Léopold Sédar Senghor Approches littéraire et politique
74 pages
Français

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Léopold Sédar Senghor Approches littéraire et politique

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Description

L'auteur présente les diverses facettes de Léopold Sédar Senghor et dresse un portrait de cette icône africaine d'exception. La première partie avance les raisons de son écriture et l'accompagne par la suite à Joal, espace dynamique en constante transformation et cadre poétique du royaume d'enfance. Préoccupé par les pourfendeurs de la politique africaine, l'auteur témoigne de l'humanité politique du président légendaire du Sénégal et invite les présidents africains à se réapproprier les valeurs démocratiques.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 26 juin 2018
Nombre de lectures 14
EAN13 9782336845296
Langue Français
Poids de l'ouvrage 1 Mo

Informations légales : prix de location à la page €. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Couverture
4e de couverture
Titre
Placide MANDONA






LÉOPOLD SÉDAR SENGHOR

Approches littéraire et politique


Préface du Professeur Abdoulaye Racine Senghor,
Administrateur du Monument de la Renaissance africaine
Copyright





























© L’HARMATTAN-SÉNÉGAL, 2018
10 VDN, Sicap Amitié 3, Lotissement Cité Police, DAKAR
http://www.harmattansenegal.com
senharmattan@gmail.com
senlibrairie@gmail.com
EAN Epub : 978-2-336-84529-6
Dédicace


A l’Ordre des Ecoles Pies au ciel et sur la terre et A toutes celles et tous ceux qui luttent pour délivrer l’Afrique de ses mains basses primitives ou de sa personnalité juridique sous tutelle ou sous curatelle.
Je dédie ce livre

L’auteur
Remerciements

Un mot (…) ; seulement un mot ; simplement un mot : MERCI !
À ma famille : Raphaël Mandona, Agathe-Charlotte Kalungwe, Prosper Zongwe et Josée Zongwe.
Merci au professeur Abdoulaye Racine Senghor, celui sans qui rien n’aurait pu être fait.
Merci fondamental à monsieur Ibrahima LO, Directeur du livre et de la lecture.
Merci à la Fondation Léopold Sédar Senghor (Revue Ethiopiques) – et particulièrement, Raphael Ndiaye, Joseph Ndiaye, Seydi Seyni, Benoit Tine et Hélène – qui m’ont accueilli en leur sein et qui m’ont sacrifié de nombreuses heures d’entretien sur la vie du Poète majeur et premier Président de la République du Sénégal.
Merci au professeur Blaise Malonga pour sa maîtrise de Léopold Sédar Senghor ainsi que son sérieux dans l’enseignement.
Je dirai merci aussi à la cohorte des personnalités intellectuelles qui ont su et qui continuent à mieux parler de Léopold Sédar Senghor : Oumar Sankharé, Ibrahima Sow, Hamidou Dia, Lilyan Kesteloot ; Souleymane Bachir Diagne, Aloyse-Raymond Ndiaye, Ramatoulaye Diagne, Amadou Lamine Sall, Abdoulaye Elimane Kane, Babacar Diop, etc.
Sans oublier toutes les personnes qui me soutiennent moralement et spirituellement, les R.P. Christian Thierry Djinamoto Ehemba, Dominique Mamby Basse, Bertrand Diemé, Pierre Canisius Badji, Guy Sibilé Ehemba, Elisée Manga, Fiacre Diatta, Édouard Diedhiou, Pierre Diatta, Carl Gil Saguer, Pierre Thiaré, Bienvenu Manga, PaulMarcel Sagna, Henri Sambou, Samson Ehemba, Nicolas Badji. Il me sera d’une crasse ingratitude si je dois oublier la sœur Caroline Marie Mbengue, Supérieure provinciale des Filles du Saint Cœur de Marie et les sœurs Agnès Diouf, Rita Tine, Françoise Ciss, Regina Casado, Marthe Diandy, Ginette Badiane, Mireille Sagna, Rosine Diemé, Pascaline Mandona, Sophie Thiombane, Anna Tine et Valérie Badiane.
Merci incommensurable à Monsieur Simon Ndong et Madame Constance Yande Sow.
Merci outillé à messieurs Alain Lopy et Luc Dionou.
Profonde gratitude à monsieur Alphonse Waly Faye et madame Joséphine Faye.
Exergue


Oui Seigneur, pardonne à la France qui dit bien la voie droite et chemine par les sentiers obliques
Qui m’invite à sa table et me dit d’apporter mon pain, qui me donne de la main droite et de la main gauche enlève la moitié.
Léopold Sédar Senghor,
Hosties noires (Prière de paix)
PRÉFACE

