L’ingénue aux désirs secrets
186 pages
Français

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L’ingénue aux désirs secrets

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Description

Dans ce troisième tome de la série Les Ingénues de Maya Rodale, la jeune fille de Londres la moins susceptible de se retrouver dans une situation compromettante est soumise à la tentation par un inconnu dangereusement séduisant…

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 22 février 2017
Nombre de lectures 223
EAN13 9782897672409
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0025€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Copyright © 2014 Maya Rodale
Titre original anglais : What a Wallflower Wants
Copyright © 2016 Éditions AdA Inc. pour la traduction française
Cette publication est publiée en accord avec HarperCollins Publishers, New York, NY.
Tous droits réservés. Aucune partie de ce livre ne peut être reproduite sous quelque forme que ce soit sans la permission écrite de l’éditeur, sauf dans le cas d’une critique littéraire.
Éditeur : François Doucet
Traduction : Janine Renaud
Révision linguistique : Féminin pluriel
Correction d’épreuves : Nancy Coulombe
Conception de la couverture : Matthieu Fortin
Photo de la couverture : © Jon Paul Studios
Mise en pages : Sébastien Michaud
ISBN papier 978-2-89767-238-6
ISBN PDF numérique 978-2-89767-239-3
ISBN ePub 978-2-89767-240-9
Première impression : 2016
Dépôt légal : 2016
Bibliothèque et Archives nationales du Québec
Bibliothèque Nationale du Canada
Éditions AdA Inc.
1385, boul. Lionel-Boulet
Varennes, Québec, Canada, J3X 1P7
Téléphone : 450-929-0296
Télécopieur : 450-929-0220
www.ada-inc.com
info@ada-inc.com
Diffusion
Canada : Éditions AdA Inc.
France : D.G. Diffusion
Z.I. des Bogues
31750 Escalquens — France
Téléphone : 05.61.00.09.99
Suisse : Transat — 23.42.77.40
Belgique : D.G. Diffusion — 05.61.00.09.99
Imprimé au Canada
Participation de la SODEC.
Nous reconnaissons l’aide financière du gouvernement du Canada par l’entremise du Fonds du livre du Canada (FLC) pour nos activités d’édition.
Gouvernement du Québec — Programme de crédit d’impôt pour l’édition de livres — Gestion SODEC.
Catalogage avant publication de Bibliothèque et Archives nationales du Québec et Bibliothèque et Archives Canada
Rodale, Maya
[What a Wallflower Wants. Français]
L’ingénue aux désirs secrets
(Mauvais garçons et belles ingénues ; 3)
Traduction de : What a Wallflower Wants.
ISBN 978-2-89767-238-6
I. Renaud, Janine, 1953- . II. Titre. III. Titre : What a Wallflower Wants. Français. IV. Collection : Rodale, Maya. Mauvais garçons et belles ingénues ; 3.
PS3618.O328W4314 2016 813’.6 C2016-940715-2




Conversion au format ePub par: www.laburbain.com
« Une danse, une seule… »
« C’est tout. Je ne me ferai pas d’idées, promis. »
Elle leva les yeux vers lui. Dommage qu’elle ne puisse s’expliquer pourquoi elle était si hésitante. Elle gaspillait sa vie à laisser ainsi la peur la retenir. Devant elle se trouvait un homme séduisant qui s’était toujours montré gentil avec elle et qui ne lui demandait qu’une danse. À vrai dire, au plus profond d’elle-même, elle mourait d’envie de danser avec lui.
— Bien, dit-elle doucement.
La dernière fois où, comme maintenant, elle avait posé sa main dans celle d’un homme avait marqué le début de la fin.
Prue se força à respirer normalement. Inspirer. Expirer. Inspirer. Elle ordonna à son cœur de battre régulièrement et tenta de maîtriser ses émotions et ses craintes.
Le regard de Castleton se posa sur son visage. Elle leva les yeux vers lui. Cette fois, elle le regarda vraiment, s’attardant sur sa bouche, qui était ferme, sensuelle et lui souriait de manière encourageante. Ses yeux bleus semblaient plus sombres à la lueur des bougies.
— Vous amusez-vous ? lui demanda Castleton d’un ton affectueux.
Elle plongea son regard dans le sien. Ah, ces yeux-là ! Sages. Sombres.
Pour toutes les Prudence et les Roark de ce monde.
Et pour Tony.
Remerciements
J e dois une fière chandelle à Sara Jane Stone, Aimee H et Tony Haile, qui ont lu les premières versions de ce roman et m’ont nourrie de leurs commentaires pertinents. Mille mercis à mes amis Facebook qui m’ont aidée à trouver le titre de ce livre ; à mes amis, ma famille et les femmes écrivaines pour leur soutien ; et à mon éditrice, Tessa. Je me sens tout particulièrement redevable aux courageuses victimes d’agression sexuelle qui m’ont raconté leur histoire et leur guérison, et ainsi aidée à rédiger ce que Prudence avait vécu.
Introduction
Chers lecteurs,
Il arrive parfois qu’une histoire s’empare d’un auteur et ne le lâche pas. L’ingénue aux désirs secrets s’éloigne de mes habituelles histoires d’amour légères. Ce roman-ci relate une agression sexuelle, il est plus sombre et profondément émouvant. Mais il connaît un dénouement heureux.
Bien qu’il se déroule dans le passé, il est inspiré de ces récits beaucoup trop fréquents de violence sexuelle envers les femmes que nous rapporte la presse d’aujourd’hui. Ces histoires, qui nous bouleversent et nous mettent en rage, m’ont incitée à prendre le crayon et le papier (ou à employer mes doigts et mon clavier) et à raconter celle d’une jeune fille, Prudence, qui après avoir subi le pire des outrages parvient à trouver l’amour et l’acceptation ; et celle d’un héros, Roark, anticonventionnel mais qui sait se montrer héroïque quand ça compte ; et d’un scélérat qui récolte ce qu’il a semé.
Mais L’ingénue aux désirs secrets est d’abord et avant tout une histoire d’amour, ce qui signifie que c’est celle d’un héros et d’une héroïne qui tombent amoureux, se sauvent l’un l’autre, et vivent heureux à jamais.
Amicalement,
Maya
Prologue
Londres, 1820 Au bal de Lord et Lady Blackburn



M on Dieu, êtes-vous là ? C’est moi, Prudence.
Sa voix faiblit. Ses genoux se dérobèrent sous elle, son dos glissa contre le mur, et elle s’affaissa par terre.
Dieu ne lui répondit pas, ce qui était tout aussi bien. Prudence n’avait pas de mots pour décrire la chose qui venait de lui arriver. Elle était en train de valser et une seconde plus tard…
Un sanglot lui monta à la gorge. Elle ramena les genoux contre sa poitrine et les entoura de ses bras. Elle commença à se balancer lentement sur le sol, d’avant en arrière, d’avant en arrière, en s’étreignant elle-même. Ses souvenirs étaient flous, entrecoupés de quelques flashs déchirants, trop vifs. Elle sentait encore l’odeur de l’homme sur son corps — un mélange écœurant de tabac froid et de vin.
Elle était vaguement consciente du son de l’orchestre et de la rumeur assourdie des centaines d’invités qui riaient et bavardaient. Ils ne se doutaient pas le moins du monde que, au bout du couloir, une jeune fille venait d’être dépouillée de tout. Une jeune fille d’à peine dix-huit ans, qui était encore innocente, une débutante à sa première saison dans le monde, avec toute la vie et ses promesses devant elle.
Était.
Tout était différent, à présent.
Il y avait à peine une heure, elle croyait en l’amour, en la passion, aux contes de fées. Elle croyait en la miséricorde divine et s’imaginait que les chevaliers volaient au secours des demoiselles en détresse. Mais c’était avant . Personne n’avait répondu à son appel. Personne n’avait volé à son secours.
Désormais, Prudence ne compterait que sur elle-même.
Chapitre 1
Quelque part dans le Wiltshire, 1824 Neuf jours avant le bal de Lady Penelope
Imaginons qu’une jeune fille se déplace vers l’ouest sur la route de Londres et qu’un jeune et charmant voyou se déplace vers l’est sur la route de Londres, où se rencontreront-ils ?
D ès sa première saison, miss Prudence la Prude Payton avait compris qu’elle ne se marierait jamais. À sa troisième saison, elle s’était réconciliée avec l’idée désolante que l’amour et le mariage ne figuraient pas dans sa carte du ciel. Ce qui était très bien . TRÈS BIEN. Sincèrement, la perspective de vivre une longue et ennuyeuse existence de célibataire ne la dérangeait pas le moindrement. Pardi, songez à toutes les broderies et les activités de bienfaisance qu’elle aurait l’occasion d’accomplir.
Du moins, c’est ce qu’elle croyait.
C’était avant que l’invitation arrive. Une missive finement tournée, à l’écriture élégante, l’invitant au bal du centième anniversaire de l’école où elle avait reçu son éducation, soit l’Académie pour Jeunes Filles de bonne famille de Lady Penelope.
Avec cette invitation, la cruelle et humiliante vérité lui avait sauté aux yeux : aucune diplômée de l’Académie n’avait mis plus de quatre saisons à se décrocher un mari.
Sauf Prudence.
Jusqu’à tout récemment encore, elle n’était pas la seule à devoir supporter son échec sur le plan matrimonial — ses amies, Emma et Olivia, faisaient tapisserie avec elle et n’attiraient pour ainsi dire aucun jeune prétendant. Prudence avait fini par imaginer leur avenir conjoint à vivre toutes trois dans un charmant cottage au bord de la mer. Elle savait bien que cette invitation, ce bal, ce moment allaient arriver, mais Prudence avait toujours cru qu’elle l’affronterait avec ses amies chéries à ses côtés. Mais Emma était tombée sur un duc, et Olivia avait trouvé l’amour avec un homme des plus invraisemblables. Prudence se réjouissait pour ses amies — sincèrement. Personne ne méritait plus de connaître l’amour et le bonheur qu’Emma et Olivia.
