Ça ira mieux demain !
144 pages
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Description

La violente récidive d’un cancer foudroie Camille, en plein éclat de rire.
Les métastases anéantissent son quotidien, son travail d’écrivain, son couple, ses amis, sa vie.
Terrifiée, la pétillante Camille bascule du côté obscur des examens au scanner, des IRM, de la médecine nucléaire et des lourdes séances de chimiothérapie. Elle est abattue, touchée en plein « corps ». Terrassée par la maladie et les traitements, elle est éreintée, épuisée, mais surtout désespérée quand elle s’aperçoit que Mathieu, son mari, prend de la distance.
Si nous connaissions notre destinée, aurions-nous la force de la changer ? Si nous pouvions retourner dans le passé, serions-nous capables de le modifier ? Si la chrysalide savait qu’une fois devenue un élégant papillon, son existence ne serait qu’éphémère, sortirait-elle de son cocon ?
« Ça ira mieux demain ! » est une histoire simple, « drôlement » triste. C’est celle de l’auteur, sous bien des aspects. C’est peut-être aussi la vôtre. C’est surtout un message d’espoir qui donne force et courage face aux épreuves de la vie, car le rire est une formidable thérapie.
« Ça ira mieux demain ! » est le dernier roman anti-morosité de Kathy Dorl, qui aborde avec humour et tendresse un sujet grave qu’elle connaît bien, pour la joie de lire, malgré tout.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 05 septembre 2018
Nombre de lectures 436
EAN13 9782370116253
Licence : Tous droits réservés
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

ÇA IRA MIEUX DEMAIN !

Kathy Dorl



© Éditions Hélène Jacob, 2018. Collection Littérature sentimentale . Tous droits réservés.
ISBN : 978-2-37011-625-3
Tu ne sais jamais à quel point tu es fort,
jusqu’au jour où être fort reste ta seule option.
Bob Marley.
Préambule


La guerre des nichons

Tu as ressurgi un jour de septembre, puissant, terrifiant. J’espérais un répit, pas toi, tu t’en foutais, c’est dans ta nature. Tu m’as violemment jetée à terre, je suis tombée à genoux, heurtant douloureusement le sol de mon corps tremblant et malade, tu éructais de joie, prenant un plaisir malsain à m’envahir de métastases. C’est dommage, j’avais préparé des lasagnes maison pour le dîner.
Un carcinome infiltrant, stade 4, ou, tout simplement, un cancer du sein largement avancé.
La terre s’est ouverte sous mes pieds. J’étais terrifiée.
J’ai voulu porter plainte pour coups, blessures et harcèlement.
— Impossible ! m’ont répondu les spécialistes. Il faudra désormais compter avec lui.
— Guérir ? ai-je suggéré, effrayée.
— Non, allonger l’espérance de vie, m’a rétorqué honnêtement mon oncologue.
— Combien de temps ?
— Cinq, six ans…, mais oublions les statistiques. Profitez, Kathy, profitez de chaque jour, et tenez le cap. Un jour, peut-être, un traitement lui foutra la raclée du siècle : la recherche avance.
C’est un jour de septembre, Le premier jour du reste de ma vie, que j’ai décidé de me moquer de toi. Quelques jours plus tard sortait mon premier livre : Ce que femme veut…
Tu croyais quoi, avec tes idées noires ? Que j’allais me morfondre ? Jouer à la roulette russe ? Que nenni, j’ai décidé de rire, m’amuser et t’oublier. Alors j’ai continué à écrire. Tu voulais me stopper dans mon élan, vieille canaille ? Pas de bol pour toi, au contraire, tu m’as boostée !
Je me suis consacrée à l’écriture et j’ai plongé dans l’anti-morosité. L’humour et l’humour, toujours l’humour, au travers de mes livres « détente ». Une formidable thérapie.
Tu penses encore me flanquer la trouille avec tes foutus marqueurs qui jouent au yoyo, ces fichus cocktails qui me rendent malade, et cette terrible phrase inscrite sur toutes les poches de perfusion : « date de fin du traitement : inconnue » ?
Eh bien, non !
Pauvre nodocéphale, tu veux ma peau, mais tu n’auras pas ma joie de vivre, ma feel-good attitude, mon vaccin anti-déprime et mes bulles de champagne !
Ça ira mieux demain ! est une fiction humoristique sur les états d’âme de Camille, largement inspirée, au niveau médical, de mon quotidien de cancéreuse. J’espère qu’il fera rire, tout du moins sourire, les malades comme les bien portants.
La vie est si précieuse, quels que soient nos fardeaux.
Goûtons chaque minute qui passe, profitons de nos petits bonheurs : une citronnade en plein été, des palmiers qui bruissent, une bicyclette rouillée dans une allée bordée de platanes. Une heureuse tablée d’amis, marcher pieds nus, concocter une piperade, jouer avec le tapis des feuilles d’automne, se mettre au chaud sous un plaid avec un bon livre, décorer le sapin, et recommencer, en mieux, avec mille projets. Apprendre, découvrir, essayer. Aller vers les autres, écouter, donner, tout donner et regarder devant, toujours… autant qu’on puisse le faire.
Camille dans Ça ira mieux demain ! ne suivra évidemment pas mes conseils, pour ma joie d’écrire et, j’espère, votre joie de lire. Triste et drôle à la fois, Ça ira mieux demain ! est un mot d’espoir et de courage pour toutes les victimes dont la vie s’est arrêtée et qui combattent la maladie, quelle qu’elle soit.
Il y a aussi un peu de moi dans Camille, car, tout bien réfléchi, c’est grâce à ce cancer que la vie, mes proches, mes amis, mes lecteurs et chroniqueurs, ainsi que les chansons de Bob Marley, Tracy Chapman et Charles Trenet qui m’ont accompagnée dans l’écriture de cet ouvrage, me rappellent tous les jours que… mon cœur fait boum !

Kathy Dorl, en survie de récidive métastatique depuis plus de quatre ans.
(Extrait modifié de Mon combat à moi , billet publié chez lilasursaterrasse.fr le 6 avril 2016)
1 – « Cancerland »


— Quelle journée de merde !
— Soyez positive ! me lance une aide-soignante en ouvrant les stores de ma chambre d’hôpital.
— Alors, quelle belle journée de merde !
