Roland Brival
180 pages
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Description

Cet ouvrage offre une approche originale sur le métissage dans l'oeuvre d'un écrivain martiniquais peu connu du grand public. Il fut le premier à focaliser sa créativité littéraire sur le personnage métis, quasi « in absentia » de la littérature antillaise. Cette étude analyse le métissage sous l'angle de l'anthropologie, de la culture, de la philosophie et de la littérature. Les codes et les créneaux des grands mouvements littéraires antillais sont transgressés pour révéler que Roland Brival donne naissance à sa propre mythologie du métissage.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 novembre 2011
Nombre de lectures 25
EAN13 9782296472617
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Roland Brival


Métissages et identités caribéennes
EDITIONS L’Harmattan
COLLECTION « ESPACES INTERCULTURELS »

Directeurs de collection :
Emmanuel JOVELIN et Claudio BOLZMAN


La conjoncture mondiale dans laquelle nous vivons rend la question des contacts et des relations entre les cultures plus actuelle que jamais. « ESPACES INTERCULTURELS », collection de l’Association pour la Recherche Interculturelle (ARIC), créée depuis 1995, vise à prendre place dans la confrontation d’idées et des débats actuels, en privilégiant les perspectives pluridisciplinaires. Elle publie des travaux de qualité présentant des descriptions et analyses de recherches interculturelles, des articulations entre recherche et pratique, des réflexions théoriques, des synthèses, des monographies et des actes des congrès et colloques de l’ARIC.

La collection publie des travaux traitant des thèmes suivants : Les phénomènes liés aux contacts entre les groupes socioculturels ; les conditions d’existence des sociétés multiculturelles ; l’articulation entre les différents niveaux d’approche, et également de la confrontation internationale des points de vue, des théories et des pratiques ; les contacts entre personnes ou entre groupes sociaux se réclamant de cultures différentes et processus de changements individuels et collectifs résultant de ces contacts au sein d’une société ou d’un Etat, ou entre sociétés et Etats etc.


© L’H ARMATTAN , 2011
5-7, rue de l’École-Polytechnique ; 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-56228-8
EAN : 9782296562288

Fabrication numérique : Actissia Services, 2012
Yolande Aline Helm


Roland Brival


Métissages et identités caribéennes


L’H ARMATTAN
Comité de lecture

Michèle VATZ LAROUSSI (Université de Sherbrooke, Canada)
Tania OGAY (Université de Fribourg, Suisse)
Aline GOHARD (Université de Fribourg Suisse)
Claudio BOLZMAN (Haute école spécialisée de Suisse occidentale – Université de Genève, Suisse)
René MOUKONKOLO (Université de Tours, France)
Mohammed LAHLOU (Université de Lyon, France)
Anne Françoise DEQUIRE (Université catholique de Lille/Institut social Lille Vauban)
Hédi SAIDI (Université catholique de Lille/Institut social Lille Vauban)
Gina THESEE (Université du Québec, Canada)
Emmanuel JOVELIN (Université catholique de Lille/Institut social de Lille France)
Mourad KAHLOULA (Université d’Oran, Algérie)
Fabienne RIO (Université Paris 8, IME, France)
Aissa KADRI (Université de Tours)
Anna ELIA (Université de Calabria, Italie)
Jean FOUCART (Haute Ecole Européenne Charleroi, Belgique)
Reinaldo FLEURI (Université Fédérale de Santa Catarina, Florianoplois, Brésil)
Marie Antoinette HILLY (Université de Poitiers, France)
Geneviève VERMES (Université de Paris 8, France)
Nicole CARIGNAN (Université du Québec, Montréal)
Tu as coulé ta vie comme le fleuve coule
ses courants, à la fois libre de tes sentes,
de tes calmes et de tes tourments,
à la fois tributaire des obstacles,
que tu as su ou n’a pas su contourner,
et des écueils où les mots se sont éclaboussés,
prisonniers des rives, mots inéluctables,
vivant, entre l’amont et l’aval, l’instant présent.
Tu savais au moins une chose :
les livres sont des bateaux,
et les mots, leur équipage.
Leur lumière a éclairé ta route,
comme la flamme s’avive joyeusement
sous le souffle du vent.
Mille Eaux


À tous ceux et celles qui sont autres.
Autres ouvrages de l’auteur


L’Eau : source d’une écriture dans les littératures féminines francophones. Amsterdam, New York : Peter Lang, 1995.

Malika Mokeddem : envers et contre tout. Paris : L’Harmattan, 2001.

Métissages et Marronnages dans l’œuvre de Suzanne Dracius. Paris : L’Harmattan, 2009.
Prolégomènes
La pensée de nos institutions littéraires et universitaires est menacée de "lobotomie". Le conformisme social fait un retour en force et contribue au repli identitaire et culturel des hommes sur eux-mêmes, une rétrogradation qui s’était déjà accrue par l’attaque terroriste du 11 septembre. Notre siècle prêche le "multiculturalisme" et la tolérance mais charrie du sexisme et du racisme en contrebande. Vivre en marge des idées reçues, être autre est encore perçu comme une menace : si nous progressons dans le domaine des sciences et de la technologie, le retour vers une identité nationale bannissant l’ autre nous fait régresser dans notre humanité. Les adeptes de l’identité "comprennent bien effectivement que l’ennemi, c’est le langage et l’histoire, ces spectres qu’il convient d’occulter" (Laplantine & Nouss, Le Métissage, 142). Ainsi, il est d’autant plus essentiel de nous "ré-humaniser" et de nous tourner vers des penseurs qui véhiculent un discours marginal, une pensée de l’ autre qui ne cesse de nous surprendre. Car, se soumettre à toute orthodoxie, ce serait "Perdre l’Art" (Gide) et stériliser la pensée de l’Homme.

