En rage de toi
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Description

Juliette et Josselin, deux passés troubles et deux caractères qui vont se heurter dès la première rencontre. Ils ne savent pas qu’ils vont, chacun, bouleverser la vie de l’autre.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 15 décembre 2016
Nombre de lectures 27
EAN13 9782365384681
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0250€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

EN RAGE DE TOI
Adeline DIAS
 
www.rebelleeditions.com  
Chapitre   1
—   Surtout, tu appelles si tu as un souci, en quarante minutes, on sera là, assura Vinciane.
Dans son short noir et son pull bleu marine couvert de poussière, la petite blonde donnait l’impression de sortir d’un vieux grenier. Le jeune homme à côté d’elle était tout aussi sale, mais beaucoup moins inquiet. Il passa une main dans ses cheveux bruns un peu longs et adressa un grand sourire à son interlocutrice.
—   Ne t’en fais pas. Maintenant que tout est nettoyé et que les meubles sont installés dans le bar et dans l’appartement, ça va aller…
Vinciane ne put s’empêcher de sourire à son tour à son employé. Josselin était un travailleur consciencieux malgré les apparences. Sa tignasse en bataille et son discret piercing noir à l’arcade sourcilière lui conféraient l’air d’un garçon peu fréquentable, et pourtant, il était adorable. Vinciane avait peu à peu fini par se considérer comme sa sœur a î née, et le laisser seul dans l’ établissement qu’elle ouvrait à Lille lui donnait une vague impression de l’abandonner. Depuis plus de cinq ans qu’ils se connaissaient, ils avaient partagé beaucoup de secrets, de bons comme de mauvais moments, des fous rires… Elle se souvenait encore du chat errant qu’était l’adolescent de dix-huit ans qui avait passé la porte de sa brasserie d’Arras et du regard hanté qu’il avait alors. Josselin avait grandi, et si parfois il lui semblait apercevoir ce qu’il avait été, Vinciane savait qu’il avait avancé dans sa vie d’adulte. C’était pour ça qu’elle avait voulu lui confier la charge du nouveau bar. Ne souhaitant pas s’éloigner de sa famille et de ses enfants, la jeune femme avait longuement hésité à créer un deuxième café. Puis, en voyant Josselin s’investir dans son travail, elle avait décidé de lui donner sa chance, et l’enthousiasme avec lequel il avait réagi l’avait confortée dans son choix.
Seulement, une fois les meubles installés, la plupart des aménagements pour rendre la salle présentable termin ée et l’enseigne du Marilyn fixée, elle commença à se sentir anxieuse. Et si ça n’allait pas aussi bien qu’elle l’espérait ? Et si Josselin ne réussissait pas à relever le défi et que l’établissement ne parvenait pas à démarrer ? Le nouveau gérant devina les angoisses de sa patronne, et l’attira à lui pour la serrer gentiment dans ses bras et lui embrasser le front qui arrivait juste au niveau de ses lèvres.
—   Allez Vinciane… Ne t’en fais pas, ici, c’est super bien placé, et puis la décoration est vraiment sympa… ça ne peut pas ne pas marcher. On a passé la journée à décrasser tout ça, tu es fatiguée, et je suis certain que rentrer te mettre dans un bain te ferait du bien. Surtout que tu n’es pas la seule à avoir besoin de repos.
—   J’allais le dire  ! commenta une voix masculine appartenant à Xavier, le mari de Vinciane.
Il les avait aidés à installer les tables, à nettoyer la poussière qui s’était accumulée dans tous les coins pendant les travaux et à stocker les cartons dans l’appartement de Josselin au deuxième étage de l’immeuble où se trouvait le Marilyn . Xavier remonta ses lunettes sur ses yeux verts et eut un sourire. Aussi brun que sa femme était blonde, il avait une solide carrure qui contrastait avec l’apparence menue de Vinciane.
—   On va rentrer et laisser Junior apprendre à vivre comme un grand, déclara-t-il en s’approchant de son épouse.
Il lui passa un bras autour des hanches dans un geste de soutien, déclenchant le rire franc de Josselin, qui se com muniqua facilement à ses amis.
—   Et puis au final, vous ne partez pas à l’autre bout du monde. Lille et Arras, c’est quoi… quarante minutes de voiture ?
—   Sans compter que ton serveur viendra t’aider demain, c’est ça ?
—   Pascal ? Oui, normalement.
—   Fais quand même attention avec lui, le mit en garde Vinciane.
Josselin l’embrassa sur la joue pour la rassurer, mais elle était consciente qu’elle ne cessait de lui rabâcher la même chose. Elle était inquiète à propos de ce futur employé. Ce dernier n’avait pas eu de travail depuis plus de deux ans   : en dépression après le décès de sa femme, il était resté enfermé chez lui. C’était sa fille de quinze ans qui s’était présentée suite à l’annonce de Josselin, une semaine auparavant, alors qu’il commençait à aménager le bar. Le nouveau gérant n’avait pas pu s’empêcher d’écouter son histoire et, malgré les réticences de Vinciane, il avait accepté d’engager Pascal. Elle espérait vraiment qu’il ne le regretterait pas, mais l’homme aux cheveux gris rassemblés en queue de cheval courte dans la nuque et aux yeux bleus ridés par la vie avait inspiré confiance à Josselin. Vinciane alla jusqu’à la porte de l’ établissement , suivie de près par son employé. Elle profita qu’il se mette à sa hauteur pour lui passer une main sur la joue et lui recommanda :
—   Prends soin de toi, surtout. Et évite de sortir avec les clientes du bar, ça pourrait donner une mauvaise réputation à l’endroit.
—   Promis, patronne. Seulement avec les clientes du café  !  