Cela fait dix jours que je suis à l’hosto, dix longues et douloureuses journées, dont quatre en soins intensifs, et je sors aujourd’hui.
Il y a des rencontres qui t’effleurent, qui te séduisent, d’autres qui te plaisent moins, et des retrouvailles qui te fracassent à coups de pelle.
J’en suis encore hébétée.
Une bonne récidive de mon cancer du sein, mais cette fois-ci, métastasée. Le panard ! L’éclate ! Moi qui pensais en être débarrassée depuis longtemps. Cet enfoiré a ressurgi insidieusement il y a quelques mois. Une fatigue et une faiblesse permanentes, un manque d’énergie que je mettais sur le compte de ma vie un peu mouvementée.
Puis, il y a eu cette douleur lancinante dans le bas-ventre, un rendez-vous chez mon gynécologue, un examen approfondi dans la foulée et une hospitalisation en urgence.
J’étais allongée sur la table du scanner quand la lourde machine s’est arrêtée et le médecin-radiologue est entré dans la pièce :
— Vous respirez correctement ? m’a-t-il demandé, inquiet.
— Bah, oui, pourquoi ? J’ai l’air d’un poisson rouge suicidaire qui vient de sauter de son bocal ?
— Vous avez un épanchement pleural, ainsi que dans le péritoine. J’appelle immédiatement votre médecin.
Il m’a invitée à me rhabiller et à le retrouver dans la cabine jouxtant le scanner, j’ai obtempéré silencieusement, je n’arrivais pas à penser, à réunir mes idées. Étrangement calme, je l’ai rejoint, il me tendait un combiné de téléphone que j’ai saisi en tremblant et porté à mon oreille :
— Camille, c’est très sérieux, nous devons vous hospitaliser immédiatement ! me disait la voix, d’habitude si rassurante, de mon gynécologue.
— Mais…
— Y’a pas de mais !
— Qu’est-ce que j’ai ?
— On n’en sait encore rien, mais on ne peut pas vous laisser partir avec du liquide dans les poumons. Rendez-vous aux admissions de la polyclinique, ils sont prévenus, ils vous attendent.
C’est le souffle coupé, au sens propre comme au figuré, que j’ai une nouvelle fois obéi. Le ton de mon chirurgien gynécologue, qui m’avait enlevé une tumeur au sein dix ans plus tôt, n’avait rien de réjouissant.
À peine installée dans ma chambre, une blouse blanche entre sans frapper, c’est le chirurgien thoracique. Je le trouve sympa. J’apprendrai par la suite que c’est une terreur dans son service, un gueulard, le genre de toubib qu’on adore ou déteste.
Il est clair :
— Je vais vous faire une ponction dès ce soir pour évacuer ce liquide, il y a au moins deux litres, me prévient-il.
Je tente de plaisanter :
— Ah ! Ben, c’est pour ça que j’ai pris du poids !
Ça ne le fait pas rire, il se tourne vers Mathieu, qui vient d’arriver, complètement affolé.
— L’acte ne sera pas douloureux, cela soulagera votre femme, elle pourra respirer normalement. Par contre, dès demain matin, elle passe au bloc, je vais lui placer un drain pour évacuer le restant du liquide et lui faire un talcage.
— Un talcage ? demande mon homme, déboussolé.
— Oui, on envoie un produit qui ressemble au talc pour faciliter le recollement de la plèvre. Nous la garderons plusieurs jours en soins intensifs.
— Mais qu’est-ce qu’elle a ? le questionne encore Mathieu.
Le toubib me lance un regard compatissant. Je n’aime pas ce genre d’attention, enfin si, quand j’ai envie de me faire plaindre de mes petits bobos, mais pas là, pas en cet instant. Je veux qu’il se mette à rire, qu’il nous assure que tout va bien, qu’il n’y a rien de grave, que c’est une erreur. D’ailleurs, je n’ai pas de mal à respirer ! Je suis partante pour un marathon !
Le médecin se contente de croiser les bras et de toucher son menton du bout des doigts, en pleine réflexion, puis lâche :
— Je ferai des prélèvements quand elle sera au bloc. Nous en saurons plus dans quelques jours, quand le labo les aura analysés.
Tout compte fait, je le trouve détestable.
* * *
Je remonte des soins intensifs. Épuisée, éreintée, j’ai l’impression d’avoir pris des coups de couteau entre les côtes, d’avoir été agrippée à un crochet de boucher, je suis une loque, poussée dans une petite chaise à roulettes par un brancardier un peu débordé.
— Je vous ramène la pleurésie ! annonce-t-il aux infirmières du service.
Moi, c’est Camille, mais si tu préfères me surnommer Pleurésie, y’a de grandes chances que je t’appelle Ducon quand je te croiserai à nouveau dans les couloirs ! songé-je fortement.
Je suis d’une humeur massacrante, oscillant entre désespoir et colère, la douleur en bonus.
* * *
Quelques heures avant mon retour en chambre, j’ai eu la visite de mon oncologue, celui qui m’a suivie longtemps après mon premier cancer. En l’apercevant qui avançait vers moi dans ce service si froid de réanimation, j’ai fermé les yeux. J’ai compris.
Il m’a pris la main et l’a serrée très fort, sans un mot.
J’ai demandé dans un souffle :
— C’est revenu ?
— Oui, mais on va se battre, Camille, il faudra être patiente, très patiente, car ce sera long, très long.
— C’est encore le sein ?
— Oui, infiltrant métastatique, cette fois-ci, stade 4…
— Métastasé où ?
— Les os.
— Et y’a combien de stades en tout ?
— Quatre.
Je déglutis :
— Plan galère ?
Il opine. Puis m’interroge :
— Souhaitez-vous que j’en parle à votre mari ?
J’acquiesce à mon tour :
— Il vient de me quitter, il ne doit pas être loin.
— D’accord, je vais essayer de le trouver.
— Je n’ai pas la force de lui annoncer…
Il se montre encourageant :
— Il faut garder le moral, Camille, on va se battre.
Bien évidemment que j’ai le moral. Cela fait quatre jours que je pisse dans un bassin, je suis reliée à tout un tas de machines, on me bourre de morphine. Et maintenant, j’apprends que je risque de fêter mon pot de départ, mais celui-ci finira sur une étagère de notre appartement. C’est la bamba, ça swingue, je me marre !
