Izya
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Description

Izya a vingt ans, l'âge des incertitudes et des élans du cœur, des convictions nouvelles et des courages insensés. Perturbée par le destin que sa caste lui réserve, elle sera confrontée aux fantômes de son pays, la Boccagrande.
Sous les Tropiques, la Boccagrande, pays imaginaire, est une ancienne dictature qui à l’instar du Brésil, n’a connu aucun procès, aucune catharsis. Rien ni personne n’a apaisé la souffrance des victimes et des familles des disparus alors que tout porte à croire que les bourreaux sont restés impunis.
Sur fond de trafic d’organes et de malversations, l'auteur nous plonge au cœur d'une aventure guidée par la recherche de la vérité et la lutte pour la justice.
« Izya » est le roman de l’amour et du courage. Il est aussi le récit de l’espoir, chevillé au corps. Parce que l’espoir est comme de l’or…

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 23 septembre 2016
Nombre de lectures 0
EAN13 9782304046038
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0017€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Izya


Patrick Bédier

Editions Le Manuscrit 2016
ISBN:9782304046038
Cet ebook a été réalisé avec IGGY FACTORY. Pour plus d'informations rendez-vous sur le site : www.iggybook.com
 
 
DU MÊME AUTEUR
 
La revanche des malinois , 2007
Les fleurs de nos mensonges , 2014
 
 
 
 
 
©couverture – lilu1331 photo femme
 
 
PREMIÈRE PARTIE
 
« JO »
 
 
« Un pays qui oublie son passé, est condamné à le revivre. »
Winston Churchill (1874 – 1965)
1
 

 
Une poigne dans ses cheveux bloquait la tête d’Izya contre le capot de la voiture. Tout s’agitait autour d’elle dans des déplacements de mains sur son corps. Claquant des dents, les jambes molles, la fille réfléchissait vite, mais ne trouvait aucune solution à ce trouble infini qui lui retournait les entrailles.
Elle allait mourir. À vingt ans, ce n’était pas concevable, mais en Boccagrande, les kidnappings étaient nombreux. Le trafic d’organes battait son plein, des parents procréaient pour revendre les bouts de reins de leur progéniture. Dix dollars le centimètre carré de peau, quatre cents dollars une rate jusqu’à mille dollars la paire de globes oculaires…
Le bras retourné dans le dos jusqu’à la brisure de ses articulations, Izya sentait le vent tourner, cette perception du néant qui s’affichait sous les yeux et rendait les choses plus absurdes.
Réfléchir, réfléchir, réfléchir…
Toujours réfléchir. C’était un peu la marque de fabrique de cette belle fille dont le quotient intellectuel avait fait pâmer nombre de ses professeurs à l’université.
Soudain, profitant d’une distraction de celui qui la tenait quand son mobile joua la « Chevauchée des Walkyries », Izya jeta violemment le talon de son escarpin dans le tibia de l’autre gaillard. L’étreinte se fit plus molle. Elle lança son genou dans les parties de son agresseur avant de courir à perdre haleine vers la rampe menant vers la rue. Ses talons hauts résonnèrent sur l’asphalte tandis que des hurlements de gomme retentissaient dans la nuit brûlante.
La voiture la poursuivait. Jamais, elle n’avait couru aussi vite, jamais, elle n’avait projeté son corps avec autant d’ardeur. Izya s’engagea dans un carrefour où des véhicules lancés à vive allure se croisaient à l’infini. Les conducteurs pilèrent devant cette beauté en tailleur léopard qui courait comme une gazelle tandis qu’une berline luxueuse la pourchassait, le moteur survolté. Brusquement, un effroyable crissement de pneus retentit, accompagné d’un froissement de tôles.
Une masse terrifiante d’acier venait de traverser l’intersection. Tous sentirent cette brûlure rougeoyante leur enflammer le visage et battre leur coeur. Tous, ils avaient vu le camion brûler le feu rouge, percuter violemment l’auto et poursuivre sa route comme s’il ne s’était agi que d’un vulgaire fétu de paille. Ils ne voyaient que les feux arrière s’éloigner et entendaient le long klaxon rugissant, tel celui d’un bateau ivre, se fondre dans les alarmes de la ville. Grelottant de terreur, Izya plongea dans les bras d’un inconnu. Elle sentait ses jambes disparaître dans l’asphalte. Au milieu de la chaussée, la voiture fumait tel un étron métallique…
Tout avait commencé bien avant qu’Izya Warden ne tombe enceinte de Damiano Absalon, bien avant encore son mariage avec un époux de plus de soixante-dix ans son aîné. Bien avant qu’elle ne sombre dans les torpeurs du passé…
Cela remontait à six mois, pas plus. Peut-être moins, elle ne le savait plus. Sa mémoire en avait pris un coup. Les cachets, la drogue…
*
Je ne sais me résoudre à accepter l’intolérable. Seul, l’espoir me permet d’appréhender l’avenir sans craindre du lendemain. Je m’y accroche dans la détresse de mon coeur. Le combat est incertain.
2
 

 
Six mois auparavant.
 
