Échec et mat
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Description


La famille Ackermann coule des jours paisibles dans le domaine de Hellsgate. Du moins en apparence.


Embauché au poste d'intendant des écuries, Samaël apprendra à ses dépens que les membres de cette famille recomposée sont plus étranges et mystérieux les uns que les autres, surtout lorsqu'il se voit confié la tâche impossible de domestiquer un cheval sourd... et aveugle !


De surcroît, rien ne l'avait préparé à Arsen Ackermann, un jeune homme cruel et sarcastique qui s'amuse à tourmenter ses employés et à lui rendre la vie au domaine impossible.


Entre ses croyances, ses préjugés et son passé qu'il doit taire par peur des représailles, Samaël devra faire preuve de tempérance s'il veut dompter l'animal sous sa responsabilité et les sentiments conflictuels qu'il éprouve pour Arsen.

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Informations

Publié par
Nombre de lectures 11
EAN13 9791038100787
Langue Français
Poids de l'ouvrage 3 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0045€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait


De surcroît, rien ne l'avait préparé à Arsen Ackermann, un jeune homme cruel et sarcastique qui s'amuse à tourmenter ses employés et à lui rendre la vie au domaine impossible.


Entre ses croyances, ses préjugés et son passé qu'il doit taire par peur des représailles, Samaël devra faire preuve de tempérance s'il veut dompter l'animal sous sa responsabilité et les sentiments conflictuels qu'il éprouve pour Arsen.

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Alex Wyck 
Echec et Mat 
 





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    Suivi éditorial ©  Laura Delizée
Correction © Emmanuelle Lefray         
  Illustration de couverture ©  Pride book
Toute représentation ou reproduction, par quelque procédé que ce soit est strictement interdite. Cela constituerait une violation de l'article 425 et suivants du Code pénal. 
ISBN : 9791038100787
  Existe aussi en format papier


Chapitre 1
Le papier se froissa dans son poing après qu’il lui eut adressé un dernier coup d’œil. Samaël releva la tête et examina attentivement la taille du domaine. Des lieues et des lieues de terres cultivables et, au milieu de tous ces camaïeux de vert, une gigantesque bâtisse en pierre grise. Hellsgate, c’était le nom de l’exploitation où on l’avait envoyé.
— C’est déjà plus civilisé que je le pensais…
Son cheval s’impatienta sous lui et gratta nerveusement le sol de son sabot. Samaël lui flatta l’encolure et se remit en route. De ses recherches, il avait appris qu’Hellsgate était passée entre de nombreuses mains jusqu’à ce que la famille Ackermann ne rachète le terrain après des négociations difficiles et pleines de rebondissements. Mais le domaine étant une communauté assez fermée et recluse, Samaël n’avait pas pu glaner plus d’informations au sujet des propriétaires, sauf des rumeurs. En ville, les gens craignaient les Ackermann comme s’ils étaient le diable en personne et ils se seraient bien passés d’interagir avec eux s’ils ne dépendaient pas de la production de blé et de bétail pour leurs propres survies. Mais Samaël n’avait pas le choix, le travail se faisait rare en cette période hivernale et l’annonce dans le journal local avait paru comme un signe du ciel :
Cherche intendant d’écurie pour résolution de problèmes à pied ou à cheval, débourrage et commerce de chevaux. Salaire négociable, logement et repas fournis au sein du domaine.
Après un échange de lettres plus brèves et mystérieuses les unes que les autres avec Vera Ackermann, qui devait être la propriétaire, elle avait admis que son expérience était « passable » et ils avaient convenu de son arrivée un peu plus tard dans la semaine.
Samaël était déterminé à lui prouver qu’il était plus que « passable ».
***
Arrivé au bout de la route, il fut étonné de ne trouver aucune grille ni barrière. Pas de joli jardin comme chez la plupart des bourgeois, pas d’hommes en uniforme, ni de décorum inutile. La vie grouillait dans l’exploitation, mais les employés étaient en chemise et bas simples, un habit modeste pour une tâche modeste. Un bruit satisfait échappa à Samaël sans qu’il s’en aperçoive. Il descendit souplement de son cheval et arrêta un homme sur le point d’entrer :
— Je suis Samaël, madame Vera Ackermann m’attend.
L’homme s’esclaffa bruyamment.
— Vera Ackermann n’attend personne, mon vieux.
La porte se referma derrière lui sans qu’il lui ait promis d’annoncer son arrivée. Les autres employés étant trop affairés pour lui prêter attention, il prit les choses en main sans attendre d’autorisation. Samaël fit le tour de la propriété jusqu’à trouver les écuries, confia son cheval au palefrenier et revint à son point de chute, à l’entrée. Lorsqu’une femme entra dans la demeure, Samaël lui fit la même requête qu’au premier :
— Madame Vera Ackermann m’attend, pouvez-vous lui dire que je suis là ?