Vinciane eut un rire et lui asséna une petite tape gentille. Il avait beau dire, elle savait que Josselin s’était drôlement assagi durant les derniers mois. Un an auparavant, c’était encore un séducteur invétéré qui papillonnait d’une fille à l’autre. Elles ne lui résistaient pas vraiment. Bien sûr, il continuait à avoir des rendez-vous, mais son attitude s’ était transformée. I l ne draguait plus les femmes qui venaient au Grand Secret , la brasserie de Vinciane à Arras. Il n’essayait pas vraiment d’aller au-devant d’elles, mais attendait plutôt que l’on insiste auprès de lui. Ce comportement avait fini par inquiéter un peu sa sœur de substitution, qui faisait aussi office de chef, mais peut-être était-ce simplement la façon de grandir de Josselin ? Il s’était investi pour trouver le lieu du bar, implanté dans une petite rue entre la gare Lille Flandres et la vieille bourse de Lille. C’était un endroit idéal, très passant, vivant et empli d’étudiants qui sortaient des bancs de la faculté. Si Josselin y gagnait de la stabilité et réussissait à faire fonctionner le Marilyn , Vinciane ferait tout pour l’aider. D’autant plus qu’elle était certaine que son établissement de Lille lui permettrait d’avoir un chiffre d’affaires confortable et de rentrer autant d’argent qu’elle avait dû en dépenser…  
—   Tu fais attention, intima Xavier à Josselin avant de le prendre dans ses bras et de lui taper l’épaule dans un geste qui se voulait fraternel et qui dénotait un vrai sentiment d’amitié entre les deux hommes.
***
Josselin s’étira et alla vider le seau d’eau savonneuse avant de se réinstaller derrière le bar. Il venait de nettoyer le sol, et cela rendait enfin justice à la nouvelle décoration du Marylin . L’ambiance résolument moderne dans les tons chocolat et argenté lui ressemblait. Il caressa d’une main son comptoir en inox, le sourire d’un gamin ayant eu le jouet de ses rêves sur les lèvres. Tout était comme il l’avait imaginé : les chaises, les tables et les tabourets en bois naturel sombre étaient de la même teinte que les lambris. Ces derniers avaient été conservés, mais repeints en gris métallisé pour ressortir sur les murs marron et pour préserver un peu du patrimoine du bâtiment… L’ancien carrelage aussi était encore là, donnant du cachet à l’endroit, avec ses fleurs vert et rose un peu passé. Le Marylin était vraiment beau. Restait à aménager la cave comme il le souhaitait. C’était un vaste espace auquel on accédait par un escalier d’acier en colimaçon au fond du café, près du bar. Assez basse de plafond, la pièce avait des parois en briques rouges typiques de la région, qui renvoyaient le son admirablement bien. Dans peu de temps y seraient installées une petite scène et des banquettes pour y organiser des concerts ou des spectacles. Il avait fait appel à une entreprise familiale spécialisée pour l’insonorisation et la décoration de salles ouvertes au public. Liam, le fils du patron de la société, arriverait tôt le lendemain matin pour commencer les travaux. Mais pour ça, encore fallait-il que Josselin se décide à rentrer dans son nouveau chez lui, à se faire à manger et à se mettre au lit.
Il prit le temps de fermer le Marylin à clé et d’éteindre les lumières avant de revenir vers le fond du bar pour grimper les marches menant à son foyer. En rachetant les locaux commerciaux, Vinciane avait acquis l’appartement situé au-dessus de l’ établissement pour y loger son employé. Au moins, ce dernier ne pourrait pas être en retard. Il déverrouilla la porte, et entra dans un grand salon ouvert sur la cuisine dans les tons gris. Si quelques meubles avaient pu être montés, la majorité de ses affaires se trouvait dans des cartons disposés un peu partout. Il alla récupérer un jean et un t-shirt ainsi que sa trousse de toilette dans la chambre aux murs crème, puis se dirigea vers la salle de bain carrelée de blanc et bleu. La pièce était un peu exiguë, d’autant qu’il avait choisi d’y installer sa machine à laver. Mais pour lui tout seul, ça suffisait amplement. Il prit une douche puis s’habilla. S’il voulait manger, un tour à la supérette pour acheter le plus urgent était nécessaire.
Être propre lui donna presque l’impression d’avoir terminé son emménagement, mais tout était encore à ranger. Avec un soupir, Josselin essaya de se convaincre qu’il aurait le temps de le faire le lendemain et se coiffa avec les doigts. Sa tignasse avait la sale habitude de ne jamais se discipliner. Après un rapide passage dans son salon, il enfila son gilet préféré en maille noir et descendit les escaliers. Il finit par déboucher sur l e trottoir après avoir traversé le Marylin . Il verrouilla la porte derri è re lui et commença à avancer, appréciant les bruits de la ville. Lille était différente d’Arras. Il y avait cependant une ambiance typique des villes du Nord dans ses rues. Malgré la fra î cheur du mois de novembre, il y faisait toujours chaud.
Il fouilla dans la poche de son jean tout en marchant pour trouver son portefeuille, et surtout sa carte bancaire. Il devait retirer un peu d’argent au distributeur. Au moins de quoi s’acheter son repas du soir et des viennoiseries à la boulangerie le lendemain matin pour son café. Concentré sur sa tâche et ses projets, il en oublia de regarder devant lui et percuta assez violemment une passante qui tituba en se tenant l’épaule avec une grimace de douleur. Il l’attrapa par le bras pour qu’elle ne tombe pas en arrière de ses hauts talons et murmura :
—   Pardon, je ne faisais pas attention.
Deux yeux d’un bleu presque translucide le fixèrent avec stupeur, puis une once d’exaspération. C’est cette dernière émotion qui fit sourire Josselin. L’inconnue aux cheveux bruns ramenés en un chignon serré sur la nuque et vêtue d’un tailleur avait tout de la cadre stressée. La colère et le côté un peu coquin en prime.
—   J’ai vu ça  ! Lâchez-moi , maintenant !
Josselin la relâcha, toujours en souriant. Depuis quelque temps, il n’avait pas ressenti le besoin de taquiner une jolie femme pour tester son charme, mais là, le défi le tentait.