Izya se dirige vers Gusto, le quartier interlope d’Esperanza, veillant à ce que le chauffeur de taxi ne la reconnaisse pas derrière son foulard et ses lunettes noires.
Le contact s’est fait trop rapidement. Elle est sortie du Palacio quand un homme l’a accostée sur le parking. Une bourrade dans le dos, quelques mots échangés en feignant de la relever. « Si tu veux en savoir plus sur ton père, viens au motel Paradisio. Demande Jo. Chambre 69. Pas un mot à personne. »
Son coeur a sauté dans sa poitrine. Son père, un grand inconnu, sa mère, Elsa Warden, une femme politique, disparue il y a vingt ans alors qu’Izya n’est qu’un poupon. À la sortie d’un meeting, Elsa n’est jamais réapparue. Personne n’a eu de ses nouvelles, comme plus de cent mille personnes qui chaque année, disparaissent sans laisser de traces.
Quelques heures par jour, dans une chaleur lourde et tenace, une averse sournoise trempe les corps, mouille les trottoirs, fait déborder les cours d’eau. La saison des pluies ne fait que commencer en Boccagrande, petit pays coincé entre la Colombie et le Venezuela, au nord de l’Équateur, dans les Tropiques.
Personne ne doit savoir où Izya se rend, encore moins les multiples informateurs d’Antonio Slahenger, le chef de la sécurité. Il y a plus de trente ans, Slahenger a été un policier zélé dont les états de service lui ont valu d’être nommé officier. Malgré la fin de la dictature et le retour à la démocratie, le danger persiste de retomber dans les pièges du passé, incarné par la dictature de César Daïmon, qui s’est fait appeler « Janus », le dieu des dieux. Tout un programme pour un despote qui s’est cru immortel et a trouvé la mort dans un accident d’avion.
Izya règle la course. Elle se dirige à pied vers un petit établissement hôtelier sans prétention. Le bruit et la fureur d’une artère fréquentée par une flopée de désoeuvrés accentuent le malaise de la jeune femme. Dans un tourbillon de couleurs vives et d’odeurs poivrées, au milieu des étals de poissons et ceux des fruits juteux, des mangues et des ananas, se mêle une foule bigarrée et exubérante, prompte aux trafics. Autour d’elle, tout brûle d’une chaleur animale. Gusto, le quartier du plaisir et des larmes, porte dans son nom même les racines de cette attirance malsaine pour les plaisirs interdits, le sexe et le jeu.
Que fait-elle donc là à chercher des fantômes qui n’existent peut-être pas ? Est-elle folle de s’immiscer dans un monde qui n’est pas le sien dans sa robe de soirée à mille dollars ? Est-elle consciente des risques ? Ou tout simplement, persuadée de la supériorité de sa caste, comme lui ont enseigné ses pairs depuis sa naissance ? Peut-être les deux à la fois.
Le gardien du motel mire ses yeux sur le décolleté de la demoiselle.
— Un homme m’attend. Un certain Jo, chambre 69, dit-elle.
— Tout un programme, n’est-ce pas ?
Froide et hautaine, Izya dédaigne son humour scabreux.
— En haut de l’escalier, il n’y a pas d’ascenseur.
Izya gravit lentement les marches en humant les odeurs poussiéreuses du vieil établissement. Nauséeuse, elle s’avance vers la porte 69 et sans hésiter, toque. Le vantail s’ouvre sur la corpulence d’un géant aux cheveux courts dont le visage cassé lui inspire de la défiance.
— Vous êtes Jo ? demande-t-elle, la voix étranglée.
— Entre.
Au bord de la voie rapide, sous l’échangeur, rien n’a le clinquant du plaisir ni l’attrait de la consommation. Le bourdonnement incessant des trucks venus des pays voisins emplit la nuit tropicale. Un vent chaud et poussiéreux tourbillonne, drainant les détritus. C’est le « viento », comme on l’appelle ici. L’été sera brûlant et interminable, prédisent les oiseaux de mauvais augure.
Près d’un rideau de fer baissé, une berline noire s’est garée sans ménagement pour les jantes alliages. À l’intérieur, quatre hommes écoutent la pluie tambouriner contre le toit. D’où viennent-ils, sinon du désert hostile de Muahua dans l’État de Paso à l’est de la Boccagrande. Poussés par la misère et une propension à la flemmardise, ils ont tous préféré relever les compteurs de quelques filles plutôt que s’atteler au travail dans un atelier pour le compte des multinationales.
Le conducteur fait claquer sa langue, non de mécontentement, mais d’une sale excitation. Il lâche dans un micro-attaché à son col :
— Elle vient d’arriver.
