Force majeure
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Description

Lucie fait un voyage en Russie pour y trouver des traces de sa famille. Dans le train, elle rencontre une femme, Mira, qui lui propose de l’héberger lorsque celle-ci perd tous ses papiers. Lucie apprend que la belle Mira est adepte du BDSM, et découvre l’univers du shibari, l’art de l’encordage érotique. Un rapport de force amoureux s’instaure entre elles.

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Publié par
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EAN13 9782377806096
Langue Français
Poids de l'ouvrage 1 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0045€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Force majeure

 
 
 
 
 
 
 
 

 
Pauline Dumarais
 
 
Force majeure
 
 
Couverture : Chloé S.
 
 

 
 
© Evidence Editions  2021
 
Mot de l’éditeur
 
Libertine éditions est la maison érotique qui entend tous vos fantasmes. Ici pas de demi-mesure, toutes les formes de sexualité sont autorisées et assouvies.
 
Puisque chacun trouve son plaisir dans des scénarios intimes, chaque lecteur trouvera de quoi animer sa libido ou la rallumer.
Entre histoires vraies et fantasmes inavoués, il n’y a qu’un doigt. Du porno au hors-limite, en passant par le BDSM, le SM et plus encore… Masculin, féminin, le plaisir à deux, trois ou plus. Peu importe, seul le plaisir compte !
Pour faire durer vos lectures, vous trouverez nos ouvrages en format numérique, papier, audio, CD, DVD et plus encore.
Que votre lecture soit chaude et enivrante, c’est tout ce que nous vous souhaitons.
 
Site Internet : www.libertine-editions.fr
 
 
 
 
Avertissement

Texte réservé à un public majeur et averti
 
 
 
 
 
 
 
L’autre n’a sur nous que le pouvoir qu’on lui accorde.
 
 
 
 
 
 
 
1

Lucie
 
 
 