À présent, Prudence était seule.
Seule à faire tapisserie.
Étant donné que le mariage n’était pas une option pour elle, elle se retrouvait de ce fait dans une position quelque peu délicate. Par délicate , elle entendait angoissante et affolante, à vous nouer l’estomac et à vous plonger dans un état de terreur constant.
Elle pouvait soit se résigner à être le seul échec du siècle, soit affronter ses peurs et tenter une dernière fois de mettre le grappin sur un mari. Mue par une lueur d’espoir qui l’étonna elle-même et un courage qu’elle ignorait posséder, Prudence se lança dans une ultime tentative pour se marier.
D’où Cecil.
Prudence regarda l’homme qui sommeillait devant elle dans le wagon-poste. Persuadée qu’il n’y avait pas d’homme pour elle à Londres, Prudence s’était rendue à Bath avec sa tante et tutrice, Lady Dare. C’était là, dans l’un des grands salons, qu’elle avait noué une relation improbable avec Cecil, Lord Nanson, qui avait tendance à se refugier dans le coin des laissées pour compte durant les bals. Ils en étaient venus à la conclusion qu’un mariage de convenance éclair, secret, ferait leur affaire à tous deux.
Voilà donc pourquoi ils se rendaient à la propriété de Cecil où ils s’épouseraient grâce à une dispense spéciale.
Ç’aurait pu être romantique, sauf qu’il n’était pas amoureux d’elle, et qu’elle n’était pas amoureuse de lui. Cecil ne désirait que deux choses : que sa mère cesse de le harceler pour qu’il se marie, et Lord Fairbanks. Après leur mariage de pure forme, Prudence et Cecil prévoyaient rentrer très vite à Londres où elle pourrait prouver à tous qu’elle n’était pas l’échec de l’histoire longue d’un siècle de l’Académie pour Jeunes Filles de bonne famille de Lady Penelope, et ensuite…
Et ensuite, elle n’en avait aucune idée.
Elle savait seulement qu’elle devait assister au bal et qu’elle n’en aurait pas la force sans avoir la bague au doigt. Sinon, l’Animal gagnerait.
Au fil des ans, Prudence était devenue experte dans l’art de prétendre que cette chose affreuse ne s’était pas produite. Elle n’en avait parlé à personne, et avait fait semblant avec Emma, Olivia et Lady Dare d’être la même. Parfois, il lui arrivait presque de le croire.
Mais alors, l’Animal se manifestait — dans un sursaut de sa mémoire, ou par sa présence à la même réception — lui rappelant qu’elle n’avait aucun avenir. Pas un homme ne voudrait d’elle ni ne l’aimerait. Ce qui n’avait plus aucune importance, étant donné qu’elle ne désirait pas avoir de rapports intimes avec un homme. De temps à autre, toutefois, elle éprouvait un ardent désir de lui donner tort.
Donc, un mari pour le bal de Lady Penelope.
Cecil, avec ses pâles joues rondes et ses jolies boucles blondes, ne lui ferait jamais de mal. De cela, elle était certaine. Dans son sommeil, il respirait doucement par ses lèvres entrouvertes. Prudence tenta de ne pas en être suprêmement agacée. Elle évita délibérément de songer à la perspective de passer tout le reste de ses nuits à côté d’un homme qui respirait par la bouche. Nécessité fait loi.
De toute manière, se connaissant elle-même et connaissant Cecil, ils feraient sans doute chambre à part. À son avis, Cecil n’avait pas plus envie de coucher avec elle qu’elle avec lui. La façon dont son regard s’était attardé sur Lord Fairbanks alors qu’ils bavardaient tous ensemble à Bath ne lui avait pas échappé. Il ne lui ferait pas de mal. Ni ne la toucherait. Ce qui lui convenait parfaitement.
Cependant, la perspective de ce mariage de convenance ne lui avait pas apporté le soulagement escompté. Ce n’était pas ce dont elle avait rêvé. Elle avait rêvé d’amour : de cette sorte d’amour passionné qui vous consume, dont vous ne pouvez vous passer, que vous avez envie de clamer sur les toits, sans lequel vous mourriez.
Du moins ne serait-elle plus vieille fille. Du moins ne serait-elle pas l’unique échec du siècle d’existence de l’Académie.
Elle était capable de le faire .
C’était la meilleure solution. C’était la seule solution.
Il n’y avait aucune raison pour que son estomac se noue. Il n’y avait aucune raison pour que son cœur se serre un peu plus à chaque battement. Et il était inutile de s’apitoyer sur ce qu’elle avait perdu.
Dans le wagon-poste, tous les autres voyageurs dormaient. Les autres, c’étaient un homme corpulent d’âge moyen et sa non moins corpulente épouse, un jeune homme maigre avec des lunettes et un pasteur. Aucun d’entre eux ne respirait par la bouche.
Prue se tourna vers la vitre et regarda le paysage champêtre se dérouler sous ses yeux dans le clair de lune. Les champs cédèrent la place à une forêt déprimante. À la place d’arbres centenaires d’un vert luxuriant et des prés touffus, la nature était sèche, raidie, craquelée et brunie par la sécheresse.
Ils auraient dû arriver à Chippenham il y avait plusieurs heures déjà, mais le voyage avait souffert de nombreux délais. Premièrement, la voiture de Cecil avait subi des dommages irréparables. Mais comme Prudence tenait à rentrer à Londres à temps pour le bal de Lady Penelope, ils n’avaient eu d’autre choix que de voyager par la poste.
La femme de chambre de Prudence et le valet de Cecil, chargés d’aller préparer la maison, avaient pris la première poste. Prudence et Cecil étaient demeurés derrière pour déjeuner tandis que Cecil écrivait à sa mère, à Londres, pour lui annoncer son mariage imminent. Une heure plus tard, ils avaient repris la route, cette fois dans la voiture de poste, serrés contre des inconnus.
Malheureusement, la malchance avait poursuivi Prudence. Quelqu’un avait omis d’attacher correctement les bagages, et dans les environs du village de Corsham, ils avaient tous dégringolé dans un immense vacarme. Les valises, les malles et une partie de leur contenu — des effets masculins indécents, un bonnet écrabouillé, des gants de cuir — s’étaient retrouvées dispersées sur le chemin poussiéreux.
Ils avaient été retardés.
Et il se faisait tard.
On n’avait pas remis sur le toit de la voiture la petite valise de Prudence qui se trouvait à présent à ses pieds. Prudence rêvait d’allonger les jambes. Elle désirait ardemment s’étendre entre des draps frais, dans une chambre obscure. Et peut-être laver ses membres et son visage poussiéreux à l’aide d’un gant de toilette humide et froid. Elle avait envie d’être seule, derrière une porte verrouillée.
La voiture s’arrêta brusquement. Quelques passagers s’agitèrent et clignèrent leurs yeux ensommeillés. À côté d’elle, Cecil se réveilla. La nuit était noire et calme. Parce qu’ils gardaient le silence, ils entendirent la voix forte et claire du voleur de grand chemin.
— La bourse ou la vie !
Les occupants de la voiture se réveillèrent tout à fait en entendant quelqu’un approcher et les chevaux énervés piaffer et hennir.
Ils se mirent alors à argumenter — le cocher et le voleur —, et dans la nuit, leurs voix rudes et furieuses n’étaient pas sans rappeler le grondement du tonnerre précédant un orage. Le cœur de Prudence se mit à battre très fort. Elle mourait d’envie de prendre la main de Cecil. Au lieu de quoi, elle prit sa valise et la serra contre sa poitrine.
L’épouse corpulente fondit en larmes. Le pasteur se perdit en marmonnements. Des prières, sans doute.
— Cecil, faites quelque chose, murmura Prudence d’une voix pressante.
Il était un homme, son protecteur dans ce vaste et méchant monde, et le danger les guettait. Elle avait besoin de lui. Chacun savait que rencontrer un voleur de grand chemin n’augure rien de bon. Il est rare qu’on en ressorte avec ses possessions et sa vertu. Prudence n’avait décidément pas de veine.
— Vous devriez descendre de voiture, répondit Cecil.
Il fallut un moment à Prudence pour se remettre du choc et retrouver l’usage de la parole.
— Avez-vous perdu la raison ? siffla-t-elle.
Un homme qui a toute sa tête n’envoie pas une femme se battre à sa place. Il n’offre pas sa fiancée en sacrifice. Elle savait qu’il n’y avait pas d’amour entre eux. Mais tout de même !
— C’est hors de question, dit-elle, le menton tremblant.
— C’est vous qu’il veut, dit Cecil, donnant ainsi le coup de grâce à son image de chevalier.
Le cocher et le voleur s’engueulaient copieusement, de leurs voix grondantes comme le tonnerre, ponctuées par le claquement sec d’un éclair.
Suivi d’un bruit sourd. Puis du silence.
Ce n’était pas un éclair. C’était un coup de feu.
— Je suis mère , sanglota la femme qui respirait avec effort et pressait un mouchoir sur ses lèvres.
Elle n’eut pas besoin d’en dire davantage pour que tous comprennent : la vie de la jeune célibataire valait moins que la sienne. Le voleur préfèrerait une jeunesse pour assouvir les plaisirs abominables qu’il avait à l’esprit.
— Il veut nos objets de valeur, pas moi, murmura vivement Prudence dans l’espoir de les ramener à la raison. Donnons-les-lui, et il ne nous fera peut-être aucun mal.
