Ces mots qui me blessent...
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Description

« Parfois, il suffit de mots pour guérir nos maux... »Le deuxième trimestre a commencé. Cassandra n’en peut plus d’aller en cours. Entre les profs et ses camarades de classe, c’est l’enfer.Personne ne comprend ses difficultés scolaires. Pire, ils la méprisent sans cesse pour lui rappeler qu’elle est dyslexique.Parfois, c’est trop dur d’encaisser tout cela. Alors, au moment où elle craque, c’est le toit qu’elle choisit comme refuge.Cependant, ce lieu semble être déjà l’endroit favori d’Enzo, un garçon en terminale comme elle. Celui-ci n’a pas la réputation d’être un élève assidu. Au contraire, il fait partie des parias comme Cassandra.Pourtant, lorsqu’il pense qu’elle est au bord du suicide, il intervient pour la « sauver » puis il la prend sous son aile, lui offrant ainsi un peu de compassion.Que peut-il naître d’une telle rencontre ?

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 15 mai 2017
Nombre de lectures 6
EAN13 9791033800552
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0300€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Parfois, il suffit de mots pour guérir nos maux...
 
 
À écouter pendant votre lecture :
 
Ces mots qui me blessent – Max Harder (paroles Céline Musmeaux)
Sauve-moi – Max Harder (paroles Céline Musmeaux)
 
 
 
 
 
 
Titre original : Ces mots qui me blessent…
 
© 2018 Céline Musmeaux
Tous droits réservés

© 2017 NYMPHALIS
Collection : Soft Romance
20 Traverse de la Montre - 13011 Marseille
 

 ISBN : 9791033800552
Dépôt Légal : mars 2017
Crédit photo : Jacob Lund
Conception graphique : Céline Musmeaux
 
Cette œuvre est une fiction. Elle est l’unique fruit de l’imagination de son auteur. Les noms propres, les personnages, les intrigues et les lieux sont donc inventés ou utilisés dans le cadre de cette création. Toute ressemblance même minime avec des personnes réelles, vivantes ou décédées, des entreprises, des évènements ou des lieux particuliers, serait de ce fait fortuite et relèverait d’une pure coïncidence.

1
Leurs rires, leurs gamineries, je ne les supporte plus. Cela fait bientôt six mois que je suis dans cette classe d’attardés. Ils me jugent, ils me critiquent, ils se moquent simplement de moi, car j’ai le malheur d’être nulle à l’oral. Pourtant, je ne suis pas bête. Au contraire, je suis plutôt brillante à l’écrit. Enfin, si l’on veut…
Aujourd’hui encore, je m’isole. Je n’ai plus envie de m’intégrer. Je ne désire même pas discuter avec eux. J’en ai seulement assez de les voir. Le dernier cours de la matinée est sur le point de se terminer. J’appréhende. Je sais que le prof d’économie va rendre les copies de la précédente interrogation. C’est pour cela je me cache un peu sous mes cheveux rouges en implorant les licornes qu’il ne me fasse aucune réflexion à propos de mes fautes d’orthographe.
Pitié… Pas maintenant, pas après cette longue matinée. Je veux juste aller manger.
J’expire de dépit lorsqu’il prend la parole en l’annonçant.
— Bon   ! Ce n’est pas fameux, comme d’habitude.
Mon estomac se noue. Je sens que je vais y avoir droit. Par chance, il ne commence pas par ma rangée. Il fait un petit commentaire à chaque élève. Du coup, j’ai l’impression qu’il est en forme.
Aïe… Je suppose que je vais subir mon humiliation habituelle.
La pression augmente à chaque pas qu’il fait pour se rapprocher de moi. Je n’apprécie pas du tout cette impression de pouvoir qu’il a sur moi. Il est simplement un prof. L’an prochain, je ne le verrai plus. Oui, je vais arrêter l’école après avoir obtenu mon BAC. Il est hors de question que je continue à être rabaissée de cette manière. J’abandonne mes rêves, je choisis la paix intérieure.
En parlant de rêve… Je souhaiterais tant que la sonnerie retentisse avant que cela n’arrive à moi. Ainsi, il ne pourrait pas se permettre de me juger.
Les battements de mon cœur s’accélèrent. Je me sens mal.
Il m’a regardée. Il a souri. Il va se moquer de moi.
C’est tellement évident que je masque mes yeux derrière ma main en soupirant de désespoir.
Ils adorent ça. Oui, même les enseignants s’amusent de ma dyslexie. J’aimerais bien les y voir   !
Je serre les dents. Mais comme prévu, il tapote sur mon bureau en m’interpellant.
— Cassandra, cela pourrait être bien s’il n’y avait pas autant de fautes dans vos écrits. Il serait temps de travailler plus sérieusement.
Je lui lance un regard sombre lorsqu’il pose mon contrôle en m’envoyant d’un air mauvais.
— C’est vraiment dommage de perdre des points à chacun de vos devoirs.
Bien sûr, cela fait rire tout le monde. D’autant plus qu’il ajoute.
— Neuf. Vous étiez pourtant la meilleure copie.
J’attrape la feuille en rétorquant.
— Ce n’est plus le cas visiblement…
Il me reproche aussitôt.
— Cessez de répondre dès que l’on vous fait une remarque   !
Mes mains tremblent en tenant le papier. J’ai eu quatorze, mais il m’a enlevé cinq points, c’est beaucoup trop. Je n’écris quand même pas comme un enfant de dix ans. Je ne peux donc pas m’empêcher de commenter.
— C’est cruel.
Voici ce que je marmonne en retenant mes larmes.
J’ai dix-huit ans. Cela fait des années que je vis avec ce que je considère comme un «   handicap   » et c’est toujours la même chose. Les profs accentuent mon problème. Ils me dévalorisent. Ils m’humilient et cela permet aux élèves de ma classe de m’enfoncer un peu plus à chacune de leurs interventions.
Je me sens mal. Je suis tellement en colère que je me pince la lèvre lorsqu’il retourne à son bureau en déclarant.
— Une moyenne médiocre encore une fois. Vous êtes mes pires étudiants, cette année.
La sonnerie retentit. Je fais un blocage en fixant ma copie. J’ai tout bonnement envie de la déchirer en mille morceaux.
Je m’en veux affreusement d’être comme ça…
Je n’y arrive pas. Je me braque dès que l’on essaie de me sortir de ce problème. Mais il faut dire que personne ne m’aide véritablement. Ils ne comprennent pas que j’enrage, que je me sens pitoyable et par-dessus tout qu’ils ne font qu’accentuer ces sentiments…
Tout à coup, ma voisine de devant m’arrache la feuille des mains en me signalant.
— Cinq points   ! Tu es vraiment trop nulle   !
Oui, je sais…
Je râle après elle.
— Rends-la-moi   !
Elle crie pour interpeller toute la classe.
— Elle a eu cinq points en moins   ! C’est trop naze   !
Furieuse, je la déchire pour mettre fin à cette humiliation.
— Ferme-la   !
Voilà ce que je scande en rangeant mes affaires. Tout de suite très contrariée, je m’élance vers la sortie.
Ça recommence   ! Je ne suis pas un objet de foire   !
La tête baissée, les yeux en larmes, je m’engage dans le couloir pour m’échapper de cette réalité. Mais les garçons me chahutent en riant.
— Ne pleure pas, la rousse   !
Voici ce qu’un imbécile me dit. Je me retourne donc pour grogner.
— C’est rouge, abruti   !
Fâché, il me pousse.
— Oh, c’est bon   ! Arrête de la ramener tout le temps   !
J’encaisse en le snobant d’un murmure.
— Tu es vraiment trop bête.
Un peu désorientée, je prends l’escalier dans le sens inverse des autres élèves. Je vais sur le toit pour m’isoler. J’ai besoin de crier et de pleurer pour évacuer ce que je ressens.
Oui, j’enrage tellement d’être aussi nulle.
Je monte les marches deux par deux jusqu’à ma destination. Ensuite, j’ouvre la porte menant à l’extérieur comme une furie. Je jette mon sac et je cours pour aller hurler de tout mon cœur la haine que j’éprouve.
— Je vous déteste   !
Voici ce que je scande en m’appuyant contre le garde-corps. Quelqu’un m’en arrache alors en rugissant.
— Qu’est-ce que tu fais   ?
Il m’en éloigne tandis que je me débats.
— Lâche-moi   !
Comme je suis violente, il relâche un peu sa prise. Je pivote aussitôt pour découvrir qu’il s’agit de Enzo, un élève de terminale assez connu pour son absentéisme légendaire. Affolée par son intervention, je lui reproche.
— Mais qu’est-ce que tu veux   ?
Enzo s’en prend tout de suite à moi.
— Pardon   ? C’est plutôt à moi de te demander ça, c’est toi qui allais sauter du cinquième   !
Dépitée, je secoue mes cheveux en murmurant.
— Mais…
Il me coupe immédiatement.
— Personne ne se suicide devant moi   !
Ma mâchoire tombe. Ce n’était pas dans mes projets et le fait qu’il le croit m’en fait douter.
C’est vrai que je me suis beaucoup penchée vers le vide. J’aurais pu basculer. J’aurais pu mourir d’une manière aussi stupide.
Du coup, j’ai honte. J’abaisse la tête. Je ne sais plus quoi dire pour qu’il se calme. D’autant plus qu’il me fait la morale comme si j’étais une gamine.
— Eh   ? Tu m’écoutes   ? Je ne sais pas quel est ton problème, mais ce n’est pas la solution   !
Il me secoue pour tenter de me faire réagir.
— Allo   ?
Mais la seule chose qu’il obtient, c’est de me faire pleurer plus fort. Je me sens tellement mal à l’aise. C’est terrible d’être comme ça.
Finalement, je veux bien mourir. J’en ai assez que l’on me fasse des reproches à longueur de temps. Je suis comme je suis , et si cela ne convient à personne, autant me foutre en l’air.
Je le dépasse, mais il me retient.
— Où vas-tu   ?
Je geins.
— Je vais crever   ! J’en ai assez   !
Le fait que j’exprime ce désir macabre déclenche quelque chose de très bizarre chez ce garçon. Il m’attrape et il me serre entre ses bras.
— Arrête tes conneries, maintenant   !
Son cri ferme semble me sortir de l’état second dans lequel j’étais plongée malgré moi. Sous le choc, je m’effondre d’une autre manière. J’éclate simplement en sanglots en étant prisonnière de cet étranger dont je ne connais que le prénom.
Tant pis. L’espace d’un instant, je veux lâcher prise. Je ne supporte plus cette pression que je m’impose. J’en ai assez d’être méprisée. J’ai follement envie de pleurer. Alors, si c’est dans les bras d’un inconnu, pourquoi pas   ?
 
