Petites chroniques de notre histoire
124 pages
Français

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Description

La dure réalité des Filles du Roy au 17e ­siècle, le Grand Dérangement, la légende de Jos Montferrand, la rébellion métisse de Batoche en 1885, l’opposition des Franco-Ontariens au Règlement 17 dans les années 1910, la crise de la conscription en 1917, la Grande dépression des années 1930, l’émeute du Forum en 1955, la Crise d’octobre 1970, la mobilisation contre la fermeture de l’Hôpital Montfort… Autant d’événements qui servent de toile de fond à de courts textes mêlant avec brio fiction et réalité historique.
Parcourant plus de trois siècles d’histoire, les récits réunis dans ce recueil mettent en scène et font revivre héros, légendes, petits et grands combats du passé canadien-français. Surtout, ces Petites chroniques de notre histoire témoignent de la curiosité et de l’intérêt des jeunes pour le fascinant passé de leur pays.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 17 avril 2012
Nombre de lectures 2
EAN13 9782895972167
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page €. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

PETITES CHRONIQUES DE NOTRE HISTOIRE
CONCOURS LITTÉRAIRE MORDUS DES MOTS
Le concours de création littéraire Mordus des mots a été mis sur pied par les Éditions David dans le but d’encourager l’imagination et la créativité des jeunes et de stimuler leur intérêt pour l’écriture et la lecture en français. Tous les élèves de 11 e et 12 e années des écoles secondaires franco-ontariennes ont été invités à participer à cette seconde édition du concours, consacrée au récit historique. Parmi les textes soumis, une trentaine ont été retenus et vous sont présentés dans ce recueil.

DÉJÀ PARUS

Petites chroniques du crime Nouvelles policières, 2010.

Petites chroniques de notre histoire Récits historiques, 2011.

Petites chroniques identitaires Récits et parcours, 2012.
PETITES CHRONIQUES DE NOTRE HISTOIRE
RÉCITS HISTORIQUES
Collectif d’élèves
Catalogage avant publication de Bibliothèque et Archives Canada
Petites chroniques de notre histoire : récits historiques.
« Mordus des mots, Concours 2010-2011 ». ISBN 978-2-89597-176-4
1. Canada francophone — Histoire — Romans, nouvelles, etc. 2. Prose d’élèves canadienne-française — Ontario. 3. Écrits d’élèves du secondaire canadiens-français— Ontario. 4. Nouvelles canadiennes-françaises — Ontario.
PS8323.H58P48 2011 C843’.081083271 C2011-902704-6
ISBN ePub : 978-2-89597-216-7

Les Éditions David remercient la Fondation Trillium de l’Ontario et l'Université d’Ottawa pour leur contribution à cette publication.


Les Éditions David
335-B, rue Cumberland Ottawa (Ontario) K1N 7J3 Téléphone : 613-830-3336 / Télécopieur : 613-830-2819
info@editionsdavid.com www.editionsdavid.com

Tous droits réservés. Imprimé au Canada. Dépôt légal (Québec et Ottawa), 2 e trimestre 2011
Préface
« L’histoire du Canada français, c’est plate! » Combien de profs d’histoire ont déjà entendu leurs élèves se lamenter qu’étudier notre histoire n’était que mémoriser une succession ennuyante de dates, de noms et de batailles sans intérêt.
« Pas du tout! » répliquent donc une trentaine de jeunes auteurs qui, dans ces pages, vous feront revivre de petites et grandes histoires d’un passé passionnant, le nôtre. Nous, Franco-Ontariens, qui quatre siècles après qu’Étienne Brûlé eut foulé le territoire des « Pays d’en haut », sommes toujours là à célébrer notre passé tout en planifiant notre avenir. La deuxième édition du concours de création littéraire Mordus des mots a lancé le défi aux jeunes auteurs des écoles secondaires de l’Ontario français de rédiger un récit historique, en mettant en scène un événement palpitant, un personnage marquant ou un contexte saillant de l’histoire du Canada français.
Une quarantaine d’écoles ont répondu à l’appel et soumis une centaine de textes. À l’automne 2010, en tant qu’auteur-conseil pour le concours, j’ai présenté un atelier sur la création d’un récit historique à près de 300 élèves, pour la plupart en 11 e année, dans vingt écoles de l’Ontario français, de Sturgeon Falls à Sarnia, en passant par Barrie, Toronto, London, Ottawa et Rockland, entre autres.
Comme vous le verrez, les aventures naviguent allègrement dans le temps, depuis les Filles du Roy de la Nouvelle-France dans les années 1660, à la résistance des Métis à Batoche en 1885, du combat contre le Règlement 17 à l’émeute à Montréal suscitée par la suspension de Maurice Richard en 1955, des deux guerres mondiales à la légende du regretté auteur-compositeur André Paiement, jusqu’à la crise de l’Hôpital Montfort en 1997. Comme dans tout bon récit historique, la fiction ici se mêle agréablement à l’histoire, pour nous offrir le plaisir d’une lecture captivante. En plus de vous faire découvrir des histoires véridiques et imaginées ainsi que des époques variées, nos auteurs vous feront connaître toute une gamme de personnages et d’émotions, qui sauront convaincre même le lecteur le plus sceptique que la fiction historique est loin d’être ennuyante!
En terminant, nous remercions d’abord ces jeunes, garçons et filles, qui ont relevé le défi de Mordus des mots et aussi leurs enseignants et enseignantes qui les ont encouragés et accompagnés au cours de leur cheminement littéraire. Nous souhaitons que, pour plusieurs d’entre eux, ce ne soit qu’une première étape et qu’ils et elles voudront continuer à enrichir notre littérature.
Avis donc à ceux qui trouvent notre histoire plate . Après avoir lu Petites chroniques de notre histoire , vous ne serez plus du même avis.


