Mémoires d un jeune homme
294 pages
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Mémoires d'un jeune homme

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Description

Henry Bauer, le fils naturel d'Alexandre Dumas se remémore sa jeunesse, sa vie d'étudiant engagé, sa lutte contre le Second Empire. Communard ardent, il est arrêté, jugé et déporté en Nouvelle-Calédonie en 1872, où il purgera sa peine. Amnistié, il entre à L'Echo de Paris grâce à l'amitié protectrice d'Alphonse Daudet et devient rapidement un critique remarqué. Journaliste écouté, visionnaire et passionné, il défend dans ses chroniques des artistes novateurs (Wilde, Verlaine, Zola, Wagner, Ibsen, Rodin...).

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Informations

Publié par
Date de parution 01 juin 2013
Nombre de lectures 7
EAN13 9782296539297
Langue Français
Poids de l'ouvrage 3 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Collection « Fac-similés Océaniens » COLLECTION « FAC-SIMILÉS OCÉANIENS »
Mémoires d’un jeune homme
ans Henry Bauër, fils Dnaturel d’Alexandre Dumas, se remémore sa jeunesse, MÉMOIRES
sa vie d’étudiant engagé, sa lutte contre le Second Empire.
Communard ardent, il est arrêté, jugé et déporté en
NouvelleCalédonie en 1872. Il purge sa peine dans l’enceinte fortifiée D’UN JEUNE HOMME
de Ducos près de Nouméa.
Amnistié, il est de retour à Paris à la fin de l’année 1879.
Entré à L’Écho de Paris grâce à l’amitié protectrice
d’Alphonse Daudet, il devient rapidement un critique de théâtre
remarqué.
Journaliste écouté, visionnaire et passionné, il défend dans
ses chroniques les artistes novateurs: Henrik Ibsen, Richard
Wagner, Oscar Wilde, Paul Verlaine, Paul Debussy, Auguste
Rodin, Émile Zola, César Franck…
Son engagement lors de l’affaire Dreyfus ruine sa carrière.
Malgré la publication de nouvelles et de pièces de théâtre, il ne
retrouve plus son audience d’antan.
Mémoires d’un jeune homme paru pour la première fois chez
Fasquelle Charpentier en 1895, n’avait jamais été réédité.
Une injustice est réparée. L’historien Luc Legeard apporte
de nombreuses annotations qui viennent éclairer ce récit qui
conserve toute sa modernité et sa densité humaine.
FA
H E N R Y B A U Ë R
Fils d’Alexandre Dumas
De la boue de Ducos à l’or des théâtres
Édition commentée et annotée par Luc Legeard
ISBN : 978-2-336-30232-4
30
© Archives territoriales de la Nouvelle-Calédonie
MÉMOIRES D’UN JEUNE HOMME Édition commentée et annotée
par Luc Legeard
HENRY BAUËR (1851-1915)
© DRMémoires
d’un jeune homme


















re1 de couverture : portrait d’Henry Bauër (vers 1900) - © Droits réservés.
e 4 de couverture : vue du camp de Ducos - © Archives territoriales de la Nouvelle-Calédonie.
Lettre d’Henry Bauër à Catulle Mendès - © Collection Luc Legeard.



Collection « Fac-similés océaniens »
dirigée par F. Angleviel

© L'HARMATTAN, 2013
5-7, rue de l'École-Polytechnique ; 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-336-30232-4
EAN : 9782336302324 COLLECTION « FAC-SIMILÉS OCÉANIENS »
Mémoires
d’un jeune homme
HENRY BAUËR
(1851-1915)
Édition commentée et annotée
par Luc Legeard« Fac-similés océaniens »
Collection dirigée par Frédéric Angleviel
Professeur des universités en histoire
ette collection a pour objectif de mettre à la disposition du public
des publications épuisées, voire oubliées. Certains de ces livres ou de Cces recollements d’articles ont fait date à leur époque et ont marqué,
volontairement ou inconsciemment, nombre d’études ultérieures. D’autres
ouvrages dignes de réédition en raison de leur valeur documentaire sont passés
inaperçus du fait de leur publication confidentielle ou de leur faible valeur
littéraire selon les normes du dix-neuvième siècle.
Ces rééditions ont donc un intérêt patrimonial et une véritable valeur
informative. Et comme l’annonçait le programme du dernier festival du Pacifique
du millénaire précédent, les paroles d’hier sont indispensables pour comprendre
les paroles d’aujourd’hui et pour construire les paroles de demain.
Déjà parus
2001. Vieillard E. et Deplanche E. : Essai sur la Nouvelle-Calédonie, 1863.
2002. De Varigny C. : Quatorze ans aux îles Sandwich, 1874.
2002. Garnier J. : Océanie, les îles des Pins, Loyalty et Tahiti, 1871.
2003. A.P.F. (extraits) : Wallis et Futuna. Aux temps premiers de la mission (1841-1862).
2005. Lady Barker : Une femme du monde à la Nouvelle-Zélande, 1886.
2006. Rau E. : Institutions et coutumes canaques, 1944.
2007. : La vie juridique des indigènes des îles Wallis, 1935.
2007. Noroit E. : Niaouli … La Plaie Calédonienne, 1932.
2009. Rivière H. : Souvenirs de la Nouvelle-Calédonie, 1881.
À paraître
Garnier J. : Nouvelle-Calédonie (côte orientale), 1871.
Marin A. : En Océanie, 1888.
Perron d’Arc H. : Aventures d’un voyageur en Australie, 1875.
Lemire Ch. : Voyage à pied en Nouvelle-Calédonie, 1884.
Caillot E. : Les Polynésiens orientaux au contact de la civilisation, 1909.De la boue de Ducos
à l’or des théâtres
par Luc LegeardIntroduction
Être double, Henry Bauër, écrivain-critique entouré et fêté, fut
l’homme de la pleine lumière, des projecteurs et des foules ; mais aussi
un condamné proscrit, déclassé et solitaire.
Sa vie oscillera constamment entre ces deux pôles. Mais, loué ou
condamné, il ira du même pas, cherchant sa Vérité.
Fils naturel d’Alexandre Dumas
Henri François, Adolphe Bauër est né à Paris le 17 mars 1851. Son
1père biologique, Alexandre Dumas , ne peut le reconnaître. Il est baptisé
le 9 avril suivant.
Être enfant adultérin ne l’empêche pas de chérir ses parents : Anna
2Herzer sa mère, et Antoine Bauër, son père, originaire de Gratz en Styrie .
Il connaîtra peu ce père putatif, qui décide en 1857 de partir s’installer
en Australie, pour y refaire sa vie. Il ne le reverra jamais.
S’il parlait peu de sa véritable ascendance, Henry Bauër ne l’ignorait
pas. Évoquant Alexandre Dumas, il écrit en 1895 dans L’Écho de Paris :
« Il fut une des forces de la nature, supérieur moralement et physiquement à la
plupart des hommes. Ce magicien admirable eut avec une faculté de divination
admirable, le don de vivifer tout ce qu’il touchait. Ses héros sortaient tout armés
de son cerveau et remplissaient une épopée historique, peut-être la plus fdèle
reproduction de l’histoire, et qui en est certainement la vivante image ».
3À la mort de son demi-frère, Alexandre Dumas fls , il écrit : « Ce que
je sais bien, c’est que, de tous les écrivains contemporains, il a exercé l’infuence la
1.  Alexandre Dumas (1802-1870) avait épousé en 1840 une actrice : Ida Ferrier. En 1850, il publie La
Tulipe noire et Ange Pitou. Il prend pour maîtresse Anne Bauër. L’année suivante, il est obligé de
se réfugier à Bruxelles. D’une part, il a été reconnu responsable par la justice de la faillite de son
théâtre : Le Théâtre-Historique. D’autre part, il est l’un des opposants au coup d’état de Napoléon III.
2.  Région située au sud est des Alpes autrichiennes.
3.  Alexandre Dumas fls (1824-1895) est l’enfant d’Alexandre Dumas et de Catherine Laure
Labey. Fils naturel, reconnu seulement à l’âge de sept ans, il soutiendra toute sa vie la cause
des enfants illégitimes et celle des femmes bafouées. Ses œuvres : La Question d’argent
(1857), Le Fils naturel (1858), Monsieur Alphonse (1874), Francillon (1887), sont des pièces à
thèses bien démodées aujourd’hui. Seule La Dame aux camélias (1852), pièce écrite en huit
jours, conserve une certaine fraîcheur. 