 
 
2
Enzo se tient droit comme un poteau en me gardant contre son épaule, mais je suis déjà épuisée de pleurer. J’ai du mal à respirer. Du coup, il fait un geste tendre envers moi. Oui, il caresse mes cheveux.
— On se calme, OK   ? Rien ni personne ne mérite que tu meurs d’une manière aussi atroce.
Choquée par ses mots criants de vérité, je m’écarte pour essuyer grossièrement mes yeux. Je renifle même et j’en ai honte. Prudent néanmoins, Enzo m’avertit.
— Je te fais un plaquage de rugbyman si tu tentes autre chose. Je ne rigole pas   !
Je l’observe. Il est plutôt banal. Mais il a une bonne tête de plus que moi et ses cheveux masquant son visage me mettent mal à l’aise. Du coup, il m’impressionne. Je réclame.
— N’en parle à personne.
Surpris, il fait un pas vers moi pour me questionner.
— Qu’est-ce qui t’est arrivée   ?
Comme si j’allais lui raconter que j’ai craqué à cause de cinq points en moins sur ma copie d’économie…
Je déclare donc.
— Ce ne sont pas tes affaires.
Il soupire en m’analysant.
— Est-ce à cause de ton look   ?
Vexée, je conteste.
— Quoi   ? Pourquoi   ?
Amusé par ma réaction, il sourit.
— D’accord, d’accord… On respire   !
Je me regarde vivement en marmonnant.
— Il me plaît bien à moi…
Enzo me surprend en posant sa main sur le sommet de ma tête.
— Tant mieux.
Je suis très étonnée par son geste. Je rougis légèrement tandis qu’il secoue un peu mes cheveux.
— Qu’est-ce qui se passe, alors   ?
Visiblement, il me prend pour un bébé. Cela heurte mon ego. Je m’écarte en lui disant simplement.
— La vie, ce n’est pas le royaume des licornes.
Interloqué, il me demande.
— Des licornes   ?
J’expire.
— Laisse tomber…
Je lui tourne le dos pour essayer de regagner mon calme. Mais il ne me lâche pas. Il me pousse même.
— Viens t’asseoir.
Je ne le pensais pas si attentionné. Enzo a pourtant une réputation étrange. Certains racontent qu’il joue dans un groupe, d’autres qu’il est uniquement un délinquant, voire un drogué. Néanmoins, je ne vois rien d’agressif en lui. Je l’écoute donc pour me reposer un instant.
Il n’a pas l’air dangereux…
Je n’en finis plus d’émettre des plaintes. Aussi, il s’assied près de moi pour continuer son interrogatoire.
— C’est une histoire de mec   ?
Dépitée, je remue la tête.
— Sûrement pas   !
Il se permet de mettre mes cheveux derrière mon oreille pour en savoir plus.
— Pourquoi   ? Tu as un copain ou tu n’en veux pas   ?
Troublée par cette question, je rougis un peu.
— J’ai d’autres soucis…
Je me mets à fixer mon sac en pensant que je vais devoir montrer ce devoir déchiré en mille morceaux à mes parents. Maman va être conciliante. Mais Papa va me gronder, comme d’habitude. Par conséquent, je me confie à lui.
— Parfois, j’en ai assez.
Assise sur le sol, je lève les yeux en ajoutant.
— Oui, j’en ai clairement marre de me battre tout le temps.
Il s’allonge près de moi.
— Contre quoi te bats-tu   ? Tu as l’air toute frêle.
Mon regard ne peut pas s’empêcher de pencher vers lui. Il scrute le ciel comme je le faisais. Alors, je murmure.
— Je n’ai pas envie d’en parler.
De nouvelles larmes roulent sur mes joues. Je n’ai pas l’intention de le mêler à ma vie. Il a simplement été là au moment où il fallait pour me sauver de mes abysses. Je me remets à lever la tête. Pire, je m’étale près de lui en déclarant.
— C’est trop compliqué de toute manière.
Nos mains se frôlent. Mais je ne m’écarte pas. Il me demande donc.
— C’est quoi ton prénom, au fait   ?
J’ai froid. J’ai mal au dos. Cependant, je trouve cela très apaisant de fixer les nuages de cette façon. Aussi, je réponds tout bas.
— Cassandra.
Il touche carrément mes doigts. J’ai l’impression qu’il me teste, mais je ne dis rien. Je ne suis pas très expérimentée avec les garçons. Toutes mes précédentes tentatives de me mettre en couple se sont mal passées et celle-ci est peut-être la prochaine.
— Cassie   ?
Je tourne la tête vers lui d’un air étonné.
— Pardon   ?
Tout en restant les yeux levés, il proclame.
— C’est plus court pour t’appeler.
Mon regard s’illumine tout à coup. Je l’observe discrètement, car il est tout près.
Son visage est plutôt joli finalement. Son nez est droit vu sous cet angle. Sa peau est sans imperfection et ses traits sont fins. Il n’est vraiment pas moche pour un délinquant…
Il me surprend alors en saisissant ma main.
— Moi, c’est Enzo.
Je ne peux pas m’empêcher de faire la fière. Je déclare.
— Je sais.
Interloqué, il bascule vers moi. Je me retrouve donc nez à nez avec lui. Je rougis jusqu’aux oreilles en cafouillant.
— Tout le monde te connaît   !
Enzo conteste.
— Personne ne me connaît.
Je suis troublée par sa réplique. Je me redresse vivement pour me justifier.
— Ce sont des rumeurs… Je…
Il me tient toujours pendant que je panique.
— Tu vois ce que je veux dire… Je… Mince quoi   ! C’est juste que…
Je me lève, mais il me suit en me rassurant.
— C’est bon, tu sais. Je suis au courant de ce que l’on raconte sur moi.
Honteuse, car je suis moi-même victime de ragots, je m’excuse.
— Je suis désolée d’avoir dit ça. C’était moche et…
Tout de suite, il me rappelle auprès de lui.
— Reviens, on discutait.
Il me déroute par son comportement protecteur alors qu’il a l’allure d’un mauvais gars. Par conséquent, je refuse d’un signe de la tête. Mais il a l’air déçu par ma décision.
— Je suppose que tu vas mieux et que tu n’as plus besoin de moi. Tu n’as qu’à partir. Ne te sens pas redevable envers moi.
Enzo se rallonge et ferme les yeux. Je présume qu’il fait semblant de s’endormir. Alors, je ne sais plus quoi faire pour rompre le malaise que j’ai instauré.
Peut-être devrais-je filer   ?
Après tout, je ne le connais pas.
Seulement, en le regardant allongé à mes pieds, je me dis qu’il ne peut pas être ce que les rumeurs prétendent. Après tout, je suis bien au courant du mal que cela peut faire. C’est pourquoi je décide de m’asseoir à nouveau près de lui. En m’entendant, il sourit.
— Tu restes un peu avec moi, Cassie   ?
Je m’étends en silence. Je me remets aussitôt à fixer le ciel en lui confiant.
— Je déteste ma vie.
Enzo me raisonne d’emblée.
— C’est parce que personne ne t’a dit qu’elle pouvait être belle.
Je tourne la tête vers lui pour découvrir qu’il m’observe. Je plonge dans son regard bleu et il fait de même avec le mien. Puis il me lance en basculant vers moi pour effleurer mon visage.
— Ne laisse personne te piétiner. Quand on est aussi jolie que toi, les garçons devraient se prosterner à tes pieds et les filles faire profil bas. Alors, quels que soient tes problèmes, ils ne sont pas insurmontables.
Il va conclure. Oui, il va m’embrasser. Je le vois à sa manière de me fixer. Donc, je clos doucement mes paupières pour accueillir ses lèvres. Mais celles-ci n’arrivent jamais jusqu’aux miennes. Enzo se contente d’effacer le noir sous mon œil délicatement en affirmant comme s’il souhaitait m’aider.
— Viens ici quand tu veux, Cassie.
Mon cœur se met subitement à accélérer. Je me force à garder les yeux fermés pour qu’il ne s’arrête pas de me câliner la joue.
Je crois que je suis touchée par ce jeune homme que tout le monde dénigre. Il n’a rien d’un voleur ou d’un mauvais garçon. Du moins, je ne vois rien de ça en lui à cet instant. Je trouve qu’il me ressemble un peu. Il a l’air triste et solitaire. Il avait besoin de compagnie. J’étais la seule à sa portée…
 
 
3
La sonnerie me réveille brusquement. J’ouvre mes paupières pour découvrir que je suis seule. J’émets donc un long soupir.
— Il est parti…
Je me redresse lentement. Puis je m’aperçois qu’il a laissé sa veste sur moi. Je le cherche automatiquement du regard.
— Enzo   ?
Le silence me répond. Il a également apporté mon sac près de moi. Par conséquent, je fouille à l’intérieur pour voir si mon téléphone et mon porte-monnaie sont toujours là. Sans grande surprise, ils y sont.
— C’était évident que c’étaient des mensonges…
Je parle toute seule comme une idiote. Il est à peine treize heures. Il fait frais. Aussi, je claque des dents tout en attrapant mon miroir ainsi que mon paquet de lingettes démaquillantes. Avec soin, je rectifie mes yeux dont le noir a coulé.
Je ne sais pas ce qui m’a pris de pleurer comme ça dans les bras d’un inconnu. En plus, l’un de ces mauvais gars, ceux que l’on montre du doigt et que l’on critique tout autant que moi…
D’un œil curieux, je m’observe.
Enzo a dit que j’étais jolie… Mais mon visage angélique, c’est tout ce que j’ai de beau en moi. Je suis nulle en toutes autres circonstances. Je n’ai aucune confiance en moi. Tout n’est qu’orgueil pour me pousser à tenir le coup. Alors, entendre cela, ça me touche, ça me trouble, ça me fait simplement rêver d’un monde meilleur. Oui, un endroit où je ne serais pas méprisée pour mes défauts, un où on me trouverait quelques qualités…
Une grosse larme roule sur ma joue. Elle dessine un trait noir sur celle-ci. Je l’essuie vite en me raisonnant mentalement.
De toute façon, je vais devoir retourner en cours, faire profil bas jusqu’à ce soir et rentrer chez moi à petits pas…
Je me lève. Je secoue un peu mes fesses de peur d’être sale. Puis je prends mon sac, la veste de Enzo et mon courage pour me rendre à l’intérieur. Dans un ultime espoir, je le cherche du regard pour lui restituer son bien. Mais il n’est définitivement pas là. Je fixe donc ma main en murmurant.
— La sienne était si chaude.
Je remue ensuite la tête, car je me fais des idées. J’ouvre la porte menant à l’escalier. Mon cœur se met à faire des petits bons. En fait, j’ai peur d’y aller. Je crois que je suis à bout encore une fois. Mais je n’ai pas le choix, je dois avancer. Par conséquent, je descends à l’étage de mon prochain cours. J’appréhende en allant dans le couloir. Il y a déjà des élèves de ma classe. Pour les éviter, je cherche un chauffage contre lequel m’appuyer pour me donner un peu de chaleur.
Tenir le coup… C’est tout ce que je dois faire. Deux trimestres, c’est long. Mais ce n’est pas toute une vie.
Mon estomac me fait mal. Je n’ai pas mangé. Je ferme donc mes paupières pour essayer d’oublier ma faim. Je n’ai pas envie d’aller à la boulangerie. Je veux juste que le temps passe plus vite pour que je puisse retrouver le silence de ma chambre et être en paix. Cependant, la voix d’un garçon me surprend.
— Eh, la rousse   ?
J’ouvre un œil pour voir Quentin, le gars qui me cherche en permanence. Je râle.
— Qu’est-ce que tu veux   ?
Il m’arrache la veste de Enzo des mains en riant.
— Depuis quand as-tu un mec   ?
Je rougis en tentant de la récupérer.
— Arrête   ! Rends-la-moi   !
Je m’agite dans cet espoir, mais il me rend folle. Du coup, je souffle lorsqu’il la place trop haut pour moi.
— Abruti   !
Je sautille pour l’attraper. Néanmoins, il bouge tout le temps et cela m’agace fortement.
— Tu me saoules   !
Il me repousse à chaque fois que j’avance pour la saisir.
— Tu rages   ?
À force de prendre des à-coups, je m’énerve vraiment.
— Bon   ! Vas-tu me la redonner, oui ou non   ?
Quentin me fait du chantage.
— Un bisou contre cette veste   ?
Je grimace immédiatement.
— Dans tes rêves…
Il la met sur son épaule puis il s’éloigne. En voyant ça, je panique un peu. Je le rappelle.
— D’accord   ! Reviens et rends-la-moi   !
Tout fier de lui, Quentin fait demi-tour pour me coincer contre le mur.
— Sois mignonne, je vais mettre la langue.
Je le chasse aussitôt.
— Tu es malade   !
Mais il ne bouge pas. Il tente sa chance pendant que je me débats pour qu’il n’obtienne pas ce qu’il veut. Un cri puissant l’arrête néanmoins.
— Qu’est-ce que tu fous, toi   ?
J’ouvre un œil pour constater que Enzo est là. Quentin se redresse pour lui dire.
— De quoi te mêles-tu   ?
Il tient deux sandwichs. Du coup, il me les donne.
— Prends ça.
Choquée, je les saisis tandis qu’il arrache la veste des mains de Quentin.
— C’est à moi, ça   !
Il la passe sous le regard stupéfait de mon camarade de classe.
— Tu es avec lui   ?
Je fixe Enzo qui récupère son bien en marmonnant.
— Je lui ai prêté ma veste, c’est tout.
Pourquoi cela me blesse-t-il autant qu’il l’affirme si froidement   ?
J’abaisse la tête et je lui tends le second sandwich en lui précisant.
— Tu as oublié celui-là.
Il me rétorque.
— C’est le tien.
Mes pupilles vertes se lèvent vivement pour croiser les siennes qui sont couleur ciel. Quentin nous observe puis il ricane.
— Ah, je vois. Tu fais la vierge effarouchée, mais tu es de ce style.
Enzo lui souffle.
— Quel style au juste   ?
Quentin me désigne.
— Tu sais ce que je veux dire.
Il se place devant moi pour s’imposer.
— Non, je ne vois vraiment pas ce que tu insinues. Détaille-moi ta pensée.
Coincé et visiblement pas très brave, Quentin se tire en lui répondant.
— Laisse tomber   !
Je pouffe aussitôt.
— Abruti, va   !
Par contre, Enzo se retourne pour me gronder sévèrement.
— Ne te laisse pas faire par ce genre de types   ! Ils ne savent qu’intimider les faibles et n’ont aucun courage.
Surprise, je bafouille.
— Mais c’est simplement que toi, tu l’impressionnes. Moi…
Enzo part. Alors, je me retrouve bête avec mon sandwich. Mais après quelques pas, il m’interpelle.
— Tu viens   ?
Je ramasse mon sac et en ne suivant que mon instinct, je cours pour rejoindre ce garçon étrange. Il sourit en me voyant arriver.
— On va en haut   ?
Timide tout à coup, je hoche niaisement la tête. Il pose donc sa main sur le sommet de mon crâne en m’affirmant.
— Si des gens t’embêtent, viens me voir.
J’ai l’impression qu’il me prend pour sa petite sœur. Mais ça ira, si je peux avoir quelqu’un avec qui discuter sans qu’il me juge réellement… D’une certaine manière, ça me rend heureuse.

