Territoires des deux rives
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Description

Cet hommage à Jean Franco, composé de 22 contributions de chercheurs hispanistes et américanistes, se compose de deux parties, la première consacrée à la langue et à la littérature, la deuxième à l'histoire et aux sociétés. Quels sont les facteurs de changement ou d'évolution dans les périodes charnières ? Comment s'expriment les crises dans la création et dans les sociétés hispanophones ? Peut-on parler d'une esthétique du chaos dans la littérature écrite en espagnol ? Existe-t-il une écriture diasporique dans ces littératures ?

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 janvier 2015
Nombre de lectures 7
EAN13 9782336365312
Langue Français
Poids de l'ouvrage 3 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0210€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Sous la direction de Territoires des deux rives
Francisco Campuzano
Imaginaires et identités en Espagne et en Amérique latine
Hommage à Jean Franco
Cet hommage à Jean Franco présente 22 contributions rédigées par des
chercheurs hispanistes et américanistes. Il se compose de deux parties,
la première consacrée à la langue et à la littérature, et la deuxième,
à l’histoire et aux sociétés.
Plusieurs axes se dégagent de ces intersections entre les imaginaires Territoires
et les territoires de langue espagnole. D’abord, l’exil et ses répercussions
artistiques. En deuxième lieu, le questionnement identitaire, qu’il soit
poétique, culturel, politique, littéraire ou linguistique. Enfi n, la notion de des deux rives
crise, économique, sociale ou politique, telle qu’elle est exprimée dans la
littérature ou dans le domaine des mentalités. Les auteurs de cet ouvrage
s’interrogent aussi sur les réponses apportées aux crises par les nouveaux
acteurs de la scène politique latino-américaine ou lors de la relève
générationnelle qui a permis l’avènement de la démocratie en Espagne.
Quels sont les facteurs de changement ou d’évolution dans les périodes Imaginaires et identités
charnières ? Comment s’expriment les crises dans la création et dans les
sociétés hispanophones ? Peut-on parler d’une esthétique du chaos dans la en Espagne et en Amérique latine
littérature écrite en espagnol ? Existe-t-il une production diasporique dans
ces littératures ? Les articles réunis dans cet ouvrage avancent des réponses
à ces questions, à la fois actuelles et universelles.
Francisco Campuzano (1954-2012) était enseignant-chercheur au centre
Hommage à Jean Francode recherches LLACS (langues, littératures, arts et cultures des suds) de
l’Université Paul-Valéry Montpellier III.
Ont participé à cet ouvrage collectif : Yves Aguila, Annick Allaigre, Laurent
Aubague, Andrée Bachoud, Andrés Bansart, Karim Benmiloud, Christian
Boix, Francisco Campuzano, Jean-Michel Delolme, François Delprat,
Paola Domingo, Michèle Guicharnaud–Tollis, Alba Lara-Alengrin,
JeanMarie Lassus, Jean-Marie Lemogodeuc, Dorita Nouhaud, Néstor Ponce,
Nathalie Sagnes Alem, Christiane Tarroux-Follin, Isabelle Tauzin, Arnulfo
Eduardo Velasco.
ISBN : 978-2-343-04999-1
35, 50
Territoires des deux rives
Sous la direction de
Imaginaires et identités en Espagne et en Amérique latine
Francisco Campuzano
Hommage à Jean Franco

















TERRITOIRES DES DEUX RIVES




















Sous la direction de
Francisco Campuzano


























TERRITOIRES DES DEUX RIVES

Imaginaires et identités en Espagne
et en Amérique latine

Hommage à Jean Franco









































































































Ont participé à ce volume
AGUILA Yves (Université Bordeaux III)
ALLAIGRE Annick (Université Paris VIII)
AUBAGUE Laurent (Université Montpellier III)
BACHOUD Andree (Université Paris VII)
BANSART Andres (Universidad de Caracas)
BENMILOUD Karim (Université Montpellier III)
BOIX Christian (Université de Pau)
CAMPUZANO Francisco (Université Montpellier III)
DELOLME Jean-Michel (Université Montpellier III)
DELPRAT Francois (Université de la Sorbonne Nouvelle – Paris III)
DOMINGO Paola (Université Montpellier III)
GUICHARNAUD–TOLLIS Michele (Université de Pau)
LARA-ALENGRIN Alba (Université Montpellier III)
LASSUS Jean-Marie (Université de Nantes)
LEMOGODEUC Jean-Marie (Université Montpellier III)
NOUHAUD Dorita (Université de Bourgogne)
PONCE Nestor (Université Rennes II)
SAGNES ALEM Nathalie (Université Montpellier III)
TARROUX-FOLLIN Christiane (Université Montpellier III)
TAUZIN Isabelle (Université de Bordeaux)
VELASCO Arnulfo Eduardo (Universidad de Guadalajara)











Ouvrage publié avec le concours de l’Université Paul-Valéry Montpellier III

















© L’Harmattan, 2014
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-343-04999-1
EAN : 9782343049991
REMERCIEMENTS

Ce volume a été conçu par Francisco Campuzano, sauf mention contraire, il
a assumé la traduction des six textes rédigés en espagnol et toutes les
citations des textes inclus dans les articles. Nous remercions l’équipe
LLACS (Langues, littératures, Arts et Cultures des Suds) de l’Université
Paul-Valéry de Montpellier pour son soutien.