—   Plus de peur que de mal…
Elle le regarda un peu éberluée, avant de grogner avec assez peu d’élégance :
—   C’est ça. Je suis pressée.
—   Même pour un verre ?
Technique de dragueur de bas étage, mais il essaya quand même. Il était  conscient que la belle allait lui échapper. Cela l’amusait, mais visiblement, ce n’ était pas le cas de son interlocutrice au vu de l’expression d’exaspération qui venait de passer sur son adorable petit minois.
—   Tu n’as rien d’autre à faire de ta vie ? lui demanda-t-elle en le détaillant de bas en haut avec une moue dédaigneuse. Va voir ailleurs si j’y suis, bon à rien  !  
Elle se détourna de lui, laissant un Josselin un peu sonné au milieu du trottoir. Il avait déjà été repoussé, mais rarement avec autant de virulence. Il se frotta la nuque. Il se rendit enfin compte que son portefeuille était par terre, ouvert sur sa carte bleue. Avec un soupir, il le ramassa et regarda la photo sur sa pièce d’identité. D’un coup, il eut envie de rattraper la jeune femme pour lui dire qu’il n’était pas un bon à rien. Il allait gérer un caf é et il avait des projets. Qu’est-ce que cela aurait changé pour lui ou pour elle  ? Pas grand-chose. Il se décida à aller retirer son argent alors qu’au loin, une inconnue entrait dans la gare de Lille Flandres.
***
Juliette était plus qu’agacée. Elle avait eu une journée horrible au bureau à cause de son chef qui était d’une humeur exécrable. La jeune femme était tellement tendue qu’elle avait pass é ses nerfs sur un inconnu. Elle se savait d’un caractère assez explosif, mais pourtant, ce n’était pas dans ses habitudes de s’en prendre comme ça à n’importe qui. Surtout qu’au final, le brun aux cheveux ébouriffés qu’elle avait vu n’était pas si désagréable qu’elle l’avait laissé entendre et qu’il s’ était excusé. Alors qu’elle arrivait sur le quai du tramway menant à Roubaix, elle commença à se ronger les ongles en réfléchissant.
Dernièrement, son quotidien était devenu usant et son patron de plus en plus agaçant. Juliette était secrétaire de direction dans une entreprise textile. Elle avait toujours trouvé son travail assez calme, mais son chef avait récemment signé un gros contrat avec une marque de vente en ligne. L’afflux de commandes mettait M.   Castagne dans un état de stress constant qu’il communiquait à tous ses employés. Juliette étant l’une de ses plus proches collaboratrices, elle subissait en permanence son angoisse. Lorsqu’elle quittait son poste presque en courant pour parcourir la distance entre la Vieille Bourse de Lille et la gare, elle ne voulait qu’une seule chose : rentrer. Être bouscul ée puis dragu ée un peu maladroitement avait eu le don de faire ressortir toute sa nervosité contre une victime presque innocente. Avec un soupir, la jeune femme monta dans le tramway qui venait d’arriver. Il faudrait encore se faire à manger. À moins qu’elle n’en ait pas le courage : plus les arrêts défilaient et plus elle se sentait fatiguée. De toute façon, depuis qu’elle avait laissé sa famille pour venir s’installer à Lille six ans auparavant, elle ne se nourrissait pas vraiment correctement. Ce fait agaçait beaucoup sa sœur Esther, qui ne pouvait au final pas faire grand-chose. Conceptrice de jeux vidéo, elle habitait New York et avait voulu la convaincre de la rejoindre aux États-Unis pour essayer de devenir musicienne, mais Juliette avait refusé. Elle avait préféré s’entêter dans ses études de secrétaire plutôt que d’utiliser son don pour la musique. N’ayant jamais pris de cours, elle était une autodidacte qui avait travaillé durant une année pour payer sa guitare. Ensuite, elle avait appris le violon en aidant une vieille dame passionnée pendant ses moments libres. Cette dernière lui avait légué son instrument à sa mort. Pour une jeune femme qui s’était toujours débrouillée par elle-même, l’idée de dépendre de sa grande sœur le temps de pouvoir percer dans le monde musical lui semblait impensable. Son emploi ne rapportait pas énormément, mais elle n’était à la charge de personne pour se loger ou même pour se nourrir. Sur ce point, néanmoins, ce n’était pas qu’une bonne chose : il lui arrivait de ne pas avoir la force de faire à manger. Et au vu du peu d’énergie qu’elle avait en descendant du tramway à l’arrêt Buisson de Marcq-en-Barœ ul, elle allait encore engouffrer un paquet de biscuits avec un thé bien chaud et bien sucré. Elle passa devant le café qui faisait l’angle de la rue, puis dépassa un rond-point. Plus elle avançait et plus elle avait la désagréable impression de marcher lentement. Elle monta l’escalier de son petit immeuble puis ouvrit la porte de son appartement avec un soupir de soulagement. Aussitôt, une boule grise vint se lover contre ses jambes en ronronnant tout son saoul. Elle le repoussa gentiment du pied :
—   Onyx, pousse-toi… laisse-moi arriver et je te donne à manger…
Tant bien que mal, elle parvint à fermer derrière elle tandis que le félin abandonnait des poils sur ses bas en se frottant contre ses mollets. Elle opta pour la seule solution qui lui permettrait de se débarrasser du pot de colle, et se dirigea vers sa cuisine pour lui servir son repas. Alors qu’elle saisissait le paquet de croquettes, la sonnette se fit entendre. Elle rejoignit son entrée en essayant de ne pas buter contre son chat qui miaulait à fendre l’ âme. Son pied se prit dans un tapis, et elle se rattrapa de justesse sur le dormant de la porte. Le sourire de Gaëlle lui indiqua bien que la jeune métisse aux grands yeux verts avait compris ce qu’il avait pu se passer. Gaëlle se baissa pour caresser le félin, qui accueillit la visiteuse avec un concert de ronronnements. Juliette grimaça en remarquant les poils sur le pantalon noir de son amie, puis sur son pull en laine rose.
