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Description

Entre son job de secrétaire dans un magasin de matelas et Roue de la Fortune, son hamster, Clémentine mène une vie solitaire et ennuyeuse. Maladroite, pas très futée, superficielle et égoïste, Clémentine est une paresseuse avec une seule ambition : devenir riche.
Des petites initiatives aux grandes résolutions qui peuvent tout bouleverser, la vie n’est qu’une succession de décisions à prendre. Clémentine, sans amis ni famille, sans conseils prudents et avisés, va faire les mauvais choix.
Au rythme syncopé de ce monde où la science va parfois trop loin et prend de court notre morale, Clémentine devra faire face à l’exceptionnel et l’incroyable.
Clémentine est « l’attachiante » héroïne de « Ctrl + Q », le cinquième roman léger, drôle mais surtout anti-morosité de Kathy Dorl, qui donne la joie de lire.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 16 novembre 2015
Nombre de lectures 577
EAN13 9782370113658
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0034€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Ctrl + Q

Kathy Dorl



© Éditions Hélène Jacob, 2015. Collection Littérature sentimentale . Tous droits réservés.
ISBN : 978-2-37011-365-8
« Chaque rencontre est porteuse d’un changement possible »
Jacques Salomé – La vie à chaque instant.


Aux Bardolettes
1.

La semaine du travailleur a sept jours, la semaine du paresseux a sept demains.


Si on pouvait décaler le matin en fin d’après-midi, ce serait parfait !
Le réveil est difficile pour Clémentine. Ras le bol de se lever tous les jours de la semaine pour aller bosser en tant que secrétaire commerciale dans cette société de matelas, le tout pour un salaire misérable. Clémentine rêve d’être riche, très riche, d’avoir plusieurs belles maisons, un jet privé et surtout de ne pas avoir à travailler. Elle ronchonne en se levant péniblement.
J’espère que le mec qui a décrété que l’avenir appartient à ceux qui se lèvent tôt est mort un matin à l’aube, dans d’atroces souffrances.
Pas évident de se bouger quand on est paresseuse, pas toujours facile de trouver un job super sympa, valorisant et bien payé, quand on a passé toute sa jeunesse à poursuivre ses études sans jamais réussir à les rattraper et surtout quand on n’est pas très maligne. {1}
Parce que Clémentine n’est pas très futée. Elle n’a jamais osé passer le test de QI, car le résultat la terrorise. Elle est tête en l’air et maladroite. À 27 ans révolus, elle vit dans un studio avec Roue de la Fortune, son hamster.
Comme tous les matins, Clémentine fait sa toilette et avale un café avant de rejoindre son bus, tout en imaginant ce qu’elle pourrait faire si elle était riche.
Une journée sur un yacht ? À 10 h 45, Fukushima, mon coiffeur, s’occupe de mes cheveux ; à 11 heures, je sors sur le pont ; à 11 h 35, je prends mon brunch au champagne ; à 13 heures, Aldo me lave les dents, me masse et me propose un maillot de bain. À 13 h 15, je choisis un Jet Ski ; à 13 h 17, je change de maillot : il ne va pas avec le Jet Ski. À 15 heures, je bronze. À 19 heures, je me prépare pour une fête sur le yacht : bain, maquillage, coiffure, ouverture du coffre (pour les bijoux). À 21 heures, je retrouve mon mari, il est très vieux, mais je l’aime d’amour fort, normal, il gagne beaucoup plus d’argent que je ne peux en dépenser. 23 heures, la fête est superbe. 6 h 30, je prends des somnifères, Aldo me masse les pieds et Miranda, la gouvernante, me raconte une histoire pour m’endormir.
Dis, Clem ! Au lieu de bayer aux corneilles, tu ne pourrais pas venir nous aider ? Y’a un camion plein la gueule de matelas à décharger !
Damien referme presque aussitôt la porte du bureau de Clémentine, puis se ravise :
Maintenant que tu as fini de pondre, tu es « en état de marche », viens nous filer un coup de main ! renchérit-il en rigolant.
Clémentine lève les yeux au ciel. Elle n’ira pas . Le travail d’équipe, c’est essentiel. En cas d’erreur ou de manquement, ça permet d’accuser quelqu’un d’autre. Et je pourrai toujours prétendre y aller, se dit-elle, dans trente minutes, lorsque j’aurai fini un dossier important et que le dernier matelas sera sorti de la remorque !
Et puis elle en veut à Damien. Alors qu’ils pourraient de nouveau faire des galipettes sur les matelas de la réserve, il a fallu qu’il se trouve une nouvelle copine ! Alors non ! Hors de question de lui filer un coup de main !
Et de surcroît, ne jamais sous-estimer l’aptitude de Clémentine à ne rien foutre ! Ni son égoïsme.
Car de dossier important à boucler, il n’y en a pas. Par contre, réussir son niveau à Candy Crush Saga est impératif. Au début, Clémentine y jouait pour socialiser et passer un bon moment. C’était amusant et, en apparence, inoffensif, puis le plaisir est devenu vice et Clémentine est officiellement addict . Il y a quelques semaines, elle a oublié d’aller chercher son patron à la gare pour une foutue gélatine bloquée au niveau 101. Elle a passé les quatre dernières réunions des commerciaux enfermée dans les toilettes pour quelques berlingots rebelles. Pourtant, Clémentine sait que son addiction pourrait l’amener aux portes de l’agence Pôle emploi la plus proche. Alors, elle tente par tous les moyens de « décrusher » , pardon, décrocher.
C’est d’ailleurs l’un des actes les plus courageux de sa vie. Clémentine n’a jamais été pompier volontaire, n’a pas non plus traversé la jungle brésilienne ni survécu à une réunion de famille de Siciliens. D’ailleurs, elle n’a pas de famille.
Elle confesse également avoir parfois hurlé « Sugar Ruuuuush » en atteignant le septième ciel avec Damien, et d’avoir pris une douche froide pour refréner son envie compulsive avant de se jeter sur son smartphone pendant les ronflements post-coïtaux.
Après avoir raté quelques bonnes dizaines de rendez-vous professionnels, de trains, de rapports hyper méga importants, Clémentine a trouvé une force insoupçonnée pour annoncer officiellement à son entourage professionnel ainsi qu’à ses réseaux sociaux qu’elle est Candy Crush addict et qu’elle a besoin d’aide. Elle n’a pas été déçue. Elle a reçu un grand nombre de messages de soutien :
« J’espère que tu tiendras bon… sinon, je viens moi-même te tuer à mains nues ! On en peut plus de tes invitations pour jouer à ce jeu ! Si tu continues à nous faire chier avec ton jeu, on te dégomme ! #DernièreChance#SinonTantPisPourToi. »
Le programme de sevrage est simple, mais sans merci : remplacer son smartphone dernière génération par un bon vieux cellulaire de 1999. C’est dur, mais Clémentine s’accroche, le pire étant dans le bus, où tous les toxicos sont de sortie.