INTRODUCTION

Les amis et collègues de Jean Franco ont souhaité lui consacrer cet
hommage pour lui manifester ce qu’il représentait pour eux. Enthousiaste,
chaleureux et prolifique, la liste de ses publications est aussi longue que celle
de ces amis. De telle sorte que cet hommage à Jean Franco est le fruit de la
complicité intellectuelle et professionnelle, nouée entre Jean et tous les
collaborateurs de cet ouvrage.
L’itinéraire de Jean Franco est remarquable d’un point de vue intellectuel,
professionnel et humain. Professeur des universités et chercheur émérite, son
parcours est exemplaire : agrégé, auteur d’une thèse d’État sur Agustín
Yáñez traduite et publiée au Mexique, Jean Franco est un des plus grands
spécialistes de la littérature mexicaine et hispano-américaine. On lui doit,
parmi une quinzaine de titres, Escrituras, laberintos y milenarismo.
Literatura y sociedad en América Latina (2005), La vorágine, de José
Eustasio Rivera, Los pasos perdidos, de Alejo Carpentier (2002), Lectura
sociocrítica de la obra novelística de Agustín Yáñez (1988), Des
avantgardes à l’engagement −Residencia en la tierra et Canto general de Pablo
Neruda (2000, avec Christiane Tarroux Follin) ou l’Anthologie de la
elittérature hispano-américaine du XX siècle (1993, en collaboration avec
Jean-Marie Lemogodeuc).
Jean Franco a formé des générations d’américanistes en France et a
effectué de nombreux séjours en tant que professeur invité au Mexique, au
Venezuela, en Uruguay, en Argentine, au Brésil et à Cuba. Pendant quatre
ans, de 2002 à 2006, il a occupé le poste d’Attaché de Coopération
Universitaire et de Recherche à l’Ambassade de France au Mexique, ce qui
lui a valu d’être nommé Chevalier de l’Ordre National du Mérite, en 2005.
Les circonstances ont fait que ce livre est devenu aussi un hommage à son
initial directeur de publication. Ces textes, en effet, ont été réunis par
Francisco Campuzano. Paco – comme nous l’appelions nous, ses amis et
collègues − nous a quittés malheureusement trop tôt, sans avoir vu ce
volume publié. Il a réuni les collaborations, organisé les parties et préparé le
manuscrit que nous vous présentons. L’Hommage à Jean Franco présente 22
contributions rédigées par des universitaires hispanistes et américanistes. Il
se compose de deux parties, la première consacrée à la langue et à la
littérature et la deuxième, à l’histoire et aux sociétés.
De la poésie d’Octavio Paz aux nouvelles de Sergio Pitol, la première
partie intègre une série d’articles qui portent sur la littérature ou la culture
mexicaines et le Mexique en tant qu’espace de fiction et de représentation.
La littérature et l’art hispano-américains sont aussi abordés, en commençant
par une réflexion sur l’américanité à partir des critiques d’art du Cubain
Alejo Carpentier, suivie d’une série d’articles sur des écrivains aussi divers
9
que le Péruvien Ricardo Palma, le Colombien Jesús Zárate et les Argentins
Cristina Siscar et Néstor Ponce. Cette section inclut aussi la littérature
espagnole avec un article sur Emma Rivarola. Enfin, une réflexion
linguistique sur la notion de personne et ses réalisations en espagnol clôt la
partie dédiée à la langue et à la littérature.
Le critère de présentation des articles dans la partie consacrée à l’histoire
et aux sociétés est plutôt chronologique. Pour l’aire latino-américaine, les
contributions s’étendent des héroïnes de la Conquête du Río de la Plata au
eXVI siècle au Venezuela de Hugo Chávez, en passant par les représentations
de l’Inquisition au Mexique pendant et après la colonie, ou les liens entre le
rationalisme libéral de Juan Germán Roscio et les idées libertaires. Mais
cette partie incorpore aussi l’Espagne contemporaine en abordant la
transition et les relations diplomatiques entre la France et l’Espagne
démocratique.
Plusieurs axes se dégagent de ce mélange d’imaginaires et de territoires
au sein de la culture et de la civilisation hispanophones ; d’abord, les
intersections entre ces territoires consanguins. Ainsi, l’un des thèmes
récurrents de cet ouvrage est celui de l’exil et de ses répercussions
personnelles et artistiques : l’exil des républicains espagnols notamment
− c’est le cas de l’écrivain Gil Albert au Mexique ou, en Russie, des
personnages de Cartas desde la ausencia, de Emma Rivarola. Cela dit, des
articles ici présentés se détachent aussi les diasporas plus récentes, que ce
soit à l’intérieur du monde hispanophone ou en dehors, fussent-elles
politiques ou pas. C’est en ce sens que, en examinant la plus récente
littérature argentine, Néstor Ponce parle d’une production diasporique, fruit
de la transculturation, qui brouille les notions de littérature nationale, comme
en témoigne aussi la production de Sergio Pitol, l’un des pionniers du
cosmopolitisme dans la littérature hispano-américaine actuelle.
De façon logique, la réflexion sur l’exil nous mène à celle sur l’identité :
un autre fil conducteur de notre ouvrage. De l’unicité originelle de l’homme
− cette identité primitive et poétique recherchée dans la poésie d’Octavio
Paz −, à la dislocation provoquée par le déracinement, ou encore la place
occupée par les femmes dans la Conquête, et même dans le choix des
prépositions d’un locuteur hispanophone devant un complément de
personne ; les auteurs de ce livre explorent les différentes formes du
questionnement identitaire.
Le troisième axe est la notion de crise, qu’elle soit économique, sociale
ou politique, telle qu’elle est exprimée dans la littérature mexicaine produite
e eentre le XX et le XXI siècles, par exemple, ou bien dans le domaine des
mentalités, avec le culte des nouveaux saints pas très catholiques au
Mexique, comme Malverde ou la Santa Muerte. Les auteurs de cet ouvrage
s’interrogent aussi sur les réponses apportées aux crises par les nouveaux
acteurs de la scène politique latino-américaine ou lors de la relève
générationnelle qui a permis l’avènement de la démocratie en Espagne.
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Enfin, l’humour et ses manifestations esthétiques constituent le dernier
trait distinctif de notre ouvrage, présent dans les traditions de Ricardo Palma,
les romans La cárcel de Jesús Zárate ou Hijos nuestros de Néstor Ponce et,
bien évidemment, dans les personnages et les situations de la bande dessinée
de Gabriel Vargas, La familia Burrón. Mais l’humour est présent aussi sous
la plume de nos collaborateurs tels que le regretté Yves Aguila, qui ironise
sur le sort du juteux commerce des cigarrerías dans la Nouvelle Espagne.
Quels sont les facteurs de changement ou d’évolution dans les périodes
charnières ? Comment s’expriment les crises dans la création et dans les
sociétés hispanophones ? Peut-on parler d’une esthétique du chaos dans la
littérature écrite en espagnol ? Les articles réunis dans Territoires des deux
rives : imaginaires et identités en Espagne et en Amérique latine avancent
des réponses à ces questions à la fois actuelles et universelles.

Alba Lara-Alengrin
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PREMIÈRE PARTIE
LANGUE ET LITTÉRATURES



1Octavio Paz, Liberté sur parole .
Vers la naissance de la parole poétique.

Christiane TARROUX-FOLLIN
Université Paul-Valéry – Montpellier III

…tout poème est besoin de nier la succession et
2de fonder un royaume perdurable



3Tout au long de ce recueil qui réélabore l’ensemble de la production du
poète entre 1935 et 1957, Octavio Paz ne cesse d’aborder, par toutes les
entrées possibles, ce qui constitue le « Grand Récit » qui fonde sa pensée
poétique, et qui inscrit celle-ci au sein d’une tradition − dont il se réclame
4explicitement, par exemple dans Les enfants du limon − qui va du
Romantisme occidental jusqu’au Surréalisme français.
Nous souhaiterions ici évoquer à grands traits ce Grand Mythe pazien,
pour consacrer ensuite plus de temps à un texte précis qui en développe un
des motifs les plus significatifs : la naissance de la parole poétique.
Le temps des origines
La pensée du poète de Liberté sur parole se fonde tout d’abord sur la
croyance en un monde des origines, essentiellement caractérisé par l’unicité.
L’homme ne fait qu’un avec l’univers, fondus ensemble dans le « Grand
Tout » ; il ne fait qu’un avec la femme au sein d’un être total, l’androgyne
primordial ; il ne fait qu’un avec lui-même, libre encore du miroir, de
l’image de soi, de la conscience de soi. Le temps des origines est unité,
puisqu’il est éternité, éternel présent (presente perpetuo). La parole est une
et immense à la fois, les mots sont les choses :

1 Octavio Paz, Liberté sur parole (1935-1957), extraits, (traduction par Jean-Clarence
Lambert et Jean-Claude Masson), in Octavio Paz, Œuvres, Paris : Gallimard, coll. « La
Pléiade », p. 3-158. (Octavio Paz, Libertad bajo palabra (1935-1957), Mexico : Fondo de
cultura económica, 1960.)
2 Octavio Paz, Les signes en rotation (traduction par Roger Munier, revue par Jean-Claude
Masson), in Octavio Paz, Œuvres, op. cit., p. 881. (Octavio Paz, Los signos en rotación,
Mexico : Fondo de cultura económica, 2003, p. 284 : « … todo poema [es] apetito por negar
la sucesión y fundar un reino perdurable »).
3 Octavio Paz, Libertad bajo palabra (1935-1957), Mexico, Fondo de Cultura Económica,
1960.
4 Octavio Paz, Les enfants du limon (traduction par Roger Munier, revue par Jean-Claude
Masson), in Octavio Paz, Œuvres, op. cit., p. 956-972. (Octavio Paz, Los hijos del limo,
Barcelone : Seix Barral, 1974.)
15
Tout était à tous
Tous étaient tout
Il n’y avait qu’une parole immense et sans envers
1Parole comme un soleil…
C’est le lieu de la pensée magique, de la connaissance intuitive ou
imaginative et du raisonnement analogique. Nous reviendrons sur certains
des thèmes constitutifs de ce mythe initial et sur le concept central
d’analogie.
Dans un temps semblable à celui d’une fable, se produit une rupture, une
séparation, une « chute » ; mais le péché originel ne semble pas en être la
cause ; celle-ci n’est d’ailleurs que rarement nommée dans les textes
poétiques, par exemple dans « Pierre de soleil », L.b.p., 246, v. 299-300 :
2retrouver notre héritage arraché/ par des voleurs de vie il y a mille siècles .
C’est dans son essai Les enfants du limon qu’il aborde, assez rapidement
d’ailleurs, l’idée d’un changement de la conception du temps provoqué par
l’arrivée du christianisme et l’instauration du temps linéaire, mesuré,
historique :
En brisant les cycles et en introduisant l’idée d’un temps fini et irréversible, le
christianisme accentua l’hétérogénéité du temps ; je veux dire qu’il rendit manifeste
cette propriété qu’a le temps de briser avec soi-même, de se diviser et de se séparer,
d’être toujours autre et différent. La chute d’Adam signifie la rupture de l’éternel
présent paradisiaque ; le commencement de la succession est le commencement de la
3scission .
Le poète s’inscrit aussi ici dans la tradition surréaliste pour laquelle cette
rupture est liée à la séparation des pouvoirs de l’homme, − poésie,
philosophie, science −, qui se fondaient dans la pensée magique primitive,
comme le dit Benjamin Péret :
Il faut admettre qu’un commun dénominateur unit le sorcier, le poète et le fou, [qui]
ne peut être que la magie […] à l’époque où la magie résumait toute la science
humaine, la poésie ne se distinguait pas encore d’elle […] L’homme des anciens âges
ne sait penser que sur le mode poétique et, malgré son ignorance, pénètre peut-être
intuitivement plus loin en lui-même et dans la nature dont il est à peine différencié
que le penseur rationaliste en la disséquant à partir d’une connaissance toute
4livresque .