* * *
— Alors, comment te sens-tu ?
Mes amis sont autour de moi. Toujours clouée au lit par ce foutu drain, je fais la gueule et raille :
— Vachement bien ! Mon mec a vieilli de dix ans en quelques jours, je vois bien que ma sœur a les yeux rouges quand elle me rend visite, mes fils sont inquiets. Bref, on s’amuse comme des petits fous.
— Ça va aller, j’en suis sûre ! intervient Isabelle au téléphone.
À dix mille kilomètres d’ici, aux États-Unis, malgré le décalage horaire, elle a tenu à être présente avec tous mes amis, ma famille de cœur. Je sais qu’ils ont besoin de se soutenir les uns les autres pour trouver les bons mots pour me réconforter autant qu’ils peuvent.
Pourtant, je ne voulais personne à mon chevet, pas de pitié, pas de compassion, pas d’hésitations ni de blagues faussement enjouées. Mais ils sont là, présents, comme toujours.
Et moi, à leur place, j’aurais réagi comment ? Je dois reconnaître que je n’aurais pas fait mieux. J’aurais déboulé auprès de l’ami en difficulté. Ils me sont précieux. Je les aime.
— Mais oui, ça va aller, j’en suis sûre ! réitère Sarah.
Son enthousiasme sonne faux. Thomas insiste :
— On va se battre à tes côtés, Camille.
Je ne suis pas convaincue :
— Mouais, avec le cancer, il faut se montrer persuasif. J’ai vu dans l’émission de Super Nounou machin truc comment procéder. Tu lèves un doigt menaçant, tu prends la voix d’un agent de l’immigration et tu dis : « Môôôôsieur Cancer, vous quittez immédiatement ce corps ! ET VOUS n’y revenez plus jamais ! »
C’est Isa, au bout du fil, qui part la première dans un fou rire nerveux et largement contagieux. Nous pleurons de rire pendant un long moment pour cacher nos larmes de chagrin.
* * *
Le soir, je me sens légèrement mieux, le moral revient modérément. Mon homme m’a apporté mon ordinateur portable, je finis les corrections de mon BAT {1} que je renvoie par mail à mon éditrice. Ce travail me change un peu les idées.
Je ferme les yeux, cherchant à me vider la tête. Essayez de vous imaginer sur une plage paradisiaque à siroter un mojito quand vous êtes coincé dans une chambre d’hôpital, ben, vous verrez, ça ne marche pas, mais alors pas du tout !
Je n’arrive pas à trouver la plage ni le sommeil non plus. Il faudra que je demande un calmant à l’infirmière de nuit. En attendant, j’attrape la télécommande sur la table de nuit et allume la télévision.
C’est un épisode d’une série qui s’interroge sur notre usage des réseaux sociaux et ses conséquences sur nos existences. Black Mirror dépeint une société où tout le monde évalue tout le monde, les mieux notés ayant de meilleurs services. Imaginez-vous un système où un patient serait refusé de la file prioritaire des urgences à cause de son manque de popularité sur Internet ? Je pousse le bouchon trop loin ? Pas tant que cela, si l’on en juge la chasse aux « j’aime » sur les réseaux sociaux. Entre celle qui met en scène ses repas, celui qui balance des selfies de son meilleur profil avec une lumière tamisée, un décor cosy et fashion et des gamins bronzés et heureux, et le dernier qui mitraille ses sushis avant de les gober pour faire saliver ses relations virtuelles. Du genre : regardez la belle vie que je mène ! En réalité, derrière ces profils se cachent des personnalités en manque de reconnaissance. Ils cherchent l’approbation, ils n’existent que parce que les autres les regardent et les « valident », avec un éternel besoin d’être reconnu.
Pourtant, j’aime bien le côté « partage » des réseaux sociaux. Mais lorsque ta copine pense que tu fais la gueule parce que tu n’as pas liké ses derniers commentaires, ça commence à devenir flippant. Quand elle suppose que tu es fâchée par un message sans smiley , tu te dis qu’elle est un peu émoticonne .
Je me demande si je vais faire un post sur ma maladie quand je sortirai d’ici. Du genre : hey, les gars, je me coltine une bonne récidive de cancer. Par contre, le premier qui clique sur « j’aime », je le bute !
* * *
Je sors demain.
Aujourd’hui, le chirurgien thoracique m’a enlevé le drain planté dans mon corps. Il s’est pointé avec une infirmière. Il était content, le talcage a bien fonctionné, j’ai récupéré une capacité respiratoire convenable.
Tout compte fait, il est sympa, ce toubib.
Je crois que j’ai pensé trop vite.
Le drain en question n’est pas un tube très fin et insignifiant, genre le tout petit machin qu’on retire tranquillement ; ensuite, on pose une suture adhésive pour rapprocher les tissus de l’incision et on rentre en sautillant à la maison en rêvant aux jolis pets de coccinelle.
Eh bien non, mon drain à moi ressemble plus à un tuyau d’arrosage et, vu les instruments installés sur la table que l’infirmière pousse vers mon lit, j’ai la vague sensation que je vais douiller un maximum.
* * *
J’en ai marre d’avoir raison.
Franchement, pourquoi le Club Dorothée de mon enfance ne m’a pas appris à gérer ce genre de merdier ! Et Le manège enchanté ? Attention, on nous vend une vie de rêve, et ce, dès les couches-culottes !
Bon d’accord, y’a Calimero, le poussin dépressif, et ses « vraiment trop injuste ! » parce qu’on lui a piqué son petit-beurre. Mais je crois qu’il aurait avalé sa coquille si on lui avait enlevé un drain gros comme une couleuvre et recousu la plaie à vif, le tout sans prévenir, bien évidemment. Par ici, ils n’aiment pas courir après leurs patients qui tentent de s’enfuir dans les couloirs de la polyclinique, ça ferait désordre… Alors ils adoptent la méthode du guet-apens.
L’effet de surprise ou plutôt l’effet Kiss Cool, mais dans le mauvais sens. Un bref soulagement de ne plus avoir de tube en plastique planté dans le thorax, suivi immédiatement d’un coup de poignard insupportable, qui dure le temps de rafistoler un trou de la taille d’une grosse bille. Mon cœur est prêt à exploser, tout mon corps est tourné vers la douleur, je sens que je vais tomber dans les pommes.