Depuis des temps immémoriaux, on ne cesse de s’interroger sur ses origines. Cette question préoccupe d’autant plus les écrivains d’anciens pays colonisés : revendiquer une subjectivité propre, tracer ses "rhizomes" (Deleuze) et exprimer sa singularité relèvent d’un questionnement qui reste plus que jamais d’actualité. Je veux dire l’urgence d’un débat sur la question identitaire dans le contexte de la vieille France sarkozyenne aux relents colonialistes. Roland Brival est partisan de l’effraction et de la liberté dans son sens le plus fondamental : par ailleurs, tout discours métis n’est-il pas un discours de la "libération" ? (Laplantine). Roland Brival étonne, questionne, dérange… Sa pensée métisse défie l’illusion d’une identité rassurante et donne un souffle nouveau à notre époque. D’autres textes ont dit le métissage et l’ont très bien dit : je pense, entre autres, à La Mulâtresse Solitude et à Pluie et Vent sur Télumée Miracle, qui constituent les plus beaux discours sur le métissage au-féminin. À ce propos, je retiendrai l’étude de Kathleen Gyssels sur l’identité antillaise : Filles de solitude : essai sur l’identité antillaise dans les (auto) biographies fictives de Simone et André Schwarz-Bart. Mon propos rejoint celui de Kathleen Gyssels dans la mesure où elle affirme le besoin de sortir de l’"ornière francophone" pour explorer d’autres horizons. Les personnages brivaliens, au même titre que les protagonistes des Schwarz-Bart, portent en eux la complexité d’une subjectivité métisse dissociée d’une identité de la plénitude prônée par les diverses théories de la créolité et de l’antillanité.
Un "Homme Orchestre"
Roland Brival, homme polyvalent, mène son métier d’écrivain et d’artiste à Paris où il vit "en dissidence". Né en Martinique, cet homme aux "semelles de vent" sillonne le monde : nomade dans l’écriture, dans le corps et dans l’âme, son œuvre est traversée par ses appartenances multiples à l’Amérique, à l’Afrique, à l’Europe et même à l’Asie {1} . Le fait d’être exilé lui permet (ainsi qu’à ses personnages fictifs) de s’imprégner d’autres cultures et d’en irriguer son œuvre. Roland Brival déclare que l’on peut écrire "avec l’ambition ou avec l’humilité des mots" {2} . La réserve d’un écrivain (à ne pas confondre avec l’effacement) constitue sans doute son atout le plus éminent ; sur elle, repose l’authenticité {3} du texte. L’œuvre brivalienne est sous-estimée en Martinique et en France ; cependant, François Busnel {4} , critique littéraire renommé, le décrit comme "le plus grand écrivain martiniquais" :
[Roland Brival] s’est engagé depuis quelques années sur la voie de l’excellence. Rien à voir avec cette littérature créole, volontiers baroque et crépitante, qui fleurit à l’ombre des tamariniers sous les plumes de Raphaël Confiant ou de Patrick Chamoiseau. Brival est un Martiniquais de cœur qui s’est épanoui en métropole. Son inspiration, il la puise dans les villes : Paris, New York ou Venise. Depuis deux ou trois romans, il rompt avec l’identité, qu’il dénonce comme actrice, d’une littérature caraïbe (Bulletin des Nouveautés du Ministère des Affaires Etrangères, n° 9, juin 2002, 50-5).

En effet (et ceci expliquerait – en partie du moins – son manque de popularité) {5} , Roland Brival se réclame de toute appartenance et d’aucune. Écrivain prolifique, il compte à son actif quatorze romans historiques et contemporains, des nouvelles, des contes pour enfants, des poèmes qu’il récite dans un spectacle intitulé Biguine Blues ainsi que des pièces de théâtre. {6} Les tenants de la créolité gardent le silence sur la prose brivalienne, mais attribuèrent à sa pratique théâtrale une richesse déployée par une oralité créole traditionnelle ( Éloge de la créolité, 35).
L’œuvre brivalienne s’inscrit dans deux périodes distinctes ; si ses premiers romans (dont Martinique des Cendres publié en 1978) se penchent sur le passé historique esclavagiste et colonialiste, son roman, No Man’s Land (1986), marque une nouvelle trajectoire dans son cheminement littéraire. Il décide de pratiquer un autre type d’écriture et le formule ainsi :
[ J’ai quitté ] le roman historique pour le roman "contemporain". Effectivement, cela m’a coûté trois ans de travail, de remise à nouveau de ré-appropriation du langage, mais ce type d’exercice […] polyphonique […] appartient au futur métissé (Entretien avec Paola Ghinelli, 78).

En effet, Roland Brival écrit l’Histoire de son pays (les horreurs de l’esclavage et le génocide des Indiens Caraïbes) avant de passer à une autre forme d’écriture romanesque avec No Man’s Land (1986) ; Roland Brival y met en scène des personnages métis qui questionnent leur condition humaine par rapport à leur île d’origine, mais aussi dans l’au-delà, dans un ailleurs, en sillonnant d’autres terres et d’autres mers. L’œuvre brivalienne coïnciderait (en partie du moins) à la définition que Michel Le Bris donne de la "Littérature-Monde" :
[Une littérature qui retrouve] son ambition de dire le monde, de donner un sens à l’existence, d’interroger l’humaine condition, de reconduire chacun au plus secret de lui-même. Littérature-Monde, pour dire le télescopage, dans le creuset des mégapoles modernes, de cultures multiples, et l’enfantement d’un monde nouveau […] ( Pour une Littérature-Monde, 41-2).

Cette description colle à la "peau" des textes et des personnages de Roland Brival, qui pratique cette littérature depuis près de trente ans. L’auteur et ses protagonistes sont des dissidents :
[…] je suis de ceux qui pensent qu’il y a un caractère nécessaire et extralucide dans cette folie [dissidence], parce qu’elle témoigne d’un Introduction à une politique de l’homme impératif éthique irréductible au réalisme […] La rébellion, la résistance, la subversion sont des moyens nécessaires pour une révolte de nature éthique" (Morin, Introduction à une politique de l’homme, 340).