Avec sa trogne d’alcoolique, la peau boursouflée par la couperose, la bouche édentée, Jo alimente la crainte que peuvent ressentir les plus faibles à son approche. Son énorme corpulence est celle d’un géant issu de la roche granitique, si commune en Boccagrande. Sa taille, un mètre quatre-vingt-douze, son poids, cent vingt kilos. Un « bestiaux », sorti tout droit d’un cirque. Son regard en dit long sur les choses qu’il a vues et faites, des choses atroces qui ne cessent de le tarabuster dans son sommeil.
Izya renifle avec mécontentement l’odeur de bête fauve qui se dégage de lui. L’homme la répugne. Elle ferait mieux de résoudre d’autres problèmes, comme le coordonné de sa robe à mille dollars avec ses escarpins à trois mille la paire. Mais la petite fille riche s’est trouvé d’autres activités depuis son retour au pays. Comme la recherche d’une certaine vérité.
— Qu’avez-vous à me dire ? Répondez.
— Eh, tu te crois où la petite ? bougonne-t-il. T’as pas à me donner d’ordres, j’suis pas ton larbin.
Fine et élancée, la charpente délicate et les muscles déliés par le sport, Izya a un port de tête inimitable, celui de l’arrogance de son éducation.
— Cela n’a que trop duré, s’exclame-t-elle en saisissant la poignée de la porte.
— Non, reste, crie-t-il. Tu veux savoir ? Je suis ton père.
Elle le regarde, médusée.
— Mon père ? Vous ne pouvez pas être mon père.
— Je te dis que c’est moi.
La réponse est subite et violente.
— Je ne vous crois pas, vous mentez !
— Pourquoi te mentirai-je ? Quel intérêt pour moi ?
— Je suis riche.
Il ricane.
— Tu n’es rien tant que la célèbre Rosa Warden, ta grand-mère, sera de ce monde et gérera la fortune familiale. Elle te coupe les vivres… et tu n’es plus qu’une jeune paumée désargentée. Entends-tu, ma chérie ?
— Je ne suis pas votre chérie. Vous me devez le respect parce que je suis une Warden.
Empêtrée dans son insolence, Izya a les larmes aux yeux car il lui est inconcevable d’avoir devant elle ce père rêvé et adulé dans ses rêves sous l’apparence d’un alcoolique, vulgaire et ordurier. Sur quelle base livre-t-elle ses appréciations, sinon sur la subjectivité rêveuse d’une enfant orpheline s’étant nourrie d’images en trompe-l’oeil.
— Vous êtes Mendoza ? On dit que vous avez massacré une famille entière.
— Il ne faut pas croire tout ce qu’on raconte…
Un grincement de porte dans le couloir fait tourner la tête de Jo. Soudain, il y a un grand cri.
Un des quatre individus vient de frapper à la gorge le tenancier du motel. Les autres hommes grimpent l’escalier.
Une cavalcade. Des cris et des hurlements. Une rafale d’arme automatique ébranle la porte d’entrée.
— À terre ! hurle Jo en entraînant la fille contre le sol.
Le vantail sort de ses gonds quand le quinquagénaire, retrouvant la vitalité de ses trente ans, ouvre la fenêtre. Il prend le bras d’Izya et tous deux s’immergent dans la nuit noire. La pluie chaude coule dans leurs cous. Des balles sifflent à leurs oreilles. Ils se faufilent entre deux cheminées pour bifurquer vers la terrasse d’un immeuble voisin. Dressés au bord du gouffre, au-dessus de la vie citadine et des visions du trafic des voitures sur le boulevard en contrebas, ils semblent en sursis. Puis l’homme empoigne la jeune femme en l’obligeant à descendre l’échelle de secours. Il veille sur sa descente avant de se laisser emporter dans le vide vers la rue bruyante.
À peine a-t-il posé les pieds sur le trottoir qu’il la bouscule en lui disant :
— Je te mets à l’abri, viens, suis-moi !
Il lui happe une main dans les siennes, plus larges que des battoirs et l’entraîne sans un mot de plus dans cette foule hurlante dont elle ignore toute la folie. Il ne s’agit que de trépidations et de vociférations. Tourneboulée par les évènements précédents, la jeune femme n’est qu’un fétu de paille, embarqué dans cette marée humaine aux senteurs écoeurantes. Jo a cette volonté farouche de protéger sa fille tout en guettant les alentours avec le regard du gibier. Il la fourre sans ménagement dans un taxi et lui hurle :
— Il vaut mieux se séparer. Retrouve-moi à l’Ultima Suerte dans le bidonville de la Carne Sangrieta, à Esperanza. J’y ai des amis. Salut.
À peine a-t-elle le temps de murmurer un « papa » déconcerté qu’il disparaît dans le tourbillon des passants sur le trottoir. Tremblante d’émotions, Izya ne sait que penser. Comment cela se peut-il qu’Elsa Warden, la femme « la plus belle du monde », selon le Time de 1992, ait pu tomber amoureuse d’un tel monstre ? Elle a encore tout à apprendre des secrets de l’amour et de ses ressorts.
Une seule chose compte pour Izya : elle a retrouvé son père.
*
Ils me croient folle, mais je ne suis pas folle. Et il n’y a rien de pire pour une personne saine de faire croire qu’elle est folle. Rien de pire.
3
 