Daniel Marchildon
Auteur-conseil
Concours de création littéraire
« Mordus des mots » 2010-2011

Amour sous contrat
Printemps 1669
— Bienvenue sur le Saint-Jean-Baptiste de la Rochelle, Mesdemoiselles! Je vous invite à vous familiariser avec votre chaperon, madame Estienne. Elle s’occupera de vous tout au long de notre traversée vers la Nouvelle-France. Souvenez-vous de ce jour, car votre nouvelle vie commence, annonce fièrement le capitaine Pierre Fillye.
Je me suis retournée vers Susanna afin de m’assurer que j’allais bien dans la bonne direction. Ma sœur aînée était tellement fière de pouvoir vivre une telle aventure. Elle avait commencé à recevoir des lettres de son promis avant que l’on parte. Chaque fois qu’elle en recevait une, c’était comme si elle pouvait sentir le Nouveau-Monde se rapprocher. Elle avait signé un contrat de validation de mariage stipulant qu’elle était bien promise à monsieur Archy Dubonport.
— Vivianne, viens par ici. On doit faire notre prière de départ. Tu ne voudrais pas qu’il t’arrive malheur pendant le voyage, la sermonna Susanna.
— Bien sûr que non.
— Alors, prie avec moi. Mon Dieu, remplis mon âme d’amour. Soutiens la force de mon cœur pour qu’il soit toujours prêt à servir le pauvre et le riche, l’ami et l’ennemi, le bon et le mauvais. Mon Dieu tant aimé, donne-nous le courage de survivre à ce voyage et bénis nos malades. Ainsi soit-il .
Après la prière, ma sœur et moi sommes retournées vers la chambre qui était assignée aux Filles du Roy. J’avais un mauvais pressentiment. Comme si quelqu’un, quelque chose, cherchait à me dire que ce voyage était de mauvais augure.
* * *
Le périple n’avait commencé que depuis une semaine quand une grosse tempête nous prit par surprise. Les vagues frappaient le bateau à toute allure. Les gens dans le fond de cale avaient le mal de mer. Ma sœur et moi avions du mal à tenir debout tellement il y avait de mouvement, mais madame Élisabeth Estienne nous avait déconseillé de sortir, pour des raisons de sécurité. Après quelques heures de tempête, les vagues diminuèrent en intensité et le bateau arrêta de tanguer. Susanna n’avait pas l’air de bien se sentir. Elle avait les lèvres sèches et le teint verdâtre. Le docteur disait que ça passerait. J’étais couchée aux côtés de ma sœur, quand je me rappelai tout d’un coup ma mère. Quatre ans auparavant, j’avais douze ans et Susanna quatorze, nos parents étaient morts d’une maladie qui leur faisait cracher du sang. Plusieurs avaient souffert de cette maladie dans notre village. Je me souviens des paroles de ma mère alors qu’elle s’adressait à Susanna et à moi : « Les filles, promettez-moi d’être toujours là l’une pour l’autre. Notre monde est bien trop cruel pour y faire face seules. Vous êtes de la même famille, du même sang, personne au monde ne peut vous enlever ça. Faites-vous confiance et soutenez-vous. »
Après la mort de nos parents, Susanna et moi sommes devenues de plus en plus proches l’une de l’autre. Nous avions déménagé à l’orphelinat de la Congrégation près de chez nous. Après quatre années passées avec les sœurs, Susanna et moi avions été nommées Filles du Roy.
* * *
Nous voyagions déjà depuis deux semaines et Susanna n’avait toujours pas repris de couleurs. Elle ne mangeait presque pas et ce qu’elle pouvait avaler, elle le régurgitait automatiquement. Elle ne réussissait pas à sortir de la cale, car elle était trop faible. Sans compter que les conditions dans le bateau étaient totalement infectes : les malades empestaient, il n’y avait pas d’air frais dans la cave et les rats étaient partout et mangeaient le peu de nourriture qui restait, soit du pain durci et du lard salé. Je ne supportais plus de voir l’état de ma sœur empirer sans qu’on puisse faire quelque chose, alors je l’amenai sur le pont. Je la laissai un instant avec trois autres filles qui étaient avec nous. J’avais besoin d’être seule. Je commençai à chercher un endroit beaucoup plus silencieux où je pourrais penser, me reposer. J’avais trouvé un petit recoin, éloigné de tous, vers le fond du pont. J’étais accoudée sur le bastingage quand, tout à coup, je sentis la présence d’une autre personne. La chaleur qui provenait de son corps réchauffait l’atmosphère du matin. Lorsqu’il fut arrivé près de la balustrade, je me retournai pour voir qui il était. C’était un jeune matelot d’une vingtaine d’années.
— Bonjour, Mademoiselle. Que fait une belle jeune fille seule à l’arrière du pont?
— Je réfléchis, Monsieur. Il y a tellement de questions à se poser sur la vie, vous ne croyez pas?
— Bien sûr, mais puis-je savoir, Mademoiselle, pourquoi vous vous posez d’aussi grandes questions?
— Ma sœur est très malade et je ne veux pas la perdre. Je ne sais pas ce que je ferais sans elle.
— Ne vous inquiétez de rien, ma chère, je suis certain que tout se passera bien. Si cette question n’est pas trop indiscrète, puis-je savoir la raison de votre départ de la France?
— Je suis une Fille du Roy, ma mission est de me trouver mari dans la nouvelle colonie.
— Je suis sûr que l’homme qui vous épousera sera le plus heureux des hommes que la terre a portés.
— Merci, Monsieur. Puis-je connaître votre nom?
— Antoine Durand. Puis-je connaître le vôtre?
— Vivianne Filler.
J’ai vu madame Estienne venir dans notre direction.
— Mademoiselle Filler, que faites vous ici, seule? Voyez à vos manières et suivez-moi de ce pas, dit madame Estienne d’un ton des plus sévères.
— Au revoir, Mademoiselle Filler, ce fut un plaisir de vous rencontrer. Je prierai pour vous revoir un jour au même endroit.