La première semaine de Candy-jeûne enfin passée, Clémentine est de nouveau à peu près en phase avec le reste du monde.
Enfin presque…
Parce que le décrochage de Candy Crush n’est que la première étape de la longue digital detox imposée récemment par son boss :
Clémentine, continuez comme ça et vous allez ajouter Pôle emploi à la liste de vos pages favorites ! a-t-il grogné une nouvelle fois.
Pleine d’une bonne volonté qui caractérise rarement Clémentine, elle commence sa nouvelle cure en ajoutant à ses favoris le site detox-digitale.com.
Dans son élan, elle expédie un e-mail à son boss pour lui dire :
« C’est trop fastoche la détox. »
Il lui rappelle que l’idée, malgré tout, c’est quand même de le faire sans utiliser Google.
Clémentine lui répond :
« OK, j’éteins tout ! »
Le boss lui répond aussitôt :
« Et comment allez-vous traiter les commandes clients avec un ordinateur éteint ?! »
Clémentine lui répond :
« Faudrait savoir ce que vous voulez… »
« JE VEUX QUE VOUS BOSSIEZ, NON PAS QUE VOUS SURFIEZ SUR LE NET ! »
Clémentine sent son identifiant à huit chiffres de Pôle emploi se rapprocher dangereusement. Elle répond :
« Ah, OK d’accord, j’ai compris. »
Clémentine ferme alors son téléphone portable et sa tablette personnelle. Elle a l’impression d’arriver en prison, sauf qu’on lui laisse les lacets. On ne devrait pas !
Clémentine est devenue beaucoup trop sensible depuis son décrushage des bonbons virtuels. Un plongeon dépressif est, très souvent, aussi soudain que brutal et l’issue, fatale.
Lors du déjeuner, Clémentine redécouvre la peinture du plafond de la cantine qui s’écaille.
Oh ! dit-elle en montrant le plafond.
Hmmm ? répond Damien qui pianote au-dessus de son steak haché-haricots verts.
Pff ! conclut Clémentine qui s’ennuie royalement.
C’est vrai qu’ils ne sont pas trop habitués à se parler avec plus de cent quarante caractères.
Clémentine va alors au café du coin, allume une clope et commande un WiFi sans sucre. Il y a des bruits de clavier partout, elle tousse et ouvre la fenêtre en demandant aux clients s’ils ne peuvent pas aller taper dehors.
La première après-midi de sevrage se passe relativement bien. Après le boulot, Clémentine passe au bar où Damien, Justine – sa nouvelle copine – et Justine – sa seule et unique copine – ont leurs habitudes. Clémentine leur propose de jouer au jeu de la pile, qui consiste à déposer les téléphones les uns au-dessus des autres au milieu de la table. Le premier qui touche le sien paie sa tournée. On dirait une partouze numérique, surtout quand, au bout de quelques minutes, ils se mettent tous à vibrer en même temps. Les potes de Clémentine sont prêts à dépenser beaucoup d’argent en tournées pour récupérer leur téléphone. Clémentine les comprend : il y a encore quelques jours, elle a plongé sa main dans des toilettes turques d’une aire d’autoroute pour rattraper le sien. Clémentine est contente, elle a tenu le coup, elle a gagné : elle rentre bourrée chez elle.
Avant, le matin, pour réussir à ouvrir les yeux, Clémentine avait l’habitude de les brûler à la lumière de son téléphone. Les experts en digital detox recommandent de remplacer cette habitude par une autre qui fait du bien, comme boire un grand bol de thé vert par exemple. Ce matin, Clémentine oublie de se faire un grand bol de thé vert et, effectivement, ça ne va pas du tout : en plus de la gueule de bois, elle est de mauvaise humeur. Et quand Damien lui demande pourquoi elle fait la tronche, Clémentine répond :
Parce que j’ai oublié de me faire mon thé !
Ce qu’il comprend automatiquement par « monter ». Normal, c’est un mec !
Le week-end suivant, pour s’occuper, Clémentine décide de cuisiner, elle aurait bien aimé chercher sur Internet le temps de cuisson des « salsiffis » , elle interroge Roue de la Fortune, son hamster, qu’elle a rebaptisé Google pour l’occasion.
Il semble lui couiner :
Essaie avec l’orthographe « salsifis » !
Le sevrage donne des hallucinations à Clémentine. Il faut qu’elle sorte. Après avoir pris l’air, elle attrape un bouquin au hasard, cela fait tellement longtemps qu’elle n’a pas lu ! Bonne pioche, elle découvre un auteur en lequel Clémentine croit beaucoup : un écrivain en devenir, cette Simone de Beauvoir !
Le lundi, Clémentine envoie une carte postale à son boss pour lui dire qu’elle va lui déposer son rapport, avant ce soir, dans un bureau de poste. Clémentine a super mal aux doigts à force d’écrire avec un crayon. Sans compter que le Critérium est un outil dangereux, elle s’est planté la mine dans le pouce, qui a pris au moins un centimètre de taille en plus.
Après le boulot, elle croise une copine avec qui elle est un peu en froid depuis quelque temps. À la naissance de sa fille, Clémentine lui a envoyé par SMS : « Oh génial, bienvenue à ta petite pute ! » Saleté de frappe intuitive ! Elles se donnent rendez-vous à 20 heures. Clémentine lui explique qu’elle ne sera pas du tout joignable et elle lui fait jurer de ne pas lui faire faux bond, sur la tête de sa petite chérie. Elle n’a pas voulu prendre de risques, cette fois-ci.
Elle arrive à l’heure. C’est magique, les réseaux sociaux. On a beau se perdre de vue, quand on se retrouve, c’est comme si on s’était quittés la veille : on n’a rien à se dire.
Clémentine respire, soulagée car enfin sevrée. C’est vrai qu’elle a été à deux doigts de passer dans le bureau du DRH à plusieurs reprises, ces trois dernières années. Elle se demande comment son patron peut encore la supporter après tout ce qu’elle lui fait subir. Non seulement Clémentine est une paresseuse aux grandes ambitions, mais en plus elle est gauche et distraite. Au lieu d’imprimer la page 227 d’un document de trois cents pages, Clémentine imprime 227 fois un document de trois cents pages. L’imprimante-photocopieuse qui fonctionne à la vitesse de la lumière se trouve à vingt mètres de son bureau. Alors quand Clémentine arrive, c’est souvent trop tard. L’imprimante est épuisée, vannée et vidée de papier et de toner, les tiroirs d’alimentation sont verrouillés. Sous les regards lourds de reproches de ses collègues, Clémentine s’empresse d’appeler le réparateur qui ne répond jamais.