— La plaie est trop importante pour de simples sutures adhésives, m’explique le toubib en pleine séance de torture, pardon, couture. Les injections anesthésiques seraient très pénibles à cet endroit, et le protoxyde d’azote {2} est déconseillé pour vos poumons.
Tout bien réfléchi, je le déteste.
* * *
Demain, je sors ; mon homme va venir me chercher et me raccompagner chez nous, j’ai hâte.
Mais, pour l’instant, je n’arrive pas à dormir, ma plaie et les points de suture sont encore douloureux et j’ai cette petite voix qui me murmure au creux de mon oreiller : « Youhou, c’est moi ! Pas de panique, je me barre dans pas trop longtemps. Attends, je m’installe sur ton épaule, juste à côté de ton oreille. Alors, quoi de neuf dans ta vie ? » Il est 2 heures du matin et cette exécrable petite voix, haut perchée, c’est l’insomnie.
J’ai beau fermer les yeux, toujours rien. Je suis prisonnière de mon lit et de mon insomnie. Je reste docilement allongée dans le vague espoir de m’assoupir au plus vite. Je patiente. Je pense à tous ces veinards qui roupillent au moment même. À l’heure qu’il est, la moitié du globe pionce du sommeil du juste. Mais pas moi, je gamberge. Faut que j’arrête de réfléchir, ça va me stresser. Ça y est, je suis stressée, et merde ! Je déteste être stressée, ça me stresse !
Pourquoi moi ? Pourquoi « il » est revenu, puissant et si terrifiant ? J’espérais ne plus avoir affaire à lui, mais lui s’en fout, c’est dans sa nature. Après m’avoir coupé le souffle, il m’a violemment agressée. Il s’amuse à jouer les mouches à merde autour de ma tête. Bye bye, les jolis pets de coccinelle.
Qu’est-ce que j’ai fait pour mériter ça ? Suis-je si mauvaise ? Les autres, ceux qui ne sont pas malades, sont gentils. Ils sont gentils et donc ils dorment ! Ces enfoirés ! Ils ont droit au sommeil, PARCE QU’ILS NE SONT PAS MALADES !
Ouh là ! Faut que je me calme, la fatigue, l’épuisement moral et physique me rendent parano. Je suis trop agitée, je vais porter plainte pour tapage nocturne dans ma tête.
Je pense à mon oncologue. Mon médecin préféré, mon médecin du sauve-qui-peut, le number one , il a intérêt, d’ailleurs, ma vie est une nouvelle fois entre ses mains. Cet homme regarde ses patients droit dans les yeux, il ne prononce pas le mot cancer tout de suite. Il explique le bilan, les résultats, les traitements possibles ; il prend son temps, plutôt le temps que le patient le prononce lui-même, ce foutu mot. Premier processus d’acceptation de la maladie, selon les psychologues.
Mouais, premier processus d’acceptation ou pas, moi, depuis l’annonce de ma récidive, je suis en apesanteur, je flotte comme si je m’étais détachée d’une station spatiale sans raison. Je suis en orbite, un violent impact m’a propulsée ailleurs, mais où ? Je n’en sais rien. Bon ! Promis, si je croise Spock sur la planète Vulcain, je préviens les fans .
Maintenant, dodo ! Peut-être qu’en me forçant à fermer les yeux, j’aurais plus de chances de m’endormir. Non, ça ne sert à rien ; il fait noir, même quand j’ouvre les yeux. Abrutie que je suis !
Et si je déplaçais mon lit dans le sens feng shui ? Facile, il a des roulettes. Je réfléchis. Où est le nord, l’ouest, le sud, la Lune, l’étoile du Berger ? Ça ne va pas non plus ! En plus, ça bloquerait l’accès à la salle de bains. J’ai les yeux qui piquent. C’est brouillon dans ma tête.
La porte de ma chambre s’ouvre. Je viens à peine de m’endormir, je suis épuisée et au bord de la crise de nerfs.
— Encore une belle journée !
L’infirmière de jour est en mode « l’ami Ricoré ». Elle me plante le thermomètre dans l’oreille.
— Quelle journée de merde !
— Soyez positive ! me lance une aide-soignante en ouvrant les stores de ma chambre d’hôpital.
— Alors, quelle belle journée de merde !
— Ne soyez pas ronchon, vous rentrez chez vous aujourd’hui.
— Je ne suis pas ronchon, c’est la fatigue, j’ai tellement de sommeil en retard que, dans mes rêves, je ne paie pas en euros, je fais du troc : j’échange un silex contre une peau de bison.
2 – Arc-en-cer


Voilà ! Je n’ai pas allumé une cigarette depuis trois semaines, quatre jours, une heure et treize minutes. Merci de me faire une ola, j’insiste ! Parce que c’est la première fois que je tiens si longtemps sans m’arracher les cheveux ni poignarder quiconque. J’avais déjà tenté auparavant. Je me suis coltinée tous les trucs possibles et imaginables : l’acupuncture, le yoga, les tablettes à mâcher, les tapettes à souris avec, en guise de fromage, mon paquet de clopes. J’ai même lu La méthode facile pour arrêter le tabac . J’aurais dû me méfier du côté « facile » attesté par le titre du bouquin. En plus, c’était bien moins passionnant qu’un Dennis Lehane. Et puis, j’avais beau être d’accord avec tout ce qui était écrit – par un non-fumeur, c’est sûr –, je ne pouvais pas m’empêcher, entre deux brefs moments de culpabilité, de le parcourir en grillant une ou deux blondes.
J’aime bien fumer, point ! Cloper en soirée, c’est sympa pour accompagner un ballon de rouge. Fumer après le déjeuner avec le café, il n’y a rien de mieux, devant mon écran, parce que ça stimule l’inspiration.
Sauf que ce foutu cancer et mes poumons fragilisés viennent de mettre un stop. L’arrêt brutal du tabac fait grimper mes pulsions criminelles. Le manque se fait entendre : c’est simple, je gueule en permanence, du matin au soir. Il paraît qu’on râle vingt à trente fois par semaine, eh bien, il est visible qu’on ne m’a pas interrogée lors du sondage.