 
Après avoir connu la loi martiale pendant quarante années sous l’ère du Maréchal César Daïmon alias Janus, la Boccagrande découvre en 1985 la transition démocratique, menée de main de maître par Eduardo Mendez. Élu pour sept ans, cet orateur né est réélu jusqu’en 1999 avant de laisser la place à un parti rival dont le nom change, mais dont la politique perdure dans le même tracé. Le gouvernement social-démocrate de Matthéus Cristobal qui est élu en 2006 et de nouveau réélu en 2013 préfigure une politique plus humaine dont les rares avancées semblent étouffées par les atteintes perpétuelles aux droits des citoyens.
Par le biais du Net et des réseaux sociaux, des vidéos de mauvaise qualité retransmettent l’état des lieux d’une rue portée à la violence tandis que des personnages peu recommandables déstabilisent les auditeurs par des reportages bidons sur ceux-là mêmes qui luttent contre le pouvoir en place. La manipulation des informations est le nerf d’une guerre virtuelle où chacun tente de tirer son épingle d’un jeu pervers.
Une forme de révolte latente et non violente répond aux émeutes sanglantes, ce qui déstabilise les forces de l’ordre. L’apparition de la « Non-Population » est celle qui dit non et refuse le pistage systématique au moyen de puces GPS greffées sous la peau. Elle a pris forme dans les bidonvilles et les quartiers populaires. Sous l’apparence d’une démocratie, la Boccagrande vacille sur ses fondations à chaque coup de semonce de ses plus proches ennemis, l’extrême droite et les milieux d’affaires.
Dans le quartier de la Croce d’Oro, surplombant Esperanza et ses bidonvilles, des propriétés inaccessibles, bardées de miradors et gardées par des patrouilles privées, s’étalent dans le tutoiement du soleil et des étoiles. Le vent de la mer balaie les côtes, évitant la moiteur tropicale du fonds des terres, là où les forêts sont épaisses et profondes. Izya a grandi jusqu’à ses douze ans au Palais Reyes, magnifique demeure digne des rois antiques, aux piscines intérieures multiples, entrecroisées par des cascades artificielles et bordées de jardins luxuriants. Son unique parent est sa grand-mère, la vénérable Rosa Warden et les multiples serviteurs, chargés de veiller aux soucis les plus élémentaires des deux femmes.
Rosa Warden a toujours eu de grandes ambitions pour sa petite-fille, tel un mariage somptueux avec un personnage influent de la stratosphère financière, un de ces financiers qui mettent des pays à genoux, font et défont les politiques internationales au gré des spéculations, de ces magnats qui contrôlent le monde de leurs bureaux climatisés au sommet des buildings ou à bord de leurs yachts. Il n’y a aucune limite à son imagination. D’une main de fer, celle que l’on surnomme « la Régente » siège au conseil d’administration de Warden-Carkaans International Bank (WCIB). WCIB est un des plus puissants conglomérats bancaires à travers le monde. Il génère des milliards de dollars de bénéfices chaque année. Ses associés la respectent pour ses décisions et sa stratégie à long terme car il n’est pas vain de la considérer comme l’unique vestige des anciens pionniers de Haarlem ayant colonisé la Boccagrande.
Le premier Warden s’est appelé Feliz. Il s’est allié aux Carkaans dont la fille unique s’est mariée au premier des fils Warden en 1715. La dynastie Warden Carkaans est née à travers de multiples complots, trahisons, compromissions et morts suspectes.
Izya est le pur produit de cette dynastie. À treize ans, elle a rejoint le pays d’Haarlem en Europe du Nord, entre les Pays-Bas et la Belgique, tout près du fleuve Pactole, afin d’y faire ses études supérieures. La jeune femme est revenue en Boccagrande à dix-neuf ans, ses masters en poche, l’un d’ingénierie financière, l’autre de management bancaire. Mais si Izya aura la capacité intellectuelle à diriger WCIB, spécialisé dans les fusions acquisitions à travers le monde, la mise en place de plates-formes financières et le courtage boursier, elle est surtout destinée à féconder une nouvelle famille avec un homme de sa caste et perpétuer la qualité de son sang, aussi pur que celui d’une princesse. Tel est le leitmotiv, revenant sans cesse dans les conseils de famille.
Volubile ancêtre aux quatre-vingts printemps, aussi fraîche qu’une rose un peu fanée, mais aussi resplendissante qu’une matrone abusant des liftings et des traitements de thérapie génique, Rosa aime le jardin de la Rotonde, un nid douillet au fond de la propriété. Elle a invité la jeune femme pour quelques brasses dans la piscine. Izya n’a qu’à dévaler l’escalier monumental de la demeure somptueuse pour traverser le parc tout en ignorant les gardes armés de fusils d’assaut, perchés au sommet des murs d’enceinte entre deux barbelés.
Au détour d’un datura vénéneux, Izya aperçoit un vieil homme en costume de lin qui porte un toast à un avenir radieux. Il est Anibal Quetzal, marié et veuf six fois, à la tête d’International Business Group, une firme regroupant les médias, l’industrie agroalimentaire et le lobby militaro-industriel. Qu’en est-il réellement de l’âge de ses artères quand tout porte à croire qu’il n’a que soixante ans alors que son état civil en indique quatre-vingt-dix ?