La femme sourit comme si l’idée était ridicule et entra sans rien lui répondre. Samaël prit une longue inspiration et leva les yeux vers le ciel. L’hiver était clément, il ne faisait pas réellement froid, pas une brise, juste une fraîcheur soutenue qui lui fit relever le col de sa veste. Samaël insista encore auprès d’un troisième homme et s’assit sur une marche sur le porche, il savait être patient. Mieux valait un esprit patient qu’un esprit hautain. 
Ses fesses commençaient tout juste à s’engourdir sur les pierres froides quand la porte de l’entrée s’ouvrit à la volée sur une femme ravissante. Grande, blonde, vêtue de fourrures immaculées, la démarche altière et la tête haute.
— Samaël, je suppose ?
Ébahi que la propriétaire se manifeste enfin, Samaël eut toutes les peines du monde à reprendre contenance. Il se leva et inclina la tête.
— C’est bien moi. Madame Ackermann ? 
La dame acquiesça et le scruta de la tête aux pieds. De prime abord, Samaël ne perçut aucune arrogance chez elle, juste une pointe de fierté.
— Vous dites que vous êtes attendu à Hellsgate alors que c’est faux, je suis très intriguée par votre comportement.
Encore une fois, elle lui coupa l’herbe sous le pied. Il fronça les sourcils.
— Que voulez-vous dire ? J’ai un mot de votre part.
Samaël fouilla dans sa poche et en sortit une lettre qu’il lui tendit. Les lèvres de Mme Ackermann se pincèrent quand elle déplia la missive et la lut rapidement. Derrière elle, la porte était restée ouverte et des jeunes gens leur jetaient des petits coups d’œil curieux en essayant d’être discrets, en vain. Mme Ackermann se détourna finalement de la lettre et la lui rendit.
— Ce n’est pas mon écriture.
— Je ne comprends pas, dit Samaël sans cacher sa confusion.
— Moi non plus… Entrez, nous allons résoudre ce mystère très rapidement, je vous l’assure.
Vera Ackermann tourna les talons et Samaël la suivit bêtement à l’intérieur, trop abasourdi pour se réjouir de la chaleur qui régnait dans le hall. Tous les jeunes employés se hâtèrent de reprendre leurs tâches comme s’ils ne les avaient jamais quittées, avec une dernière œillade pour lui. Ils passèrent devant un grand escalier qui devait monter à l’étage, traversèrent le hall et atterrirent dans une grande salle de réception qui le fit se sentir minuscule. Il n’en montra rien, carra les épaules et s’arrêta lorsque Mme Ackermann fit volte-face pour parler à la jeune fille qui patientait dans un coin, la tête baissée respectueusement.
— Iris, sois gentille, fais-nous apporter du vin chaud et fais appeler tous les enfants de Maddox dans la salle de banquet.
— Tous, Madame ?
Avec une expression malicieuse, Mme Ackermann sourit.
— Oui, tous.
La jeune fille disparut en trottinant, les laissant seuls tous les deux. Samaël s’étonna de l’absence de chaperon, mais ne pipa mot. Mme Ackermann lui fit signe de prendre place à la table, ce qu’il fit. Elle s’assit en bout de table, en reine de cérémonie.
— Votre lettre parle d’un poste à pourvoir, lequel est-ce ?
— Intendant d’écurie.
— Vous n’avez pas l’air d’un palefrenier, lui fit-elle remarquer.
— C’est parce que je n’en suis pas un. J’ai géré les écuries du comte de Borg pendant neuf ans, il est renommé pour l’élevage de chevaux arabes pure race.
Ce que Vera Ackermann n’avait pas besoin de savoir, c’était qu’avant de travailler pour le comte de Borg, Samaël faisait partie des recrues destinées à entrer dans l’armée pontificale et qu’il s’était enfui. C’était quelque chose qu’il ne pouvait jamais partager avec ses employeurs pour la simple et bonne raison qu’il craignait de se faire dénoncer. Samaël n’en avait jamais parlé à personne. Si quelqu’un apprenait qu’il était issu d’un régiment, qu’il n’était qu’un déserteur et que l’information remontait à l’Église…
Ce serait la mort assurée pour lui.
— Puisque le comte de Borg est si renommé, pourquoi ne pas être resté chez lui ?
Samaël sortit de ses pensées. Un sourire fin étira ses lèvres quand il assimila enfin sa question. Mme Ackermann le regarda avec une lueur amusée, elle était loin d’être idiote.
— Nous avons eu un différend qui m’a poussé à quitter son service, dit-il.
— Quel genre de différend ?
— Religieux.
Samaël tira sur la fine chaîne autour de son cou et exposa le pendentif en forme de croix. L’or brilla en captant la lumière du soleil. Malgré son secret, il se refusait à cacher sa foi. C’était sa seule imprudence. Mme Ackermann hocha pensivement la tête.
— Je sais que Borg a un caractère emporté, surtout lorsqu’il s’agit de ses dieux, dit-elle avec empathie.
C’était le moins qu’on puisse dire. Samaël ouvrit la bouche pour tenter d’éclaircir l’énigme de la lettre, mais un homme et une femme pénétrèrent dans la pièce avant qu’il n’ait pu prononcer un seul mot.