—   Désolée pour tes habits, Gaëlle, mais Onyx est un peu collant…
—   Ne t’en fais pas, j’ai l’habitude quand je le garde. Je t’ai entendue dans l’escalier, et comme j’ai travaillé toute la semaine, je n’ai pas eu le temps de te croiser…
Voisines depuis deux ans, les deux jeunes femmes se fréquentaient depuis que Juliette avait spontanément proposé son aide pour monter quelques cartons lors de l’emménagement de Gaëlle. La nouvelle arrivée l’avait invitée à manger pour la remercier. De fil en aiguille, elles étaient devenues proches et se rendaient de multiples petits services. Malgré son emploi d’aide-soignante qui imposait à la métisse des horaires un peu décalés, elles s’arrangeaient pour essayer de se voir une fois par semaine.
Juliette se baissa et souleva son chat pour laisser entrer Gaëlle.
—   Tu veux boire quelque chose   ?
—   Oh  ! ne te donne pas cette peine, je dois aller rejoindre ma famille pour dîner. Je voulais juste savoir si tu venais chez Mathias demain soir
Juliette lui fit un sourire et hocha la tête avant de répondre :
—  Évidemment . Je ne vais pas manquer ça.
Avec un groupe d’amis, ils avaient pris l’habitude de se réunir pour jouer de la musique.
—   Tu ramènes ton violon demain ? On a vraiment envie d’entendre ce que ça rend sur le morceau dont on a parlé.
—   Oui, ne t’en fais pas.
Gaëlle regarda sa montre-bracelet et déclara :
—   Allez, je dois te laisser. Mes parents disent déjà qu’ils ne me voient plus. Si en plus j’arrive en retard…
—  À demain, la salua Juliette alors que Gaëlle descendait les marches.
Onyx se décida à se manifester une nouvelle fois en essayant d’escalader les jambes de sa ma î tresse à coup de griffe. Le pauvre avait été complètement oublié avec sa faim démesurée !
***
Josselin s’affairait dans sa kitchenette pour combler sa fringale. Des carottes et des pommes de terre coupées en dés sautaient dans son wok avec des morceaux de dinde. Le jeune homme avait développé un goût pour la cuisine en travaillant pour Vinciane dans sa brasserie d’Arras, qui proposait une carte simple, avec des prix qui défiaient toute concurrence. Cela attirait énormément de clients, mais la patronne avait vite perdu l’envie de passer derrière les fourneaux. Josselin avait pris sa place, ayant l’habitude de faire à manger pour lui-même avec un petit budget. Rapidement, il s’était révélé excellent cuistot, et tout le monde regrettait son départ pour Lille.
Il mit les légumes et la viande dans une assiette, puis s’essuya les doigts sur le torchon qu’il avait la manie de coincer dans sa poche. Son repas en main ainsi qu’un verre d’eau, il se dirigea vers son nouveau salon. Une vieille glacière lui servit de table basse pour manger. Assis en tailleur par terre, il était à la bonne hauteur pour déballer ses affaires. Entre deux bouchées, il sortit ses CDs qui seraient rangés près de sa cha î ne hi-fi. Vinrent ensuite des housses pour les coussins du canapé, puis une collection de télécommandes en tout genre : télévision, lecteur DVD, console de jeu… Il passa une dizaine de minutes à vider le carton, puis ouvrit une valise à côté de lui. Pendant quelques secondes, il resta en suspens à regarder un bout de coton vert qui recouvrait quelque chose pour éviter la casse pendant le voyage. Sa transe prit fin lorsqu’enfin sa main s’approcha et que ses doigts effleurèrent le tissu avant de vraiment saisir l’objet. Avec délicatesse, Josselin libéra un cadre de sa protection, laissant appara î tre une photographie de lui, beaucoup plus jeune, auprès d’une adolescente brune qui lui souriait avec tendresse. Cela faisait presque six ans, mais la douleur était intacte. Parfois, il avait l’impression d’oublier, et un détail de la vie quotidienne, une image, une parole venaient raviver le brasier qui le faisait souffrir. Ses grands yeux marron, son air mutin, ce tic d’enrouler une de ses longues mèches de cheveux autour de son index quand elle réfléchissait, autant de choses qui avaient disparu avec elle, mais dont le souvenir était étonnamment clair. Avec un soupir, Josselin se leva, délaissant son assiette et les cartons pour aller poser le cadre sur sa nouvelle bibliothèque. Ou qu’il aille, quoi qu’il fasse, Valérie était là. Il avait beau fuir à Arras ou même à Lille…
D’un doigt, il épousseta une poussière imaginaire sur le cliché dans un geste ressemblant beaucoup à une caresse. Il se détourna pour se diriger vers le couloir. Abandonnant tout en l’état, Josselin éteignit la lumière du salon, plongeant le petit appartement dans la pénombre. À la lueur des réverbères de la rue, il se déshabilla et se laissa tomber dans son lit. Il n’était pas neuf heures du soir, mais il avait l’impression que la journée avait déjà été trop longue pour lui.