Izya frissonne désagréablement. Tous ses signaux de défense sont en alerte maximale. Les claquements de ses sandales dorées ont fait tourner les têtes des deux complices. Quetzal se fait rêveur à la vue de cette superbe fille dont l’or des cheveux bouclés balaie le collier de perles. La carnation de sa peau est aussi dorée que du pain d’épice blond. Dans son bikini pailleté bleu royal, elle est d’une grande beauté, le front haut, le nez délicat, les lèvres fines et une gorge d’une jolie proportion. Ses jambes sont interminables et fuselées. Elle lui fait penser aux statues graciles de la Rome Antique et ce n’est pas pour lui déplaire, car Quetzal aime les jeunes filles.
Réalisant soudainement dans quel traquenard, elle est tombée, Izya dédaigne le salut cordial que l’on attend d’elle et plonge sans hésiter dans l’immensité aqueuse.
— Je t’en prie, viens saluer Anibal, s’exclame la grand-mère, visiblement outrée par l’impudence de sa petite-fille.
— Laissez, ma chère, j’aime son indépendance d’esprit. Elle a vingt ans, c’est le bel âge. Allons, je vais vous quitter. D’ailleurs, nous sommes appelés à nous revoir, dit-il en baisant la main flétrie de l’illustre banquière.
Rosa opine de la tête d’un air entendu. Les deux conspirateurs n’en sont pas à leur coup d’essai dans les mystifications et autres manoeuvres destinées à emberlificoter les pauvres d’esprit. Izya en a appris les règles essentielles à l’EIFC, L’École d’Ingénieurs Felix Carkaans du nom de son arrière-grand-père, en Haarlem. Les subtilités des multiples stratégies dont usent avec brio tous les financiers à travers le monde lui ont été inculquées entre les cours de sciences politiques et ceux de la rhétorique comme art de la persuasion. Formatée depuis son plus jeune âge afin de perpétuer le mode de vie et de pensée de ses aînés, la jeune femme se doit de reproduire à l’identique le moule dans lequel elle est née. Ce n’est pas un choix, mais un devoir, enseigné depuis sa naissance.
— Izya !
Il s’agit d’un rappel à l’ordre, aussi sec que le coup précis d’une cravache.
Après avoir fait quelques longueurs, Izya remonte l’échelle tandis que Quetzal a saisi un peignoir et le lui ouvre dans une invitation sensuelle. Elle glisse son corps mouillé dans l’éponge tandis qu’il hume son parfum romantique.
— Vous êtes magnifique, ma chère. Je ne cesse de penser à vous.
— Allons, vous vous égarez, j’ai l’âge de votre petite-fille, Mona, répond-elle, gênée par l’outrecuidance du vieil homme.
— Et cela m’excite considérablement, lâche-t-il dans un murmure que seule, Izya entend.
Quetzal lui baise la main en la regardant droit dans les yeux et aime cette colère dans les yeux vairons, l’un bleu, l’autre vert. Une particularité qui lui plaît. Puis d’un pas décidé, il quitte la Rotonde. La vieille femme fait quelques pas pour se porter à hauteur d’Izya.
— Ne refais jamais ça, idiote, gronde la vieille.
— Je n’aime pas cet homme, rétorque-t-elle en soutenant son regard.
— Il faudra apprendre à l’aimer car cela ne fait que commencer, ma chérie.
— Que veux-tu dire ?
Rosa a son air chafouin, propre aux margoulins du monde entier.
— Tu sais ce que je veux dire : il m’a demandé ta main et je l’ai accepté.
— Quoi ? Mais ce type est vieux et moche ! s’écrie-t-elle. Jamais, tu entends, je ne me marierai avec lui.
— Tu feras ce que toutes les autres femmes de notre dynastie ont fait. Tu l’épouseras et tu lui feras des enfants sains, beaux et intelligents. Quetzal est vieux, mais il n’est pas impuissant.
— Jamais, jamais, tu entends ? s’écrie la fille, hystérique.
Rosa dit :
— Sais-tu que je me suis mariée à quinze ans ? Je n’avais pas le choix. Moi aussi, je me suis résignée. Lui en avait trente. En revanche, j’ai prévenu ma mère. Je me conformerais à mes obligations sociales, mais n’allez pas croire que vous m’empêcherez de vivre ma vie.
— Qu’a fait ta mère ?
— Elle a réglé le litige à coup de cravache, celle qu’elle prenait pour caresser les flancs de son alezan. La cravache, il n’y a rien de mieux. Ça remet les idées en ordres. Mes fesses chauffaient encore quand j’ai dit « oui » devant le maire. Notre vie est ainsi, ma toute belle. Mon mari, ton grand-père, ce saint homme, m’a rendue heureuse. Il était de notre monde et toi aussi, tu portes dans tes gênes le courage de ces hommes et de ces femmes qui ont bravé les éléments, les sauvages et les bêtes. Ils ont dompté l’humain afin de prospérer et donner à leur destinée le moyen de perpétuer le nom des Caarkans et des Warden. N’oublie jamais que nous avons bâti la Boccagrande ! Et toi, tu créeras ta famille avec ce vieux salopard qui va au bordel… parce que non seulement, c’est le meilleur parti pour nous, mais parce que c’est ma décision !
Une moue boudeuse sur les lèvres, Izya contre-attaque sur un autre terrain, plus mouvant que les sables du désert de Muahua.
— Et si tu me parlais de maman ?
Rosa devient aussi blanche qu’un linceul. Elle trempe ses lèvres dans la tasse de thé avant de regarder sa petite-fille.
— Ta mère était une dégénérée que j’ai eue avec un garçon d’étage. C’était une bâtarde. Elle ne méritait pas de porter le nom des Warden.
— Et mon père ?
— Tu commences à me lasser, ma chérie. Demain, une voiture te conduira pour choisir ta robe de mariée. Pense plutôt à ce grand jour qu’à remuer le passé, car cela te fera du mal. Ta mère était une folle et ton père… comment savoir avec une folle… Voilà, c’est fait, tu m’as lassée. File, je ne veux plus te voir !
*
Je résiste depuis si longtemps qu’il me semble improbable de continuer cette lutte. M’abandonner, ne plus penser, n’être plus rien. Moi, je ne suis déjà plus qu’une larve. Un ver de terre. Un ombilic.
4
 