— Mais si ce n’est pas seulement cela qu’il veut ? répliqua Cecil, livide de terreur. De toute façon, je ne peux me départir de mes objets de valeur.
Prue sourcilla. Son père avait un revenu de cinq mille livres par an. Si quelqu’un dans cette voiture pouvait se départir de ses objets de valeur, c’était bien Cecil.
Prudence jeta un coup d’œil au pasteur. Il croisa son regard et s’empressa de baisser la tête et de reprendre ses prières. Elle songea à lui dire de ne pas gaspiller sa salive. Elle songea à lui dire de demander grâce pour elle .
Tous se tendirent en entendant de lourdes bottes écraser les gravillons du chemin de terre. Menaçant était ce bruit de pas.
Le cœur battant, Prue considéra ses compagnons de voyage. Tous la suppliaient du regard de se sacrifier pour eux.
— Vous pourriez le distraire, chuchota vivement Cecil. Pendant que nous irions chercher des renforts.
— Cecil, de grâce… implora Prue tout en sachant que c’était vain.
Les raisons mêmes pour lesquelles elle l’avait estimé sans danger lui revinrent clairement en mémoire : il ne souciait pas d’elle, il ne la toucherait pas, il ne voulait que le paravent qu’elle lui offrait.
— Allez-y, Prudence. S’il vous plaît, plaida Cecil.
Il se pencha devant elle pour soulever le loquet. La portière s’ouvrit, Cecil poussa Prue dehors, puis referma la portière.
Parce qu’elle n’avait pas cru qu’il serait assez cruel pour la pousser à bout de bras, elle n’y était pas préparée. Elle dégringola sur le sol, atterrit sur les fesses.
Aussitôt, un cri à vous glacer le sang jaillit de la voiture.
Comme sa vision se faisait à l’obscurité, elle retint son souffle et jeta un coup d’œil sous la voiture. Elle vit la lune se mirer sur les bottes de cuir noir lustrées du voleur de grand chemin de l’autre côté de la voiture .
Chapitre 2
P rudence serra sa valise sur sa poitrine et fit doucement un pas en arrière, puis un deuxième. Puis un autre et encore un autre. Personne ne s’en rendit compte, car Prudence était devenue experte dans l’art de passer inaperçue.
Elle entendit le pasteur prier à voix haute. Prudence savait que ça ne servirait à rien — elle savait d’expérience que Dieu n’exauçait pas les prières. La femme corpulente pleurnichait. Prue aurait voulu lui dire qu’il était vain de pleurer. Cecil faisait d’une voix forte mille promesses au voleur. Elle aurait voulu dire au voleur que Cecil ne tenait pas parole.
Elle venait de se faire plaquer.
Alors qu’ils étaient attaqués par un voleur de grand chemin.
Cecil aurait dû la protéger ; au lieu de quoi, il l’avait abandonnée. Le pasteur n’avait aucunement eu pitié d’elle. C’était la preuve, encore une fois, d’un fait regrettable mais avéré : les hommes ne vous sauvent jamais la mise.
Personne n’était jamais venu sauver Prudence quand elle en avait besoin.
Une fille ne peut compter que sur elle-même.
Elle serait bien avisée de ne jamais l’oublier.
Par conséquent, sachant qu’il était vain d’attendre sur le bas côté qu’un chevalier arrive sur son cheval blanc, Prudence commença à marcher très vite et très silencieusement dans la sombre forêt dans le but de s’échapper. Des aiguilles de pin formaient un tapis sous la mince semelle de ses bottes de cuir. Sur sa peau la nuit était fraîche, ce qui était un soulagement bienvenu après la chaleur incessante des jours précédents. Elle agrippait sa valise à deux mains.
Elle courut aussi vite et aussi loin qu’elle le put, jusqu’à ce que ses poumons menacent d’exploser. Elle ralentit alors l’allure et continua d’avancer en marchant et en se parlant doucement à elle-même.
— Il ne te poursuivra pas, se raisonna-t-elle tout en s’enfonçant dans la forêt, péniblement consciente des ombres et des bruits nocturnes étranges. Un voleur de grand chemin a mieux à faire que de pourchasser de pauvres jeunes filles dans une forêt obscure et franchement terrifiante au cœur de la nuit.
De temps à autre, elle s’arrêtait et tendait l’oreille au cas où le voleur la suivrait ou Cecil, ayant retrouvé ses esprits, viendrait quémander son pardon.
— Je suppose que le mariage est hors de question, à présent, soupira Prue au bout de quelques heures de marche pendant lesquelles elle n’avait pas rencontré âme qui vive, humaine ou animale. Si jamais on apprenait que j’ai tenté de m’enfuir avec Cecil pour l’épouser et que j’ai fui un bandit de grand chemin en ma seule compagnie, j’y perdrais ma réputation. Comme si ce n’était pas déjà fait !
Elle eut un rire silencieux, sarcastique.
— Je dois tout bonnement trouver une autre issue, poursuivit-elle. Aller vivre chez Emma. Ou Olivia. Ça ne me torturera pas du tout d’être témoin de leur bonheur conjugal avec leurs maris ignoblement amoureux.
Personne n’entendit l’amertume de sa voix.
Parce qu’elle était seule. Au fin fond du Wiltshire. Au cœur de la nuit.
— Je devrais peut-être bien me retirer dans un cottage près de la mer. Ou bien passer le reste de mes jours avec Lady Dare.
La flamboyante Lady Dare s’était chargée d’élever Prudence alors que celle-ci était encore au berceau, malheureuse petite orpheline à la suite de la mort de sa mère et de son père au cours d’une épidémie de tuberculose. Prudence, trop jeune au moment de leur mort, n’en conservait aucun souvenir, et sa tante et sa gouvernante constituaient sa famille. Lady Dare se trouvait actuellement à Bath avec son amie, Lady Palmerston, persuadées que Prudence était en route pour Londres.
Ce qui était vrai. En tout cas, pas faux. D’une certaine manière.
La forêt s’interrompit enfin, débouchant sur une route. Elle la suivit, dans l’espoir d’atteindre un hameau où elle pourrait louer une chambre, prendre un bain, et réfléchir à ce qu’elle ferait du reste de sa vie.
— Message reçu. Pas de mariage pour Prudence, marmonna-t-elle.
Le mariage était ce pour quoi une jeune fille était éduquée, par conséquent Prue pataugeait un peu dans le flou quant à savoir quoi faire de sa vie.
La solution la plus sensée consistait à rentrer à Londres et à prétendre que rien de tout ceci n’était arrivé. Elle excellait à ce jeu. Pour tout un chacun, elle était miss Payton, une laissée pour compte timide et réservée. Personne — ni même Emma et Olivia — ne connaissait l’hideuse vérité à son sujet.
Considérant que son ultime tentative pour se marier avait spectaculairement échoué, elle n’avait plus aucun motif d’assister au bal de Lady Penelope ; Prudence ne se sentait pas le courage d’y aller seule, et comme il était inconcevable qu’elle se trouve un mari maintenant, cela signifiait qu’il ne servait à rien de se presser pour rentrer à Londres.
Le soleil commençait à se lever. Elle continua de marcher.
Le soleil s’éleva dans le ciel, la bombardant de ses chauds rayons. Elle marcha péniblement sur la route de terre pendant des heures et des kilomètres. Des champs bordaient la route, et Prue en vint à regretter la fraîcheur de la forêt, en dépit de ses recoins sombres et terrifiants.
Ses cheveux auburn, qui s’étaient depuis un bon moment déjà échappés de leur chignon, lui collaient sur la nuque. Des gouttelettes de sueur ruisselaient entre ses seins. L’étoffe de sa robe était plaquée sur son corps, ce qui était doublement inconfortable dans une telle chaleur. Les baleines de son corset lui cisaillaient la peau.
Prue fit passer sa valise d’une main à l’autre. Les deux lui faisaient mal. Elle songea à la laisser sur le bas-côté, mais elle espérait encore trouver asile en quelque part et elle aurait alors besoin de la robe propre, de la brosse à cheveux et de l’argent qu’elle renfermait. Elle s’entêta donc à la traîner jusqu’à ce que la peau de ses mains soit à vif sous ses gants.
Son teint clair était sans doute d’un rouge éclatant à présent. Ses taches de rousseur étaient sans doute plus foncées. Alors qu’elle étudiait encore à l’Académie de Lady Penelope, elle s’était fait beaucoup de souci à cause de ses taches de rousseur, ou parce qu’elle avait oublié les pas du quadrille en dansant avec un jeune homme séduisant, ou pour toutes sortes d’autres motifs ridicules qui ne constituaient pas de véritables problèmes.
Elle poursuivit sa route, pendant encore un kilomètre, ou deux, ou douze. On aurait dit douze. Les gros nuages blancs s’étaient assombris considérablement. Un coup de tonnerre interrompit le chant d’un oiseau. Un orage. Bravo. La pluie la rafraîchirait peut-être, mais l’idée d’avancer dans la mare boueuse que deviendrait la route ne l’enchantait guère.
C’est alors que, ô bonheur, le son le plus doux du monde atteignit ses oreilles : le son d’une voiture qui approchait. Le bruit des sabots et des roues ne laissait aucune place au doute.
— De grâce, faites que ce soit une dame et sa femme de chambre, pria Prudence en posant sa valise. Ou une charmante petite famille. Ou une vieille douairière.
Prue se retourna pour vérifier si ses prières avaient été entendues. Une voiture extrêmement luxueuse — et rapide — roulait vers elle, suivie d’un nuage de poussière et précédée de deux superbes étalons d’un blanc pur. Malheu­reusement, elle était conduite par un homme.