1 « Fábula », in Libertad bajo palabra, op. cit., p. 121 : « Todo era de todos/ Todos eran todo/
Sólo había una palabra inmensa y sin revés/ Palabra como un sol… ». (Traduction de
l’auteure).
2 Octavio Paz, « Pierre de soleil » (traduction de Benjamin Péret), in Octavio Paz, Œuvres,
op. cit., p. 148 . (Octavio Paz, « Piedra de sol », Libertad bajo palabra, op. cit., p. 246, v.
299300 : « recobrar nuestra herencia arrebatada/ por ladrones de vida hace mil siglos/ »).
3 Octavio Paz, Les enfants du limon (traduction par Roger Munier, revue par Jean-Claude
Masson), in Octavio Paz, Œuvres, op. cit., p. 937-938. (Octavio Paz, Los hijos del limo, op.
cit., p. 32.)
4 Benjamin Péret, La parole est à Péret, in Déshonneur des Poètes, Paris, J.-J. Pauvert, coll.
« Libertés », 1945, p. 51.
16
La pensée magique permet à l’homme de se maintenir en étroit contact avec
la totalité de l’univers.
Après la « chute », l’homme est séparé du monde, l’univers lui est
étranger, son mystère lui échappe. L’homme est séparé des autres hommes,
dans une vie en société faite de conflits, révélée par les images d’un espace
fractionné :
[…] noms, lieux,
rues et rues, visages, places, rues,
gares, un parc, chambres seules,
des taches sur le mur, quelqu’un se peigne
quelqu’un chante à côté de moi, quelqu’un s’habille
1chambres, lieux, rues, noms, chambres
Dans de nombreux poèmes nous trouvons cette même prise de conscience
des limitations qui définissent la condition humaine que synthétisent
merveilleusement les vers 307 à 333 et 341 à 359 de « Pierre de soleil », trop
longs à citer ici. Ils disent une condition humaine misérable, faite
d’organisation sociale coercitive et aliénante, d’un quotidien ennuyeux et
d’une violence guerrière (contexte du Madrid de 1937), dans un décor qui
s’offre comme un monde fractionné, compartimenté, réglementé.
Séparé des autres, l’homme est aussi séparé de lui-même par la
conscience de soi, conciencia-espejo (conscience-miroir), qui est repli sur sa
propre image et enfermement :
[…] dès qu’il acquit la conscience de soi, l’homme se sépara du monde naturel et, au
sein de lui-même, se fit autre. Le mot n’est pas identique à la réalité qu’il nomme,
parce que, entre l’homme et les choses − et, plus profondément, entre l’homme et son
2être −, s’interpose la conscience de soi .
L’image du miroir est récurrente dans Libertad bajo palabra. On s’arrêtera
bien sûr sur le poème « Miroir » (L.b.p., 55) qui dit dans ces termes l’identité
fractionnée :
[…] on revient de soi-même à soi-même,
parmi des miroirs impavides un visage
me renvoie mon visage, un visage
3qui masque mon visage .
Le langage lui-même perd son unité originelle, comme le dit « Fable »,
déjà cité :

1 Octavio Paz, « Pierre de soleil » (traduction par Benjamin Péret), in Octavio Paz, Œuvres,
op. cit., p. 148. (Octavio Paz, « Piedra de sol », Libertad bajo palabra, op. cit., p. 245, v.
283288 : « […] nombres, sitios,/ calles y calles, rostros, plazas, calles,/ estaciones, un parque,
cuartos solos,/ manchas en la pared, alguien se peina,/ alguien canta a mi lado, alguien se
viste,/ cuartos, lugares, calles, nombres, cuartos/ »).
2 Octavio Paz, L’Arc et la Lyre (traduction par Roger Munier, revue par Jean-Claude Masson),
in Octavio Paz, Œuvres, op. cit., p. 650. (Octavio Paz, El Arco y la Lira, op. cit., p. 35).
3 « Espejo », in Octavio Paz, Libertad bajo palabra, op. cit., p. 56 : « […] se regresa de uno
mismo a uno mismo,/ entre espejos impávidos un rostro me repite a mi rostro, un rostro/ que
enmascara a mi rostro ». (Traduction de l’auteure).
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Un jour elle se brisa en fragments minuscules
Ce sont les mots du langage que nous parlons
Fragments qui jamais ne s’assembleront
1Miroirs brisés où le monde se regarde en éclats
Naît alors un sentiment de solitude, la orfandad (sentiment d’être
orphelin), mais aussi de nostalgie ; conscience d’un manque, d’un vide,
expression d’un sentiment d’altérité (la otredad).
C’est donc l’esprit de quête qui anime la plus grande partie des textes du
recueil. Le but en est « l’instant immense », l’instant d’éternité, comme
image du paradis perdu ; instant fulgurant, éblouissant, mais éphémère et qui
constitue l’accès à l’autre rivage (la otra orilla). Il s’agit d’un des thèmes les
plus centraux de Liberté sur parole, et qui constitue le but principal de la
quête du poète car c’est à travers lui que se produira la « révélation » à
laquelle il aspire :
Ne pas durer : être éternel,
lèvres sur d’autres lèvres,
clarté sur la crête de la vague, vivace
souffle qui enfin s’incarne
et c’est une plénitude qui se répand.
2Être éternel juste un instant
Ou encore :
À la cime de l’instant
je me suis dit : « Me voilà éternel
dans la plénitude du temps ».
Et l’instant tombait
3sur un autre, abîme sans temps .
Ce moment immense et éblouissant voit se réconcilier les fragments
dispersés de l’être et du monde :
L’intelligence enfin s’incarne,
les deux moitiés ennemies se réconcilient,

1 « Fábula » in Octavio Paz, Libertad bajo palabra, op. cit., p. 122 : « Un día se rompió en
fragmentos diminutos/ Son las palabras del lenguaje que hablamos/ Fragmentos que nunca se
unirán/ Espejos rotos donde el mundo se mira destrozado. » (Traduction de l’auteure).
2 « Raisons de mourir », Liberté sur parole (traduction par Jean-Clarence Lambert et Jean
Claude Masson), in Octavio Paz, Œuvres, op. cit., p. 23. (« Razones para morir » in Octavio
Paz, Libertad bajo palabra, op. cit., p. 70 : « No durar : ser eterno,/ labios en unos labios,/
luz en la cima de la ola, viva,/ soplo que encarna al fin/ y es una plenitud que se derrama./
Ser eterno un instante/ ».)
3 « Apuntes del insomnio », in Octavio Paz, Libertad bajo palabra, op. cit., p. 45 : « En la
cima del instante/ me dije : « Ya soy eterno/ en la plenitud del tiempo./ Y el instante se caía/
en otro, abismo sin tiempo ». (Traduction de l’auteure).
18
et la conscience-miroir se liquéfie,
1redevient fontaine, source de fables .
Pour atteindre cet « instant immense », deux expériences s’offrent au
poète. Tout d’abord, l’amour, la rencontre érotique : la femme est image du
monde. On pensera à tous les blasons de corps de femme qui se construisent
en termes de paysages, comme le merveilleux « Corps en vue » (L.b.p.,
114) :
Et les ombres s’ouvrirent à nouveau et dévoilèrent un corps :
ta chevelure, automne dru, chute d’eau solaire,
[…]
cascade pétrifiée de la nuque,
haut plateau de ton ventre,
2plage sans fin de tes flancs .
Microcosme, la femme est médiatrice entre l’homme et le monde :
l’heure scintille et prend corps,
le monde est maintenant visible dans ton corps
3il est transparent dans ta transparence .
L’amour est donc révélation, ici et maintenant, de quelques images
fugitives du monde originel, victoire momentanée sur le temps linéaire, le
temps mesuré et sur la vacuité des choses et du monde.
« Pierre de soleil » est le texte qui porte le mieux cette idée de
réconciliation de l’homme avec lui-même, avec l’autre, le temps et le monde
par l’expérience amoureuse. Dans le Madrid de 1937 :
tous deux se dévêtirent et s’aimèrent
pour défendre notre part éternelle,
notre ration de temps et de paradis,
toucher notre racine et nous reconquérir,
retrouver notre héritage arraché
4par des voleurs de vie il y a mille siècles,