9Henry Bauër
plus profonde dans un sens de pitié et de rédemption ; c’est qu’il a fait lever dans la
foule par le sillon du théâtre, toute une foraison de justice, de bonté et d’indulgence
pour les fautes et les faiblesses de la femme ; c’est qu’il a enseigné aux spectateurs
à écouter, à raisonner et à réféchir ; c’est qu’il est le père du théâtre de conscience,
4d’art et de vérité, le maître et le directeur de tous nos efforts éventuels . »
Son père parti pour un long voyage, Henry Bauër est inscrit à la
pension Rosquet, où il va souffrir durant trois ans de la cruauté des autres
enfants et des intérêts et faux-semblants des adultes.
Appartenant malgré tout à la « jeunesse dorée », il fréquente le
lycée Louis-Le-Grand et suit les meilleures études.
L’opposant à l’Empire
Son adolescence, qui coïncide avec l’Empire libéral, est ardente,
engagée, quelque peu exaltée : « Époque heureuse » écrira-t-il « où j’étais
tout naïf, tout bon, tout croyant à la perfectibilité humaine et à l’avènement
prochain de la justice sociale. Sitôt l’Empire jeté bas, la République proclamée,
5le bonheur des hommes était assuré. » À la vérité, il en ira différemment, et
bien des épreuves l’attendaient.
6Bachelier , étudiant et bohême, Henry Bauër vit au quartier latin,
7fréquentant assidûment les cafés du boulevard Saint Michel . À moins de
vingt ans, il aime avant tout les luttes oratoires autour d’un bock. Désormais
engagé en politique, il sait ce qu’il veut, quitte à être irréféchi et excessif.
Durant l’été 1869, proftant de vacances en Suisse, il rend visite à Edgar
8Quinet et à sa femme. Le couple qui a quitté Bruxelles s’est installé à
4.  « Les trois Dumas », L’Écho de Paris, 20 novembre 1895.
5.  « La Manche », De la vie et du Rêve, édition Simonis Empis, Paris, 1896.
6.  Il n’y avait à cette époque que 10 000 bacheliers par an en France. Ils étaient pratiquement
tous issus des classes aisées.
7.  Il est, entre autres, un habitué du café de la Renaissance, dans le quartier Saint Michel, de la
brasserie Au tonneau, rue Saint Séverin, que tient Glaser, instituteur alsacien, révoqué par le
gouvernement impérial. Il y rencontre Raoul Rigault, Théophile Ferré, Émile Eudes et les
frères Da Costa, futurs communards. 
8.  Edgar Quinet (1803-1875), républicain de cœur, condisciple et ami de Michelet, s’oppose
dès le coup d’état du 2 décembre 1851 à Napoléon III. Il choisit l’exil et ne revient en France
qu’en 1870. Il s’opposera toujours à la politique d’Adolphe Thiers.
10Mémoires d’un jeune homme
Veytaud, près de Montreux, sur les bords du lac Léman. L’entrevue avec
celui qui est alors la grande référence républicaine le laisse sur sa faim.
Sa femme, peu amène, calme ses ardeurs.
À l’université, Henry Bauër organise des chahuts : chahut à Édouard
Laboulaye, professeur de droit, pressenti pour devenir ministre de
l’Instruction publique, chahut à Ambroise Tardieu, doyen de l’université
de médecine. Monômes d’étudiants qui prêtent à sourire plus que gestes
révolutionnaires… sans doute ; mais manifestations qui dérangent l’ordre
impérial et l’obligent à reculer. Bientôt, Henry Bauër prenant de l’assurance,
9 10parle dans les clubs et les réunions publiques . Il va jusqu’à fomenter des
troubles plus graves, déjoués par le Cabinet noir : Les mouchards de la
11police secrète de l’Empire . Le 14 juillet 1870, Henry Bauër est arrêté
pour « cris séditieux ». Le 19 juillet 1870, la France déclare la guerre à
l’Allemagne. Le général Leboeuf, trop sûr de lui, se porte garant de la
préparation de l’armée française : « Nous sommes archi-prêts. Il ne manque
pas à notre armée un bouton de guêtre ».
Le 3 août suivant, Henry Bauër est jugé et condamné à trois mois
de prison pour avoir organisé des réunions publiques et avoir « excité à
la haine et au mépris du gouvernement ». Deux jours plus tard, nouvelle
12peine pour « rébellion et outrage ». Il est enfermé à Sainte-Pélagie .
Mais les événements vont décider de son élargissement prématuré. En
effet, le 3 septembre au soir, des dépêches annoncent la défaite de Sedan
et la capture de Napoléon III. Le lendemain matin, 4 septembre, les
Parisiens apprennent par les crieurs de journaux que l’Empire est défait
militairement.
9.  Il préside celui de la rue de Choiseul. Le droit d’entrée dans ces clubs qui feuriront pendant
la Commune – environ 140 en avril 1871 – était très modeste et permettait avant tout de
payer les frais d’éclairage et de chauffage.
10.  Les réunions publiques seront tolérées à la suite du vote de la loi du 6 juin 1868. Il était
bien entendu nécessaire de déclarer leur tenue. De surcroît, il restait interdit d’aborder la
politique ou la religion.
11.  Charles Michel Lagrange, chef de la police, employait des délateurs. Henry Bauër évoquera
la fgure de l’un d’entre eux, dans une de ses nouvelles : « La Manche », De la vie et du rêve,
Paris, 1896.
e e12.  La prison Sainte-Pélagie qui datait du xvii siècle était située dans le V arrondissement de
Paris. Elle est devenue maison d’arrêt à la Révolution puis prison départementale en 1811.
À partir de 1831, elle est réservée aux détenus politiques. Elle est détruite en 1895.
11Henry Bauër
Eugénie de Montijo, nommée régente par Napoléon III le 27 juillet,
est contrainte de s’enfuir. Dans la matinée, la prison de Sainte Pélagie est
entourée de « groupes d’ouvriers, de femmes et d’enfants. » Deux ou trois mille
Gardes nationaux et ouvriers forcent les portes et libèrent les détenus. Ils
13rejoignent bientôt une foule compacte et tumultueuse qui envahit tous les
abords de l’Assemblée nationale : « Elle est composée d’hommes de toutes les classes
de la société. Bourgeois en redingote et ouvriers en blouse, mêlés à des bandes de
gardes nationaux en désordre mais tous armés, les uns portant l’uniforme, avec les
épaulettes blanches et la giberne, les autres seulement coiffés d’un képi. Il y avait là
des francs-tireurs, en costumes sombres, avec la casquette américaine, et le pantalon
dans les guêtres. Le pont Royal, le boulevard Saint-Germain et toute la partie du
quai qui passe devant le Corps législatif étaient noirs de monde et hérissés de fusils
étincelants au soleil… Une longue clameur, irritée et constante, montait de cette
14multitude : La déchéance ! La déchéance ! Vive la République  ! »
Les Parisiens se heurtent à un cordon de soldats qui protègent
l’Assemblée nationale. Mais un certain nombre d’entre eux parvient à
pénétrer dans l’édifce. Vers 14 heures 30, au moment où la séance reprend,
Gambetta présente une motion écrite à la hâte : « Attendu que la patrie
est en danger, attendu que tout le temps nécessaire a été donné à l’assemblée
pour prononcer la déchéance, attendu que nous sommes le pouvoir régulier, issu
du suffrage universel libre, nous déclarons que Louis-Napoléon Bonaparte et sa
dynastie ont à jamais cessé de régner sur la France. » La foule qui continue
de réclamer « la République » est invitée à gagner l’Hôtel de Ville. La
« fèvre militaire  » s’empare de tous les Parisiens qui exigent « la levée en
masse ». Fin septembre, il y aura, dans Paris, 260 bataillons comprenant
chacun 1 500 hommes. Henry Bauër qui s’est d’abord présenté chez les
zouaves, avant de claquer la porte du bureau de recrutement de la rue
Saint Dominique, s’engage fnalement dans la légion d’artillerie de la
Garde nationale : « la légion Schoelcher ».
