L odeur du gruau
91 pages
Français

Vous pourrez modifier la taille du texte de cet ouvrage

L'odeur du gruau , livre ebook

-

Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus
91 pages
Français

Vous pourrez modifier la taille du texte de cet ouvrage

Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus

Description

Ils ont 20 ans et gravitent autour du café Les aurores : Judith, la barista ; Béatrice, sa collègue ; Frédéric, le cuisinier ; Paul, un séduisant client ; Léa et Carl, les colocs de Judith. Ils ne savent pas encore que cette amitié va durer toute la vie, pour le meilleur et pour le pire.
Croquée à trois époques différentes, jusqu’à l’aube de la quarantaine, la bande évolue, se rapproche et s’éloigne. À chaque tournant, les répétitions se révèlent, les blessures jamais refermées resurgissent, les deuils perdurent et l’amour change parfois de visage. Sommes-nous condamnés à revivre en boucle les mêmes épreuves jusqu’à la mort, qui flotte autour de nous comme l’odeur familière du gruau ?
Dans ce premier roman, Alexis Rodrigue-Lafleur observe avec tendresse et lucidité le travail impitoyable du temps sur les liens qu’on croyait indestructibles.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 14 novembre 2018
Nombre de lectures 0
EAN13 9782896996193
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0550€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

L’odeur du gruau

Alexis Rodrigue-Lafleur
 
 
 
 
 
 
 
L’odeur du gruau
 
Roman
 
 
 
 
 
 
 
Collection Vertiges
L'Interligne

Catalogage avant publication de Bibliothèque et Archives Canada
 
Rodrigue-Lafleur, Alexis, 1977-, auteur 
          L'odeur du gruau : roman / Alexis Rodrigue-Lafleur. 
 
(Collection Vertiges) 
Publié en formats imprimé(s) et électronique(s). 
ISBN 978-2-89699-617-9 (couverture souple).--ISBN 978-2-89699-618-6 (PDF).--ISBN 978-2-89699-619-3 (EPUB) 
 
          I. Titre.  II. Collection : Collection Vertiges 
 
PS8585.O390397O34 2018               C843'.6              C2018-905139-6
C2018-905140-X
 
 
 
L’Interligne
435, rue Donald, bureau 337
Ottawa (Ontario) K1K 4X5
613 748-0850
communication@interligne.ca
interligne.ca
Distribution : Diffusion Prologue inc.
ISBN 978-2-89699-619-3
© Alexis Rodrigue-Lafleur et Les Éditions L’Interligne
Dépôt légal : 4e trimestre de 2018
Bibliothèque et Archives Canada
Tous droits réservés pour tous pays

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
À Sandra, Eva et Gaël, complices du qu otidien.
À Cécile, pour son aide si précieuse.