La dernière fois qu’elle a éternué sans mettre sa main devant sa bouche, elle avait cinq Tic Tac dans le bec et son patron était face à elle.
Clémentine sait maintenant qu’elle parle en dormant, c’est encore son patron qui le lui a dit.
Une autre fois, son patron, de très bonne humeur, lui a demandé de lui raconter une blague. Clémentine lui a répondu qu’elle n’avait pas le temps, trop occupée à travailler. Ils ont ri, mais ils ont ri ! Enfin, surtout Clémentine.
Finalement, son boss a fini par lui donner plus de responsabilités. Désormais, Clémentine est responsable de tout ce qui va de travers.
Mais il résiste toujours et ne l’a pas encore licenciée. Peut-être a-t-il un peu pitié de Clémentine et de ses gosses. Les nombreux arrêts de travail de ses deux dernières grossesses et le repos imposé à chaque terme ont déclenché l’addiction de Clémentine aux réseaux sociaux et aux jeux en ligne, mais ça, son boss ne le sait pas. Il ne comprend toujours pas comment une mère de deux bambins peut être si accro au Net.
Elles sont pourtant débordées, non ? Surtout quand elles sont mères célibataires ! Où trouve-t-elle le temps ? En dehors de ses heures de travail, évidemment, soupire le boss, désespéré.
Mais Clémentine n’est pas une mère comme les autres, c’est une mère porteuse, et ça, le patron ne le sait pas non plus. Il ne pourrait pas comprendre pourquoi et comment elle arrondit largement, au sens propre comme au figuré, ses fins de mois. Et puis c’est interdit, autant qu’il n’en sache rien.
Si l’on veut gagner sa vie, il suffit de travailler. Si on veut devenir riche, il faut trouver une autre solution !
2.

La stérilité est-elle héréditaire ?

Quinze mois plus tôt…

Sérieux, ceux qui achètent les pizzas avec de l’ananas, ils aiment aussi mettre des anchois dans leurs Danette ? T’en penses quoi, toi ?
Apparemment le hamster s’en fiche un peu, il vient de grimper sur sa roue ; c’est l’heure, il est déjà 20 heures et sa journée commence au moment où celle de Clémentine s’achève. Affalée dans son canapé-lit, elle zappe les chaînes en avalant goulûment une pizza quatre fromages que le livreur vient de lui apporter. Elle tombe sur une émission à propos des naissances dans les hôpitaux, « Badaboum Babynouche » ; Clémentine, expérimentée, y va de son petit commentaire :
Elles sont toutes en admiration devant leurs mioches ! Alors qu’un nouveau-né, c’est moche, rouge, criard. Ils ressemblent tous à des Gollum . Mon précieuuuux !
Clémentine éclate de rire.
Et voilà maintenant qu’on nous passe en détail un accouchement ! Et bien sûr que ça fait mal, espèce de spécimen peroxydé non identifié ! ajoute-t-elle la bouche pleine. C’est bien rentré ! Tu ne savais pas qu’il fallait que ça sorte d’une façon ou d’une autre ? Ne poussez plus, Madame ! Si ? Vous êtes sûre ? Non, parce que c’est un roux !
Elle s’esclaffe, terriblement moqueuse.
Clémentine n’a pas d’instinct maternel. Tout du moins, s’il existe, il ne s’est pas développé lors de sa première grossesse. « Un accident » comme on dit. Elle était tombée sans protection sur un zizi un soir de fiesta où elle avait bien picolé, ainsi que le propriétaire du zizi en question. Résultat : trois mois plus tard, elle se découvrait enceinte, avec les délais d’IVG dépassés. Elle avait bien dû faire avec, elle avait accouché sous X, le nourrisson avait été placé en famille d’accueil quelques semaines plus tard. Clémentine ne veut pas d’enfants, encore moins d’un élevage de limaces baveuses.
« Eh ! Roue de la Fortune, tu me vois passer mes soirées à superviser les devoirs ? Déjà que les miens me couraient après ! Quelle drôle d’idée de s’occuper du suivi scolaire d’un nabot, et d’aimer ça en plus ! Et ce n’est pas tout ! affirme Clémentine en refermant brutalement sa boîte à pizza. Il faut vivre en harmonie avec l’emploi du temps du chérubin ! Ce n’est pas pour moi, ça ! Impossible en plus de lui coller une taloche quand, capricieux, en pleine crise d’hystérie, il se roule par terre dans les rayons du supermarché ! Selon les psys, les conséquences sont désastreuses, sans compter l’effet boomerang quand le moutard dépassera le mètre quatre-vingts. Faut y penser !
En plus, faut les gaver des cinq fruits et légumes par jour ! poursuit Clémentine en nettoyant sa table basse. Roue de la Fortune, imagine ma technique : une cuillerée pour maman, Nabilla, Loana, Kim Kardashian, Zahia ? Bon ! Je pourrais toujours lui dire qu’ils mettent les yeux des porcs dans les saucisses, de quoi lui faire vomir son hot-dog ! Mais cet argument ne sera recevable qu’à l’adolescence, pas avant ! En attendant les joies de la puberté, il faudra passer par le gavage-chantage. Tu veux ton garage avec ascenseur ? Ben, finis tes betteraves !
Sans parler de la question de la crédibilité du parent ! Côté crédibilité, j’en jette grave ! En fait, la mienne est décédée il y a bien longtemps. L’aura du parent, ce n’est pas rien, il paraît. Quand maman dit quelque chose, l’enfant le croit. Sauf que, depuis Google, les carottes sont cuites :
La couleur des œufs ?
Oh, ça dépend de ce que la poule a mangé !
Sorry, daronne, mais la kouleur des E dépand de la rasse des poules.
Et merde…
Alors non, pas de mioche, pas de descendance, pas de ch’ti fillot ou fillotte. Faut déjà que je m’occupe de moi, et y’a du boulot ; y’a pas de place pour quelqu’un d’autre, surtout un marmot qui remplit plus vite sa couche qu’il ne mange ! conclut Clémentine. Et tant pis si je choque ! On ne peut pas plaire à tout le monde, mais quand je vois à qui je ne plais pas, quelque part ça m’arrange ! »
* * *
C’est lors de sa première grossesse que Clémentine s’était rendu compte à quel point certaines femmes pouvaient l’envier et qu’elle avait entendu pour la première fois les termes de PMA, AMP, FIV, GPA. Au début, elle avait cru qu’il s’agissait de marques de voitures, c’est le regard plein de détresse des femmes qui lui avait donné l’idée de chercher ailleurs. C’est fou comme une femme enceinte attire les autres. C’est un véritable aimant à mamans accomplies, toujours prêtes à produire les bons conseils, mais aussi toutes celles désespérément en recherche de maternité.