 
Izya n’ignore rien de la violence coutumière de Rosa Warden pour avoir assisté à des corrections envers la domesticité. Telle est la condition sociale des domestiques chez les Warden : logés, nourris et blanchis, ils ne touchent qu’un maigre salaire que Rosa leur donne dans des mises en scènes humiliantes. D’ailleurs, la vieille femme se demande pour quelle raison de l’argent leur est versé dans la mesure où aucun frais ne leur revient. Pratique héritée du colonialisme, le mépris envers les classes inférieures génère des réactions mitigées de la part de sa petite-fille qui sans avoir de parti pris, ne s’est jamais réellement posée de questions sur les conditions de travail de ceux qui la servent. Izya préfère penser aux propos de Rosa sur ses parents.
Ta mère était une tarée. Elle ne méritait pas de porter le nom des Warden, cela te suffit comme explication ?
Non, cela ne lui suffit pas. Elsa a été mannequin à vingt ans pour le grand couturier Karl Lazaro avant de se lancer dans la politique au service du Parti de la Liberté, d’obédience socialiste, ce qui a fait bondir la vénérable Rosa. Un revirement à trois cent soixante degrés après son overdose où elle a été ramassée à la petite cuillère par les ambulanciers de Manhattan. Des nuits de fêtes interminables, des outrances avec un Lazaro pervers et égocentrique et un avortement ultra-médiatisé. Elsa aurait pu revenir dans le giron familial en siégeant aux conseils d’administration du Groupe, mais la jeune femme a été séduite par un certain Jo Mendoza, briscard de la politique et ancien résistant pendant la dictature.
Izya n’a jamais connu sa mère, sinon par le biais des photos ornant la chambre parme du palais Reyes ou par les livres et les articles qu’Elsa a écrits. Par cette volonté à dénoncer l’hypocrisie ambiante, à s’intéresser aux conditions de vie des anciens généraux qui après la dictature ont réussi à s’installer dans la durée au sein des entreprises prospères du régime sans être inquiétés par la justice, grâce à la loi d’amnistie de 1985, Elsa a rompu l’équilibre d’une très haute société, compromise dans les affaires. Mal lui en a pris de s’attaquer à des dinosaures, elle, la jolie souris qu’une chiquenaude a envoyée se fracasser contre le mur de la bêtise. Elsa a disparu comme une bulle de savon qui claque dans l’air. Sans jamais réapparaître. Sans que les Warden ne tentent une vague enquête.
Quant au géniteur, rien ne laisse croire qu’il est réellement ce Jo, sinon les propos d’un inconnu ayant regagné l’ombre et le mystère.
Tourneboulée, Izya décide d’en savoir plus, mais avant toute chose, il lui faut une autorisation, non celle de sa grand-mère, mais de celui qui est chargé de sa protection et de sa sécurité.
Calé sur son lit dans son appartement près du PC de sécurité du Palais Reyes, Antonio Slahenger, torse nu, visionne distraitement un film de guerre en fumant une cigarette bulgare. Solide gaillard de plus de deux mètres, avec une envergure dépassant l’ordinaire, Slahenger a le crâne rasé avec un fin collier de barbe entourant une bouche aux lèvres grasses. Il semble revenu des conflits les plus lointains, vétéran de guerres violentes et soldat de l’inimaginable. Sa poitrine est recouverte de tatouages, affichant son cursus. Il y a dans cette débauche de couleurs sanguines et macabres la vision de toute la violence du monde. Aucun bout de chair n’a la couleur de l’espérance.
Ses yeux d’un bleu métallique brillent d’une façon très intense lorsqu’elle dégrafe le haut de son maillot de bains.
— Dans le tiroir, lâche-t-il.
Quels sont les liens qui unissent Antonio Slahenger à la riche héritière ? Des fils ténus ressemblant à des arrangements pour une certaine liberté, elle, prisonnière de cette sécurité qui lui empoisonne la vie. Sans autre repère qu’une grand-mère mondaine et des amis empreints du même narcissisme, elle ne sait où se tourner, sinon vers celui qui lui tient la portière ouverte et lui sert de chauffeur. Quel meilleur interlocuteur que ce maître de l’équilibre, les pieds au-dessus de deux mondes, méprisant les faibles et flagornant les puissants ?
En le regardant droit dans les yeux, le coeur battant la chamade comme à chaque fois, elle enferme ses poignets dans les bracelets d’acier des menottes. Elle pense à sa mère. Elle pense à son père. D’un bond, dans une souplesse de vieux tigre, il la rejoint. Elle baisse la tête. Elle est folle. Folle comme sa mère. Cette « tarée ». Sans la toucher, il hume son parfum. Leurs actions sont dangereuses, à la limite d’un interdit qui les rend dépendants l’un pour l’autre. Izya est fascinée par le passé de cet homme, mais aussi par cette vulgarité crasse qui le distingue de ses contacts, issus du meilleur monde. Lui, il est sous le charme de ses origines aristocratiques et prend un malin plaisir à l’humilier.
Plusieurs fois, Izya l’a vu s’amuser à parader dans un uniforme chamarré au sigle du PLO. Le fouet à bestiaux entrelacé par deux serpents dont les têtes sont ornées de V. Des vipères de Schlegel. Deux têtes mises côte à côte font un W. Beaucoup y ont vu la marque des Warden dans la constitution du parti d’extrême droite, mais tout cela n’a été que des supputations largement démenties par les versions officielles.
Un fouet à bestiaux dont il a passé les lanières de cuir sur son dos courbé tandis qu’à genoux, menottée dans le dos, la jeune perverse attend son châtiment.