Été 2009


1







Debout derrière le comptoir du café Aux aurores, à voir défiler les clients qui entrent et qui sortent, Judith s’imagine un c œ ur qui bat, un muscle involontaire qui pompe sans relâche pour maintenir ce flot continuel de gens. Elle observe ces individus qui arrivent l’air fatigué, en carence énergétique, en manque de courage, puis qui repartent le dos droit, le pas déterminé, une précieuse dose de bravoure entre les mains. Du matin au soir, ce feu roulant la fascine. Des passants, des plus colorés aux plus ternes, semblent surgir d’une source intarrissable, d’un fleuve sans fin. À se demander d’où ils arrivent tous. Est-ce cette grande ville qui les fournit ou viennent-ils d’ailleurs ? Tant de nouvelles têtes à tous les jours ! Dans cette cohue, quelques habitués. Certains qu’elle préférerait ne pas revoir, d’autres qui la laissent indifférente et quelques rares qu’elle attend, qu’elle espère, qui la font sourire. Ce commerce agit de manière involontaire, lui aussi. Invitant un client ou un autre à passer la porte. Pour le plaisir ou la déception de Judith.
Celui-ci, au visage vaguement familier, se met à lui raconter une histoire sans queue ni tête dans l’espoir de la faire rire un peu. Les intentions sont bonnes, la manière de s’y prendre maladroite. Elle imite un sourire. Il s’embourbe dans son histoire déjà pleine de trous. On entend un client qui s’éclaircit la voix. Le client bafouille. Judith force la politesse. Au suivant.
Surgit alors, comme un rayon de soleil à travers la grisaille, Paul, un ami du café. Les amis du café sont une classe à part de clients. Ils sont soit l’ami, le frère, la s œ ur, le chum , la blonde ou le coloc d’un des employés, et pour cette raison, on les traite différemment. Souvent avec un peu plus d’égard, avec un petit extra de temps à autre, quand le patron ne regarde pas. On leur sourit de manière plus naturelle. Si les employés forment une famille proche, les amis, eux, sont comme les cousins. Ils se divisent en deux sous-catégories : ceux qui donnent un très bon pourboire parce qu’ils savent que les employés font un salaire de misère et ceux qui ne donnent pas de pourboire du tout, croyant que leur lien privilégié les en dispense.
Salut, ça va ?
Oui, merci ; toi ça va ?
Paul. Avec sa manie de ne jamais venir à la même heure. Avec ses horaires mystérieux. Aucune chance de se préparer mentalement pour sa visite. Il la surprend parfois le matin très tôt. La fait languir tout le jour suivant. S’absente pendant une semaine. Visite deux fois dans la même journée. Si sa présence ne lui faisait pas autant d’effet, elle ne s’en formaliserait pas. Seulement, voilà, ce n’est pas le cas. Ses jambes qui deviennent molles quand il est là, ça l’embête. Ça la fait rager d’attendre son arrivée pour le voir partir une minute plus tard. Ça la déprime de voir ce moment filer sans qu’elle puisse en obtenir le moindre résultat.
Alors, histoire de garder la maîtrise de ses émotions, elle se répète que Paul n’est rien de plus qu’un élément de ce flux humain qui irrigue la ville. Qu’il vient ici pour sa dose de café. Pour son croissant. Pour dire un mot en passant à son colocataire, Frédéric, qui travaille à la cuisine.


2







Judith ignore qu’il arrive à Paul de faire un détour uniquement pour aller Aux aurores. Pour l’ambiance. Pour voir son colocataire. Mais sur tout pour elle, jolie barista au regard souligné de noir, à l’allure indomptable, qui lui adresse toujours un magnifique sourire, qui lui fait chaud au c œ ur, surtout les jours de pluie. Cette manière qu’elle a de rajuster sa coiffure nonchalamment. Sa tignasse blonde aux mèches rebelles. Elle ignore la déception de Paul lorsqu’il va au café et qu’elle n’y est pas.
Elle aime que son regard parfois s’attarde sur le tatouage qui couvre son épaule, qu’elle laisse apparaître partiellement en portant un ample chandail à manches courtes. Elle fait semblant d’ignorer ses yeux qui parfois trébuchent dans son décolleté. Elle ne déteste pas ça.
Il arrive aussi à Frédéric, le cuisinier, d’admirer le tatouage de Judith, mais cela ne provoque pas le même effet. Ses jambes gardent leur aplomb. Elle ajuste plutôt son vêtement d’un geste pudique. Paul sait que son colocataire ne déteste pas Judith. Alors par principe, il essaie de ne pas trop penser à elle. Par principe. Il essaie. Il va donc au café officiellement pour saluer son colocataire, duquel il se sent plus près depuis qu’il travaille Aux aurores. Il n’y a pas de coïncidences.
De son côté, elle y pense, puis elle oublie. Elle y pense, mais n’en fait pas une obsession. Hors du café, elle oublie presque son existence. Comme s’il n’existait qu’à l’intérieur des murs du commerce. Son quart de travail terminé, son regard se porte ailleurs.