Le livre que voici s’associe à la mémoire de cette grande personnalité africaine à la fois littéraire et politique : Léopold Sédar Senghor (1906-2001) qui, depuis des lustres, est considéré comme un phénomène africain de la politique mais aussi de la littérature. Le prenant comme Repère africain, il s’agit de témoigner de l’extraordinaire vitalité des études de cette référence, tant en Afrique que dans le monde, dans lequel il serait vain de ne voir qu’un simple être humain ordinaire. Cette étude de Placide Mandona souligne l’importance de la pensée d’un homme matériellement mortel, mais scientifiquement et politiquement immortel et qui ne saurait être méconnu dans ses divers engagements existentiels.
Dans une Afrique asphyxiée par plusieurs maux et à l’espace généralement problématique en matière de démocratie, d’alternance au pouvoir, de dignité de la personne humaine, de respect des normes, de pontificat politique, d’analphabétisme, de terrorisme, d’ignorance, de lâcheté, de manque de repères, l’auteur de ce livre signale qu’au pinacle de la politique et de la littérature se trouve un homme hors pair, capable de quitter le pouvoir en veste et de promouvoir les valeurs mondiales et traditionnelles africaines sans faire le folklore ou l’usage de certains labels politiques vides d’essence et de sens. Ce présent livre reflète, la diversité de cet homme sous divers territoires existentiels – ici phénoménologique-éthique, poétique, politique, « négrologique » – que la pensée de Senghor a contribué à fonder et à renouveler. Senghor candidat à la prêtrise, Senghor écrivain, Senghor politicien, Senghor chantre de la négritude, Senghor amoureux, enfin Senghor social-démocrate, voilà autant de qualités que lui connait l’auteur Congolais.
Sédar a pu voir dans ses fonctions, au sommet du pouvoir, que la finalité du politique était la bonne gestion de la res publica et non la célébration incongrue du moi, la terreur xénophobe, l’outrecuidance raciale, les pourfendeurs politiques, le charivari insignifiant ; mais aussi dans la littérature, il nous enseigne qu’il est possible de faire la poésie en nous fondant sur notre Weltanschauung africaine.
C’est bien de la sorte que je comprends le souci du jeune écrivain et chercheur congolais, Placide Mandona, qui lutte et milite pour réveiller l’esprit senghorien en Afrique et spécialement dans son pays en proie à des multiples crises de sens. Je recommande vivement la lecture de cet ouvrage et encourage le jeune auteur à oser davantage, à donner sens et essence à la vie de tant d’Africains.

Abdoulaye Racine Senghor,
Professeur, Administrateur du Monument de la Renaissance Africaine et membre du jury des comités de lecture du prix des cinq continents de la Francophonie.
PREMIÈRE PARTIE À L’ORÉE DE LA DÉCOUVERTE DE LÉOPOLD SÉDAR SENGHOR