Les paroles de Morin renvoient au discours d’Edward Said pour qui la marginalité et l’exil sont sources d’enrichissement et de connaissances. Roland Brival met en fiction le Métis {7} , "tabou" par excellence et porteur des stigmates de l’Histoire antillaise. L’auteur analyse avec lucidité la complexité identitaire du Métis dans un contexte historique éloigné et à l’époque contemporaine. Le Métis brivalien, figure emblématique, dénonce l’ostracisme du passé et du présent. Selon l’écrivain, le métissage est avant tout une "prise de conscience" et l’Histoire un "pré-texte" au discours de l’Homme : "Avec la question du métissage intervient le thème le plus grave de l’histoire de la conscience, celle de l’identité. Qu’est-ce qu’un individu ? Où réside son identité ? " (Toumson, Mythologies du métissage, 10). Le discours sur le métissage biologique et culturel est ainsi lié chez Roland Brival à une déclaration philosophique, à un "nouvel humanisme" aux antipodes de l’humanisme occidental qui a mis l’homme blanc au centre du monde ; transcendation qui a permis de justifier des idéologies inégalitaires qui ont divisé l’espèce humaine en catégories inférieures et supérieures ( ibid, 223). Faire une œuvre "métisse", c’est, évoquer ses propres souffrances, en dénoncer l’origine, lever le poids de la culpabilité, accepter le pardon, pour ensuite se reconstruire, assumer ses propres ratages et accepter l ’autre sans chercher à le "convertir". Le terme "apaisé" revient souvent dans les propos de Roland Brival ; cependant, son œuvre tragique et écorchée comme ses protagonistes expose un univers impitoyable. La "vie scélérate" est une curée sans merci : l’écrivain va jusqu’au boutisme de la détresse amenée par l’aveuglement et la sauvagerie des hommes. Il met "en pratique cette conscience […] de la familiarité indissoluble de l’humanité" (Polet, "L’Atlas du Monde", 129) et des conséquences qui participent de l’absence de fraternité universelle. D’aucuns reprochent à Roland Brival de s’accrocher aux fantômes de l’Histoire et de "re-produire" des stéréotypes liés aux Métis antillais. D’autres s’accordent pour dire que le devoir de mémoire ne peut s’accomplir que dans ce retour. Mon étude s’attache à montrer que Roland Brival fait éclater le clivage Métis/Noir ; ses Métis partagent souffrance et solidarité avec tous les Hommes, quelles que soient leur "race" et orientation sexuelle {8} . Roland Brival met fin, une fois pour toutes, au déterminisme, à la supériorité d’une "couleur" sur une autre. Ses romans proposent une multiplicité de voix et de regards complaisants ou meurtriers, certains anticipés, d’autres inattendus. Ces perspectives plurielles confirment sa prédilection pour une philosophie de l’Homme universel.
Problématiques liées au métissage
Je propose, pour une meilleure compréhension de mon étude, un récapitulatif des origines et de la pensée du métissage. Si la composante biologique en est la manifestation la plus évidente, elle en est aussi la plus trompeuse. La couleur de la peau, qui joue un rôle si important dans la notion du métissage "biologique" et dans les préjugés racistes, ne reflète pas tant une "diversité génétique qu’un phénomène de brunissement progressif de l’épiderme à mesure que l’on va du Nord vers l’équateur" (Kahn, "Génome, biologie et racisme", 405). De nos jours, le terme métissage est lié à des notions intellectuelles ; malheureusement, il est aussi accolé à des concepts de marketing. Ainsi, le signifiant et ses signifiés, qu’ils soient de nature biologique ou culturelle, posent problème : banalisé, galvaudé et vulgarisé par les médias et la publicité {9} , il fait aujourd’hui l’objet "d’un consensus mou permettant d’amalgamer un peu n’importe quoi dans une perspective de globalisation naïve" (Montandon, "Préface". Métissages littéraires, Dir. Yves Clavaron et Bernard Dieterle, 7). Le synonyme de "mélange" couramment attribué au signifiant "métis", "charrie des connotations et des a priori dont il convient de se méfier comme de la peste" (Gruzinski, La Pensée métisse , 10). Mieux avisée, la critique littéraire offre des points de vue divergents et complexes sur le métissage. Selon Nelly Schmidt {10} , "l’histoire de l’humanité est un métissage ad infinitum : […] L’histoire des hommes fut aussi celle des peurs, du refus de la différence, des rapports inégaux séculaires entre dominants et dominés" ( Histoire du Métissage , 11). Nous avons "tous évolué, depuis 100 000 ans, à partir d’un petit nombre de tribus qui ont migré depuis l’Afrique et colonisé le monde" (Annas, "Génisme, racisme et génocide génétique : vers un traité international sur la préservation de l’espèce humaine", 398). Le chercheur sénégalais Cheikh Anta Diop avait déjà démontré la préexistence et l’apport de ces civilisations à la Gréco-Romaine. Il est donc ardu de définir avec précision l’"origine" biologique de l’Homme. Il en va de même pour le concept de "race" : Claude Lévi-Strauss déclare que les anthropologues ne se sont toujours pas mis d’accord sur cette notion floue et que sa réalité se perd "dans des temps si reculés qu’il est impossible d’en rien connaître" ( Le Regard éloigné, 21). De toute évidence, la race est un concept social avant tout et non scientifique :
On s’est tellement épouvantés de la notion de race, au nom de la diversité des cultures, que l’on a oublié la seule qui mérite considération : la race humaine. L’humain est devenu, si j’ose dire, objet de haine raciale (Béji, "La culture de l’inhumain", 62).

Les romans de Roland Brival montrent les aboutissements d’une telle amnésie et présentent des personnages confrontés aux "identités meurtrières" (Amin Maalouf) de l’histoire ancienne et contemporaine.

L’anthropologue et sociologue, Roger Bastide (18981974) introduit la pensée du métissage culturel dans les années 50 : il l’étudie aux "Amériques Noires", au Brésil en particulier, dans le contexte historique de la traite et de l’esclavage. Depuis une quinzaine d’années, la notion de métissage (dont l’équivalent en anglais serait "creolisation" et "hybridity") fait l’objet d’études considérables dans le domaine des sciences sociales. Les "Cultural Studies" ("Cultural Diversity", "Multiculturalism") essaient de rendre compte du monde contemporain et globalisé. Laplantine et Nouss nous mettent en garde contre ce phénomène suspect à la critique francophone :
[…] Poser la question du multiculturalisme soulève celle des dangers du communautarisme : les différences, valorisées en elles-mêmes, risquent de susciter le repli et/ou l’affrontement (Préface, Métissages de Arcimboldo à Zombi, 16).

Dans la perspective francophone, le métissage est positionné dans un contexte historique. Par ailleurs, les mots "métissage" et "Métis" n’ont pas d’équivalent précis en américain : aux USA, on est "noir" ou on est "blanc" (toutes proportions gardées). La conscience épidermique, prédominante dans les communautés antillaises françaises (et dans une moindre mesure dans les Antilles hispanophones et anglophones), se manifeste de manière insidieuse aux U.S.A. Selon Jean-Loup Amselle et Serge Gruzinski, toutes les sociétés sont d’emblée métisses sur le plan culturel. Amselle nous met cependant en garde contre les pièges du métissage. Il oppose une "logique métisse" à une "raison ethnologique", qui représente l’obsession occidentale de vouloir tout répertorier selon les types et les races ( Logiques métisses, 1990). Le métissage renvoie ainsi, encore et toujours, aux notions de "race pure". Pour éviter les pièges liés au métissage biologique, il propose le terme de "branchement", tiré de l’informatique et de l’électricité. Il démontre que des signifiants universels (cf. la Bible) peuvent se concevoir différemment selon les cultures et ce, sans aucune référence épidermique. Pour ma part, je regrette qu’il considère le métissage dans le contexte de la race pure, un non sens, particulièrement dans une perspective postmoderne et " (post) postcoloniale". Historien et sociologue, spécialiste de l’Amérique latine, Serge Gruzinski est l’auteur d’un essai intitulé La Pensée métisse (1999). L’auteur y évoque la "dynamique" du métissage et la multiplication des "effets de convergence, d’équilibre et d’inertie, qui ont produit à leur tour de nouvelles formes de vie et d’expression" (271). Le métissage est alors lié à des fins économiques et politiques. La pensée de Gruzinski m’interpelle car, d’une part, il ne se contente pas de dire l’abomination de l’européocentrisme ; il en explore les origines. D’autre part, Gruzinsky amène à un constat fondamental et que j’étudie dans la première partie de mon étude : le métissage biologique et historique passe par la douleur du corps. Ainsi, si on conçoit le métissage comme phénomène arbitraire de croisement culturel, on ne doit pas occulter son autre composante. Amselle et Gruzinski s’entendent sur un autre aspect fondamental du métissage : l’imprévisibilité et la "perméabilité". L’œuvre brivalienne en est l’illustration frappante : elle se place, en effet, sous le signe de l’incertitude, une caractéristique que tout texte unilatéral et cartésien récuse.