Quand la voiture fut plus proche, Prue constata que l’homme était puissant. Et jeune.
La voiture s’arrêta en douceur près d’elle.
Elle remarqua d’abord ses bottes : de grandes bottes à la hussarde noires et lustrées qui lui montaient jusqu’aux genoux. Son valet avait dû mettre des heures à les polir pour qu’elles luisent autant. Elle leva les yeux et tomba, évidemment, sur des cuisses musclées, moulées dans un pantalon à chevrons très ajusté. Son gilet était de soie bleu clair, semblable à celui du ciel environ trois heures plus tôt, avant que le soleil n’atteigne son zénith.
Sa veste était verte, comme les aiguilles de pin qui, dans la forêt, avaient amorti ses pas pendant son évasion. Bien entendu, il avait la poitrine et les épaules larges et, aux yeux de Prue, imposantes.
Et quand elle leva les yeux encore plus haut, sur son visage ?
« Allez au diable, mon Dieu. »
Le visage de cet homme, avec ses yeux bleus et son sourire franc, la ramena en arrière, lui rappela qu’il avait été une fois. Il avait été une fois, elle avait cru qu’il y avait quelque part un homme qui l’aimerait. Il avait été une fois, elle avait cru que son rêve se réaliserait et que son conte de fées était là, tout près, à sa portée. C’était il y avait longtemps. À présent, Prudence était plus avisée. Elle savait que les loups se déguisent en charmants voyous et qu’ils croquent les jeunes filles.
— Bonjour, dit-il en soulevant légèrement son chapeau avec un sourire qui creusa une fossette dans sa joue gauche.
Il était beau de tout son long, depuis ses cheveux bruns un peu indisciplinés jusqu’à la pointe de ses rutilantes bottes noires. Et il lui souriait d’une manière qui donna à Prue l’impression que des feux d’artifice éclataient en dedans d’elle : une succession d’explosions incandescentes, iridescentes, étincelantes qui la laissa le souffle court et l’esprit en déroute.
Prudence réussit à esquisser un sourire pincé, soucieuse de se montrer polie sans toutefois l’encourager.
Elle était fort consciente du fait qu’ils se trouvaient tous fin seuls sur une route de campagne très peu fréquentée.
— Aimeriez-vous que je vous conduise quelque part, mademoiselle ? J’en serais fort heureux, proposa-t-il.
Évidemment qu’elle voulait qu’on la conduise quelque part. À l’instant même, elle rêvait de s’asseoir sur la banquette capitonnée de la voiture, à l’ombre du toit. Elle désirait ardemment poser sa valise et soupirer de soulagement. Elle désirait ardemment prendre place à côté de cet homme incroyablement séduisant, plonger le regard dans ses yeux bleus, et croire en l’amour au lieu de redouter de se faire accoster et assassiner, voire pire encore.
Le pire, elle connaissait.
Aussi, même si ce bel homme lui souriait gentiment et s’était miraculeusement matérialisé alors qu’elle en avait besoin pour lui offrir de la conduire quelque part, ce qu’elle souhaitait fortement, Prudence lui dit non.
Plus précisément, elle lui répondit :
— Non, merci.
Refus qui fut suivi d’un nouveau coup de tonnerre.
L’homme, que le diable l’emporte, haussa un sourcil d’un air étonné, ce qui le fit paraître encore plus séduisant.
— Il fait chaud, pour marcher, observa-t-il.
— Je suis bien placée pour le savoir, répondit-elle sèchement, et il éclata de rire.
Au grand agacement de Prudence, c’était là un rire chaleureux, charmant, qui aurait pu lui plaire en d’autres circonstances, ou dans une autre vie, ou si elle avait été quelqu’un d’autre.
— De plus, il va sans doute pleuvoir, dit-il en montrant de la main les lourds nuages sombres.
Le tonnerre gronda de nouveau avec un à-propos si parfait que Prudence se demanda si l’homme avait le don de commander les éléments.
— Ce sera rafraîchissant.
Elle regarda au loin, sur la route. Un panache de fumée s’élevait à quelque distance de là. Y avait-il une ville tout près ? Pourrait-elle l’atteindre à pied avant qu’il pleuve ? Peut-être. À la condition que cet homme la laisse poursuivre son chemin.
— Je vous prie de m’excuser, je ne me suis pas encore présenté. Je me nomme Castleton, dit-il avec une assurance seigneuriale qui rappela à Prudence celle des hautains pairs du royaume qu’elle croisait à Londres — et s’efforçait résolument d’éviter.
Elle devait se présenter. Sous quel nom ? Sous celui de « Prudence la Prude » ? Ou peut-être sous celui de « la jeune fille la moins susceptible de Londres de se retrouver dans une situation compromettante » ? N’étant pas complètement sotte, elle n’allait sûrement pas révéler son véritable nom à un inconnu rencontré au bord de la route.
— Miss Merryweather.
— Miss Merryweather, je serais plus que ravi de vous conduire jusqu’à la ville. Elle se trouve à environ un kilomètre et demi d’ici.
Dieu soit loué !
— Je vous remercie, mais je préfère marcher, lui répondit-elle.
Pour appuyer ses dires, elle se mit en marche d’un pas lourd vers la ville. Ses pieds l’élançaient. Elle avait mal au dos. À l’intérieur de ses gants, elle avait les mains pratiquement à vif à force de porter sa valise. Mais il était hors de question qu’elle se livre à la merci d’un homme qu’elle ne connaissait pas.
— Apprécieriez-vous de la compagnie ? proposa-t-il, inconscient de l’indifférence de Prudence.
Correction : elle n’était pas indifférente. Mais elle n’avait pas l’intention de lui manifester son intérêt ni d’accepter sa proposition. La vie lui avait enseigné que les hommes étaient des brutes indignes de confiance, et Dieu lui avait clairement signifié qu’elle ne connaîtrait ni l’amour ni le mariage. Il était donc vain de prolonger cette rencontre. Rien de bon n’en sortirait.
— Non, merci, dit-elle.
— Vous êtes certaine de ne pas vouloir que je vous conduise, miss Merryweather ? J’aurais le sentiment de manquer à tous mes devoirs de gentilhomme en vous abandonnant ainsi, sur un chemin de campagne peu fréquenté, à l’approche de la pluie. Je vous serais reconnaissant de me permettre de vous conduire jusqu’à la ville.
— Et je vous serais reconnaissante de me laisser tranquille.
Elle ne pourrait pas résister encore longtemps à la tentation. Mais elle ne pouvait pas non plus monter dans cette voiture .
Encore une fois, elle maudit l’Animal.
N’eut été de lui, elle serait montée dans cette voiture et se serait permise de tomber amoureuse. N’eut été de lui, elle serait sans doute l’heureuse épouse d’un homme merveilleux, mère d’un beau bébé et dans l’attente d’un second. Elle ne serait pas dans cette situation — rejetée, avec nulle part où aller, refusant l’aide d’un homme séduisant.
Elle continua d’avancer, sentant son regard sur elle. À Londres, elle veillait à ce qu’un homme ne la regarde jamais deux fois. Il était donc doublement curieux qu’elle ait retenu l’attention d’un homme, ici même et en ce moment même, alors qu’elle était moche et désespérée.
— Comme vous voudrez, miss Merryweather. Bonne promenade. Au revoir, dit Castlelon en souriant et en portant de nouveau la main à son chapeau.
Il fit claquer les rênes, les chevaux partirent au trot, et Prudence resta là, dans la poussière.
Puis, comme tous les autres, il disparut.
Chapitre 3
L’auberge Coach & Horses Plus tard dans l’après-midi
J ohn Roark, officiellement connu sous le nom de « Jonathan James William Roark Hathaway », vicomte de Castleton, jouissait d’une période de chance épique. Elle avait commencé quelques mois auparavant durant un orage semblable, et dans un endroit semblable. Alors qu’il venait de toucher le fond, le vent av ait tourné, et sa chance avait monté en flèche, lui procurant une richesse qu’il n’avait jamais espérée et des possibilités dont il ne pouvait que rêver. Il avait saisi chacune de ces occasions, tel un homme qui se noie cherche de l’air.
Mais le hic avec une chance pareille, c’est qu’elle prend inévitablement fin. Tout ce qui monte finit par redescendre. Un jour, sa chance tournerait — une certitude qui ne quittait guère son esprit.
John acceptait l’inévitable — mais pas tout de suite. Il caressait encore quelques projets.
Entretemps, il attendait à la fenêtre du salon de l’auberge Coach & Horses, la première hôtellerie qu’il avait dénichée dans ce trou perdu. Un verre de brandy à la main, il guettait l’arrivée de miss Merryweather qui, elle , ne semblait pas jouir d’une période de chance. Les dames qui ont de la chance ne marchent pas sans chaperon et sous la pluie sur une route de campagne isolée.
Aussitôt qu’il l’avait vue, il s’était senti curieux de savoir pourquoi et comment elle avait abouti là. Elle était trop ravissante et apparemment trop bien née pour errer seule et porter elle-même sa valise. Dès qu’il avait croisé ses yeux bruns, il avait pressenti des ennuis. Il la soupçonnait d’être en fuite. Il la soupçonnait de représenter le genre d’ennuis auxquels il n’avait jamais su résister : une femme qui avait besoin de protection, une femme sur laquelle il pourrait veiller, une femme à qui donner son cœur. Le genre d’ennuis qui avaient causé la perte de beaucoup d’hommes.
John ne voulait pas tenter le sort. Pas en ce moment, alors qu’il était à deux doigts de réussir et douloureusement conscient du tic-tac de l’horloge lui signifiant que le temps filait.