Autre problème qui me titille : j’ai lu dans un dépliant que la pratique d’une activité physique, pendant le traitement, s’avère bénéfique sur plusieurs points. Je veux bien le croire, sauf que c’est la mouise : hors de question pour moi de lever un orteil pour m’entretenir dans une salle de sport. À la limite, un tour de bicyclette, mais à la campagne ; cependant, je suis une citadine et, courir pour inhaler du CO 2 ou sous les néons d’un espace fitness, ce n’est tout simplement pas pour moi.
Et puis je n’ai jamais compris les personnes qui prennent leur bagnole et traversent la ville pour aller faire du vélo enfermé dans une salle.
Oui, je sais, il y a les gens normaux et il y a « nous », les adeptes du « râling » et non du « running » , les irréductibles du non-sport. En outre, je suis très satisfaite de mes abdos-fessiers de paresseuse extrême. Quoique, en ce moment, un popotin bien musclé est le cadet de mes soucis.
Je hais la gym, parce que c’est fatigant, ça fait mal, on transpire. Je déteste par-dessus tout me retrouver toute rouge, essoufflée et dégoulinante de sueur.
— La solution ? La natation ! argumentait hier soir Mathieu.
Mais bien sûr : affronter les douches glacées et sentir le chlore en sortant, tout en gagnant une peau de crocodile en bonus… ça me dépasse. De toute façon, mon aversion pour le sport n’est pas nouvelle. Heureusement que le coefficient en EPS ne triplait pas la note, sinon j’aurais échoué au baccalauréat. Et franchement, je n’ai jamais vu qui que ce soit se pâmer devant un cheval d’arçon ! Y’a qu’à se rappeler la réponse de Churchill, « No sport » , quand on lui demandait le secret de sa longévité. Le gaillard au cigare a tenu jusqu’à ses 91 ans.
Et c’est toujours la même chose ! Aujourd’hui, faire de l’exercice est bon pour la santé. Dans dix ans, on nous dira peut-être que c’est dangereux. C’est comme pour les bébés, il fallait les coucher sur le ventre, puis sur le côté et maintenant sur le dos. Ils en ont fait des roulades, mes gamins.
— Sur le dos ? Viiiiiiite ! Zut, c’est le ventre, maintenant ! Chouchou ! Retourne le bébé ! Non, en fait, sur le côté, c’est mieux !
Et, pendant ce temps, tu fabriques un futur névrosé qui tétouille à mort sa sucette pour se rassurer du grand huit que lui font subir ses parents hyperstressés, le pauvre babynouche veut juste DORMIR !
J’ai vécu toutes ces recommandations contradictoires à la naissance de mes deux fils. Eh ! Oh ! Les pédiatres, vous pourriez vous mettre d’accord ?
Bon, j’ai tenté de changer de discussion, sans succès. Mathieu m’a observée, perplexe, et, sous son regard lourd, ce matin, j’ai fait l’effort d’aller à la salle de sport pour renouveler un vieil abonnement ; mais, apparemment, l’endroit est devenu un pressing depuis le mois de février dernier.
J’en ai sauté de joie. Mon homme, nettement moins.
— Il me restera l’aspirateur, les vitres, le repassage, le lavage des sols. Si ce n’est pas de la gym, ça ? ai-je répliqué.
— Tu te fatigueras vite avec ton traitement de chimiothérapie. Nous prendrons une femme de ménage.
— Pour m’épuiser dans une salle de sport ? Tu te contredis !
— Non, pour te changer les idées, voir du monde. Ce n’est ni l’aspirateur ni le fait que tu restes toute la journée derrière ton écran à pondre ton nouveau roman qui va te vider la tête.
— J’ai une vie sociale !
— Faux ! Tu refuses de répondre à l’appel de ta meilleure amie au téléphone. Tu te renfermes sur toi-même.
— Bon, d’accord ! D’ailleurs, j’envisage d’organiser un petit dîner avec les amis.
— Bonne idée !
— Ouais, demain soir à 20 heures, chacun chez soi !
— C’est franchement pas drôle !
— Comment en serait-il autrement ? Il y a moins d’un mois, je me suis pris un 747 en pleine tronche. Depuis, je suis physiquement et psychologiquement un déchet ! Et tu me demandes de voir mes amis comme si de rien n’était ? J’ai besoin d’une pause ! Tu me forces à aller pédaler dans une salle qui pue la sueur ? À démarrer une alimentation saine et équilibrée ? Ne plus cloper ? Ne plus boire un verre de vin ? Me coucher avec les poules ? Ce changement de vie est drastique !
Mathieu ne répond rien. J’ironise alors :
— Dois-je aussi envisager un élevage de licornes sur un nuage de barbe à papa pour rajouter à la « féerie » du moment ?
— Fais comme tu veux…
— C’est, justement, ce que je compte faire dorénavant !
* * *
Je souffre en ce début de semaine, je referme mon laptop . Facebook, c’est magique, certains se menacent violemment pour une histoire de pollution agricole. C’est dingue comme les réseaux sociaux donnent aux lâches des paires de couilles inexistantes. Mes contacts, plus calmes, sont en train de dénigrer le lundi. Faut arrêter un peu. Ce n’est pas comme si les autres jours de la semaine, c’était comme recevoir un Oscar à Hollywood.
Surtout pour moi, en ce moment. Je n’arriverais même pas à grimper sur la scène pour récupérer ma récompense. J’ai mal au ventre, de terribles douleurs que la morphine ne soulage pas. Parce que si on m’a retiré le liquide dans la plèvre, il reste toujours celui dans le péritoine.
Par contre, la morphine, ça déchire grave. La journée, je comate, le nez dans mon oreiller. Je vois un éléphanteau, tout mignon qui répète en boucle : « je suis tout beau, je suis tout rose, je suis tout mauve » en remplissant sa trompe dans la rivière. Des otaries roses l’applaudissent, un gorille mange une banane en se grattant ses coucougnettes roses. Un cochon rose grouine en remuant sa queue en tire-bouchon. La flegmatique panthère rose joue au golf avec la lettre « G ». Le bébé éléphant s’amuse à arroser ses copains et ça se termine dans une cacophonie de barrissements claironnants, de cris de joie et de jets d’eau. Un chouya bruyant pour mon crâne. C’est vrai qu’avec la morphine, je me retrouve vite fait avec un zoo assourdissant entre les deux oreilles, alors, parfois, pour calmer ce petit monde, je secoue la tête.