— Tu nous convoques comme des petits enfants pris la main dans le sac de friandises, j’espère que tu as une bonne raison, grommela le premier.
— Où sont Valerien, Nasim et Arsen ? demanda-t-elle.
— Nous ressemblons à des nourrices ? rétorqua la seconde.
Samaël observa les deux personnes. La jeune fille portait ses longs cheveux châtains noués à l’arrière de son crâne par des tresses complexes tandis que le jeune homme paraissait tout juste sorti de son lit, ses cheveux blonds ébouriffés dans tous les sens. Vera haussa un sourcil patient et fit cliqueter ses ongles sur le bois de la table. La jeune femme poussa un soupir :
— Valerien est parti chez sa fiancée ce matin, Nasim est porté disparu…
— … et Arsen doit être en train de se traîner dans l’escalier, nous aurons fini cette discussion avant même qu’il n’arrive dans la pièce, railla le blond.
— Daelan, gronda Vera d’une voix sèche.
Samaël resta silencieux, captivé par la manière dont ces personnes se comportaient les unes envers les autres. Le jeune homme blond – Daelan – croisa les bras sur son torse.
— Est-ce le mot « traîner » qui dérange ? Est-ce que « ramper » convient mieux ? Ou peut-être « onduler », comme un serpent ? 
— Tu me blesses, mon frère.
Tous se tournèrent vers la voix. Malgré ses mots, elle n’avait nullement l’air blessée. Samaël eut un sursaut en voyant le nouveau venu. L’épaule adossée contre le chambranle, ce dernier s’appuyait lourdement sur une béquille en contrebalançant le plus gros de son poids sur ses bras. En le voyant ainsi recourbé autour de ses appuis, Samaël fut tenté d’agripper sa croix.
— Arsen, salua Vera. Je suis contente que tu te joignes à nous, nous nous passerons de Valerien et de Nasim pour ce léger problème…
Daelan soupira et s’installa lourdement sur une chaise, la jeune femme aux tresses l’imita. Quant à ce fameux Arsen… Il repoussa les pieds d’un siège, s’assit dessus avec une habileté qui surprit Samaël et tourna la tête vers lui :
— Un problème ? 
Samaël nota un léger accent dans son intonation, une prononciation particulière, comme si chaque syllabe méritait d’être dite correctement. Peut-être une coquetterie de langage, une façon de se démarquer des autres. Vera Ackermann dirigea un regard évident vers Samaël. Les autres ne parurent remarquer sa présence qu’à cet instant précis. S’ils furent surpris, ils ne le montrèrent pas.
— Cet homme prétend que j’ai répondu à ses lettres à propos d’un poste à pourvoir aux écuries… Mon esprit est sûrement très occupé par l’arrivée de l’hiver, mais je pense que si j’avais rédigé ces lettres, je m’en souviendrais…
Les jeunes gens se regardèrent entre eux sans piper mot. Mme Ackermann se leva, fit le tour de la table en les frôlant tous et s’arrêta devant Samaël.
— Montrez-les-moi encore, s’il vous plaît.
Samaël s’exécuta sans attendre, elle examina la missive en reprenant ses déambulations :
— Ce n’est même pas une bonne imitation, je ne fais pas de boucles ridicules à mes L, ni même à mes T. Alors j’aimerais savoir lequel d’entre vous a cru sage d’employer un intendant des écuries sans m’en parler…
L’énigme prenait fin.
La déception creusa un trou dans l’estomac de Samaël. Il avait fait tout ce chemin en étant persuadé d’avoir trouvé un travail. L’hiver allait arriver de plein fouet et il serait bientôt trop tard pour trouver autre chose. Les jeunes s’observèrent entre eux avec perplexité. Daelan semblait le plus perturbé des trois, si bien que l’attention de Vera s’attarda sur lui. Arsen ricana avec dédain :
— Je l’ai fait.
Une fois de plus, tous se tournèrent vers Arsen qui souriait de toutes ses dents. Les mâchoires de Mme Ackermann saillirent lorsqu’elle serra les dents.
— Pourquoi ? 
— Vera… dit Arsen presque avec pitié. Tu sais très bien pourquoi.
— Mettre la zizanie dans mes affaires ? hasarda-t-elle durement.
— J’adore te regarder… danser autour des problèmes, dit-il avec un sourire cruel.
Samaël se recula légèrement sur sa chaise, mal à l’aise. Ce simple mouvement attira l’attention de tous sur lui. Mme Ackermann fit tourner la lettre entre ses doigts en se mordillant les lèvres distraitement, perdue dans ses pensées.
— Eh bien, ta petite plaisanterie va se retourner contre toi. Il se trouve que nous avons réellement besoin d’aide aux écuries. Paschal ne peut pas gérer toutes nos bêtes avec une poignée de fermiers, je pense qu’un homme d’expérience lui sera d’une grande aide. Qu’en pensez-vous, Samaël ?
— Je…
Samaël cligna des paupières, lui qui pensait devoir chercher ailleurs après cet entretien… Mme Ackermann haussa un sourcil.
— Alors ? s’impatienta-t-elle.
— Oui, dit-il plus fermement.