Chapitre   2
Josselin était debout depuis cinq heures du matin. La veille, en s’affalant sur son lit, il s’était bien douté qu’il ferait nuit blanche. Heureusement, un défaut de peinture au plafond était parvenu à l’occuper quelques heures. Puis il avait observé les lumières mouvantes filtrant entre les persiennes. Pascal, son serveur, était arrivé avec un quart d’heure d’avance, les mains tremblantes à cause du stress. Ne voulant pas déjà tacher son comptoir en lui apprenant à verser un café ou à tirer u ne pression, Josselin lui avait d’abord demandé de passer un coup de balai sur le sol pendant qu’il descendrait les chaises des tables. L’homme avait obéi sans discuter. Après avoir préparé la salle, son chef avait fait chauffer deux expressos qu’ils burent ensemble en attendant les premiers clients plutôt frileux. Cela n’inquiétait pourtant pas le gérant du bar. Il comprenait bien qu’il fallait laisser du temps aux gens pour qu’ils remarquent une nouvelle enseigne dans le quartier, et surtout qu’ils se décident à venir voir ce qu’il avait à leur offrir. Le look de Pascal serait sans doute un peu déstabilisant au début pour les visiteurs, mais Josselin ne s’en formalisait pas. La queue de cheval et la barbe grises de son serveur n’étaient pas beaucoup plus excentriques que ses piercings quand il travaillait chez Vinciane. Il en avait bien sûr enlevé beaucoup pour n’en conserver qu’un seul à l’arcade et deux à l’oreille, mais ça n’en restait pas moins surprenant. Pascal et lui formaient une drôle d’équipe : tenues noires, tabliers de la même couleur et style un peu décalé. Le bruit de la porte d’entrée qui s’ouvrait fit aussitôt réagir Pascal qui se leva, prêt à prendre la commande de leur premier client, mais Josselin lui tapota l’épaule pour lui faire signe de se rasseoir.  
—   Bonjour, Liam.
Le jeune homme à la peau métissée leur adressa à tous deux un grand sourire, s’avançant pour venir serrer la main de Josselin puis celle de Pascal. Ses yeux verts rieurs étaient cernés.
—   Salut, patron ! Bonjour, monsieur !
—   Euh… Pascal c’est suffisant, lui indiqua-t-il gêné.
—   C’est mon nouveau serveur, expliqua Josselin. Pascal, Liam sera chargé de remettre la cave à neuf et d’y installer la scène pour les petits spectacles.
L’employé comprit alors un peu mieux pourquoi le t-shirt noir et le jean de Liam étaient couverts de taches de peintures.
—   Tu as l’air fatigué, remarqua le gérant en tournant le regard vers le nouvel arrivant.
Liam passa les doigts sur le bandeau noir qui retenait ses longs cheveux tressés en arrière.
—   Bah en fait, on a fait une soirée en famille hier, et comme ma mère n’avait pas vu ma sœur depuis un moment, ça s’est fini tard.
Josselin ne put s’empêcher de rire face à ce géant qui faisait près de deux mètres, mais qui était sans doute une vraie crème devant ses parents.
—   Du coup, continua Liam, je me suis levé un peu en retard ce matin, et j’ai tout juste eu le temps de charger la voiture pour venir…
Josselin sourit légèrement face à cet aveu, pas vraiment compréhensif, mais néanmoins compatissant. À Arras, il vivait au-dessus de son lieu de travail et se réveillait rarement plus de trente minutes avant de prendre son poste. Il déjeunait alors avec un expresso et un bout de pain tout en installant les chaises et les tabourets dans le bar de Vinciane.
—   Je commence par quoi ? finit par l’interroger le jeune maçon.
—   Par un café, lui répondit Josselin en déposant une tasse remplie sur le comptoir à côté de la sienne et de celle de Pascal. Après, on avait fait des plans ensemble, donc je te laisse vraiment libre selon ce que toi tu préconises.
—   On va déjà décrasser pour qu’on y voie plus clair…
Il attrapa l’une des cartes et se mit à la lire tout en buvant son café. Mais ce qu’il y vit lui fit froncer les sourcils.
—   C’est ça tes tarifs ? demanda-t-il à Josselin.
—   Oui… un souci ?
—   Vu l’emplacement, tu pourrais te permettre d’augmenter un peu. Tu n’es pas sur la place, mais le quartier est assez fréquenté.
—   Ce n’est pas notre but, expliqua celui-ci tout en secouant la tête. Si Vinciane pratique ces prix, c’est pour fidéliser les clients, et surtout pour attirer les jeunes. Les étudiants qui n’ont pas énormément d’argent.
—   Je vois… ça serait peut-être bien de faire de la pub près des amphis alors… Je vais en parler à Mathias, on a de bons amis dans le coin. Je le retrouve ce soir de toute façon.
—   Le mec avec qui tu fais de la musique ?
—   Ouais c’est ça…
Il avait l’étrange impression que Liam venait de se renfermer brusquement sur lui-même. Le métis avait perdu son sourire d’un coup, mais il ne voulait pas l’interroger là-dessus. Josselin savait que garder ses secrets pour soi pouvait constituer une certaine forme de protection contre la douleur, aussi ne préféra-t-il pas s’attarder sur le sujet.
—   Donc, en fait, vous jouez tous ensemble… Mais vous n’avez jamais pensé à créer un groupe ?
Liam but une gorgée de café avant de répondre :
—   Avec ma sœur et Mathias, ça fait sept ans qu’on joue ensemble. On aurait pu monter un truc à nous trois, mais avec le travail, les gens qui partent et qui s’ajoutent, on n’aurait jamais pu se stabiliser. Alors on s’amuse sans se prendre la tête.
—   Je comprends, dit Josselin. J’étais guitariste dans un petit groupe à Arras, mais le chanteur est devenu papa. Du coup, on a de moins en moins pu répéter, et au final, on a arrêté.  
Sachant qu’il allait devoir déménager, il n’avait pas cherch é à en intégrer un autre. J ouer un peu avec d’autres personnes lui manquait, tout comme le fait de pouvoir partager des moments conviviaux autour d’un même morceau.
—   Et ça te plairait de nous rejoindre  ? Mes amis seront d’accord, je crois…
Les lèvres du jeune gérant s’étirèrent en un grand sourire devant cette proposition qui le tentait bien. Pas d’engagement et la possibilité de vivre un peu sa passion. Ses doigts le démangeaient déjà.
—  À la limite, viens ce soir et on verra ce que tu en penses. On se réunit chez Mathias… Je passerai te prendre si tu veux.
—   Avec plaisir.
***
Juliette gara sa citadine devant la maison de Mathias. Construite dans les années   1930, la bâtisse bénéficiait néanmoins d’une belle largeur comparée aux autres de la région et se situait dans un quartier assez calme de Tourcoing. Mathias l’avait en partie restaurée avec l’aide de Liam. Ce dernier avait aménagé la cave en studio de musique bien isolé qui servait de salle de répétition à leur petit groupe.
