L homme qui venait de nulle part
119 pages
Français

Vous pourrez modifier la taille du texte de cet ouvrage

L'homme qui venait de nulle part , livre ebook

-

Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus
119 pages
Français

Vous pourrez modifier la taille du texte de cet ouvrage

Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus

Description

Héritier de la maison d’un lointain cousin, Hidalgo Garcia y découvre un carnet de notes abandonné. Dans celui-ci, son cousin relate son étrange rencontre avec un vagabond à Central Park. L’homme prétend être prisonnier d’un village français au Moyen Âge, suspendu depuis 200 ans à l’intérieur d’une même seconde. Hidalgo, en se lançant à la recherche du vagabond, ne soupçonne pas qu’il met le pied dans une histoire diabolique, peuplée de monstres, sérieuse menace à son équilibre mental.
En multipliant les allers-retours entre les continents et les époques, Gilles Dubois livre un ambitieux et haletant roman fantastique qui risque d’ébranler toutes vos certitudes sur le temps et l’espace.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 05 décembre 2018
Nombre de lectures 0
EAN13 9782896996254
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0600€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

L’homme qui venait de nulle part

Du même auteur


Chez le même éditeur
L’enfant qui ne pleurait jamais , t. 3, roman autobiographique, 2014, 280 p.
L’enfant qui ne pleurait jamais , t. 2, roman autobiographique, 2013, 260 p.
Le voyage infernal , roman, 2011, 257 p. (finaliste au Prix littéraire Le Droit 2012).
L’enfant qui ne pleurait jamais , t. 1, roman autobiographique, 2011, 241 p. (lauréat du prix Christine-Dumitriu-van-Saanen 2012).
La piste sanglante , roman jeunesse, 2011 (2009), 184 p. (lauréat du prix Françoise-Lepage 2011 et finaliste au Prix du livre d’enfant Trillium 2010).
Aurélie Waterspoon , roman jeunesse, 2009, 220 p. (finaliste du Prix des lecteurs 15-18 ans Radio-Canada et Centre FORA 2009, finaliste du Prix littéraire Le Droit 2010).
Akuna-Aki , meneur de chiens, roman, 2007, 386 p. (lauréat du Prix des lecteurs Radio-Canada 2008).

Chez d’autres éditeurs
Sortilèges : Seul le fantastique a des chances d'être vrai, nouvelles, Montréal, Les Éditions Québec Livres, 2015, 189 p.
L’homme aux yeux de loup , roman, Ottawa, Les Éditions David, 2005, 366 p. (finaliste du Prix des lecteurs Radio-Canada, du prix Trillium et du Prix littéraire 30 Millions d’Amis).
Hokshenah, l’esprit du loup blanc , roman, Paris, Éditions Les 3 Orangers, 2002, 239 p. (finaliste du Prix littéraire 30 Millions d’Amis 2003).

Gilles Dubois







L’homme qui venait
de nulle part

Roman







Collection Vertiges
L'Interligne

Catalogage avant publication de Bibliothèque et Archives Canada

Dubois, Gilles, 1945-, auteur
L'homme qui venait de nulle part : roman / Gilles Dubois.

(Collection Vertiges)
Publié en formats imprimé(s) et électronique(s).
ISBN 978-2-89699-623-0 (couverture souple).--ISBN 978-2-89699-624-7 (PDF).--ISBN 978-2-89699-625-4 (EPUB)

I. Titre. II. Collection: Collection Vertiges

PS8557.U23476H66 2018 C843'.6 C2018-905713-0
C2018-905714-9







L’Interligne
435, rue Donald, bureau 337
Ottawa (Ontario) K1K 4X5
613 748-0850
communication@interligne.ca
interligne.ca

Distribution : Diffusion Prologue inc.

ISBN 978-2-89699-625-4
© Gilles Dubois et Les Éditions L’Interligne
Dépôt légal : 4e trimestre de 2018
Bibliothèque et Archives Canada
Tous droits réservés pour tous pays




« La réalité n’est qu’une illusion, bien que très tenace. »
Albert Einstein




À Valery Rossbach, mon ami le docteur, et à son
sympathique personnel.



Prologue





Princeton, New Jersey (États-Unis), janvier 2014

Je me nomme Hidalgo Garcia, j’ai 32 ans. Je suis marié depuis 12 ans avec Samantha, une Texane rousse aux yeux verts immenses. Je l’adore. Elle est superbe, bien que le mot ne rende pas justice à sa réelle beauté, tout intérieure. La fameuse beauté de l’âme !
Nous avons trois filles : Catherine, Josiane et Jennifer, âgées respectivement de 6, 9 et 11 ans. Des enfants adorables, tout pareil à leur mère. Nous vivons à New York où nous sommes les fondateurs de Vastes horizons, une agence de publicité classée « seconde plus efficace entreprise new-yorkaise du genre ».
Il y a six mois, nous avons hérité d’une maison plusieurs fois centenaire, dressée sur un vaste domaine boisé de vingt-six acres, dans le New Jersey, État qui comprend la banlieue sud et ouest de New York. Ce don inattendu nous venait d’un lointain cousin par alliance de ma mère, Jerry Steinmeyer, un Américain d’origine allemande, biologiste célébré par le milieu scientifique international. Si j’avais entendu parler de ses travaux, comme un peu tout le monde, j’ignorais l’existence de nos liens familiaux. La maison, bien que délabrée, avait traversé le temps en conservant une certaine allure. À mes yeux, c’était une intéressante vieillerie toute façonnée de pierres taillées, avec des poutres énormes au plafond, apparentes dans les murs. Vue de loin… de très loin même, avec un léger brouillard alentour (j’ironise)… elle était magnifique, du moins pour ma chère épouse qui sut deviner sa beauté au-delà des ravages du temps et des gravats jonchant le sol des innombrables pièces. Une classe infinie, c’est ce que la charmante Samantha fut capable de discerner dans ces « nobles ruines », ainsi qu’elle baptisa sans hésitation ce qui devait absolument devenir pour elle notre résidence secondaire.
– Juste quelques travaux ici et là, affirmait non sans persiflage la douce romantique, et notre gentilhommière sera renversante.
– À moins qu’elle ne soit… renversée par le vent !
Elle ne répondit pas à mon sarcasme, mais avec son humour sans faille, elle fit imprimer la même semaine des enveloppes personnalisées portant, en plus de l’adresse, une fière devise bien à son image :

Aux Nobles ruines
Famille Garcia
Samantha, Catherine, Josiane, Jennifer… et Hidalgo
157, rue Stamford, Princeton, NJ