1 « Hymne parmi les ruines », Liberté sur parole (traduction par Jean-Clarence Lambert et
Jean Claude Masson), in Octavio Paz, Œuvres, op. cit., p. 104. (« Himno entre ruinas », in
Octavio Paz, » Libertad bajo palabra, op. cit., p. 211 : « La inteligencia al fin encarna,/ se
reconcilian las dos mitades enemigas/ y la conciencia-espejo se licúa,/ vuelve a ser fuente,
manantial de fábulas. »).
2 « Cuerpo a la vista », in Octavio Paz, Libertad bajo palabra, op. cit., p. 114: « Y las
sombras se abrieron y mostraron un cuerpo :/ tu pelo, otoño espeso, caída de agua solar,/
[…] / cascada petrificada de la nuca,/ alta meseta de tu vientre, /playa sin fin de tu costado. ».
(Traduction de l’auteure).Voir aussi : « Bajo tu clara sombra-IV », Libertad bajo palabra, op.
cit., p. 20-21 ou Piedra de sol in Libertad bajo palabra, op. cit., p. 237-239, v. 1-70.
3 Octavio Paz, « Pierre de soleil » (traduction par Benjamin Péret), in Octavio Paz, Œuvres,
op. cit., p. 142. (« Piedra de sol » in Octavio Paz, Libertad bajo palabra, op. cit., p. 238, v.
3133 : « la hora centellea y tiene cuerpo,/ el mundo ya es visible por tu cuerpo,/ es transparente
por tu transparencia »).
4 Voir aussi p. 148-149 (« Piedra de sol » in Octavio Paz, Libertad bajo palabra, op. cit.,
p. 246, v. 295-301 : « los dos se desnudaron y se amaron/ por defender nuestra porción
19
Idée reprise par les vers suivants:
tous deux se dévêtirent, ils s’embrassèrent
parce que les nudités enlacées
franchissent le temps et sont invulnérables,
rien ne les touche, elles reviennent au commencement,
il n’y a toi ni moi, demain ni hier ni noms,
mais une double vérité dans un seul corps, une seule âme
1ô être total […]
Avec cette reconstitution de l’être total, Octavio Paz rejoint une fois
encore André Breton :
Il y va, en effet, là plus qu’ailleurs, au premier chef, de la nécessité de reconstitution
de l’Androgyne primordial dont toutes les traditions nous entretiennent, et de son
2incarnation, par-dessus tout désirable et tangible à travers nous .
Cet instant immense de la révélation est un espace-temps mythique, un
premier matin du monde que retrouve chaque couple qui s’enlace :
tout se transfigure, tout est sacré,
chaque chambre est le centre du monde,
est la première nuit, le premier jour,
3le monde naît lorsqu’elle et lui s’embrassent,
Mais, pour préciser encore la pensée du poète, arrêtons-nous sur les
derniers vers de cette séquence de « Pierre de soleil » (v. 360 à 364) :
pendant un instant immense et nous entrevoyons
notre unité perdue, la détresse
d’être des hommes, la gloire de l’être encore,
de partager le pain, le soleil, la mort,
4la stupeur oubliée de vivre,
Le poète ne rejette pas ce que signifie vivre (estar vivos) : la condition
humaine, l’existence ; au cœur de l’association vivre/être des hommes (estar
vivos/ser hombres) se joue une véritable poésie de l’existence, qui ne refuse

eterna,/ nuestra ración de tiempo y paraíso,/ tocar nuestra raíz y recobrarnos,/ recobrar
nuestra herencia arrebatada/ por ladrones de vida hace mil siglos,/ »).
1 Octavio Paz, « Pierre de soleil » (traduction par Benjamin Péret), in Octavio Paz, Œuvres,
op. cit., p. 148-149. (« Piedra de sol » in Octavio Paz, Libertad bajo palabra, op. cit., p. 246,
v. 302-307 : los dos se desnudaron y se besaron,/ porque las desnudeces enlazadas/ saltan el
tiempo y son invulnerables,/ nada las toca, vuelven al principio, no hay tú ni yo, mañana,
ayer ni nombres,/ verdad de dos en sólo un cuerpo y alma,/ oh ser total […] »).
2 André Breton, La clé des champs, Paris, Sagittaire, 1953.
3 Octavio Paz, « Pierre de soleil » (traduction par Benjamin Péret), in Octavio Paz, Œuvres,
op. cit., p. 149. (« Piedra de sol », in Octavio Paz, Libertad bajo palabra, op. cit., p. 247, v.
334-337 : « todo se transfigura y es sagrado,/ es el centro del mundo cada cuarto,/ es la
primera noche, el primer día,/ el mundo nace cuando dos se besan,).
4 « Pierre de soleil » (traduction par Benjamin Péret) in Octavio Paz, Œuvres, op. cit., p. 150.
(Octavio Paz, « Piedra de sol », Libertad bajo palabra, op. cit., p. 247, v. 360-364 : « por un
instante y vislumbramos/ nuestra unidad perdida, el desamparo/ que es ser hombres, la gloria
que es ser hombres/ y compartir el pan, el sol, la muerte,/ el olvidado asombro de estar
vivos, »).
20
pas d’assumer la condition d’homme, dans sa dimension tragique, absurde,
angoissante ; fidèle à sa vision dialectique des choses, le poète sait qu’être
vivant inclut l’idée de mort et que c’est cette réalité totale qui est étonnante
et admirable. Il sait que la branche du pêcher visite la chambre numérotée
(…el cuarto claro/ que visitan las ramas del durazno, v. 313-314), comme
un message de transcendance. Ce qu’il revendique, c’est que cet instant
immense, conquis ici à travers l’expérience érotique, permette que la
détresse d’être des hommes (el desamparo que es ser hombres) n’occulte pas
définitivement cette gloire de l’être encore (gloria que es ser hombres), cette
image imparfaite mais éblouissante du paradis perdu. On retrouve là cette
tension entre existence et transcendance qui définit la poésie moderne de
l’existence.
Nous trouvons le deuxième saut périlleux (salto mortal) tenté par le poète
dans de très nombreux textes qui ont pour objet le processus même de leur
émergence à travers l’évocation de l’expérience poétique ; ce qu’Octavio Paz
appelle, avec Mallarmé, le « poème critique ». Le langage poétique y
apparaît comme une image analogique du langage des origines ; il est une
reconquête d’un état originel du langage, comme nous l’avons vu dans
« Fable », idée largement développée dans L’Arc et la Lyre. L’émergence de
la parole poétique est une victoire sur le despotisme de la raison et de la
logique, qui a occulté les forces de l’imagination et de la pensée analogique.
Dans l’expérience poétique, l’esprit récupère ses pouvoirs perdus.
C’est dans Les fils du limon que le poète définit le plus longuement
l’objectif de sa quête : le poème est un double de l’univers ; l’univers est un
texte ; le poème est à la fois une lecture et une réécriture de ce texte. C’est à
Baudelaire que le poète emprunte l’idée que l’univers est un langage :
Baudelaire n’écrit pas que Dieu créa le monde, mais qu’il le proféra, le dit. Le monde
n’est pas un ensemble de choses, mais de signes : ce que nous appelons choses, ce
sont des mots […] Chaque poème est une lecture de la réalité ; cette lecture est une
traduction ; cette traduction est une écriture : un chiffre nouveau sur la réalité
déchiffrée. Le poème est le double de l’univers : une écriture secrète, un espace
couvert de hiéroglyphes. Écrire un poème, ce n’est déchiffrer l’univers que pour le
chiffrer à nouveau […] La poétique de l’analogie revient à concevoir la création
1littéraire comme une traduction .
À travers le poème, c’est l’univers qui devient soudain visible. Amour et
poésie constituent donc les sauts périlleux vers l’autre rivage :
[…] poésie et amour sont des actes semblables. L’expérience poétique et l’expérience
amoureuse nous ouvrent les portes d’un instant électrique. Là, le temps n’est pas

