heurter certaines sensibilités, est hanté par les fantômes de la
différence sexuelle de son auteur, qui avoue dans Le miroir qui
revient : « seules des mises en scène (ou des imaginations) ‘perverses’
excitent mon désir, ce qui va d’autant moins sans problèmes que je
44suis attiré surtout par les très jeunes filles ». Un roman sentimental
est le récit choquant d’un père de famille qui inflige les pires supplices
à sa fille Gigi, amante docile, dépourvue de toute inhibition, qui à son
tour sodomise d’autres jeunes filles. Père et fille prennent goût au
sadisme et organisent d’horribles séances de torture qui les excitent
beaucoup :

43
Frédéric Beigbeder, L’égoïste romantique, op. cit., p. 312.
44
Alain Robbe-Grillet, Le miroir qui revient, Paris, Minuit, 1984, p. 44.
27 Il [le père] tient dans sa main droite un grand couteau de boucher dont la
longue lame triangulaire, brillante et affûtée comme un rasoir, se termine
par une pointe aiguë, qui est déjà tachée de sang. Il s’apprête à lui
introduire son arme dans le sexe, qu’elle sent tout mouillé, sans doute par le
sang qui en coule. Elle veut le supplier, lui demander pardon, [...]. Et le
père justicier enfonce le couteau à plusieurs reprises, non pas exactement à
travers l’orifice naturel, mais sur toute la motte pubienne, sous sa toison
châtain naissante. [...] À la grande surprise de l’enfant, ces blessures qui se
succèdent et la font saigner horriblement, au lieu de produire les terribles
douleurs redoutées, font naître en elle une jouissance, d’abord diffuse et
45légère, puis montant de façon rapide.

Le goût très vif des perversions sexuelles de Robbe-Grillet ressort
aussi de son roman C’est Gradiva qui vous appelle, dans lequel un
orientaliste tombe amoureux fou du fantôme gracieux d’une jeune
odalisque, assassinée jadis dans des conditions hallucinantes, selon la
légende. Le récit, qui se déroule à Marrakech, n’est pas un vrai roman,
mais un projet de film sur un homme qui perd pied avec la réalité. Il
rêve qu’il est Eugène Delacroix, à la recherche d’une de ces aventures
féminines dont il était friand. Or, cette aventure tourne mal. Le
protagoniste souffre de troubles psychotiques qui causent d’horribles
cauchemars de jolies filles mortes ou mourantes, droguées avec des
euphorisants et immobilisées par des chaînes dans diverses postures,
torturées longuement avec un couteau de boucher. On ne sait jamais
avec certitude si ces histoires sont bien réelles ou inventées de toute
pièce, mais elles traduisent bien l’ardente imagination de
RobbeGrillet qui lie toujours souffrance et volupté, douleur et beauté
artistique :

Ce que l’on voit surtout, c’est un grand lit d’apparat recouvert de riches
étoffes, sur lequel gît le corps sans vie d’une jeune femme assassinée, Leïla
sans aucun doute. [...] La victime porte au moins deux blessures,
probablement profondes, et très apparentes grâce aux larges taches vermeilles de
sang frais qui brillent dans des zones de clarté vive. La plus étendue couvre
le bas d’une aine et la face interne de la cuisse vers la pointe du pubis ;
l’autre transperce le sein gauche, sans doute à l’emplacement du cœur.
L’ensemble doit être splendide et sophistiqué comme une peinture
d’académie. [...] John demeure figé, de surprise et d’horreur, devant ce spectacle
46
qui le fascine.


45
Alain Robbe-Grillet, Un roman sentimental, Paris, Fayard, 2007, p. 228.
46
Alain Robbe-Grillet, C’est Gradiva qui vous appelle, Paris, Minuit, 2002, pp. 56-57.
28

  • Accueil Accueil
  • Univers Univers
  • Ebooks Ebooks
  • Livres audio Livres audio
  • Presse Presse
  • BD BD
  • Documents Documents