Gaëlle et elle se détachèrent et descendirent ensemble du véhicule pour aller déverrouiller le coffre et récupérer guitare et violon. Juliette préférait ramener sa propre voiture : c’était plus pratique pour les instruments, et surtout, elle évitait ainsi d’avoir Liam comme chauffeur. Loin d’elle l’idée de remettre en question l’état et la capacité de sa 4L entièrement retapée et repeinte en jaune à les mener à destination, mais la conduite un peu sportive du grand métis ne rassurait pas la jeune femme. Gaëlle n’allait pas non plus demander à son jumeau de faire un détour pour passer la prendre alors que Juliette pouvait l’emmener.
La porte de la maison s’ouvrit sur un homme brun assez mince portant un gilet gris et un jean. Ses yeux bleus étaient cachés par des lunettes à fines montures noires. Mathias dégageait une aura de calme et de paix. Il les accueillit pieds nus, comme s’il avait oublié de se chausser.
—   Salut, les filles ! Liam n’est pas encore arrivé. Il m’a appelé pour me dire qu’il amènerait un de ses amis avec lui.
—   Un ami de mon frère ? s’étonna Gaëlle. Il t’a donné son nom ?
—   Un certain Josselin, répondit Mathias avec détachement alors qu’il les invitait à entrer après que Juliette a verrouillé sa voiture. Désolé pour le bazar, mais je bossais.
Juliette fit à peine attention à cette dernière phrase. Mathias était quelqu’un de très méticuleux. Le peu de meubles et d’objets qu’il avait chez lui ne lui permettait de toute façon pas de mettre du désordre. Il n’y avait qu’un bureau dans un coin de la grande pièce servant de salle à manger, et il était couvert de divers papiers, CD, livres… C’était son espace de travail. Malgré son jeune âge, à peine 26 ans, il était à la tête d’une petite société de développement en informatique qui fonctionnait assez bien pour payer son crédit sur la maison et lui laisser un salaire confortable.
—   Tu es encore sur le même projet ? se renseigna Gaëlle alors qu’elle enlevait sa veste beige et son écharpe rose, tout comme Juliette le faisait avec son long manteau rouge.
—   Oui, le logiciel pour l’apprentissage du solfège. Je pense que ça pourrait aider les écoles de musique. Mais on va arrêter de parler boulot.
Il les invita à se diriger vers l’escalier menant à la cave aménagée, mais le bruit caractéristique du moteur de la 4L de Liam les poussa à se rapprocher de l’entrée. Un crissement de pneus se fit entendre dans la rue.
—   Un de ces jours, sa 4L va finir en pièces, prédit Mathias.
—  Ça serait dommage, après tout ce qu’on a fait avec… commenta Gaëlle.  
Entre le rallye dans le désert marocain, la virée en Provence durant le mois d’août après leur bac, les concerts en tout genre, les jumeaux avaient traîné la voiture un peu partout. Preuve de sa robustesse, elle n’avait quasi jamais été en panne.
—   Personnellement, j’aimerais juste qu’il conduise un peu mieux, grommela-t-il avant d’ouvrir la porte.
Juliette resta sur le perron pendant que Liam descendait du véhicule. Ce dernier vint la saluer, ainsi que sa sœur et Mathias. Ce ne fut qu’après qu’elle remarqua le passager qui peinait à sortir de l’habitacle. Son sang ne fit qu’un tour. Devant elle se tenait l’homme qu’elle avait rabroué dans la rue. Ils échangèrent un regard et elle comprit que lui aussi l’avait reconnue. Il lui fit un grand sourire. Se moquait-il d’elle ? Elle n’eut pas le temps de se poser plus de questions. L’inconnu récupéra un étui de guitare à l’arrière de la voiture et s’approcha de leur petit groupe. Liam se mit à plaisanter  :  
—   Bah alors ? Tu étais bloqué ?
—   En fait, j’hésitais entre vomir à l’intérieur ou à l’extérieur de ton bolide, répondit-il en faisant rire tout le monde sauf Juliette. Ta conduite devrait être interdite.
Sa présence la mettait vraiment mal à l’aise, sans doute parce qu’elle se sentait un peu coupable de la façon dont elle l’avait traité. Elle l’observa se passer une main dans les cheveux ce qui eut le don de les ébouriffer un peu plus. Liam reprit la parole  :  
—   Josselin, je te présente donc Gaëlle, ma jumelle, Mathias, mon meilleur ami et le propriétaire de la maison, et Juliette, sale caractère tu verras.
—   N’importe quoi  ! se défendit-elle alors que Josselin faisait la bise à Gaëlle.
Il vint se pencher vers elle pour répéter le geste et en profita pour souffler à son oreille, de sorte que seule elle puisse l’entendre :  
—   Oh si  ! un sale caractère carabiné.
Juliette fronça les sourcils et chercha son regard quand il se redressa, mais il sembla prendre un malin plaisir à l’éviter. La suffisance de l’homme agaça la jeune femme déjà à fleur de peau à cause d’une nouvelle journée harassante au travail. Elle se retint pourtant de lui répondre. Ils étaient tous là pour passer un bon moment, pas pour se disputer. Juliette le vit serrer la main à Mathias, et remarqua surtout l’attention de Gaëlle pour le nouveau venu : elle était totalement sous le charme.
—   Donc… si j’ai bien tout compris, tu es le propriétaire du café dans lequel Liam va refaire la cave, c’est ça ? se renseigna-t-elle.
—   Pas tout à fait. Je suis juste le gérant. La propriétaire est ma patronne, je bossais pour elle à Arras.
Il expliqua ainsi tout en suivant le mouvement de la petite bande vers l’intérieur de la maison. Juliette écoutait la conversation et jugea de manière tout à fait subjective que Josselin parlait de façon arrogante. Gaëlle ne paraissait pas vraiment s’en rendre compte et entrait totalement dans son jeu, lui posant diverses questions auxquelles il répondait avec sympathie.