4
C’est spécial comme situation. J’ouvre le sandwich et je commence à manger tout en marchant. Je demande même.
— Combien je te dois   ?
Enzo me dit.
— C’est pour moi, cette fois.
«   Cette fois   »   ?
Mon cœur fait des petits bonds en rougissant de plus belle. Moi qui suis blanche, cela doit se voir. Alors, je croque le pain sans rien dire. Nous retrouvons le froid du toit. Je frémis légèrement. Mais je continue à le suivre jusqu’à l’endroit où nous étions assis un peu plus tôt. Il s’installe en me soulignant.
— Tu dormais à poings fermés. C’est dangereux de faire ça avec un mec.
Interloquée, je me pose près de lui en essayant de le sonder.
— Pourquoi   ?
Il mange sans me répondre. Aussi, mon imagination fait le reste.
Est-ce qu’il sous-entend qu’il aurait pu m’embrasser ou un truc du genre   ?
Je me colore à nouveau. Je me cache même derrière mes cheveux pour masquer mes pensées coquines.
Ce garçon me fait redevenir un bébé. J’ai honte. Je me sens toute petite près de lui. Pourtant, j’ai l’habitude de snober les autres. Mais lui, il me pousse à abaisser mes défenses.
Nous mangeons tranquillement jusqu’à ce qu’il m’interpelle.
— C’était qui ce type   ?
Son ton est étrange, presque agressif. Par conséquent, je me contente de lui répondre vaguement.
— C’est un gars de ma classe.
Il demande des précisions.
— C’est-à-dire   ?
Je murmure en regardant le ciel.
— C’est juste un imbécile…
Enzo se lève d’un bond. Il retire les miettes sur sa veste puis il me conseille sèchement.
— Évite-le.
Je fronce les sourcils en terminant mon repas.
Ne s’impose-t-il pas un peu trop dans ma vie   ?
On ne se connaît pas. On a simplement vécu un truc spécial ensemble. Mais ce n’est pas une raison pour qu’il se prenne pour mon père.
Je le mets donc au courant de ce fait.
— Je n’ai pas besoin de tes conseils.
Il s’éloigne pour s’appuyer contre le garde-corps. Puis il me répond d’un air gêné.
— Tu as raison. Je ne sais pas pourquoi je m’occupe de toi.
Cela me blesse. Je me mets à souffler sur mes mains pour les réchauffer et masquer ma contrariété. Un silence s’installe entre nous dès lors que j’ai fini de manger. Je crois que je viens de gâcher notre début d’amitié. Je ne suis vraiment pas douée pour les relations humaines. Je jette néanmoins des coups d’œil timides vers lui pour essayer de l’analyser.
Il semble ailleurs. Je me demande ce que pense ce genre de garçon. Est-il mélancolique   ? Est-il drogué   ? Est-il simplement triste de mes paroles   ?
Son manque de conversation est pesant. Mais soudain, il me lance.
— Tu ressembles à un chat errant avec tes grands yeux verts.
Je lui rétorque.
— Si je suis un chat, tu es un chien   !
Il sourit de mon sarcasme.
— Tu as raison, Cassie. J’en ai l’allure.
Je me lève pour le rejoindre. Surpris, il se méfie de mes mouvements, car il ne me quitte pas du regard. Malgré cela, je me place devant lui, les mains dans les poches et la tête un peu basse.
— Merci de m’avoir aidée.
Sa réaction me surprend encore. Il appose sa main sur le sommet de mon crâne en me répondant.
— J’ai un cœur, tu sais.
Je me redresse pour l’observer de mes grands yeux. Cela a l’air de l’intimider, lui qui est pourtant assez mystérieux. Il agite ses cheveux en ricanant.
— Tu vois ce que je veux dire…
Il parle à demi-mot. Il n’est pas aussi sûr de lui que tout le monde pense. Il est même mignon, je trouve. Alors, je m’appuie contre le garde-corps en ajoutant.
— Oui, tu es gentil.
Enzo pivote aussitôt pour me reprendre.
— Gentil, dans la bouche d’une fille, cela veut dire que je suis un bouffon   ?
Je pouffe.
— Non, ça veut simplement dire que tu es gentil.
Comme je souris, il fait de même.
— Tu te fous de moi   ?
Je remue la tête.
— Non, je te trouve sympa. Personne ne me défend, en général…
J’en ai trop dit. Je me renferme tandis qu’il cherche à en apprendre plus.
— Pourquoi as-tu besoin qu’on prenne ta défense   ?
Le regard flou, je dévoile.
— Chacun a ses problèmes.
Il va immédiatement dans mon sens en déclarant.
— Ça, c’est bien vrai.
Un autre silence s’installe. Je me sens mal à l’aise. Aussi, je lui demande.
— Pourquoi t’occupes-tu de moi   ?
Affalé sur le garde-corps pour être à ma hauteur, il me rappelle.
— Je te l’ai dit, je te prends pour un chat abandonné.
Je soutiens son regard jusqu’à ce qu’il ajoute.
— En fait, je n’aime pas spécialement voir les gens se suicider devant mes yeux. Je ne suis pas si indifférent au malheur des autres.
J’avoue tout bas.
— Je n’avais pas vraiment l’intention de sauter… Tu m’as surprise.
Interloqué, il se redresse pour me faire tourner vers lui.
— C’est vrai ça   ?
Honteuse, je mets les mains dans mes poches en chuchotant.
— Je suis désolée. J’étais plutôt en colère que suicidaire…
Cela jette un froid. Je me justifie tout de suite.
— J’ai eu un coup dur et…
Je me pince la lèvre tandis qu’il soupire de dépit.
— Je vois. Là, je passe vraiment pour un con.
J’ai peur qu’il me déteste. Aussi, par réflexe, j’attrape sa main tout en lui confiant.
— Mais j’ai réellement failli basculer. Tu m’as sauvé la vie…
Je n’ose pas me redresser. C’est donc lui qui vient vers moi en me tirant contre lui. Je suis surprise par son geste. Nos doigts s’entremêlent pendant qu’il me murmure.
— Tu mens, Cassie.
Je ne sais pas quoi répondre à cela. Je ne sais pas s’il parle de ma tentative de suicide ou du basculement vers le vide. Il prend néanmoins mon silence pour une réponse. Il m’affirme par conséquent.
— Je ne suis pas le mec qui inspire le plus confiance au lycée, mais si tu as besoin d’aide, je…
Il serre ma main. Du coup, je dévoile.
— J’y ai pensé. Parfois, c’est trop dur d’affronter la réalité et…
Enzo me coupe.
— Je suis là, alors. La plupart du temps, je traîne ici, donc…
Je lève les yeux vers lui. Tout cela est tellement étrange que je l’examine pour connaître ses véritables intentions. Cependant, il semble impénétrable. Il se permet toutefois de pousser mes cheveux vers l’arrière pour ensuite apposer ses lèvres contre ma joue. Elles sont si chaudes que je baisse mes paupières dans l’espoir d’obtenir un peu plus de ce garçon qui m’intrigue. Mais il me met un joli vent en se tournant pour s’appuyer à nouveau contre le garde-corps.
— Tu ressembles à ma sœur, c’est marrant.
Marrant   ? Je ne trouve pas cela amusant…
Je lâche sa main qu’il tenait innocemment pour lui dire.
— Je vais partir. Le cours va commencer.
Je m’éloigne pour aller chercher mon sac. Malgré cela, il me retient en me questionnant à voix basse.
— Reviendras-tu me voir, petite licorne   ?
Le fait qu’il parle de cet animal me fait comprendre qu’il a visiblement une petite sœur. Je souris tristement en répondant.
— Tu devrais aller en cours, toi aussi. On doit passer notre BAC à la fin de l’année.
Surpris, il me demande tout à coup.
— «   On   »   ? Parce que tu es en terminale   ?
Je lève un sourcil en m’offusquant.
— Pourquoi   ? As-tu cru que j’étais en seconde   ?
Son regard change du tout au tout. Enzo se redresse puis il vient vers moi pour insister.
— Est-ce que tu te moques de moi   ?
Pour le coup, il me vexe vraiment là. J’attrape mon sac en bougonnant.
— Tu es aussi bête que les autres, finalement.
Je prends la fuite. Je n’ai pas envie de me justifier, quand bien même ce garçon me paraissait intéressant. Enzo ne m’arrête pas. Les larmes au bord des yeux, je franchis donc la porte menant à l’escalier.
Mon cœur me fait mal. Il est encore touché par des mots blessants. J’en ai assez d’être humiliée de toutes parts. Oui, je voudrais simplement être aimée…
 