Je ne connais pas grand-chose de plus dépaysant qu’un alphabet non familier. Debout au beau milieu de la « gare de Moscou » à Saint-Pétersbourg, devant un immense panneau représentant toutes les lignes au départ de cette gare, je me laisse envahir par un grand sentiment d’impuissance, pour la première fois depuis des semaines. Mais bon, je voulais du dépaysement, je suis servie. En Finlande non plus, je ne comprenais rien à ce qui était écrit. Mais c’était le même alphabet, même si les lettres mises bout à bout ne faisaient aucun sens pour moi. Ici, c’est un autre monde. L’alphabet cyrillique forme un dessin presque magique, et j’ai l’impression que je m’apprête à prendre le fameux Orient Express, alors que je ne prends que le train pour Moscou. Et encore, je m’arrête à Tver, une ville à un peu plus de mi-parcours entre ces deux géantes que sont Peter (comme on dit ici) et Moscou.
Je suis fatiguée et je me demande si cela vaut vraiment la peine de faire tout cela. J’aurais pu me contenter de cette semaine en Finlande pour me changer les idées. Il est encore temps de rebrousser chemin. Je pourrais prendre un taxi pour l’aéroport et repartir. Cette gare, c’est une porte gigantesque vers l’inconnu. Tout l’imagier populaire russe défile dans ma tête : les ours qui dansent, les costumes traditionnels, les coupoles des églises, la vodka, les chœurs de l’armée russe. Je ne sais pas pourquoi je pense à tout cela, alors que je me trouve dans une gare ultramoderne. C’est tenace, les idées reçues.
Je regarde avec un air sceptique mon billet de train imprimé en russe. Je n’y comprends absolument rien. Je ne sais pas où aller, ni même à quoi ressemble le kiosque d’information. J’ai été abordée par des hommes qui me proposaient un taxi, certains insistants. Il doit être écrit « touriste perdue » en rouge sur mon front. Un autre homme s’approche de moi et je suis immédiatement sur la défensive. Mais il ne me parle pas de taxi. Il commence en russe et, devant mon air ahuri, il enchaîne en anglais pour me proposer de l’aide. Je lui tends mon billet et je lui explique que je ne sais pas où aller. Mon bon samaritain me fait signe de le suivre, et me laisse non seulement sur le quai, mais devant mon wagon. Chaque wagon est gardé par une contrôleuse à l’air sévère, qui ne laisse monter les gens qu’après avoir vérifié le billet et l’identité. L’homme explique que je suis une étrangère et me traduit ce que dit la femme. C’est un train de nuit. J’apprends que nous serons quatre par compartiment. En montant dans le train, j’ai la sensation de perdre un peu le contrôle de ma vie. Dans quelle étrange aventure suis-je sur le point de m’embarquer ? Je fais un signe pour remercier l’homme qui m’a aidée et je m’avance vers le quatrième compartiment.
Mes trois compagnons de voyage sont déjà là. Il y a un couple d’une soixantaine d’années, occupé à investir les couchettes du bas, et une grande jeune femme brune aux cheveux courts et aux yeux rieurs, debout dans le couloir face au compartiment, et qui regarde la scène avec intérêt. Elle me salue lorsque j’arrive à sa hauteur. Je comprends qu’il faut attendre que le couple soit installé avant de prendre possession de notre couchette. Elle me dit quelque chose en russe, mais je suis trop perturbée pour parler, aussi, je fais juste un signe d’acquiescement de la tête. Elle semble s’en contenter. Au bout de quelques minutes, le couple sort pour nous laisser la place. La jeune femme me laisse pénétrer la première dans le compartiment. Je range mon sac sous la banquette du bas, puis je regarde les draps dépliés sur ma couchette. J’avise une échelle sur le côté et j’entreprends d’escalader la couchette du bas pour atteindre la mienne. Ma veste s’accroche au bas de l’échelle, et j’entends le son caractéristique du tissu qui se déchire alors que je monte.
— Oh non, ce n’est pas vrai !
Je pousse un soupir, et la jeune femme se tourne vers moi, avec un air surpris.
— Tu es française ?
— Oui.
Elle ramasse mon téléphone qui est tombé de la poche éventrée de ma veste et me le tend avec un sourire amusé.
— Et tu ne parles pas russe, bien sûr.
— Heu, non…