* * *
L’état de santé de Susanna ne cessait d’empirer et je continuais de me sauver vers l’arrière du bateau tous les jours, pour rejoindre Antoine. Après presque un mois, Antoine me demanda en mariage à l’endroit où nous nous étions rencontrés. Il avait acheté une jolie bague, d’un autre matelot qui n’en voulait plus. Elle n’était pas à ma taille, alors je la gardais dans ma valise. Personne de l’équipage ne le savait, pas même ma sœur. Antoine et moi étions censés annoncer la nouvelle peu après notre arrivée en Nouvelle-France. Une nuit, alors que je dormais, Susanna tira le bas de ma robe. Je me retournai pour la regarder.
— Vivianne, je dois te parler de quelque chose de très important… Je ne survivrai pas à ce voyage. Je veux que tu prennes mon certificat de mariage et cette lettre que madame Estienne m’a aidée à écrire. Présente-toi à monsieur Dubonport et remets-lui la lettre. Dans les clauses du contrat, il est dit que, si malheur m’arrivait, tu devrais prendre ma place et devenir sa femme.
— Non! Je ne veux pas… Je ne peux pas!
— Pourquoi?
— Non, c’est que…
— Tu vas laisser tomber l’honneur de notre famille pour ne pas épouser cet homme? Écoute, Vivianne, c’est un bon parti. Il a une terre. Il a une habitation. Il semble honnête et bon. Il fera un bon mari. Tu ne manqueras de rien avec lui. Promets-moi que…
— Non… Je suis certaine que tu vas survivre, Susanna.
— Vivianne, il ne me reste pas beaucoup de temps dans ce monde, alors écoute-moi bien. Maman a toujours dit que nous devions nous épauler dans tout et nous entraider, alors ma chère sœur, je t’en prie, prends cette lettre et ce certificat de mariage, puis épouse monsieur Dubonport.
— D’accord. Je t’aime Susanna. Je ferai selon ta volonté, répondis-je alors entre deux sanglots.
Cette nuit-là, Susanna mourut dans mes bras. Je me sentais tellement coupable de ne pas lui avoir dit la vérité à propos de moi et d’Antoine. Au matin, on appela tout l’équipage et les passagers sur le pont. Je fis mes derniers adieux à ma sœur et le prêtre dit quelques mots pour que Susanna puisse aller au paradis. Ensuite, l’équipage jeta son corps dans l’océan. Je courus vers mon fiancé et je pleurai dans ses bras jusqu’à ce qu’il n’y ait plus de larmes dans mon corps. Je me sentais si bien dans ses bras, mais je ne pouvais m’enlever de la tête l’image de ma sœur qui me donnait la lettre. Même si je me sentais coupable de lui cacher tout cela, je ne voulais rien dire à Antoine de peur de le perdre. Je l’aimais trop…
* * *
Le 30 août 1669. Je me souviendrai toujours de cette date. Ce matin-là, je m’étais réveillée aux cris de joie des matelots. Sur le moment, j’étais si excitée de pouvoir enfin marcher sur la terre ferme et sentir le parfum des fleurs. Mais au bout d’un moment, je réalisai que je devais débarquer du bateau et peut-être rencontrer monsieur Dubonport. Mon cœur battait dans ma poitrine et mes mains étaient moites. Je marchais vers la grande planche de bois qui servait de pont entre le bateau et le quai, où Antoine m’attendait. On nous avait dit de marcher vers la maison d’une dame du nom d’Anne Gasnier, qui allait nous héberger jusqu’au moment du mariage. Je n’ai jamais eu autant de difficulté à garder mon équilibre. Je sentais toujours les flots sous mes pieds. Nous avions l’air de petits enfants qui apprennent à marcher. Plusieurs hommes de toutes les tailles nous attendaient près de cette grande maison. Je me souviens d’avoir remarqué un jeune homme d’une trentaine d’années qui avait l’air de chercher quelqu’un. Il s’est retourné vers moi et a dit :
— Pardonnez-moi, Mademoiselle, mais je cherche une jeune femme de dix huit ans du nom de Susanna Filler. Est-ce que vous l’auriez vue?
J’étais figée sur place, mes jambes ne pouvaient plus bouger et aucun son ne sortait de ma bouche. Antoine prit la parole et dit :
— Je suis désolé, Monsieur, mais je dois vous prévenir que mademoiselle Filler est morte durant la traversée.
— Puis-je savoir où est sa sœur alors?
Antoine se retourna vers moi. Je ne savais plus quoi faire. Je les regardai tous les deux et répondis :
— Je suis sa sœur…
— Bonjour, je suis Archy Dubonport. Votre sœur vous a sûrement parlé de notre arrangement?
— Oui Monsieur, dis-je en baissant la tête.
— Alors, veuillez me suivre. Nous avons un contrat à signer et un mariage à célébrer.
Antoine était abasourdi. Je me retournai vers lui et lui murmurai.
— Je suis vraiment désolé, Antoine. Il y avait une clause dans le contrat de Susanna qui m’oblige à prendre sa place s’il lui arrivait quelque chose… Je ne l’ai appris que le jour de sa mort… Un contrat comme celui-ci ne peut être brisé. J’aurais dû vous avertir, mais… J’espérais tant que…
Les mots restèrent coincés dans ma gorge. Des larmes brûlaient mes joues. J’étais sans voix. Antoine me jeta un regard accusateur et, avant que je puisse dire un autre mot, mon futur mari, voyant mon embarras, me prit gentiment par le bras. Nous avons ainsi quitté les lieux. Pendant un moment, j’espérai qu’Antoine dise quelque chose, qu’il nous suive… Mais rien.
* * *
Durant plusieurs années, je me suis sentie coupable d’avoir abandonné Antoine, de lui avoir caché la vérité lors de la fin de la traversée. J’ai longtemps tenté d’imaginer ce qu’aurait été ma vie avec lui. Mais maintenant, je suis comblée. J’ai sept merveilleux enfants et, ma sœur avait raison, mon mari est formidable. Comme quoi rien n’arrive pour rien.