Chère Samantha ! (Sam dans l’intimité.) Quand il y avait place pour une moquerie, elle ne s’en privait jamais.
Mon nom placé à la fin de notre adresse postale, après des pointillés, comme oublié, était un petit coup de pied à mon orgueil. Si elle s’attendait à ce que je me fâche, elle dut être déçue, car je ne lui fis pas la moindre remarque désobligeante, ne me retenant par contre nullement de bouder une partie de la matinée, soit près de vingt minutes. C’était au moins ça !
Au sujet de cette abréviation : Sam. Je me suis toujours demandé pourquoi les parents s’ingéniaient à trouver des noms harmonieux, voire inusités, pour leurs enfants, afin de les transformer en sobriquets, parfois ridicules, dix minutes après la naissance du rejeton. Dans le genre : Catherine deviendra Cat, soit « le chat », Jennifer… Jenny, Thomas-John sera T.J. ; quant à William, alors là, je n’ai pas encore découvert l’astuce : pourquoi Bill ? Sans oublier ces absurdes John Johnson, Bird Birdie, Smith Smithy. Pauvres enfants qui devront traîner ce boulet toute leur vie à cause de l’humour déficient de leurs géniteurs. Mais passons sur les bizarreries et le manque d’imagination parental.
À y bien penser, la moquerie de Sam représentait-elle un trait d’esprit délibéré ? Avec elle, je m’interrogeais souvent sur les motivations profondes de ses gestes et propos, même les plus anodins. J’hésitais pourtant devant sa proposition de faire de cette cabane notre seconde résidence, du moins au début… et un jour prochain, bien retapée, notre séjour permanent, comme le souhaitait ma charmante épouse. Que Dieu nous garde !
Certes, l’antiquité en question représentait un vénérable témoin de la guerre d’indépendance américaine (1775-1783), puis de la guerre de Sécession (1861-1865) – qui, en passant (nous renseigna Jennifer qui venait de l’apprendre à l’école), fit largement plus de six cent mille morts, alors que la Seconde Guerre mondiale (1940-1945) ne prit que la vie de deux cent quatre-vingt-douze mille Américains. Sauf que sa remise en état nécessiterait un investissement énorme, pécuniairement, mais aussi en énergie physique mise à contribution durant les travaux. Pendant de longs mois, voire des années, nous y passerions tous nos congés, pinceau et truelle en main. Cela en valait-il la peine ?
« Il est parfois préférable de jeter un beau jouet brisé que de se ruiner à le réparer », nous a informés l’espiègle Josiane de son air sérieux qui la fait aimer de tous ceux qui ont le plaisir de la rencontrer. Au moins, cette petite fée était de mon côté.
Samantha insistait ! Je ne me décidais pas. J’étais un homme de la ville. Né au cœur de New York. J’aimais sa population laborieuse, se déplaçant sur les trottoirs en groupes compacts, comme des abeilles épuisées regagnant leur ruche. J’étais à mon aise dans cette animation, tout imprégnée de ses bruits familiers ! Vivre à la campagne ne me tentait pas vraiment. Mais la bâtisse délabrée et ma femme s’unirent pour faire vaciller mon ultime réticence, le temps du trajet dans le trafic depuis New York. Sam remporta la palme assez facilement, je dois le reconnaître, ce qui m’étonna. Son argument final et imparable étant :
« J’ai investi quarante-sept dollars dans les enveloppes personnalisées à l’adresse de cette grandiose demeure. Ce serait dommage d’avoir fait une semblable dépense pour des pinottes. »
Se moquait-elle ?
Alors, restaurer cette ruine, s’y installer définitivement un jour prochain ? Après tout, pourquoi pas ? La région était agréable et l’enjôleuse Samantha, persuasive… Et puis nous y passerions nos vacances avec les filles. Avec un enthousiasme presque unanime, nous décidâmes de commencer les travaux à Pâques, durant le congé scolaire des enfants.
Afin de créer un suspens à saveur de mystère, j’aimerais pouvoir prétendre que c’est durant le travail de restauration, en abattant un disgracieux panneau de contre-plaqué, au sous-sol, que j’ai découvert le fameux carnet de notes de mon cousin dans une cavité habilement dissimulée.
Il n’en fut rien. Je n’ai aucun spectre revanchard à présenter à ce stade-ci. Plus tard, après lecture du manuscrit en question, j’affirmerai sans peine que cette histoire contenait suffisamment de péripéties. Il aurait été saugrenu de ma part d’en rajouter. En bref, c’est sur le bureau que Jerry avait installé au sous-sol afin de travailler en paix que je trouvai le récit qui allait changer nos vies au point de carrément les bouleverser.
La dernière entrée datait de quatre jours avant le tragique écrasement d’un Boeing à l’atterrissage, qui fit quatre-vingt-dix-huit morts, dont mon cousin Jerry.
L’ouvrage, manuscrit, était un simple cahier d’écolier, couvert d’une écriture serrée, un style appliqué aux lettres bien calligraphiées. Après avoir feuilleté quelques pages, je crus un instant qu’il s’agissait d’une lointaine composition scolaire d’un auteur que je présumais être mon cousin. L’histoire qu’il se proposait de raconter semblait fantastique, ou fantaisiste, selon le degré d’imagination que l’on appliquera à ce récit. Or, les dates que je trouvais dans les premiers paragraphes de l’introduction étaient suffisamment explicites. Le texte était récent. Il s’agissait de la relation d’un fait qui semblait sortir tout droit d’une légende. Un document que, par crainte du ridicule, l’auteur avait signé du pseudonyme John Doe, nom que la police et les services sociaux américains attribuent à ceux dont ils ne peuvent prouver l’identité, soit les amnésiques et les cadavres sans papiers, découverts dans les rues.
Comparant l’écriture avec des factures et plusieurs documents écrits de sa main dénichés à la bibliothèque, au 1er étage, je conclus sans le moindre doute qu’il s’agissait du travail de Jerry.
Mon opinion première, après avoir parcouru quelques paragraphes, ne tenait qu’à la personnalité de ce cousin inconnu. Si un tel personnage n’avait pas osé présenter ce texte au public, qui croirait un modeste concepteur de maquettes publicitaires tel que moi ? Tout comme Samantha qui plus tard ne saura que rire en parcourant la production de Jerry, ceux qui par hasard risquaient d’avoir un jour cette histoire sous les yeux ne pourraient que douter de sa véracité. J’ai pensé à la détruire. J’en ai été incapable. Après tout, elle pourrait être vraie ! Ah ! ah ! Je plaisante.
Avant de laisser la parole à Jerry Steinmeyer, mon cousin et bienfaiteur, j’ajouterai avoir beaucoup réfléchi au délicat cas de conscience que me posait la possession de son manuscrit. Devais-je le faire connaître ou m’en débarrasser ? D’après le peu que j’en ai lu, il est à ce point stupéfiant, d’aucuns le penseront fascinant, qu’en vérité je devrais le dissimuler à jamais. Néanmoins, si ce qu’il raconte est véridique, cela en fera un document trop important pour que je le laisse s’empoussiérer sur une tablette du garage. Je songeai à l’envoyer à Jonas Fielding, un vieil ami journaliste du New York Times , ancien lieutenant du Corps des Marines des États-Unis avec qui j’avais combattu en Afghanistan. J’étais curieux de connaître ses impressions. Je me donnais à ce sujet encore un mois de réflexion.
Ensuite, à la grâce de Dieu !


Chapitre 1







J’avoue que le « carnet de notes » de mon cousin Jerry, signé John Doe, que je vais vous présenter, m’intriguait beaucoup. D’après ce que j’avais appris de lui par son notaire, lors de la lecture de ses dernières volontés testamentaires, Jerry, en plus d’être un chercheur hautement respecté, était un chimiste réputé et un vulgarisateur d’exposés scientifiques très demandé, un peu partout dans le monde.
Avec son bagage de connaissances, mon cousin n’était certes pas un plaisantin en quête d’attention, bien que l’on ne puisse jurer de rien en ce qui a trait au domaine du mental. Ce qui motive les gens à rechercher l’attention des autres a parfois de quoi surprendre. Je vais donc laisser la parole à mon cousin dès à présent, avec l’introduction de son carnet de notes.