Son attention fut de nouveau monopolisée par miss Merryweather qui arrivait : une jeune fille à peine plus grosse qu’un point à l’horizon, trempée à l’os et marchant péniblement avec sa valise dans ses bras.
Il voulut s’élancer vers elle dans cette pluie d’été, la prendre dans ses bras et la ramener à l’auberge. Il ne pouvait pas résister à une demoiselle en détresse, disait toujours sa mère. La plupart du temps, les demoiselles ne s’en plaignaient pas. La plupart des demoiselles qu’il rencontrait n’étaient pas aussi têtues, déterminées et fascinantes que miss Merryweather.
Il était malheureux qu’elle ait refusé son offre de la raccompagner, même s’il devait reconnaître qu’il était avisé de sa part de refuser de se mettre à la merci d’un inconnu. Encore qu’il aurait préféré se couper un bras plutôt que de faire du mal à une femme. Pourtant, il était évident qu’elle en avait envie. Mais qu’aurait-il pu faire — l’attraper, la jeter dans la voiture et s’enfuir avec elle ?
Un gentilhomme respecte les désirs d’une dame, même quand ils sont insensés. Que le qualificatif d’insensé s’applique à la dame ou à ses désirs, voire aux deux.
Il l’avait donc abandonnée sur le bord de la route, mais à contrecœur.
John se tourna vers l’aubergiste, un petit homme âgé avec une touffe de cheveux blancs et une figure toute plissée.
— M. Rutherford, une dame arrivera sous peu. Auriez-vous l’amabilité de lui préparer une chambre et un bain chaud ?
John se doutait que miss Merryweather aurait envie des deux aussitôt qu’elle mettrait le pied dans l’auberge.
— Et le prix d’une chambre et d’un bain pour une dame qui pourrait venir ou non, milord ?
Oh, elle viendrait. Elle était déterminée, cela ne faisait aucun doute.
— Je m’en occupe, dit-il calmement.
Il devait épargner en vue de ce qui l’attendait à Londres, mais il aurait été inconcevable qu’il refuse de dépenser un peu pour une jeune fille qui avait visiblement des ennuis.
Par ailleurs, il avait gagné gros à la course de chevaux de la veille en misant sur la pouliche dont tous les autres se désintéressaient. Sa lignée était discutable, mais il l’avait regardée dans les yeux et avait vu comment elle secouait la tête, et avait parié quelques livres. Quand elle avait franchi la ligne d’arrivée en faisant mordre la poussière aux poulains exténués qui la suivaient, John avait jeté un coup d’œil en direction des hommes à la mine sombre et furieuse qui avaient parié bêtement et perdu beaucoup. Il s’était empressé de décamper.
Lord Dudley et Lord Fitz-Herbert, en particulier, semblaient prêts à provoquer un bain de sang. C’était fréquent. La victoire. Les lords en colère. La fuite précipitée. La crainte que sa chance l’abandonne à ce moment-là .
Bientôt, il serait à Londres pour y faire le pari de sa vie. Si son stratagème insensé réussissait, il n’aurait plus à se faire de souci du reste de ses jours. Fini l’errance d’une partie de cartes à l’autre, à se demander à chaque main qu’on lui distribuait s’il s’agissait de celle marquant la fin de sa chance. Il aurait assez d’argent pour installer sa mère et sa sœur en ville, où elles vivraient dans l’aisance qu’elles méritaient.
Il trinqua à cette perspective. Le brandy lui réchauffa l’intérieur, mais même cela ne parvint pas à effacer le souvenir d’une nuit particulièrement froide et pluvieuse comme celle-ci… où il était trempé jusqu’aux os, glacé jusqu’à la moelle, l’espoir délavé par la pluie.
John tourna le dos à la fenêtre. Miss Merryweather était toute proche à présent, crapahutant sur la Grand-Rue, la mine à la fois furieuse et désespérée. Elle traversa la rue, de la boue jusqu’aux chevilles. Elle gravit prudemment les marches. La porte s’ouvrit à toute volée sur une jeune fille trempée comme un canard, sa valise imbibée d’eau, et une bourrasque de vent mêlée de pluie.
Elle avait l’air à la fois soulagée et triomphante.
John sentit ses lèvres s’incurver dans un sourire. L’apparition était spectaculaire — une dame trempée jusqu’aux os, débraillée, qui laissait bruyamment tomber une valise à ses pieds —, et elle attira l’attention de tous, celle de John mais aussi du marchand, de sa femme et de leurs trois jeunes enfants assis à une table dans le grand salon. La serveuse, Annie, leva les yeux de la table qu’elle essuyait. Pour sa part, le vieil ivrogne garda la figure plaquée sur le long comptoir de chêne, là où elle se trouvait depuis l’arrivée de John.
Cette femme qui voyageait seule dans des conditions difficiles piqua aussitôt leur curiosité.
L’aubergiste se précipita à sa rencontre.
— Votre chambre et votre bain sont prêts, miss.
Elle inclina la tête sur l’épaule, incrédule, comme si elle n’était pas habituée à avoir une telle chance. Et comme si elle s’attendait à ce que l’auberge soit pleine, y compris ses écuries et ses mangeoires. Puis, elle sentit sa présence, se retourna et le vit.
« Vous », sembla dire son regard accusateur.
Un conflit intérieur faisait rage dans son regard. Sa soif de confort, d’un bain et d’une chambre bien à elle luttait contre sa nature indépendante. Il comprit aussitôt qu’elle ne souhaitait pas lui devoir quoi que ce soit. Mais Dieu, ce qu’elle avait envie de ce bain et de cette chambre.
— J’ai simplement informé l’aubergiste de votre arrivée imminente, expliqua-t-il.
Elle hocha la tête et suivit l’aubergiste dans l’escalier jusqu’à sa chambre.
Il se tourna vers la fenêtre, sirota son brandy et se demanda si miss Merryweather était une preuve de plus qu’il avait de la chance — ou si cette femme mystérieuse et fascinante allait causer sa perte.
À l’instant même où un homme commence à croire que sa bonne fortune durera indéfiniment, c’est le début de la fin. En l’occurrence, c’est à cet instant même que, pour John, tout s’écroula et s’envola en fumée.
John avait revêtu son habit de soirée — une veste taillée sur mesure, un gilet de soie, une chemise et une cravate fraîchement lavées et repassées, et tous les autres accessoires que se doit de porter un gentilhomme se rendant au bal.
Il sifflait en conduisant sa voiture à travers Londres. Ce fait l’amusa — il sifflait parce qu’il allait retrouver la femme qu’il aimait. Il était heureux.
En dépit de sa bonne fortune actuelle, John osait espérer que sa chance ne tournerait pas tout de suite.
Il avait besoin d’une nuit encore, d’une seule…
Ce fut sa dernière pensée avant que sa chance tourne et que sa période de grâce s’achève et parte en fumée.
Au milieu du chaos, John leva les yeux sur un visage arrogant et familier. John revit tout ce qui l’avait conduit à cet instant, tout ce qu’il avait inconsciemment provoqué. Il comprit aussitôt qu’en la sauvant il avait tout perdu.
Peut-être l’arrêteraient-ils. Ils essaieraient certainement. Mais ce soir, il était investi d’une mission. Il avait fait une promesse à la femme qu’il aimait. John tenait toujours ses promesses.
Rien, rien ne l’empêcherait d’aller d’ici jusqu’à elle.
Chapitre 4
Le lendemain Sept jours avant le bal de Lady Penelope
P rudence, debout devant la fenêtre du salon de l’auberge, regardait la pluie tomber sans faiblir comme si elle avait été investie d’une mission et que rien, rien ne l’empêcherait d’aller des nuages à la terre le plus directement et efficacement possible. Plutôt que de s’apitoyer sur son sort, ou de réfléchir à l’endroit où elle irait en partant de là (peu importe où ce là se trouvait — elle n’en avait aucune idée), elle se remémora des jours plus heureux, quelques années plus tôt, alors qu’elle ne savait pas encore que des choses horribles peuvent arriver à des jeunes filles bien et que la vie ne se déroule pas comme prévu.
Londres, 1820 Quatre ans plus tôt
Trois élèves de Lady Penelope n’assistaient pas à leur classe de français comme elles l’auraient dû. C’était l’une de ces journées magnifiques qui donnent envie de sortir dehors pour sentir le soleil sur sa peau et le parfum du printemps en pleine floraison. Trois amies, estimant qu’elles avaient leur content de leçons, s’étaient faufilées à l’extérieur et réfugiées dans leur lieu favori : une charmante clairière dissimulée aux regards sur le bord de la rivière traversant les terres de l’école. Là, elles se prélassaient sur l’herbe ou faisaient ricocher des cailloux sur l’eau.
— Plus qu’un mois avant la remise des diplômes, dit joyeusement Emma.
— Plus qu’un mois avant nos débuts dans le monde, dit Prudence, à la fois nerveuse et excitée.
L’académie de Lady P était une école agréable, ses élèves étaient amicales (sauf Kate Abbott et ses courtisanes), ses professeurs aimables. Mais elles avaient terriblement hâte d’être des adultes et de faire leurs débuts dans le monde, car c’est alors que leur vraie vie commencerait.
Mais avant…
— J’espère que mes taches de rousseur s’estomperont d’ici là, ajouta Prudence.
Elle en avait le nez et les joues saupoudrés. Tout le monde savait que ce n’était pas « gracieux », et chaque soir elle les badigeonnait consciencieusement du jus de citron.
Emma et Olivia retirèrent leurs bonnets, mais Prue gardant le sien bien en place. Il ne restait qu’un mois pour que ses taches de rousseur s’estompent et que ses cheveux roux deviennent plus foncés et moins cuivrés. Ça et le choix de ses robes constituaient ses problèmes les plus épineux.