« Je déchirerai les rires Banania sur tous les murs de France »
Léopold Sédar Senghor
1
J’ai eu le privilège de réfléchir, à un moment de mon existence, sur l’avenir du continent berceau de l’humanité. C’était en 2011 lorsque je faisais ma licence en philosophie politique, mon champ de prédilection, à l’université jésuite Loyola du Congo / Faculté de Philosophie Saint Pierre Canisius/Kinshasa. Pris par le dégout de la famine, de la dictature, de la misère, je me décidai de faire une philosophie politique de l’engagement. Du coup, il s’est imposé à moi, sans que j’aie eu à raisonner, un esprit critique. Celui-ci, certes, est une caractéristique fondamentale de la philosophie politique, mais aussi de la philosophie en général. Mais la raison la plus déterminante a été que, vingt-trois ans après ma naissance, en 1987, la situation politique de mon pays était toujours problématique, tragique, exceptionnelle, etc., et que l’Afrique mon continent était le plus pauvre du monde, le plus phallocratique et, peut-être, un autre Auschwitz s’il faut tenir compte du bain de sang de depuis les colonisations à nos jours en passant par les soleils des indépendances. Dès lors, j’ai commencé à évoquer les noms des Africains au pinacle de la gloire politique, et en qui tout être même venu d’Asie peut aussi le reconnaître : Léopold Sédar Senghor, père de la littérature négro-africaine, pédagogue à voix basse de la démocratie et Repère de la politique en Afrique, pourquoi pas du monde ; Julius Nyerere, social-démocrate ; Habib Bourguiba ; Jomo Kenyatta, père de l’ Ujamaa ; Thomas Sankara, victime du néocolonialisme français ; Hamilcar Cabral ; Nelson Mandela, le modèle du pardon et de la réconciliation ; Patrice-Emery Lumumba, la victime belge et américaine de la vérité ; Félix Houphouët-Boigny, l’éléphant plein de sagesse, dont le capitalisme libéral est un succès économique (…) ; le roi Hassan II, qui a fait d’une monarchie, une démocratie, point parfait, mais exemplaire pour l’Afrique 1 .
J’étais alors un jeune garçon en difficulté, dans un pays où la solidarité et les valeurs morales sont en perte de vitesse. Depuis belle lurette, l’Afrique a été proclamée, à cor et à cri, comme le lieu par excellence de la solidarité. Oui ! la solidarité est restée au village et non dans les villes, où l’esprit scabreux a supplanté les normes ancestrales et les quelques valeurs léguées par les aïeux. Me retrouvant dans une ville aussi problématique du point de vue politique – alors que le désir enraciné en moi depuis l’âge de la maternelle était de faire une carrière scientifique extraordinaire, ambitieuse et susceptible d’aider l’Afrique en général et mon pays en particulier à revêtir d’une image d’autonomie et de développement holistique. Je me décidai de penser par moi-même.
Convaincu sans doute par les ouvertures multiples que propose la vie à Kinshasa, en pas bringuebalés, accompagné de mes parents, je résolvais de faire des études sérieuses de philosophie politique à Kinshasa. La décision fut acceptée à l’unanimité absolue. J’y allais pour une mission kairos et salvatrice de mon être et de tous les autres êtres. Deux heures de vol avaient suffi pour atteindre la ville de la folie.
Me trouvant dans une ville mouvementée, spécialiste dans la rumba, le lupanar et le folklore, mais avec une mentalité atypique, l’angoisse existentielle et le harcèlement moral me dérangeaient. Il y a plus ! J’y arrivai au moment où le digne fils et homme de la promotion des droits de l’homme Floribert Chebeya venait d’être assassiné tragiquement par la Police nationale. Crime de l’État ou crime des droits de l’homme ? Dès lors, autant de questions d’ordre identitaire, idéologique et prospectif polluaient mon cerveau : « Qui suis-je ? À quel bloc j’appartiens ? Que devenir ? Comment me tracer un chemin pour vaincre l’existence difficile, ne serait-ce que pour survivre ? Quels ingrédients à mettre dans la sauce pour arrêter les crimes de l’État ? Malgré mon ardent élan vers la vie, qui est le propre de tous les Africains, je me sentais complice du silence de différentes manœuvres politiques politiciennes opérées dans mon pays, citons ad libitum : la corruption, les labels politiques, le culte de la personnalité, l’oubli total des actions sociales et des citoyens défavorisés, la trahison et la comédie politique du côté de l’Opposition affamée, étouffée, immature et manipulatrice que celui de la Majorité présidentielle sadique, sanguinaire, impénitente et décapante dans son sentimental comme dans son comportemental. Je n’avais plus peur de mourir, ni de fuir le risque.