— Et ça t’arrive souvent de répondre en faisant oui de la tête quand on te parle dans une langue que tu ne comprends pas ?
Je revois la scène dans le couloir, un instant plus tôt. Je rougis, me demandant ce qu’elle a bien pu me dire.
— J’ai supposé que c’était du « small talk » et que ça n’exigeait pas une réponse élaborée.
Elle rit franchement. Je suis interloquée.
— Je suis désolée si c’était déplacé. Je ne voulais pas être impolie.
— Tu ne l’as pas été.
Mais ce n’était pas la réponse appropriée, sinon elle n’aurait pas fait cette remarque.
— Et qu’est-ce que tu me demandais ?
Elle prend un instant pour me fixer en souriant.
— Ça n’a pas d’importance. Tu vas à Moscou ?
— À vrai dire, non, je m’arrête à Tver. Mais je ne sais pas comment faire pour savoir quand descendre.
— C’est là que je descends, moi aussi. Ne t’inquiète pas, je te préviendrai. Et la contrôleuse va passer pour nous réveiller un peu avant.
Je la remercie et je commence à défaire mon lit. C’est un soulagement de faire le voyage avec une personne qui parle français. Nous nous changeons rapidement et nous nous installons sur les couchettes du haut, et le couple revient dans le compartiment. Assis à la petite table, ils dînent en discutant à voix basse, après nous avoir offert de partager leur repas. Nous déclinons l’offre toutes les deux. Allongée, je sors ma liseuse de mon sac et je reprends mon livre en cours. Mais je suis trop désorientée pour être en état de lire. Et surtout, je sens le regard de la jeune femme posé sur moi. Je lève mon nez de mon livre, pour constater qu’elle me fixe sans aucune pudeur. Je rougis, baisse les yeux, les relève. Elle me regarde toujours.
— Je m’appelle Mira, me dit-elle simplement.
— Enchantée. Moi, c’est Lucie.
— Qu’est-ce que tu vas faire à Tver ?
Nous y voilà. Pour lui répondre, il faudrait lui dérouler une bonne partie de ma vie. Ce n’est sans doute pas la réponse qu’elle attend. Mais je me vois mal prétendre que je suis simplement partie faire du tourisme. Je cherche comment formuler une chose que je ne comprends pas bien moi-même.
— J’y vais pour faire des recherches généalogiques.
Voilà : c’est la vérité, et ça n’implique pas de lui raconter ma vie.
— Tu as des ancêtres dans la région ?
Si, finalement, il va falloir lui en parler.
— Je ne sais pas. Ce n’est pas pour moi que je le fais.
Elle me regarde, intriguée, et ses yeux m’invitent à continuer. Je sens que je m’empêtre dans mes explications. Je voudrais bien rester concise, mais je sens que je ne vais pas m’en sortir. Je continue, embarrassée.
— C’était le projet de mon père. Il est mort sans l’avoir fait. Il lui manquait un papier qu’il disait pouvoir trouver aux archives de la ville de Tver. Ce voyage, c’est ma manière de faire mon deuil.
Bon, voilà, ça, c’est un bel exercice de plongée en apnée, pour quelqu’un qui souhaitait rester en surface… Elle hoche la tête.
— Je suis désolée pour la perte de ton père, me répond-elle.
— Ça va. Ça fait déjà huit mois. Je n’aurais pas été prête à faire ce voyage avant cela, de toute façon.
Je sens que j’ai bien plombé l’ambiance et qu’elle ne sait pas quoi me répondre. Je cherche une ouverture pour orienter la conversation sur quelque chose de plus gai.
— Et toi, qu’est-ce que tu faisais à Saint-Pétersbourg ?
Son regard s’assombrit. Je sens que moi aussi, j’ai mis les pieds dans le plat.
— Je rendais visite à une amie, dit-elle sur un ton qui me paraît plus froid.
Il s’ensuit un silence gênant. Je vois qu’elle cherche elle aussi à changer de sujet de conversation.
— Tu es descendue à quel hôtel ?
— L’hôtel central. Je me suis dit qu’avec un nom pareil, ça ne pouvait pas se trouver trop loin de la gare…
— Je t’y accompagnerai, si tu veux. C’est sur mon chemin.
— C’est gentil, merci.
Elle ne répond pas. Je ne sais pas si elle considère que la conversation est terminée. Au bout d’un instant, gênée, et ne sachant quoi dire, je me replonge dans mon livre. Au bout d’un paragraphe, je me rends compte que je ne sais absolument pas ce que j’ai lu.
Lorsque je vois que le couple va se coucher et éteint les lampes de lecture, j’éteins également. La lune permet de voir les silhouettes des corps dans le compartiment. Je vois le bras de Mira qui pend dans le vide, et ça me fait sourire.
 