Avant-propos de Jerry Steinmeyer,
auteur du manuscrit

Cette histoire, bien qu’assurément étrange, est néanmoins telle que je la présente. Elle me vient d’un homme jeune, dans la trentaine, disant se prénommer Al, rencontré errant dans Central Park, New York, le 28 mai 1987, un matin où je promenais mes deux labradors. Parcourant une poignée de feuilles griffonnées en tous sens, où il avait jeté ses pensées pêle-mêle, ainsi que quelques anecdotes, il m’a raconté, enfin lu, une histoire irréelle, à mon humble avis. Il lisait d’un ton monocorde, se souvenant rarement des faits énoncés, ni du lieu où ils s’étaient produits. Il m’a fait part d’événements semblant tirés d’un labyrinthe où lui-même se serait égaré. Il ne me donna que des parties de récits tronqués, sans conclusion. Un peu comme s’il était soumis à la lecture d’un texte qui ne le concernait pas, écrit par un autre et représentant des événements qu’il n’avait pas vécus lui-même.
Incroyablement, c’est moi qui devais lui expliquer ce qui s’était probablement passé, comme l’aurait fait un psychiatre. Sur sa lancée, il m’a affirmé ne plus se souvenir de ce qu’il était avant cette aventure. Il fut ainsi incapable de me donner son adresse, sa profession, ni même son nom, à part « Al », une abréviation à n’en pas douter. Il savait, par contre, que sa compagne s’appelait Elsa et qu’elle était aussi sa cousine.
À ce sujet, j’étais sceptique. Comment pouvait-on se remémorer une chose et non l’autre ? C’était insensé ! La mémoire sélective ? Peut-être.
Afin de mieux comprendre l’histoire d’Al, de l’accepter comme véridique, la tâche était malaisée. Une solution unique se présentait à moi : suivre le cheminement de ce personnage au cours du « voyage insolite » qu’il allait entreprendre à travers l’espace et le temps. Il faut souligner qu’Al ignorait ce qui l’avait mis sur cette route fantastique. Pour une simple raison : il avait tout oublié de son passé. Il ne pouvait dire d’où il venait, ainsi que sa destination dans le temps. Al se fiait uniquement à ses notes pour me présenter son histoire.
Au début, je pris évidemment mon interlocuteur pour un être tourmenté mais inoffensif. Je n’osais pas encore le classer dans la catégorie des malades mentaux. Comme il parlait bien et que ses phrases étaient cohérentes, parfaitement construites, dénotant une érudition certaine, je l’écoutai.
Il m’assura ne pouvoir demeurer longtemps avec moi pour une raison que j’eus peine à imaginer : d’après lui, il voyageait entre les siècles, rejeté dans le temps, ici et là, comme au gré d’un vent cosmique. Il affirmait être déjà venu plusieurs fois à New York, en provenance d’une autre époque qu’il ne savait situer, poussé par une raison obscure vers un but spécifique, qu’il ne pouvait non plus expliquer. Il était néanmoins persuadé d’avoir à remplir une tâche importante dans ce quartier de la ville.
Il m’assura entre autres avoir fait ses dernières apparitions dans Central Park les 24 et 25 mars, ainsi que le 18 juillet 2014.
Là, il y allait fort. Nous étions en 1987 !
Même avec ma grande ouverture d’esprit, c’était un gros morceau à avaler. Je dus me retenir pour ne pas lui éclater de rire au visage.
Il me dit encore avoir une hantise : le siècle d’où il venait risquait de le « reprendre » sans crier gare. En fait, pour mieux m’expliquer le mot « reprendre », il avait utilisé l’expression « aspirer vers un monde parallèle ».
Mon bagage intellectuel assez solide en sciences diverses incluant des recherches approfondies sur la mécanique quantique et la théorie des cordes faisait inévitablement de moi un incrédule. Il y a en effet un immense pas à franchir avant de pouvoir affirmer que le rêve que caresse l’humanité d’aller faire une balade digestive dans le passé, ou le futur, se trouve dès à présent à notre portée. Néanmoins, beau parleur, cet homme a presque réussi à semer le doute dans mon esprit, me mettant en face de l’incroyable possibilité. D’après lui, le voyage dans le temps était réalisable. Il me demanda de me représenter l’existence des gens il y a cent cinquante ans alors qu’ils s’éclairaient à la chandelle, puisaient l’eau au puits, dans leur cour. Comment auraient-ils réagi à l’annonce des voyages vers la Lune, de l’invention du téléphone et de la télévision ? « Ridicule ! » se seraient-ils exclamés à l’unanimité. Ils auraient eu tort. « C’est en refusant de reconnaître des limites à la science qu’elle progressera », affirma encore mon étrange compagnon.
Il me dit être physiquement manipulé par une force dominatrice au cœur du continuum espace-temps. D’après lui, il sauterait sans transition d’une époque à l’autre. Il n’existerait rien, à sa connaissance, qui puisse freiner le processus, ou lui indiquer la manière de réintégrer sa propre époque. Son récit me faisait songer au spectre d’un homme revenant sur les lieux de son assassinat à la recherche du bon Samaritain qui libérerait son âme en détresse, lui permettant ainsi de trouver le repos. Du cinéma, quoi !
Durant ce prétendu vagabondage entre le passé et le futur, Al aurait rencontré, en 2014, un policier du nom de Rif Wilson à Central Park. Afin de vérifier la véracité de ses dires dans un quart de siècle (là, je dus contenir mon amusement), je lui demandai de me décrire des inventions nouvelles de cette époque et de me donner le nom du président. Il en fut incapable, évidemment. Aucune preuve ne venait donc étayer ses propos délirants. Il me confia encore ne pas avoir de travail, mais produisit néanmoins devant mes yeux interloqués une bourse assez lourde remplie de pièces d’or vieilles de cinq ou six cents ans. Questionné à ce sujet, il m’expliqua avoir récupéré cette fortune sur un galion espagnol lorsqu’il était capitaine d’un bâtiment pirate. En lisant ces lignes, écrites de sa propre main, il éclata de rire, m’affirmant alors avoir toujours eu en horreur les déplacements sur l’eau.
J’avais effectivement affaire à un illuminé. Un escroc ? Difficile à dire. J’aurais dû croire à ce fatras d’incohérences ? Franchement ! Une histoire ahurissante, pas d’autre mot. Son récit dura environ deux heures. Il ne l’interrompait que pour se désaltérer à la fontaine Bethesda, dans le parc, refusant d’aller grignoter quelques frites à la roulotte casse-croûte installée dans la rue, à deux pas, de crainte, prétendait-il, d’oublier de revenir vers moi, aussi incroyable que cela puisse sembler. À cet instant de son récit, j’ai noté un fait singulier, digne de mention. Si l’étranger a parlé deux heures de suite, l’horloge de la rue ne mesura qu’un passage du temps de trois minutes. Quant à ma montre, elle s’était arrêtée, reprenant sa fonction lorsque le vagabond prononça sa dernière phrase. Curieuse coïncidence.
Si je dis avoir pris cet homme pour un vulgaire bonimenteur, on pourra se demander pourquoi j’ai retranscrit ses propos dans un cahier. Bonne question. Probablement parce que, durant le processus d’analyse de ce que je venais d’entendre, une pensée d’un astrophysicien dont j’ai hélas oublié le nom m’est revenue à l’esprit : « Le jour où l’on mettra un frein à l’imagination des chercheurs, la science devra être jetée aux oubliettes. »
Soyons juste, tout au fond de moi j’avais envie d’y croire.
Je n’ai pas changé un iota à son histoire, respectant jusqu’à la moindre virgule que j’ai pu ressentir dans son intonation. Le récit est authentique, bien que certains passages restent délirants.
Je ne fournirai aucune preuve concrète, aucune source fiable de renseignements pour appuyer mes dires. Je n’en possède pas. De plus, à l’heure actuelle, le personnage cité dans ces pages, s’il vit toujours (là, je ris !), ne reconnaîtra jamais ce qu’il m’a raconté, se trouvant plongé, durant son récit, dans une sorte d’état second. Je ne dirais pas drogué, mais plutôt comme en état d’hypnose. Il m’avait de plus semblé évoluer à un niveau d’intelligence nettement supérieur au mien, dans un monde irréel, ou plutôt, parallèle.
Qu’on me pardonne cette image osée.
Dans le texte qui suit de son aventure, je ne fais que retranscrire ses propres paroles, n’intervenant que dans certaines scènes qu’il semblait éprouver quelques difficultés à décrire. Je ferai de mon mieux afin de ne pas altérer la clarté d’une équipée, disons-le, hors de l’ordinaire. J’ai dû aussi, à maintes reprises, romancer un peu l’histoire afin d’en faire un récit cohérent, plus agréable à lire que ces petits bouts de phrases sans suite que débitait mon vagabond.
Il est sorti de ma vie comme il s’y était si curieusement immiscé. Certains diraient, comme par enchantement , une sorte d’instant magique. Des mots que je n’oserais certes pas employer à ce stade de mon intervention. Plus tard, les faits parleront d’eux-mêmes, du moins je l’espère. À la relecture, ce carnet de notes me donna un mal de tête épouvantable.
Je ne peux hélas signer cet avant-propos de mon nom véritable, craignant les réflexions désobligeantes, voire virulentes, de détracteurs qui se feraient une joie de décrier les incidents relatés.
John Doe