Un anthropologue, François Laplantine {11} , apporte une réflexion novatrice sur le phénomène en perpétuel devenir qu’est le métissage. Il a co-édité avec le linguiste et sociologue, Alexis Nouss deux ouvrages : Le Métissage (1997) et Métissages de Arcimboldo à Zombi (2001). Selon eux, "La pensée métisse […] s’oppose à, ou plutôt suspend ce qui identifie, fixe, stabilise, résout […] (Préface, Métissages de Arcimboldo à Zombi , 8). Laplantine présente une étude qui relève comme bien d’autres (et à l’évidence), du croisement des cultures, de l’anthropologie, de la sociologie et de la topographie ; l’intérêt de son discours s’opère dans une dimension psychanalytique, éthique et philosophique. Métissages de Arcimboldo à Zombi est un vaste répertoire de 634 pages indexé par ordre alphabétique et constitue ainsi un ouvrage de référence indispensable.

En 1977, René Barbier {12} a développé la théorie de la transversalité dans L’approche transversale, l’écoute sensible en sciences humaines (1997). Sa méthode est basée sur la psychologie psychanalytique, les théories de l’analyse institutionnelle et les philosophies orientales : elles amènent à formuler une réflexion fondamentale en sciences humaines et qui fonctionne sur les modèles du "métissage créateur" et de la "reliance". La pensée du professeur Barbier m’interpelle car elle est aux antipodes des théories et discours proférés dans les "laboratoires" universitaires où la subjectivité humaine y est disséquée dans une ambiance de morgue. Son discours, à la fois érudit, poétique, tendre, sensible et humain nous rappelle "qu’il est temps de redonner vie au mot amour en sciences humaines […] à condition de laisser interférer la sensibilité spirituelle des autres civilisations" ( ibid., 289) [c’est moi qui souligne]. Roland Brival fait écho au discours de Barbier : "Ce mot [amour], j’en revendique l’emploi au travers du discours sur le métissage. Je crois que nous sommes prêts désormais à l’entendre" (Correspondance Helm, 22 décembre 2008).

La deuxième partie, "Métissages culturels", se fonde sur les paradigmes du "métissage créateur" proposés par René Barbier. L’"immersion-métissage" participe non pas d’une fusion avec la culture de contact, mais "d’une invention interculturelle au cœur même d’une identité personnelle" {13} . Ainsi, la question même de sa "fragilité" et de sa "virtualité" est posée. Roland Brival dit aussi la difficulté du métissage "créateur" : " […] Sans l’acceptation de l’autre jusqu’à l’embrasement le métissage n’existe pas. Cela aussi est à considérer" ( ibid. ). Deux autres ouvrages sur le métissage dans le contexte antillais sont à retenir, Mythologie du métissage de Roger Toumson et Le Métissage dans les littératures antillaises. Le Complexe d’Ariel de Chantal Maignan-Claverie. Les "traces" du métissage ne peuvent être que "mythiques" et son histoire se confond avec celle des préjugés qui ont jalonné l’histoire coloniale aux Antilles (Toumson). Sa réflexion inédite et savante gravite autour de la double face du métissage : le Vieux Monde dont il est la source et le Nouveau Monde porteur de ses blessures. Cependant, en réduisant le métissage à un "mythe", Toumson occulte sa dimension sociale et anthropologique. L’étude de Maignan-Claverie fait écho au discours de Toumson et remarque l’absence du Métis dans la littérature et la théorie antillaises. Selon la théoricienne, le Métis serait un personnage "in absentia", un "signifiant zéro". Son texte occulte l’œuvre de Roland Brival ; de plus, je m’étonne qu’elle n’inclue pas la littérature antillaise au-delà des années 70. Malgré l’insuffisance du corpus littéraire et le manque de nuance du discours théorique, elle a néanmoins le mérite d’être innovatrice et d’aborder un sujet "tabou" et peu étudié jusqu’à ce jour. Ma réflexion s’est aussi alimentée à d’autres sources de la critique postcoloniale : Julia Kristeva, Édouard Glissant, Deleuze et Guattari, Homi Bhabha, Edward Said, Marc Augé, Roland Barthes, Michel de Certeau, Mireille Rosello, Michel Serres, Pierre-André Taguieff, René Depestre, Michel Le Bris, Anne Douaire et Chris Bongie.
De la Négritude au "Tout-Monde"
Lorsqu’il cogite, l’Homme lucide, au plus près de sa conscience, ne cesse de s’interroger sur la complexité de sa subjectivité : à tout moment, elle risque de se faire confisquer par les valeurs imposées du collectif social. Ce questionnement est d’autant plus complexe et douloureux pour tout homme ayant vécu en "pays dominé". Frantz Fanon et Aimé Césaire, les deux maîtres à penser de Roland Brival, sont les premiers à avoir posé les jalons pour un questionnement sur l’identité antillaise. Dans Peau noire, Masques blancs, Fanon dénonce "le complexe de la lactification " : il théorise l’aliénation psychotique provoquée par la pathologie du système colonial. Dans ce texte fondamental, Fanon illustre le trouble et la souffrance de ses compatriotes face au phénomène d’assimilation culturelle et de "blanchissement" identitaire. Même si Fanon a pu tenir des propos qui, aujourd’hui soulèvent, à juste titre, la colère des féministes {14} , il a néanmoins marqué une avancée considérable dans le débat sur la question identitaire aux Antilles et son œuvre reste d’actualité comme le note sa biographe, Alice Cherki. Roland Brival s’emploie à mettre en écriture ce que Fanon formule dans son discours psychanalytique et philosophique. En 1933, sous l’égide d’Aimé Césaire, Léopold Sédar Senghor (Sénégal) et Léon-Gontran Damas (Guyane), naît le mouvement de la Négritude : elle est conçue comme un vecteur idéologique de la libération du peuple noir et embrasse l’ensemble des valeurs culturelles et spirituelles de la civilisation négro-africaine. Roland Brival entend le métissage comme dépassement et aussi comme prolongement de la négritude qu’il identifie comme une "technique de combat". Le métissage relèverait d’une attitude plus liée à des objectifs humanistes apaisés. Si Brival comprend les objectifs de la négritude, il se méfie de la créolité qui revendique le "créole" dans sa quête identitaire :
L’espace littéraire devrait être libre de toute contrainte. Y introduire des paramètres de conscience politique, c’est nier la liberté de la littérature. Imposer la créolité par l’écrit, signifie que l’on s’est trompé sur le sens de l’oralité. L’oralité représente la parole sacrée, la noblesse de l’homme. La faire entrer dans l’univers de la langue écrite revient à nier cette langue de cœur. Je pense qu’il faut utiliser le créole pour ce qu’il est et ce pour quoi il est né : un "étalon valeur" (Entretien avec Bernard S, "L’espace littéraire sans contrainte", 2000).