À son boulot, cela avait été délicat. Toutes ses collègues étaient aux petits soins. L’une d’entre elles lui avait même offert un stérilisateur comme cadeau de naissance. Un stérilisateur ? s’était interrogée Clémentine. Je sais que je n’aime pas les enfants, mais de là à me proposer un stérilisateur !
C’est pas pour toi, mais pour les biberons ! avait corrigé Justine, désabusée d’autant de désinvolture.
Clémentine n’avait pas osé leur dire qu’elle n’allait pas garder l’enfant. Elle avait tenté de blaguer en affirmant vouloir baptiser son gamin Sextoy-Bouillant, mais, sous les regards effarés, elle avait juste soupiré :
Bah quoi ? Godefroy, ça existe, non ?
On ne plaisante pas avec les gamins. Avant, pendant et après leur naissance. Dès que la grossesse est visible, notre utérus ne nous appartient plus, il est soumis à l’œil critique de la société. Tout le monde s’en mêle et y va de son petit avis. Du coup, Clémentine s’était bien gardée de crier sur les toits qu’elle n’allait pas garder le morpion. Pour éviter toute visite à la maternité, elle avait prétexté vouloir accoucher dans le Sud, auprès d’une vieille tante, loin de la grisaille parisienne. Clémentine n’était pas suffisamment proche de ses collègues pour qu’elles viennent voir le chérubin à domicile. Ça tombait bien. Seuls Damien et Justine étaient au courant. Et ils ne l’ont jamais jugée. En fait, ils s’en foutent un peu, sauf quand Clémentine leur avait avoué vouloir en faire un business. Justine, sa seule copine, l’avait alertée sur l’aspect illégal et moral de l’affaire, ce à quoi Clémentine avait fermement répondu :
Je respecte ton avis, tu vois ? Mais en même temps, ce n’est pas le mien, donc ce n’est pas le bon !
Justine n’avait même pas pris la peine de riposter, désespérée par le manque de maturité de sa copine.
Juste après sa première grossesse, Clémentine avait commencé à sérieusement se renseigner sur la GPA.
GPA : grossesse pour autre truie.
Non, Clem. Grossesse pour autrui.
T’en es sûre, Justine ?
Formelle !
* * *
Clémentine vient d’apprendre qu’un grand nombre de couples sont en mal d’enfant. Qu’ils soient hétéros ou homos, la majorité n’arrivent pas à procréer de manière naturelle ; les FIV sont des échecs ; l’adoption, un parcours du combattant. Et le mal d’enfant, de plus en plus présent, pour lequel ces couples sont prêts à tout.
Il y a même des femmes qui partent à l’étranger congeler leurs ovules ?
Clémentine n’en revient pas.
Conscientes que les chances d’avoir un enfant commencent à chuter à partir de 35 ans, certaines femmes débordées par leur vie professionnelle, ou qui n’ont pas encore trouvé l’homme de leur vie, n’hésitent pas à faire congeler leurs précieux œufs. Cela permet de faire, à 40 ou 42 ans, une FIV avec des ovocytes qui ont dix ans de moins et de réduire le risque d’aberrations chromochaipasquoi et de fausses couches liées à de vieux ovocytes. L’auto-conservation permet également d’avoir recours au don d’ovocytes, sachant qu’en France, il y a deux cents ans d’attente.
Deux cents ans d’attente ! s’est exclamée Clémentine, le nez collé sur l’écran de son ordinateur. En gros, pour avoir un enfant, certains couples n’hésitent pas à rentrer dans l’illégalité. Moi qui ne suis pas mère poule pour deux sous ! Sans instinct maternel. Je ne risque pas de couiner à la naissance pour garder l’escargot ! Voilà le job idéal ! Et en plus, je fais plaisir, je remplis d’un bonheur intense le cœur de ces pauvres parents… Enfin, contre rémunération, bien sûr !
Clémentine a flairé le bon filon, et l’argent à se faire. Pas de quoi se payer un yacht, c’est sûr, mais assez pour vivre confortablement pendant un bon bout de temps. Décomplexée, Clémentine commence à envisager un job complémentaire de poule pondeuse avec sérieux.
C’est la loi de l’offre et la demande ! jubile Clémentine en mode « méga grosse réflexion-marketing » devant Damien et Justine. C’est comme si les matelas étaient en voie de disparition ! Les gens n’iraient pas dormir par terre ! Ils donneraient n’importe quoi pour un matelas !
Devant la comparaison peu convaincante, Damien et Justine, inquiets, lui font promettre de ne jamais rien dire à personne. Elle risque la prison. Clémentine s’en fiche, enfin pas tant que cela, alors elle fera le nécessaire pour dissimuler ses grossesses en public. Au bureau, ce sera un peu différent. Malgré son laxisme notoire, son boss aura des scrupules à la licencier et ce sera très bien ainsi.
En fait, rien de plus simple que de devenir mère pondeuse. Même si c’est illégal, les petites annonces pullulent sur Internet. Tout comme celle de Clémentine :
« Je suis en bonne santé, je désire garder bien au chaud votre futur enfant pendant neuf mois #Clem'saine&sage+éco-responsable# ».
En devenant mère porteuse, Clémentine prend de gros risques. En France, où cette pratique est interdite au nom de l’indisponibilité du corps humain, mères porteuses, parents commanditaires et intermédiaires, risquent entre six mois et deux ans de prison, et jusqu’à trente mille euros d’amende. Pour contourner la loi, les couples fortunés partent chercher une candidate à la gestation pour autrui dans les pays où c’est légal. Là-bas, le prix moyen d’un bébé porté par une autre tourne autour des quarante-sept mille euros. Pour les autres futurs parents moins riches, ça bricole clandestinement autour des vingt mille euros.
Ce sera trente mille euros pour mes services ! Alors, autant être discrète et se fondre dans la masse, décrète Clémentine, qui n’a aucune envie de faire un tour par la case prison. C’est au combientième degré qu’on se fond dans la masse ? demande-t-elle, hilare, à un Damien désormais paniqué par son irresponsabilité.
Ne rigole pas avec ça, Clem ! Rien que le fait que nous soyons au courant, Justine et moi, pourrait également nous conduire en prison ! En tant que complices !