— Très bien, l’affaire est réglée dans ce cas.
Mme Ackermann fit virevolter ses fourrures en traversant la salle de banquet, elle ne se retourna pas en disant :
— Au fait, Arsen, puisqu’il te plaît tant que cela de me mettre des bâtons dans les roues, je pense que tu ne verras aucun inconvénient à ce que je te rende la pareille. Fais donc visiter le domaine à notre nouvel intendant et dirige-le vers Paschal quand tu auras terminé.
À table, Daelan renifla entre amusement et dédain. Arsen serra les poings, et son regard se durcit une seconde en tombant sur Samaël avant que la colère ne disparaisse tout aussi vite.
— Très bien, Vera , dit-il d’un ton empreint d’ironie.
***
Lorsqu’il fut clair que Vera en avait terminé avec cette conversation, Daelan et la jeune fille aux tresses disparurent en un coup de vent. Samaël appréciait peu de se retrouver au milieu d’une rixe familiale, mais il se leva sans mettre en avant son malaise. Arsen relâcha son souffle posément, étendit les doigts sur la table comme un homme politique sur le point de faire un discours et se tourna vers lui.
— Prêt ?
Arsen recula sa chaise et s’arma de sa béquille pour se redresser de toute sa hauteur, Samaël se tendit en le voyant faire. Il n’avait jamais vu d’infirme auparavant. La servante du nom d’Iris s’attarda jusqu’à ce qu’il lui donne son sac de voyage et s’en alla tout aussi vite, aussi silencieuse et discrète qu’un spectre.
— Eh bien ? grogna Arsen quand il resta planté là.
Samaël se reprit, suivit le jeune homme dans le hall, puis passa le seuil de la porte. Sur le porche, Arsen soupira, s’assit sur les marches et fit basculer ses jambes devant lui. Il jeta la béquille sur le côté et tendit les bras en lui faisant signe d’approcher. Confus, Samaël resta une fois de plus cloué sur place. Arsen le darda d’un regard noir et parla d’une voix douce, mais meurtrière.
— Tu voudrais que je me traîne dans l’écurie en essayant d’éviter le crottin de cheval à chaque coin de stalle ? Rends-toi utile, porte-moi sur ton dos. Et si tu envisages de me balancer sur ton épaule comme un vulgaire sac de pommes de terre, j’aurai ta tête.
Samaël envisagea une seconde de le laisser se débrouiller pour lui apprendre les bonnes manières… Puis se ravisa. Si Arsen était le fils de Mme Ackermann, il valait peut-être mieux ne pas s’opposer à lui. Samaël lui présenta son dos, les bras du jeune homme entourèrent ses épaules et il grinça des dents en le soulevant du sol. Arsen était tout sauf un poids plume. Un rire amusé retentit derrière lui :
— Allez, en avant !
Samaël eut envie de lâcher ses cuisses rien que pour le plaisir de le voir s’écrouler au sol. Il était désespéré, mais il y avait des limites tout de même. 
Arsen lui indiqua le chemin des écuries. Samaël ne dit rien et suivit ses directives, même s’il savait où elles se situaient pour y avoir amené son cheval. Ils firent le tour des stalles et passèrent par un grand manège couvert situé à l’intérieur de l’écurie où des personnes de tous âges perfectionnaient leurs talents de cavaliers, les plus jeunes sur des shetlands et les autres sur des chevaux de taille normale.
— Vous n’avez qu’un manège, pas de carrière extérieure ? 
— Ici, on appelle ça un corral, pas un manège , dit Arsen en fronçant le nez avec arrogance.
Samaël faillit lever les yeux au ciel, mais son éducation le brida. Arsen lui montra la sellerie où tout le matériel se trouvait ainsi que la réserve de foin, de paille et de céréales. Samaël se laissa porter par sa curiosité et examina attentivement les chevaux. Il y en avait de toutes sortes, de gros percherons destinés à l’attelage, des coursiers pour la rapidité et d’autres qui ne devaient avoir pour utilité que d’être beaux.
— Sven !? Où est Paschal ? cria Arsen par-dessus son épaule.
— Il est chez les Linfatt, leur jument est en train de mettre bas.
Le ton familier surprit Samaël. Pas de « Monsieur » à la fin, pas de regard baissé, pas vraiment de respect… Le garçon prénommé Sven ne s’arrêta même pas dans sa tâche pour s’adresser à Arsen, il poursuivit comme s’il s’agissait d’un simple homme de ferme, au même niveau que lui.
— Il semblerait que tu aies quartier libre pour t’installer dans ta chambre jusqu’à son retour.
Le même accent prononcé dans une voix douce, mais précise. Samaël eut envie de lui demander s’il avait vécu à l’étranger, mais tint sa langue. Ils sortirent des écuries. À sa plus grande surprise, Arsen le dirigea de nouveau vers la bâtisse principale.
— Les employés vivent chez vous ? s’étonna-t-il.
— Personne n’est assez stupide pour croire que nous sommes du même rang même si nous dormons sous le même toit, répliqua Arsen. Ou alors… es-tu stupide ?