1 Octavio Paz, Les enfants du limon (traduction par Roger Munier, revue par Jean-Claude
Masson), in Octavio Paz, Œuvres, op. cit., p. 985-986. (Octavio Paz, Los hijos del limo, op.
cit., p. 106-107.)
21
succession ; hier, aujourd’hui et demain cessent d’avoir une signification : il n’existe
1qu’un toujours qui est également un ici-maintenant .
Le poète est conscient des affinités de ces deux expériences avec
l’expérience mystique : « Les trois expériences sont des manifestations de ce
qui est la racine même de l’homme. Chacune révèle la nostalgie d’un état
2antérieur » . L’image même du saut périlleux fait bien sûr penser au raptus
des mystiques et les trois expériences ouvrent sur une révélation. André
Breton, associant l’extase mystique, l’extase amoureuse et celle de la
création artistique, dit : « L’éternité est là, comme nulle part ailleurs,
3appréhendée dans l’instant même » .
Mais, comme pour le groupe surréaliste, pour Octavio Paz amour et
poésie doivent permettre d’accéder à un nouveau sacré, non religieux :
[…] d’une part, j’estime que poésie et religion jaillissent de la même source et qu’il
est impossible de dissocier le poème de la prétention qu’il a de changer l’homme […]
d’autre part, je pense que l’entreprise prométhéenne de la poésie moderne tient à son
hostilité envers la religion, source de la volonté délibérée de créer un nouveau
4« sacré » face à celui que nous proposent les Églises actuelles .
Il convient maintenant de cerner les contours d’un concept qui fonde la
pensée poétique d’Octavio Paz : l’analogie. Le poète le formule en revisitant
longuement la pensée de Baudelaire, en particulier dans Les enfants du
limon. Il retrouve bien sûr aussi des idées chères à Breton. En effet, comme
en écho à ce que disait ce dernier : « Le mot le plus exaltant dont nous
5disposions est le mot comme, que ce mot soit prononcé ou tu » . Le poète
déclare : « L’analogie est le royaume du mot comme, ce pont verbal qui, sans
6les supprimer, réconcilie les différences et les oppositions » .
Ressemblance, affinité, accord, correspondance, harmonie, attraction :
tous ces termes désignent les modalités possibles de la relation analogique
dont le mode d’apparition est la comparaison et dont le produit exemplaire
est l’image poétique. Comparaisons et métaphores cessent ainsi d’être des
figures de mots pour devenir des figures de pensée.

1 Octavio Paz, Las peras del olmo (Les poires de l’orme. Pour cette traduction, cf. Octavio
Paz, La Búsqueda del comienzo, Madrid : Editorial Fundamentos, 1974, p. 74 : […] todos
somos poetas y sí hay que pedirle peras al olmo.), Barcelone : Seix Barral, 1971, p. 148.
(Traduction de l’auteure).
2 Octavio Paz, L’Arc et la Lyre (traduction par Roger Munier, revue par Jean-Claude Masson),
in Octavio Paz, Œuvres, op. cit., p. 743. (Octavio Paz, El Arco y la Lira, op. cit., p. 136.)
3 André Breton, Arcanes 17. « Enté d’Ajours », Paris, J.-J. Pauvert, 1965, p. 148.
4 Octavio Paz, L’Arc et la Lyre (traduction par Roger Munier, revue par Jean-Claude Masson)
in Octavio Paz, Œuvres, op. cit., p. 726. (Octavio Paz, El Arco y la Lira, op. cit., p. 118).
5 André Breton, Signe ascendant (1942), Paris, Gallimard, coll. « Poésie », 1968.
6 Octavio Paz, Les enfants du limon (traduction par Roger Munier, revue par Jean-Claude
Masson) in Octavio Paz, Œuvres, op. cit., p. 981. (Octavio Paz, Los hijos del limo, op. cit.,
p. 100.) De façon plus générale, on se reportera à cet essai d’Octavio Paz pour de plus longs
développements sur ce concept clé, ch. IV, « Analogie et ironie », p. 972-990. (« Analogía e
ironía », p. 87-112).
22
Nombreux sont les textes, nous l’avons vu, où une suite de comparaisons
et de métaphorisations des éléments du corps de la femme font de celle-ci
une image du monde naturel. Citons encore « Sous ton ombre claire, IV » :
Un corps, un corps seul, rien qu’un corps,
un corps comme jour déversé
et nuit dévorée ;
[…]
une gorge, un ventre qui voit le jour
comme la mer qui s’enflamme
quand elle touche le front de l’aurore ;
des chevilles, ponts vers l’été ;
[…]
et leur furieuse grâce m’élève
jusqu’aux cieux tranquilles
où vibre l’instant,
[…]
1la plénitude du monde et de ses formes .
Formulation complète de l’objectif ultime de la quête.
Semences pour un hymne
C’est à ce point du Grand Récit que nous souhaitons nous arrêter, plus
particulièrement sur un texte qui est le dernier de la section de Liberté sur
parole intitulée (« Semences pour un hymne ») et qui porte le même titre que
2celle-ci .
Semences pour un hymne

Peu fréquentes (mais aussi imméritées)
Instantanées (mais il est vrai que le temps ne se mesure pas
Il y a des instants qui éclatent et sont des astres
D’autres sont un fleuve immobilisé et des arbres fixes
D’autres sont ce fleuve emportant ces mêmes arbres)
Peu fréquentes
Instantanées nouvelles favorables
Deux ou trois nuages de cristal de roche
Heures hautes comme la marée
Fracas de plumes blanches dans le ciel nocturne
Îles en flammes au milieu du pacifique
Mondes d’images suspendus à un fil d’araignée
Et, là, la jeune fille qui s’avance en séparant en deux les hautes eaux
Comme le soleil la jeune fille qui se fraie un chemin comme la flamme qui avance
Comme le vent séparant en deux le rideau de nuages

1 « Bajo tu clara sombra – IV » in Octavio Paz, Libertad bajo palabra, op. cit., p. 21 : « Un
cuerpo, un cuerpo solo, sólo un cuerpo,/ un cuerpo como día derramado/ y noche devorada ;/
[…] / una garganta, un vientre que amanece/ cuando toca la frente de la aurora ;/ unos
tobillos, puentes del verano ;/ […] / y su furiosa gracia me levanta/ hasta los quietos cielos/
donde vibra el instante,/ […] / la plenitud del mundo y de sus formas. » (Traduction de
l’auteure).
2 « Semillas para un himno », L. b. p., op. cit., p. 137.
23
Beau voilier féminin
Bel éclair séparant en deux le temps
Tes épaules portent la marque des dents de l’amour
La nuit polaire brûle
Peu fréquentes
Instantanées nouvelles du monde
(Quand le monde entrouvre ses portes et l’ange s’assoupit à l’entrée du jardin)
Jamais méritées
(Tout nous est donné de surcroît
Sur une terre condamnée à se répéter sans trêve
Nous sommes tous indignes
Jusqu’aux morts qui rougissent
Jusqu’aux aveugles qui déchiffrent l’écriture du fouet
Des grappes de mendiants pendent des villes
Maisons de colère, tours au front obtus)
Peu fréquentes
Instantanées
Elles n’arrivent pas toujours sous forme de mots
De lèvres jaillit un épi
Une forme véloce ouvre les ailes
Imprévues
Instantanées
Comme dans l’enfance quand nous disions : « voici un bateau chargé de… »
Et instantané imprévu jaillissait le mot convoqué
Poisson
Peuplier
Colibri
Et ainsi à présent de mon front prend la mer un bateau chargé d’initiales
Avides de s’incarner dans des images
Instantanées
Imprévus chiffres du monde
La lumière s’ouvre sur les diaphanes terrasses de midi
Elle s’enfonce dans le bois comme une somnambule
Elle pénètre dans le corps endormi de l’eau

1Pour un instant les noms sont habités .