Plus tard, bien plus tard, Izya retrouvera sa fierté en montant à bord de sa Nabab rouge aux selleries blanches, offerte par sa grand-mère pour ses vingt ans. Le Palacio est une boîte de nuit prétentieuse, réservée à une clientèle haut de gamme. Elle y retrouve généralement ses amis du Club des 1 % – le 1 % qui possède plus que les 99 autres et dont l’accès se mesure au montant des stock-options de leurs parents, au luxe de leurs coupés sport et à leurs notes de soirées à cinq chiffres. Tout est fait dans la démesure, aucune limite dans l’outrance, l’ivresse et le sexe à deux, trois ou quatre. Mais ils nourrissent tous les pires angoisses quant à leurs capacités à honorer le contrat social que leur ont imposé leurs parents.
Des garnements de vingt à vingt-six ans sont réunis autour d’une table basse encombrée de bouteilles de champagne tandis que les vibrations intenses de la musique trépidante font pulser leurs corps comme des caisses de résonance câblées aux amplificateurs.
Izya monte un escalier aux marches clignotantes, menant au premier étage, derrière les vitres blindées, là où Americano dirige ses affaires dans un salon privé. À peine, entend-t-on le rugissement des fauves sur la piste de danse, si ce n’est dans un murmure improbable de hoquets désespérés.
Dans les volutes singulières des herbes hallucinogènes, des individus aspirent des tiges de tabac avec une langueur particulière. En chemise blanche ouverte sur un torse velu aux poils blonds, un homme s’apprête à sniffer un rail de cocaïne pure à quatre-vingts pour cent, tout droit venue de Colombie. Abasourdi, il reconnaît la belle Izya, plantée sur ses talons aiguilles dans sa petite robe bustier gansée de soie et cousue de fils d’or.
— Cousine ! s’exclame-t-il en se dressant subitement. De son vrai nom, Dionijs Carkaans, fils de l’oncle Erwin, le Boss du Palacio est devenu le roi de la nuit à Esperanza après de hautes études de commerce et un carnet d’adresses aussi épais qu’un annuaire.
— Dionijs, il faut que je te parle, lui dit Izya après un baiser au coin de la bouche. C’est un de ses nombreux cousins et sans doute le seul à qui elle a permis de prendre le chemin de son ventre. Il opine de la tête et lui montre la porte de son bureau. Elle entre la première avant de s’affaler au milieu du canapé. La supplique d’Izya surprend son cousin.
— Quoi ? Une incursion dans le bidonville de la Carne Sangrieta ? Tu es complètement cramée du cerveau, chérie ! s’exclame Dionijs dont la voix de fausset et les manières un peu féminines ont souvent fait jaser dans le milieu.
— Cousin, je t’en prie. Je paye cash, se lamente la jeune capricieuse.
— Je sais que tu payes cash, ma toute belle. Le problème, c’est que pour arriver à entrer dans le bidonville, il faut des autorisations. C’est comme dans nos villas, il y a des check points, mais là, c’est tenu par les narcotrafiquants. Je suis en contact avec eux pour les affaires, mais je préfère éviter… Tu sais que tu es toujours aussi belle, toi ? Bon, je vais voir ce que je peux faire. Tiens, goûte-moi ça, c’est de la bonne !!! Elle est pure à quatre-vingt-quinze pour cent, mais faut pas abuser, sinon tu tombes vite fait dans les pommes…
— Rappliquez !
L’ordre a été succinct et laconique.
Ramon Jogador et Mario Candido se présentent au Palacio avec la fascination accordée à une clientèle qui les méprise, mais dont ils aiment singer les attitudes dans la rue. Ce sont deux solides gaillards, trempant dans toutes les histoires un peu louches et survivant au coeur de la violence urbaine. Avec ses rouflaquettes débordant de sa tignasse couleur ébène et sa moustache coquette, Ramon a la séduction facile. Mario a cette aphasie mélancolique qui fait ricaner les hommes, cette façon étrange de rêvasser en monologuant des mélopées aux accents mystérieux. C’est un rêveur et un doux.
Ils entrent par la porte de service et longent le couloir vers le bureau d’Américano.
— Ah, vous voilà ! Où étiez-vous passé ? Non, je ne veux pas le savoir. Vous allez me faire une virée dans la Zona Norte. Vous allez accompagner ma cousine qui désire se rendre à l’Ultima Suerte dans le bidonville de la Carne Sangrieta. Quoi ? Il y a un problème ?
— C’est contrôlé par les narcos ! glapit Mario avec une grimace.
Dionijs Carkaans bondit sur les deux piliers qui lui servent de jambes et saisit férocement les deux jeunes hommes.
— Vous deux, je vais vous dire une chose. Vous me devez un sacré paquet de fric. Ramon, tes parents ont commencé à me taper alors que t’étais pas encore né. Toi et ta foutue soeur, faudra que vous bossiez jusqu’à en crever, rien que pour rembourser les intérêts. Et toi, Mario, c’est la même chose. Dans la mesure où un jour, vous auriez des gosses, eh ben, ces mômes continueront à rembourser ce que vous me devez. Ok, on est tous d’accord, là-dessus ? Maintenant, vous allez dégager le plancher et m’emmener la douce demoiselle là où elle veut qu’on la dépose. Et ramenez-la-moi vivante. Filez, je vous ai assez vu.
Généralement, les deux jeunes hommes récoltent le sale boulot, les contrats risqués en pleine rue, les affaires dangereuses, au risque de se faire prendre. Mais une balade avec une Warden dans un bidonville pourri, contrôlé par des narco trafiquants complètement cinglés qui tirent sur tout ce qui bouge, ça a de quoi rétamer les plus téméraires !
— Eh, Mario, tu prends ma caisse, elle est blindée, crie Américano. Attention, les garçons, pas de faux pas. C’est votre tête que vous jouez avec elle !