—   Et comment tu as eu l’idée de l’inviter ? demanda Mathias à Liam, étonnant un peu Juliette.
En temps normal, le brun n’ était pas très loquace , d’autant plus devant des étrangers . Liam le renseigna immédiatement, comme s’il craignait quelque chose, alors qu’il ouvrait la porte de l’escalier menant à la cave :
—   Il m’a dit qu’il faisait de la guitare avant dans un groupe… Et puis un guitariste de plus, ça ne fera pas de mal, non ?
Le grand métis vint aider Juliette à transporter ses deux instruments dans l’escalier, comme s’il cherchait à s’occuper. Son attitude était un peu curieuse, mais Juliette qui le connaissait bien n’en fit que peu de cas. Sans doute y avait-il eu une dispute entre les deux amis, ou un léger froid. Rien qui ne serait pas réglé rapidement, comme à chaque fois.
—   Après, je ne ma î trise pas votre répertoire, mais je pense pouvoir m’adapter à minima…
—   Je n’en doute pas, affirma Gaëlle d’un ton ravi. J’espère que tu joueras avec nous un petit moment.
Juliette, quant à elle, ne voulait qu’une seule chose : que Josselin ne revienne pas sur leur discussion houleuse de la veille, car cela ne manquerait pas de la faire passer pour une pimbêche auprès du groupe. Bien sûr, ils la connaissaient tous assez pour savoir que ce n’était pas une habitude chez elle, mais les moqueries seraient au rendez-vous, et après la journée harassante qu’elle venait de vivre au travail, elle n’en avait pas besoin. Pas vraiment attentive à ce qu’il se passait autour d’elle, elle descendit les escaliers, Josselin derrière elle. Un bruit étrange lui fit tourner la tête vers l’ arrière, mais elle ne put éviter le choc qui la projeta un peu en avant.  
—   Oh  ! pardon… j’ai loupé une marche.
Elle parvint heureusement à se débrouiller pour ne pas tomber en se retenant au mur.
—  Ça fait juste la deuxième fois, lui reprocha-t-elle, le regrettant aussitôt : c’était elle qui ne voulait pas aborder le sujet et elle mettait les pieds dans le plat.
—   C’est vrai, lâcha-t-il d’un ton qui d émontrait bien qu’il était agacé. Mais vu comment tu as pris la chose la première fois, continua-t-il, je préfère prendre les devants en m’insultant moi-même : je suis un gros nul, je sais.
Sur ces mots, Josselin la dépassa et dévala le reste de l’escalier tout en serrant contre lui son étui de guitare. Suivant les conseils de Liam, il avait répété quelques accords et les musiques que le groupe avait tendance à jouer le plus souvent. Plus vite il commencerait à gratter de la corde, et moins il subirait la désagréable présence de la pimbêche qui l’avait repoussé la veille. Au début, il avait cru qu’elle aussi aurait été amusée de cette coïncidence et qu’ils mettraient leur différent de côté, mais cette Juliette ne semblait pas vraiment voir les choses de la même façon. C’est après être descendu de la voiture de Liam avec la nausée et le sentiment d’être un rescapé qu’il l’avait remarquée. Tout de suite, il avait senti son retrait et les regards qu’elle lui lançait. Il avait voulu faire un trait de plaisanterie lorsqu’il lui avait fait la bise, et au lieu d’obtenir un sourire, il avait perçu sa tension augmenter encore. Comment pouvait-on être si belle et avoir un caractère de cochon pareil ? Il aurait aimé sympathiser avec elle. Il commençait à se demander si c’était vraiment une bonne idée d’être venu. Josselin se força à inspirer par la bouche pour calmer sa propre colère. Il était là pour jouer et passer un moment agréable. Il manqua de sursauter quand Liam lui glissa une main sur l’épaule.
—   Hey, ça va ?
—   Ouais, ne t’en fais pas.
—   Juliette a un petit tempérament, mais je suis certain qu’elle ne t’en veut pas de l’avoir bousculée, OK  ? Elle démarre au quart de tour.  
Josselin ne souhaitait pas poursuivre cette conversation. C’était accorder trop d’importance à un accrochage qui ne le méritait pas.
—   Je me branche où ?
Liam lui indiqua où faire ses raccordements et où se placer. Il remarqua plusieurs fois le regard de Mathias posé sur lui. Était -ce parce qu’il était nouveau ? Ou à cause de la tension avec Juliette ? Il lui adressa un bref sourire. Gaëlle vint rejoindre son jumeau et Josselin pour leur proposer de jouer quelques morceaux tandis que Juliette finissait de s’installer, passant la sangle de sa guitare derrière son cou et son dos. Liam s’assit devant sa batterie, non loin du clavier de Mathias et de l’espace qu’ils réservaient à Gaëlle avec sa basse. La soirée semblait vouloir reprendre un cours normal. Josselin commença à ressentir du plaisir à retrouver son instrument, même s’il était un peu rouillé . Il manqua un peu de rythme et sauta quelques accords. Pas habitué à jouer avec eux, il allait avoir besoin d’un peu de pratique pour trouver ses repères. Ce qui était étonnant, c’est que l’autre guitariste, Juliette, se débrouillait par contre plutôt mal. Il évita de faire une quelconque réflexion.
Ce fut Mathias qui, à la fin d’un morceau, se permit de lui demander :
—   Un souci ?
—   J’avoue que je ne me sens pas très bien, je vais sans doute y aller… Si Liam peut raccompagner sa sœur…
Gaëlle s’approcha de son amie et lui passa une main dans le dos.
—   Fais une petite pause  ; de toute façon, il y a un deuxième guitariste.
—   Ouais, je suis là, indiqua Josselin. Prends le temps de te détendre.
Leurs regards se croisèrent et elle fit non de la tête. Josselin s’empêcha de soupirer. Une simple antipathie ne pouvait pas justifier qu’ils gâchent la soirée de tout le groupe, et si elle avait envie de partir, il n’allait pas la retenir. Si Juliette ne voulait pas y mettre du sien, il n’allait pas l’y forcer.