1 « Semillas para un himno » : « Infrecuentes (pero también inmerecidas)/ Instantáneas (pero
es verdad que el tiempo no se mide/ Hay instantes que estallan y son astros/ Otros son un río
detenido y unos árboles fijos/ Otros son ese río arrasando los mismos árboles)/ Infrecuentes/
Instantáneas noticias favorables/ Dos o tres nubes de cristal de roca/ Horas altas como la
marea/ Estrépito de plumas blancas en el cielo nocturno/ Islas en llamas en mitad del
pacífico/ Mundos de imágenes suspendidos de un hilo de araña/ Y entre todos la muchacha
que avanza partiendo en dos las altas aguas/ Como el sol la muchacha que se abre paso
como la llama que avanza/ Como el viento partiendo en dos la cortina de nubes/ Bello velero
femenino/ Bello relámpago partiendo en dos el tiempo/ Tus hombros tienen la marca de los
dientes del amor/ La noche polar arde/ Infrecuentes/ Instantáneas noticias del mundo/
(Cuando el mundo entreabre sus puertas y el ángel cabecea a la entrada del jardín)/ Nunca
merecidas/ (Todo se nos da por añadidura/ En una tierra condenada a repetirse sin tregua/
Todos somos indignos/ Hasta los muertos enrojecen/ Hasta los ciegos deletrean la escritura
del látigo/ Racimos de mendigos cuelgan de las ciudades/ Casas de ira torres de frente
obtusa)/ Infrecuentes/ Instantáneas/ No llegan siempre en forma de palabras/ Brota una
24
« Semences pour un hymne » réunit des textes écrits entre 1950 et 1954.
On se souviendra que le poète occupe, entre 1945 et 1951, le poste d’Attaché
Culturel de l’Ambassade du Mexique à Paris, période qui correspond à ce
que l’on décrit comme son « expérience surréaliste ». C’est une période qui
voit se confirmer une conception de la poésie qu’il partage avec le groupe
d’André Breton (« Ainsi dès que je me mis en rapport avec eux, je me rendis
compte que nous étions en accord»), ainsi que sa volonté d’ancrer son œuvre
dans la modernité poétique (« Une grande partie de ce que j’ai écrit constitue
1une tentative pour m’insérer dans l’histoire de la poésie moderne ») .
À partir d’un titre que nous pouvons qualifier de programmatique
− comment est engendré l’hymne, le chant poétique, à partir de quelques
semences que le texte se chargera de définir –, le poème qui est l’objet de
notre analyse paraît s’imposer comme un métapoème, – un poème critique –
qui reproduit son propre processus de production, et qui nous livre ainsi une
réflexion sur la nature de l’écriture poétique. Le titre préfigure l’émergence,
à partir d’un élément initial embryonnaire, de ce qu’il annonce comme son
objectif (pour un hymne) : l’hymne, le poème, mais un poème doté d’une
dimension sacrée, une dimension de célébration qui se répercute sur la
nature de l’expérience que relate le poète. Le terme d’hymne s’inscrit de plus
dans un intertexte biblique que convoque l’image de l’Éden après la chute
(le jardin gardé par l’ange, v. 22), la partition salvatrice des eaux (séparant
en deux les hautes eaux, v. 13) et la réécriture d’un certain concept de grâce
(Tout nous est donné par surcroît, v. 24), trois images qui introduisent des
variantes significatives par rapport au texte biblique qu’il conviendra
d’analyser mais qui ne sont pas sans auréoler d’une dimension sacrée
l’expérience poétique évoquée. L’hymne c’est le poème à l’émergence
duquel nous assistons, en même temps qu’il représente la célébration de cet
instant privilégié que constitue la révélation poétique, concept vers lequel
nous conduira l’analyse du texte.
Il s’agit d’un « poème libre », c’est-à-dire fait d’une série de vers libérés
des impératifs de la métrique traditionnelle. Cependant, notre attention
s’arrête sur une certaine disposition typographique qui libère des pauses et

espiga de unos labios/ Una forma veloz abre las alas/ Imprevistas/ Instantáneas/ Como en la
infancia cuando decíamos « ahí viene un barco cargado de… »/ Y brotaba instantánea
imprevista la palabra convocada/ Pez/ Alamo/ Colibrí/ Y así ahora de mi frente zarpa un
barco cargado de iniciales/ Ávidas de encarnar en imágenes/ Instantáneas/ Imprevistas cifras
del mundo/ La luz se abre en las diáfanas terrazas del mediodía/ Se interna en el bosque
como una sonámbula/ Penetra en el cuerpo dormido del agua/ Por un instante están los
nombres habitados. (Traduction de l’auteure. Pour la traduction de cifras par chiffres, voir le
passage de Point de convergence… in Œuvres, op. cit., p. 985-986, cité plus haut : « […] une
écriture : un chiffre nouveau sur la réalité déchiffrée. […] Écrire un poème ce n’est déchiffrer
l’univers que pour le chiffrer à nouveau »).
1 Octavio Paz, éd. de Alfredo Roggiano, Madrid : Editorial Fundamentos, coll.
Espiral/figuras, 1979, p. 15 et 17-18.
25
1distribue le matériau linguistique en « lignes poétiques » ; l’ampleur de
plusieurs d’entre elles suggère le terme de versets (même si pour la
commodité du propos nous utiliserons le terme de vers), cohérent avec le
champ de signification du mot hymne et la présence d’un intertexte biblique.
Tout cela nous invite à porter une particulière attention aux effets
rythmiques.
Il s’agit en outre d’un texte libre de tout signe de ponctuation ; il s’offre
comme un flux continu, ce qui génère des effets d’ambiguïté dans les liens
syntaxiques en même temps qu’un enrichissement du sens par la
multiplication des associations sémantiques possibles ; le fonctionnement est
aussi bien prospectif que rétrospectif ; nous verrons plus loin comment le
principal effet de sens consiste à établir une série de relations d’équivalence,
d’analogie entre les éléments clés : semences, nouvelles, mots, chiffres.
La disposition typographique des lignes poétiques, qui découpe des
blancs et génère des rythmes, confère aussi au texte une dimension visuelle,
picturale, comme si le matériau linguistique se trouvait concrètement
« semé » sur la page ; ce qui n’est pas sans rappeler la définition que le poète
donne du poème : Dans la dispersion de ses fragments « […] Le poème,
n’est-il pas cet espace vibrant sur lequel se projette une poignée de signes,
2comme un idéogramme d’où jailliraient des sens multiples . » Comment ne
pas voir un écho de cet état initial du langage poétique antérieur à la
signification, en même temps qu’il en est le générateur, dans des termes
comme initiales chiffres, avides de s’incarner dans des images et habiter,
remplir de sens les noms, les mots ?
Le poème s’organise en six sections sur la base de la répétition des deux
adjectifs qui ouvrent respectivement les deux premiers vers du texte, ou de
leur variante à partir du vers 36. Ces couples de mots,
− infrecuentes/instantáneas (peu fréquentes/instantanées) répétés quatre fois,
imprevistas/instantáneas (imprévues/instantanées), trois fois −, constituent
une sorte de leitmotiv unificateur : par sa disposition typographique, par le
fait que ce soient des mots formés de quatre syllabes. D’autre part, si nous
leur associons le mot qui ouvre une sorte de thème contrepoint, inmerecidas
(imméritées) (v.1) − et son écho Nunca merecidas (Jamais méritées)
(v. 23) − nous constatons aussi une similitude morphologique : on notera que
trois de ces quatre adjectifs portent un préfixe privatif qui les dote d’un sens
négatif ; l’apparente similitude morphologique de instantáneas
(instantanées) confère à ce dernier mot la nuance négative de « non
durable ».

1 Concept emprunté à Francisco López Estrada, Métrica española del siglo XX, Madrid,
Gredos, 1987.
2 Octavio Paz, Les signes en rotation, in Octavio Paz, Œuvres, op. cit., p. 868. (Octavio Paz,
Los signos en rotación, Madrid : Alianza editorial, 1971, p. 34).
26
Les deux premiers adjectifs de la série, infrecuentes (peu fréquentes) et
instantáneas (instantanées) renvoient à deux axes de la temporalité : la
fréquence et la durée ; l’insistance est mise ici sur le caractère fugace,
éphémère, mais aussi exceptionnel, singulier, de l’expérience évoquée. Ce
qui nous invite à prêter une attention particulière à la thématique temporelle
sur laquelle nous reviendrons plus loin.
Le flux continu du texte crée un enchaînement d’appositions,
d’équivalences entre des éléments à travers les adjectifs couplés qui, après
avoir qualifié les semences du titre, transfèrent leur fonction, par la vertu du
raisonnement analogique, à d’autres éléments, ainsi assimilés à ces mêmes
semences. On voit se configurer ainsi un développement du texte que nous
pouvons résumer de la façon suivante :

semences
I - peu fréquentes
instantanées
II - peu fréquentes
instantanées nouvelles favorables
III - peu fréquentes
instantanées nouvelles du monde
IV - peu fréquentes

instantanées
elles n’arrivent pas toujours
(=elles arrivent parfois) sous forme de mots
jaillit
ouvre ses ailes forme, image
V - imprévues
instantanées
(Comme …quand…
jaillissait instantanée imprévue la parole convoquée
prend la mer un bateau chargé d’ initiales
avides de s’incarner dans des images
VI - instantanés
imprévus chiffres du monde