On lui enseigne les rudiments militaires dans un square proche de
Notre-Dame. Il sert une pièce, la demande et la met en batterie. Il se lasse
rapidement de ces manœuvres inutiles. Dans Paris, l’inaction l’emporte
partout. Les conscrits inexpérimentés, parfois indisciplinés, sont le plus
13.  Estimée à 200 000 personnes.
14.  Une Idylle pendant le siège, François Coppée, Éditions Alphonse Lemerre, Paris, 1887.
12Mémoires d’un jeune homme
souvent oisifs : « C’était une pléthore d’énergie sans emploi, une fureur de la
défaite, une exaspération de misère et de privation inutile, une farouche volonté
de se servir des armes dont on n’avait guère usé contre les Prussiens, une haine
15enragée du gouvernement de la Défense Nationale . »
Les fédérés veulent agir, « relever le déf », témoigner de leur
patriotisme ombrageux.
Dans la mêlée
Henry Bauër, « vient en curieux » à la journée insurrectionnelle du 31
octobre 1870. Il est parmi les 15 000 manifestants qui envahissent l’Hôtel
de Ville en début d’après-midi. Tous refusent les décisions prises par le
Gouvernement de la Défense nationale. Tous demandent des élections
16municipales et des explications sur la reddition de Metz .
17Les manifestants pour la plupart « blanquistes  » exigent la
déchéance du gouvernement, la levée en masse et l’établissement d’une
commune révolutionnaire. Vers 16 heures, Gustave Flourens arrive avec
18le premier bataillon de marche de Paris , « les Vengeurs de Belleville »,
qui tente de mettre en place un Comité de salut public. Le grand salon
est envahi. Monté sur une table, Gustave Flourens proclame la fn du
Gouvernement provisoire. Jules Trochu, Jules Favre, Jules Ferry, Jules
19Simon, Emmanuel Arago, Jules Garnier Pagès, le général Tamisier
sont faits prisonniers. Gustave Flourens lance à la foule des noms qu’il
demande d’acclamer : Louis Blanc, Auguste Blanqui, Charles Delescluze,
François Raspail… Henry Bauër joue alors un rôle mineur, écrivant sur
des morceaux de papier les noms de ces candidats potentiels.
15.  L’Écho de Paris en date du 23 mars 1896.
16.  Les 16, 17 et 18 août, les batailles de Gravelotte, Rezonville, Mars-la-Tour et Saint Privat
rejettent l’armée du Rhin. Le maréchal Bazeine capitule le 27 octobre, livrant 173 000
hommes et plus d’un millier de canons.
17.  Les partisans d’Auguste Blanqui qui forment le groupe le plus déterminé et le plus dévoué
à leur chef, entendent constituer une élite révolutionnaire que l’on qualifera de «  parti
exagéré de la Commune ». 
18.  Environ 400 hommes, armés de chassepots.
19.  Qui aura pour successeur le général Clément Thomas.
13Henry Bauër
En outre, Gustave Flourens, emporté dans son élan, exige que des
20élections soient organisées dans les quarante-huit heures. Frédéric Dorian
joue les conciliateurs en faisant le lien entre le gouvernement provisoire et
les insurgés. Cette journée s’achève au petit matin sans effusion de sang.
erHenry Bauër est arrêté le 1 novembre vers deux heures du matin, alors
qu’il portait des plis. Il est relâché le 3 novembre par le Conseil de guerre
chargé de juger les émeutiers, puis de nouveau interpellé le 15 novembre
sur le Pont-au-change, un mousqueton à la main.
erIl est alors incarcéré à la Conciergerie puis transféré le 1 janvier
211871 à Mazas . C’est là qu’il retrouve Gustave Flourens, révolutionnaire
romantique et futur membre de la Commune. Attiré dans un guet-apens,
celui-ci a été arrêté le 6 décembre. Les deux hommes partagent un peu plus
de quinze jours la même cellule, avant d’être séparés par l’administration.
Le régime y est plus dur qu’à Sainte-Pélagie : « Une cellule : c’est un petit
lit de bois noir, une paillasse, un matelas, deux couvertures de laine beige, deux
draps de toile grise, un gobelet, une cuillère de bois, une gamelle, un bidon, un
balai en bouleau, un en chiendent, une table à tiroir, deux chaises ordinaires,
22un crachoir, trois tablettes de bois blanc . » Les deux amis ne devaient pas
exécuter la totalité de leur peine. À nouveau, les événements allaient
changer le cours des choses. Le 5 janvier, « le moment psychologique est
23arrivé  ». Paris est attaqué et reçoit ses premiers obus. 10 000 d’entre
eux, tirés au hasard pour la plupart, tombent sur la rive gauche. 20 000
personnes sont obligées de gagner la rive droite. 14 000 immeubles sont
détruits. Les bombardements se poursuivent jusqu’au 26 janvier. Entre le
20.  Pierre Frédéric Dorian (1814-1873) industriel, élu de la Loire en 1863, réélu en 1869, siège à
gauche du parlement. Très populaire auprès des ouvriers, il est ministre des travaux publics
en septembre 1870.
21.  La prison de Mazas, qui porte le nom d’un colonel, mort à la bataille d’Austerlitz, est une
maison d’arrêt construite de 1845 à 1850 à l’angle de la rue de Lyon et de l’actuel boulevard
Diderot… On y adopte le « système panoptique » : six vastes galeries hautes de 12,50 mètres,
larges de 3,50 mètres et longues de 80 mètres permettent de rejoindre les cellules, divisées
en six sections qui s’articulent autour d’une rotonde… Mazas acquiert dès son ouverture
« la plus douloureuse renommée », « c’est très triste, très froid, très grandiose » a écrit Maxime
Du  Camp. De nombreux suicides y sont enregistrés. Mazas, prison cellulaire type est détruite
en 1898 (Voir Les prisons de Paris, par Géo Bonneron, Firmin Didot Éditeur, Paris, 1897).
22.  Description extraite du Journal offciel de la Commune.
23.  D’après le mot d’Otto Von Bismarck.
14Mémoires d’un jeune homme
2417 septembre 1870 et le 19 janvier 1871, les combats se succèdent . Ils se
ressemblent tous. Les Français assiégés tentent de faire une sortie sur un
point précis. Les Prussiens délogés se retirent en combattant puis font un
retour offensif.
Toute tentative se révèle vaine. « Lignards, chasseurs à pied, turcos,
cavaliers démontés, tout cela rentrait pêle-mêle avec les fourgons et les attelages.
Les artilleurs, assis sur les caissons, croisaient les bras d’un air farouche ; les
conducteurs dormaient à demi sur leurs chevaux velus et surmenés. Des offciers
boitaient, s’appuyant sur une canne. Enfn arrivèrent les ambulances. Étendus
sur la toile des civières et sur la paille des charrettes, affaissés sur les selles des
cacolets, les blessés, les tristes blessés déflèrent lentement salués par la foule.
Quelques-uns ne pouvaient retenir leurs cris de souffrances ; les plus jeunes
25pleuraient . » Du 11 au 19 janvier, l’armée française est défaite. Le 18
janvier, l’Empire allemand est proclamé dans la Galerie des glaces du
château de Versailles. Dans la nuit du 21 au 22 janvier 1871, un bataillon de
Gardes nationaux descendant de Belleville cerne la prison et délivre Henry
Bauër et ses codétenus. Le 22 janvier, il se joint aux quatre cents Gardes
nationaux qui se rassemblent à midi sur la place de l’Hôtel de Ville. Les
insurgés ont pour programme « la résistance à outrance ». On crie « Vive
la Commune ! Mort aux traîtres ! » en pensant aux élus du 4 septembre.
La population souffre durement du siège et de l’hiver. Les denrées
de première nécessité sont devenues introuvables. Il n’y a plus de riz,
d’huile, de lait, de beurre, de fromage. La farine est rationnée et le pain
fait de « résidus et de mauvais son » (le pain Ferry) ne nourrit plus. Un
poulet coûte 15 francs, un kilo de jambon 16 francs, un lapin 25 francs.