— Je meurs d’impatience. J’en ai assez des leçons de danse, déclara Olivia. Je rêve de danser avec un séduisant chenapan de haute taille et à la mine sombre au lieu d’avec monsieur Dumas.
Monsieur Dumas était leur professeur de danse. Parfois, dans les romans qu’elles lisaient, des dames quelque peu dévergondées s’enfuyaient avec le professeur de danse. Si un jour une femme s’enfuyait avec monsieur Dumas, Prudence avalerait son bonnet… puis s’exposerait au soleil.
— Je suis sûre que je vais oublier les pas, dit Prudence. En dépit de toutes nos heures d’apprentissage, je parie que je serai distraite par son regard brûlant et des idées de baiser.
Il allait sans dire qu’un homme séduisant l’inviterait à danser, la tiendrait un peu trop près de lui et la regarderait avec des yeux brûlants, et qu’elle rêverait de l’embrasser. C’était de cette étoffe qu’étaient faits ses rêves, et comme chacune d’elles savait, les rêves se réalisent — notamment ceux des jeunes filles bien comme elles.
— Oh, il se peut qu’il ait la main si ferme qu’il te soit inutile de penser à quoi que ce soit, dit Emma avec assurance.
— Comment sais-tu cela ? demanda Olivia.
— Je l’ai lu, dans Miss Minerva et le marquis malveillant , répondit Emma avec un sourire.
— Je suis certaine que ce livre ne se trouve pas dans la bibliothèque de Lady Penelope, répliqua sèchement Prudence.
— Bien sûr que non, répondit Emma. J’ai remis la moitié de mon argent de poche à une domestique de l’entresol en échange.
— C’est donc l’un de « ces livres-là », dit Prudence avec un sourire coquin.
La bibliothèque de l’académie contenait uniquement des livres jugés convenables pour des jeunes filles. Par conséquent, il y avait entre les élèves et les domestiques de l’école une sorte de marché noir des livres indécents et de divers écrits scandaleux.
— Je veux être la prochaine à te l’emprunter, dit Olivia, à la condition qu’il ne soit pas comme celui sur ce Baron Fou qu’on s’est passé il n’y a pas longtemps. Je n’en ai pas dormi pendant des semaines.
— On est au courant, maugréa Prudence, étant donné que tu n’as cessé de nous réveiller au milieu de la nuit pour qu’on te rassure.
La population entière de l’école avait été à la fois fascinée et horrifiée — comme quand on ne peut s’empêcher de reluquer un accident de voiture — par un pamphlet récemment publié sous le titre de Le Baron Fou : le destin tragique d’une jeune fille pure, de son amour malheureux et de sa triste fin. Une histoire vraie . Il y était question d’un lord ayant assassiné son épouse.
— Imaginez que l’une d’entre nous soit obligée d’épouser le Baron Fou, chuchota Olivia d’une voix étouffée, horrifiée, qui donna la chair de poule à Prudence.
C’était là la plus grande frayeur collective de la promotion de 1820 de l’académie.
— Ne sois pas ridicule, répondit Emma. Il ne vient jamais en ville, et si un jour il y vient, je suis certaine que nous serons toutes heureusement mariées à de superbes voyous et de charmantes fripouilles repenties.
— À votre avis, laquelle de nous se mariera la première ? demanda Prudence.
Il allait sans dire que toutes se marieraient. En tant que jeunes filles de la haute société, elles n’avaient qu’un seul devoir : se marier et se bien marier. Le contraire était impensable.
— Je crois que ce sera Olivia, dit Emma.
— Je le crois aussi, acquiesça Prue.
Olivia avait de magnifiques cheveux blonds et un teint clair comparables à ceux d’un ange. De plus, elle était une dame parfaite, se mouvant gracieusement et possédant des manières irréprochables et un caractère aimable.
— Prue, je crois que tu seras la deuxième, dit Olivia. Tes yeux sombres et ton esprit vif feront le bonheur de certains hommes, surtout en comparaison avec des créatures insipides comme miss Dudley.
Miss Dudley, plus jeune d’un an, n’arrivait pas à garder une pensée en tête plus d’une minute — tout ce qui lui traversait l’esprit était exprimé verbalement, qu’il s’agisse de son besoin de se rendre au petit coin ou de son avis sur la robe « tragiquement malheureuse » de quelqu’un. Si au moins elle avait eu quelque chose d’intelligent à dire, c’eut été pardonnable.
Prue ne proférait pas d’insignifiance. Elle était beaucoup trop intelligente. Sa gouvernante, miss Georgette, l’avait affirmé avant de se retirer à l’abbaye de Stanbrook quand Prue était entrée à l’académie.
— Ton problème, Emma, sera de trouver un homme qui soutienne la comparaison avec tous les héros de tes lectures, dit Olivia.
— Je suis certaine qu’il existe, répliqua Emma d’un ton rêveur. J’espère le trouver très vite.
— Mais pas trop vite, l’avertit Olivia. N’oublie pas notre projet.
— La première saison, on s’amuse à flirter, répéta Prudence.
Elles s’étaient entendues sur le fait qu’elles devaient prendre le temps de s’amuser, de flirter et de danser avec une foule de messieurs. Il aurait été regrettable de passer directement de l’académie au mariage.
— La seconde saison, nous nous caserons, acheva Olivia. Après nous être amusées.
— Encore un mois… chuchota Prudence avec excitation.
Les trois jeunes filles sourirent largement, ne tenant plus en place à l’idée de ce qui les attendait à Londres, de leurs débuts dans le monde, de leur vie qui commencerait enfin.
Prudence repensait souvent à ce jour-là, qui était pour elle celui où sa vie entière s’étendait devant elle comme un rayon de soleil chaud et lumineux. Ses amies chéries et elle feraient fureur à Londres. Terminées les ennuyeuses classes de français, de géographie, de danse. Leur existence ne serait plus qu’un tourbillon de bals, de visites l’après-midi de leurs prétendants, d’expéditions dans les boutiques de Bond Street. Elles tomberaient toutes amoureuses et vivraient heureuses à jamais.
Prudence ne s’attendait pas à se marier dans le courant de sa première saison, mais assurément à la fin de la seconde. Elle avait nourri tant d’espérances.
Elle n’avait toutefois jamais espéré ceci : se retrouver coincée seule dans une petite auberge de campagne. Tandis qu’une famille mangeait en faisant beaucoup de bruit, elle se tenait debout à la fenêtre du salon, regardait la pluie tomber et se demandait ce qu’il était advenu de Cecil. Ou de sa femme de chambre. Ou du voleur de grand chemin.
Prue fut brusquement tirée de ses pensées par l’arrivée de Lord Castleton, qu’elle n’avait pas revu depuis son entrée spectaculaire de la veille. Il vint se placer à côté d’elle, regarda lui aussi par la fenêtre. Il n’avait pas à prononcer un seul mot pour qu’elle soit atrocement consciente de sa présence. Ses nerfs se tendirent, se mirent aux aguets. Il y avait un homme, là. Elle était seule, vulnérable. Elle balaya discrètement la pièce du regard, en quête d’une issue. Ayant tout juste survécu à un vol de grand chemin et à pire encore autrefois, elle n’avait certes pas l’intention d’abandonner son habitude de toujours chercher une issue par où elle pourrait s’échapper.
Mais en réalité, où irait-elle ? Dehors, sous la pluie, seule ? Prue inspira profondément. Impossible de fuir aujourd’hui ; elle devrait affronter ses peurs.
Elle était tout de même heureuse que cette famille soit proche, même si elle était distraite par ses activités.
Le regard de Prue se posa traîtreusement sur Castleton. Il était grand, mince, voire dégingandé, mais fort. Il était vêtu simplement, d’un gilet et d’une chemise de lin blanc aux manches roulées jusqu’aux coudes, révélant ses avant-bras aux muscles noueux. Elle contempla ses bras un long moment pendant lequel son cœur, alarmé, battit très fort.
Pour une fois, elle tenta de se calmer et d’imaginer des bras d’homme l’entourant affectueusement.
Mais son cœur s’affola, et son souffle se bloqua dans sa gorge. À côté d’elle, Castleton se dressait de toute sa puissance. Elle ne le connaissait pas. Mais elle savait qu’il existait en ce monde des hommes mauvais.
— Il pleut encore, fit-il observer, les mains jointes dans le dos, visiblement à l’aise.
— En effet, dit Prudence.
Elle ne voulait pas entretenir la conversation, mais elle ne voulait pas non plus se montrer rude et le mettre en colère.
— Comment est votre chambre ? demanda Castleton en continuant à regarder par la fenêtre.
— Sèche, lança-t-elle malicieusement.
Elle osa lui jeter un coup d’œil et vit qu’il souriait.
— C’est toujours ça de pris, non ?
— Je vous remercie d’avoir informé l’aubergiste de mon arrivée, dit-elle.
Et ce n’était pas uniquement pour être polie. Prudence lui était reconnaissante de cette attention, même si elle se méfiait de ce qu’il espérait peut-être en retour.
— Auriez-vous l’amabilité de déjeuner avec moi, miss Merryweather ?
Sans lui laisser le temps de refuser, il enchaîna :
— Il me semble ridicule que nous mangions en silence, chacun de notre côté. M. et Mme Hammersmith sont accaparés par leur progéniture.
Elle regarda par-dessus son épaule. Un marchand et sa femme, visiblement exaspérés, tentaient de déjeuner avec leurs six enfants.
— Et Buckley n’est guère bavard.
Elle supposa que Buckley était l’homme juché sur un tabouret de bois grossièrement façonné à la main, la tête posée sur le long comptoir de bois. Immobile.