 
Je sens une main qui me secoue et quelqu’un qui me parle. Je ne sais pas du tout où je suis, et il me faut un instant pour me rappeler que je suis dans un train.
— Lucie ! Réveille-toi ! La contrôleuse a oublié de nous réveiller. Nous sommes arrivées à Tver. Nous avons moins de deux minutes pour descendre !
— Hein ? Quoi ?
Mais déjà, Mira me colle mes chaussures sur la poitrine et attrape mon sac en plus du sien.
— Ne discute pas, et descends de là. J’ai le reste de tes affaires. Prends juste tes chaussures. À la main. Pas le temps de les enfiler. Dépêche-toi, sinon on est bonnes pour descendre à Moscou !
Cette fois-ci, j’obtempère sans discuter. Affolée, désorientée, et sûre d’oublier quelque chose dans le train, je suis ma guide vers la porte du wagon. L’air froid nous saisit alors que nous nous retrouvons sur le quai, quelques secondes avant que l’on ne siffle le départ du train. Pieds nus, en pyjama, nos affaires en vrac sur le quai, nous regardons le train partir. Mira éclate de rire. Je me retourne vers elle, en colère.
— Tu trouves ça drôle ? Pas moi !
— Écoute, on a toutes nos affaires, et on a réussi à sortir à temps. Où est le problème ? Et pourquoi est-ce que tu me regardes comme si c’était ma faute, alors que sans moi, tu aurais fini à Moscou ?
Elle marque un point. Je me calme instantanément. Je me regarde et je pense à m’apitoyer sur mon sort, lorsque je remarque qu’elle me regarde également, et qu’elle ne peut réprimer un fou rire.
— Ce n’est pas drôle.
Mais elle continue de rire, au point que ça en devient contagieux. Je tente de répéter ma phrase avec plus de conviction, mais je la termine dans le rire également. Puis je me mets à frissonner. Mira attrape ma veste et me la pose sur les épaules.
— Viens, habillons-nous plus chaudement. Ce n’est pas le moment d’attraper froid. Mets tes chaussures. Je t’invite à prendre un café, sauf si tu veux que je t’accompagne à l’hôtel immédiatement.
J’accepte son offre tout en rassemblant mes affaires. Il semblerait que je n’aie rien oublié, malgré le départ du train précipité.
 