Marianne Massat
École secondaire catholique Nouvelle-Alliance, Barrie
Marianne est une élève de 11 e année qui nourrit une passion pour la danse, le cheerleading , l’improvisation et l’histoire. Depuis qu’elle est toute petite, elle adore la lecture. En première année seulement, elle aurait lu plus de deux-cents petits livres!
La fuite
Été 1664
J e me mets à courir. À courir à grandes enjambées. Courir à contresens de mon passé, courir vers mon avenir. Le soleil brille vivement dans le ciel bleu, se moquant de la pluie qui noie mes yeux tristes. Mes pieds nus protestent alors qu’ils frappent répétitivement le pavé de pierre qui recouvre les rues de la ville de Québec. Mes mains tremblantes relèvent ma longue robe rose, dont la dentelle est maintenant souillée et déchirée. Comme je me faufile parmi les piétons, j’aperçois du coin de l’œil le quai du port, celui qui a mis fin à mon long voyage et qui a marqué le début de ma sombre réalité.
* * *
C’était une belle soirée d’été à bord du navire du capitaine Archambault. Il venait de nous annoncer la nouvelle que nous espérions tous : nous arriverions au port de Québec à l’aube! Ce soir-là, les vagues foncées de l’océan s’étendaient le long de l’horizon où les derniers rayons du soleil illuminaient le ciel nuageux. Au loin, on pouvait apercevoir des terres étranges, là où mon avenir m’attendait. La brise océanique faisait danser mes longs cheveux foncés. Des larmes coulaient le long de mon visage alors que je pensais à ma mère, à mon père, à mes jeunes sœurs et à mon cousin Pierrot, tous ces gens que je ne reverrais probablement jamais.
Ce monde nouveau qui s’approchait allait remplacer celui que j’avais quitté à tout jamais. Des sentiments entremêlés s’installaient dans mon cœur; la tristesse pour ceux que j’aimais en France et l’excitation quant à l’aventure du Nouveau-Monde. Élise Aubert, ma meilleure amie, s’était installée à ma gauche et fixait elle aussi l’horizon, silencieusement. Je l’aimais, Élise, car elle me rappelait ma jeune sœur, Anne. Les ténèbres de la nuit se sont installées sur l’océan. Je regardais les vagues sombres, le sommeil gagnant mes yeux à peine ouverts.
* * *
Je continue de courir. Je dépasse les frontières de la ville de Québec. Je file rapidement parmi les arbres. Les feuilles mortes et les branches tombées crépitent sous mes pieds maintenant engourdis. Le dense feuillage des arbres laisse s’échapper quelques rayons de lumière. Je m’arrête lorsque je me retrouve dans cette clairière où je voudrais demeurer à tout jamais. Couvert de larmes asséchées, mon visage ressemble à un champ de bataille. Ma raison ne sait de quel côté pencher : celui du soulagement ou celui de la tristesse. Les feuilles jaunies dispersées sur le sol évoquent en moi la mémoire de Pierre Rouleau.
* * *
J’ai vu Pierre Rouleau pour la première fois dans le dortoir des Filles du Roy. Il avait un visage angulaire, que la jeunesse avait abandonné, et il observait silencieusement et avec une certaine convoitise les jeunes filles qu’il pourrait prendre pour épouse. Ses longs cheveux minces et souples pendaient de son cuir chevelu clairsemé. Sa peau bronzée par le soleil évoquait les longues heures d’un travail extérieur ardu. Il n’était ni beau ni laid, mais il n’était plus très jeune. Il me regarda longuement et s’informa auprès de madame de l’Incarnation à mon sujet. Elle lui répondit que j’étais une fille très habile pour mes vingt ans et que je possédais une dot notable de 350 livres. Le sourire aux lèvres, il sortit de la chambre promptement et continua son trajet le long du couloir. Une fois la porte refermée, Élise laissa échapper un petit rire. Mon embarras fut soudain et je sentis mes joues rougir.
Je passai le reste de la journée à me promener le cœur lourd, dans une anticipation nerveuse. Pierre était un homme que toutes auraient voulu comme mari. Il possédait plusieurs arpents de terre et avait une vie stable, une qualité que toutes les Filles du Roy recherchaient. Pourquoi alors me semblait-il si repoussant? Il était revenu au dortoir à cinq heures et m’avait promptement demandé si je désirais être sa femme. Je ne pouvais refuser son offre.
* * *
Le vent froid, annonçant l’arrivée certaine de l’automne, me fait frissonner. Je m’installe parmi les herbes courtes qui couvrent le sol de la clairière. Derrière moi, j’entends des pas lents qui avancent, des pas qui ne désirent aucunement se faire entendre. Mon cœur commence à battre follement, des images effrayantes venant à mon esprit. Je m’imagine un Amérindien, la face couverte de peinture de guerre et une hache entre les mains. Figée par la peur, je suis incapable de bouger. Je prie silencieusement de ne pas me faire voir, même si je suis certaine que cela est impossible. Comme je commence à trembler de peur, des mains chaudes s’installent autour de mes épaules. Je pousse un cri de terreur. Les mains s’enlèvent de mes épaules instantanément et un rire familier se fait entendre derrière moi. Je me retourne pour voir Michel, les mains sur l’abdomen, riant aux larmes. Une joie incontrôlable s’empare de moi, chassant ma frayeur. Je me mets à rire aussi. Comme nous essayons tous les deux de nous calmer, je me remémore ce moment magique où j’ai su que j’étais amoureuse de Michel Brouillet.
* * *
Il faisait encore clair, mais la nuit s’annonçait. Michel venait d’arriver à Québec pour un petit séjour de quatre jours avec ses confrères du régiment Carignan-Salières. Nous nous sommes rencontrés dans la Basse-Ville, sur les marches de l’escalier Champlain. J’étais joyeuse d’avoir passé la journée avec Élise, que je n’avais pas vue depuis son mariage à Aubin. J’étais tellement enchantée que je n’avais presque pas remarqué le soldat qui se tenait au bord de l’escalier. Il ne semblait pas appartenir à ce décor, son habit brun et gris contrastant avec les habits des paysans et des colons. Ses cheveux noirs couvraient partiellement son visage encore si jeune. Ses yeux bleus ressemblaient aux vagues d’un océan profond. Lorsqu’il m’a aperçue en train de l’observer avec concupiscence, il m’a fait un clin d’œil et m’a demandé si je voulais qu’il fasse un bout de chemin avec moi. J’ai accepté son offre et, avant la fin de la courte promenade, je ne pouvais plus m’imaginer vivre avec un autre que lui.
Le lendemain, nous avons passé la journée ensemble dans la clairière, notre clairière. Je suis tombée amoureuse de Michel Brouillet parmi ces mêmes arbres, un après-midi d’été, alors qu’il me racontait son enfance à Gouex, où il avait passé des journées entières à nager dans la Vienne.
* * *
Lorsque nous reprenons tous les deux notre sérieux, je me rapproche rapidement de lui et le serre dans mes bras, en lui disant de mille façons à quel point il m’a manqué. En posant un petit baiser sur ma joue, il me murmure prudemment :
— As-tu rencontré le notaire Becquet aujourd’hui?
Devenue muette, me rappelant ce que j’ai fait aujourd’hui, je hoche la tête sans le regarder. Briser le cœur de Pierre Rouleau, en annulant notre contrat de mariage, n’avait pas été une tâche facile. Je me sens coupable d’avoir infligé tant de souffrances à Pierre. Mais lorsque je lève mes yeux vers Michel, je sais que cette culpabilité va disparaître rapidement, maintenant que je suis libre de l’aimer, lui, ouvertement. Nous restons dans la clairière jusqu’au coucher du soleil. C’est à ce moment que Michel me promet, alors qu’il caresse mes cheveux bouclés, que lorsque ses responsabilités dans le régiment arriveront à leur fin, il fera de moi sa fiancée. Je voudrais rester allongée éternellement dans ses bras à regarder le soleil se coucher. Je suis heureuse.