Autant je roupille toute la journée, autant, le soir venu, j’ai les yeux ouverts comme des billes. Impossible de dormir. La douleur est moins forte la nuit, aussi, je me lève et je cherche des idées pour mon prochain manuscrit. Mon éditrice l’attend. Je gribouille machinalement des notes sur un calepin, mes pensées sont plutôt noires.
En relisant mes lignes, je crois que je pousserais un bigorneau au suicide ou filerais du stress à un singe paresseux avec deux de tension sous antidépresseurs. Vaut mieux que je laisse tomber l’écriture, pour le moment.
Je remarque que je vis au rythme de mon chat, Miaou Tsé-Toung. Il pionce toute la journée et court après une capsule de soda entre 2 et 3 heures du matin. Tiens, le capuchon de mon stylo vient de glisser et rouler à terre. J’vous laisse, je vais retrouver mon matou, sous le canapé.
* * *
J’ai passé la journée au centre de coordination de cancérologie. Rendez-vous obligatoires pour se préparer « au mieux » aux traitements de chimiothérapie à venir.
On m’a expliqué de long en large en quoi allait consister mon premier protocole, comment faire face aux ravissements des effets secondaires.
Bonne nouvelle, dès les premières séances, j’aurai moins mal au ventre, car la chimio « asséchera » le liquide. Mauvaise nouvelle, le « si tout se passe bien » qui débarque juste après.
C’est comme les « mais » dans une phrase. Du style, on nous fait un compliment, puis le « mais » arrive, et là on sent que la suite nous plaira moins. Et notre enthousiasme se casse la figure aussi sec.
Du coup, j’ai pleuré sur l’épaule de la psy, me suis mouchée sur la manche de la nutritionniste et j’ai continué à renifler, les yeux rouges, devant l’infirmière coordinatrice du centre de chimiothérapie. Voilà ! Ça, c’est fait.
Et puis faut bien que je craque de temps en temps. Ce matin, j’ai fait mon premier scanner avec injection de produit de contraste pour évaluer les dégâts de cette violente récidive sur mes organes. Un véritable feu d’artifice, mes clichés montrent une belle guirlande lumineuse, les métastases ? Elles sont partout sur les os. Je serais vraiment raccord avec un sapin de Noël, ça tombe bien, la saison arrive.
— Pourtant je n’ai pas de douleurs osseuses, enfin si, peut-être un peu, au niveau du bassin, ai-je expliqué à mon oncologue qui consultait mes résultats.
— La douleur est perçue différemment suivant les individus, m’a-t-il répondu en souriant, votre seuil de résistance est plus élevé que d’autres personnes, et c’est bien.
Mouais, ça ne présage rien de très marrant à vivre… , ai-je pensé.
Et comme une bonne nouvelle n’arrive jamais seule, j’apprends que je dois repasser au bloc dès le lendemain pour la pose du port à cathéter, on l’appelle PAC – non, rien à voir avec le pack de Corona de mon homme. C’est un petit boîtier que l’on met sous la peau et qui est relié à une grosse artère atteignant le cœur. Les produits des chimiothérapies sont si agressifs qu’ils pourraient abîmer les vaisseaux fragiles. Ce PAC permet aux infirmiers, lors des cures de chimiothérapie, de piquer directement dedans, en préservant les patients des traumatismes au niveau des veines des bras.
— Et on l’enlèvera quand ? ai-je quémandé.
— Quand on n’en aura plus besoin. Camille, je vous ai déjà prévenue que ce sera long.
Ou très court, si le traitement ne fonctionne pas !
* * *
— Le pire, c’est qu’en traversant une rue près du centre, j’ai failli me faire renverser par une voiture hybride. On ne les entend pas arriver ! Par contre, tu enclenches la cafetière et t’as la fanfare du 14 juillet qui traverse le salon !
Mon homme ne relève pas, il semble étrangement absorbé par les actualités de BFM TV. Super, il ne prête aucune attention à ce que je lui dis.
— T’es vraiment une personne de confiance pour garder un secret. Avec toi, aucun risque que tu le répètes, vu que tu ne m’écoutes pas !
Pas de réaction.
— Sais-tu que le but d’une réflexion orale est de recevoir une réponse dans les secondes qui suivent, sinon je t’aurais envoyé une carte postale ?
Toujours rien.
Je le regarde, désorientée, fourchette en l’air. D’habitude, il adore les soles meunières, mais, ce soir, il les touche à peine et semble préoccupé.
Il doit avoir un coup de mou, me dis-je. La révélation de ma maladie a provoqué un séisme. Nous passons l’un et l’autre, chacun à notre tour, par des moments dépressifs, puis l’espoir et la volonté de se battre reviennent.
Cependant, il est vraiment bizarre, depuis quelque temps.
Est-ce qu’il m’en veut de mes états d’âme ? Depuis l’annonce du diagnostic, mon moral joue au yoyo et, bien sûr, il est en première ligne devant mes accès de colère. Je n’ai de cesse de m’excuser à chaque fois. Mais cela ne suffit peut-être pas. En a-t-il marre de tout se prendre en pleine tronche ? Se sent-il impuissant ? Déstabilisé ? Lui aussi ressent-il le sentiment d’injustice ?
J’essaie de plaisanter :
— J’ai lu dans un journal que ne pas s’épiler serait un motif de rupture dans un couple, mais avec la chimio à venir, je serai « au poil ».
Il sourit sans même prendre la peine de me regarder, il semble gêné.
J’ai compris, il ne m’aime plus ! Maintenant que je suis cancéreuse, je ne suis plus bonne à rien ! Je ne vaux même pas un vieux clou tout rouillé !
OK, je reconnais que je tombe facilement dans les conclusions, mais désolée, depuis un mois, je ne suis plus moi-même, j’ai un passager clandestin dans mon organisme. Du coup, la plupart du temps, je me surprends à parler seule à haute voix, comme si je souhaitais m’échapper de ce corps emprisonné par la maladie. Parfois, je discute avec moi-même et puis on se marre toutes les deux. Y’a pas photo, on est nombreux dans mon crâne en ce moment, sans compter la ménagerie du zoo « morphinien ». Et on a tous décidé que Mathieu ne m’aimait plus. Voilà !
J’en ai d’ailleurs la preuve irréfutable.