 
 
 
2

Mira
 
 
 
Décidément, ce week-end, il ne s’est rien passé comme prévu. Je pensais passer du bon temps avec Katia, et elle m’a annoncé qu’elle me quittait. Elle dit que je ne l’aime pas. Le fait est que je me sens plus ennuyée que chagrinée. Je ne sais pas pourquoi. Je l’aime bien, je suis bien avec elle. Rectification, j’étais bien avec elle. Mais elle voulait de moi quelque chose que je ne pouvais pas lui offrir de toute façon. Je n’étais pas prête à vivre avec elle. Encore moins lorsqu’elle envisageait cette vie en couple en commençant par un ultimatum. Toutes les choses arrivent pour une bonne raison. Si Katia ne veut plus de moi, c’est sans doute mieux ainsi.
Je n’ai pas entièrement perdu mon temps, cela dit. Au retour, j’ai rencontré cette Française dans le train. Elle avait l’air assez perdue. Elle m’a tout de suite touchée. Elle est plutôt jolie : pas très grande, plutôt bien en chair, voluptueuse, cheveux châtains mi-longs, un visage ovale gracieux, de la détermination dans le regard. C’était déjà assez surprenant d’entendre parler français dans le compartiment. C’est devenu surréaliste lorsque j’ai appris qu’elle descendait à Tver elle aussi. Elle m’intrigue.
Et la voilà à présent assise en face de moi, dans le premier café ouvert que j’ai trouvé. On dirait qu’elle s’accroche à sa tasse de chocolat chaud comme à une bouée de secours. Je la fixe en silence, et je vois bien que ça la trouble. Elle est belle quand elle est troublée. Elle n’arrête pas de faire des va-et-vient entre mes yeux et sa tasse. Ma parole, elle rougit ! Elle est incroyable.
— Tu crois que l’hôtel sera déjà ouvert aussi tôt le matin ?
— C’est ouvert en permanence. En revanche, il sera trop tôt pour obtenir ta chambre. Mais tu pourras déposer tes affaires à la réception.
Je la vois qui fouille soudain fiévreusement dans ses affaires.
— Oh, non !
— Qu’y a-t-il ?
— Mon portefeuille… Je l’avais mis sous mon oreiller dans le train, pour être sûre de ne pas me le faire voler. Dans la précipitation, je l’ai oublié !
Elle semble paniquée à présent. Elle a les larmes aux yeux. Je sèche une larme qui coule sur sa joue avec mon pouce.
— Ça va être compliqué à retrouver. On va aller le signaler à la compagnie de chemins de fer. Tu as toujours ton billet ?
— Oui.
— Je vais faire les démarches pour toi, mais je ne te garantis rien.
— Je comprends. Je te remercie. Je ne sais pas comment je vais faire à l’hôtel. Je n’ai rien pour les payer. Ma carte de crédit était dans mon portefeuille.
— Je vais t’accompagner là-bas aussi et on verra ce qu’ils disent.
À mon avis, c’est tout vu, mais qui sait… Voyant qu’elle est inquiète et qu’il est inutile de rester assises à profiter de ce moment, je lui propose de retourner à la gare d’abord, pour signaler la perte de son portefeuille. Elle accepte avec soulagement. Je suis surprise de constater avec quelle rapidité elle me fait confiance. Je trouve cela un peu inquiétant. Elle ne sait rien de moi. Elle me fait confiance uniquement parce que je parle français. Gardant mes réflexions pour moi, nous filons à la gare, où j’explique la situation à une guichetière peu avenante, qui me dit la même chose que ce que j’ai dit à Lucie, à savoir qu’il y a peu d’espoir de retrouver son bien. Toutefois, elle consent à noter mon numéro de téléphone. Inutile de donner celui de Lucie, qui ne comprendrait rien de toute façon. Au moment même où je donne mon propre numéro, je réalise que nos routes ne sont pas près de se séparer. Elle n’a plus rien. Elle va avoir besoin de moi. Je regarde ma montre, soucieuse. Encore deux heures avant d’aller au travail. Il reste du temps, mais il va falloir faire vite. Je sais très bien ce que les gens de l’hôtel vont lui dire, mais elle me demande de l’y accompagner, aussi, j’accepte. En chemin, j’élabore une solution de secours. Je vais l’installer chez moi. Pas tant par charité pour mon prochain ; je pourrais très bien la laisser à son propre sort, ou lui donner de quoi aller à Moscou et lui trouver l’adresse de son consulat. Mais… elle m’intrigue, et je n’ai pas envie de la voir partir tout de suite. Et puis, elle s’intéresse à Tver, et il est assez rare que des étrangers fassent un tel voyage pour retrouver leurs racines. Moi aussi, je déterre le passé, à longueur de journée. Je comprends sa démarche. Et puis, avoir une jolie fille à la maison, ce n’est pas pour me déplaire.