Eu égard à la situation catastrophique de mon pays et à sa vie socio-politico problématique, je comprenais avec un esprit assez éclairé cette affirmation :
« Les difficultés actuelles du processus démocratique en Afrique pourraient se résumer à l’inadéquation entre l’offre politique et les demandes sociales. L’inflation populiste qui dans certains pays semble pervertir le jeu politique, dérive en réalité de ce décalage, et est amplifiée par les contraintes extérieures dont les principales variables sont d’ordre économique et financier » 2 .
Comprendre cette assertion, c’est accepter d’emblée la problématique de la vie politique africaine.
Certes, dans ma ville-capitale Kinshasa, le souffle vital qui circule entre le cœur et les veines y séjourne volontiers, y montre ses clartés favorables mais aussi sa complexité. Surgit alors en moi la conviction ancrée dans l’imaginaire de mon quartier d’enfance (la commune Kenya), autre coin des amoureux, atypique, mais paisible. Les enfants qui y naissent sont tout à la fois hédonistes et épicuriens, les vieux qui y meurent autant d’assoiffés de la musique de Jean-Bosco Mwenda Bayeke et de la morale des tribus tabwa, bemba, tshokwe, hemba, rund, que sais-je encore ? Je me retrouvai donc dans une autre mentalité semblable à ma préfecture originelle (la Kenya), ce lieu fou de mon Lubumbashi, principal centre commercial et industriel de la République démocratique du Congo. Mon Lubumbashi est situé dans une zone riche en ressources minérales. Ville du cuivre, on y trouve aussi le manganèse, le Zinc, le Cobalt, l’uranium, le Cadmium extraits des mines avoisinantes. Les minerais se retrouvent partout dans cette ville fondée en 1910.
Dans une visite du promeneur solitaire et solidaire, je fus attiré, sans doute, par la musique d’un lupanar qui était juste à côté de ma maison, non loin de la paroisse historique de Kalamu, Saint Joseph de Matongé ; je me décidais d’y entrer et voir ce qui s’y faisait. Je découvrais dans cet établissement-lupanar toutes sortes des personnes : pervers sexuels, pédophiles, bisexuels, enfants de la rue, commissionnaires, chauffeurs, consommateurs du zododo (sobriquet du whisky indien à forte teneur), psychopathes, morphinomanes, faussaires, plagiaires, usurpateurs d’identité, menteurs, manipulateurs, intrigants, incestueux, escrocs, sans domicile fixe, voleurs, criminels, apostats et sacrilèges, policiers scouts, etc. Toutes catégories d’êtres y étaient. La vie me semblait être prise au mot et, continuant mon observation participative, je me disais de mieux pratiquer la phénoménologie de la chair de ma chair de Merleau Ponty 3 , mais aussi celle de Michel Henry. Toutes ces deux phénoménologies se rencontraient dans la grande phénoménologie allemande contenue dans Sein und Zeit de Martin Heidegger, mais aussi dans celle du maître de « Retour à la chose même ». Il fallait poursuivre la réflexion du promeneur solitaire, mais solidaire pour comprendre les faits et phénomènes sociaux de la vie kinoise.
Parce que je parle de la phénoménologie, il me semble de bon aloi de l’expliquer. Il faut dire que cette méthode est une des manifestations de la philosophie, une méthode, un courant philosophique du XX ème siècle qui peut être défini comme la science du phénomène ou de l’apparaître. Certes, la phénoménologie procède généralement par une étude descriptive préalable du donné phénoménal, de façon à en constituer l’inventaire. Cette description a ensuite pour but de déterminer les conditions générales de l’apparaître : ce qu’elle vise, c’est l’essence du phénomène, lui-même conçu comme une dimension de l’être. Dans sa phénoménologie de l’esprit, Hegel 4 procède inévitablement par analyser les étapes successives par lesquelles passe la conscience, partant de la connaissance sensible, la sensation individuelle, pour accéder à la raison et au savoir absolu, Hegel développe la notion de conscience de soi, en tant qu’elle se manifeste et qu’elle se cherche. Je dois dire que la phénoménologie est redevable à la psychologie empirique du vieux Franz Brentano. En effet, l’on s’en souviendra que c’est grâce à la notion d’intentionnalité de Brentano « La conscience est toujours une intention dirigée vers l’objet », autrement dit : « La conscience est toujours conscience de quelque chose », axiome fondamental que développera le phénoménologue allemand du « Retour aux choses elles-mêmes ».