Le sang bouillonna dans ses veines et empourpra ses joues. Sur le porche, il relâcha sa prise sur les cuisses d’Arsen d’un cran.
— Je pense que vous pouvez vous débrouiller à partir d’ici, il n’y a plus de risque que vous vous salissiez avec le crottin de cheval, dit-il, citant ses mots.
Un souffle amusé toucha sa nuque, les bras se détachèrent de ses épaules. Malgré son agacement, Samaël se baissa pour le laisser descendre en douceur alors que tout ce qu’il aurait voulu, c’était de le laisser choir par terre comme il le méritait. En se retournant, il vit Arsen le toiser avec une colère à peine contenue. Ce dernier récupéra sa béquille, se remit debout à la seule force de ses bras et s’appuya contre tout ce qui se trouvait à sa portée pour entrer dans la demeure.
— Iris, appela Arsen.
Cette dernière apparut aussitôt, tête baissée, pas avec respect, mais avec… peur. La jeune femme était terrifiée.
— Montre-lui l’endroit où il passera la nuit pour les charmants jours à venir.
— O-Oui, Monsieur.
L’attitude d’Arsen prit un pli sadique au ton tremblant de la jeune fille. Il la fixa longuement jusqu’à la voir se dandiner sur elle-même. Samaël se racla la gorge pour détourner son attention. Arsen tourna si vite la tête qu’il put presque entendre son cou craquer. Ses yeux se rivèrent cruellement à lui, un sourire faussement aimable s’accrocha à ses lèvres.
— Bienvenue à Hellsgate, Samaël.
Après l’avoir fusillé du regard une dernière fois, Arsen se retourna et boita dans les escaliers. Samaël frissonna en le regardant partir et monta une main à sa croix. Il attendit qu’il soit hors de vue pour s’adresser à Iris.
— A-t-il toujours été comme cela ?
La jeune fille releva la tête, ses yeux brillaient de larmes contenues, ses doigts tremblaient de terreur.
— Parfois, c’est pire, dit-elle.
— Non, je veux dire…
Un éclair de lucidité trancha l’effroi dans lequel Iris était plongée et elle souffla un petit rire nerveux.
— Oh, vous parlez de ses jambes.
Elle se mit en mouvement comme si elle se souvenait tout juste de l’ordre d’Arsen et le guida vers une petite porte derrière l’escalier où le bâtiment était beaucoup plus modeste. Les quartiers des servants, sans aucun doute.
— Il est né comme cela, révéla-t-elle finalement.
— Se déplace-t-il toujours de cette façon ?
En grimpant sur le dos des employés et en claudiquant… Iris hocha vivement la tête.
— Toujours… Une de mes amies était présente lorsque sa mère lui a offert une chaise à roulettes, il l’a jetée à travers la pièce, il était fou de rage, dit-elle en tremblant.
— Vous avez peur de lui.
Iris lui attrapa le bras. Ils s’arrêtèrent et les employés occupés les contournèrent avec un regard désapprobateur. La servante n’en eut cure, elle rétorqua d’un ton apeuré : 
— Seul un abruti n’aurait pas peur d’Arsen.
Après cela, Iris le conduisit dans une petite chambre qu’il allait devoir partager avec deux autres hommes et le laissa sans rien ajouter. Son sac était posé sur un lit dans le coin de la pièce, les deux autres hommes partageaient une couche superposée, ce qui arrangea Samaël. Il aurait sa tranquillité. Il rangea ses maigres possessions dans les tiroirs de la commode mise à sa disposition et ressortit pour visiter de lui-même.
Samaël passa son après-midi à se familiariser avec les lieux et avec l’écurie. Il prêta sa force physique lorsque les garçons de ferme eurent pour tâche de pailler les box des chevaux et de distribuer le foin. Il les suivit et mangea avec les autres servants, content de laisser les conversations amicales et bruyantes lui passer au-dessus de la tête, les écoutant d’une oreille distraite.
— Paschal n’est toujours pas revenu ?
— Non… il doit y avoir des complications, grimaça un jeune garçon.
Ce soir-là, le ventre plein et les bras fourbus par le travail, Samaël se coucha avec l’esprit tranquille. Il avait un travail pour cet hiver, il était à l’abri du besoin.
Pour l’instant.
***
Le lendemain, Samaël se présenta aux écuries en pensant rencontrer le fameux Paschal, mais il n’était toujours pas revenu. Il aida les garçons de ferme à nourrir les chevaux et à curer les stalles, tout en sachant parfaitement que ses compétences ne fleurissaient dans ces simples besognes, mais assez humble et volontaire pour les effectuer de bon cœur.
À midi, inquiète de ne pas voir revenir Paschal, Mme Ackermann ordonna à un des garçons d’aller voir ce qui lui prenait tant de temps. En sortant de la bâtisse pour le regarder partir, Samaël s’arrêta dans ses pas en reconnaissant la silhouette d’Arsen, assise sur les marches. De tous les propriétaires du domaine, il fallait qu’il tombe sur lui. Samaël envisagea de faire demi-tour et de passer par une porte dérobée, mais ce serait admettre qu’il était impressionné par le jeune homme, ce qui était ridicule. Ses pieds râpèrent contre le porche quand il s’approcha. Le dos d’Arsen se raidit avant qu’il ne se retourne, son expression se détendit lorsqu’il vit à qui il avait affaire.