Les créolistes eurent le mérite de reconduire la quête identitaire initiée par Fanon, Césaire et Glissant. Édifiée sur la langue créole, la créolité répare une "injustice interprétative" mais le vrai problème, "celui de la persistance des frontières séparant les mondes, les histoires et les sujets n’est pas posé" ( Mythologie du métissage, 76). Toumson dénonce aussi l’écriture des créolistes comme une simple nomenclature où "la dénotation paralyse la connotation" ( ibid, 252-3). Les tenants se réclament d’une identité insulaire ancrée dans la langue créole tandis que la subjectivité métisse brivalienne relève d’une complexité rhizomique : en effet, ses personnages ne revendiquent aucune appartenance particulière, aucune identité "camisole". Les créolistes ont gardé le silence sur l’œuvre de Roland Brival dont j’identifie le premier roman, Martinique des Cendres (1978), comme le roman de l’"anté-créolité" ; il coïncide à la pensée "créoliste" bien avant qu’elle n’ait été formulée dans Éloge de la créolité (1989). Patrick Chamoiseau a publié son premier roman en 1986 ( Chronique des sept misères ) et Raphaël Confiant en 1985 ( Bitako-A ). Martinique des Cendres rend hommage au peuple martiniquais et à leur Histoire. La démarche esthétique des romans ultérieurs de Roland Brival s’éloigne radicalement de celle de Martinique des Cendres , roman "préfiguratif" du mouvement de la créolité. La négritude et la créolité partagent des valeurs qui se traduisent en combat politique. Roland Brival s’insurge contre les dangers du nationalisme qu’il soit français ou "créole" ; ce qui pourrait expliquer qu’il ait ultérieurement refusé toute démarche idéologique une fois l’hommage rendu à son peuple. Néanmoins, Roland Brival anticipe dans MC le principe fondateur de la littérature créole :
La littérature créole à laquelle nous travaillons pose comme principe qu’il n’existe rien dans notre monde qui soit petit, pauvre, inutile, vulgaire, inapte à enrichir un projet littéraire. Nous faisons corps avec notre monde ( Éloge de la créolité, 39).

Ces adeptes se réclament "Fils d’Aimé Césaire" et définissent la négritude comme "l’acte primal de notre dignité restituée" ( Éloge, 18). Cependant, ils dénoncent le mouvement césairien comme l’un des deux "monstres tutélaires" dont l’autre serait l’Européanéité ( ibid, 20). Le terme "métissage" n’apparaît qu’une fois dans Éloges : "Exprimer [la créolité], c’est exprimer non une synthèse, pas simplement un métissage, ou n’importe quelle autre unicité. C’est exprimer une totalité kaléidoscopique […] " ( ibid, 28). Ce discours sibyllin supposerait que le métissage se réduit à une démarche univoque et rudimentaire tandis que le discours de la créolité et de la créolisation se réclamerait d’une revendication complexe et plurielle. La créolité serait "universelle" ; le processus de créolisation, un "modèle" qui fonctionnerait même pour les populations arabes et négro-africaines ( ibid, 31). Nonobstant, il faut être équitable et malgré toutes les critiques dont on a pu l’affubler, la créolité marque une grande avancée dans la critique littéraire la Caraïbe {15} . Moult critiques ont remarqué les contradictions d’un texte qui reste, néanmoins et au même titre que la négritude, fondateur d’une identité antillaise. L’autre "père spirituel" des créolistes, Édouard Glissant, conçoit la créolité en ces termes :
Je suis tout à fait contre le terme "créolité " bien que les écrivains de la créolité se réclament de moi comme étant leur père spirituel. Je crois que l’idée de créolisation correspond mieux à la situation du monde. C’est l’idée d’un processus continu capable de produire de l’identique et du différent. Il me semble que la créolité érige le multilinguisme et le multiethnisme en dogme ou en modèle. Comme je suis contre les modèles, je préfère le terme ouvert de créolisation à cette espèce d’essence ou d’état auquel renvoie le terme de "créolité" (cité dans Cénesthésie , 75).

Que Glissant se pose en adversaire des "doctes" ou "modèles"relève du paradoxe. Dans les années 80, il déclarait :
Le "métissage culturel" est aussi devenu un argument de propagande pour la politique d’assimilation. On dit aux jeunes Martiniquais en 1980 : "L’époque est au métissage" – ce qui sous-entend : "Ne vous perdez donc pas dans les intransigeances dépassées, etc. " ( Le Discours antillais, 429).

Glissant dévoile ici sa méfiance du terme et du concept qu’il associe à l’apport "blanc". Le métissage serait porteur avant tout de l’héritage colonialiste, ce qui relève de l’évidence même dans le contexte historique des Antilles. Il fait aussi preuve de prudence et d’hésitation dans L’Intention Poétique, où il dit :
Ni le mot ni sa réalité ne sont à rejeter. La Relation porte l’univers au fécond métissage. Ceux qui vivent cet état ne sont plus (en conscience) des victimes pathétiques : Ils sont lourds d’exemplarité. Au-delà du souffert, la communauté que groupe le métissage ne peut nier ni l’Autre, ni l’histoire, ni la nation, ni la poétique de l’Un. Elle ne peut que les dépasser ( L’Intention poétique, 219).