Chapitre 2







C’était une journée froide. La neige s’accumulait sur les trottoirs. Je m’étais rendu à New York pour deux rendez-vous d’affaires. À onze heures, je devais rencontrer le publiciste d’une marque réputée de nourriture pour chiens, au Waldorf Astoria. En soirée, j’avais un autre rendez-vous d’une semblable importance, à l’agence cette fois, avec le sous-directeur d’une fabrique de produits écologiques pour l’entretien des automobiles ; ceux qui s’inquiètent de l’environnement sont mes clients préférés. Je leur fais toujours des prix un peu plus avantageux qu’aux pollueurs. Puisque je comptais emmener ce client potentiel dans un restaurant des environs, il n’était pas question pour moi de rentrer aux Nobles ruines . J’avais réservé une chambre à l’hôtel Jewel, situé en face du Rockefeller Center. Quant à la ruine… pardon, notre maison, nous y demeurions environ quatre jours par semaine. Nous nous étions aisément habitués à ce séjour bucolique paisible. Quant aux enfants, ils adoraient l’endroit foisonnant de cachettes et de recoins mystérieux. Sans compter que la vie à la campagne nous avait permis l’adoption à la SPCA d’un sympathique chien au pedigree incertain dont les enfants s’étaient entichés par-dessus la tête. De plus, comme il restait quelques retouches de peinture et de menuiserie à faire ici et là, notre maison rustique avait besoin de nous. Je dois avouer que devant l’ampleur du travail à effectuer, nous avions demandé l’aide de professionnels.
En début d’après-midi, ma première réunion s’étant déroulée avantageusement pour ma compagnie, je le précise, je flânais, désœuvré, sur la Cinquième avenue. Ayant envie de boire un cappuccino, j’entrai dans un disco-bar, je me juchai sur un tabouret au comptoir et commandai… un vodka martini sur glace ! Il m’arrivait ainsi de changer d’idée à l’improviste. Une des manies de Samantha que j’avais reprise à mon compte.
Un journal traînait sur le bar. J’allai le chercher, et le parcourus distraitement, espérant trouver un article intéressant à l’intérieur de cette brique de quatre-vingt-dix pages, lorsque je tombai en arrêt sur la date de parution : 24 mars 2014 !
J’en éprouvai une vive émotion. C’était une des journées de la prétendue venue à New York du vagabond dont parlait le manuscrit de Jerry. Jusqu’ici, pris par un surcroît de travail à l’agence et à la réfection de notre maison, je n’avais pas encore trouvé le temps de lire le manuscrit de Jerry. Il est vrai que la lettre d’introduction plutôt fantasmagorique de mon cousin ne m’avait pas aidé à prendre cette affaire très au sérieux.
Mais supposons un instant que la fameuse histoire contienne une parcelle de vérité et que je me mette à croire aux contes de fées, ou mieux, que mon grand-oncle soit un extra-terrestre ! Je sais, cela fait beaucoup de suppositions.
Mais ici, devant cette date… la coïncidence était troublante. Je me laissai donc emporter par ma curiosité. L’imagination aidant, il ne m’en fallait pas plus pour désirer en apprendre davantage.
Bah, après tout, je ne risquais de me couvrir de ridicule qu’à mes propres yeux. Sans même avoir entamé mon cocktail, je posai vingt dollars sur le comptoir et sortis précipitamment, sous le regard éberlué du barman devant pareille générosité pour un verre intouché à douze dollars qu’il ne jeta sûrement pas dans l’évier.
Je hélai un taxi et me fis conduire au poste de police de Central Park, situé en face du Jacqueline Kennedy Onassis Reservoir.
J’entrai dans le local plutôt vétuste, dans lequel stagnait un mélange peu ragoûtant d’odeurs indéfinissables, probablement inhérentes à ce genre d’endroit.
Je m’adressai au premier policier que j’aperçus.
– J’aimerais savoir si ce matin l’un d’entre vous a rencontré un original qui se prélassait sur un banc de…
L’homme ouvrit des yeux étonnés.
– Ça alors ! Est-ce un membre de votre famille, un ami ? Nous cherchons son nom depuis des heures. Un type loufoque, habillé comme au temps de la colonisation… probablement un amnésique ou un pauvre gars atteint d’une quelconque déficience intellectuelle.
– Monsieur l’officier...
– Je suis Rif Wilson. C’est moi justement qui lui ai parlé.
À ces paroles, je ressentis un désarroi inimaginable. Rif Wilson ! Le nom cité dans le manuscrit de Jerry, en 1985… vingt-sept ans passés ! Le Rif Wilson policier qui me faisait face ne devait pas avoir plus de 12 ans à l’époque.
Si le personnage que décrit Jerry n’était pas extra-sensoriel, il existait donc une forte possibilité que le voyage dans le temps soit réalisable ! Ces simples mots du policier remettaient en question quelques valeurs que j’avais acquises au cours de ma vie, comme l’infini de l’espace, l’utopique existence de l’enfer et du paradis, les définitions du bien et du mal, ou encore les théories scientifiques sur l’espace et le temps, les sciences fascinantes élaborées par les plus illustres savants, tels Max Planck, l’un des fondateurs de la mécanique quantique, Theodor Kaluza, John Wheeler, Stephen Hawking, ou Ferenc Krausz. Là, je dois avouer que mon apparente érudition est pas mal surfaite. J’avais lu la veille un article du New York Daily News sur ces chercheurs.
Tout à coup, le document de mon cousin, bien que farfelu au premier abord, prenait une tout autre signification. Jusque-là, je ne m’étais arrêté qu’aux chapitres introductifs de Jerry, mais dès ce soir, je ferai une lecture attentive de tout le texte.
– Vous n’avez rien remarqué de bizarre dans son comportement, à part ses vêtements démodés ? demandai-je.
– Bizarre ? Vous voulez dire diabolique ! répliqua le policier. Je lui ai demandé de venir se réchauffer ici, et j’ai commencé à marcher. Y’avait pas dix petites secondes que je l’avais quitté des yeux… quand j’ai regardé par-dessus mon épaule pour savoir s’il me suivait… Diable ! Mais v’nez-vous-en à la cuisine, j’vais vous raconter tout ça en détail devant un café… Y s’ra pas très bon, mais au moins chaud, ce qui, avec cette température pourrie… merci à la pollution… est quand même un avantage, pas vrai ?