Prudence ouvrit la bouche dans l’intention de décliner l’offre. Elle ne songeait pas à déjeuner avec Lord Castleton ; elle ne songeait à rien, étant donné les frissons de frayeur qui la tenaillaient toute entière à l’idée de se retrouver seule avec un homme. Elle détestait que son instinct la pousse à fuir alors que son cœur peut-être, mais seulement peut-être, aurait aimé rester. Elle détestait la raison pour laquelle elle se sentait ainsi.
Au fil des ans, Prudence avait développé l’art de fuir le regard des hommes et de faire en sorte qu’aucun ne l’invite à danser ou à se promener dans la salle de bal. Elle avait laissé sa silhouette élancée s’arrondir. Son regard ne croisait jamais celui d’un homme. Lorsqu’elle se rendait au bal, elle allait se réfugier dans un coin, avec ses compagnes qui faisaient tapisserie comme elle, et n’en bougeait plus.
Mais voilà, il y avait cet homme — un homme séduisant, avec un regard amical, des yeux bleus comme le ciel et un sourire facile qui laissait entendre qu’il souriait volontiers — et il l’invitait à déjeuner. Prudence n’avait aucune raison valable de refuser.
Bien qu’il fût midi, il fallait s’éclairer à la bougie en raison du ciel couvert. Rutherford s’affairait, allumait des chandelles blanches, alimentait le feu dans l’âtre. L’air semblait chargé d’électricité, impression accentuée par le temps maussade et les circonstances étranges dans lesquelles Castleton se trouvait en compagnie de cette femme qui soulevait davantage de questions qu’elle n’apportait de réponses.
Il lui tira une chaise à la table pour deux personnes que l’aubergiste avait déjà dressée. C’était à n’en pas douter de la suspicion dans les grands yeux bruns de Prue quand celle-ci se rendit compte que les couverts et les verres étaient déjà sur la table. Qui les attendaient.
— Bien entendu, j’avais prévu de vous inviter à déjeuner avec moi, expliqua Castleton.
— Et vous avez présumé que j’accepterais, dit-elle, les joues rouges d’indignation.
— J’étais certain que la compétition ne serait pas féroce, dit-il avec un sourire détendu destiné à calmer les nerfs de Prue ou son irritation ou ce qui la hérissait dans l’idée qu’un gentilhomme prévoie déjeuner avec une dame faute respectivement d’une autre compagnie.
— Il y a Buckley, dit-elle avec le plus grand sérieux, mais aussi avec une étincelle dans ses yeux de velours brun.
Cette taquinerie prit Castleton au dépourvu.
— Ce serait un jour à marquer d’une pierre noire pour moi si je devais vous perdre au bénéfice d’un homme comme lui, répliqua-t-il vivement.
— Cela blesserait votre orgueil ? demanda miss Merryweather.
— Énormément.
— Je devine quel type d’homme vous êtes, dit-elle en arquant très légèrement les lèvres.
— Par pitié, éclairez-moi.
Il s’exprimait d’un ton léger, même si le tour que prenait la conversation aurait pu se révéler néfaste pour lui.
— Le type d’homme qui s’attend à ce que les femmes se jettent à ses pieds, et que l’univers entier se plie à ses volontés.
Elle se trompait si lourdement qu’il n’y avait plus qu’à rire et à boire une gorgée de vin. Il lui en offrit un verre, qu’elle refusa. Quel dommage ; elle était si tendue, depuis son dos rigide jusqu’à ses épaules légèrement ramenées vers l’avant. S’agissait-il de lui ?
Certaines jeunes filles se sentaient nerveuses en présence d’un homme. On leur enseignait à se méfier, à ne jamais adresser la parole à un homme ne leur ayant pas été officiellement présenté. Il n’y avait rien d’étonnant à ce qu’elle fût nerveuse, d’autant plus qu’elle voyageait seule, sans protecteur. À en juger par sa robe, son accent et ses manières, elle était de ces femmes qui ne doivent pas errer dans la campagne sans être accompagnées. En fait, les jeunes filles comme elle n’auraient jamais fait une telle chose, sauf si elles y étaient poussées par le désespoir.
Encore qu’il fût possible que sa diction parfaite et ses manières raffinées soient factices, et la robe élégante dérobée à sa maîtresse. Cela s’était déjà vu.
Rutherford entra alors, chargé d’un plateau débordant de nourriture — ragoût d’agneau, pois verts, carottes rôties luisantes de beurre, et un pain de blé à la croûte épaisse. Il les servit. Ils commencèrent à manger.
— Qu’est-ce qui vous amène à Westbury ?
John ignorait le nom de la ville, mais selon toute probabilité ce n’était pas Westbury, parce qu’il venait de l’inventer.
— Je vais à Londres, répondit-elle après un moment d’hésitation.
John trouva particulièrement intéressant qu’elle ne le corrige pas, ce qui laissait entendre qu’elle aussi ignorait le nom de la ville. Que faisait-elle, seule, dans une ville dont elle ignorait le nom ? Il sirota son vin et l’observa avec curiosité. Bien des choses la concernant ne tenaient pas debout.
— Je me rends aussi à Londres, lui dit-il.
Cela, il ne l’inventait pas.
De grandes choses l’attendaient à Londres. Tout ce dont il avait rêvé se trouvait à Londres. Contre vents et marées, il irait à Londres, et il y serait au plus tard ce dimanche, même si pour cela il lui fallait nager, ce qui se pouvait considérant la pluie obstinée.
— Je m’en doutais, répondit-elle en lui adressant de nouveau un petit sourire.
Il y avait quelque chose de ridicule dans l’effet que ses sourires avaient sur lui. Mais comme bien des hommes avant lui, il ne pouvait résister à une jolie jeune fille.
— Tous les chemins mènent à Londres, riposta-t-il. Je suis curieux. Qu’est-ce qui vous attend là-bas ?
En la voyant réfléchir à sa réponse, John eut la nette impression qu’elle cachait quelque chose. Bien entendu, cela ne fit qu’attiser sa curiosité.
Prudence ne lui offrit pas la réponse qui lui vint spontanément à l’esprit : « l’humiliation, l’échec, la ruine si jamais on venait à être au courant de cette rencontre. Rien. »
— Mes amis. Et ma famille, répondit-elle plutôt.
Elle avait peu d’amis et encore moins de famille, mais il n’était pas utile de le lui dire. Elle avait Emma, Olivia et Lady Dare, et elles étaient pour elle ce qu’il y avait de plus précieux au monde. Pendant une seconde, elle se sentit coupable, parce qu’elles ignoraient où elle se trouvait et parce qu’elle leur avait délibérément menti au sujet de ses projets de voyage. Mais, impatiente de parler d’autre chose, elle lui demanda :
— Pourquoi vous rendez-vous à Londres ?
— C’est une histoire un peu folle, en réalité, confessa-t-il avec un grand sourire, qui creusa sa fossette, et une étincelle d’excitation dans ses yeux bleus.
— Voilà qui m’intrigue, dit-elle, ce qui n’était pas faux.
— Deux hommes sont en train de mettre au point une machine qui changera le monde, chuchota Castleton en se penchant vers elle.
Prudence se figea.
— Ils l’ont baptisée « l’Engin révolutionnaire », et cette machine sera capable d’effectuer des calculs compliqués sans jamais se tromper. Cela va changer le monde.
Prudence omit de mentionner qu’elle savait fort bien ce qu’était cet engin et qu’elle connaissait ses deux concepteurs, le duc d’Ashbrooke et le baron Radcliffe.
— Fascinant, murmura-t-elle à la place.
Pour l’heure, Prudence ne savait trop que penser de ce Lord Castleton, elle but donc une gorgée d’eau plutôt que de fournir à cet inconnu plus de renseignements sur sa personne. Mais elle nota que cette information pourrait éventuellement se révéler utile.
— Vous les connaissez ? demanda-t-elle.
— Pas encore, répondit Castleton après avoir bu une gorgée de vin. Ils seront avec leur machine à l’Exposition universelle. J’ai l’intention d’obtenir qu’on me présente à eux.
On n’obtient pas d’être présenté à des ducs, comme quiconque étant quelqu’un le savait. Cependant, Ashbrooke était un homme cordial qui ne respectait pas vraiment les convenances, surtout quand il avait la chance de discourir sur la bien-aimée machine de son invention.
— Et que ferez-vous alors ? demanda Prudence.
— Le monde aura besoin de plus d’une machine de ce genre, dit John.
Sa voix n’était plus qu’un chuchotement excité à présent, comme s’il craignait qu’on entende ce qu’il disait et qu’on lui chipe son idée. Prudence doutait que les Hammersmith ou Buckley ou Annie soient intéressés, mais quelque chose dans son enthousiasme fit battre son cœur un peu plus vite.
Comme il devait être agréable de savoir aussi clairement ce qu’on ambitionnait de faire. Elle l’envia.
— Et j’ai l’intention de les fabriquer. Ou plutôt, de les faire fabriquer dans mon usine.
— Vous possédez une usine ? s’enquit Prudence, un brin perplexe, car la plupart des pairs se consacraient à l’agriculture et fuyaient l’agitation du commerce urbain.
— Pas encore, reconnut-il.
Prue se demanda comment au juste on obtenait une usine. Sans doute de la même façon qu’on obtenait d’être présenté aux nobles les plus importants du royaume.
— Je croyais que les nobles ne s’occupaient pas de commerce, fit observer Prudence.
Elle l’examina attentivement et le compara aux nobles qu’elle connaissait. Un noble pouvait bien être un inventeur, mais être commerçant était bien différent. Pourtant, tout en Castleton trahissait le pair du royaume , depuis sa diction jusqu’à ses manières en passant par sa façon hautaine de déclarer « Je me nomme Castleton » quand ils avaient fait connaissance sur la route.