— Ah, voilà le cul béni, se moqua-t-il.
Samaël rechigna à l’appeler « Monsieur » (surtout avec son attitude dédaigneuse) et il n’était pas fou au point de l’appeler « Arsen » tout haut, il se contenta donc juste d’un signe de tête en guise de salut. Il allait partir quand le propriétaire parla encore.
— J’ai entendu dire que Paschal n’était toujours pas revenu de son petit voyage.
Cette façon de prononcer toutes les syllabes devenait irritante, surtout quand elle était accompagnée par ce sourire narquois. Samaël refoula la vague d’agacement au fond de son estomac et opina sèchement du chef. Arsen sourit comme un maniaque et tendit les bras, comme la veille.
— Allez. Je vais te montrer quelque chose d’intéressant.
Samaël fronça le nez, suspicieux.
— Qu’est-ce que c’est ?
Arsen pencha la tête sur le côté comme un drôle d’oiseau. Ses cheveux noirs étaient élégamment tressés de tous les côtés, il aurait pu ressembler à un prince s’il n’était pas aussi odieux.
— Eh bien, si tu ne viens pas, tu ne le sauras jamais, le nargua-t-il.
Samaël le dévisagea. Les avertissements d’Iris se répercutèrent dans sa boîte crânienne. Arsen fit un geste impatient de la main, un muscle de sa mâchoire tiqua furieusement. Il n’admettrait pas qu’on lui refuse son caprice. Samaël se mordit fort l’intérieur de la joue et s’abaissa pour le porter sur son dos comme la veille.
— À l’écurie, vieux canasson ! 
Samaël ne put s’empêcher de grogner tout en obéissant. Ce propriétaire allait vite s’avérer gênant. Une fois arrivé, les bras d’Arsen se resserrèrent autour de lui pour réclamer son attention. Samaël se renfrogna, mais pencha la tête vers lui pour montrer qu’il écoutait.
— Est-ce que tu aimes les défis ?
— Quel genre de défis ? rétorqua prudemment Samaël.
— Ne sois pas si méfiant !
Arsen lui pointa un autre couloir de l’écurie et le fit s’arrêter devant une stalle en particulier. Un cheval d’un blanc éclatant mâchonnait de la paille à l’intérieur. De ce que Samaël pouvait en voir, il était magnifique, fin, avec des courbes racées et puissantes.
— Splendide, non ? dit Arsen comme s’il lisait dans ses pensées.
Le jeune homme s’était penché par-dessus son épaule pour mieux voir l’animal et son souffle atterrit dans le creux de son oreille. Samaël retint un frisson et hocha sobrement la tête. Un des bras d’Arsen quitta son torse pour reposer lourdement à l’arrière de sa nuque, comme s’il était un accoudoir.
— Faisons une hypothèse, reprit Arsen. Si tu travaillais encore chez Borg et qu’un cheval était, disons… sourd de naissance. Est-ce que tu le débourrerais quand même, ou est-ce que tu mettrais fin à ses jours ?
Samaël réfléchit sérieusement à la question en remuant pour montrer au jeune homme que cette position était loin d’être confortable pour lui, Arsen ne daigna pas bouger son coude qui appuyait douloureusement contre son omoplate.
— Si le cheval avait un caractère facile, j’essayerais, répondit-il.
— Ah, essayer … répéta Arsen d’un ton dangereux. Imaginons qu’il soit très difficile alors.
— Non, répondit Samaël.
Mais Arsen n’écoutait pas, il continua :
— Disons que le cheval est sourd de naissance et que… dans un moment d’égarement, quelqu’un l’ait rendu aveugle.
— Sourd et aveugle ? s’étonna Samaël.
Arsen marqua une pause. Son bras bougea finalement de sa position douloureuse et une main se posa sur le haut du crâne de Samaël à la place. Le jeune homme le prenait apparemment pour une poupée de chiffon. Les doigts se resserrèrent férocement dans ses cheveux.
— Est-ce que tu es sourd aussi, paysan ?
D’un geste de la tête, Samaël s’arracha à la prise d’Arsen.
— Je ne suis pas un paysan.
Un rire fou échappa à Arsen. Samaël baissa le menton et récita rapidement une prière ; cet homme était soit aliéné, soit le démon en personne. Le rire s’interrompit aussi vite qu’il avait commencé.
— Donc, sourd et aveugle, résuma Arsen très sérieusement. Que ferais-tu d’une telle créature, hm ?
— Une telle créature n’existe pas.
Les bras d’Arsen se relaxèrent légèrement quand il s’écarta de son oreille. Samaël dut contracter ses muscles abdominaux pour les maintenir en équilibre.
— Ah… soupira Arsen. Eh bien, permets-moi d’en douter, mon très cher paysan. Recule d’un pas.