 
 
5
Je dévale l’escalier lorsqu’un cri m’immobilise.
— Attends, Cassie   !
Figée par la voix de Enzo, je n’ose plus bouger. Il me rejoint pour se placer sur la marche inférieure à la mienne.
— Excuse-moi.
Voici ce qu’il me balance en ayant les mains dans les poches. J’expire de dépit.
— Ce n’était pas la peine de me suivre pour me dire ça…
Je tente de le dépasser, mais il me saisit par la taille pour me souffler.
— Tu es en colère   ?
C’est si évident que je lui rétorque.
— Sans rire.
Je fais une deuxième tentative pour m’échapper de cette situation qui me blesse. Cependant, il s’amende un peu plus explicitement.
— Je suis désolé d’avoir douté de ton âge. Je ne voulais pas être méchant.
Il semble sincère. Du coup, j’hésite sur ce que je dois faire. Le statu quo entre nous dure quelques secondes avant que Enzo ne le rompe par de nouvelles justifications pour excuser son faux pas.
— J’ai cru que tu étais plus jeune. Tu es tellement jolie et ton style est inhabituel pour une fille en terminale. Alors, je me suis trompé. J’ai pensé que tu te foutais de moi…
J’abaisse les yeux. Il n’a pas complètement tort. Je suis un OVNI de dix-huit ans. J’ai choisi ce look pour être différente. Je voulais marquer le fossé entre le reste du monde et moi. Aussi , qu’il se justifie de cette façon me pousse à lui pardonner. Je murmure.
— C’est bon. J’ai l’habitude d’être jugée.
Il me tire entre ses bras.
— Je te demande pardon.
Combien de fois va-t-il le faire   ?
Mon cœur explose.
J’ai envie d’agir comme une gamine capricieuse, de pleurer, de me plaindre, de geindre, le tout pour qu’il me garde ainsi près de lui…
Qu’est-ce que je raconte   ?
Seulement, lorsqu’il se redresse, nous sommes presque lèvres contre lèvres.
Sa noirceur m’attire atrocement… Je veux me l’approprier et lui offrir la mienne.
Néanmoins, Enzo reste à distance. Il descend une nouvelle marche.
— Ça ne change rien, Cassie. Si tu as besoin, je serai là-haut.
Je le suis sur la marche inférieure tandis qu’il me dévore du regard sous sa grande mèche de cheveux. Troublée par lui, je me permets alors de la soulever pour découvrir le bleu intense de ses yeux. Il se laisse faire en me fixant sans battre des cils.
Il est mystérieux…
J’ai tellement envie qu’il s’intéresse à moi que j’en oublie tous mes principes. Je m’approche tout doucement de ses lèvres pour les saisir mollement.
Je suis complètement folle.
J’embrasse un parfait inconnu après l’avoir rencontré une heure et demie plus tôt. Le pire, c’est qu’il semble aimer cela, car il m’enlace langoureusement. Nous échangeons ainsi un long baiser qui m’apporte une sorte d’apaisement.
Qu’est-ce qui me prend   ?
Ce n’est pas du tout mon genre de prendre les devants. Ce n’est même pas mon style de flasher sur un garçon très rapidement. Mon cœur est censé être une pierre tombale tellement je ne pensais plus ressentir des sentiments aussi chaleureux. Mais lui, il est comme moi. Je le sens. Oui, j’ai l’impression que cela nous fait du bien à tous les deux. Est-ce un rêve   ?
Enzo murmure.
— OK, ça s’est fait.
Je rougis jusqu’aux oreilles en reculant.
— Oh mince   ! Je…
Tout à coup, je comprends que je ne rêvais pas. Confuse, je secoue mes cheveux en m’excusant auprès de lui.
— Je suis désolée… Je… Mince quoi   ! Je…
J’essaie de grimper l’escalier à reculons. Mais ce n’est pas une bonne idée. Je rate la première marche et Enzo me rattrape contre lui en me suggérant.
— C’est un peu tard pour fuir, Cassie.
Je viens de m’humilier. J’ai tellement honte. Je sens que je vais exploser de rage. Pourtant, je n’ai pas envie de m’en prendre à lui. Alors, je le repousse d’une plainte.
— Laisse-moi partir…
Cependant, Enzo semble avoir beaucoup apprécié cette expérience, car il la renouvelle aussitôt. Médusée, je marque un léger recul tandis qu’il me tient fermement pour que je ne lui échappe pas.
Je n’y crois pas…
J’avais peur. Mais je ressens exactement la même chose que pendant notre premier baiser. Je suis totalement pantelante lorsqu’il me dit.
— Il n’y a pas de mal à se faire du bien.
Pivoine, je fixe le sol en murmurant.
— Ce n’est pas mon style… Je… Ne me prends pas pour…
Tout de suite, Enzo me coupe.
— Eh, ce n’était pas un viol   ! Je suis consentant.
Surprise par son humour assez décapant, je relève la tête pour voir un léger sourire se dessiner sur son visage. En plus, il rougit en m’avouant.
— En fait, j’en avais trop envie. Tu me plais et je supposais vraiment que tu étais plus jeune… Donc…
Il est trop craquant et maladroit. C’est mon jumeau spirituel au point qu’il ricane.
— Merde, je passe véritablement pour un con, là.
La tête basse, il se cache sous sa mèche en se justifiant encore.
— Je m’enfonce, mais quand tu t’es mise à pleurer dans mes bras, j’ai craqué pour toi. Je n’ai rien tenté parce que je pensais réellement que tu étais mineure et moi, j’ai déjà assez de problèmes pour m’en rajouter un autre…
Vexée, je lui reproche.
— Quoi   ? Je suis un problème   ?
Immédiatement, Enzo se redresse pour s’expliquer davantage sa pensée.
— Non   ! C’est que, si tu avais été plus jeune, j’aurais pu avoir des soucis si… Enfin, tu vois…
Il va vite en besogne.
OK, je lui ai sauté dessus, mais ce n’est pas une raison pour croire tout de suite qu’on va aller s’envoyer en l’air   !
Dégoûtée par ce sous-entendu dégradant à mon goût, je ramasse mon sac en lui disant.
— Écoute, on va s’arrêter là.
Je m’élance. Cependant, il me retient par le bras.
— Eh, pourquoi   ?
Je fais une volte-face pour lui signifier le fond de ma pensée et sans aucun filtre.
— Quand tu m’as vue en larmes, la seule chose à laquelle tu as pensé, c’était que tu ne serais pas contre me baiser   ! Je crois qu’on peut en rester là. On n’a rien à faire ensemble. Je ne suis pas le genre de filles que tu fréquentes d’habitude. J’ai eu un moment d’égarement, c’est tout…
Je me perds à nouveau. Ses yeux bleus sont un océan où je me noie…
Je décide donc d’agir. D’un grand mouvement , je me dégage et je lui ordonne.
— Ne m’approche plus   !
Je dévale aussitôt l’escalier sans lui laisser une chance de s’expliquer davantage sur ses propos blessants.
J’ai été dure, mais j’ai avant tout été stupide de me livrer à un homme de cette manière.
Qu’est-ce qui m’a prise   ?
Enzo est l’échec personnifié. Même si je ne vole pas bien haut, je mérite mieux que ça. Oui, je vaux mieux qu’une fille qui s’allonge sous un gars dès qu’elle le rencontre.
Je suis idiote de l’avoir embrassé. Son obscurité engloutit la mienne et me plonge dans une sorte de peur, de rage, de désespoir bien différent de ce que je ressens habituellement…
 