Brooke Runions
École secondaire catholique Marie-Rivier, Kingston
Brooke est née en 1993 à Kingston. L’an prochain, elle compte poursuivre ses études en commerce. C’est une élève très engagée au sein de son école et de sa communauté. Elle siège au gouvernement étudiant et est membre de diverses équipes sportives aux niveaux scolaire et parascolaire.
Le courage à la dérive
L’Île-aux-Chèvres, le 8 décembre 1755, 5 h 23
C ’est une odeur calcinée qui me tira brusquement du sommeil et je crus pendant un moment que j’avais laissé, la veille, le fricot sur le poêle à bois. Mais il aurait fallu que la maison entière se soit transformée en un immense ragoût, pour dégager une telle nuée.
— Tante Rosalie! Oncle Jean!
J’accourus vers leur chambre et c’est la vue nébuleuse de leurs couvertures bien placées qui me rappela qu’ils avaient quitté le village pour la semaine, me laissant, à quatorze ans, responsable de leur poupon. Je ramassai précipitamment Raphaël, mon petit cousin, qui pleurait de peur dans son berceau. Ses cris semblaient vouloir extirper tout l’air respirable de la boucane noire de suie.
Dans la pièce principale, le feu faisait danser ses tentacules dans une chorégraphie étouffante. Horrifiée, je m’approchai de la fenêtre. La scène s’exécutant sous mes yeux ne m’apporta nul réconfort : une foule s’était rassemblée près du port, agitée par la confusion et le tourment. Mon peuple — on aurait dit le village entier — était mené comme un troupeau de moutons par les officiers anglais, dans leurs uniformes rouges et leurs haïssables chapeaux tricornes, vers d’immenses navires.
Je criai à l’aide, mes appels désespérés espacés par des toussotements douloureux, crachant le diable accroché aux parois de ma gorge. La fumée fuligineuse s’installait dans nos poumons et Raphaël se débattait dans mes bras, ses larmes chaudes me pressant de suspendre son supplice.
Les flammes affamées s’étaient mises à lécher le toit, nous gardant prisonniers du four infernal. La fenêtre m’appelait et les murs incendiés m’invitaient à les choisir comme tombeau.
La panique et la colère se frottèrent en moi comme deux pierres et un feu de courage s’alluma enfin. Resserrant mon étreinte sur le bébé, je bondis par la fenêtre. L’impact fut brutal, mes membres étaient endoloris, mais épargnés de graves blessures. J’avais surtout peur pour Raphaël. L’enfant était demeuré intact; or, sous la lueur railleuse des rayons matinaux, ses joues avaient pris une teinte grisâtre et ses lèvres gercées ne poussaient plus un souffle.
Deux soldats s’approchèrent de moi, me prirent sèchement par le collet pour me relever. Voyant que j’agrippais la mort dans mes bras, ils m’arrachèrent Raphaël, ne me laissant même pas lui murmurer un au revoir. De leurs bras musclés et agressifs, ils me lancèrent dans un vaisseau parmi les miens; tout cela, sans que j’aie pu verser une larme, ni livrer un cri d’épouvante.
* * *
La faim creusait des cratères dans l’estomac, la soif semait des bulbes d’âcre sécheresse sur le palais. Les conditions étaient absolument exécrables sur le Pembroke , un bateau conçu pour transporter du bétail. Nous valions moins que cela aux yeux de nos ennemis et j’avais parfois l’impression qu’on nous gardait tout juste vivants, afin de servir à nourrir leurs bovins.
L’air nauséabond transpirait l’amertume de la maladie, ses effluves putrides émanaient des corps ravagés par le scorbut, l’absence de médecins et le déracinement meurtrier qui grugeait l’esprit comme la chair. Les occasions de fuir la suffocation se faisaient rares, l’équipage anglais ne permettant qu’à six détenus à la fois de sortir sur le pont.
Bien que noyée dans ma solitude, je partageais le regret de tout ce peuple à la dérive, qui voguait vers une destination tout aussi obscure que la cale.
La soute était trop basse pour que l’on puisse s’y tenir debout et il n’y avait point suffisamment de place pour que tous puissent s’étendre en même temps. Entassés les uns contre les autres, les passagers avaient depuis longtemps oublié toute notion d’intimité. Le sixième jour, alors que le vacillement de la coque gardait mon sommeil en otage, je surpris une conversation qui piqua ma curiosité. À trois pieds de moi, un groupe de cinq hommes bien bâtis, rassemblés autour d’un homme dans la cinquantaine dénommé Charles Belliveau, préparait un complot.
— Nous ne pourrons pas retourner en Acadie, disait-il, mais nous pourrions au moins choisir où nous installer. J’ai un plan.
Il l’expliqua aux hommes, qui hochèrent gravement la tête.
— Il ne nous manque qu’une distraction, observa Belliveau.