Mais je ne rigole pas ! s’offusque Clémentine. Si je n’aide pas les couples en mal d’enfants, qui le fera ?
Justine ne supporte plus l’air faussement angélique de Clémentine :
Arrête de nous faire croire que ta démarche est désintéressée, Clem ! Tu n’as jamais rien fait d’altruiste !
Clémentine se contente de hausser les épaules.
Et comment tu vas faire pour l’implantation de l’embryon ?
Embryon ? Mais y’a pas d’implantation ! Je fais un don d’ovocyte. En fait, ma clientèle sera plutôt des couples homosexuels, des gays. À la recherche à la fois d’ovocytes et d’un utérus. (Puis, poursuivant fièrement) J’apporterai le package complet : génitrice et mère porteuse ! Hors de question de supporter des préparations contraignantes : test de compatibilité génétique, préparation de l’utérus, piqûres, médicaments… Faut pas abuser non plus ! Et puis cela demande de la disponibilité. Je suis déjà dans le collimateur du boss, pas envie de prendre le risque de me faire virer ! Non, moi je vais le faire à la traditionnelle !
À la traditionnelle ? s’étonnent Damien et Justine.
Exactement ! J’ai lu que la conception est effectuée via une insémination « artisanale ».
C’est-à-dire ?
Eh bien, la femme s’auto-insémine avec le sperme de l’homme ! Et pas besoin de relation sexuelle pour le faire.
Clémentine s’agace des mines circonspectes de ses deux compères.
Il faut que je vous fasse un dessin ou quoi ?
Elle mime le geste d’une pipette dans son entrejambes et tente de faire le poirier contre un mur de son studio.
C’est bon, c’est bon, on a compris ! s’esclaffe Justine.
Pas moi ! rétorque Damien, vexé.
Clémentine soupire et s’explique enfin :
C’est simple, le mec récolte son sperme dans une grosse seringue et, dans la foulée, je vide le contenu de la seringue dans mon vagin, en position allongée, et après je mets mes jambes en l’air pour que ça remonte vite fait bien fait dans mes trompes de salope.
Fallope ! rectifie Justine.
Clémentine la dévisage d’un air surpris.
T’es sûre ?
Cent pour cent certaine ! répond Justine, exaspérée.
Oui, mais après ? À la naissance ? Comment vous allez faire pour que tout redevienne légal pour l’enfant ? questionne Damien.
Rien de plus facile : vers la fin de la grossesse, le père reconnaîtra l’escargot de manière anticipée, j’accoucherai sous X en signalant l’existence du paternel, qui deviendra le seul parent légal et seul titulaire de l’autorité parentale. C’est aussi simple que ça ! clame dignement Clémentine.
Et pour l’autre conjoint ? Pourra-t-il adopter cet enfant sans créer de suspicion de GPA par les autorités ? Surtout si le nom de la mère porteuse ne figure pas sur l’acte de naissance. C’est un risque supplémentaire, non ? s’inquiète Damien.
Clémentine l’interroge du regard, puis balaie la question d’un geste de la main.
Complique pas les choses, hein ! Moi, je ne peux pas trouver une solution à tous les problèmes non plus !
C’est clair, toi tu cherches juste à trouver déjà une solution pour gagner plus d’argent ! pouffe Justine.
Et alors ? Ça te pose un problème ? riposte violemment Clémentine.
Je trouve qu’en plus d’être illégal, ta désinvolture sur ce sujet est assez horripilante ! la réprimande sèchement Justine.
Fais gaffe, Justine ! gronde Clémentine. Une de mes copines m’a dit un jour que j’étais rancunière et calculatrice ! Ça fait deux ans, trois mois, dix jours, six heures et sept minutes que je ne lui parle plus !
Justine ne peut réprimer un fou rire. Elle s’est toujours demandé comment elles ont pu devenir copines. Rien ne l’attire chez Clémentine, elle a tant de défauts : paresseuse, égoïste et un peu bécasse sur les bords. Alors, d’où vient cette tendresse que Justine lui porte ? Peut-être son côté vulnérable l’avait-elle touchée quand elle s’était pointée à la pharmacie où Justine travaille, pour se procurer un test de grossesse ? C’était sa première grossesse et Justine avait dû lui expliquer à plusieurs reprises son fonctionnement. Clémentine l’avait émue ce jour-là ; un petit quelque chose de fragile, bien qu’en plus de ses autres défauts, Clémentine soit têtue.
Aussi Justine est consciente qu’elle ne pourra pas convaincre Clémentine d’abandonner son projet risqué et dangereux. Alors, elle tente de contourner le sujet.
Sais-tu, au moins, que tu seras obligée d’arrêter de fumer ?
Et pourquoi donc ? Je n’ai pas arrêté pendant ma première grossesse !
Là, ce sera différent, Clem, les parents vont te payer, ils auront un droit de regard sur la bonne santé de l’enfant que tu vas porter pour eux ! Va déjà fumer sur une terrasse, enceinte jusqu’aux yeux, tu risques la lapidation !
Ah merde ! J’y avais pas pensé ! s’exclame Clémentine sous le choc, désormais hésitante.
Elle est accro à ses cigarettes, cet argument pourrait tout faire basculer.
Justine est emplie d’un espoir soudain. Terriblement égocentrique, il y a des chances que Clémentine revienne sur sa décision.
Celle-ci réfléchit un instant, puis annonce en riant :
Il paraît que l’acupuncture, c’est génial pour arrêter de fumer ! Et si cela ne suffit pas, je me crèverai les yeux avec les aiguilles pour ne plus retrouver mes clopes ! Et vive les enfants synthétiques, les ventres à louer et les semences choisies sur catalogue !
Et merde ! songe Justine. Elle est vraiment déterminée !
3.

Cela fait quelques mois que j’ai mis « pas de pub » sur ma boîte à lettres et ça marche ! Je vais essayer maintenant avec « pas de factures » !


Putaiiiin, je viens encore de foirer le bus ! Je mérite vraiment cette ceinture noire de car raté !
Clémentine est au sixième mois de sa grossesse de mère porteuse. Ce n’est pas facile de courir après un autocar avec un gros bidon.
Je vais encore une fois arriver à la bourre au bureau et me faire engueuler par le boss. On va bientôt prétendre que si je me lève tôt le matin, c’est que ça me laisse plus de temps pour être en retard au boulot.