Henry Bauër consomme des mets inédits : du pâté de rat, « une gibelotte
26 27de minet », « un chien en gelée » . Le 27 janvier 1871, Paris, affamé et
24.  Une quinzaine : le 17 septembre, combat de Créteil ; le 23 septembre, combat de Villejuif ;
le 13 octobre, combats de Bagneux et de Châtillon ; le 26 octobre, combat du Bourget ; le
29 septembre, combat d’Epinay ; le 12 janvier 1871, combats de Clamart et de Châtillon…
25.  Une Idylle pendant le siège, François Coppée, Éditions Alphonse Lemerre, op. cit.
26.  Dès le 4 septembre, prévoyant les disettes à venir, les autorités avaient pourtant fait
parquer, dans le bois de Boulogne, 50 000 bœufs et 250 000 moutons, mais les réserves
étaient épuisées. On avait en outre négligé les vaches. L’absence de lait entraînera la mort
de nombreux nourrissons.
27.  Seuls les prix du pain et du vin fxés par l’administration n’augmentèrent pas en octobre et
novembre. Trente grammes de viande étaient aussi alloués par jour et par personne.
15Henry Bauër
frappé par une grave épidémie de variole, capitule. En une semaine, 4 500
28personnes décèdent .
Un armistice de vingt-et-un jours, prolongé par la suite jusqu’au
26 février, est signé entre Adolphe Thiers, Jules Favre et Otto Von
Bismarck. La France doit s’acquitter du versement de cinq milliards de
francs et d’une contribution de guerre de deux cents millions. Elle doit
de plus abandonner l’Alsace et une partie de la Lorraine.
erLe 1 mars, les régiments prussiens déflent sur les Champs-Élysées
sans aller plus avant. Dans l’après-midi l’Assemblée nationale ratife les
clauses de l’armistice. Le 3 mars, en fn de matinée, les soldats allemands
quittent la capitale. Le même jour, la Garde nationale se donne le statut
de fédération. Jusqu’au 18 mars, une liberté quasi absolue règne dans la
capitale. Le 6 mars, paraît le premier numéro du Père Duchesne. Huit pages
de tendance blanquiste qui proclament : « La République ou la mort ! »
Le 10 mars, l’Assemblée décide de siéger à Versailles. Elle prend le
même jour des mesures radicales qui inquiètent : suppression du moratoire
sur les loyers et les dettes, de la solde de 1,50 franc accordée aux soldats
de la Garde nationale.
C’est dans ce contexte févreux que le samedi 18 mars à l’aube, à la
demande d’Adolphe Thiers, l’armée régulière opte pour la manière forte :
elle décide sous le commandement du général Vinoy de s’emparer de Paris
et de désarmer les Parisiens. À Montmartre, à Belleville et Ménilmontant,
29deux bataillons dirigés par le général Lecomte cherchent à mettre la
30main sur 91 pièces nouveau modèle, 76 mitrailleuses, 4 pièces de 12 ,
31payées par souscription .
Les chevaux manquent pour les reconduire vers les arsenaux. Des
femmes parviennent à couper avec des couteaux de cuisine, les traits de
28.  64 000 personnes décèdent durant toute la durée du siège dont 6 500 de la variole.
29.  Claude Martin Lecomte (1817-1871) est tout d’abord chargé de la défense de Paris avant
ed’être investi après la capitulation du 2 secteur de la capitale.
30.  Ces pièces étaient stationnées sur Le champ des Polonais sur lequel sera plus tard construit
le Sacré-Cœur.
31.  Victor Hugo lui-même avait payé deux canons avec ses droits d’auteur. Aux Buttes-Chaumont
se trouvaient par ailleurs 52 pièces ; à la Chapelle, 12 canons et 8 mitrailleuses ; à Belleville
16 mitrailleuses et 6 pièces transformées ; à Ménilmontant, 22 mitrailleuses, 8 pièces de
12 et 6 pièces de 7.
16Mémoires d’un jeune homme
ceux qui sont déjà attelés. D’autres bloquent les rues étroites et offrent à
boire à la troupe. Des injures fusent.
Pour se dégager, le général Lecomte fait les sommations d’usage.
eMais les soldats du 88 de ligne ne lui obéissent déjà plus. Ils désarment
et fraternisent. Le général Lecomte est jeté à terre puis conduit au
32Château-Rouge. Dans le même temps, Clément Thomas , général qui
n’est pas en service, mais qui est parti à la recherche de son ancien aide de
camp, est reconnu par un des insurgés. On l’empoigne « comme prisonnier
du peuple » et on le fusille rue des Rosiers.
Le Général Lecomte, présenté devant le Comité de vigilance
républicain, connaît le même sort.
Les deux corps mutilés sont exposés jusqu’au lendemain, avec pour
linceul un drap de lit, emprunté à une ménagère des environs.
Dans la journée, l’insurrection gagne Paris. En fn d’après-midi,
l’Hôtel de Ville est cerné. En début de soirée, Jules Ferry doit évacuer
les lieux.
33À 21 heures, sur l’ordre d’Aurelle de Paladines , le commandement
de la place de Paris est abandonné aux insurgés. À 22 heures, les membres
du Comité central de la Garde nationale s’installent à l’Hôtel de ville.
Partout alentour se dressent des barricades.
Du 18 mars, Henry Bauër fera un récit bien différent : «  Je
descendis vers 11 heures de l’hôtel où je demeurais rue Racine. Je ne savais rien
des événements qui s’étaient accomplis dans la matinée et de la tentative du
gouvernement pour reprendre les canons de Montmartre ni de la défection des
régiments de ligne, ni de l’exécution des généraux Clément Thomas et Lecomte.
Je traversais les ponts en fânerie, allant à la place des Victoires où je devais
déjeuner. Une vingtaine d’hommes d’un bataillon de la Garde nationale de
l’ordre barrait la rue d’Aboukir. Je veux passer. On me repousse avec rudesse.
– Allez à Belleville avec les émeutiers ! me crie un offcier. J’y vais le soir,
un fusil sur l’épaule. J’arrivais au bout de la rue du Temple, en face de l’Hôtel
32.  Clément Thomas (1809-1871) est nommé colonel de la Garde nationale en 1870. Le 19 janvier
1871, il tente avec ses hommes la sortie de Buzenval. C’est l’échec. Il démissionne de son
poste le 14 février. Reconnu, il est accusé d’être un des responsables des fusillades de 1848.
33.  Louis-Jean-Baptiste d’Aurelle de Paladines (1804-1877) dirige en 1870 la Première Armée
de la Loire et remporte le 9 novembre une victoire qui permet de dégager Orléans. Le 6
mars 1871, Adolphe Thiers le nommera commandant en chef de la Garde nationale de Paris.
17Henry Bauër
de Ville. Ce bataillon des hauteurs où j’étais incorporé s’arrête, ainsi qu’une
vingtaine d’autres, aux extrémités des rues. Pause d’une demi-heure durant
laquelle nous observons l’Hôtel de Ville, gardée assure-t-on par des modèles
bretons de la ligne.
Enfn, las d’inaction, nous traversons la place, à la fle, parvenons sans
encombre à une petite porte ; nous l’enfonçons et montant les escaliers, nous
voici parcourant les salons vides, la salle à manger où la table chargée de plats
témoigne de la brusque interruption du repas. Silence partout, personne nulle
part, les crosses de nos fusils résonnent dans la solitude des pièces désertées.
« Peut-être les gendarmes sont-ils cachés dans les caves ! » s’écrie quelqu’un.
Nous y courons, un ami et moi, devançant les autres. Nous avançons en nous
éclairant d’allumettes dans un long couloir. Nous marchons longtemps, très
longtemps sans rencontrer personne. Une porte est devant nous, nous l’ouvrons
sans peine : c’est la cour d’une caserne. Nous montons les escaliers, appelant,
cognant et tout en haut, à une porte où fltre une lumière, nous frappons, nous
frappons encore. Une femme l’entrebâille et montre une tête effrayée et très
gentille.
« Oh messieurs-citoyens, ne me faites pas de mal !…
– Où sommes-nous ? Qui êtes-vous ?
– Vous êtes dans la caserne Lobau et je suis la femme d’un gendarme qui
est parti avec le régiment. La caserne est vide.