6
Le retour en cours est dur. Je fais profil bas en ayant une nouvelle forme de colère en moi.
Je suis trop orgueilleuse.
Pourquoi suis-je partie ainsi   ?
Il avait le droit de me désirer. C’est même étonnant parce que je fais gamine. C’est un homme quand même. Je le sais pourtant puisque c’est moi qui l’ai embrassé en premier. Mais ça m’a affreusement vexée qu’il m’imagine en seconde et qu’en plus il pense tout de suite à coucher avec moi. Tout a basculé dans ma tête.
Je pousse la porte des toilettes des filles pour aller boire. L’eau a mauvais goût. Mais je n’ai que cela. Aussi, je me contente finalement de me rincer la bouche pour ne pas avoir un morceau de salade ou de pain entre les dents.
Je m’en veux   ! Je suis tellement stupide dans mes réactions…
Je me fixe dans mon miroir de poche. Mes yeux sont tout rouges. Je vais encore faire rire en classe. Mon nez coule un peu à cause du froid. Bref, je suis hideuse. Je fais profil bas en sortant de là. Il est presque quatorze heures. Je suppose que je n’ai plus beaucoup de temps à patienter seule.
Pourquoi est-ce que je commence à me soucier de ça   ? Je suis ridicule…
Je secoue nerveusement mes cheveux lorsque quelqu’un se plante devant moi. Je fais un bond pour découvrir qu’il s’agit de Enzo. Il me jauge sévèrement. Aussi, je soupire en le dépassant.
— Ne me fixe pas comme ça.
Il saisit néanmoins mon bras pour me retenir.
— Il faut qu’on parle.
Je refuse d’un mouvement brusque.
— Je n’ai rien à te dire.
Il n’abandonne pas. Il me souffle même.
— Calme-toi.
Je regarde autour de nous pour me rendre compte qu’on nous observe. Je reviens donc pour lui signifier.
— Vas-tu me lâcher à la fin   ?
Surpris par mon puissant désir de le fuir, Enzo me libère sans dire un mot. Par conséquent, je m’éloigne de lui, l’attitude fière et le cœur stupidement honteux de l’avoir rejeté de cette manière.
Je suis un monstre. Pourquoi ai-je réagi ainsi   ? Enzo m’a pourtant aidée. Il m’a consolée. Et moi, je me montre comme la pire des garces envers lui…
Je dépasse ma classe pour rejoindre l’autre bout du bâtiment. J’étouffe. J’ai envie de pleurer, de crier, de m’arracher les cheveux et même le cœur tellement je me trouve abjecte.
Belle, moi   ? Je suis le pire des poisons. Mon cœur est de glace. Mon esprit en cristal. Mon âme quant à elle n’est qu’un ramassis de noirceur. Je me dégoûte…
Je m’assieds au sol pour reprendre ma respiration. Je crois que je fais une crise d’angoisse. Oui, je panique à l’idée de ce que je suis.
Je suis carrément immonde. Ce que je subis, je viens de le faire vivre à un autre…
Je me mets en boule pour cacher mes larmes naissantes. Les yeux clos, je revois le visage terne de Enzo. Il a l’air de tellement en baver , lui aussi. Et moi, je me montre cruelle.
Je ne mérite pas d’exister. Je suis un déchet.
Je me redresse d’un bond, mais des gens m’observent. Alors, je sors mon téléphone et je me tourne pour faire semblant de discuter avec quelqu’un. Je simule de parler tout bas, mais en réalité, je m’insulte.
— Tu es horrible, Cassandra. Tu es une abomination. En plus d’être inutile, d’être nulle à l’école, tu es méchante et froide. Ta vie ne sert visiblement à rien…
Mes démons m’envahissent. Je retiens mes sanglots. Je ne dois pas craquer. Je ne dois pas montrer ma faiblesse, mes peurs, mes angoisses. Sinon, je suis finie. J’inspire donc un grand coup. Mon corps est parcouru d’un spasme. J’ai envie de pleurer. Mais encore une fois, je fais l’effort de me contrôler.
Courage   ! C’est ça ou aller me foutre en l’air.
Je dois être plus forte que tout ça. Oui, je dois finir mes études, trouver un boulot merdique, quitter mes parents, puis vivre comme je peux…
Mes rêves se résument à cela. Aussi, je mets mes écouteurs pour reposer mon âme.
Je ne dois pas craquer.
Je ne dois pas leur donner raison.
Je dois me battre comme jamais.
Tout en fermant les yeux, j’écoute cette mélodie que j’aime tant.
— Why the stars are lined up so perfectly for everybody, but not for me   ?
(Pourquoi les étoiles sont-elles si parfaitement alignées pour tout le monde, mais pas pour moi   ?)
Je la fredonne tout bas. En fait, j’aime beaucoup chanter, mais j’ai bien du mal à le faire dans la langue anglaise, même si Simple Plan est mon groupe favori. Le bruit est si fort autour de moi que je suppose que personne ne peut m’entendre. Alors, je me laisse aller à mimer les paroles du bout de mes lèvres pour m’apaiser.
— I wish it could be easy. But it never goes that way. It’s never like the movies. It’s never like they say…
(J’aimerais que ce soit facile. Mais ce n’est jamais le cas. Ce n’est jamais comme dans les films. Ce n’est jamais comme ils disent.)
Une larme m’échappe en écoutant le refrain de «   Lucky One   ». C’est très exactement ce que je ressens, mais j’ai peu d’espoir que cela arrive.
— Well, maybe one day I’ll be back on my feet and all of this pain will be gone and maybe it won’t be so hard to be me and I’ll find out just where I belong. It feels like it’s taking forever. But one day things can get better and maybe my time will come. And I’ll be the lucky one…
(Eh bien, peut-être qu’un jour je me remettrai sur mes pieds et toute cette douleur sera partie. Et peut-être que ce ne sera pas si dur d’être moi et je trouverai où j’ai ma place. J’ai l’impression que ça prend une éternité. Mais un jour, les choses peuvent s’arranger et peut-être que mon heure arrivera. Et je serai chanceux…)
Un frisson me parcourt. Je relève la tête pour chercher Enzo.
Je me sens tellement coupable de m’être disputée avec lui que j’ai soudain envie de me réconcilier. Pourtant, je ne le connais pas. Il n’est rien de plus qu’un mec attirant et je ne suis qu’un chat errant à qui il a donné à manger. Oui, je suis insignifiante pour tous.
J’augmente le son. Je ferme mes paupières et je me contente d’écouter la musique en patientant jusqu’au début du cours. Du moins, c’était mon objectif. Mais tant d’émotions m’envahissent quand j’y pense.
Je suis pareil que Enzo. Je suis un paria. On m’invente une vie au même titre qu’à lui. Néanmoins, j’ai désiré être mieux que lui. Oui, j’ai voulu le snober, le mépriser, le rabaisser comme je le suis au quotidien. Enzo a pourtant un regard plein de tristesse et c’est cela qui m’a plu en lui…
Comment ai-je pu me montrer aussi détestable   ?
Mon cœur me fait mal. Je m’effondre intérieurement. Ma cathédrale de cristal s’effrite. Je frappe le mur avec mon pied pour évacuer ma rage et ma douleur.
— Merde   !
Je lance cela comme un exutoire, mais la sonnerie de quatorze heures me pousse à me ressaisir rapidement. Je dois affronter le monde extérieur.
Rien n’est beau dans mon univers. Tout est sombre. Tout est terne. Tout est triste à en mourir…
 
 
7
Je viens de vivre la pire journée de toute ma vie. Entre l’humiliation en classe et celle avec Enzo, je touche le fond. Je ne veux pas m’apitoyer sur mon sort, mais là, je dois avouer que j’ai le moral à zéro. D’autant plus qu’il me reste encore à annoncer à mes parents ma note. J’émets donc un long soupir en rangeant mes affaires. Je n’ai qu’une hâte, m’endormir. Je me soulève d’un air blasé et je fonce vers la sortie. Je ne désire surtout pas entrer en contact avec quelqu’un. Je souhaite être seule et le demeurer. Cependant, le destin a décidé de me casser les pieds. Quentin me rattrape pour m’interroger.
— Alors, c’est ton mec   ?
Je lève un sourcil en répondant froidement.
— Non.
Il marche près de moi.
— J’aurais juré que oui.
Je réplique.
— Pourquoi, tu es du FBI   ?
Il sourit en remuant la tête.
— Qui voudrait te baiser, de toute manière   ?
Surprise par cette remarque désagréable, je lui souffle.
— Ferme-la.
J’accélère. Mais il me poursuit en se montrant très déplaisant.
— Moi, je ne suis pas très regardant tant que tu es bien faite   !
Je l’arrête tout de suite par une déclaration méprisante à souhait.
— Mais mon coco, crois-tu que j’aie envie de coucher avec toi   ? Tu rêves   !
Il m’attrape violemment par le bras. Cependant, quelqu’un nous sépare tout aussi brutalement.
— Dégage   !
Je sursaute en reconnaissant la voix de Enzo. Il se place devant moi en lui signifiant plus explicitement.
— Ne l’approche plus, sinon je te massacre.
J’avale difficilement ma salive en comprenant que je me suis rapprochée d’un voyou. Quentin ricane légèrement en lui répondant.
— On se calme   ! Je pensais qu’elle était célibataire.
Enzo lui annonce alors.
— Ce n’est plus le cas.
Ahurie, ma mâchoire tombe.
— Ah bon   ?
Quentin s’avance pour lui faire remarquer.
— Ce n’est pas ce qu’elle dit   !
Sans gêne, Enzo confirme son décret.
— Elle n’a pas de compte à te rendre, c’est tout.
Choquée par son toupet, je m’impose dans la conversation.
— Ça vous dérange, si je me tire   ?
Les deux me regardent étrangement. Aussi, je me faufile volontairement entre eux pour quitter les lieux.
— Je vois.
Le cœur battant à vive allure, je prends la direction de chez moi sans me retourner.
Que font-ils ces imbéciles   ?
Pensent-ils que je suis un bout de viande   ?
Je secoue mes cheveux nerveusement. Ma journée est pleine. Je ne sais pas si je vais pouvoir supporter les critiques de mon père. Je suis déjà au maximum de ce que je peux encaisser. Je traverse la route lorsque j’entends un cri.
— Cassie   !
Je m’immobilise en arrivant sur le trottoir. Puis je fais un quart de tour pour voir Enzo éviter les voitures afin de me rejoindre. J’ouvre grand mes yeux lorsqu’il m’attrape et qu’il me colle à son épaule en s’excusant.
— Je suis désolé.
Médusée, je bredouille.
— Quoi encore   ?
Il saisit mon visage entre ses mains pour me lancer.
— Ça m’énerve que tu sois partie comme ça.
Tout en restant stupéfiée, je réponds.
— Pardon   ? Qu’est-ce que tu me veux   ? Je ne suis pas ta copine, moi   !
Je lui échappe. Mais il me pousse contre le mur derrière moi en me suppliant.
— S’il te plaît, écoute-moi   !
Je remue la tête.
— Non. On n’a rien à se dire.
Hésitant, il se justifie quand même.
— Je suis maladroit. Je ne voulais pas t’offenser ou te mettre en colère. Tu sais, j’ai mes problèmes aussi et…
Il abuse celui-là. Cependant, je ne peux pas nier que son regard clair a quelque chose d’hypnotisant. Je cherche mes mots.
— Je dois partir…
Enzo appose son front contre le mien en m’implorant.
— Pardonne-moi… S’il te plaît…
Je suis abasourdie.
Il m’attire. Il me plaît beaucoup même.
Mais comment excuser ses pensées   ?
Comment accepter son comportement   ?
Comment expliquer que ça aille si vite entre nous   ?
Son souffle est chaud. Il frôle mes lèvres tremblantes à l’idée de devoir lui donner une réponse. Et la seule chose que je suis capable de dire, c’est une belle ânerie.
— Mon père va m’étrangler si je ne rentre pas à l’heure, surtout après la note que j’ai reçue. Alors…
Enzo commente.
— J’en ai pour cinq minutes. Il faut qu’on parle.
Je trouve ça louche. Aussi, je me méfie lorsqu’il m’entraîne à l’écart. Je marche plus doucement. Je commence à avoir peur. D’autant plus que j’ai été affreuse avec lui et qu’il va peut-être chercher à se venger. Du coup, je tente de m’éclipser.
— Tu sais, je dois vraiment y aller…
Il s’immobilise pour déclarer honteusement.
— Je m’excuse.
Intriguée, je lui demande.
— Pour   ? Tu n’arrêtes pas de me demander pardon…
Il se tourne légèrement pour s’amender.
— Comme j’ai été lourd, tu as pensé que je voulais juste qu’on couche ensemble et c’est ça qui t’a énervée, je suppose.
Troublée par cette révélation, je détourne mon regard en ressentant ma propre honte d’avoir été monstrueuse avec lui.
— Ce n’est pas grave… J’ai l’habitude qu’on me critique et je…
Je fixe le sol. J’ai tellement peur qu’il me juge à nouveau. Surtout s’il le fait en se basant sur le comportement affligeant que j’aie eu avec lui.
— Tout à l’heure, je ne voulais pas…
Je tente de m’excuser. Mais Enzo s’est rapproché pour se planter devant moi.
— Donc   ?
Surprise, je le reprends.
— Donc quoi   ?
Je rougis. J’ai la vague impression qu’il attend quelque chose de moi après ce que j’ai fait. D’ailleurs, il m’indique aussitôt.
— Donc, tu as dix-huit ans ou presque   ?
Je pousse mes cheveux vers l’arrière en soupirant.
— Dix-huit ans et un mois pour être précis. Veux-tu le nombre d’heures aussi   ?
J’essaie de ne pas montrer qu’il me déstabilise. Mais il sourit légèrement de mon sarcasme. Puis il met les mains dans ses poches en m’avouant.
— Ça m’a franchement pris la tête que tu sois partie comme ça, surtout après qu’on se soit embrassé…
Étonnée, je l’étudie en cherchant à savoir où il veut en venir. Il semble lire dans mes pensées, car il me dit.
— Tu me plais vraiment beaucoup.
Sa déclaration me gêne affreusement. Je n’ai pas besoin d’avoir une relation avec un lycéen. J’ai déjà donné et ça s’est toujours très mal terminé. L’embrasser, c’était une grosse erreur. Mon long silence jette un froid. Enzo fixe ses pieds. Alors, je fais de même. Il finit par rompre la glace en m’annonçant.
— Laisse tomber. Tu dois me prendre pour un mec dangereux avec ma réputation de merde, ça ne doit pas te donner envie d’être avec moi.
Il me dépasse tout en affirmant.
— Je te raccompagne. Ça craint ici.
Lorsqu’il passe près de moi, j’attrape son bras. Par réflexe, il s’immobilise immédiatement en essayant de faire bonne figure.
— C’est bon, Cassie. Ne sois pas inquiète pour moi. On se connaît depuis midi. C’est vrai qu’on s’est embrassé, mais je suis un grand malade de te dire ça. Je ne sais même pas ce qui m’a pris de croire que je pouvais t’intéresser.
Seulement, je trouve que c’est courageux qu’il soit venu jusqu’à moi pour s’excuser et surtout pour m’avouer ce qu’il ressentait pour moi. Je glisse donc mes doigts entre les siens en murmurant.
— C’est gentil de t’attacher à moi après tout ce que je t’ai dit ou fait.
Enzo pivote pour me révéler.
— Sur le coup, j’ai cru que tu étais beaucoup plus jeune. Alors, je n’ai pas osé prendre les devants. Mais quand tu l’as fait, ça m’a fait vraiment plaisir… Je veux qu’on essaie.
Rouge pivoine, je chuchote en étant morte de honte de poser une telle question à un gars qui a envie de sortir avec moi.
— Tu ne veux pas qu’on soit plutôt ami   ?
Il me demande en retour.
— Est-ce que tu as peur de moi   ?
Je remue la tête. Aussi, il dessine le contour de mon visage avec son index.
— Ton ami, c’est tout   ? On avait l’air connecté pourtant.
Je m’écarte vivement en comprenant qu’il voulait certainement avoir une relation sexuelle avec moi, comme son discours le sous-entend.
— Désolée si mon attitude t’a laissé penser que c’était le cas, mais je ne suis pas ce genre de filles   !
Je lui tourne le dos lorsqu’il me hèle.
— Quel genre de filles   ? Qu’est-ce que tu imagines au juste   ?
Je me pince la lèvre. Du coup, il s’énerve après moi.
— Eh   ? Je te parle   ! Tu m’as pris pour un proxénète ou quoi   ?
Cela me blesse qu’il le croit. Il commence à faire sombre , et plutôt que de rentrer chez moi, je fais demi-tour pour foncer vers lui. Surpris, Enzo me demande.
— Quoi   ? Veux-tu m’humilier encore plus   ?
J’hésite. Je ne veux pas dire oui, comme je ne veux pas dire non à sa proposition de nous mettre ensemble. Alors, je me mets à regarder le sol en bafouillant.
— Ce n’est pas toi le problème. C’est juste que je ne souhaite plus…
Ma voix tremble.
— Enfin, tu vois… Je…
Je ne m’en sors pas du tout.
— Bref, je ne veux pas… Je ne suis pas qu’un joli visage et…
Je perds tous mes moyens. Je deviens nerveuse et sur un coup de tête, je m’enfuis .
— Désolée…
Ma course ne dure pas très longtemps. Enzo me rattrape et il m’emprisonne de ses bras.
— Attends   !
Essoufflée, je geins.
— Je dois rentrer… Laisse-moi partir, maintenant   !
Il commente cependant mes propos confus.
— En gros, tu me mets un râteau   ?
Je ferme mes paupières en répondant.
— Je veux rester célibataire.
Seulement, je ne peux pas nier que mon cœur me crie de lui donner une chance, surtout après notre échange de baisers en début d’après-midi. Enzo se courbe légèrement pour me dire tout bas.
— Je n’ai pas envie d’être simplement ton ami.
Son ton est froid. Je l’ai éconduit. Pourtant, il me serre encore très fort entre ses bras.
On ne se connaît pas. On a juste passé quelques moments très intenses ensemble. Aussi, je ne veux pas me mettre avec lui ni avec un autre d’ailleurs. Je ne souhaite pas revivre l’humiliation d’une rupture quand il apprendra que je suis dyslexique et que les gens passent leur vie à se moquer de moi. J’ai seulement envie de rester près de lui et de profiter de sa présence sans demander plus qu’un peu de son temps à mes côtés…
 