Il serait ainsi fondamental de "dépasser" le métissage tandis que la créolisation continuerait de s’accomplir… En 1956, Glissant formulait une réflexion qui m’interpelle ; ses paroles étaient proches de la pensée métisse qui s’opère dans une dynamique souvent conflictuelle entre le familier et l’étranger (en soi et chez les autres) un constat qu’il fait avec "le regard du fils et la vision de l’Étranger" :
[…] où que j’aille, je me sentirai solidaire de cette "parcelle de terre" […] ; et d’autre part il m’est indéniable que toute une part de moi, la plus aride et la plus meuble dans le même temps, est ici à Paris où j’ai su tant d’autres visages de la connaissance" ( Soleil de la conscience , 11 ; 54).

Ces paroles glissantiennes résonnent dans l’œuvre de Roland Brival qui tente, lui aussi, de relever ce défi lié à la complexité et à la dualité de l’identité métisse. Des années plus tard, Glissant "dit" la créolisation et établit une "relation poétique" dans l’espace-temps de l’Archipel, dans une "relation" entre les îles caraïbes :
Pour Glissant, la problématique du métissage à la Martinique est évacuée au profit d’une poétique de l’Altérité au sein du Tout-Monde, le Métis restant un signifiant zéro (Maignan, "De l’élu à l’exclu", 7).

L’anthropologue André Whittaker remarque que les tenants de la créolité, de la créolisation et du "Tout-Monde" ne pourront sortir de l’impasse s’ils continuent de revendiquer de front une "reconnaissance" internationale et une authenticité antillaise, les deux étant irréconciliables ( L’endogénisme. De la le pensée antillaise guyanaise et du Sud ACP au XXIe siècle, 23). Si la "créolisation", plus ouverte que la créolité, tend vers une généralisation, à savoir ne plus signifier un rapport direct au "créole", elle ne peut s’ériger en modèle à suivre pour le "monde" : elle participe ainsi d’un chauvinisme culturel qu’elle prétend dénoncer. La pensée "Tout-Monde" s’opère dans une contradiction flagrante, elle aussi :
[…] « Tout-Monde » [est] constitué de pays-fragments qui certes ne forment plus de totalités-nations, mais des îlots culturels, symboles de la mer Caraïbe […] créant son « Tout-Monde » à l’intérieur d’un archipel replié sur lui-même, comme une diversité qui serait typique de cette région (Schon, L’auto-exotisme dans les littératures des Antilles françaises, 89).

Lorsque Glissant déclare que la pensée archipélique convient le plus adéquatement à l’allure des mondes, il pose les notions abstraites d’archipélité et de créolisation comme paradigmes universels. De la créolité au "Tout-Monde" en passant par la créolisation, que de "traces" parcourues mais qui s’érigent encore et toujours en prototypes. Burton déclare tout de go que le "Tout-Monde" exprime "l’essoufflement d’une pensée qui ne fait plus que tourner en rond" ( Le roman marron, 9). En effet, s’ériger en docte contre d’autres doctes semble contradictoire aux objectifs apaisés du métissage.

Je reviens à la notion de reconnaissance internationale évoquée ci-dessus. L’élection "extra-ordinaire" du premier président africain-américain des E.U.A. a incité Édouard Glissant et Patrick Chamoiseau à articuler cet événement dans un ouvrage intitulé L’intraitable beauté du monde, adresse à Barack Obama (Éditions Galaade, 2008). Cette conjoncture rarissime en Occident (et "long overdue") a suscité des réactions mitigées et inattendues aux Etats-Unis et dans le monde entier {16} . Glissant a, de nouveau tenu, avec cette publication, les manettes d’un grand discours théorique qui faisait appel au "monde". La philosophie glissantienne a certes enrichi la théorie antillaise depuis son "antillanité" et il soulève la question du "Tout-Monde" comme "lieu de rencontre, de choc des cultures, des humanités" (PULM, 79). Mais la notion de créolisation devient des plus élastiques et au bout du compte, même si elle donne l’illusion d’être inclusive du "monde", elle est avant tout un concept archipélique. Il est évident que Glissant et les tenants de la créolité ont voulu gommer toute connotation négative associée au métissage et l’appellent "autre-ment". Roland Brival choisit de faire face aux dangers qu’il véhicule encore aujourd’hui. Le métissage est porteur de toutes les transgressions, de toutes les rencontres (souvent conflictuelles) et de toutes les "relations" :
[…] la langue et la culture des autres qui au début me semblent étrangères, puis vont progressivement faire naître un sentiment d’étrangeté. Accueillir l’autre sans chercher à le retenir (comme dans la passion amoureuse), encore moins à se l’approprier, est le propre du dialogue ou de l’entretien sans lesquels on ne voit pas comment pourrait prendre forme une relation métisse ( Métissages de Arcimboldo à Zombi, 36).