Chapitre 3







New York, 24 mars 2014, poste de police de la 86e rue, en face de Central Park. Il est treize heures.
Un local gris, triste, avec ses odeurs typiques de poste de police, mélange déplaisant de sueur, de tabac, de café qui réchauffe depuis des heures sur le radiateur avec, coiffant le tout, un relent de chaussettes sales et, dans la « cage à poules », celui acide des vomissures d’un noceur pris de boisson. En ce sens, tous les locaux policiers de par le monde doivent sûrement se ressembler, se dit Rif Wilson en remplissant de café son quart en métal cabossé. Sur le bord, un trou rond, bien net. Souvenir de la guerre d’Iraq.
« Une balle de 7,65. Boire du café pendant un combat, même si c’est un décaféiné, peut s’avérer dangereux », aime-t-il ironiser lorsqu’on lui demande d’où provient l’orifice insolite.
Il ajoute le sucre, une cuillerée de lait en poudre, mélange la mixture, boit une gorgée du liquide fadasse. Une grimace comique lui déforme le bas du visage. Rif a l’impression que partout où il a œuvré dans ce métier, on trouvait le même exécrable breuvage. L’hiver, cette saleté réchauffait un peu, c’était déjà ça.
Policier de la ville, Rif travaillait en tant que gardien de la plus grande étendue de verdure de la ville de New York : Central Park. Son poste se trouvait situé juste en face du réservoir Jacqueline Kennedy Onassis, communément appelé le Lac de Jackie, ou simplement le lac, par les officiers du poste. Ce jour-là, Rif faisait l’équipe du soir pour la semaine. Il commençait à midi et terminait à vingt heures.
Il sortit du poste à quinze heures trente, frissonna longuement. « Couvre ta gorge. C’matin, fait un froid qu’même un loup supporterait pas ! » lui avait lancé son collègue alors qu’il refermait la porte. Rif hocha la tête, agacé. Pourquoi son copain disait-il toujours cela ? « Un froid de cerf, ou de souris, serait tout aussi valable, grogna-t-il. Fichons la paix aux loups. Ils ont la vie assez dure comme ça, avec ces crétins au gouvernement qui rêvent de tous les éliminer. »
Le policier s’engagea dans une allée en songeant qu’il fut un temps où le parc au complet était un endroit terriblement dangereux, surtout la nuit. À partir de 2002, avec l’administration avisée du maire Michael Bloomberg, les choses avaient changé pour le mieux. Central Park était devenu l’espace vert le plus sécuritaire de la ville.
Une partie de la ronde de Rif consistait à faire le tour de « Jacqueline », ainsi qu’il se plaisait à désigner le petit lac, lieu paisible, privilégié des amoureux durant la belle saison et des adeptes de la forme physique qui parcouraient les sentiers à petites foulées. Son tour achevé, Rif regagnait le poste surchauffé. Il adorait ça ! Une froidure infernale ce matin.
L’hiver le plus implacable qu’il ait connu sévissait sur toute la région. Il faisait autour de 10 degrés Fahrenheit. Une des conséquences directes du réchauffement de la planète. Triste ironie. Des saisons imprévisibles ! Le parc était recouvert d’une épaisse couche de neige. Rif remonta le col de fourrure synthétique de son parka, un vêtement personnel. Les tenues fournies par la Ville étaient loin d’être adaptées aux basses températures.
Seize heures vingt-cinq. Rif termina sa ronde. Il lui manquait un quart d’heure de présence, mais il faisait franchement trop froid. Son chef de poste ne disait jamais rien dans de semblables cas. C’est alors qu’un fait insolite retint son attention. Sur un banc, au bord du lac, il vit une masse longue, épaisse, comme une accumulation de neige. Mais… voilà que ça bougeait. Rif, toujours à l’écoute de son esprit imaginatif, fut tenté d’y voir un événement surnaturel. Il n’en était rien, bien entendu. La neige, légère, venait d’ailleurs de s’écouler comme de l’eau autour de cette forme. Un homme en émergea. Il s’assit, s’ébroua. Rif, en policier prudent, l’observa de loin durant quelques secondes, puis s’en approcha avec circonspection. Il n’en croyait pas ses yeux. Un sans-abri, évidemment. Il ne portait qu’une légère veste de toile.
Difficile de concevoir qu’un être humain, aussi pauvrement vêtu, puisse dormir à l’extérieur et survivre par une température à ce point rigoureuse qu’elle retenait au gîte les robustes corbeaux qui avaient fait leur domaine du magnifique parc boisé. L’homme tremblait de tous ses membres. D’un geste lent, saccadé, il se débarrassa de la neige qui couvrait son visage hagard. Ses yeux sombres étaient exorbités. Une mine pathétique qui fit naître aussitôt la compassion du policier. L’homme semblait étonné de se réveiller en un tel endroit. Un fêtard sous l’influence de l’alcool qui se serait endormi là sans même s’en rendre compte ? se demanda Rif.
Le malheureux était assez jeune. Il ne devait pas avoir plus de 30 ans. Il portait une moustache ébouriffée, un peu à l’image du célèbre docteur Schweitzer, des cheveux bruns, hirsutes, à demi dissimulés par un chapeau plat à larges bords. De petites lunettes à monture d’acier derrière lesquelles ses yeux s’agitaient lui donnaient l’allure d’un intellectuel ou d’un oiseau apeuré.
Rif avait toujours éprouvé de l’empathie envers les miséreux. Il interpella familièrement celui-là, sans brusquer le ton, afin de ne pas l’effaroucher.
– Hé, monsieur, on fait sa petite sieste ? lança-t-il, l’air faussement désinvolte, un ton derrière lequel il était aisé de percevoir une inquiétude sincère. Vous n’avez pas d’endroit où dormir au chaud ? Vous ne pouvez pas rester ici. Il y a un refuge pour itinérants à quelques rues, la Maison de la Providence, dans le quartier de Brooklyn. C’est la plus proche. À cette heure, ils ferment pour préparer le repas du soir, mais ils ouvriront pour moi. Je vais vous y conduire avec l’auto-patrouille. Venez.
Rif empoigna doucement l’homme par le bras, l’aida à se mettre debout.
– Quel est votre nom ?
L’homme se redressa lentement.
– Je… Jules Verne.
Rif sourit. Il fallait qu’il tombe sur ce genre de phénomène, un type apparemment pas méchant, mais un peu… désorienté.
– Soyez sérieux, plaida-t-il.
Visiblement, le vagabond ne savait que répondre. Jules Verne ! Il avait ce nom dans la tête depuis toujours, lui semblait-il. Alors, il l’avait prononcé, sans même savoir qui était ce Jules.
Rif laissa échapper une exclamation de surprise, écarquilla les yeux, en découvrant le reste plutôt extravagant de l’accoutrement du malheureux : chemise fine, pantalon de laine, foulard et chaussures de travail à bouts ronds en peau de chèvre ou de vache, sans talons. Rif fit aussitôt le rapprochement avec l’époque que représentait ce costume. Cette semaine justement, la télé passait un feuilleton sur les Pères fondateurs des États-Unis d’Amérique, ces dissidents anglais qui avaient fui les persécutions religieuses en 1620, sur le fameux navire Mayflower , en provenance de Plymouth, en Angleterre.
Le policier ne savait que penser. Après une courte réflexion, il s’exclama soudain :
– J’y suis. Vous faites partie de la distribution d’une pièce sur la colonisation qui se joue au théâtre Gershwin ?
Le vagabond garda le silence. Il bougeait lentement la tête de gauche à droite, examinant le décor environnant d’un regard soupçonneux.
– Alors… votre nom ?
– Je m’ap… Je…
L’homme promena sur Rif un œil inquiet. Sa bouche s’ouvrit et se ferma à plusieurs reprises sur des mots qu’il ne parvenait pas à prononcer, alors que ses yeux vaguaient en tous sens, effarés, remplis d’effroi. Rif avait devant lui un indigent terrorisé.
– Je… je me souviens pas. À moins… Al, je pense.
– Al quoi ? Est-ce une abréviation d’Alain… Alfred… Alphonse ? ânonna Rif.
Le vagabond fixa le policier, haussa les épaules d’un geste indiquant son incapacité à lui répondre.
– Vous avez un accent différent des New-Yorkais. Vous êtes de quelle nationalité ?
– Suisse… heu… American … Nein. Ich erinnere mich nicht mehr.
– Vous dites ? Qu’importe. Suivez-moi au poste, Al. Au moins, vous y serez au chaud en attendant de retrouver votre nom.
Le policier s’éloignait, tournant le dos à l’infortuné, lorsque celui-ci le rappela.
– Monsieur l’officier !
Rif se retourna, espérant que le vagabond se soit souvenu de quelques faits qui feraient progresser sa recherche d’identité.
– Je vous écoute, mon ami.
– Saviez-vous que Cléopâtre, la reine d’Égypte, était grecque ?
Allons bon, son « client » repartait dans ses élucubrations. Rif haussa les sourcils, intrigué par l’insolite remarque.
– Heu… non, mais je ne vois pas le rapport avec votre situation. Pour quelle raison dites-vous cela ?
– Je l’ignore, répliqua le vagabond.
Puis son visage soudain s’éclaira d’un large sourire. Il venait de « savoir » pourquoi il avait posé cette question. Du moins, il en avait deviné la raison l’espace d’un bref instant. Il avait cité un souvenir, un des rares qui semblaient demeurer dans sa tête. Cléopâtre était grecque. Savoir cela était fantastique. Mais l’information, fugace, s’éloignait déjà. À nouveau, son esprit se retrouva vide, ballotté entre ciel et terre.
Dans l’infini…
– Officier… j’ai la recette du bonheur, lança-t-il encore à brûle-pourpoint.
Un autre souvenir se présentait à son esprit. Il devait le lâcher, vite, avant qu’il ne disparaisse comme tous les autres…
Rif fit halte, posa un regard apitoyé sur le sans-abri. Il devait lui permettre de s’épancher un peu, afin qu’entre eux s’établisse un climat de confiance.
– D’accord. Donnez-la, cette recette miracle. Mais faites ça en vitesse. On serait mieux au poste pour discuter. Je n’sens plus mes oreilles…
– Bah, pas important les oreilles… Faut pas les… les écouter. Ah ! ah ! Bon, ben voilà ma recette. Pour que les hommes… les femmes aussi, c’est évident… parviennent à coexister en parfaite harmonie, il est obligatoire que chacun maîtrise à fond l’idée du continuum espace-temps . Vous me suivez ? Chacun doit en saisir toute la subtilité. Je vais simplifier. Le continuum espace-temps comporte quatre dimensions : trois dimensions pour l’espace, et une pour le temps. Afin de pouvoir les mettre à l’œuvre plus commodément, il faut que ces quatre grandeurs soient similaires… à… heu…une certaine distance en multipliant… je… je ne sais plus quoi par la… la célérité de la lumière dans le vide. Car attention ! le temps n’est pas absolu ; pareil pour l’espace : la longueur d’un objet peut être différente selon le référentiel de mesure. Vous devez savoir…
– Monsieur, arrêtez, je vous en prie. Je ne comprends rien à ce que vous racontez. Pis comme j’ignore cette… heu… recette, ça veut dire que je serais jamais heureux ? plaisanta le policier. Bon sang ! Où avez-vous appris ces choses ?
– Question judicieuse. Je n’en ai aucune idée… En fait, je m’en moque. Je les avais sur le bout de la langue. Il fallait que ça sorte.
Rif tapait ses pieds l’un contre l’autre, exaspéré par l’inertie du vagabond rivé à son banc. Rif n’était pas loin de se fâcher. Il dut faire un effort pour contrôler son impatience.
– Êtes-vous un scientifique ?
– Ça, Dieu seul le sait. Je me sentirais plutôt dans la peau d’un… d’un chien arctique… ou encore, tiens… d’un cheval de course.
– Je me gèle les pieds à rester ainsi sans bouger.
– Alors, sautez ! Vos oreilles vont mieux ?
– Allons, venez.
Rif reprit sa marche, persuadé que son étrange compagnon lui emboîterait le pas. Après quelques enjambées, n’entendant plus la neige crisser derrière lui, il se retourna.
« Nom de Dieu ! » jura-t-il. Le policier demeura figé sur place. Le vagabond en costume du 18e siècle s’était… volatilisé, simplement dissous dans l’air glacial. Partir était son droit légitime, mais de cette manière inexplicable ?
Rif refit à grands pas les cinquante mètres qui le séparaient du banc. Son visage exprima alors la plus intense stupéfaction.
À l’endroit exact où s’était tenu celui qui disait s’appeler Al, l’atmosphère était inhabituelle. L’air semblait posséder une résistance, quasiment une texture. Rif recula d’un mouvement instinctif, au bord de la panique. Sans toutefois pouvoir en déterminer la raison, il sut qu’un phénomène insolite s’était produit ici même, rien de moins que diabolique. Le policier scruta le sol, les yeux exorbités. Sa curiosité initiale fit place à l’anxiété. Il avait envie de crier.
Devant le banc, ne subsistaient que les empreintes de Rif. L’étranger s’y était assis, puis en était reparti, sans laisser la moindre trace, comme s’il n’était jamais venu dans ce parc. Un damné truc de sorcière !
À moins que la neige ait tout recouvert ? En si peu de temps, était-ce concevable ?
C’était à le faire hurler de terreur. Rendu fébrile par ce qu’il ne comprenait pas, le policier s’écarta vivement des lieux maléfiques. Son cœur semblait bondir en tous sens dans sa poitrine, au point qu’il revint s’asseoir à la place même qu’avait occupée…
– Le fantôme !
Il venait de prononcer le mot à haute voix. Rif ne se rendit même pas compte que le champ de force, cet environnement élastique qui entourait le banc, n’était plus présent.
Plus tard, il regagna d’un pas incertain le poste de police, zigzagant comme un homme ivre, allure qui lui valut les quolibets de quelques passants. De retour au poste, il se garda bien de raconter sa rocambolesque mésaventure au sergent. Celui-ci l’aurait probablement traité d’extra-terrestre.
– C’est ainsi que j’ai rencontré le vagabond, termina le policier Wilson.