Oui, la phénoménologie comme une des manifestations de la philosophie a trouvé son développement avec Husserl Edmund dans ses recherches logiques où il récupère le « Retour aux choses elles-mêmes » comme condition initiale et le corrélat de l’intentionnalité identifiée par Brentano. Dans ses « Recherches logiques » (1900-1901), la phénoménologie sera l’étude des vécus de pensée et de connaissance, des structures de la conscience qui lui permettent de se rapporter aux objets extérieurs à elle. L’effort de Husserl Edmund se remarque plus dans ses Idées directrices pour une phénoménologie (1913), il deviendra possible d’envisager la conscience comme étant conscience de quelque chose et, partant, de montrer qu’elle n’est elle-même que dans le monde ».
Cette méthode phénoménologique connaîtra son essor avec d’autres penseurs comme Maurice Merleau-Ponty avec sa Phénoménologie de la perception ; monsieur JeanPaul Sartre avec la Transcendance de l’Ego (1936), figure majeure de l’existentialisme, va radicaliser la conception husserlienne de la conscience : il démontre que l’égo, le moi est dans le monde et non pas dans la conscience. Pour le philosophe de l’ Être et le néant, la conscience est un rien, elle est irréelle et impersonnelle, mais ce rien est essentielle, car celui qui permet d’accéder au monde, d’être conscience des objets du monde.
Pour sa part, dans son chef d’œuvre Sein und Zeit (1927), que j’appelle désormais, le livre de l’explication totale de l’Homme, Heidegger refuse la méthode de la réduction phénoménologique. Pour aborder la question de l’être, il faut définir un étant singulier, le Dasein (l’être-là), et l’ouverture au monde passe indispensablement par le rejet de la conscience transcendantale, car nous sommes au monde, jetés au monde parmi les choses. Il développera sa pensée par l’analytique existentiale : rendre compte du Dasein, de l’existence concrète de l’Homme pour accéder à l’être général. Le livre de Heidegger semble être le livre de toute l’existence de l’homme, c’est-à-dire d’avant sa naissance, pendant sa naissance et du futur de sa vie. Ses réflexions se présentent comme avant l’avènement (passé), dans l’effectuation de la vie (présent) pour tendre vers la fin de la vie (futur) ; voilà la raison qui justifie cette appellation du livre de l’existence totale de l’Homme.
Outre cette grande figure philosophique allemande, la phénoménologie a été développée par le très brillant français Maurice Merleau-Ponty dans sa Phénoménologie de la perception, une phénoménologie existentielle, il montre comment le corps, sensible et mobile, est profondément impliqué dans l’acte de connaissance. Pour ce français, il est impossible de mettre l’expérience privée entre parenthèses ou ce que le philosophe en colère appelle « l’épochè », car elle précède toute pensée sur le monde et est le sens ultime de l’être
Méthode et une des manifestations de la philosophie, la phénoménologie a aussi été développée par le Tchèque Jan Patocka, Emmanuel Levinas, Michel Henri, Jean Greisch, Paul Ricœur, Jean-François Lyotard, Jean-Toussaint Desanti, et beaucoup d’autres penseurs. Elle trouve actuellement son développement chez l’enfant terrible et Immortel de l’Académie française Jean-Luc Marion qui l’applique en Philosophie comme en théologie, il suffit de lire Etant donné, Le phénomène érotique pour s’en convaincre. L’académicien français Jean-Luc Marion a introduit également le concept de phénomène saturé, c’est à-dire un phénomène qui déborde d’intuition.
Loin de rester uniquement dans le cercle philosophique, la phénoménologie comme méthode est également utilisée en critique littéraire, en sciences sociales, en esthétique, en psychologie et en psychiatrie. Je l’ai à ma manière utilisée dans mes investigations sur l’utopie de la Philosophie du Fou, « du liboma » (fou en lingala), du « wabazimu » (fou dans mon swahili de Lubumbashi) ou du « doff » fou en wolof comme méthode d’approche de cette réalité. Je l’ai également utilisé dans mes investigations sur l’apparaître du politicien prostitué congolais et de la pensée politicienne de ce peuple ; avec cette méthode, j’ai eu à comprendre le phénomène « kuluna » (bandit ou simplement couper-décaler) et surtout pour com-prendre le comportement de mes compatriotes congolais abandonnés dans la rue (appelés vagabonds par les méchants, délinquants par les ignorants du droit pénal et enfants de la rue par les incapables en analyse linguistique).
2