8
Mais qu’est-ce que je fais avec ce garçon   ?
Enzo me tient la main pour m’accompagner jusque chez moi. Il faut dire que l’ambiance est tendue. Après m’être jetée sur lui en début d’après-midi, je lui ai collé un beau râteau. Il ne doit plus savoir où il en est, ce pauvre petit. Je lève un œil vers lui. Il se cache sous sa mèche en fixant le sol. Il se laisse guider en quelque sorte. Du coup, je me sens coupable.
— Tu peux me laisser, tu sais… Ce n’est pas loin.
Mais Enzo me répond.
— Ça ne me dérange pas. Je ne suis pas pressé de rentrer.
Interloquée, j’ai envie de lui poser des questions. Pourtant, je me tais. Je lance simplement un long soupir. C’est donc lui qui m’interroge.
— Ça t’ennuie d’être avec moi   ?
Perturbée par notre relation ambiguë, je lui dis ce que je ressens.
— Pas vraiment. C’est juste que ça me gêne que tu m’escortes alors que je t’ai mis un vent…
Il ricane légèrement que je lui rappelle cette réalité.
— Les femmes sont cruelles.
Le fait qu’il parle de moi en tant que femme m’interpelle. Je comprime ses doigts en lui demandant.
— J’en suis une pour toi   ?
Surpris, il passe la main dans ses cheveux pour relever sa mèche.
— Oui, pourquoi   ?
Mes joues se colorent lorsque je lui avoue.
— J’ai l’impression que tout le monde me prend pour une gamine. C’est pour ça que tu m’as vexée à midi.
Il s’immobilise pour me surprendre d’une déclaration franche.
— Ne te méprends pas. J’ai cru que tu étais mineure, mais ce n’est pas pour ça que je n’ai pas voulu tenter ma chance.
Mes grands yeux verts l’étudient alors que la nuit tombe doucement. Direct, Enzo m’apprend.
— Tout ce qu’on dit sur moi, c’est de la merde. J’ai des soucis, OK   ? Mais je ne suis pas un junkie.
Inquiète, j’ose demander.
— Qu’est-ce qui t’arrive alors   ?
Il détourne son regard en affirmant.
— Rien que tu dois savoir.
Blessée, je lâche sa main en m’opposant à ce fait.
— Tu veux que je devienne ta copine sans que je sache ce que tu caches   ?
Embarrassé, Enzo courbe le dos en commentant simplement.
— Tu n’as pas besoin de tout connaître de ma vie pour m’apprécier.
Comme je n’ai pas la langue dans ma poche, je lui reproche encore.
— Et tu crois que je pourrais te faire confiance en sachant que tu as des secrets   ?
Surpris par mon attention envers lui, il me demande avec un petit sourire aux lèvres.
— Parce que je t’intéresse finalement   ?
Coincée, je bredouille.
— Ce n’est pas ce que tu crois… C’est juste que… Mince quoi   ! On peut être ami sans vouloir coucher ensemble   !
Enzo remue la tête en s’agaçant.
— Arrête de croire que je pense qu’à ça   !
Je sursaute devant son regard intense. Il me fixe et je lui indique pour m’en sortir.
— J’habite là. Tu peux partir.
Je m’élance pour rejoindre vite ma destination. Cependant, il me suit en bougonnant.
— Non, mais sérieusement, Cassie   ! Arrête-toi et regarde-moi   !
Tout en cachant mon trouble, j’obéis.
— Quoi   ?
Il se plante encore devant moi. Mais cette fois, il est vraiment fâché. Il me signifie très clairement le fond de sa pensée.
— Si j’avais simplement envie de tirer un coup, je ne me prendrais pas la tête à suivre une meuf et à m’excuser toutes les deux secondes de l’avoir froissé dans son ego surdimensionné   !
Choquée, je lui donne une gifle magistrale qui laisse ma main brûlante de douleur. Je crie ensuite toute ma rage d’être prise de haut par lui.
— Fous le camp   ! Ne m’approche plus jamais   ! Je ne veux pas être jugée ni par toi ni par un autre   !
Enzo pose la main contre sa joue que je viens de baffer royalement. Il semble étourdi par mon acte. Alors, je l’achève par des mots blessants qui auraient pu m’être adressés.
— Qui es-tu pour me mépriser   ? Te crois-tu meilleur   ? Tu n’es qu’un pauvre mec, triste et seul   !
Je regrette tout de suite mes paroles horribles. Mon cœur s’emballe et je bafouille.
— Mince… Je…
Je secoue mes cheveux en voyant que je viens de détruire notre relation. Enzo ne bouge pas. Il ne dit rien. Un silence pesant s’installe tandis que je n’ose pas partir tellement j’ai peur d’y être allée trop fort. Puis après quelques longues secondes, il se met à crier.
— Rentre chez toi   !
Je sursaute au moment où il relève la tête pour me tuer d’un simple regard. Le bleu du ciel de son âme est ombrageux. Non, il est pluvieux. Je vois des larmes naître et se perdre sur sa joue lorsqu’il prend la fuite.
— C’est bon, j’ai compris.
Je ne sais pas ce qu’il a compris. Seulement, je ne peux rien faire pour lui. Je suis un poison et je le démontre encore une fois. Je viens de blesser une personne maladroite autant que moi et dont je ne suis pas sûre qu’il ait un mauvais fond. Alors, je le regarde s’éloigner le dos courbé et la main toujours posée sur la joue que j’ai frappée tellement cela semble l’avoir marqué.
— Enzo…
Je murmure son prénom. Mais je n’ai pas le courage de le rappeler pour me faire pardonner. Quelques larmes m’échappent lorsqu’il disparaît à l’angle de la rue. Mon cœur me fait également souffrir.
— Mince…
Je suis la pire… Oui, je suis affreuse de lui avoir parlé ainsi. Je sais pourtant à quel point les mots peuvent blesser. Alors, je ne sais pas pourquoi j’ai fait cela. Peut-être parce qu’au fond, Enzo me plaît et je ne veux pas me l’avouer   ?
J’hésite. J’ai encore le temps de le rattraper et de m’excuser comme il l’a fait avec moi. Mais à quoi bon   ? Je ne veux pas sortir avec un lycéen. Non, je ne souhaite pas d’une relation fragile qui s’achèverait inévitablement à la fin du lycée. Je n’ai aucune énergie à gaspiller dans ce genre de choses. Je désire juste survivre, passer mon BAC, m’échapper du cocon familial, avoir une vie plate et sans rêve. En gros, je veux simplement exister jusqu’à ce que les années me prennent et que toute forme de soucis cesse de m’envahir, me blessant de mots tranchants, m’humiliant de sourires narquois ou seulement me rappelant à quel point, je ne suis pas à la hauteur de leurs attentes.
Je ne veux pas mourir, mais je ne souhaite pas vivre pour autant.
Survivre, c’est ma devise et ma manière d’y arriver, c’est de me protéger des autres…
 