Chapitre 4







Avant de me séparer du sympathique représentant de la force publique, je lui remis mes numéros de téléphone, du bureau, de mon portable, celui du fax de l’agence, et mon adresse courriel, au cas où cette histoire aurait des suites. Je dois avouer que pour moi, au regard des renseignements que je détenais à présent, les voyages spatio-temporels entraient dans le domaine du possible. L’histoire d’Al comportait des détails qui me semblaient trop réels pour être ignorés.
Dès que j’eus quitté Rif Wilson, je m’empressai d’appeler Sam aux Nobles ruines où elle passait la fin de semaine avec les enfants.
– Le personnage décrit par Jerry en 1987 vient d’apparaître aujourd’hui, comme Jerry l’indique dans son cahier ! criai-je tout excité.
Je lui contai le plus fidèlement possible la conversation que je venais d’avoir avec le policier de Central Park.
– Surprenant Hidalgo, c’est un hasard extraordinaire, troublant, je te l’accorde, mais il ne faut pas exagérer. Considère les faits raisonnablement. La présence de cet homme dans le parc ne prouve rien, même s’il affirme avoir débarqué de sa soucoupe le fameux 24 mars cité dans le manuscrit de Jerry. Il y a des vagabonds évincés des jardins publics tous les jours, qu’importent les saisons. Vas-y demain, ou dans une semaine, et ce policier t’annoncera avoir vu un sans-abri en habits de carnaval, moustache en bataille, avec des cheveux hirsutes comme un plumeau à poussière. À New York, tout peut arriver, même le plus surprenant des faits. Hier j’ai vu un homme habillé en Mickey la souris assis sur le trottoir en train de jouer aux échecs contre lui-même. Devine qui a gagné !
Sam et son humour grinçant. Ça, elle s’y connaissait !
– Mais… chérie, il a mentionné le nom du policier alors qu’à l’époque celui-ci avait à peine 10 ans !
Là, je venais de lui clouer le bec.
– Ceci mis à part, mon traqueur de fantômes préféré rentre à quelle heure ? poursuivit-elle sur le même ton moqueur.
– Pas ce soir, plutôt demain…
– Pourquoi, je te prie ?
– J’ai un client à voir… heu… tard ce soir et un autre tôt demain. Pour la nuit, ne t’en fais pas. Je louerai un banc dans le parc, des fois que le gars reviendrait y méditer !
– Bonne idée.
Je sus à sa désinvolture qu’elle avait senti une réticence dans ma voix. Elle savait que je ne lui disais pas tout. Il était difficile de cacher quoi que ce soit à la fine mouche qu’était ma chère épouse.
– Tu ne me dis pas tout, Hidalgo !
Et voilà !
– D’accord. La vérité… c’est que… dans le manuscrit de Jerry, le vagabond disait qu’il… qu’il reviendrait aussi… le 25. Je vais… heu… l’attendre.
Je sentis que Samantha retenait son rire.
– Tu vas t’ennuyer de moi, prononça-t-elle le plus naturellement du monde (pour ne pas me faire perdre trop ouvertement la face).
– Pas certain.
– Ah ! ah !… Vraiment drôle. Tu devrais faire du music-hall.
Ma chère Samantha avait aussi la repartie facile.
J’étais impatient de lire le « carnet de notes » de mon cousin Jerry. Étonnamment, les moqueries de ma femme renforçaient ma volonté de faire la lumière sur cette intrigante affaire. C’est le côté obstiné, Samantha dirait cabochard, de ma personnalité.
– Tu es comme la lune, m’avait-elle lancé un jour, mi-fâchée mi-amusée : chez toi il y a des « facettes » de ton caractère que l’on ne voit jamais.
Cette entrevue avec le représentant des forces de l’ordre ayant été clôturée par les sarcasmes de Samantha, je retournai au bureau où j’avais laissé le manuscrit de Jerry. Je voulais le lire au complet avant ma visite prochaine au poste de police. Car si le policier l’ignorait, j’étais à présent persuadé que le vagabond reviendrait le lendemain.
Direction l’hôtel. Sam avait raison sur un point. Elle me manquait.
Une fois dans ma chambre, je me fis monter un pot de café par le service de nuit, m’installai confortablement dans le divan du petit salon dont la baie vitrée offrait une vue imprenable sur New York, et j’ouvris le manuscrit de Jerry avec un rien d’excitation, mais aussi, avouons-le, une trace de scepticisme qui venait à nouveau d’effleurer mon esprit, malgré les indices encourageants semés jusqu’à maintenant.
J’entrepris la lecture des notes de mon cousin comme on le ferait d’un roman, probablement pas un best-seller, mais suffisamment intrigant pour retenir mon attention et m’inciter à le parcourir en entier. Lorsque je tournai la dernière page de l’époustouflant écrit, je me trouvais confronté à deux possibilités contradictoires : j’étais en possession d’un secret fabuleux ou d’une mystification bien présentée et assez convaincante. On sait déjà comment sont traités les infortunés qui affirment avoir été enlevés par des extra-terrestres. Je risquais assurément de finir dans la peau d’un de ces originaux unanimement raillés de par le monde, ou à peu près.
Bien que la seconde hypothèse fût plus réaliste, mais ne sachant de quel côté pencher, je pris le parti de laisser cette histoire prendre sa place doucement dans le labyrinthe de mes émotions. La vérité émergerait sans que j’aie besoin d’aller la chercher. Après une courte réflexion, je reconnus que ma conversation avec le policier m’avait sérieusement ébranlé. Son récit avait l’accent de la vérité. Il y avait trop de coïncidences pour que cela ne soit qu’un canular !
Trêve de bavardages, voici le récit du vagabond tel que retranscrit par mon cousin Jerry.