– Elle est très gentille, me dit mon camarade. Si nous l’invitions à prendre
un bock ? Et audacieusement il la convie.
– Oh messieurs, je n’oserais jamais aller avec vous toute seule.
– Eh bien ! N’avez-vous pas une amie ?
– Si à côté, la femme du brigadier. On réveille la brigadière. Ces dames
s’habillent. Nous les accompagnons au café d’Harcourt. C’est ainsi que ce ft la
34soirée du 18 mars  ». Rien de plus bon enfant.
Le lendemain, 19 mars, les insurgés proclament par voie d’affche : 
« Citoyens,
Le peuple de Paris a secoué le joug qu’on essayait de lui imposer. Calme,
impassible dans sa force, il a attendu, sans crainte comme sans provocation, les
fous éhontés qui voulaient toucher à la République.
34.  L’Écho de Paris du 23 mars 1896.
18Mémoires d’un jeune homme
Cette fois, nos frères de l’armée n’ont pas voulu porter la main sur l’arche
sainte de nos libertés. Merci à tous et que Paris et la France jettent ensemble les
bases d’une République acclamée avec toutes ses conséquences, le seul gouvernement
qui fermera pour toujours l’ère des invasions et des guerres civiles.
L’état de siège est levé.
Le peuple de Paris est convoqué dans ses sections pour faire ses élections
communales. La sûreté de tous les citoyens est assurée par le concours de la
Garde nationale. »
35Des élections libres ont lieu le dimanche 26 mars . Sur 482 569
Parisiens inscrits, 229 167 votent. Les élus appartiennent à toutes les
sensibilités. Beaucoup, notables de quartiers ou conservateurs, vont immédiatement
renoncer à siéger, laissant la place aux partisans de la Commune.
Le partageux, le Communeux
Le mardi 28 mars, à deux heures de l’après-midi, les bataillons
arrivent de toutes parts sur la place de l’Hôtel de Ville. À quatre heures,
les membres du Comité apparaissent en habit noir et cravate blanche.
Ils portent l’emblématique ceinture rouge. Les orateurs se succèdent.
La Commune est proclamée devant 100 000 personnes : « Aussitôt les
canons tonnent. Le drapeau rouge fotte sur tous les toits des édifces publics …
Les bataillons s’ébranlent. À la nuit, ils déflent encore. On voit confusément
des mains se tendre vers l’estrade. D’autres se rapprochent. Des bouches crient
36encore et toujours : « Vive la Commune  ! »
37Émile Duval , commandant délégué à l’ex-préfecture de police
déclare : « Paris n’a d’autre gouvernement que celui du peuple : c’est le meilleur.
Jamais révolution ne s’est accomplie dans des conditions pareilles à celles où nous
sommes. Paris est devenue ville libre. »
38Le 19 mars, Charles Beslay proclame : « L’affranchissement de
la Commune est la certitude de notre revanche, de notre régénération sociale.
35.  Adolphe Thiers et l’Assemblée nationale déclarent ces élections « nulles et non avenues ».
36.  Maxime Vuillaume, Mes cahiers rouges, Cahiers de la quinzaine, Paris 1908.
37.  Émile Victor Duval (1840-1871) ouvrier fondeur, afflié à la Première internationale,
blanquiste, chargé de l’organisation de l’artillerie, sera fusillé sur l’ordre du général Vinoy
le 4 avril 1871.
38.  Charles Beslay (1795-1878) doyen d’âge de la Commune, sera délégué aux Finances puis à
la banque de France.
19Henry Bauër
Par la Commune, la République peut encore faire de la France le soutien des
faibles, la protection des travailleurs, l’espérance des opprimés dans le monde et
le fondement de la République universelle ».
Henry Bauër souscrit pleinement à cette révolution tout en gardant
l’esprit critique : « Emporté dans le tourbillon, tout bouillant de conviction et
d’ardeur, dévoré du besoin d’action et de combat, je sus pourtant, en dépit de mes
dix-neuf ans, regarder, comparer et juger les hommes et les choses, soit qu’une
éducation rétrograde de petit bourgeois me prémunît contre les excès populaires,
soit qu’une clairvoyance naturelle, un sens d’observation, m’élevât au-dessus des
39préjugés et des illusions de la masse . »
40Le 29 mars, des commissions sont créées. La Commune déclare :
« Citoyens,
Vous venez de vous donner des institutions qui défent toutes les tentatives.
Vous êtes maîtres de vos destinées. Forte de votre appui, la représentation que
vous venez d’établir va réparer les désastres causés par le pouvoir déchu. Tous
les services publics sont rétablis et simplifés. L’industrie compromise, le travail
suspendu, les transactions commerciales paralysées vont recevoir une impulsion
vigoureuse. »
Les premières décisions sont prises par la Commission exécutive
qui vote dorénavant les lois :
« La Garde nationale sera désormais la seule force armée de la cité et
sera réorganisée sans délai ».
41Estimant être « venu trop tard dans un Empire trop vieux » , Henry
Bauër ne peut prétendre être élu et siéger au Conseil de la Commune,
mais il a la faculté d’agir militairement. Le 10 mai, il est nommé major à
ela VI légion. Il perd son poste quatre jours plus tard. Pourtant, durant
la Semaine sanglante, il tente coûte que coûte d’empêcher la reconquête
de Paris.
Dans la matinée du 21 mai, les troupes de Versailles se signalent par
deux grandes attaques contre la porte Maillot et la porte de la Muette.
Quarante bataillons de la Garde nationale « échelonnés sur la ligne de
Boulogne à Neuilly » tentent de repousser les assaillants. Vers cinq heures
39.  L’Écho de Paris du 23 mars 1896.
40.  Il existait neuf commissions : fnances, armée, justice, sûreté générale, subsistance, industrie
et échanges, travail, services publics, enseignement et relations extérieures.
41.  « En un songe », De la vie et du rêve, Édition Simonis H. Empis, Paris, 1896.
20Mémoires d’un jeune homme
de l’après-midi, le général Douai, à la tête de son armée, pénètre le premier
dans Paris par la porte de Saint-Cloud. Dans le même temps, le général
Vinoy aide le général de Cissey à entrer par la porte de Sèvres. Le général
Ladmirault a déjà atteint Passy et Auteuil. Le 22 mai 1871, le Comité
de Salut public fait affcher un ultime appel : «  Que tous les bons citoyens
se lèvent ! Aux barricades ! L’ennemi est dans nos murs ! Pas d’hésitation ! En
avant pour la République, pour la Commune et pour la Liberté ! Aux armes ! »
Henry Bauër ne retourne plus à son hôtel, rue Racine. Il vient d’être
42nommé chef d’état-major de Dominique Régère .
L’heure est grave. Assumant ses responsabilités, il se bat sur la
barricade de la rue Notre-Dame-des-Champs. Il a en charge la défense
de la rue Vavin.
Le 23 mai, 90 000 hommes de l’armée régulière se battent dans
Paris. 6 000 insurgés sont faits prisonniers. Ceux qui résistent sont passés
par les armes.
Le 24 mai dans la matinée, pour freiner l’avance versaillaise, Henry
Bauër prend l’initiative de donner l’ordre d’incendier les maisons situées
43carrefour Bréa .
eVers midi, tout est consommé : « Les barricades du 6 arrondissement,
quartier Saint-Sulpice, sont enlevées vers midi avec un entrain magnifque.
Chacun ouvre ses croisées et acclame les braves soldats qui viennent nous délivrer.
Les honnêtes hommes se saluent, se serrent les mains en versant des larmes.
Nous offrons des rafraîchissements, des cigares, des provisions, tout ce que nous
possédons, à nos sauveurs. L’enthousiasme est à son comble. Les braves de l’armée
44sont heureux de leur triomphe  ».
Les communards s’enfuient et tentent de gagner le quartier du
Panthéon qui résiste encore. Henry Bauër parvient à quitter Paris et à se
réfugier dans un petit village de Seine-et-Marne, situé à une vingtaine
45 46de kilomètres de Paris . Le dimanche 28 mai , les derniers combats
e42.  Dominique Régère (1818-1893) est élu au conseil de la Commune pour le V arrondissement.
Il siège à la Commission des Finances puis à celle des Travaux publics.