Réfléchissant sur le devenir de mon pays, mais aussi du continent, 2012 fut une année extraordinaire d’un « Imprévisible destin » 5 . Amoureux de la lecture et des discussions sur le sens de l’existence humaine, j’entrais en dialogue avec le professeur Jean-Fabien Spitz de l’Université de Paris-Sorbonne en visiteur académique dans ma brillante Faculté jésuite de Philosophie Saint Pierre Canisius. Je pris le courage de lui dire que la cause profonde et toujours sournoise de la pauvreté en Afrique réside dans l’absence de repères, mais aussi de la négligence de la justice. Celui-ci riposta : certes, je suis d’accord que l’Afrique considère la justice comme un paradigme déphasé. Cependant, êtes-vous sûr que l’Afrique manque de repères ? me questionnait-il d’un regard malicieux. Regardant à gauche, à droite, au nord, au sud, à l’est et à l’ouest, mais aussi devant et derrière, je commençais à rire et à sourire. Il me répliqua : Placide, quel Repère veux-tu ? Mon pays a eu, certes, un homme : Patrice-Emery Lumumba. Hélas, ou fort malheureusement, son tempérament explosif, mieux, son refus d’acceptation de la soumission dictatoriale belge l’aurait conduit au trépas précipité par les oncles Belges et les sulfureux Américains en complicité avec quelques mécontents du Katanga, du Kasaï, de l’Equateur et d’autres sous l’anonymat, répondis-je. Du moins, il demeure grand et un véritable héros pour l’Afrique et pour le monde. Poursuivant ma discussion, il me demanda de nouveau : qui encore comme modèle ? Je luis répondis : Léopold Sédar Senghor. Il s’étonna et me dira : tu sais analyser, tu es un bon philosophe-politologue. Étant attentif à son regard, je commençais à lui rappeler les critiques adressées à Léopold Sédar Senghor de par le monde comme étant, mutatis mutandis, traître d’Afrique et de sa nation sénégalaise, un Africain au service des intérêts de la France et de tout l’Occident, un faux prophète de la négritude à cause de sa célèbre phrase incomprise jusqu’à ces jours par beaucoup de lettrés africains. Laquelle phrase ? Elle est moins kilométrique : « L’émotion est nègre, la raison est hellène » 6 . Continuant mon propos, je lui déclarai calmement ceci : monsieur le professeur de la grande université française, quoique l’on dise sur Senghor, celui-ci demeure un repère en matière de la démocratie mais aussi du respect de la dignité de la personne humaine et de la stabilité politique sénégalaise. Il a prouvé de par le monde qu’il était possible de se retirer du pouvoir et servir sa nation autrement. L’a-t-il fait ? Oui, certes, bien sûr. Il est également l’homme qui aura tout fait pour le Sénégal : en atteste le climat de paix et la tolérance entre chrétiens et musulmans. Senghor, a en effet, travaillé l’esprit, germe de la matière.
En sus, pour ce qui est de Senghor, je connaissais ses textes littéraires, son renom était indiscutable dans mon pays mais aussi dans toute l’Afrique, on nous l’apprenait à l’école (…) Hélas, j’ignorais certains détails de son aventure amoureuse et les vrais contenus de sa doctrine politique. Je ne mesurais pas l’importance qu’une telle conversation pourrait revêtir dans le cours de mon existence d’étant passager. Le concept étant a une saveur métaphysique indéniable. Que le philosophe le comprenne ! Non, je m’explique, je dois avouer que pour mieux com-prendre le concept étant , il me semble idoine d’expliquer le concept allemand « Dasein », ce terme a l’infinitif substantivé du verbe allemand dasein, qui signifie « être présent ». Le substantif qui apparaîtra plus tard prendra le sens de « présence », mieux, existence. Dans l’usage du philosophe allemand Martin Heidegger que les jésuites m’ont fait comprendre, ce terme est devenu, avec son maître ouvrage « Etre et Temps = Sein und Zeit », un concept majeur au moyen duquel l’auteur cherche à distinguer la manière d’être spécifique de l’être humain, qui n’est pas celle des choses ordinaires. Ainsi, le Dasein est cet être particulier et paradoxal, qui est confronté à la possibilité constante de sa propre mort, en a conscience, il n’est pas claquemuré dans son étanticité, vit en relation étroite avec ses semblables et qui, tout en étant enfermé dans sa solitude, est toujours « au monde », auprès des choses. Inutile donc d’expliquer ce que le métaphysicien appelle « étant ».
3
Amoureux de ceux qui donnent une image correcte de l’Afrique, je présentais Senghor dans les ateliers littéraires de mon Kinshasa, cela me permit des invitations médiatiques sur différentes chaines de radio et télévisions de la capitale. Quelques jours après et influencé, certes, par mes articles philosophico-politique ou ceux phénoménologico-métaphysique, je fus invité à des émissions pour parler de quatre livres politiques, notamment la République de Platon, De l’Esprit des lois de Montesquieu, La guerre juste et la guerre injuste de Michael Walzer ainsi que la Théorie de la justice du phénomène Rawls. Mes émissions se passaient naturellement bien et que le suffrage de mes téléspectateurs croissait davantage.