Clémentine s’affale sur le banc de l’arrêt de bus. Le prochain arrivera dans dix minutes. Assise à côté d’elle, une jeune femme s’écarte poliment et l’observe discrètement. Une cliente potentielle ? Une femme « normale » ne l’observerait pas aussi discrètement ; elle engagerait la conversation sur le stade de sa grossesse, le sexe de l’enfant à venir et tout un tas de bla-bla-bla qui énervent Clémentine qui, pourtant, doit faire avec. Mais cette femme discrète a le profil de la femme stérile, secrètement jalouse, triste ? Plus d’utérus, aucun ovocyte ? Autant profiter de cette pause imposée pour prospecter, décide Clémentine.
Désolée, je prends beaucoup de place. Six mois, se justifie Clémentine en désignant son ventre.
La femme se contente de lui sourire.
Vous avez des enfants ? ose Clémentine, désormais habituée aux questions féminines plutôt directes.
Moi ? Des enfants ? Non, répond poliment la jeune femme.
Clémentine pousse le questionnaire un peu plus loin.
C’est prévu ou… vous avez des problèmes ?
La jeune femme semble surprise.
Moi, des problèmes ? Quels problèmes ?
Des problèmes pour concevoir ? insiste Clémentine.
La jeune femme reste perplexe un instant, puis éclate d’un rire franc et sincère avant de répondre :
Désolée de vous décevoir, mais je n’ai aucun problème pour concevoir, je suis juste une « childfree ».
Une quoi ?
Mon ami et moi ne voulons tout simplement pas d’enfants.
Et pourquoi donc ?
Clémentine est très intéressée par ce cas de figure qui pourrait sérieusement nuire à son business si le phénomène prenait de l’ampleur.
Et pourquoi donc ? reprend la jeune femme, agacée. On nous demande souvent à mon compagnon et moi, qui sommes en couple depuis des années, pourquoi nous ne voulons pas d’enfants. Mais on ne demande jamais aux parents pourquoi ils font le choix d’en avoir ! Je vous ai demandé moi, pourquoi vous étiez enceinte ?
Heureusement que non ! songe Clémentine. J’en ai un peu marre de mentir sans arrêt et de passer pour la mère accomplie et fière de ses morveux.
C’est incroyable ! continue son interlocutrice. Il semble mal venu de se poser des questions sur le bien-fondé d’avoir un enfant, alors qu’on nous rabâche de bien réfléchir avant d’adopter un chien. Je ne suis pas une espèce rare ! Élever un enfant, c’est, entre autres, une énorme responsabilité que je n’ai pas envie de prendre ! C’est aussi simple que ça !
Clémentine se sent si proche des convictions de cette femme qu’elle a envie de lui sauter dans les bras. Mais elle se retient, persuadée qu’on ne la comprendrait pas. Elle, si apparemment épanouie et heureuse de sa grossesse.
Je revendique le droit à une infécondité volontaire ! poursuit sa voisine. Je n’ai jamais ressenti un désir d’enfants. On me disait que ça viendrait, que mon horloge biologique se mettrait en route plus tard. Mais je me rends compte que ce n’est pas mon truc. Un bébé, ça dort, ça mange, ça pleure, ça a besoin d’être changé. Avant 3 ans, ce n’est pas très passionnant.
Clémentine acquiesce, malgré elle, transportée par les propos de sa compagne qui continue sur sa lancée :
Quand ma petite sœur est née, j’avais 12 ans. Tout le monde gagatisait en la trouvant magnifique. Moi, je la trouvais juste affreuse. Et puis, sommes-nous tous obligés d’avoir le même but dans la vie ?
Je suis entièrement d’accord avec vous ! s’écrie Clémentine, les propos sonnant tellement juste pour elle.
Alors, pourquoi être enceinte ? riposte la jeune femme.
Clémentine bafouille, elle aurait mieux fait de se taire.
Le bus arrive enfin, ce qui permet à Clémentine d’éluder la question. Elles montent toutes deux et s’installent côte à côte.
Sans compter que, pour mon compagnon, le monde dans lequel on vit pose problème. Il n’ose même plus regarder les informations. Donner naissance à un enfant sur cette planète qui compte pas mal de gens malheureux, de drames, ça donne de quoi hésiter, non ?
Clémentine opine du chef, désormais mal à l’aise.
Il ne s’agit pas d’acheter une paire de chaussures ! Il s’agit de créer un être humain et de l’amener à l’âge adulte. Dans notre société, qui survalorise les enfants et met une pression énorme aux parents, comprenez qu’on s’interroge ! Au fait, moi, c’est Hélène !
Clémentine continue machinalement d’acquiescer en se présentant :
Moi, c’est Clémen…
Pères et mères ont le devoir d’être des « parents parfaits » ! continue fébrilement Hélène.
Ça c’est pas mon taf , rumine Clémentine, qui commence à bouillir intérieurement. Elle est d’accord avec cette Hélène, mais qu’elle arrête de parler aussi fort dans le bus ! Elle pourrait donner ce genre d’idées à d’autres passagères.
Alors, l’idée de voir grandir un enfant m’angoisse carrément !
Clémentine peste intérieurement. Mais tais-toi donc un peu ! Les idées, ça fait vite boule de neige et, si ça devient à la mode, adieu mon petit business !
En plus, un enfant, c’est un tue-l’amour ! Je suis peut-être un peu égoïste, mais j’adore mon métier, je finis à pas d’heure !
Moi aussi j’aime mon nouveau métier ! Alors si tu la fermais un peu, ça me ferait plaisir ! Y’a plein de femmes qui t’observent en train de t’agiter dans le bus !
Vous vous rendez compte, on nous a même traités d’immatures ! Incapables de passer du statut d’enfant à celui d’adulte !
Clémentine se range à l’avis d’Hélène, mais n’en pense pas moins :
Crois-moi, ma vieille, moi aussi on me taxe d’immature ; mais, si tu savais pourquoi, ça bouclerait ta grande gueule. Que tu me parles en tête à tête à l’arrêt d’un bus, c’est une chose, mais que tu gueules contre mon business dans un car bondé, ça me pompe grave…
Ah, voilà mon arrêt ! s’exclame enfin Hélène. Ce qui est encore plus dingue, c’est quand je dis que je ne veux pas d’enfants, on me répond tout simplement que je changerai d’avis. Comme si la décision reposait forcément sur mes épaules ! Allez, bonne journée !
Clémentine fait un petit geste de la main, soulagée que la tonique Hélène quitte enfin le navire qu’elle est en train de saborder. C’est terminé ! se promet Clémentine. Plus question d’alimenter une conversation qui pourrait nuire à mes affaires !
Même si elle est d’accord avec cette Hélène, ce genre de propos n’est pas à tenir devant des parents potentiels.