Samaël tardant à obéir, Arsen s’en accommoda et donna un grand coup dans la porte de la stalle avec le plat de la main. Le métal vibra avec un son sonore, un tintement aigu qui se prolongea dans l’air. Tout à coup, le cheval blanc tourna la tête dans leur direction et Samaël n’eut pas le temps de faire son pas en arrière. L’animal se précipita sur la porte, toutes dents dehors, les paupières closes de façon anormale. Il balança ses postérieurs contre les cloisons de son box et devint fou de rage. Le cœur au bord des lèvres, Samaël trébucha sur ses propres pieds et s’écrasa au sol avec son fardeau. Arsen grogna à peine lorsqu’ils tombèrent, il souffla avec amusement et tapota l’épaule de Samaël avec condescendance.
— Tu vois, une telle créature existe.
Les paupières du cheval étaient enfoncées dans leurs orbites, comme s’il n’y avait que du vide à l’intérieur, rien à recouvrir. Samaël porta une main à ses lèvres et contempla le spectacle avec horreur tandis que la bête reprenait difficilement son calme, perturbée par les vibrations qu’elle parvenait certainement à percevoir.
C’était abominable, abject.
— Cette pauvre bête… Qu’est-ce que vous lui avez fait ? 
Arsen tapota encore son épaule et se dégagea de derrière lui pour s’asseoir à ses côtés. Le cheval poussa un dernier hennissement rauque avant de rentrer la tête dans sa stalle, sa queue fouettant nerveusement l’air. Samaël regarda Arsen, épouvanté. Ce qu’il vit le pétrifia d’autant plus. Arsen souriait et la lueur dans ses yeux ne reflétait qu’une fascination morbide. S’il en doutait avant, il avait maintenant la preuve que cet homme était fou.
Une colère terrible monta dans la poitrine de Samaël, il se mit debout et commença à faire les cent pas devant la porte du box. Propriétaire ou pas, Arsen allait voir de quel bois il se chauffait. Samaël pointa le cheval du doigt furieusement.
— Vous devriez avoir honte ! cracha-t-il.
Les sourcils d’Arsen se levèrent avec étonnement et il posa une main sur son torse, l’innocence incarnée.
— Moi ?
Il y avait un avertissement dans sa voix. Comme s’il défiait Samaël de lui tenir tête, de répéter ou de confirmer ce qu’il venait de dire. Samaël en avait vu d’autres, il s’était fait jeter dehors par Borg lorsqu’il avait refusé de travailler le dimanche matin, il n’allait pas se laisser marcher dessus par un gamin d’une vingtaine d’années. Il en avait trente-trois, il était plus âgé, il avait plus d’expérience et le droit d’exprimer son point de vue quand cela lui chantait.
— Oui, vous ! Personne ne mutile une bête de cette façon en s’attendant à ce qu’elle continue de vivre normalement.
— Si j’étais toi, je choisirais mes prochains mots prudemment, menaça Arsen.
— Heureusement, vous n’êtes pas moi, siffla-t-il.
La bouche d’Arsen se tordit impétueusement. Il s’apprêtait sûrement à déblatérer d’autres menaces ou peut-être à le renvoyer, mais le garçon d’écurie que Mme Ackermann avait envoyé prendre des nouvelles de Paschal revint à la hâte, nouant l’attache de son cheval à un crochet, à bout de souffle. L’intérêt d’Arsen changea de cible.
— Paschal a-t-il décidé de prendre des jours de congé sans nous en informer ? railla-t-il.
Samaël croisa les bras sur son torse, toujours aussi en colère. Le garçon pâlit et secoua la tête en avalant de grandes goulées d’oxygène.
— Non, la jument des Linfatt lui a donné un coup de sabot pendant la mise à bas, il a la jambe cassée. Le médecin lui a interdit de faire le retour à cheval.
— Ah, dit Arsen sans grand intérêt. Et le poulain ?
Le garçon fronça les sourcils, perturbé par le changement de sujet.
—  Le poulain , insista Arsen comme s’il s’adressait à un abruti.
— Il est mort. La jument aussi.
— Cela valait bien la peine de se déplacer, s’esclaffa Arsen.
— Paschal est bloqué là-bas, reprit le garçon. Il faut que quelqu’un le ramène en chariot…
— Et les Linfatt ne pouvaient pas s’en charger ?
— Les Linfatt n’ont pas de chariot, bredouilla le garçon en baissant la tête.
Arsen fit claquer sa langue contre son palais et renvoya le garçon d’un geste pétulant de la main. Ce dernier n’attendit pas son reste et fila. Samaël serra les poings, son sang pulsa dans ses veines et la bile lui monta à la gorge. Le comportement d’Arsen lui donnait envie de taper dans quelque chose.
— Cette conversation n’est pas terminée, susurra Arsen.
Samaël serra les mâchoires et le fusilla du regard. Arsen haussa négligemment une épaule, agrippa les barreaux de la stalle d’en face et se remit debout en grognant avant de se traîner ainsi, d’appui en appui, hors des écuries. Samaël ne lui proposa pas son aide et regretta que les garçons d’écurie aient si bien brossé le sol, il aurait adoré le voir poser le pied dans un crottin de cheval.