9
Je ne sais pas ce qui me prend, mais je me mets à courir dans la direction opposée à mon domicile. Il est presque dix-huit heures. Je vais me faire enguirlander par mon père. Je serais peut-être punie surtout lorsqu’il découvrira que j’ai également perdu cinq points à mon dernier contrôle d’économie. Pourtant, quelque chose me pousse à poursuivre Enzo.
Je dois lui parler. Oui, je dois me faire pardonner pour les monstruosités que j’ai prononcées.
Ma main me fait affreusement mal, mais ce n’est rien comparé à la pression que mon cœur ressent. J’ai l’impression qu’il va exploser. C’est juste atroce. J’arrive au carrefour et j’espère pouvoir le rattraper. La ruelle est sombre. Je ne le vois pas. C’est pourquoi je reprends ma course après cette courte pause.
Où est-il   ? Il ne peut pas être parti aussi vite. Je n’ai pas douté si longtemps…
Essoufflée, non apeurée, je m’arrête dès que j’aperçois sa silhouette. Enzo tient encore sa joue. Il marche lentement. Du moins, c’est ce que je pense au moment où je m’immobilise pour reprendre mon souffle.
Mince… Qu’est-ce que je fais maintenant   ?
J’ai couru tellement rapidement que je manque d’air. Ma respiration est très bruyante. Alors, en le voyant s’éloigner de plus en plus, je pousse un cri puissant.
— Enzo   !
J’ai la sensation de m’être arraché les cordes vocales. J’ai tout de suite honte de mon comportement. C’est pourquoi j’abaisse la tête sans oser regarder s’il se retourne ou pas à mon appel.
Il va me prendre pour une folle. Je le gifle, je l’insulte et je lui cours après… Ce n’est pas rationnel. Non, tout cela n’est pas du tout normal…
Les battements de mon cœur sont si intenses que je n’entends rien d’autre. Aussi, lorsque des pieds apparaissent sous mes yeux, je comprends qu’il est revenu. Il me demande nerveusement.
— Qu’est-ce que tu veux   ?
En proie aux doutes, j’hésite. Je fixe ses chaussures en tentant de pacifier mes halètements.
Que dois-je dire   ? Que dois-je faire   ?
Qu’est-ce qui m’a prise de le rattraper   ?
Il recule comme je ne dis rien. C’est le top départ pour mon être. Je m’accroche à sa veste fermement en lui murmurant.
— Je suis désolée…
Enzo soupire.
— Lâche-moi, Cassie.
Il me rejette. C’est terminé. Mais je suis incapable de faire ce qu’il me demande. Mes doigts se cramponnent à lui plus vigoureusement tandis qu’il me lance.
— Veux-tu encore me rabaisser   ? Me frapper peut-être   ?
Je remue aussitôt la tête en bafouillant.
— Non… Je…
Il s’éloigne pour que je le libère. Cependant, je me relève pour lui crier.
— Je m’excuse   !
Nos regards se croisent à la lumière du lampadaire près de nous. Notre échange est voilé par sa grande mèche. Alors, je me redresse et je tente de l’écarter.
— Enzo, je…
Tout de suite, il me repousse violemment.
— Ne me touche pas   !
Affligée, je me confonds en excuses.
— Je suis tellement désolée, tu sais… Je me suis emportée. Tu m’as blessée. Tu… Mince quoi… Je…
Je perds mes mots. J’agite mes cheveux en cafouillant encore.
— Je ne voulais pas… Je…
Dépité, il met les mains dans ses poches .
— Je n’en ai plus rien à faire de tes justifications. J’ai compris.
Interloquée par sa réflexion, je l’attaque à mon tour.
— Qu’as-tu compris au juste   ?
Il hausse les épaules sans me répondre. Du coup, je ne sais plus comment réagir.
Enzo est là, près de moi , et je n’ose pas le toucher de peur qu’il me rejette. Pourtant, j’étais venue pour lui. Je voulais m’excuser. Je… En fait, je n’en sais rien…
Mon orgueil a simplement tout gâché entre nous. J’abaisse la tête en sentant que je vais pleurer. Enzo est si silencieux. Il ne souhaite pas me dire ce qu’il ressent. Il n’a pas envie de m’avouer la manière dont il m’a jugée. Néanmoins, lorsque les premières larmes dévalent sur mes joues, il rompt son mutisme pour me délivrer du poids que j’éprouve.
— Je ne suis pas un mec pour toi et tu me l’as fait parfaitement comprendre. Tu devrais rentrer chez toi, il est tard.
La froideur de ses paroles me blesse terriblement. Un sanglot m’échappe. Je m’approche de lui pour essayer d’obtenir son réconfort. Mais Enzo me repousse une nouvelle fois.
— Je ne suis pas un chien   !
Face à de telles paroles, je réplique.
— Je ne suis pas un chat errant   !
Je relève ensuite les yeux pour croiser son regard. Enzo m’observe tandis que je m’apitoie sur mon sort.
— J’en ai assez qu’on me juge. Alors, quand tu as dit ça, je…
Mes lèvres tremblent. J’ai beaucoup trop d’ego pour avouer que je suis attirée par lui. Aussi, Enzo me signale encore.
— Tu vas attraper froid. Rentre.
Je refuse d’un mouvement de la tête puis je m’approche tout doucement de lui à la manière d’un félin. Surpris, il m’étudie sans bouger. Je me place donc face à lui. J’ai peur des mots que je vais dire. Malgré cela, je me livre à cœur perdu.
— Il y a tellement de mots qui me blessent. Du coup, il m’est impossible de ne pas craindre qu’ils soient prononcés…
Enzo est muet. Il semble avoir peur de ce qu’il va me dire tout à coup. C’est pourquoi je poursuis mon aveu honteux.
— Pourtant, je t’ai frappé lâchement avec ce qui me fait horriblement souffrir.
Je détourne mon regard en affirmant encore.
— Tu as raison sur moi…
Perdue, je me noie dans mes larmes à la recherche d’oxygène pour rester en vie.
— Je suis tellement désolée, Enzo…
La souffrance que j’éprouve à cet instant est intense. Je ne sais pas quoi faire. Je suis bouleversée à un point incommensurable. C’est à des moments pareils que je rage et que j’envoie tout en l’air autour de moi. Mais face à lui, je n’y arrive pas. J’ai l’impression d’être un chaton tout fragile. Je réclame un câlin comme un petit être. Je veux du réconfort. Alors, je fais un léger bond quand Enzo pose sa main sur le sommet de ma tête.
— Calme-toi.
Voici ce qu’il me dit au moment où je me redresse pour essayer de comprendre son geste. Enzo est placide. Ses yeux sont voilés de tristesse. Mon corps se met donc à bouger tout seul. Mes mains dégagent son visage fin. J’appose un bisou sur sa joue. Puis dans un élan de folie, mes lèvres s’approprient les siennes graduellement.
Je suis complètement malade. Je m’étais promis de ne pas céder à ce genre de tentation. Pourtant, Enzo est là. Il est la noirceur qui me séduit. Il est la douceur que je recherche. Il est comme moi…
Il répond calmement à mes lèvres chétives tout en gardant les mains dans ses poches. À chaque fois que je reprends ma respiration, nos souffles se mélangent et je ne peux pas m’empêcher de l’embrasser encore.
Oh non… Il m’aspire. Il me captive. Il m’emprisonne. Mon âme est sa prisonnière.
Aussi, il met fin à notre long échange de baisers par un murmure.
— Que dois-je comprendre à ton comportement   ?
Fortement troublée, je dis tout bas.
— Je n’en sais rien.
Il sourit légèrement en abaissant la tête.
— Je ne veux pas que tu me frappes encore… Alors, je préfère me taire.
Mes mains glissent derrière sa nuque pour qu’il penche jusqu’à moi. Hypnotisée par son aura sombre, je l’embrasse à nouveau et avec un peu plus de passion. Forcé de réagir, Enzo m’attrape pour rendre cette étreinte plus intense. Je suis totalement pantelante lorsqu’il me dit.
— C’est de cette connexion que je te parlais. Toi et moi, on…
Je le coupe d’un gémissement.
— Mince, tu me plais…
Attisé, Enzo s’octroie un baiser plus profond que je ne rejette même pas. Une sorte de fusion invisible opère entre nous. J’en lâche mon sac et il me plaque au mur pour me proposer.
— Si tu me fais confiance, je ferai en sorte que mes mots ne te blessent plus.
Je cherche ses lèvres. Je suis comme aimantée à elles. Mais mon partenaire saisit mon visage et appose son front contre le mien en m’informant.
— Je ne sais pas ce qui se passe entre nous. Mais quoi que tu décides, je serai pire qu’un chien. Chaque fois que tu auras besoin de pleurer, je t’offrirai mon épaule. Dès que tu seras en colère, tu viendras te défouler contre moi. Je n’espère rien d’autre de ta part. Je ne sais pas ce que tu éprouves réellement. Cependant, pour moi tu es plus qu’un chat errant. Je le sens dans mes tripes…
Comme nos hormones semblent en pleine ébullition, Enzo se plaint.
— Merde, j’ai envie de…
Je l’embrasse encore pour lui montrer que c’est également mon cas. Mais il me rejette posément.
— Non… Je…
Tout en serrant mon visage, il me murmure.
— Rentre chez toi, petite licorne. Sèche tes larmes, prends un bain, un repas chaud et va t’allonger sous ta couette en pensant très fort à moi.
Je ne comprends pas bien ses paroles.
J’étais pourtant prête à aller plus loin avec lui. Je n’avais pas peur de cette attraction étrange. J’étais totalement sous son emprise. Mais il me renvoie chez moi comme une enfant.
Des milliers de larmes roulent sur mes joues pendant que je me plains.
— Tu me repousses…
Enzo me tire contre son épaule en m’affirmant toute autre chose.
— Non, je te protège.
Je ne m’explique pas ce qui se passe. Mais je me sens profondément triste.
J’avais toute autre chose à faire que de penser aux garçons. Néanmoins, Enzo a tout bousculé dans mon cœur.
Je ne sais pas pourquoi cela m’arrive, mais il est une sorte de drogue pour moi. J’ai envie d’être auprès de lui. Je souhaite le suivre où qu’il aille. J’ai besoin qu’il m’exprime son désir. Il a détruit ce qu’il me restait de défense. Mince, je suis en train de tomber amoureuse…
C’est trop stupide. Le coup de foudre n’existe pas. Les âmes sœurs, c’est du pipeau. Alors, pourquoi est-ce qu’il m’attire comme un aimant placé au creux de mon être   ? Pourquoi est-ce que je ressens ce besoin viscéral de m’accrocher à lui comme je le fais   ?
Mince, je perds la raison…
 