—   Non, je préfère rentrer. Ça va aller pour toi, Gaëlle ?
—   Je la raccompagnerai, assura Liam avant de lancer un coup d’ œil à Josselin, qui fit semblant d’être concentré sur ses cordes de guitare.
Gaëlle voulut suivre Juliette dans les escaliers, mais Mathias l’en dissuada. Derrière sa batterie, le métis attendit que claque la porte de la cave avant de demander à Josselin :
—   On a loupé quelque chose entre toi et Juliette ?
—   Oui…
Il ne put s’empêcher de lâcher un soupir devant les regards que lui adressèrent les trois autres musiciens, des regards qui réclamaient clairement une explication.
—   On s’est rencontrés hier en fait et ça s’est mal passé… Bon… j’ai compris, je la rattrape.
Il avait bien perçu qu’au final, avec leur petite dispute, Juliette et lui avaient réussi à gâcher la soirée de tous. Peut-être qu’en discutant un peu avec la jeune femme, ils arriveraient à trouver un terrain d’entente ? Il déposa sa guitare sur l’un des fauteuils et prit le même chemin que Juliette. Liam hocha la tête, satisfait de voir qu’il allait essayer de régler le problème.
À l’extérieur, Josselin saisit Juliette par le poignet, ce qu’elle n’apprécia pas. Si elle souhaitait s’en aller, il n’avait aucun droit de la retenir.
—   C’est quoi exactement le souci avec moi ?
Elle se libéra un peu brusquement.
—   Je n’ai pas de souci avec toi, c’est juste que je ne me sens pas bien.
—   Non, ça, c’est une fausse excuse. Tu as un a priori sur moi, et je préférais que tu le dises.
—   Mais n’importe quoi  ! Tu n’es pas le centre du monde, tu sais. 
Bien sûr qu’elle partait à cause de lui. Elle n’avait pas besoin de passer une soirée sur les nerfs. Juliette avait conscience d’avoir réagi un peu vivement lorsqu’elle avait découvert Josselin, puis quand il l’avait bousculée, mais elle ne l’admettrait pas. Selon elle, il n’hésiterait pas à se moquer d’elle.
—   Attends, tu te fiches de moi, là ? répliqua-t-il. C’est toi qui fais comme si tu étais au bord du suicide depuis que t’as posé les yeux sur moi  ! Tu n’es qu’une peste ! J’ai tenté de faire de l’humour, j’ai essayé de calmer le jeu, mais toi, tu ne fais rien pour arranger les choses ! T’es pénible à la fin !
—   Je t’interdis de dire ça !
Elle bouillait intérieurement. Il ne l’avait jamais vue avant ce petit accrochage dans la rue, alors comment pouvait-il se permettre de lui parler comme ça ?
—   Moi, au moins, je ne suis pas une sale gamine pourrie gâtée ! finit par cracher Josselin.
Sans pouvoir se retenir, elle leva la main pour le gifler, mais la poigne de Josselin se referma sur son poignet, et elle remarqua assez étrangement étant données les circonstances à ce moment-là qu’il était plutôt fin. Son regard croisa celui de son adversaire, tout aussi furieux qu’elle. Ses yeux d’un noir profond lançaient presque des éclairs. Il était bien trop beau, trop arrogant, trop attirant… Elle le détestait, et pourtant, sans comprendre, sans savoir qui se jeta sur l’autre en premier, les quelques centimètres de distance entre eux furent engloutis.
Josselin plaqua Juliette contre le mur de la maison tout en l’embrassant avec fougue, ses doigts venant se perdre dans les longs cheveux de la jeune femme. C’était brutal, comme une décharge d’adrénaline, mais ni lui ni elle ne voulaient s’arrêter. La rage avait un goût de frustration qui les laissait à présent à bout de respiration. Avec douceur, mais sans hésiter, elle caressa la peau sous le t-shirt de Josselin alors que lui-même glissait une main jusqu’à ses fesses, la soulevant même légèrement pour mieux la coller à lui. Leurs lèvres se séparèrent enfin, et le souffle court, ils restèrent là à s’observer, à guetter une réaction, oscillant entre continuer à poser leur bouche sur celle de l’autre ou poursuivre leur dispute. Comment la colère avait-elle pu les pousser dans les bras l’un de l’autre ? Elle allait lui dire de la lâcher, quand il prit les devants et retrouva la saveur de ses baisers. Sans vraiment vouloir s’arrêter, elle perdait pied.
***
Liam s’étira. Il était presque minuit et ils n’avaient aucune nouvelle de Josselin ou de Juliette. La voiture de cette dernière avait même disparu. Il vint regarder par-dessus l’épaule de Mathias qui pianotait sur son ordinateur. Le programmeur tourna le visage vers lui, pas le moins du monde gêné par leur proximité.
—   Tu en penses quoi ? chuchota-t-il pour ne pas réveiller Gaëlle qui dormait sur un canapé non loin de là.  
—   Je n’y comprends pas grand-chose, avoua Liam devant les lignes de codes qui s’affichaient à l’écran. Je pense que je vais raccompagner ma sœur chez elle.
Mathias adressa un coup d’œil presque triste à son ami et ce dernier se contenta d’un maigre sourire.
—   Je sais. Mais de toute façon, je n’aurais pas pu rester, j’aurais dû raccompagner Josselin…
—   Quand comptes-tu leur en parler ? Je sais que c’est difficile, mais au moins à ta sœur… s’il te pla î t…
Il se redressa sur sa chaise de bureau, et Liam le fixa, un peu mal à l’aise.
—   Laisse-moi le temps, Mathias.
L’informaticien finit par se lever et l’enlaça doucement avant de l’embrasser dans le cou. Ils sursautèrent et se séparèrent aussitôt, quand Gaëlle remua tout en marmonnant dans son sommeil.

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