43.  Aux angles formés par la rue de Bréa avec la rue Notre-Dame-des-champs et par la rue Vavin.
44.  La Guerre civile et la Commune de Joani d’Arsac, F. Curot Éditeur, Paris, 1871.
45.  Brou-sur-Chantereine.
46.  « Vingt-huit mai : la bataille allait être fnie / Les canons éreintés hurlaient notre agonie / Mais il
restait encore quelque part, par là-bas / Un drapeau qui saignait sur les pavés en tas. » ( Jules Vallès)
21Henry Bauër
47ont lieu. Paris sort « des griffes de la Sainte Commune » . 25 000 insurgés
sont faits prisonniers, 1 500 pièces de canons et 400 000 fusils sont
saisis. Depuis son quartier général, Patrice de Mac Mahon fait publier
l’annonce suivante : « L’armée de la France est venue vous sauver. Paris est
délivré. Nos soldats ont enlevé à quatre heures les dernières positions occupées
par les insurgés. Aujourd’hui la lutte est terminée, l’ordre, le travail et la
sécurité vont renaître. »
Se sachant repéré, Henry Bauër tente de gagner Nogent-sur-Marne
mais il est interpellé le 21 juin.
Plus tard, il reviendra sur les excès de la répression : ainsi il évoquera,
erdans sa chronique de L’Écho de Paris du 1 janvier 1894, l’assassinat de
Jean-Baptiste Millière : « Le 26 mai 1871, durant la funeste semaine, il fut
arrêté près du Luxembourg. Il n’avait pris aucune part à la Commune à laquelle
il était plutôt hostile ; mais s’il ne pactisait pas avec les fédérés, il n’était pas
davantage avec les gens de Versailles. Le capitaine Garcin sortait du restaurant
Foyot lorsqu’il rencontra le peloton qui entraînait le prisonnier et s’adressant
à lui : « Vous êtes bien Millière ? – Oui, mais vous n’ignorez pas que je suis
député ! – C’est possible, mais je crois que vous avez perdu votre caractère de
député ! J’ai dit à Millière poursuit l’offcier dont je reproduis le récit, que les
ordres du général étaient qu’il fût fusillé. Il m’a répondu : « Pourquoi ? ». Je
lui ai répondu : « Je ne vous connais que de nom. J’ai lu des articles de vous qui
m’ont révolté. Vous êtes une vipère sur laquelle on met le pied. Vous détestez la
société. Il m’a arrêté en me disant avec un air signifcatif : « Oh ! Oui, je la hais,
cette société ! – Eh ! bien, elle va vous extraire de son sein ; elle va vous passer
par les armes ! – C’est de la justice sommaire, de la barbarie, de la cruauté. Du
moment où vous êtes Millière, il n’y a pas d’autre chose à faire » et Millière fut
48fusillé sur les marches du Panthéon en criant : « Vive l’humanité ! »
47.  Lettre du comédien Coquelin Cadet en date du 29 mai 1871.
48.  Jean-Baptiste Millière (1817-1871), avocat et journaliste, est député de la Seine. Le 26 mai,
il est fusillé à genoux sur les marches du Panthéon.
22Mémoires d’un jeune homme
Le prisonnier
C’est sur le chemin de la prison et de l’exil qu’Henry Bauër éprouve
plus encore les horreurs de la guerre civile et de la haine. Le châtiment
49des « affreuses canailles » commence. Il se souviendra toujours de la
marche des prisonniers depuis Paris vers les lieux de détention versaillais.
Les soldats du général Auguste de Galliffet, à cheval, les obligent à
porter leurs vêtements retournés, humiliation délibérée et gratuite. « Un
peu avant les portes de la ville, un vieillard et un blessé épuisés sont tombés à
terre ; les soldats les poussèrent au bord du chemin et quand nous eûmes passé,
quelques coups de feu retentirent. Ici montent les injurieuses clameurs d’une tourbe
d’hommes et de femmes en démence qui insultent et frappent les prisonniers ; les
hommes salissent les visages de crachats ou les meurtrissent à coups de canne, les
50femmes tâchent de fouiller les yeux avec la pointe de leurs ombrelles . »
Les prisons étant surchargées, Henry Bauër est détenu durant les
mois de juillet et août 1871 dans « la fosse aux lions », c’est-à-dire dans
les soubassements de l’escalier monumental du château de Versailles
qui permet de descendre à l’Orangerie. Comme une quarantaine de
51codétenus , il est obligé de vivre dans cet antre : « Le jour, comme il était
impossible de se tenir debout sans se heurter la tête aux voûtes, nous restions
52assis dans la boue, et, la nuit, nous y étions vautrés . » Henry Bauër redoute
les rats : « À peine étions-nous couchés et immobiles que des pelotons d’énormes
rats montaient sur nous et venaient à nos côtés grignoter les croûtes de pain et les
53restes de notre nourriture . » Il contracte une maladie de peau. « Quand je
demandai l’assistance du médecin militaire, il me refusa tout secours en termes
injurieux. Entre toutes les lâches brutes que j’ai rencontrées – et Dieu sait si
j’en ai vues – celle-là fut la plus féroce. »
À la peur, à la détresse physique et morale succèdent les humiliations :
« Chaque matin, un petit lieutenant d’état-major, tout pimpant, venait à l’orifce
de la fosse nous dénombrer du haut de sa cravache. Il prenait plaisir à regarder ses
49.  Selon l’expression du général Vinoy.
50.  « En un songe », De la vie et du rêve, édition Simonis Empis, Paris 1896.
51.  D’autres le furent dans les petites et grandes écuries, dans la maison de correction de
Versailles, à la ferme de la Lanterne, route de Saint Cyr.
52.  « En un songe », De la vie et du rêve, Édition Simonis Empis, Paris, 1896.
53.  « En un songe », De la vie et du rêve, op. cit.
23Henry Bauër
hôtes au visage douloureux, aux yeux pleins de nuit, tout dégoûtant de fange, et il
trouvait pour chacun d’eux une qualifcation. Du reste, il estimait ce traitement
de créatures humaines absolument naturel et légitime car, l’après-midi, il
54menait souvent ses invités admirer sa ménagerie  ». À la mi-septembre 1871,
e 55Henry Bauër est traduit devant les dix juges du 5 Conseil de guerre .
Courageusement, il proclame et répète ses engagements. On le qualife
de « personnage dangereux ». Cela ne laisse augurer aucune clémence. Le
25 septembre, le verdict tombe. Il est reconnu coupable d’avoir : 
«  – Commis un attentat dans le but de changer ou de détruire le
gouvernement,
– excité à la guerre civile, en armant les citoyens ou en les obligeant à
s’armer les uns contre les autres,
– exercé un commandement dans des bandes armées pour faire attaque
ou résistance envers la force publique. »
Il est condamné à la déportation en enceinte fortifée. Son pourvoi
en cassation est rejeté le 4 novembre 1871. La Commission des grâces
confrme sa peine. Le recours, formulé par sa mère auprès du Président
de la République, ne trouve pas plus d’écho.
Après un bref séjour à l’hôpital de Versailles, Henry Bauër est conduit
vers un lieu provisoire d’internement. Le voyage en chemin de fer jusqu’à
Rochefort dure dix-sept à dix-huit heures. Il se révèle être une épreuve
supplémentaire. Le prisonnier est menotté, enfermé dans une voiture
cellulaire compartimentée en réduits étroits. Il ne peut être qu’assis ou
debout. Il lui est formellement interdit de parler durant tout le voyage.
Rebaptisé « Laide-Isle en mer », Fort Boyard, « grande et noire
citadelle », impressionne et inquiète : « les déportés se sentent le cœur serré
à l’aspect de cette prison, sorte de monstre marin dont la porte garnie d’une
herse, ainsi qu’une gueule armée d’une mâchoire, bâillait et s’apprêtait à les
dévorer. De là, point de communication avec l’extérieur. C’était un ponton
mais un ponton en pierres noircies par le temps et les baisers incessants des
56vagues . »
54.  Idem.
55.  22 conseils de guerre et 130 magistrats instructeurs travaillèrent à ces jugements entre les
mois de juin 1871 et décembre 1874. 50 559 jugements furent prononcés.