— Celui qui est devant vous s’en occupera, dit John avec assurance, bien qu’il n’eût qu’une idée très vague de la façon d’y parvenir.
Mais il jouissait d’une période de chance, laquelle lui avait procuré encore plus d’argent et de possibilités qu’il en rêvait quand il était à Castlemore Court.
— Je suppose que les dames ne se baladent pas non plus toutes seules dans les prés, dit-elle pensivement.
Il sourit puis éclata de rire, car en effet, les dames ne font pas cela.
— Je vous avoue être intrigué, miss Merryweather, demanda-t-il en posant les bras sur la table et en se penchant en avant. Pour quelle raison erriez-vous ainsi sur cette route, seule et misérable ? Avez-vous des ennuis ?
— La malle-poste dans laquelle je voyageais a malencontreusement croisé la route d’un voleur de grand chemin, lui dit-elle.
Elle s’exprimait d’un ton léger, comme s’il était question d’un essieu brisé ou d’un cheval ayant perdu un fer. Elle n’arrivait cependant pas à le regarder dans les yeux.
— Vous allez bien ? dit-il d’une voix rauque d’inquiétude. Vous a-t-il fait du mal ?
Cette fois, sa voix était un grondement sourd.
Un voleur de grand chemin. La nuit. Une jeune femme. Ce n’était pas de bon augure. En fait, c’était souvent mortel. Voire pire.
Il savait ce qu’était le pire. Et même s’il la connaissait à peine, John fut saisi du désir irrépressible de la protéger, de la défendre, de poursuivre en justice quiconque oserait poser la main sur elle. Par justice, il entendait le genre de raclée qui laisse un homme plus mort que vif.
Il n’avait jamais pu résister à une demoiselle en détresse. Il lui fallait toujours foncer dans le tas et la sauver. Sous la table, il serra le poing, se remémorant les occasions où il l’avait fait.
Miss Merryweather cligna des yeux à quelques reprises. Elle semblait interloquée par le ton passionné de sa voix. Il supposa qu’il l’avait choquée. Diable, il était lui-même choqué par l’émotion que suscitait en lui une femme qu’il connaissait à peine. Mais, Dieu, la pensée qu’on puisse s’en prendre à une femme de cette manière — chaque fois, la bile lui montait à la gorge. Il avait vu cela trop souvent.
— Je vais bien, dit-elle.
John leva les yeux au ciel. Les femmes allaient toujours « bien », même lorsqu’elles n’étaient plus qu’un tas de chiffons secoué de sanglots étalé sur le canapé.
— Mais vous a-t-il fait du mal ?
— Je vais bien. Je me suis échappée, dit-elle posément.
Elle soutint son regard pendant un moment : « laissez tomber ». Puis, elle détourna les yeux.
— Vous avez marché dans la forêt toute la nuit, se rendit-il compte.
Prudence éclata de rire.
— Que pouvais-je faire d’autre ? Attendre qu’on vienne à mon secours ?
— Plusieurs femmes auraient fait exactement cela, dit-il. S’asseoir sur le bord de la route et pleurer. Et attendre. Quelqu’un aurait fini par venir, leur épargnant ainsi le désagrément de parcourir plusieurs kilomètres sous un soleil ardent.
— Eh bien, je suis plus intelligente que cela, lui dit miss Merryweather. Le prince charmant n’existe pas. Dieu ne répond pas. Une jeune fille doit savoir se débrouiller seule.
— C’est la chose la plus triste que j’ai entendue de ma vie, dit doucement John. Vous êtes trop jeune pour être à ce point désabusée.
— Voulez-vous mon mouchoir ? demanda-t-elle. Dois-je vous regarder pleurer ?
Ce fut au tour de Castleton de ciller d’étonnement. Il n’y avait aucune malice dans la voix de Prudence, uniquement l’impatience qu’on éprouve devant un excès de sensiblerie pour des choses triviales. Cette fille était forte. Cette fille était un phénomène.
Et elle ne semblait même pas le savoir.
— Vous me plaisez, miss Merryweather.
— Vous ne me connaissez même pas, dit-elle avec un soupir puéril.
— Si ce temps perdure, nous finirons par très bien nous connaître, dit John en jetant un coup d’œil par la fenêtre.
— Qu’entendez-vous par là ?
Sa frayeur s’était manifestée très vite et très nettement. Il se hâta de lui faire comprendre qu’il n’entendait pas de cette façon-là .
Il n’aurait certes pas refusé un baiser, voire davantage, si elle l’avait souhaité. Miss Merryweather avait une bouche ravissante. Ses lèvres étaient pleines et roses, et elles souriaient beaucoup trop rarement. Ce qui lui donna envie de l’embrasser, de la faire rire. Elle était si tendue, elle avait le dos si raide. Ce qui lui fit penser comment ses caresses pourraient effacer cette tension. Il s’imagina la sentir se détendre sous ses mains.
Depuis l’instant où il l’avait vue sur la route, avec ses hanches qui se balançaient, sa silhouette avait déclenché en lui une guerre sans fin.
« Regarde-moi ces courbes. Non, ne regarde pas. Juste un coup d’œil. Je ne peux pas m’arrêter de la regarder. »
Et puis, elle l’avait terrassé avec son esprit vif et son humour mordant. Il n’avait jamais compris qu’on puisse être attiré par des jeunes filles qui minaudaient.
Évidemment qu’il la désirait. Mais il se rendait bien compte qu’elle ne le désirait pas, et cela suffisait à lui refroidir le sang et faire en sorte qu’il irrigue son cerveau et pas autre chose.
— Je ne pense pas converser souvent avec Buckley ni avec cette famille à bout de nerfs, expliqua-t-il.
Buckley n’avait toujours pas relevé la tête, et mme Hammersmith grondait ses enfants en les priant de se presser, pour l’amour du ciel.
— Je serais étonné que l’aubergiste ait le loisir de bavarder au-dessus d’un verre de brandy. Il ne reste donc que vous, miss Merryweather, pour me faire la conversation.
Elle était à deux doigts de lui servir une réplique cinglante. Il s’en rendit compte à l’éclair qui lui traversa les yeux et à ses lèvres qui s’entrouvrirent soudainement.
— À la condition, ajouta-t-il très vite, que cela vous convienne.
Que pouvait-elle répondre à cela ? Il attendit, en retenant son souffle et en songeant combien il était dangereux que sa réponse lui importe à ce point.
Chapitre 5
Le lendemain matin Six jours avant le bal de Lady Penelope
Prue se réveilla au bruit des gouttes de pluie tambourinant sur le toit. Elle resta allongée, le temps que ses yeux se fassent à la douce lumière grisâtre du matin, et se souvint qu’elle n’était ni à Londres, ni à Bath, ni dans un endroit à la mode et convenant aux jeunes dames. Elle était seule, Dieu savait où. Avec Lord Castleton.
E lle n’était pas du tout sûre de lui — comme tous les lords de Londres, il l’effrayait. Cependant, il n’avait rien de l’habituel voyou débauché, ce qui l’intriguait. Elle enviait son ambition. Et, mon Dieu, elle aurait voulu se perdre à jamais dans ses yeux bleus.
Elle aurait voulu lisser doucement ses cheveux en désordre, caresser les mèches soyeuses de ses doigts. Mais cela n’arriverait jamais.
Quand il lui souriait, elle aurait aimé savourer les feux de Bengale qui éclataient en elle. Elle aurait aimé ressentir tout ce qu’une jeune femme ressent quand un homme charmant se montre gentil et attentionné à son endroit.
Mais ces sentiments étaient morts en elle depuis un bon moment déjà.
À son lever, elle enfila aussitôt sa robe à présent sèche, taillée dans une mousseline d’un violet tendre et garnie de rubans noirs. Emma et Olivia avaient déclaré que ces couleurs avantageaient son teint et ses cheveux. Après s’être brossé les cheveux auburn et les avoir rassemblés dans un chignon, elle osa s’examiner dans le miroir. Elle avait l’air encore si jeune, si naïve.
Elle avait encore ces maudites taches de rousseur, bien que le coup de soleil sur son nez et ses joues les dissimulait quelque peu. Si elle était jolie ou belle, elle ne le savait pas et ne s’en souciait pas.
Elle descendit l’escalier, prévoyant suivre le couloir jusqu’à la grande salle. Elle espérait que personne n’était encore debout compte tenu de l’heure matinale. Par personne , elle entendait Castleton.
Jusqu’à ce qu’elle ait refait le plein d’énergie avec un thé et du pain grillé, elle craignait de ne pas avoir le courage de lutter contre les sentiments qu’elle éprouvait pour un homme séduisant qui voulait qu’elle lui « fasse la conversation ».
Elle avait envie de jouir de sa compagnie. Mais elle ne le pouvait pas. Si jamais il y avait vu une invitation à plus ?
Elle avait envie de se réchauffer à son sourire, mais elle ne le pouvait pas. Si jamais elle développait des sentiments pour lui — des sentiments qu’elle ne pouvait pas se permettre ?
Elle avait envie de rêver à un baiser, de l’attendre avec plaisir et excitation, mais cela n’arriverait jamais.
Évidemment, malchanceuse comme elle l’était depuis quelque temps, elle tomba nez à nez avec lui. Parce qu’elle descendait très vite l’escalier, il lui fut impossible de freiner son élan quand il tourna soudainement le coin.
— Oh ! s’écria-t-elle.
Elle percuta quelque chose de dur. Et de mouillé. Et de chaud. Cette chose était la poitrine de John, il était sorti sous la pluie, et pourtant, elle pouvait sentir la chaleur de sa peau à travers sa chemise trempée et collée à sa poitrine.

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