— Une jolie jeune femme pleine de sang-froid serait sûrement utile, suggéra François-Simon, le plus jeune d’entre eux, un garçon au visage mièvre et à la silhouette musclée. Marie-Anne Bonami accepterait peut-être.
Son regard se posa sur moi et je me sentis rougir. Comprenant qu’il savait que j’avais épié leur conversation, je levai le regard vers eux et leur offris mon appui. Belliveau me prévint que ce n’était pas une tâche sans risque; l’échec de ce plan nous coûterait cher.
Je n’avais rien à perdre.
* * *
Ainsi, après une vingtaine de minutes saccagées par une nervosité fébrile m’empêchant de profiter de l’air frais du pont, je m’arrêtai devant la sentinelle anglaise qui se tenait près de l’écoutille.
— Monsieur, je vous en prie, nous manquons d’eau dans la cale…
Le matelot, qui tentait de conserver son air renfrogné, n’eut pas le temps d’ouvrir la bouche pour répliquer une bêtise, qu’un coup de poing bien visé de Belliveau lui dévissa la mâchoire. La sentinelle s’effondra sur les planches dépeintes du pont.
Les cinq Acadiens suivirent leur camarade, passant par l’écoutille demeurée ouverte. En moins de deux, ils ligotèrent les huit marins de l’équipage, puis s’emparèrent du gouvernail et des voiles. Belliveau, habile navigateur, changea immédiatement de cap, faisant tourner le bateau sur lui-même.
— L’union fait la force! s’écria-t-il, triomphant.
Le vent nous giflait sans remords, catapultant, dans sa rage fougueuse, des gouttelettes d’eau saline glaciale, mais sa fraîcheur lui valait notre pardon. Soudain, l’ex-capitaine, garrotté dans un recoin du navire, hurla des paroles empoisonnées :
— Prenez garde! Le mât a une faiblesse, il risque de flancher!
L’enthousiasme émerveillé des détenus remontés de la cale se métamorphosa instantanément en une hystérie silencieuse, vite soulagée par le rire bourru de Belliveau.
— Menteur, menteur et pauvre idiot! Vous ne vous rappelez pas que c’est moi-même qui ai réparé ce mât, le mât du Pembroke , il y a deux mois de cela? Il est en parfaite condition! Les maudites autorités anglaises m’ont obligé à le restaurer, ce que je fis, et vous aviez cru, méprisable Capitaine, que vous pouviez vous passer de me payer!
C’était maintenant à nous qu’il racontait son histoire, comme un succulent récit de matelot raconté autour d’un feu de camp.
— J’avais ramassé ma hache et avais menacé de la planter dans le mât! Je ne me serais pas gêné! C’est évident que cette leçon-là ne vous a pas suffi pour comprendre que les Acadiens ne se laissent pas marcher sur les pieds!
Le chaos s’installa de nouveau à bord du navire; toutefois, c’était un tintamarre délicieux, une confusion emplie d’excitation. Le succès dans la défaite, la délivrance à l’intérieur même de notre prison.
* * *
La chevelure ébouriffée par les vents téméraires, je respirais l’air marin, l’odeur furtive de la liberté faisant frémir mes narines, quand une lourde main s’appuya sur mon épaule.
C’était Charles Belliveau et l’effroi inscrit sur son visage détonnait avec l’extase partagée sur le vaisseau.
— Tu nous as déjà beaucoup aidés, Marie-Anne, mais j’aurais une autre faveur à te demander. Si tu refuses, je comprendrai…
Je le suivis dans un coin sombre de la soute où sa sœur était étendue. Ses traits étaient tirés par la souffrance et elle peinait à garder les paupières entrouvertes.
— Magdeleine ne se rendra pas à Québec — Dieu en a décidé autrement. Son mari est mort en résistant sur l’Île-aux-Chèvres. Je n’ai ni l’étoffe ni l’âge d’un père, mais elle m’a fait promettre de trouver quelqu’un qui veillerait sur la petite Évangeline, bientôt orpheline.
À genoux près d’elle, j’aperçus alors le minuscule tas de couvertures reposant sous le bras affaibli de la jeune femme qui n’était guère plus âgée que moi. Une larme glissa sur sa joue et me glaça d’horreur. Ne désirant que son dernier soupir soit taché d’un sanglot, j’essuyai la goutte d’eau d’un mouvement délicat et pleurai à sa place, laissant les larmes ruisseler sans retenue, sans contraintes, sans freiner leur flot, comme le fleuve qui nous emportait loin de l’ancien chez-nous et plus près du nouveau.
* * *
Remontée sur le pont, j’enfouis l’enfant dans mes bras, la serrai contre ma poitrine, puis lui chuchotai à l’oreille :
— Tu ne respireras plus que l’air pur.
François-Simon nous avait rejoints sur le pont. D’une tendresse irréprochable, il prit ma main, en un geste déconcertant que je ne pouvais néanmoins refuser. Et ensemble, nous avançâmes vers une nouvelle vie, laissant derrière nous notre patrie, avec la certitude insensée d’y revenir un jour. Même si nos champs nous avaient été arrachés, nos chants demeuraient gravés dans nos cœurs et l’espoir dans nos voix faisait vibrer la nuit sur la mer.