L’homme qui partage ma vie depuis un bon bout de temps ne remarquerait pas un lion rugissant dans une cabine d’ascenseur. Il perd tout, ne trouve rien. Je crois avoir entendu plus de mille fois « J’ai perdu mon téléphone ! » et moi je connais mon texte par cœur : « T’as regardé dans ta veste, ton blouson, ton sac de sport, ta mallette ? Prends le mien et fais-le sonner ». Et comme il ne le retrouve pas, le ton monte : « Non, mais je l’ai vraiment perdu ! On me l’a volé ! » Mais bien sûr… Je sens qu’il compte sur moi depuis qu’il m’a assigné, il y a bien longtemps, le titre de détectrice d’objets perdus. Deux ou trois fois par semaine, il m’organise une chasse au trésor, que ça me plaise ou non, pour finir par saisir la chose en question dans la poche de son jean qui traînait et que j’ai mis dans le panier de linge sale.
— Après ça, on s’étonne que je ne retrouve plus mes affaires ! s’exclame toujours le mâle en brandissant son trophée.
— Gaffe, mec ! Moi, si tu me cherches, tu vas me trouver !
Sauf que nos chamailleries récurrentes sur son téléphone égaré ne se produisent plus depuis quelque temps. Son portable est greffé à sa main, il ne le quitte pas. Depuis peu, l’animal le plus rapide au monde, ce n’est ni le lion ni l’antilope, encore moins le guépard, c’est juste mon homme qui se rend compte qu’il a laissé son mobile déverrouillé sur la table basse.
Mes épaules s’affaissent. Faut que j’arrête de me poser trop de questions, je suis si lasse. Cette journée au centre de coordination de cancérologie a été éprouvante. Nous débarrassons silencieusement nos assiettes, chacun perdu dans ses pensées.
C’est au moment où je referme le lave-vaisselle qu’il ouvre enfin la bouche. Il prend appui sur le comptoir, je le connais bien, je sais que c’est pour se donner de la contenance :
— On doit parler, Camille.
J’ironise :
— Quelle bonne nouvelle !
— Il faut mettre nos papiers en ordre.
— Quels papiers ?
Je le regarde, ébahie, je ne saisis pas ou j’ai trop peur de comprendre.
Il hésite un instant :
— Camille, tu es très malade…
— Oui, merci de me le rappeler ! Et ?
Il se lance enfin :
— J’ai quinze ans de plus que toi. Nous avions tout organisé dans le cas logique que je parte en premier. Et là, avec ce que tu traverses, il faudrait peut-être revoir les choses…
Je suis estomaquée :
— En gros, tu as déjà prévenu les pompes funèbres ? Je n’ai même pas encore commencé ma première cure de chimio que tu te préoccupes déjà de l’après-moi !
Des larmes de colère inondent mon visage. C’en est trop.
— Non, Camille, ce n’est pas ça…
— C’est totalement ça, au contraire ! Tu m’as condamnée !
De rage, je renverse le panier de fruits, je m’effondre au sol. Les mandarines roulent et dansent la ronde autour de moi. Je n’arrive plus à parler, je hoquette, étouffée par le désespoir.
Mon homme s’agenouille auprès de moi, il m’attrape et m’attire vers lui malgré ma résistance. Je reste longtemps à pleurer, recroquevillée, entourée de ses bras.
— Il faut penser à tout, ma puce. Cela ne veut pas dire que tu vas mourir.
Je me calme un peu, je suis si acculée de partout que je n’ai pas d’autres options que de l’écouter :
— Qui t’a suggéré cela ?
— Ton oncologue.
— Pourquoi il ne m’en a pas parlé ?
— C’est délicat et si personnel… Sais-tu au moins où tu as rangé les documents des assurances-vie que tu as contractées ?
Je laisse échapper un hoquet de chagrin en reconnaissant être une vraie bordélique, niveau paperasse.
— Souviens-toi que tu disais vouloir mettre à l’abri nos enfants de toute éventualité… Faisons-le tout de suite, comme me l’a conseillé ton médecin. Ce sera chose faite et tout sera en ordre une bonne fois pour toutes. Une fois que tu auras protégé nos fils, nous serons plus sereins pour nous concentrer sur ton combat. Ce n’est qu’un principe de précaution.
D’une main, j’essuie mon visage plein de larmes.
Mon homme continue en me serrant fort dans ses bras :
— Je ne supporterai pas de fouiller partout à la recherche de documents, si les choses tournent mal.
Puis, il ajoute :
— J’imagine que c’est difficile à entendre… Je suis désolé, Camille, mais nous devions en parler.
Nous restons encore longtemps au sol. Il me réconforte, je comprends enfin son silence au dîner : il ne savait pas comment aborder le sujet. Et moi, je dois reconnaître qu’il a raison. Je dois m’assurer que ma famille est préservée, s’il m’arrive quelque chose.
* * *
Plus tard, je suis allongée dans mon lit, je zappe sur la télécommande à la recherche d’un bon film dont j’ai bien besoin pour me changer les idées. Mon homme actionne les volets roulants et éteint les lumières de l’appartement. J’entends ses pas s’approcher de la porte d’entrée pour la verrouiller, il se met à gesticuler :
— Où sont mes clés ? J’ai perdu mes clés ! Qui m’a pris mes clés ! On me les a volées !
— Mathieu ! Tu fais suer !
Rien ni personne n’a changé sous le soleil, sauf moi…
3 – Meurtre rose


— Alors, perruque ou foulard ? s’intéresse ma sœur.
Je suis à ma seconde séance de Taxol et Avastin, l’artillerie lourde est de sortie, les armes chimiques sont prêtes. Je suis au centre de chimiothérapie pour une matinée de traitement. L’endroit est lumineux, clair, bien que protégé par un double sas. Seize fauteuils, tout aussi confortables que la business class d’un avion d’Air France, font face à cinq chambres particulières pour les malades les plus éprouvés. Au cœur du service se trouve le bureau des infirmières : des femmes géniales, douces, gentilles et à l’écoute des patients.
Derrière le bloc des infirmières, on aperçoit la fameuse salle « blanche » où sont préparés les protocoles médicaux. Du sur mesure, concocté à la minute. Aussi frais qu’un bon jus d’orange pressée, un vrai cocktail explosif ! Manqueraient juste le petit parasol en papier et la tranche de citron plantés sur mes perfusions.