Clémentine réfléchit à voix basse :
Je ne me vois pas prévenir mes clients qu’avoir un enfant ce n’est pas forcément le bonheur sans faille et qu’ils doivent se préparer à deux ou trois choses. C’est fou comme une si petite chose a du pouvoir ! En moins d’une semaine, les cris de bête sauvage du braillard vont transformer la fêtarde, un poil autocentrée, en distributeur de couches et biberons. D’ailleurs, certaines femmes qui allaitent ont le sentiment de se transformer en open bar. Et non content de régir nos nuits blanches et nos jours, cet individu de cinquante centimètres va aussi interférer dans le couple et la déco de l’appartement.
Les futurs parents ne comprennent pas encore qu’ils en ont au minimum pour les six prochaines années, le temps que le marmot s’autonomise un peu. En bref, qu’il sache au moins lacer ses chaussures tout seul.
Si mes clients étaient au courant de ce qui les attend, autant fermer boutique tout de suite ! sourit Clémentine.
Certains idéalistes décident, fermement et sans appel, que ce sera ni tétine, ni tablette et cinq fruits et légumes par jour. On les retrouve plus tard, se baladant avec une dizaine de « totottes » dans leur sac et promettant deux heures d’iPad à Monsieur bébé s’il accepte d’avaler son petit-suisse. Quant aux légumes, le morveux n’aime pas. Et ça, c’est vraiment une décision sans appel.
Il paraît que les géniteurs les plus impliqués dans l’éducation de leur escargot seraient aussi les plus stressés et les plus susceptibles de développer une dépression sévère. Clémentine a lu ça dans un journal de la salle d’attente de son gynécologue. Elle a déchiré la page, l’a mise en boule et avalée. Lire ce genre d’articles dans un cabinet de gynécologie, pour des parents en désespoir d’enfants, à leur trois millième FIV sans succès, c’est un tue-les-affaires pour Clémentine.
Ne surtout pas répondre à la question des futurs parents inquiets : comment ça se passe quand on rentre le soir ?
Ne pas leur dire que les escargots sont tous là à vous attendre en grappe baveuse, qu’il faut se mettre direct aux devoirs, aux récitations, aux dictées, qu’il faut aussi les jeter dans le bain, tenter de les faire dîner en silence et se brosser les dents, les balancer au lit, lire quarante histoires, bisouiller pendant des heures et s’y reprendre pendant trois plombes pour éteindre la lumière !
Clémentine se lève à son tour, arrivée à son arrêt, prête à donner moins que le minimum syndical à son patron. Elle pouffe et lâche pour elle-même :
Il faut juste ne conserver que l’essentiel : un enfant, c’est une joie et un bonheur sans limitation de durée ni date d’expiration !
* * *
Clémentine a conscience des petits inconvénients de ce « job » de mère porteuse. Hormis le fait qu’elle doit être la plus discrète possible sur ses activités, elle ne peut toujours pas faire de galipettes nocturnes. C’est dans le contrat avec les futurs parents : trop risqué pour le bébé. Du coup, elle néglige royalement son système pileux. Et s’en est excusée d’avance lors de son dernier rendez-vous de contrôle chez son gynécologue-obstétricien :
Pas grave, a-t-il souri, à la base, je voulais être vétérinaire.
Clémentine n’a pas le temps de répliquer à la boutade du toubib. Elle est prise d’un orgasme magistral. L’effet d’un spéculum peut être impressionnant sur une femme en manque d’activité sexuelle, surtout quand on s’appelle Clémentine.
Depuis son gynéco est devenu son meilleur ami. Enfin, surtout son spéculum.
Sa seconde grossesse commence également à avoir des effets marquants sur son physique, Clémentine sait d’avance qu’après son accouchement, ses maillots de bain lui iront comme une moufle à une pastèque et, si elle tente le monokini, il n’est pas sûr qu’on puisse voir son nombril.
Règle numéro un , s’est dit Clémentine un soir où elle déprimait devant son miroir : quand tu portes un legging imprimé animal, s’assurer de peser moins lourd que l’animal en question ! (Puis, observant de plus près son reflet) Règle numéro deux : pour connaître l’âge d’une femme, posez-lui la question. Elle froncera les sourcils, comptez les rides entre les deux et multipliez par vingt.
D’ailleurs, on me donne quel âge ? L’âge de mon état civil ? De mes artères ? L’âge que je pense avoir ? Celui qu’on me donne ?
Tout compte fait, je suis encore pas mal malgré mes grossesses et mes vergetures ! s’est-elle consolée.
C’est vrai que nous, les femmes, nous ne sommes pas faciles : les hommes ne doivent surtout pas oublier nos anniversaires, tout en ne se souvenant absolument pas de notre âge ! Quoique, côté homme à ses côtés, en ce moment, c’est plutôt le néant, le trou noir intergalactique.
Pas de vie sentimentale et pas de vie sexuelle. À l’annonce de son nouveau business, Damien l’a larguée pour une certaine Justine. Vexée, pendant ses heures de travail, elle lui a envoyé un e-mail lapidaire :
« Cher Ex, quand tu m’vois au taf, j’veux que tu prennes conscience de ce que t’avais, regrettes ce que t’as perdu et réalises ce que t’auras plus jamais ! »
À cela, Damien lui a répondu :
« T’as voulu te transformer en poule pondeuse, t’assumes, maintenant ! Et laisse-moi le choix de ne pas passer mon temps à te regarder couver en caquetant. »
Du coup, à défaut de plan Q, Clémentine est passée au plan B. Elle s’est inscrite sur les réseaux sociaux, passe ses soirées à jouer à Candy Crush Saga. Elle est devenue accro. Ne pouvant ni boire ni fumer, elle compense avec les jeux en ligne.
Je ne peux pas boire non plus ? s’est-elle offusquée devant des futurs-parents-clients très stricts. J’adore les pommes de terre ! D’ailleurs, mes trois recettes préférées à base de patates sont le gratin dauphinois, le hachis parmentier et la vodka ! Alors, laissez-moi manger des patates ! a-t-elle supplié.
Sans succès.
Pour couronner le tout, Clémentine a remarqué que, pendant cette seconde grossesse, elle prend beaucoup plus de poids que pour sa grossesse précédente, et craint de ne pas récupérer sa ligne après l’accouchement.
Éprouvant, ce métier de mère porteuse.
Je perds tout, vestes, clefs, portefeuille, mais dès qu’il s’agit de perdre quelques kilos, y’a plus personne !
4.

Toi + Moi – Toi = Perfection.


J’en ai marre, marre, je ressemble à une baleine échouée.