C’est donc avec ce plan en tête que j’entre la première dans le hall de l’hôtel, sachant exactement comment présenter la situation pour essuyer un refus net de l’héberger. J’en éprouve à peine de la mauvaise conscience. Même si j’avais plaidé sa cause avec passion, il est probable qu’ils ne l’auraient pas acceptée de toute façon. Avec un léger sadisme, je me compose un visage de circonstance, pour annoncer à la pauvre Lucie qu’elle est à présent perdue dans une ville inconnue, sans argent et sans logement. Elle fait un effort touchant pour ne pas fondre en larmes, mais je sens que le message est assez lourd à entendre. Je fais une courte pause avant de lui proposer :
— Écoute, j’habite à dix minutes à pied d’ici. Je dois aller me préparer pour aller au travail, mais tu peux rester chez moi pour commencer. Tu as besoin de te reposer et de reprendre tes esprits. Viens avec moi. Tu pourras manger, dormir, rester au chaud. Et ce soir, quand je rentrerai, on discutera de ce qu’il convient de faire. Ça te va ?
— C’est vraiment très gentil. Oui, je veux bien. Je ne sais pas comment j’aurais fait sans toi.
— C’est un peu ma faute. Sans moi, tu serais à Moscou, perdue, certes, mais avec ton argent, et tu aurais trouvé une autre personne pour t’aider à prendre le train dans l’autre sens. Tu aurais perdu du temps, et non tout ton argent.
— Tu n’y es pour rien. Mais je te remercie de ton aide.
Je souris. Je ne peux pas m’empêcher une petite pique amicale en passant :
— Au fait, par qui craignais-tu de te faire voler ton argent ? Par le vieux couple de Géorgiens ou par moi ?
— Oh, je ne voulais pas t’offenser ! Ce n’était contre personne en particulier. C’est un réflexe de voyage. Je mets toujours mon argent sous l’oreiller dans les trains de nuit.
— Je te taquinais.
Je l’invite vers la sortie de l’hôtel et je lui montre la route à suivre. Elle semble moins abattue. Quelques minutes plus tard, je pose mon sac dans mon vestibule et je l’invite à entrer dans mon séjour. Elle reste debout, intimidée. Je la laisse prendre visuellement possession de son abri temporaire et je vais nous faire chauffer un thé dans la cuisine. Lorsque je reviens, elle est assise sur le canapé qui me sert de lit. Je souris intérieurement en pensant au moment où il faudra lui dire que c’est le seul lit de l’appartement. Plus tard. Un problème à la fois. Je m’assieds auprès d’elle, je lui tends sa tasse et je lui parle doucement.
— Je vais devoir me préparer pour aller au travail. On va manger un morceau ensemble, puis je te laisserai pour aller prendre une douche, et ensuite, tu auras l’appartement pour toi toute seule toute la journée. Fais comme chez toi. Tu peux utiliser mon ordinateur si tu en as besoin. Il n’y a pas de mot de passe. Je te laisse mon numéro de téléphone, si tu as besoin d’aide.
— Je ne sais pas comment te remercier…
— C’est tout naturel. Je suis sûre que tu aurais fait la même chose pour moi.
— Tu travailles dans quel secteur ?
— Je suis archéologue. J’ai une chaire d’enseignement à l’université et, par ailleurs, je supervise des chantiers de fouilles dans la ville. Et toi ?
— Je suis prof de français. Mais je ne travaille pas en ce moment. J’ai pris quelques mois de congé sans solde pour faire le point et réfléchir. J’ai un contrat de travail, je commence dans deux mois et demi. En attendant, j’en profite pour voyager.
— Eh bien, j’espère que tu ne seras pas déçue du voyage, comme on dit !
— Comment se fait-il que tu parles aussi bien le français ?
— J’aime cette langue. J’ai commencé à l’apprendre à l’école, et j’ai continué pendant mes études. Je suis toujours contente quand j’ai l’occasion de parler en français. Donc, tu vois, j’y trouve mon compte aussi. Tu as un logement, et moi l’occasion de parler ta langue. Tout le monde y gagne !
— Je pense que je te dois bien plus que cela.
— N’y pense pas.
Je me lève pour couper court à toute protestation et je pars nous faire un petit déjeuner. Je la laisse ensuite pour finir de me préparer, puis je prends congé d’elle, en lui laissant un double des clés. En claquant la porte, je ne peux m’empêcher d’espérer qu’elle restera un peu plus qu’une journée ou deux. Et quelque chose me dit qu’elle n’aurait rien contre cela.
 