D’autres, avec comme chef de file l’anthropologue André Whittaker, proposent une nouvelle formule, l’"Endogène" pour le dépassement des limites du métissage et de la créolité. La pensée endogène et la nouvelle pensée antillaise-guyanaise entendent se distinguer par une affirmation de la culture, originale et originelle, sans avoir besoin pour autant de s’opposer à d’autres cultures dominantes : la pensée endogène part du postulat de la philosophie de la complétude selon lequel il n’y a d’universel que particulier. Il illustre sa théorie via le jazz qu’il déclare mondial parce que profondément local. La pensée antillaise-guyanaise trouve alors son authenticité en se dotant d’un contenu propre. Le discours théorique de Whittaker s’érige, lui aussi, en modèle de complétude et d’authenticité. Certes, tout discours dominant véhiculant des valeurs imposées doit être dénoncé et mis au défi. Mais, comment vivre "de l’en-soi et du pour-soi" sans tomber dans une autre forme d’exclusion et de "xénophobie" sociale ? D’une part, le discours de Whittaker est stimulant dans la mesure où il invite à repenser le métissage ; d’autre part, il résonne trop du glas de la certitude et ne tient pas compte de la grande complexité historique liée au métissage antillais.
Le Métis in absentia dans la littérature antillaise
Chantal Maignan-Claverie remarque judicieusement l’absence du Métis dans la littérature caribéenne. Il serait placé "sous le signe d’une fatalité généalogique [et ainsi] prédestiné à incarner l’archétype du réprouvé primordial" (Toumson, Mythologie du métissage, 138). Ainsi, le personnage métis serait "mythique", ou un "néant", un "non être" (Maignan-Claverie) : "le Nétis ne peut être présent que dans le déni du Nègre ; inversement, l’affirmation du Nègre inclut le Métis, le poussant ainsi à l’effacement" ( ibid, 368). Selon Anne Douaire, à la chute du héros tragique conventionnel se substitue une béance originelle, une "origine défectueuse" dont souffre le héros métis. Aimé Césaire, Raphaël Confiant, Patrick Chamoiseau, Édouard Glissant ont fait l’éloge du Nègre marron, du Nègre conteur, du Nègre créole de la plantation mais gardent le silence sur le Métis : le Nègre Marron et autres figurent mythiques n’existent plus que dans l’imaginaire antillais tandis que le Métis (la Métisse) font partie intégrante de la société contemporaine, ce qui rend leur évocation d’autant plus difficultueuse. Retracer la subjectivité métisse relèverait du "tabou" {17} . Le Métis incarne la blessure, le viol de l’esclave noire par le maître blanc, la plaie ouverte semblable à celle du "cleft tree" ; prison d’Ariel dans la pièce de Shakespeare, La Tempête, {18} personnage repris par Aimé Césaire sous les traits d’un Mulâtre dans son adaptation, Une Tempête. Shakespeare fait d’Ariel un esprit enfermé dans l’arbre par une magicienne africaine, la mère de Caliban. Ariel, éthéré et statufié dans l’imaginaire shakespearien ne bénéficie pas d’un meilleur traitement dans la pièce de Césaire. Le "cleft tree" est synonyme de castration ; les mauvais esprits et autres démons y sont facilement piégés, pareillement aux mauvais génies d’Aladin dans la bouteille dont la forme rappelle celle du vagin (Ehrenzweig, The Hidden Order of Art : A Study in the Psychology of Artistic Imagination, 232). Le Métis, semblable aux personnages de Beckett, figés et paralysés incarne l’immobilisme :
Ancré dans la substance, le métis […] est au cœur d’une crise identitaire et, comme figure littéraire, il est essentiellement, virtuellement, un personnage tragique qui "habite une blessure sacrée". […] Le métis symbolise la déconstruction analytique des codes et des classifications qui fondent la civilisation. C’est un antihéros […]. ( Le Métissage dans les littératures antillaises. Le Complexe d’Ariel, 18-19).

La description ci-dessus correspond aux personnages brivaliens : ils sont tragiques, jamais pathétiques. Il est alors utile de les contraster avec quelques Métis présents dans deux romans de Raphaël Confiant. Dans Le Nègre et l’Amiral, il fait de son personnage mulâtre Amédée Mauville, un être décadent, incapable "de se dégager de son complexe d’Ariel" ("de l’élu à l’exclu", 7). Si le colon blanc est responsable de ce clivage, Raphaël Confiant semble s’y conformer dans Commandeur du sucre où il expose un métis obsédé par cette production qui tue le Nègre. Roland Brival déjoue et transgresse – dans le temps et dans l’espace – ces stéréotypes associés au Métis "créole". Si le Métis est peu revendiqué dans la littérature antillaise, Roland Brival comble la lacune en leur restituant la parole (comme il l’a fait pour les Indiens Caraïbes et les Aloukous de Guyane) ; il propose ainsi dans sa fiction une réflexion grave sur le traumatisme fondamental qui les affecte et qui devient emblématique du malaise existentiel de tout Homme. S’il est vrai que Roland Brival sonde plus volontiers la subjectivité masculine, il donne aussi la parole à des Métisses ; les voix féminines les plus mémorables étant celles de Mavis dans La Robe rouge et de Djana dans Biguine Blues. Roland Brival met aussi en scène l’inconcevable (pour certains) : quelques femmes blanches, métisses de cœur {19} , circonscrivent ses textes et accompagnent les hommes noirs dans un processus complexe d’exploration et de reconstruction identitaire.
Le corps métis et sa subjectivité
Dans la première partie, j’envisage une étude sur la subjectivité et le corps métis dans Le Chevalier de Saint-Georges, {20} roman basé sur un personnage historique du Siècle dit des "Lumières". Ensuite, j’examine la subjectivité métisse dans les romans contemporains : No Man’s Land (1986) ; Bô (1998) ; La Robe rouge (2000) ; En Eaux troubles (2002) ; Cœur d’Ebène (2004) et L’Ensauvagé (2007). Les Métis modernes, héritiers spirituels du Chevalier, sont encore victimes des préjugés. La notion de liberté, radicale [pour qui ?] durant le XVIII e siècle, était basée sur un "fondement prétendu rationnel" ; selon Claude Lévi-Strauss, les choses ont peu évolué [toute proportion gardée] :
La liberté réelle est celle des longues habitudes, des préférences, en un mot des usages, c’est-à-dire ! L’expérience de la France depuis 1789 le prouve ! Une forme de liberté contre quoi toutes les idées théoriques qu’on proclame rationnelles s’acharnent. […]. La liberté se maintient par le dedans ; elle se mine elle-même quand on croit la construire du dehors ( Le Regard éloigné, 83).