Clémentine est dans son neuvième mois de grossesse. Elle est affalée sur le canapé de son studio. Elle passe la plupart de ses journées à attraper des berlingots virtuels, si ce n’est des animaux coincés dans d’inextricables Tetris. Mais au bout de quelques heures, malgré l’addiction, ça devient ennuyeux. C’est son premier congé maternité illégal. Alors, elle fait très attention et redouble de prudence. Elle ne sort pratiquement jamais de chez elle, refuse les visites de ses collègues. Seuls Damien et Justine passent la voir de temps en temps. Son business fonctionne plutôt pas mal, merci au bouche-à-oreille, elle a même reçu un premier acompte pour une prochaine grossesse. Un mec, célibataire… Clémentine ne s’est pas posé beaucoup de questions, d’ailleurs elle ne s’en pose jamais quand il s’agit d’encaisser de l’argent.
Bien qu’elle soit vigilante, elle s’autorise quelques petites sorties, comme aller chez le coiffeur : les cheveux des femmes ne sont pas tous égaux lors d’une grossesse, et ceux de Clémentine sont devenus gras et ternes. La case coiffeur est alors incontournable. Mais pas question d’aller chez son coiffeur habituel, qui pourrait poser des questions indiscrètes sur son état. Aussi, Clémentine se lance comme défi de trouver un nouveau styliste.
Si, pour la plupart des femmes, ce challenge paraît superflu, il en est tout autrement pour Clémentine, égoïste, superficielle et surtout qui s’ennuie lamentablement pendant ses derniers jours de grossesse.
On dit que c’est compliqué de trouver un mec ! Mais un coiffeur, c’est pire ! annonce-t-elle à une Justine exténuée, débordée entre son boulot, ses gosses et son mec qui semble avoir pris une sacrée tangente vers le décolleté de sa nouvelle secrétaire. Je cherche le coiffeur, l’elfe magique, qui sera là pour me poupougner et me faire sortir de son salon avec une mine épanouie et un moral à déplacer les Galeries Lafayette ! insiste Clémentine, sans se soucier des soupirs de Justine. Longtemps, mon coiffeur du quartier a clairement refusé de m’écouter. Bien sûr, il me faisait « oui, oui, je comprends, je vois très bien ce que tu veux, on y va » , mais je sentais bien qu’en réalité, il répondait à son peigne ou à sa paire de ciseaux. Il m’aurait fallu une application de traduction simultanée coiffeur-cliente. Quand je lui disais « dégradé », je pensais « volume, légèreté ». Lui entendait « court », et je repartais avec la tête de mon voisin de 5e B ! « Ça te change ! » disaient Damien et mes collègues après avoir renversé leur café. À l’époque, le court revenait dans la tendance, sauf que mon coiffeur était juste un peu trop en avance sur la mode !
N’entendant aucune réponse de Justine, Clémentine s’impatiente :
Tu pourrais passer à la maison de temps en temps ! Le téléphone, ce n’est pas mon truc ! Tu m’écoutes, au moins ?
Un « oui » laconique lui répond.
Donc, comme mon ancien coiffeur m’a vaccinée contre l’amour du risque et comme je n’ose pas me montrer en public avec mon ventre énorme, j’ai décidé d’aborder une nouvelle coiffeuse, mais avec beaucoup de précautions : « Je voudrais un peu plus court, un tout petit peu, allégé en bas, pour faciliter le séchage, mais pas trop afin de continuer les chignons et surtout que ça reste classe quand même… » L’experte aux ciseaux a hoché la tête, elle a souri et elle m’a dit : « Je vais vous faire un truc très sobre. » C’est à cet instant précis que j’ai aperçu ses deux piercings dans le nez, sa mèche léopard et qu’un frisson de terreur m’a parcouru l’échine. Quelle mauvaise langue je suis ! Car elle ne m’a pas menti ! C’est hypersobre : elle a coupé un demi-millimètre et ça m’a coûté quatre-vingt-dix euros !
Justine laisse échapper un petit rire nerveux. Ça encourage Clémentine, qui continue sans se soucier des états d’âme de son amie :
T’as remarqué qu’à l’instant du dentiste, le coiffeur choisit toujours le pire moment pour poser une question ?
À l’instar…, rectifie Justine.
Quoi ?
On dit à l’instar du dentiste, pas à l’instant…
Mouais, OK, comme tu veux. Bon, bref, mon dentiste, c’est quand j’ai la mâchoire coincée par une fraise en pleine ébullition qu’il tient à savoir ce que je vais faire ce week-end. Eh bien, mon coiffeur, lui, c’est au démarrage du sèche-cheveux : je le vois bouger les lèvres et attendre une réponse. À mon avis, ça fait partie des joies sadiques du métier. Ils doivent se refiler l’info : « Tu ouvres le robinet, tu rinces les oreilles à rendre sourde la cliente et là tu cases : je vous fais un petit soin à vingt-sept euros… »
Clémentine, il faut que je te laisse…
Déjà ? Ça fait à peine cinq minutes qu’on discute !
Précision : ça fait un peu plus de dix minutes que je subis ton monologue, Clem !
Justine semble à bout de nerfs.
Mais que se passe-t-il, Justine ? demande finalement Clémentine.
Justine laisse échapper un ricanement agacé :
Oh moi, je n’ai pas trop de problèmes de coiffeur, juste que mon mec vient de se barrer !
C’est ballot ! rétorque Clémentine, toujours en orbite par rapport aux émotions des autres. En parlant de relations sentimentales, l’histoire du pompier qui a fondé un foyer, après avoir déclaré sa flamme à une sirène, tu la connais ?
Tu fais chier, Clem !
Passe me voir, on en parlera !
Trop tard, Justine a raccroché.
Et merde ! rouspète Clémentine.
Justine lui fait la gueule. Il faut qu’elle rattrape ça, mais elle est clouée chez elle, il est plus de 20 heures et elle ne peut pas sortir. Ce n’est pas qu’elle ne veut pas, mais elle ne peut pas. Les parents du futur bébé le lui ont interdit ; mieux, ils ont installé des caméras de surveillance.
En fait, la maladresse et l’attitude délurée de Clémentine les font frémir jusqu’à la racine des cheveux. Ils s’inquiètent pour l’enfant.
Au début de sa grossesse, Clémentine avait retrouvé le visage de son adolescence : granuleux et surtout boutonneux. Justine lui avait donné un truc : « Le soir, tu poses une bonne pastille de dentifrice sur chaque bouton, le lendemain normalement c’est sec et ils ont disparu ».
D’accord, c’est blanc, ça colle. Sauf que le lendemain, le dentifrice avait durci et Clémentine était criblée de petits pois blancs.

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