La Bastide du colonel
256 pages
Français

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Description

À l’hôpital, après avoir été grièvement brûlé au visage, Philibert fait plus ample connaissance avec Florimond, le soldat qui lui a sauvé la vie. Quand celui-ci meurt de la grippe, Philibert, jeune orphelin, ne résiste pas à se glisser dans la peau de ce fils de colonel. C’est une toute nouvelle vie qui l’attend à la bastide, en pleine Provence viticole. Un cadre presque idyllique, si ce n’était l’attitude étrange de Maria, la femme de Florimond…


L’Histoire avec un grand H est composée de destins divers, aux visages multiples, comme autant de reflets de notre humanité. Florence Roche tisse des romans pleins de suspense et de passion qui, bien que fictifs, inventent ce qui aurait pu être la vérité dans un contexte richement documenté. Elle continue de prouver son talent avec ce huitième opus publié aux éditions De Borée.

Sujets

Informations

Publié par
Nombre de lectures 169
EAN13 9782812913570
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0082€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Extrait

Extrait
Première partie : Gueule cassée

I

PHILIBERT ATTENDAIT le coup de sifflet du lieutenant depuis 3 heures du matin. À côté de lui, derrière lui, devant lui, d’autres poilus attendaient aussi, transis de froid sous la pluie, les pieds dans la boue, la peur au ventre. On était à l’orée de la grande offensive du chemin des Dames, le 16 avril. La tranchée débordait de soldats. Ils avaient ordre de se taire pour garder le secret de l’assaut contre l’ennemi. Ils avaient reçu un équipement léger pour l’attaque : musette à grenades, musette à vivres, toile de tente, couverture en sautoir, masque à gaz, cent vingt cartouches, gourde de vin et quart de gniole pour le café. Ils avaient un Lebel sur l’épaule et une pelle sur le dos pour faire des trous individuels. C’était souvent la seule façon de s’en sortir : s’enterrer pour éviter les éclats d’obus et le feu.

Philibert, matricule 1206, était appuyé contre la paroi du boyau. Inerte. Impassible. Il sentait la terre mouillée de la tranchée contre son dos. Cette sensation froide lui faisait penser à la morsure de la mort. Elle était là qui veillait, qui épiait, qui sélectionnait, qui comptait, qui triait. Elle était là, partout. La mort. Cette saleté. Elle riait de tous ces poilus qui allaient vers la Faucheuse, avec son feu, avec ses gaz, avec ses balles. Philibert le savait. Il l’entendait au travers du vent, au travers des détonations en rafale. Il vivait avec. Il la côtoyait. Il lano man’s land reniflait. Il la sentait. Partout. Surtout sur le où pourrissaient les corps de ceux qu’on n’avait pas encore pu récupérer. Il en avait des visions d’horreur qui le hantaient, qui martelaient et accaparaient son esprit : un ventre qui se vidait, troué par des éclats d’obus. Une main arrachée. Un regard figé dans la souffrance. Des restes humains. Des restes de tous ces hommes tombés là, avec un geste d’adieu, avec un cri de désespoir. Tous ces gars que Philibert avait vus succomber depuis le début de cette maudite guerre. Depuis la Somme. Depuis Verdun. Dans cette 127e division de la VIe armée où il avait été incorporé. La division des survivants. La division phare. Celle de tous les fronts.

Philibert frissonna. Pourtant, il n’avait pas peur. Il n’avait plus peur. Il n’avait plus d’émotions en lui. Il était vidé de toute humanité. Il s’était volontairement asséché. Sinon, il serait déjà mort, il se serait probablement jeté dans les lignes allemandes pour échapper à cet enfer sur terre. Il était dans un état second qui le gardait en vie. Un état second qui l’abrutissait, qui le protégeait, qui l’arrachait à la vérité et à la souffrance. Il buvait beaucoup. Pour éviter la faim. Pour attendre sa fin. Pour trouver le courage, malgré tout, de rester debout, de franchir le parapet, de courir jusqu’aux lignes allemandes. Car il devait obéir. Sans réfléchir. Sans fléchir.
Il savait depuis ses premiers combats que s’il réfléchissait il reculerait, il transgresserait l’ordre, pire, il fuirait ou se mutilerait. Alors, il perdrait l’estime de soi. Il trahirait la mémoire de tous ces poilus déjà tombés sur le champ de bataille. Il n’avait pas le droit de leur faire ça. De les lâcher. D’être un lâche. Et puis Philibert savait ce qu’il devait à la mère patrie. Il ne voulait pas trahir cette République qui l’avait élevé. Lui, le petit pauvre. Le petit orphelin.
Il pensait souvent aux discours du maître d’école : « La mère patrie est le plus beau pays du monde, elle offre une instruction gratuite aux démunis. Chaque citoyen doit être prêt à la défendre, à combattre pour elle, à mourir pour elle comme pour sa propre mère. Elle est le phare de l’humanité, le pays des droits de l’homme et du citoyen, le pays de la démocratie. »
Philibert avait toujours été un garçon simple et discipliné. Il avait toujours obéi, même dans ces familles d’accueil où l’Assistance publique le plaçait. Il ne se rebellait jamais, il travaillait, il subissait les humiliations, les privations. Au fond, sa mémoire ne lui ramenait de son enfance qu’un souvenir : celui des moqueries incessantes, des sales coups des mioches, des semonces des adultes.
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