56.  Henri Rochefort par Olivier Pain, Éditions Périnet, Paris, 1879.
24Mémoires d’un jeune homme
Les casemates servent de cellules. Les embrasures qui laissaient
jadis passer les canons font offce de fenêtres. Les prisonniers, entassés
à soixante, vivent dans une promiscuité totale, couchant sur des lits de
paille grouillants de vermine.
Les rations sont misérables : lard rance, biscuits, eau douteuse…
Néanmoins, une surprenante tolérance permet, pour ceux qui en ont les
moyens, de recevoir des provisions.
Une compagnie d’infanterie de marine est chargée de la surveillance.
La sévérité est sans concession. La seule libéralité offerte aux détenus
est la possibilité de se promener sur la vaste plateforme qu’offre le toit
de l’édifce. De là, ils aperçoivent les îles d’Aix, d’Oléron, de Ré. Parfois
même le continent. Ils se raccrochent encore à cette vision, croyant pour
certains, à un retour rapide. Il n’en sera rien.
Henry Bauër est fnalement transféré à la citadelle de
Saint-Martinde-Ré. Le régime y est moins spartiate. : « À droite et à gauche, au lointain,
deux villages qui laissent entrevoir leurs toits rouges semés dans le feuillage,
57puis, au loin, un coin de mer bleue  ».
Les prisonniers, regroupés par chambrées de 12 à 15 hommes,
parviennent à s’isoler, lire, dessiner, écrire. Il arrive pourtant qu’ils
reçoivent du pain moisi et quand un malade « se plaint de quelque mauvaise
bronchite ou de quelque gros rhume », le médecin ironiquement surnommé
« docteur des chevaux de bois » se contente de lui prescrire « de la réglisse »
58ou de lui ordonner « une paire de sabots » .
Fin avril 1872, après six mois d’un régime qui fait alterner espoir
et dépression, Henry Bauër est appelé comme 109 de ses codétenus par
le directeur qui leur annonce leur départ imminent pour la
NouvelleCalédonie. Ils sont rejoints le 3 mai par 140 condamnés en provenance
du dépôt de l’île d’Oléron. Tous les déportés reçoivent alors un trousseau
rudimentaire, marque de l’infamie : « Deux blouses de toiles écrues, deux
paires de méchants souliers Godillot, rebuts de fourniture de la Garde nationale,
lors de la campagne de 1870, trois chemises grossières, deux paires de bas de
57.  « Lettre de déportation », d’Henri Messager en date du 13 août 1872 extraite du recueil
Lettres de déportation 1871-1876, Éditions Le Sycomore, Paris, 1979.
58.  « Lettre de déportation », d’Henri Messager en date du 13 août 1872.
25Henry Bauër
laine, trois mouchoirs de poche à grands carreaux, un képi ridicule, une brosse
59à laver et un petit morceau de savon  ».
Une visite médicale est organisée pour la forme. Un « bon pour le
départ » est systématiquement délivré, même pour ceux qui, trop malades,
60n’arriveront pas à destination .
er 61Le 1 mai, La Danaé appareille . Les déportés s’entassent dans
d’étroites batteries, subdivisées en cages grillagées. Douze
gardeschiourmes, armés de chassepots, se tiennent en faction le long de celles-ci.
Chaque jour, le réveil a lieu à cinq heures trente. Les déportés
plient leur hamac. Après le petit-déjeuner, ils doivent laver à grande eau
le pont. Il est ensuite possible de prendre l’air un court moment, avant
que l’offcier en second fasse une inspection.
Les repas pris dans une gamelle collective sont l’occasion d’un rituel
humiliant. Il est impossible, durant toute la traversée, d’ôter ses vêtements.
62Henry Bauër, ayant « ce ton de ferté qui ne convient pas à un vaincu  » ,
refuse d’obéir au commandant Riou de Kerprigent qui le punit. Il passe
cinquante-sept jours au cachot, à fond de cale.
En Nouvelle-Calédonie
Après trois escales à Gorée, Cap Town et Santa Catarina au Brésil,
le navire arrive à destination le 29 septembre de la même année. La rade
de Nouméa révèle peu à peu son étendue. En ce début de saison chaude,
la chaleur est déjà accablante. Des gendarmes coloniaux et des soldats de
l’infanterie de marine, secondés parfois par « des naturels », font monter
les déportés dans des chaloupes et les remettent par escouades entre les
63mains du corps spécial des surveillants militaires .
L’enceinte fortifée de Ducos effraie : «  La superfcie de la presqu’île
est d’environ 2 500 ares ; son aspect est triste et désolé. Elle est formée d’une
59.  Lettres de déportation (1871-1876), Henri Messager, Éditions Le Sycomore, Paris 1979.
60. Idem.
61.  La Danaé, est une frégate de 60 mètres, construite à Saint-Servan. Elle entre en service
en 1839 et est vouée à la démolition en 1879. Pour transporter les condamnés, elle a été
rehaussée d’une batterie et équipée de quatre cages de vingt et trente mètres de long sur trois
mètres cinquante de large. L’équipage se compose de 214 offciers et hommes d’équipage.
62.  « En un songe », De la vie et du rêve, op. cit.
63. Pour la plupart des soudards en fn de carrière.
26Mémoires d’un jeune homme
série de petites collines, contrefort de la chaîne centrale de l’île. La faible couche
de terre végétale déposée sur les roches volcaniques qui en constitue la charpente
est couverte d’une herbe jaune, brûlée par le soleil. Entre ces collines, des ravins
sont profondément creusés par les pluies et s’élargissent vers la mer en marécages
où croissent quelques palétuviers… Tel est le territoire où huit cents proscrits
64furent successivement débarqués . »
65Les condamnés, pour lesquels rien n’a été prévu , sont répartis
66en une demi-douzaine de petits camps , formés de huttes militaires
hors-service et de baraques. Ces abris sommaires reçoivent une douzaine
d’hommes qui possèdent chacun d’un hamac et disposent en commun
67d’une marmite et d’une cruche .
L’enceinte fortifée de la presqu’île Ducos recevra 918 déportés
dont 11 femmes et 24 Arabes. Les infrastructures se révèlent absentes ou
inadaptées. L’improvisation est la règle non écrite. La vue générale est
bientôt celle d’un village. En effet, la loi donne la possibilité au détenu,
s’il en exprime le désir, de construire une habitation rudimentaire, en
fait une « paillotte » en gaulettes et terre séchée, couverte de paille. En
mars 1873, Henry Bauër demande par courrier, au garde du génie, qu’on
lui fournisse des matériaux et les indispensables outils. C’est une fn de
non-recevoir. Cela ne l’empêche pas de se bâtir sur un terrain d’environ
21 000 m , qu’il clôture sommairement, une habitation ironiquement
baptisée « Villa ». En réalité, cette case sommaire, basse de plafond, qui
porte le numéro 16 : « a deux ouvertures qui ont l’air de fenêtres. Il y a une
belle corbeille d’euphorbe qui pousse devant l’entrée et dedans quelque chose qui
68ressemble à une bibliothèque » .
69Il la partagera durant quatre ans avec Gaston Caulet de Tayac .
64.  Aujourd’hui l’ex-enceinte fortifée de Ducos est une zone industrielle qui descend en pente
douce vers la mer. Il ne reste pas trace de la détention des Communards.
65.  Quatre mille Français en Crimée, Éditions Ziegler et Cie, Genève, 1876.
66.  Le projet de loi ayant pour objet de désigner les lieux de déportation est présenté par
Adolphe Thiers le 15 février 1872. Ce n’est que le 15 mai 1872 que le gouverneur de la
Nouvelle-Calédonie, Eugène Gaultier de la Richerie, est prévenu alors que le premier
navire est en route.
67.  Henri Rochefort, Paris-Nouméa-Genève, par Olivier Pain, Éditions Périnet, Paris, 1879.
68.  La Commune par Louise Michel, Éditions Stock, Paris, 1898.
69.  Gaston Caulet de Tayac (1840-1878), écrivain et journaliste au Cri du peuple de Jules Vallès.
27Henry Bauër
Le sol est raboteux. De grosses pierres, posées de guingois,
délimitent le foyer. Le reliquat d’une caisse à biscuits forme une table. Un
hamac tendu sur des piquets est coiffé de l’indispensable moustiquaire.