Izya se glisse à l’arrière de l’habitacle climatisé. Mario regarde la fille dans le rétroviseur. Il est gêné par sa présence car elle est d’une grande beauté avec sa robe légère et son chapeau de paille gansé de soie rouge. Il irradie de sa présence un tempérament dont il n’est pas indifférent. Quand à Ramon, il s’enquiert du confort de la visiteuse en se demandant de quelle façon il lui fera l’amour. Car il est impensable pour lui de laisser passer une telle occasion, cousine ou non de son boss.
Mario prend la direction du nord-est de la ville, là où la voirie n’entretient plus les rues, où les pompiers hésitent à venir éteindre les feux de voitures et, où encore moins, la Police n’appréhende les criminels. Dans le silence de l’imposant véhicule, le trio ne pipe mot.
Le bidonville de « la Carne Sangrieta » n’est atteignable que par une route sinueuse, chauffée à blanc par le soleil en plein jour et à peine éclairée la nuit. Dans la Zona Norte, certains éléments perturbateurs ont pris possession de ce territoire afin de contrôler le fructueux trafic de drogue. Prise en otage, la population a appris à jouer sur les codes des gangs, prompts à s’enflammer pour une simple étincelle, des broutilles d’honneur déplacé, des dettes infinies et autres manquements à des règles floues. La loi du plus fort se fait au rythme des coups de feu et des enterrements de seconde classe dans des cimetières improvisés à la lisière des décharges. En ce lieu maudit où ne vient à passer que des créatures aux silhouettes indistinctes, la zone arbore les couleurs fades de la misère et de la tristesse. Parfois, sur les murs, des affiches à moitié déchirées représentant une gueule de jaguar témoigne du passage fugitif des membres du PON, le Parti de l’Ordre Nouveau. L’extrême droite se nourrit toujours de la misère et du chômage, de la peur et de la crédulité.
Mario a ralenti devant un individu de grande taille qui leur fait signe de couper le moteur.
— Qu’est-ce que vous foutez là ? C’est qui, elle ?
Des préadolescents s’agitent nerveusement. Les plus jeunes grimpent sur le capot tandis que les autres piaffent d’impatience en reconnaissant la silhouette d’une femme dans l’auto. Cela les excite et les rend plus dangereux.
— Eh, Flavio, t’as pas reconnu la caisse d’Americano ?
— Si, mais je veux savoir ce que vous fichez là.
— Faire du tourisme. La fille est une invitée. On va à l’Ultima Suerte.
Flavio s’esclaffe et fait rire toute l’assemblée enfantine d’une hilarité nerveuse.
— La dernière chance ? Faudrait voir si c’est pas votre malchance qui vous emmène ici. Eh, la poule, tu me passes ton collier et ce que tu as autour des poignets, allez, magne, si tu veux pas que je te désape devant mes hommes.
Outrée, Izya fusille du regard Ramon qui n’en mène pas large.
— Faudrait mieux obéir, m’amzelle, on fait pas le poids, glapit-il.
— Vous voulez plaisanter ? Vous devez assurer ma protection, s’exclame-t-elle.
— Moi, tout ce que je sais, c’est qu’on doit vous ramenez intact auprès du patron, alors, vous allez faire fissa et lui donner ce qu’il veut parce que sinon, c’est en string que vous allez vous retrouver. Moi, je dis ça, c’est un conseil parce que les narcos, ils plaisantent pas là-dessus.
Nauséeuse, la jeune femme obtempère.
— Allez-y, mais pas d’entourloupe. On vous a à l’oeil, déclare le bandit en mirant ses yeux sur le décolleté de la robe.
D’une manière ou d’une autre, Izya ne peut ressortir vivante du bidonville sans ses anges gardiens. Cette évidence la maintient dans un état d’une grande stupeur.
Ils roulent dans une voie étroite avant d’arriver devant une série de maisons aux murs décrépis. Un calicot pend lamentablement au-dessus d’une porte. C’est « L’ultima Suerte ». La dernière chance. Rien n’invite à franchir le seuil de l’établissement. Ils descendent de voiture. Ramon entre le premier, suivi de Mario et d’Izya.
Ils voient tout d’abord le cafetier avec sa lourde tête ponctuant la masse adipeuse d’un corps gros et gras, exposée en partie par un tricot, luisant d’une sueur aigre. Assis derrière une table, il pose à plat ses bras larges à la chair molle et regarde les trois énergumènes en soulevant haut ses sourcils broussailleux. Il est rare de voir débarquer des consommateurs à cette heure de la journée car l’Ultima Suerte n’est pas un débit de boissons classique. Il est le rendez-vous « des amis… des amis ». Si l’on n’est pas ami des amis, mieux vaut passer son chemin. Mais le cafetier reconnaît Ramon « le trousseur de jupons » ou « remonteur de jupes », au choix, et Mario, l’imbécile heureux qui fait le guet dans les mauvais coups. Qui est la demoiselle bien habillée qui fait la moue devant les tables poussiéreuses ? Une parfaite inconnue.
Quatre hommes, installés au fond de la salle, sous le ventilateur, brassant le graillon du soir, sirotent du rhum en tapant le carton. Ramon vient les saluer en échangeant des plaisanteries vulgaires. Izya ajuste ses lunettes noires. Cet univers la trouble car il n’est pas le sien. Les joueurs adressent à la jeune blonde ces regards types de mercantis évaluant une belle bête lors d’une foire.
Il suffit de baisser le rideau de fer et de lui faire un peu peur, pense le cafetier, fendu d’un sourire qui traverse son visage porcin.
Le silence se fait dans le tournoiement des pales au plafond.

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