Chapitre 5





Ville de Québec, Canada, 7 octobre 1886

Je détaillai avec ahurissement la chambre sordide dans laquelle je me trouvais. Je ne reconnaissais pas l’endroit. Que faisais-je en ces lieux misérables ?
Je tentai de réfléchir, avec toute la force dont mon cerveau était capable. En vain. Pour quelle raison les mots « Jules Verne » me revenaient-ils aussi souvent à l’esprit ? Serait-il possible que ce Verne soit un ancien ami, un parent ? À moins que… Voilà, j’y étais. C’était un écrivain d’histoires fantastiques. Il y avait aussi un nommé… Léo… Léonard de Vinci qui me revenait. Celui-là avait dessiné des objets fabuleux, volants, sous-marins, et des fusées lunaires. Verne les avait jetés dans l’action. J’avais sûrement lu des livres de cet auteur, d’où son nom qui me trottait dans la tête, comme une litanie.
De ces lectures, je le présume, pouvaient aussi me revenir les scènes d’une autre société qui m’embrouillaient parfois l’esprit, un monde où évoluaient ceux que je nommais les Voisins. J’avais découvert leur existence il y avait deux ans de cela.
Les Voisins représentaient la population d’un espace-temps parallèle au mien qu’il m’était arrivé par trois fois déjà d’apercevoir, comme si je ne m’en étais trouvé séparé que par une simple paroi de verre. En ces instants particulièrement déroutants, je m’étais senti aussi désespéré qu’une bête sauvage, prisonnière au zoo municipal dans une cage de six mètres carrés. Ce qui est étrange, c’est qu’il n’y avait pas de zoos au Québec. Comment pouvais-je connaître l’existence d’un tel endroit et l’impitoyable exploitation des animaux qui y étaient emprisonnés ? Mais surtout, ce mot « zoo », d’où me venait-il ?
Bref, la première fois que j’avais « entrevu » l’autre société, je marchais sur un chemin de terre en pleine campagne, au sein d’une luxuriante nature, un peu au nord de Québec. Entre moi et l’horizon, s’était soudainement interposée une ville immense, sillonnée par des engins pétaradants qui filaient sur de larges avenues à une vitesse vertigineuse.
Puis la vision fantastique avait disparu, ne laissant que peu de traces en mon esprit. Dans cette existence que je traversais sans la comprendre, chaque souvenir rêvé ou inventé, chaque scène ou dialogue entendu, à peine évoqué, s’effaçait de ma mémoire. Débutait alors un cauchemar tout éveillé, terriblement perturbant. Il en était ainsi pratiquement tous les jours.
Quant à mon passé, depuis une semaine de brèves images d’une vie que je présume antérieure se déroulaient devant mes yeux comme un défilement de photos de vacances. Elles allaient, fugaces, effacées sitôt vues. Que dis-je ? Photos de vacances ? Une expression sans lien direct avec moi. Certes, quelque part en mon subconscient, je savais ce qu’était une photo, mais je n’en avais encore jamais vu une. Les scènes dont je parle prenaient assurément place dans un autre univers, un autre siècle peut-être. Certains jours, ne pouvoir expliquer ces étrangetés m’était insupportable.
Quelquefois, le matin à mon réveil, je pouvais me remémorer une vision particulièrement marquante. La nuit dernière, par exemple, je m’étais « vu » couché sur un banc, dans un parc couvert de neige, discutant avec une sorte de soldat armé d’un pistolet, à moins qu’il ne s’agisse d’un policier. La scène n’était pas née de mon imagination. Elle était réelle. Je pourrais même affirmer que ma présence en cet endroit n’était pas fortuite. Elle avait sa raison d’être. Laquelle ? Ça…
Comme en général j’oubliais tout ce qui m’arrivait, pour tenter de remédier à cet inconvénient, depuis quelques mois, je notais dans un carnet ce qui survenait d’étrange dans ma vie peu après que la chose s’était produite. Mais à quoi bon ! À la relecture, ces notes m’apparaissaient incompréhensibles. Néanmoins, je m’obstinais. Elles pourraient me servir un jour.
Durant mes « absences mentales », je rencontrais généralement le même genre de personnages, furtivement, sans pour autant être en mesure de préciser leur appartenance à un groupe ethnique particulier. Erraient-ils, comme moi, dans le temps ? J’avais parfois l’impression qu’ils me surveillaient.
J’en devenais paranoïaque !
Ainsi, ma vie se composait d’un ensemble de petits récits disparates, débilitants, sans lien entre eux, comme les photos jaunies d’un vieil album de famille. Tiens, encore ces photos ! Je vivais à Québec, victime d’une imagination qui me faisait entrevoir un monde futuriste, ignorant tout ou presque de mon passé et surtout impuissant à imaginer mon avenir. Apparemment, mon destin semblait tracé d’une manière immuable. Je me déplaçais comme un fantôme à une époque révolue. Rien n’existait ! Néanmoins, je ne me rebutais pas. Pragmatique, je cherchais une explication à ce fatras d’incohérences. Tout cauchemar a son fond de vérité, dit-on, pareil aux légendes de vampires et autres récits fabuleux de fées et de sorcières malfaisantes que l’on conte aux enfants, sans même comprendre le tort qu’on leur fait. Car eux savent que le monde enchanté existe. Ils ont appris à le craindre. L’adulte ne s’en méfie plus ; il s’y laissera prendre, immanquablement.
Bon sang ! Voilà que j’expliquais l’intangible, le chaos, reconnaissant un sens logique au désordre de ma vie. Dans ce fouillis de faits aberrants, qu’en était-il de ma mémoire ? Afin de me raccrocher à du concret pour ne pas sombrer dans la folie, j’essayais vainement depuis des années de faire remonter du tréfonds de mon inconscient des instants privilégiés de ma vie, des conversations, des visages croisés durant ma jeunesse…
Je me retrouvais immanquablement devant un mur noir, menaçant. Ne me resterait-il plus le moindre souvenir vivace ? Jusqu’à ce mot, Al, qui m’échappait. Était-ce vraiment mon prénom ? Qui me l’avait donné ? Al pouvait signifier n’importe quoi. Un nom de ville, de restaurant, de champignon comestible.
Al n’avait pas de jeunesse à se remémorer.
Mais il n’était plus temps pour moi de faire un retour sur le bien-fondé de ma présence dans cette chambre. Doucement, ma faculté de penser se recouvrit d’une sorte de brouillard.
Voilà… je… Ah ! ce mal de tête… Non, pas « elle » ! Dans mon esprit, la voix, assurément ironique, me chuchota que j’étais né en 1879. Mais une autre voix s’éleva, éclatant de rire à cette assertion ridicule. Puisque nous étions en 1886, j’aurais donc… sept ans ! Allons donc ! Bah ! Un simple problème de mathématiques à résoudre. Lorsque je me regardais dans un miroir, je faisais mes 32 ans. Si cette date de naissance s’avérait véridique – au point où j’en étais, pourquoi pas ! –, d’où venaient ces vingt-cinq années en surplus ? Je pouffai de rire à mon tour devant pareil embrouillamini. Ma délirante histoire ressemblait à un voyage dans le temps qui m’aurait fait passer dans… Qu’étais-je donc en train de raconter ? Je mystifiais qui avec ce genre de rhétorique ?
Je sombrai dans un sommeil artificiel qui ressemblait peut-être à la mort. C’est à cet instant que j’entendis la chanson, belle et triste, écrite en… en 1856… ou 1858. L’auteur se nommait… heu… J’ai oublié. Non, je l’ai ! C’est Octave Crémazie, sur une musique de… Carl, plutôt Charles Wugk Sabatier.