Les prisonniers, normalement condamnés à une peine perpétuelle,
70perdent tous leurs droits civiques et civils . Ils ne sont en principe astreints
à aucun travail. Ils peuvent étant « libres » aller et venir dans l’enceinte
71du camp, pêcher, nager, ou rester dans leurs gourbis à jouer aux cartes .
Les condamnés qui le souhaitent ont la possibilité, sur demande expresse
auprès du gouverneur militaire, de cultiver un terrain, quasi-stérile au
demeurant. Pour s’occuper et améliorer l’ordinaire, Henry Bauër se lance
72dans le jardinage et l’élevage de poules . Plus tard il essaiera d’ouvrir un
petit commerce. Sans beaucoup de succès.
Chaque jour Henry Bauër a le privilège d’admirer les sortilèges de la
nature calédonienne. Il aime éperdument la mer : « mes compagnons et moi,
nous nous baignons dans la baie de Numbo », et plus encore le ciel : « Dans
l’hémisphère austral, les soirées sont ordinairement délicieuses. À l’aveuglante
ardeur du soleil succède sans transition un admirable ciel, éclairé par des millions
d’étoiles, parsemé d’une multitude de petites Voies lactées dont les lumineuses
éclaboussures, irradient au loin l’horizon. À chaque instant passent les sillons
lumineux d’étoiles flantes. Il fait clair comme en plein jour, c’est le moment où
73il est agréable d’être dehors et de bavarder . »
Pour autant, la surveillance ne cesse jamais. À toute heure en
effet, des gardiens surgissent deux par deux, revolver à la ceinture. De
plus, « sur les hauteurs serpente un chemin stratégique, armé de canons et de
mitrailleuses, et par où un cordon de sentinelles espacées de distance en distance,
se relie à un camp d’infanterie de marine, établi sur un isthme qui rattache la
74presqu’île à la Grande Terre . »
Tous les condamnés doivent répondre impérativement à deux
appels par semaine : le premier a lieu à 7 heures du matin le dimanche,
70.  Les Communards que l’on appelait alors « Les Communeux » étaient en fait considérés
comme des condamnés de droit commun et non des politiques. On leur reprochait les
incendies, les pillages, les prises d’otages et une centaine d’exécutions sommaires.
71.  Henry Bauër y jouait en compagnie d’Henri Rochefort et d’Olivier Pain.
72.  Un œuf peut alors valoir jusqu’à un franc alors qu’un déporté de Ducos travaillant à Nouméa
ne gagne souvent que 80 centimes.
73.  « Faits d’armes », in De la vie et du rêve, op. cit.
74.  Henri Rochefort, Paris, Nouméa, Genève, op. cit.
28Mémoires d’un jeune homme
75et le second tous les jeudis à 13 heures. Certains déportés « blindés »
sont plus particulièrement surveillés. Ce sont les amis d’Henry Bauër :
Paschal Grousset, Henri Rochefort, Olivier Pain…
La vie quotidienne est terne, répétitive, lassante. « Parqués dans
leur cirque, les déportés n’ont aucun rapport avec les Français de la colonie ni
76avec les Canaques . » Chaque matin, les vivres sont distribués au guichet
« d’une cambuse ». Chaque déporté reçoit 250 grammes de viande ou de
lard rance, 750 grammes de biscuit ou de pain, 100 grammes de haricots
secs. Sans combustible pour les faire cuire, les déportés sont obligés d’aller
couper des arbres et des branches, et de les rapporter à dos d’homme
en empruntant des sentiers escarpés. Une « cantine » permet d’acheter
des hameçons, des cotonnades et divers menus objets. L’administration
alloue, par personne et par an, un costume de toile (pour la saison chaude :
d’octobre à mai), un costume de laine (pour la saison fraîche : de juin à
septembre), deux chemises, une paire de souliers et un chapeau de paille
réglementaire.
Les conditions de vie ne s’assouplissent pas. Aucune sollicitude.
77Aussi la mort fait-elle son œuvre : « Le champ Beuret » ou cimetière des
déportés, se remplit peu à peu.
Le 19 mars 1874, en début de matinée, Henry Bauër constate
l’absence d’Henri Rochefort, d’Olivier Pain, de Francis Jourde, de Bastien
Granthille, d’Achille Ballière et de Paschal Grousset. Il se garde bien de
donner l’alerte et se réjouit secrètement pour ses compagnons d’infortune.
Bientôt : « Les surveillants se ruèrent dans les pièces délaissées, et meubles,
immeubles, livres, vêtements, payèrent, entre les mains de ces subalternes, le
crime d’évasion commis par les possesseurs. On voyait de loin, du bord de la mer
où nous nous tenions, afn d’assister à la scène, écrivait un condamné dans une
lettre qui parvint aux évadés durant leur séjour à Sydney, les surveillants fous de
rage, déchirer les rideaux de grosse toile qui fermaient les fenêtres des chambres
de Grousset et de Pain. Ils lacéraient les vêtements renfermés dans la valise de
78Rochefort, crevaient les chapeaux en jurant comme des Templiers  ». Cette
évasion, constatée par les autorités, va sensiblement modifer le régime
75.  Ou détenus appelés « au crayon rouge ».
76.  Henri Rochefort par Olivier Pain, Périnet, Libraire-éditeur Paris 1879.
77.  Du nom du premier déporté inhumé. Ce cimetière a disparu en 1971.
78.  Henri Rochefort par Olivier Pain, Périnet Libraire-éditeur, Paris 1879.
29Henry Bauër
des Communards. Beaucoup vont en pâtir immédiatement et d’autres
à plus long terme. Les déportés simples, qui avaient pu quitter l’île des
Pins pour s’employer à Nouméa, doivent y retourner. Les déportés de
Ducos sont dorénavant étroitement surveillés. La vie quotidienne devient
encore plus rude. Peu à peu, pourtant, la solidarité, l’ingéniosité et le
travail vont permettre d’améliorer quelque peu l’ordinaire. L’amitié et la
communauté d’âme, sont aussi des adjuvants effcaces pour lutter contre
le désespoir. Henry Bauër trouve du réconfort auprès de Louise Michel.
Ayant dû quitter Ducos en mai 1875 pour rejoindre avec les autres femmes
la baie de l’ouest, elle lui fait porter des chaussettes, lui envoie des lettres
attentionnées, riches de conseils éclairés :
« Mon cher Henri,
Faut-il s’affiger de partir d’un pareil repaire ? Je ne crois pas. Mais j’ai
été effrayée, je le suis encore du chagrin qu’éprouvera votre mère en vous laissant
79 80encore là. Soyez donc bien affectueux avec elle afn de lui adoucir le coup … »
« Faites comme moi étourdissez-vous jusqu’à ne plus sentir si vous existez.
Il y a pour cela le travail… Enfn, pauvre ami, laissons les choses au temps, et
81au hasard presque aussi cruel que la vieille Providence . »
Louise Michel et Henry Bauër partagent des lectures communes.
Louise Michel lui écrit ainsi le 2 décembre 1875 :
« Mon cher Henri,
Envoyez-moi jusqu’à lundi le premier volume du dictionnaire
encyclopédique. Je ne puis aller plus loin dans mon travail sans prendre quelques mots
dans le N° 1. »
Et le 10 avril 1876 : « Mon cher Henri,
J’ai retrouvé le deuxième volume de madame Roland que je vous porterai
cette semaine en échange de je ne sais lequel vous avez emporté (peut-être les
Maximes de la Rochefoucauld, je ne les retrouve pas). À ce propos, on dit
dans la préface des susdites Maximes, qu’elles sont désolantes. On voit bien que
82le préfacier n’avait pas habité la presqu’île Ducos . »
79.  Madame Bauër avait fait le voyage jusqu’à Nouméa pour voir son fls et tenter de le faire
délivrer. Elle dut repartir après avoir passé 15 mois en Nouvelle-Calédonie.
80.  Lettre du 14 juin 1875.
81.  Lettre du 6 juin 1876.
82.  Je vous écris de ma nuit, correspondance générale de Louise Michel établie et présentée par
Xavière Gauthier, éditions de Paris, Max Chaleil, Paris, 1999.
30

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