La série de verbes soulignés suggère une mise en mouvement, une
irruption, une émergence, qui dessine la présence implicite d’un verbe
semblable au verbe jaillir appliqué aux semences et aux nouvelles. Les
semences, semées tout au long du poème par le biais des adjectifs qui les
qualifient, ont germé pour constituer le texte en l’hymne qu’annonçait le
titre ; célébration d’une révélation finale, la plénitude momentanée du monde
à travers l’adéquation entre les mots et les choses (s’incarner, habités).
27
Si nous nous attachons à analyser la façon dont ce texte transcrit une
expérience temporelle, nous constatons tout d’abord que, si les quatre
premières sections se développent dans un présent générique, dans la
cinquième fait irruption un locuteur, sous la forme d’un « nous » et d’une
citation qui établit un lien associatif entre le passé et le présent, entre deux
expériences assimilées par la comparaison : le jeu innocent de l’enfant avec
les mots et l’écriture poétique. Lier la parole poétique à la parole innocente
de l’enfance signifie la rapprocher de la parole des origines, dont, selon
Octavio Paz et les surréalistes, la parole poétique serait une image
momentanément fixée. Quant à la sixième section, elle correspond au
présent de l’énonciation (et maintenant), à l’actualité de l’écriture du poème
qui évoque ainsi l’instant de sa propre naissance.
Le système de représentation du temps dans ce texte insiste, nous l’avons
vu, sur le caractère exceptionnel, singulier, soudain, mais fugace de l’instant.
La parenthèse qui occupe les vers 2 à 5 (mais il est vrai que le temps ne se
mesure pas) en explicite l’évidence. Une série d’images bâties à partir du
paradigme des éléments naturels (astres, fleuve, arbres) transcrivent une
conception dialectique du temps. Il est fulgurant (v. 3 ; on notera la façon
dont les sonorités de instantes, estallan, astros (instant, éclatent, astres)
renforcent l’idée d’explosion soudaine et d’irradiation). Immobile aussi (v.
4 : fleuve immobilisé, arbres fixes) en même temps qu’il est fidèle à l’image
du cours destructeur du temps (v. 5 : ce fleuve emportant ces mêmes arbres).
S’ébauche ainsi l’idée d’une possible fusion des contraires, au sein de la
perception du temps, qui se complètera plus loin.
L’expérience temporelle, qui consiste à isoler l’instant, est ainsi possible
grâce à l’opération d’immobilisation de celui-ci, représentée par des images
de densité matérielle : deux ou trois nuages de cristal de roche (v. 8), heures
hautes comme la marée (v. 9), îles en flammes au milieu du pacifique (v. 11),
idée qui sera reprise plus loin par la série de métaphorisations de la jeune
fille. Cette possible victoire sur le temps mesuré substituera à l’évocation des
multiples instants, l’éblouissant midi du vers 47 et l’instant transcendant de
la révélation poétique au vers 50 − Pour un instant les noms sont habités −,
point culminant de la quête du poète.
Comment parvient-on à cette révélation finale, quelles sont les étapes qui
peu à peu construisent l’hymne, comment le texte caractérise ces
semences/nouvelles du monde si fécondes ? La section III semble évoquer
les circonstances de leur manifestation : (Quand le monde entrouvre ses
portes et l’ange s’assoupit à l’entrée du jardin, v. 22) ; la présence de l’ange
et du jardin permet d’identifier le monde qui fait don de ses nouvelles
1comme l’Éden, le paradis, le monde des origines, perdu depuis la chute . Il

1 « Iahvé Élohim le renvoya donc du jardin d’Éden pour qu’il cultivât le sol d’où il avait été
pris. Il chassa l’homme et il installa à l’orient du jardin d’Éden les Chérubins et la flamme
28
est des moments, nous dit le texte, où le monde des origines nous met à
nouveau en contact avec la « connaissance » originelle : entrouvre, portes,
entrée, processus rendu plus aisé par l’affaiblissement de la vigilance de
l’ange (s’assoupit). Ce qui introduit un des thèmes essentiels de la pensée
poétique d’Octavio Paz, celui de la création poétique comme réconciliation
avec le monde des origines, selon un processus sur lequel nous nous
arrêterons dans la dernière partie de cette étude. Quant à la façon dont sont
caractérisées ces nouvelles, il faut ajouter aux concepts de rareté et de
fugacité, déjà évoqués, deux notions complémentaires, la surprise, –
imprévues (v. 36) –, que nous pouvons relier à une certaine conception de
l’inspiration comme phénomène incontrôlé, et une certaine idée de la grâce,
à travers l’adjectif imméritées (v. 1), repris dans jamais méritées (v. 23), soit
un don, une faveur qui ne requiert aucun mérite. Il faut souligner ici une
légère transgression des écritures qui fait de ce message du monde une grâce
d’une nouvelle nature. En effet, dans le Nouveau Testament il est
recommandé à l’homme de rechercher l’essentiel, le royaume de Dieu et tout
1le reste lui sera donné « par surcroît » s’il le mérite (« todas estas cosas os
serán añadidas », dit le texte sacré). Ici, tout nous est donné par surcroît (v.
24), mais rien n’est mérité, et surtout ce que l’on recherche ce n’est pas le
règne de Dieu mais la réconciliation avec le monde. Octavio Paz, comme les
surréalistes, adhère à un concept du sacré qui exclue la dimension religieuse,
2comme nous l’avons vu plus haut . Rien n’est mérité ; l’indignité et la honte
caractérisent le monde des hommes (v. 25-30). La répétition de jusqu’aux,
comme développement de tous, souligne l’absence d’exception ; personne ne
se sauve (condamnée, sin trêve) dans un monde régi par le temps mesuré de
la répétition (Sur une terre condamnée à se répéter sans trêve), dans un
univers urbain (villes, maisons, tours) dégradé, désespéré (des grappes de
mendiants pendent des villes), domaine de la violence (l’écriture du fouet) et
3de la stupidité (front obtus) . Cet espace « négatif » s’oppose au monde
naturel qui entoure l’expérience poétique salvatrice depuis ces premières
manifestations sous forme de ces nouvelles favorables, semences à partir
desquelles s’organise le poème. Nous avons vu, dans les vers 8 à 12, une
série d’images qui disent : une cristallisation momentanée (nuages de cristal
de roche) , un mouvement suspendu à son sommet (heures hautes comme la
marée), une tache blanche bruissant sur fond sombre (fracas de plumes
blanches dans le ciel nocturne), une tache de feu au milieu de l’eau (îles en

tournoyante de l’épée pour garder la route de l’arbre de vie. », La Bible – Ancien Testament,
Paris, NRF, La Pléiade, 1956, Genèse, L. III, v. 23-24.
1 « Cherchez d’abord le Royaume de Dieu et sa justice, et tout cela vous sera donné par
surcroît. », Matthieu, 6, 33.
2 Cf. la citation de L’Arc et la Lyre, in Octavio Paz, Œuvres, op. cit., p. 726.
3 Ce passage synthétise une vision du monde à laquelle nous avons déjà fait référence à
propos de « Pierre de soleil », in Octavio Paz, Liberté sur parole, in Octavio Paz, Œuvres, op.
cit., p. 148.
29
flammes au milieu du pacifique), c’est-à-dire des éléments naturels qui
s’isolent et se singularisent pour s’imposer à la vue, pour se détacher comme
des visions privilégiées. Ces mondes d’images, qui sont précisément les
nouvelles qu’envoie le monde, associent les quatre éléments dans une vision
totalisatrice (nuages/ciel, marée/pacifique, flammes, îles) à laquelle
contribue aussi la constante affirmation de la coexistence des contraires
(nuages/cristal de roche, blanc /nocturne, fracas/silence, feu/eau). Il s’agit
cependant de visions fragiles et fugaces ; leur multiplicité (pluriel de mondes
d’images) contraste avec le fragile fil d’araignée qui les soutient. Mais on se
souviendra du pouvoir créateur que l’on a l’habitude d’attribuer à cet animal,
représenté par la perfection de sa toile.
Dans le processus de révélation progressive du monde, un rôle éminent
est attribué à la figure de la jeune fille (v. 13-19). Le début du v. 13 l’associe
(Et) à ce qui précède, de la même façon que le lien sémantique qui est établi
par les échos suivants : hautes eaux/marée (v. 13 et 9), flamme/flammes (v.
14 et 11), nuages/nuages (v. 15 et 8). Parmi les « nouvelles favorables » elle
occupe un lieu central – là − (entre todos), elle est le centre de cette
cosmovision. À l’indétermination des éléments antérieurs s’oppose l’emploi
de l’article défini qui fait d’elle une entité familière, aussi bien pour le sujet
parlant que pour son destinataire implicite, l’image archétypique de la jeune
fille, c’est-à-dire la femme-enfant, célébrée en particulier par André Breton
pour une vertu très significative dans ce texte : le temps sur elle n’a pas de
prise.
La figure de la femme-enfant dissipe autour d’elle les systèmes les mieux organisés
parce que rien n’a pu faire qu’elle y soit assujettie ou comprise. Sa complexion
désarme toutes les rigueurs, à commencer, je ne saurais trop le dire à elle-même, par
1celle des ans .
Elle se caractérise ici par une attitude dynamique : avance, se fraie un
chemin, séparant en deux ; elle a un pouvoir sur le monde. L’image à
réminiscence biblique des eaux qui s’ouvrent sur son passage l’entoure de
solennité et de sacré. L’évocation de la jeune fille s’organise autour d’une
série d’échos qui créent des équivalences métaphoriques, rendues plus
évidentes encore par l’ambiguïté syntaxique que crée l’absence de
ponctuation (en particulier au vers 14 : Comme le soleil la jeune fille qui se
fraie un chemin comme la flamme qui avance). Dans un premier système
d’écho, deux images concrètes complémentaires (la mer/le ciel, le bas/le
haut), − séparant en deux les hautes eaux/séparant en deux le rideau de
nuages − servent de support métaphorique au concept central, analysé plus
haut, le temps, sur lequel la jeune fille exerce son pouvoir. Trois agents,
parmi les plus dynamiques, empruntés au paradigme des éléments naturels,
comme le soleil, la flamme, le vent, plongent la jeune fille dans une sorte de
fusion cosmique. Finalement, les images incisives du beau voilier/bel éclair