Le grand débat autour de l’identité nationale en France amène à repenser les valeurs que charrient les grands discours politiques et nationalistes. On se souvient qu’Hitler avait fondé son idéologie sur la "nation" et la pureté de la "race". Toute quête identitaire est liée au corps, a fortiori au corps composite du Métis qui se situe entre deux mondes ; mon étude formule dans un premier axe, la perception du Métis en termes d’exclusion, du même et de l’autre. Ensuite, dans un deuxième axe, il est envisagé par rapport à sa mise en relation avec d’autres groupes et aux liens qui se tissent autour de ces rencontres. Vu qu’ils se situent à la charnière de deux univers, L’Ancien et le Nouveau Monde, leur corps et leur subjectivité composites s’inscrivent dans les traces infâmes et "lumineuses" du drame originel et de ses conséquences, toujours présentes et d’autant plus insidieuses à l’époque contemporaine. J’emploie sciemment le terme "lumineux" car ces épreuves confèrent aux Métis brivaliens une sensibilité à fleur de peau, une perception de l’âme humaine dans ses plis et replis les plus dissimulés. Les personnages métis de Roland Brival nous éclairent ; leur lucidité contraste avec les aveuglements dont ils paient le lourd tribut. Les corps fiévreux – dans leur rencontre avec l’étrange en eux et l’étrangeté chez les autres –, les corps errants, insaisissables côtoient l’ autre, dans la passion ou la haine ; se déplacent dans une fuite en avant, dans la violence et l’inattendu. Ces hommes et ces femmes ont une prédilection pour le monde du silence, le monde du secret ; meurtris dans leur enfance et troublés par la complexité de leur subjectivité, ils se construisent dans l’invisibilité – afin d’esquiver les regards meurtriers – et dans l’errance. "Ex-îlés", ils portent en eux la composante insulaire et océanique (océan où résonne le cri collectif des origines) ; l’île tellement aimée, tellement haïe ; l’île, point de départ, plus souvent de non-retour. Ils véhiculent dans leur continuum psychique ce "lieu" insulaire, espace fondamental, néanmoins embryonnaire et avorté : "Le processus du métissage commence lorsque la nationalité ne suffit plus à définir l’identité, mais bien plutôt l’appartenance de ces villes-mondes" (Toumson, Le Métissage , 20). Dans leur quête de l’ailleurs, les Métis brivaliens se construisent "une nouvelle peau" avec intensité ou se détruisent avec pudeur, sans débordements mièvres : ils refusent farouchement la victimisation. Leur volonté tenace et leur clairvoyance font d’eux des visionnaires. Pour certains, la survie s’opère dans la mort ; pour d’autres, dans un combat au quotidien. L’exil des protagonistes brivaliens leur permet de se restructurer dans un ailleurs où l’île se glisse néanmoins – encore et toujours – en filigrane. S’ils partagent des qualités communes – l’invisibilité, la métamorphose, l’altérité, l’identité multiple, la solitude, l’aliénation, la violence, la dérobade, la fuite, l’errance – ils vivent chacun leur subjectivité métisse de manière divergente. Un questionnement identitaire les réunit dans une quête jamais résolue. Ainsi, le Métis brivalien devient la figure emblématique de toute souffrance humaine et de tout questionnement identitaire : "Le métis nous aide à comprendre que chaque naissance est une formule originale à partir d’une irréductibilité ; celle de la femme à l’homme, celle de l’homme à la femme" (Klein, "Le corps comme lieu de métissages", 375). Roland Brival offre une multitude de perspectives par une mise "en relation" de ses Métis avec des colons, des Noirs africains, antillais, américains et des femmes, noires, blanches et métisses. Si l’Occident est dénoncé avec virulence pour sa sauvagerie, Roland Brival, ose présenter des Békés repentants, par exemple : le père du célèbre Mulâtre, le Chevalier de Saint-Georges ; la jeune Békée blanche qui, ayant hérité des préjugés de sa famille ( La Montagne d’Ebène ) , les dépasse pour son grand amour, un esclave noir qu’elle suit dans son marronnage et dont elle a un fils. Les femmes blanches représentent souvent la voix de la sagesse et de la tendresse ; par exemple, la femme française et mystérieuse ( Le Chevalier de Saint-Georges ) est la seule à percevoir le véritable Saint-Georges. Silvana, l’Italienne du roman En Eaux troubles , aide Fabien à se reconstruire pour enfin accepter son corps et son héritage métis. Le Chevalier de Saint-Georges relate aussi un rapport d’amour et de haine entre le serviteur noir, Scipion et son maître métis. On comprend ainsi que Roland Brival dérange car il met en scène des tabous gravitant autour de la race et des couples "dominos".
Métissages culturels
La deuxième partie est consacrée à une étude sur le métissage culturel. La théorie de l’approche transversale développée par René Barbier sert de base à mes réflexions. Je rappelle qu’elle présente plusieurs facettes : la compréhension de sa propre culture ; l’altération, l’interaction et la souffrance inéluctables. Le métissage apparaît non seulement comme une condition ou un ethos mais pleinement comme une culture, la culture du métissage (Laplantine). Si la définition du métissage pose problème (comme je l’ai démontré auparavant), il en va de même pour le terme de "culture". On sait qu’elle est à l’origine une invention occidentale. Michel Serres affirme que le mot a été inventé par Cicéron pour qui "la philosophie est la culture de l’art" ("La culture est-elle menacée ? ", 214). Cette vision humaniste prolongée au XVI e siècle donne naissance à la tradition de l’"honnête homme". Le deuxième sens de la culture est d’origine allemande et utilisé pour la première fois par Kant ; il fut repris par la Kulturkampf, et désigne l’ensemble des processus acquis dans une société humaine. À ce titre, la culture est ce chemin qui va de la "culture gasconne de la cochonnaille à l’Opéra et inversement" ( ibid, 214). Michel Serres remarque que l’homme distingué dans ses goûts artistiques ne connaissant rien à la culture au sens anthropologique du terme, n’est pas cultivé et de même, l’anthropologue n’y connaissant rien en art ne l’est pas plus. Une troisième définition plus récente vise la "culture comme marchandise mondialisable" ( ibid, 215). Serres constate que "la culture n’a pas de frontières, [qu’] elle est poreuse" et [qu’] elle désigne deux choses : l’acculturation (voyages, rencontres) et la culture fondée sur une décision singulière de l’individu" ( ibid, 216-217). Dès lors, enchaînons avec les paroles d’Eduardo Portella qui relie adroitement les deux termes, culture et métissage :
Lorsque la culture cesse d’être en relation, elle cesse d’être culture […] La culture est métisse. Le Métis est tout le contraire du clone. Là où le clone est le produit du même, le métis est la création d’un plus que l’autre, d’un autre qui a gardé la compréhension du même […] Au-delà de la notion d’appartenance, il se forge sur la création d’une nouvelle solidarité. Il peut être antidote à l’exclusion ("La Culture au XXI e siècle : clonage ou métissage", 324).

Le métissage culturel partage avec le métissage biologique, la complexité, l’altérité, la continuité et l’indéfini. La subjectivité métisse ne dispense ni fusion, ni stabilité, ni certitude ou "familiarité" ; ainsi, le métissage culturel est, lui aussi, caractérisé par le mouvement, l’altérité, l’étrange, la rencontre avec l’ autre non pas dans une euphorie banalisante mais dans "un mouvement de tension, de vibration, d’oscillation qui se manifeste à travers des formes provisoires se réorganisant autrement" ( Métissages de Arcimboldo à Zombi, 8). Roland Brival, dans sa fiction examine la question et les débats autour de l’immigration, de l’exil, de l’intégration, de la citoyenneté et de l’assimilation dans le kaléidoscope du métissage qui s’oppose à l’essentialisme et qui est " […] le seul apte à reconnaître la mouvance, l’instabilité des cultures et des identités culturelles" ( Métissages, 16). Le multiculturalisme américain, bien intentionné au départ, prétend aborder les questions citées ci-dessus mais "les différences, valorisées en elle-même, risquent de susciter le repli et/ou l’affrontement" :
Le métissage ne peut manquer d’entrer en résonance avec cette problématique dont il éclaire certains aspects.

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