« Ô Carillon, je te revois encore,
Non plus, hélas! comme en ces jours bénis
Où dans tes murs la trompette sonore
Pour te sauver nous avait réunis.
Je viens à toi, quand mon âme succombe
Et sent déjà son courage faiblir.
Oui, près de toi venant chercher ma tombe.
Pour mon drapeau je viens ici mourir.
[…]
« Cet étendard qu’au grand jour des batailles,
Noble Montcalm, tu plaças dans ma main,
Cet étendard qu’aux portes de Versailles,
Naguère hélas! je déployais en vain,
Je le remets aux champs où de ta gloire
Vivra toujours l’immortel souvenir,
Et, dans ma tombe emportant ta mémoire,
Pour mon drapeau je viens ici mourir. […] »


Chapitre 6







Je venais de fêter la fin de l’année 1886 avec quelques clients de l’auberge où je prenais mes repas. J’ignorais depuis combien d’années je demeurais à Québec ; j’avais oublié, à moins que je ne l’aie jamais su. Bah ! cela ne devait pas être d’une grande importante. Québec était une ville magnifique qui n’avait hélas que son côté pittoresque à m’offrir. J’attendais plus de la vie.
J’avais donc 32 ans, pas huit, au moment où éclata ce que je nommai ma « révolte ». Le cheveu grisonnant et un visage précocement parcheminé par une vie plutôt fade me faisaient paraître plus vieux que mon âge. Je pouv…
Diable, ça recommençait ! Le fameux « dérapage ». Vers où me mènerait-il cette fois ? Je devais me hâter, expliquer ce qui m’arrivait tant qu’un semblant de conscience maintenait l’activité normale de mon cerveau. Il me restait une trentaine de secondes de lucidité, parfois un peu plus ; après cela, tout deviendrait nébuleux, s’estomperait.
Vite ! Il me fallait revenir sur les Voisins déjà cités.
Il m’arrivait d’observer la ville de Québec dans son futur, comme je l’ai dit. Elle surgissait toujours à l’improviste. Une société comblée par des technologies surréalistes, pour moi s’entend. J’y voyais évoluer un peuple agréable d’aspect, sympathique, sans pouvoir communiquer avec lui ni accéder au monde fascinant des sciences qu’il maîtrisait indubitablement. L’aspect le plus insolite résidait dans ma conviction d’avoir déjà habité en un tel monde, sinon comment pourrais-je parler de zoo et de photos ? De plus, pourquoi certains souvenirs, plutôt rares en vérité, me restaient-ils alors que les plus importants, ceux de ma vie passée, m’étaient refusés ?
Les Voisins, malgré leur bonhomie apparente, veillaient jalousement sur leurs prérogatives, refusant obstinément de partager leur mode de vie avec quiconque qui, comme moi, évoluait dans ce qu’ils pensaient être l’au-delà. Car l’incroyable résidait dans le fait que si leur population en majorité contestait notre existence, certains d’entre eux la reconnaissaient comme possible. Traités dédaigneusement de rêveurs, ils aimaient nous invoquer par l’entremise de médiums.
Je ne comprenais pas la population de ce monde parallèle. Je l’apercevais toujours trop brièvement pour avoir le temps de l’étudier. Je ne faisais que côtoyer leurs années glorieuses comme si je courais dans un vaste palais, changeant de décor à chaque nouvelle pièce.
À présent, il me faut parler de mon emploi, ce qui n’a rien d’excitant. J’étais expert comptable adjoint, une ironie lamentable du patron. En effet, j’étais l’unique comptable de la place. Autres traits d’humour de notre seigneur et maître : la femme de ménage était appelée directrice des serpillières de premier échelon, et le garçon de courses, inspecteur général de troisième niveau à la correspondance directoriale. Autant de titres ronflants n’attestant qu’une horreur : le mépris du patron pour son personnel. L’unique fenêtre de mon sombre petit bureau s’ouvrait comme une moquerie sur un immense terrain vague devenu avec le temps cimetière de voitures. On y trouvait des carcasses du premier véhicule routier à vapeur, L’Obéissante, modèle 1873, pouvant transporter douze personnes, le prototype de La Mancelle, véhicule à vapeur de 1878 roulant au début de 1879, mais aussi des autos à gaz et air dilaté et quelques autres dotées des premiers moteurs à explosion avec allumage électrique.
C’était en même temps le dépotoir des maisons avoisinantes. Cet endroit, hautement insalubre, représentait le terrain de jeu préféré d’une multitude de gamins braillards. Entourant ce triste quartier, trois usines déversaient sur une humanité déjà souffrante leur fumée âcre qui, par jour de vent d’ouest, couvrait la rue d’un fin résidu gris faisant songer à une poudrerie de neige sale.
L’accompagnement sonore de cette fresque citadine nous était offert par les nouvelles automobiles du Français Lenoir, avec carburateur alimenté au pétrole, puantes et terriblement bruyantes. Leurs chauffeurs filaient comme des maniaques, plus vite encore que le pas d’un piéton pressé. Le monde en folie.
Ajoutant une monotonie à mon vague à l’âme, j’apercevais, filant jusqu’à l’horizon, une ligne de chemin de fer, doigt pointé vers des espaces lointains, vers l’évasion, et à cent mètres de chez moi, le fleuve Saint-Laurent, superbe, qui s’écoulait paresseusement, m’apportant durant les périodes de flux de l’océan ses odeurs de sel et de varech, ainsi que la présence amicale des bélougas, ces espiègles petites baleines blanches.
Illusion de douceur au cœur d’un enfer.
Lumières clignotantes des magasins, crissements de pneus, hennissements des chevaux maltraités.
Plus vite. Arrêt. « Poussez pas ! » Tout augmente. « Combien le beurre ? Trop cher. Donnez-moi de la margarine ! »
Je n’en pouvais plus, j’étouffais. Cette existence routinière de bureaucrate m’était devenue intolérable. J’étais jeune. J’avais encore le goût de m’extasier devant un coucher de soleil, le vol d’un oiseau, la fuite d’un nuage dans le ciel printanier. Mais cela ne durerait plus très longtemps. Bientôt, mon esprit s’anéantirait dans cette vie sans saveur, la rêverie le fuirait.
Autour de moi, je ne voyais évoluer que des besogneux désespérants qui ne songeaient qu’à courir après la réussite matérielle, prétendant à devenir autre chose que leur vraie nature. Ils jouaient la comédie du bonheur, flattaient le patron pour obtenir une augmentation, ou de l’avancement dans la firme. Ces larves me rendaient malade de dégoût...
Pour tout dire, ceux-là m’effrayaient. Je craignais de devenir comme eux.
Cinq heures. Ils rentraient dans leur foyer, caressaient au passage une tête d’enfant, effleuraient le conjoint d’un baiser distrait. Un rituel, rien de plus.
À table, devant la soupe quotidienne, ils se racontaient les potins du jour, lisaient les journaux, en étudiaient chaque texte. Ils se tenaient au courant de l’actualité, afin, le lendemain au bureau, de pouvoir introduire leur savoir neuf dans quelque insipide conversation de pause-café. L’existence ne serait-elle qu’une suite d’habitudes mesquines, une routine débilitante ?
Déjà, c’était le matin. Une nouvelle journée, monotone, préparait sa grisaille, pareille aux jours précédents. Quelque chose en moi de mal défini me disait que je n’étais pas à ma place dans ce bureau. Depuis trois semaines, des scènes curieuses du monde parallèle se répétaient. En traversant mon esprit, elles abandonnaient de plus en plus souvent dans leur sillage des messages troublants, suggérant que je venais « d’ailleurs », ainsi que je le pressentais. Un jour, alors que j’allumais le poêle pour réchauffer mon souper, j’avais imaginé une incohérence : un homme enfermé dans un objet volant en route pour la planète Mars ! Une autre fois, je prenais place dans un cabriolet tiré par des chevaux récalcitrants lorsque j’avais vu, « dans ma tête », un bolide pétaradant me dépasser dans un vacarme infernal. J’avais déjà entrevu ce genre de véhicule dans le monde parallèle des Voisins. Cela me confirmait l’existence réelle de ces engins surpuissants.
Ajoutant à mon désarroi, j’ignorais toujours qui j’étais. Al ne me rattachait à rien, il n’évoquait aucune émotion en moi. Je détestais ce mot vide, privé d’énergie. Et d’abord, si j’étais Al, Al qui ? Au diable ce mot minable ! Je m’étais donc inventé une identité.
J’étais devenu Gérald Crizenet. Je fus déçu. Avoir un patronyme comme tout le monde ne m’avait pas réconforté outre mesure. Vivre avec une maigre poignée de souvenirs et oublier la majorité de mes actions dès qu’elles ont été vécues, peut s’avérer particulièrement stressant. J’irais jusqu’à lâcher le mot « traumatisant ».
Six heures dix.
J’entrai sans hâte dans l’immeuble de la société qui m’employait. Je fis un détour par la cuisine, préparai du café, plongeai une cuillère de miel dans le breuvage fumant, qu’on disait offert par la maison. Mais sur mon chèque de paie, il était sûrement représenté par les huit dollars de la colonne « ajustements aux frais d’entreprise » que le patron refusait toujours de nous expliquer le jour de la paie.

  • Accueil Accueil
  • Univers Univers
  • Ebooks Ebooks
  • Livres audio Livres audio
  • Presse Presse
  • BD BD
  • Documents Documents