Je suis installée dans mon fauteuil, mes poches reliées à mon PAC et accrochées au pied à perfusion ; je comate un peu à cause des médicaments antiallergiques que l’on vient de m’administrer, préalablement au traitement, et qui provoquent une certaine somnolence.
— C’est sympa, une perruque…, continue Fanny.
Je me contente de hausser les épaules.
— On verra quand ils tomberont. Ça prend du temps.
— Tu t’en fous ?
— Non, je ne m’en fous pas, mais, là, tu vois, je plane un peu. Il me faudrait un bon café.
Ma sœur se lève immédiatement et revient rapidement avec deux gobelets fumants.
— Tiens, bois ! ordonne-t-elle. Je ne vais pas passer trois heures à ton chevet pour te regarder roupiller, me taquine-t-elle.
Je m’exécute en silence.
— Le café, c’est la solution à tout ! reprend ma Fanny.
— Ah ?
— Oui, c’est efficace contre la fatigue, le froid, c’est antioxydant, déstressant. C’est bon pour le foie, le cerveau, contre le diabète, le cancer de la peau…
— C’est ballot, j’ai un cancer du sein…
— OK, on ne va pas chipoter ; le café réduit les pertes de mémoire, les risques de dépression et les problèmes d’érection, les…
— La cafetière aussi est la solution à tout.
— Ah ? me retourne Fanny.
— Ouais, tu peux la balancer sur la tête de ta sœur quand, pour cacher son inquiétude, elle te cite nerveusement tous les bienfaits du breuvage dont on se fiche complètement.
Nous nous regardons un instant, puis partons dans un fou rire bienvenu.
— Quoique, avec la chimio, je risque d’avoir quelques neurones sacrément bousillés. Donc, je m’en souviendrai pour les pertes de mémoire. Je vais recruter Monsieur What Else ? à mon chevet.
L’infirmière en charge de mon fauteuil s’approche et manipule les tubulures de ma potence. Plus tard, elle deviendra mon infirmière attitrée, ou presque, je l’adore déjà. Cette femme a un sourire qui n’a rien de superficiel, rien de forcé, juste naturel, quasi permanent. C’est le sésame de cette belle brune aux cheveux courts. Son arme fatale contre les aléas de la vie. Sa longue mèche, qui finit sur la commissure de ses lèvres, ajoute au charme du personnage. Et, quand elle porte son masque, ce sont ses yeux qui pétillent. Je me suis toujours demandé pourquoi ces infirmières hautement qualifiées, qui tiennent nos existences entre quelques clamps et robinets à trois voies, choisissent la « chimio » ? Y’a tellement d’autres services plus sympas, non ?
— Euh, mis à part la maternité, quand tout se passe bien, je ne vois rien d’autre, m’avait répondu le regard joliment marron.
— Mais pourquoi la chimio ? Pourquoi pas le bloc ? Les urgences ? C’est plus excitant.
— Parce qu’il n’y a qu’ici que les « patients » portent bien leur nom. Et si vous observez autour de vous, il y a une certaine forme de résistance, une volonté de prendre sa vie en main, de faire face à la maladie, de se battre. Les gens sont souvent gais dans notre service.
Effectivement, je remarque que mes compagnons d’infortune discutent ensemble de tout et de rien si ce n’est de recettes de cuisine ou de ce qu’ils ont fait le week-end dernier. Ils sourient, échangent, tolèrent les retards de prise en charge. Personne ne râle ou ne se plaint. Bien sûr, il y a quelques exceptions. Une femme, qui se déplace comme une madone éplorée, soutenue par son mari quand elle ne doit faire face qu’à un traitement adjuvant. Un homme très inquiet, alors que sa tumeur colorectale a été effacée par la chirurgie. Mais comment les blâmer ? La chimio fait peur à tout le monde. Rien que le mot fait frémir, on la voit comme l’antichambre de la mort, avec son lot d’effets secondaires et une issue incertaine, c’est tout.
— Par contre, me précise la jolie blouse blanche, ne parlez pas de votre maladie entre vous. Il n’y a pas « un » cancer, il y a une multitude de pathologies cancéreuses, et chaque cas est unique.
— Je sais, mon oncologue m’a déjà fait la leçon.
— Je viens de lancer la perfusion de Taxol, tout va bien ?
— Bah ! En excluant ma situation physique, psychologique et mon cancer, oui, tout va bien !
L’infirmière me sourit encore une fois en s’éloignant vers d’autres patients.
— À quoi tu penses ? Tu es songeuse…, m’interroge Fanny.
— À la musique pour mes obsèques…
— Ne raconte pas de conneries !
— J’hésite entre le dernier album de Jean Luc Lahaye ou un bon vieux Plastic Bertrand. Au moins, vous chialerez pour quelque chose.
— T’es pas drôle…
Ma sœur se fend d’un pauvre sourire, ses yeux sont légèrement mouillés.
— C’est une allergie ! se justifie-t-elle avant de changer de discussion. Tu ne m’as toujours pas répondu. Alors, perruque ou foulard ?
— Foulard ! Les perruques coûtent la peau des fesses, et peu de personnes les supportent. Elles tiennent trop chaud, faut les laver avec un shampooing spécial, ça irrite le cuir chevelu. En plus, ça fait bizarre quand tu commences à perdre tes cils et sourcils, les gens ne sont pas dupes. Ils reconnaissent la maladie. Et zut, on n’est pas des pestiférés non plus ! Je ne veux pas me retrouver avec un regard de lapin albinos sous une tonne de faux tifs. Je n’ai pas peur du jugement des autres. On peut avoir l’impression qu’une perruque est primordiale, mais c’est inexact : on peut très bien gérer son crâne chauve en utilisant des foulards, et c’est beaucoup plus confortable. On peut en choisir plusieurs, de différentes formes, et c’est plus joli et plein de couleurs ! De toute façon, on n’a pas d’autre option que d’accepter sa nouvelle image, autant l’assumer.
— C’est bien, tu te prends en main ! tranche Fanny, satisfaite.
— Mouais, faut pas pousser non plus. Je vais calmer les selfies .
— Que nenni ! Tu as toujours été belle, ça ne changera pas ! Avec ou sans cheveux. On continuera nos sorties, nos balades et nos photos !

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