Isabelle St-Hilaire
École secondaire publique De La Salle, Ottawa
Isabelle est née avec une plume à la main : l’écriture est sa passion. Cependant, c’est loin d’être son seul passe-temps. Elle jongle perpétuellement entre les arts, les sciences et le voyage et espère se construire une carrière réunissant cette vaste gamme d’intérêts. Un savoureux défi à relever!
Le voyage d’un journal
A ssise au bord de l’eau, au Maryland, Florence Beaupré se remémorait les événements tragiques qui venaient de se passer, en cette année 1755. Tout s’était déroulé si vite que la jeune fille aux yeux bleus se demandait encore si c’était un cauchemar ou la terrible réalité.
D’abord, en juillet, son père avait été emprisonné à Halifax, car il avait refusé de prêter serment d’allégeance à la couronne britannique. Depuis, elle ne l’avait pas revu. Plus tard, en septembre, il y avait eu le discours du lieutenant-colonel John Winslow, dans la petite église de Grand-Pré. Ce dernier leur avait lu l’édit de la déportation. Les Acadiens étaient donc contraints de quitter leur petit village, en laissant derrière eux leurs terres et tous leurs biens. Puis, le 11 octobre, sous la menace des officiers britanniques qui étaient armés, Florence fut entassée dans un bateau, heureusement sans être séparée de sa famille. Cependant, elle ne put faire ses adieux à son bien-aimé Joseph Leblanc, à qui elle s’était promise, puisque son fiancé avait été embarqué sur un navire différent, vers une destination inconnue. Quelques mois auparavant, appuyé contre le pommier derrière sa maison, Joseph lui avait offert une branche de saule en gage de leur amour. Florence revoyait encore la grande et imposante silhouette de son fiancé âgé de 17 ans, ses cheveux bruns ondulés et son sourire, ainsi que le regard de ses yeux bruns penchés sur elle. Hélas, elle ne pouvait que se remémorer ces souvenirs, bien gravés dans sa mémoire. Le voyage dura plus d’un mois et fut extrêmement pénible, surtout lorsque la petite vérole frappa sa mère, ses trois petits frères et ses deux sœurs, qui en moururent. Leurs corps furent jetés à la mer après avoir été enveloppés dans une bâche.
Ainsi démunie, la petite orpheline de 15 ans, aux cheveux bouclés d’un blond éclatant, débarqua à destination, sans comprendre ce qui lui arrivait. Debout sur le quai, sortant de ses rêves, Florence eut le goût d’utiliser le talent d’écrivaine enseigné par sa tendre mère. Toutefois, fouillant dans son petit sac, elle ne trouva pas son journal. Il lui fallait à tout prix le retrouver. Tous ses souvenirs d’enfance, de sa famille, de son amoureux et de sa terre natale se trouvaient à l’intérieur de ces pages. C’est alors qu’elle se rappela l’avoir oublié dans la maison, en Acadie. Accablée par ces pensées, Florence était à bout de tout espoir, lorsqu’elle entendit des marins britanniques déclarer :
— Demain, nous repartons au village de Grand-Pré.
Florence entrevit une lueur d’espoir. La nuit même, elle réussit à se dissimuler dans l’embarcation, décidée à faire tout son possible pour retrouver son journal. Une fois dans le bateau, la brave adolescente se cacha derrière des réserves de nourriture. Elle y pigea pour s’alimenter pendant le voyage qui lui sembla durer une éternité. Finalement, la petite héroïne se retrouva de retour chez elle sans avoir été remarquée des Anglais. À ce moment, Florence constata avec horreur que son village avait été brûlé, y compris son habitation. Certaine maintenant de ne plus récupérer son journal, la jeune fille se jeta au sol en implorant la Sainte Vierge Marie de lui venir en aide en la sauvant au moins des Britanniques. C’est alors qu’elle sentit une main se poser sur son épaule. Florence se retourna vivement pour faire face à un Anglais d’une quarantaine d’années. Il était grand, carré et imposant, mais il la regardait d’un air amical et il lui dit :
— Ne crains rien, petite, je ne te ferai aucun mal.
Bouche bée, Florence n’osait parler. Mais le Britannique continua dans un français cassé.
— Tu me fais penser à ma fille.
L’homme lui tendit la main en se présentant :