 
 
 
3

Lucie
 
 
 
Elle a claqué la porte et elle est partie. Je suis restée un moment immobile, sans trop savoir quoi faire. Tout cela est complètement surréaliste. J’aurais dû prendre cet avion à Saint-Pétersbourg. J’avais bien eu cette intuition, en montant dans le train, que j’allais perdre le contrôle de la situation. Je ne me rendais pas compte à quel point.
Je finis par reprendre mes esprits et je réalise que je peux à présent détailler son appartement à mon aise. Je n’osais pas trop le faire en sa présence. Il est inouï d’avoir rencontré une personne d’une telle générosité. J’aurais très bien pu me retrouver dans cet hôtel sans savoir quoi faire, et j’aurais été dans de sales draps.
Je vais me resservir de l’eau pour le thé et je fais le tour de son petit appartement. Un vestibule, cuisine, salle de bain, séjour… pas de chambre. Je reste un instant interdite. Ce canapé sur lequel on était assises, c’est son lit. Nous voilà bien ! Quelle que soit son hospitalité, il serait bon de ne pas m’éterniser chez elle. Elle a certainement autre chose à faire que de sauver les demoiselles en détresse dans les trains et de les ramener chez elle. Voyons, si elle me donne une couverture, je devrais pouvoir dormir par terre. Je l’ai déjà fait, quand j’étais étudiante. J’ai déjà un toit sur la tête, je ne vais pas en plus faire la difficile. Une pensée fugace m’envahit. Et si elle me proposait son lit ce soir ? Il est hors de question qu’elle dorme par terre dans sa propre maison. Je pourrais lui proposer qu’on partage le lit, mais… comment le prendrait-elle ?
Je chasse cette image de mon esprit et je tente de me concentrer sur ce que je dois faire. Il faut que je trouve le numéro de téléphone du consulat. Je m’installe à la table de la cuisine, où elle a laissé son ordinateur, et j’appuie sur une touche pour éveiller l’écran mis en veille. Et je pousse un soupir. Tout est écrit en russe, naturellement. Ça ne va pas être simple de naviguer. Il y a un document Word ouvert. Je trouve l’icône du navigateur dans la barre de tâches et je clique dessus. Dans la barre de recherche, je demande fébrilement Google. Sauvée. Après quelques minutes, je trouve ce que je cherche et je tape le numéro sur mon téléphone. Après huit ou neuf sonneries, je suis en mesure d’expliquer trois fois mon histoire à trois personnes différentes.
— On peut vous prêter de l’argent, bien sûr, et vous refaire des papiers. Mais ça serait mieux si vous pouviez passer au consulat. Ça va vous coûter très cher en coursier si on vous fait parvenir l’argent. La personne chez qui vous êtes ne pourrait pas vous avancer le prix du billet de train ? Ça vous simplifierait la vie. De toute façon, il va falloir passer au consulat en personne pour faire faire vos papiers. On n’envoie pas de passeports comme ça sur un coup de fil.
— Déjà, elle m’héberge gratuitement. Ça me gêne de lui demander de l’argent en plus.
— Je comprends. Mais vous pourriez le lui rendre. Ce n’est pas un déshonneur. Vous faites comme vous voulez, mais il faudra que vous fassiez faire des photos d’identité, de toute façon.
Je ne réponds pas, perdue dans mes pensées. L’employée reprend :
— Si vous n’êtes pas sûre, je vous laisse réfléchir, et vous me rappelez ? Vous savez, sept cents roubles pour le billet de train, ça fait à peu près dix euros, vous n’allez pas ruiner votre hôte avec ça… Les soixante-dix euros de coursier, en revanche, il faudra les aligner.
Je la remercie et je dis que je vais réfléchir, effectivement. En raccrochant, je me demande pourquoi. J’aurais dû prendre l’option du coursier, tant pis pour l’argent. Pas question d’abuser de l’hospitalité de Mira. Mais alors, pourquoi est-ce que je n’ai pas été capable de le dire tout de suite ? Suis-je à ce point sonnée que je ne suis plus en mesure de prendre une décision toute seule ? Ou bien… à vrai dire, je n’ai pas envie de lui laisser une note sur la table de la cuisine pour lui dire que je suis partie. C’est nul de faire ça. Et… j’ai envie de la revoir. Au moins ce soir. Ce n’est pas trop abuser que de passer la soirée avec elle, si ?
Par réflexe, je quitte la page du navigateur et je ferme le document Word sans y faire attention. Mon regard est immédiatement attiré par ce qui apparaît. Seigneur ! Son fond d’écran est incroyable ! On y voit l’image d’une femme nue, entièrement prisonnière de cordes aux nœuds savants, les mains liées dans le dos, la tête baissée, agenouillée devant une autre femme, habillée élégamment, qui fume la pipe et qui s’approche de la femme nouée avec un regard gourmand. Il me faut quelques secondes pour réaliser que cette femme à la pipe n’est autre que Mira. Je reste bouche bée à fixer l’écran, incrédule. La photo, en noir et blanc, est très artistique, et a probablement été réalisée par un professionnel. La femme liée est très belle, et je trouve de la grâce dans la pose qu’elle a prise. Mira est incroyablement sexy dans cette pause, ces vêtements noirs d’une grande sobriété, et avec ce panache de fumée qui se répand dans la lumière. Je ressens de l’admiration pour elle, sans trop savoir pourquoi ce sentiment est celui qui s’impose en premier à moi. Elle est impressionnante. Elle est belle. Elle a un charisme fou. Je reste de longues minutes à contempler cette photo qui me fascine.
Je suis tirée de ma rêverie par une sonnerie du téléphone. Je décroche.
— Allô ?
— C’est Mira… j’appelais pour te demander si tout va bien. J’espère que je ne te réveille pas…
— Non…
Ma voix est enrouée.
— On le dirait, pourtant.
— Tu ne me réveilles pas, je t’assure. Je viens d’appeler le consulat. Ils peuvent me prêter de l’argent, mais il faut que je me rende sur place, ou qu’ils m’envoient tout cela par coursier.
— Je ne travaille pas demain matin. On pourrait y aller ensemble, si tu veux. Sauf si tu es pressée de partir…
Je ne réponds pas. Je n’ai pas du tout envie de partir. J’ai envie d’apprendre à la connaître. J’ai envie de passer un peu de temps avec elle.
— Allô ?
— Je suis là… si cela ne te dérange pas, demain, ça serait parfait.
— Alors, on fait comme ça. Je prendrai les billets en sortant du travail. Je rentrerai vers 19 heures. Tu as besoin de quelque chose ?
Je me racle la gorge.
— Non, tout va bien.
Un silence.
— Qu’est-ce qui ne va pas ?
— Oh, Mira, je suis désolée, je ne voulais pas être indiscrète ! J’ai vu ton fond d’écran par mégarde. Je te promets que je n’ai pas voulu cela !
Un nouveau silence.
— On parlera de ça ce soir, d’accord ?
Et elle raccroche.
Merde !
 