1 André Breton, Arcane 17, op. cit., p. 68.
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contribuent à l’imposer comme une force dynamique et effectivement active.
Les vers 16 à 18 paraissent établir un changement dans la forme de
l’énonciation : beau voilier et bel éclair, perçus dans un premier temps
comme des appositions à la jeune fille, nous parviennent soudain comme des
vocatifs grâce à l’irruption de la seconde personne (tes épaules, v. 18), ce qui
fait de ce final de la section II un hymne au pouvoir de la femme… et de
l’amour. La jeune fille porte en effet les marques de l’érotisme (Tes épaules
portent la marque des dents de l’amour, v. 18). À la femme-enfant se
substitue la femme aimée, celle qui réconcilie les contraires, comme le dit
l’oxymore du vers 19, la nuit polaire brûle, qui conjugue deux oppositions :
obscurité/luminosité et froid/feu. Ce type d’image, traditionnel dans la
poésie classique pour transcrire le paroxysme du désir, livre, à travers la
résolution des contraires, l’idée de réconciliation avec le Tout. La femme
aimée est médiatrice d’instants éblouissants ; ce qu’annonçait déjà l’image
fulgurante et resplendissante qui, dans les vers 14 et 15, faisait d’elle une
forme lumineuse animée (soleil-flamme-vent) et révélatrice (séparant en
deux le rideau de nuages). En ce sens, elle préfigure l’image finale (v.
4749) de la lumière ; celle-ci s’ouvre, dans une vision pleine d’érotisme :
s’enfonce, pénètre, image que le mot semences du titre nous invite à lire
comme une image de fécondation ; force fécondante qui pénètre la
profondeur obscure et endormie, à la fois terre et eau (bois/eau) pour
l’éveiller, elle s’associe à la transparence du midi, ce point suprême du temps
immobilisé. Le mystère du monde alors se révèle et l’on assiste à la
naissance de la parole poétique.
Ce texte propose en effet une réflexion sur l’écriture poétique :
qu’estelle ? Comment naît-elle ? Quelle est sa relation avec le monde ? Les
semences initiales, futurs mots du poème, sont des messages bénéfiques que
le monde adresse au poète. Le poète assailli d’images convoque la parole. La
relation entre l’image et le mot se trouve dans cette rencontre latente entre la
représentation mentale et la possibilité de la nommer qu’évoquent les vers 43
et 44 : initiales, c’est-à-dire mot potentiel, non encore formé, avides de
s’incarner dans des images/instantanées. Le dernier vers dit précisément la
coïncidence entre la réalité et la faculté de la formuler : les semences se sont
organisées en poème. Celui-ci a évoqué sa propre genèse : du monde
« poussent » des messages verbaux − Octavio Paz le définit ailleurs comme
source de signes verbaux (manantial de signos verbales) ou source de fables
1(manantial de fábula) −; il revient au poète de déchiffrer ces signes
(initiales, chiffres) ; et le poème naît de cette « lecture » privilégiée du
monde. Il s’agit d’une mission difficile : elles n’arrivent pas toujours sous
forme de mots, forme négative qui s’ajoute à la morphologie des adjectifs

1 « Hymne parmi les ruines », Liberté sur parole (traduction par Jean-Clarence Lambert et
Jean-Claude Masson), in Octavio Paz, Œuvres, op. cit., p. 104. (« Himno entre ruinas »,
Libertad bajo palabra, p. 213)
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leitmotivs ; métaphores qui disent le caractère embryonnaire de ces
nouvelles du monde, la potentialité non réalisée encore, la gestation − que
l’on retrouve encore dans epi (v. 34), forme, ailes (v. 35) −; la forme
négative et la richesse métaphorique disent la difficulté qu’il y a à déchiffrer
le message, la difficulté du passage de l’image au mot. On voit s’imposer la
nécessité de recourir au temps lointain et magique de l’enfance, − la jeune
fille, le jeu (Comme dans l’enfance quand…, v. 38) − et à son lien avec les
origines ; on notera en effet le caractère ludique et rituel (par sa forme
itérative) de l’expérience enfantine : quand nous disions…. Et jaillissait…
(v. 38) ; à travers la distribution typographique des mots convoqués par
l’enfant se trouve une fois de plus représentée l’idée que les signes verbaux
font irruption dans la matérialité du texte, « semés », non encore organisés
en langage. Le jeu de l’enfant éclaire l’expérience présente, celle du sujet
parlant, l’acte d’énonciation du poème ; son bateau prend la mer (v. 43) vers
un futur qui est l’avènement du texte : cet instant d’adéquation totale entre
un langage, le langage poétique, et le monde ; instant de coïncidence entre
les mots et les choses, entre la réalité et la faculté de la nommer. C’est un
moment lié à la plus intense irradiation du soleil (La lumière s’ouvre sur les
diaphanes terrasses du midi, v. 47), ce qui insiste sur le caractère éblouissant
et transcendant de cet instant de « révélation » : Pour un instant les noms
sont habités. Nous avons donc assisté à la genèse du poème comme
déchiffrement du monde et image analogique de celui-ci.
Pour conclure nous évoquerons un autre texte, le deuxième de la section
Semillas para un himno, où se trouve convoquée aussi, dans une atmosphère
de grande luminosité, cette masse verbale en attente de l’intervention d’un
agent ordonnateur :
Dès l’aube ce qui naît cherche son nom
La lumière scintille sur les troncs somnolents
[…]
Le monde lève son front encore nu
Pierre polie et lisse où graver un chant
La lumière ouvre son éventail de noms
Voici un début d’hymne comme un arbre
1Voici le vent et de beaux noms dans le vent
Souvenons-nous de Les signes en rotation : Les mots qui suivent ne
disent-ils pas mieux qu’un laborieux exercice académique cette « opération »
pleine de magie qui préside à la naissance de la parole poétique ? :

1 C’est nous qui soulignons. « Semences pour un hymne », Liberté sur parole (traduction par
Jean-Clarence Lambert et Jean-Claude Masson), in Octavio Paz, Œuvres, op. cit., p. 52.
(« Semillas para un himno », Libertad bajo palabra, op. cit., p. 121 : « Al alba busca su
nombre lo naciente/ Sobre los troncos soñolientos centellea la luz/ […] / El mundo alza la
frente aún desnuda/ Piedra pulida y lisa para grabar un canto/ La luz despliega su abanico
de nombres/ Hay un comienzo de himno como un árbol/ Hay el viento y nombres hermosos en
el viento »).
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Le poème, n’est-ce pas cet espace vibrant sur lequel se projette une poignée de signes
comme un idéogramme d’où jailliraient des sens multiples ? Espace, projection,
idéogramme : ces trois mots évoquent une opération consistant à déployer un lieu, un
ici, qui reçoive et soutienne une écriture : fragments qui se rassemblent et cherchent à
1constituer une figure, un noyau de significations .


1 Octavio Paz, Les signes en rotation (traduction par Roger Munier, revue par Jean-Claude
Masson), in Octavio Paz, Œuvres, op. cit., p. 868. (Octavio Paz, Los signos en rotación, op.
cit., p. 324).
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