— Je suis le capitaine Gorden Benson.
Les deux inconnus se saluèrent. Dès lors que cet homme lui inspirait confiance, il devenait pour Florence sa seule chance de survie. C’est pourquoi elle décida de lui raconter sa mésaventure. Quant à Gorden, il comprit bien Florence puisque lui-même avait perdu sa femme, décédée lors de la naissance de sa fille. Mais plus encore, cette enfant était morte de la tuberculose l’année précédente, à l’âge de 15 ans. En se rappelant ces terribles événements, le capitaine eut le désir ardent d’aider la jeune adolescente. S’étant approprié une maison au village de Grand-Pré, Gorden décida de garder Florence sous sa tutelle, de la protéger et de s’en occuper comme de sa propre fille.
Plus les jours passaient, plus les liens d’amitié entre eux se resserraient. Cependant, Florence ne cessait de penser à son fiancé qui, selon elle, était encore en vie. Gorden se rendit compte de ses inquiétudes et réussit à la convaincre de lui en parler. Après l’avoir écoutée, il lui promit de faire tout en son possible pour retrouver Joseph Leblanc.
Quelques jours plus tard, le capitaine, qui était haut placé parmi les Britanniques, dut se rendre en Louisiane pour régler des affaires importantes. Quant à Florence, elle resta au village de Grand-Pré et continua d’écrire ses pensées. Avant de partir, Gorden, qui était riche, lui laissa une bonne somme d’argent pour subvenir à ses besoins, car son absence risquait d’être très longue. Ainsi, les deux amis se séparèrent en se promettant de s’écrire régulièrement. C’est seulement huit ans plus tard, soit le 10 février 1763, que le Traité de Paris fut signé, mettant fin à la Guerre de Sept ans. C’était là une bonne nouvelle pour Florence, puisque les Acadiens étaient dès lors autorisés à vivre où ils voulaient. Ce jour-là, Florence reçut une lettre de Gorden qui annonçait son retour au village de Grand-Pré. Il lui promettait d’arriver pour son anniversaire, le 24 février, avec une surprise. Folle de joie à la pensée de revoir son père adoptif, Florence l’attendit avec impatience.
Enfin, le grand jour arriva! Florence était en train de tricoter, lorsqu’elle entendit quelqu’un frapper. Certaine qu’il s’agissait de Gorden, elle se précipita à la porte et l’ouvrit avec empressement. Le choc fut si brutal que Florence s’évanouit. En effet, au lieu de voir son père adoptif, Florence se retrouva face à face avec Joseph Leblanc. Ce dernier se précipita pour rattraper sa fiancée qui revint à elle rapidement. Puis, il lui demanda, en la tenant dans ses bras :
— Tout va bien, ma chérie?
— Oui, oui, ça… ça va! Ah, mon Dieu… je suis si contente de te revoir enfin! Ça fait si longtemps!
— Moi aussi je suis content de te revoir… Toutes ces longues années ont été pour moi les pires de ma vie! Crois-moi, il n’y a pas une seconde où je n’ai pas pensé à toi. Ce qui m’a gardé en vie, c’est l’espoir de te revoir un jour.
— Mais comment m’as-tu retrouvée?
— En fait, c’est Gorden Benson qui m’a retrouvé en Louisiane. Il m’a raconté la manière dont vous vous êtes rencontrés. Mais le pauvre, il était vraiment faible… Le voyage du retour a été trop dur pour lui…
— Quoi, il est mort?
— Oui, je suis désolé.
La pauvre Florence se jeta dans les bras de son bien-aimé en pleurant la mort de l’homme qui l’avait sauvée. Tout en la consolant, Joseph lui tendit un paquet, enveloppé dans un linge, et lui dit :
— Je t’ai apporté un cadeau pour ton anniversaire.
En déballant le présent, Florence constata avec bonheur qu’il s’agissait de son journal intime, sauvé des flammes par son fiancé et un peu vieilli par le voyage qu’il avait accompli durant ces nombreuses années.

Catherine Caron
École secondaire catholique de Plantagenet
Fille de la campagne, Catherine aime la nature, la pêche, le sport et la culture maraîchère. Elle excelle en cuisine, en dessin et apprécie la présence des enfants, elle-même étant la cinquième d’une belle et grande famille de neuf enfants. À l’automne 2011, elle commencera des études en soins infirmiers auxiliaires à la Cité Collégiale.

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