Comme tous ceux qui, dans un pays qui sent l’odeur du sang, je fus saisi, en sortant d’une émission télévisée sur les commentaires et explications du Prince de Machiavel en lien avec la politique de la République dictatoriale du Congo de Joseph Kabila ou République démocratique du Congo (officiel), désormais, sur des indécrottables fainéants politiciens, mais aussi sur un pneu essoufflé. Ils étaient, je me rappelle, quatre hommes en tenue civile, mais terroristes. Ceux-ci me questionnèrent : jeune, qui êtes-vous ? Je répondis, je suis penseur. De quel droit permettez-vous d’illustrer Machiavel par les exemples du pouvoir en place ? Je commençais à trembler. L’un d’eux m’écria stupidement : tu es encore jeune, fais attention, le trépas n’est certes pas loin de toi. Figé sur place, j’eu le brusque pressentiment que ma vie ne serait pas longue comme celle de mon papa, qui malgré ses soixante-six ans cherche à la préserver davantage en restant silencieux face à la « Crasse de la dictature » 7 . Ce reproche était le premier reçu publiquement, c’est-à-dire officiellement par les agents du service des renseignements. Debout, seul et sans sel, apeuré et désemparé, je me disais introspectivement que mon calvaire devait bientôt commencer et que ma mort ne sera même pas prise comme évènement, mais comme avènement, ce sera la fin de l’analytique existentiale, le Dasein aura accompli dans sa temporalité. Renoncer à la pensée ou accepter la terreur barbare ? Telle est en fait la question idoine. Oui, c’est la question adéquate, il fallait quitter mes pénates pour un autre havre sécurisé enfin de fuir les outrages et les accusations non fondées des politiciens aux idéologies ergoteuses.
Bien plus tard, je comprendrais mieux le surgissement de cette attaque des agents de la sécurité présidentielle, qu’on appelle en sigle ANR (Agence nationale des renseignements) et que moi j’appelle « les moutonniers de la pétaudière ». Que voulaient-ils dire. Quel était leur projet ? Je compris qu’ils étaient dangereux, voire de simples foufous. Mais, ils étaient également en train d’étouffer la liberté de la presse et les instruments de la démocratie. Au-delà de leur imposture, ma passion pour l’écriture continuait davantage à se faire remarquer par le biais de différentes conférences, divers débats et quelques apparitions à la télévision. On m’invitait, certes, le journaliste Luc m’invitait toujours et il est resté mon ami. Oui, il a apprécié les émissions réalisées avec moi. Avec Luc Kabongatre, il s’agissait d’une fulgurante rencontre qui me rappelait le rapport fécond que l’homme politique se doit d’entretenir avec la morale. La politique, en effet, ne peut pas marcher sans la morale et la morale me semble revêtir l’ubiquité. Celle-ci va avec celle-là. Faute de quoi tout sombre dans la dictature et la tyrannie.
4
Après cette terreur spectaculaire. Revenons à Kinshasa, la belle. Oui, Kinshasa est pour moi le lieu par excellence de l’effectuation philosophique, mais aussi le lieu approprié de l’immoralité, d’ambiance, de folie et de la crasse. La vue de ce haut lieu-capitale des institutions publiques et de prise de grandes décisions réveilla en moi un autre aspect que je ne reconnaissais pas à Lubumbashi : la paix interpersonnelle. La vielle ville de Lubumbashi toujours propre est surtout caractérisée par des gens qui parlent moins pour de grandes actions. Contraste ! ma ville Kinshasa est tout le contraire. Le langage est ce qui fait l’être kinois, il n’aime pas la bagarre, mais se concentre de plus dans la discussion, la flatterie et les loisirs. Faut-il dire qu’il est sophiste à l’instar du vieux Protagoras ? Manifestement, je dirai oui. Il n’a pas de travail, mais le kinois est un spécialiste de l’économie de la débrouillardise. Pour tout dire, celui-ci met à profit la souplesse et la créativité dans le quotidien de l’exister politique difficile. Je suis loin de dire qu’il est extraordinaire, peut-être aspire-t-il à le devenir ?
Kinshasa est également exceptionnel. Il y a un site de prière extraordinaire : « Mangengenge » . Les enfants, les jeunes, les parents, les vieux se rencontrent pour prier et adorer le Créateur du ciel et de la terre, celui qui donne à l’être son authenticité et son existence. Mangengenge est un lieu imposant et éternel, censé avoir le pouvoir de propulser l’homme vers le règne supérieur de l’esprit. Et je vis comment le site de Mangengenge était entretenu par l’Église catholique (Cardinal Frédéric Etsou, CICM). Toutes les religions se retrouvaient dans/sur cette agora spirituelle où chacun y va pour présenter les difficultés africaines, la famine sans fin, la dictature en série, les inondations interminables ; d’autres y vont pour intercéder et chercher du travail, car le