 
 
 
4

Mira
 
 
 
Il est un peu plus de 19 heures lorsque je pénètre dans mon appartement, sans être sûre d’y trouver Lucie. D’un autre côté, où pourrait-elle être ? Elle aurait pu choisir l’option du coursier, bien sûr, et partir avant mon retour. Mais quelque chose me dit qu’elle est restée. Malgré ce qu’elle a vu. Ou peut-être, précisément à cause de ce qu’elle a vu. Je n’en serais pas si surprise.
Je la trouve dans la cuisine en train de préparer quelque chose qui sent diablement bon. Je lui souris. Elle me lance un regard piteux.
— Je suis vraiment désolée…
— Ne le sois pas. Qu’est-ce que tu nous prépares de bon ?
— Pâtes carbonara. J’ai fait avec ce que j’ai trouvé dans tes placards. Ce sera prêt dans trois minutes.
— Parfait ! Je meurs de faim.
Je débarrasse la table de la cuisine et je mets le couvert rapidement, détaillant par un regard de biais sa tenue. Elle a passé une petite robe d’été qui lui va fort bien. Je remarque qu’une de ses bretelles tombe de son épaule sur son bras de façon assez régulière, et qu’elle la remonte sans y prêter attention. On dirait un tic. Elle pose la casserole au milieu de la table et nous sert, avant de s’asseoir près de moi. Je commence à manger sans plus tarder, avec appétit. Elle me guette du regard, attendant ma réaction.
— C’est délicieux.
Ça l’est vraiment. Elle me sourit et se met à manger à son tour. Pendant le repas, je lui parle de ma journée de travail, la sentant un peu tendue. Je sais qu’elle n’attend qu’une occasion pour s’excuser à nouveau d’être tombée par hasard sur cette image. Elle est tellement obnubilée par le besoin de s’excuser qu’elle ne se rend pas compte qu’elle a envie d’en parler plutôt que de s’excuser. Je lui en laisserai l’occasion un peu plus tard. Quand je l’aurai décidé.
Une fois le repas terminé, nous débarrassons la table, elle fait chauffer de l’eau pour le thé, et nous sert deux tasses. Je sors ma pipe et mon tabac, je la bourre, je l’allume. Elle reste interdite à me regarder, les deux tasses à la main. Sa bretelle tombe encore une fois. Irrésistible. Je tire une bouffée sur ma pipe et je l’invite à prendre place.
— Assieds-toi. Il faut qu’on parle.
Elle pose ses tasses et s’installe, le regard brillant de curiosité. Je la fixe en silence, avec un petit sourire, consciente de l’effet que je lui fais. À cet instant, je vois tout notre avenir dans ses yeux. Elle est déjà à moi et elle ne le sait pas encore. Et ça va être magnifique.
Elle remonte sa bretelle une dixième fois.
— J’aime beaucoup ta robe. Elle m’obéit.
Elle sourit et baisse un peu les yeux en rougissant.
— Oui, c’est une robe très obéissante.
— Comme toi ?
Elle...

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