 
10
Enzo m’a raccompagnée. Il sent bien que je ne veux pas le laisser partir. D’ailleurs, il me dit.
— Tu verrais comment tu me regardes…
Je rougis en abaissant les yeux. Je suis dos à l’entrée du bâtiment et je tiens fort sa main en murmurant.
— Je ne sais pas ce qui me prend. Ce n’est pas mon genre, je t’assure…
Tout de suite, il me tire contre lui pour me rassurer à sa manière.
— Eh   ? Tu me plais beaucoup, ne t’inquiète pas.
Bouleversée par ce qui m’arrive, je l’enlace et il est forcé d’intensifier son étreinte pour combler mon besoin d’affection.
— Est-ce que tu vas t’en remettre   ?
Vexée, je bougonne.
— C’est bon   ! Ne te fous pas de moi   !
Je m’écarte vivement. Mais il me bloque contre le mur pour m’embrasser. C’est une véritable surprise. Je n’ai jamais été aussi fusionnelle avec un garçon et il a fallu que ça tombe sur Enzo. J’en veux tellement plus qu’il est obligé de me modérer.
— Doucement, Cassie…
Les yeux clos, je lui demande encore.
— Qu’est-ce qui m’arrive   ?
Ahanant, il me répond tout bas.
— Je ne sais pas ce qui se passe. Mais tu dois rentrer chez toi avant qu’on fasse une connerie.
Interloquée, j’ouvre lentement mes paupières pour lui reprocher.
— Quelle connerie   ?
Tout en cherchant à contrôler sa propre attirance, il me murmure.
— Je vais te ramener chez moi et… Tu sais, je suis un mec…
J’ai bien saisi. J’en avais envie, mais qu’il le dise ainsi me blesse. Du coup, je ramasse mon sac en l’informant.
— Ne fais pas de promesses que tu es incapable de tenir, Enzo.
Je sors mes clés tandis qu’il se place dans mon dos pour répliquer froidement.
— Le monde, ce n’est pas le royaume des licornes.
Un sourire se dessine sur mon visage au moment où je comprends qu’il reprend mes mots. Je le laisse m’attraper entre ses bras et me chuchoter.
— Tu n’avais pas l’air contre, en plus… Alors, ne m’accuse pas de ton propre désir. Tu es une femme, Cassie. Assume si tu as envie d’être avec moi.
Un frisson me parcourt, je lui réponds tout de suite.
— D’accord, allons chez toi.
Nous nous observons à travers nos reflets. Enzo se méfie de ma déclaration. Mais l’ascenseur s’ouvre sur Papa. Dès qu’il me voit enlacée à un garçon, il me fait signe de venir à ses pieds comme si j’étais son chien. Je râle.
— C’est mon père.
Enzo me chuchote.
— À une autre fois, Cassie.
Il s’éloigne sans un mot de plus. Mon cœur semble s’arracher de ma poitrine lorsque je me retourne pour le voir prendre la fuite.
— Enzo…
La porte s’ouvre près de moi. Mon paternel m’ordonne.
— Rentre.
Son ton est sec. Ce qu’il a vu lui déplaît. J’hésite pourtant à lui obéir. Je fixe le dos de ce garçon qui vient de me bouleverser en profondeur. Comme je suis ailleurs, il m’attrape le bras.
— Cassandra, à l’intérieur , tout de suite   !
Je sursaute en réalisant ce qui se passe. Je me précipite pour entrer tout en bougonnant.
— Tu n’étais pas obligé de m’humilier.
Il me répond froidement.
— Il n’était pas nécessaire d’être poli avec ce genre d’hommes.
Je me retourne aussitôt pour en découdre.
— Que sous-entends-tu   ?
Il me dévisage en me reprochant.
— Je n’aurais jamais dû t’autoriser à te colorer les cheveux. Maintenant, tu as des mauvaises fréquentations.
Je fronce les sourcils.
— J’ai dix-huit ans   !
Papa réplique.
— Tu vis chez moi.
Il me montre la cage d’ascenseur. Rabaissée, je m’y engage en me plaignant.
— Tu ne le connais même pas.
Sa réponse est claire.
— Je n’ai pas envie de faire sa connaissance, quitte-le. Il n’est pas pour toi.
Ahurie, je décide de me battre.
— Pardon   ? As-tu cru que tu allais régenter ma vie amoureuse   ?
Il lève la main pour me frapper. Puis il se retient en se contentant de commenter.
— Va dans ta chambre avant que je ne t’apprenne le respect.
Il n’a pas besoin de me le dire deux fois. Je le pousse pour sortir de l’ascenseur et j’entre pour foncer m’y réfugier.
— Cassandra   !
Il m’appelle, mais je claque la porte. Mon muscle cardiaque est un vrai tambour. Je pose toutes mes affaires et je me précipite pour aller regarder à la fenêtre.
— Enzo…
J’appuie mon front contre la vitre lorsque Maman m’interpelle.
— Cassandra, ouvre-moi   !
Je crie aussitôt.
— Non   ! Laissez-moi tranquille   !
J’ai tellement besoin de réfléchir. Mon cerveau a reçu trop d’informations. Mais elle insiste.
— Cassie, s’il te plaît.
J’expire de dépit. Elle ne me lâchera pas. Alors, j’ouvre pour lui signifier.
— Je veux être seule.
Elle entre malgré tout pour me questionner.
— Pourquoi es-tu aussi bouleversée   ?
Je secoue mes cheveux en murmurant.
— Je dois… Je…
Je n’arrive pas à rassembler mes idées. Du coup, elle pousse la porte et elle me prend dans ses bras pour m’apaiser.
— Calme-toi.
Ces petits mots font bondir mon cœur. Ils me rappellent Enzo et je bredouille.
— J’ai rencontré quelqu’un et…
Je recule pour aller m’asseoir sur le bord du lit. Inquiète, elle m’interroge.
— Et quoi   ? Que s’est-il passé   ?
Elle s’installe près de moi dans l’espoir que je me confie à elle. Seulement, je ne vais pas aller aussi loin. Je déclare donc.
— Rien. Il me plaît et c’est réciproque. Mais Papa nous a vus… C’était trop la honte.
En pensant que ce n’est que par orgueil que je pleure, comme d’habitude, elle se lève.
— Va prendre ta douche et oublie-le.
L’oublier   ? C’est impossible. Il me hante. Il me captive. Je n’ai jamais été en contact avec une personne capable de me dompter et de m’attirer autant. Il n’a pourtant rien de spécial. C’est juste un garçon de dix-huit ans un peu rebelle et qui semble traîner un nuage de noirceur aussi épais que le mien.
Oui, Enzo est comme moi. Je crois que c’est ça qui me pousse à avoir besoin de lui. Je m’identifie à son côté obscur. C’est cela qui le rend séduisant et qui permet cette connexion entre nous…
 
11
Depuis que Enzo et moi, nous nous sommes embrassés si intensément, je ne l’ai plus revu. Cela me rend complètement malade. J’ai une sorte de besoin viscéral de le voir. J’ai envie de m’accrocher à lui. Oui, j’ai l’impression qu’il peut me comprendre sans me juger. Avec lui, c’était tellement naturel. Du coup, en cours, je suis incapable d’être attentive. Mon esprit vagabonde. Il cherche l’image de ce garçon aux yeux clairs qui m’a poussée à dépasser mes limites et à l’étreindre comme s’il était l’amour de ma vie.
N’importe quoi… Je suis ridicule. Je sais pourtant que l’amour n’est pas fait pour moi. Je suis une moins que rien. Je ne suis pas digne de tels sentiments. D’ailleurs, le monde entier me le rappelle. En commençant par Enzo qui me laisse sans nouvelles de lui depuis plus d’une semaine…
Je lance un profond soupir lorsque le professeur d’histoire-géo m’interpelle.
— Cassandra, mon cours vous ennuie-t-il   ?
Je lève un œil en rétorquant.
— Je vous écoute.
C’est totalement faux et il me piège aussitôt par une question.
— Où en sommes-nous alors   ?
Incapable de répondre, je me trouve une excuse.
— J’ai la migraine, Monsieur.
Il s’en moque complètement. Il fait même ce que je déteste le plus au monde.
— Lisez-nous votre réponse au devoir que je vous avais donné à faire pour aujourd’hui.
Tout à coup, Enzo sort radicalement de mon esprit pour que la terreur prenne la place. Je me courbe en me cachant sous mes cheveux. Mon rythme cardiaque augmente lorsque je me mets à fixer ma feuille. Je vois. Oui, je vois ce que j’ai écrit. Seulement, je panique tellement à l’idée de lire à haute voix que ma vision devient trouble.
— C’est quand vous voulez, jeune fille   !
Il insiste. Il sait pourtant que cela va finir en drame. J’avale difficilement ma salive sous les légers ricanements des autres élèves. Je les perçois tout bas, mais ils sont présents.
«   C’est reparti   !   » «   Elle va péter un câble   !   » «   La honte   ».
J’entends trop de choses d’ailleurs. J’inspire fort pour essayer de me concentrer. Le prof fait aussitôt monter la pression.
— Cassandra, dépêchez-vous   !
Je place mon doigt sous le premier mot afin de ne pas perdre le fil. Puis j’entrouvre mes lèvres dans l’espoir que le son que je prononce soit cohérent.
— L’implication des so…
Je bute déjà. Mon index tremble lorsque j’insiste pour articuler les mots suivants.
— Des socia…listes… et des… com…mu…istes…
Mon cœur bat si vite que je ne suis pas sûre de pouvoir persévérer davantage. D’autant plus que je distingue des rires moqueurs autour de moi.
«   Clocharde   !   » «   Elle ne sait même pas lire   !   » «   Qu’est-ce qu’elle fout là   ?   »
L’enseignant m’achève même en me poussant à bout.
— Continuez, Cassandra   ! Nous n’avons pas jusqu’à demain matin.
Je lui jette un regard noir de colère. Mais il tapote sur mon bureau en m’ordonnant.
— Poursuivez, faites un effort   !
Une sorte de puissante rage m’envahit. Entre les gamineries et l’acharnement de cet homme, j’ai envie de tout envoyer valser. Aussi, je me justifie encore pour tenter d’arrêter mon exécution publique.
— J’ai vraiment très mal à la tête.
Il fronce les sourcils en m’humiliant.
— Cassandra, ne cherchez pas à fuir vos échecs avec des excuses fallacieuses   ! Vous ne pourrez pas le faire toute votre vie. C’est le moment de vous reprendre en main. Après, ce sera trop tard pour vous.
Je lui souffle en réponse.
— Tu parles…
Il me reproche dans la foulée.
— Cessez d’être impertinente, Mademoiselle   ! Vos lacunes n’échappent à personne et vous devriez avoir honte de votre niveau de lecture en classe de terminale   !
Bien sûr, cela déclenche l’hilarité générale. Aussi, je bondis pour répondre à l’enseignant.
— Ça vous amuse vraiment   ?
Comme je lui tiens tête, il m’intime l’ordre.
— Asseyez-vous   !
Je refuse. Je range mes affaires en lui disant.
— Je m’en vais.
Il n’accepte pas mon comportement. Il hausse même le ton en m’affirmant.
— Vous êtes le genre de filles qui deviendront des femmes au foyer, pire qui tomberont enceinte avant la fin de leurs études et qui vivront toute leur vie aux crochets de leur mari   !
Encore des mots blessants. C’est de pire en pire. Pourquoi ne prend-il pas une arme pour me tuer pendant qu’il y est   ?
La haine que j’éprouve noie mes yeux de larmes. Je me mordille la lèvre tandis qu’il me fait signe de m’asseoir une nouvelle fois.
— Restez à votre place, jeune fille.
Être humiliée c’est trop faible pour décrire ce que je ressens à cet instant. J’ai envie de tout détruire autour de moi, en commençant par la figure de ce vieux donneur de leçons   ! J’enrage   !
J’essuie nerveusement mes joues lorsqu’il m’achève en signalant au reste de la classe.
— Voici l’exemple parfait de l’échec   ! Étudiez pour ne pas finir comme elle.
J’entends des mots partir dans tous les sens. Aucun d’entre eux n’est agréable.
«   Elle est nulle   » «   Elle est ridicule   » «   Si j’étais elle, je me suiciderais   » «   Elle n’est bonne qu’à s…   »
C’en est trop. Je pousse un cri.
— Foutez-moi la paix   !
Je me ridiculise encore plus. Les rires augmentent. L’enseignant me gronde en retour.
— Où vous croyez-vous, Cassandra   ? Asseyez-vous   ! Quand on a un niveau aussi lamentable, on se tait et l’on reste dans son coin   !
Je suis touchée par de multiples blessures, tout se mélange dans mon esprit. Mes oreilles se mettent à siffler, mon cœur à s’accélérer, mes organes à se comprimer. J’ai la nausée. Je suis terrifiée. Je suis hors de contrôle.
Cela ne peut pas continuer…
Je finis de ranger mes affaires en n’écoutant plus que mon corps me donnant un signal d’alarme. J’étouffe. Je vois trouble. Je vais m’évanouir. Je prends tout et je décide de quitter les lieux. Mais le professeur me sort de ma torpeur en m’arrêtant.
— Où allez-vous   ?
Je relève la tête pour lui répondre.
— Qu’est-ce que ça peut vous faire

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