Chapitre 2
Samaël se mordit furieusement l’intérieur de la joue. Un tic nerveux qu’il avait assimilé sous la tutelle de son mentor et qui ne l’avait jamais quitté depuis. Vera Ackermann l’avait convoqué dans sa salle d’étude, ce qui ne pouvait signifier qu’une chose : on allait le congédier. Trois jours de travail avant le renvoi, c’était un record personnel. Samaël prit une inspiration pour se donner du courage, toqua à la porte et l’ouvrit lorsque la voix autoritaire de Mme Ackermann le somma d’entrer. Elle était assise à son bureau, rédigeant un papier sans même se donner la peine de relever la tête à sa présence.
— Samaël, je suppose que vous savez pourquoi je vous ai appelé.
Samaël profita que le regard de Mme Ackermann soit rivé à ses papiers pour déglutir et se reprendre.
— Je pense, oui.
— Dans ce cas, ne tournons pas autour du pot, voulez-vous ?
Vera Ackermann se redressa enfin, repoussa les feuilles et joignit les mains devant elle. Elle ressemblait à un oiseau prêt à fondre sur sa proie.
— Combien ? demanda-t-elle.
Pris de court, Samaël fronça les sourcils.
— Pardon ?
Un sourire vacillant entre amusement et exaspération étira les lèvres de Mme Ackermann qui s’appuya contre le dossier de sa chaise et l’examina de la tête aux pieds.
— Je ne m’attendais vraiment pas à ce que vous soyez le genre d’homme à minauder.
— Je ne minaude pas, protesta Samaël.
— Si vous vous attendez à ce que je vous supplie… commença Vera.
Dans sa confusion, Samaël leva la main pour l’interrompre.
— Je ne comprends pas. Est-ce que c’est à propos de l’altercation que j’ai eue avec Arsen hier ?
Vera Ackermann cligna rapidement des yeux, clairement perdue.
— Arsen ?
— Ce n’est pas pour cela que vous m’avez fait venir ?
Mme Ackermann secoua la tête avec perplexité et pinça les lèvres avec agacement, comme si la mention même d’Arsen lui était désagréable. Samaël pouvait la comprendre, rien que de penser au jeune homme, les cheveux sur sa nuque se dressaient d’antipathie.
— Non, les petites querelles des enfants de mon ex-mari ne me concernent pas, particulièrement celles d’Arsen. Si je devais m’inquiéter de chaque personne qu’il prend en grippe, je devrais renvoyer tout mon personnel.
Samaël sentit un nœud se détendre dans son estomac. Si Vera ne l’avait pas convoqué pour ce qui s’était passé avec Arsen, cela voulait dire qu’il n’allait pas être renvoyé. Il avait fait tout ce qu’on lui avait demandé. Mme Ackermann secoua encore la tête avec amusement.
— Si je vous ai appelé dans mon étude, c’est parce que Paschal s’est cassé la jambe. Je sais que vous en avez eu vent, James, le garçon d’écurie, m’a dit que vous étiez là quand il a annoncé la nouvelle pour la première fois.
— Effectivement.
— Alors vous savez forcément que nous nous trouvons à présent sans intendant des écuries pour une durée indéterminée. J’ai envoyé une escorte chercher Paschal, mais il sera incapable d’effectuer ses tâches. J’ai donc convenu avec lui…
Une bulle d’espoir se gonfla dans la poitrine de Samaël. Il venait d’arriver, ce serait faire preuve d’arrogance de ne serait-ce qu’envisager…
— … de vous nommer co-intendant le temps de sa convalescence.
Samaël ne put empêcher ses lèvres de se recourber vers le haut. Vera leva l’index en le voyant se réjouir, en un bémol évident.
— Ce sera temporaire. Je suis peut-être dure en affaires, mais je suis loyale envers mes employés, surtout quand ils font du bon travail. Paschal gérera tout le côté administratif de l’écurie pendant que vous vous chargerez de l’aspect physique des choses. D’où ma question du début. Combien ?
Samaël réfléchit posément. Le salaire que Vera lui allouait était déjà largement suffisant. Il pourrait mettre de côté et, s’il faisait attention, il pourrait vivre un mois avec ses réserves, soit assez de temps pour trouver un autre travail. Il négocia symboliquement avec elle et ils parvinrent à un prix convenable contre ses services. Sur le point de conclure son affaire, une idée folle traversa l’esprit de Samaël et il ne put s’empêcher de la dire à voix haute.
— Je veux également mon dimanche matin.
Mme Ackermann, qui pensait en avoir fini, haussa les sourcils, un sourire incrédule aux lèvres.
— Pardon ?
— Le dimanche matin, répéta-t-il. Je travaillerai tous les jours de la semaine, mais pas le dimanche matin.
Vera Ackermann parut sur le point de protester, elle ouvrit la bouche et s’arrêta pour réfléchir. Samaël vit les rouages de son cerveau tourner à plein régime. Elle pensait l’avoir berné parce qu’il n’avait pas demandé beaucoup plus d’argent que la paye de départ, mais avec le dimanche matin, il rattrapait l’économie qu’elle avait désiré faire...

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