chômage dans mon pays est à quatre-vingt-dix pour cent ; d’autres me disaient qu’ils s’y rendaient chercher le mariage, les enfants ; deux jeunes me disaient secrètement qu’ils étaient là pour chercher le visa enfin de vivre en France. J’y allais personnellement pour la simple curiosité et l’étude du phénomène religieux dans mon pays où les gens prient beaucoup et ne lisent que la Bible et de moins en moins les mathématiques et la philosophie, mes domaines préférés. Certes, les Congolais ne lisent pas d’autres livres, mais ils préfèrent la Bible, livre de Dieu et où chacun espère trouver consolation pour tenter, tant soit peu, de tenir dans une cité dictatoriale et fluctuante. Ils sont nombreux à Mangengenge, cette colline spirituelle.
Cette ville pleinement exposée au soleil, d’une beauté journalière minime, suffisamment attaquée par les érosions, tout en se laissant influencer par les conditions climatiques hors du commun, à cause, bien sûr, de la magouille de ses agents cadastraux qui vendent le terrain partout, et en désordre. Fâché par la manière de procéder dans cette ville, enraciné, par la morale de mon Lubumbashi natal, le changement structurel commençait à se remarquer dans mon for interne. Y séjourne dans cette ville les esprits métaphysiques à partir de 20h 13’, divers esprits y viennent de tous coins et recoins, de Bumbu pour Victoire, de Kimbanseke pour Kitambo, de Matete pour Bandal, de Kimwenza pour Kindele, de Makaya pour Assosa, de Maluku pour Kinkole, de Rond-point Ngaba pour Kingabwa, de Gombe pour Beau marché, de Limeté pour Binza. Les inamovibles sont dans le quartier des Mongos, premier quartier où les organes sont vendus à moins chers et à toutes les heures.
Témoin de toutes ses aventures multiples, un cri audacieux me fut adressé par un petit natif de Kinshasa, se moquant de mon lingala, il me cria : « Ah papa, tu es Sénégalais ». Pris par le sourire, il accentua : « tu es sango », ce qui signifie, tu es prêtre. Évoluant avec lui, ce dernier effectua un silence et me répliqua : tu es muswahili, les Ba swahili ont beaucoup d’argent. D’un grand étonnement, je le regardai dans ses affirmations gratuites et innocentes. À dire vrai, les Ba swahilis ont le pouvoir depuis près de vingt ans, ils s’appellent et se mobilisent de garder le pouvoir au-delà même du droit. Le tribalisme est au principe et fondement du gouvernement des Ba swahilis. Suffit-il d’entrer dans les bureaux administratifs pour s’en convaincre.
À dimension nationale : qu’est-ce à dire être muswahili ? Être vraiment muswahili voudrait dire beaucoup de choses, non pas seulement sur le plan intellectuel ou artistique, ni politique et autres. Être muswahili pour un kinois du règne de Joseph Kabila veut dire avoir beaucoup d’argent, donneur d’argent aux femmes, souteneur comme proxénète et peut être aussi un grand consommateur de la boisson alcoolisée. Une certaine tendance irrationnelle tend à affirmer que la boisson avec houblon est le propre du muswahili, car en effet, celui-ci ne dit jamais non devant l’alcool ; il peut tout refuser mais pas l’alcool. Il prend la bière de tout son être, corps et âme engagés, est-ce si facile, si simple ? Pourquoi celui-ci, le muswahili, brille dans l’alcoolisme ? Est-il l’unique peuple inassouvi en matière de bière ? Ces questions n’exigent-elles pas une certaine catharsis pour en élucider l’essence de cet être et un certain repli sur soi pour mieux en juger. Pour y répondre, il faut qu’on descende jusque dans les tréfonds de la nature humaine du muswahili, en se dépouillant de tout préjugé, de toute répugnance, de tout orgueil, de toute prétention, qu’on subisse injustice et dictature tribale, blessures et humiliations, honte et dénudement, qu’on prenne sur soi tant de souffrances inexprimables, tant de déchirements, tant de meurtres qui rongent ma société congolaise. Je m’en vais y répondre petit à petit et pas à grands pas. Le muswahili a de l’argent. Dire qu’il prend la bière parce qu’il est au pouvoir est à prendre avec quelques limites. Hélas, le muswahili est quelque peu avare depuis son pouvoir pris par les armes et les mercenaires aux nez pointus. Il est également stratège, ne bouge pas trop et semble constant et quelquefois humble. Certes, son humilité n’est nullement pas la manifestation de la douceur. Je crois avoir décelé le problème de façon moins minutieuse.
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Puisqu’on me questionnait sur un « Repère » africain, icône de l’humanité africaine et de son unité solide, je voulus l’honorer davantage et surtout comprendre son cheminement.

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