3







En fin de soirée, on accroche le carton « Fermé » sur la porte. Avec les quelques ingrédients à sa disposition, Frédéric prépare une salade qui a davantage de panache que celles offe rtes aux clients durant la journée. Le soir tombé, il peut enfin laisser libre cours à son imagination culinaire dans la petite cuisine où le jour il ne fait que de maigres sandwichs, où il ne prépare que des soupes et des potages le plus simplement possible, car le propriétaire ne cherche pas à épater la galerie par des créations gastronomiques originales. Le mot d’ordre est la simplicité. Et ne pas exagérer sur les portions, s’il vous plaît. Si Frédéric a du talent, on s’assure, ici, qu’il ne l’utilise pas trop. Le patron tient à sa marge de profit, assez confortable merci.
Ils sont cinq à la fermeture et le patron a quitté depuis une heure. Il est un peu radin, mais leur fait confiance. Ils se régalent de ce que Frédéric réussit à concocter avec si peu de moyens. On fait le ménage en écoutant de la musique avec le volume au maximum. Ça défoule, après avoir enduré l’ambiance sonore générique et insipide qui plane à longueur de journée.
Après, direction le Cosmic, un de leurs bars préférés. Décor de films de science-fiction de série B. Extraterrestres à l’assaut de la Terre montés sur des monstres volants. Astronautes combattant des créatures marines sur des planètes éloignées. On y sert des cocktails nommés Spoutnik, Apollon, Proxima du Centaure, Mars Attack ou l’ œ il de Jupiter.
Autour du groupe du café, gravite un groupe plus grand. Pour la première fois en dehors du travail, Paul et Judith se retrouvent dans un même lieu. Dans ce décor, Paul prend une nouvelle dimension aux yeux de Judith. Il devient un peu plus réel et la réalité plus près du rêve. Sa proximité la rend nerveuse. Fixe un sourire sur ses lèvres. Fige ses idées. Pour établir un contact, elle s’élance, brise la glace. Elle raconte aux gens autour de la table comment un client a essayé de faire son intéressant sans grand succès plus tôt durant la journée. Elle prend Paul à témoin. Lui donne le bon rôle. « C’est vrai qu’il ne savait pas de quoi il parlait le gars, non ? » Paul sourit. Humble, mais flatté. Il ajoute un détail ou deux à l’histoire. La face du gars ! Y’est parti sans prendre son change. On rigole. Y’était vraiment dans le champ, le gars !
On demande au DJ s’il veut mettre la chanson fétiche de l’endroit pour bien démarrer la soirée : Space Oddity de David Bowie. C’est raccord avec le décor. Ceux qui connaissent chantent en ch œ ur. On mime la chorégraphie originale. On est en extase. La piste de danse se remplit. La soirée décolle.
Ça joue des yeux. Ça joue des paupières. Des gestes innocents, qui ne veulent rien dire, mais qui disent tout. Biologie 101 appliquée. Méthodes de séduction du jeune spécimen adulte. Elle a vu son regard sur elle. Elle l’a senti parcourir sa peau. Elle feint l’insouciance. La désinvolture. Elle rit plus fort que d’habitude. À gorge déployée. Envahie d’une euphorie qui la fait frissonner et jette du rouge sur ses joues. Sublime. Moment sublime. Délicieux entre les lèvres. La saveur unique de la soif. La chaleur comme un poing fermé au fond du ventre.
La nervosité provoque des tremblements. Judith hésite à poser un geste concret. Elle a peur d’être démasquée. Elle lance de furtifs regards vers Frédéric pour s’assurer qu’il n’est pas trop près, qu’il ne regarde pas dans sa direction, qu’il n’interprète pas mal ses agissements. Tout serait plus simple s’il n’était pas là. Mélange de crainte, d’interdits et de désir. Mélange explosif. Elle sait qu’elle désire Paul, mais n’arrive pas à trouver la façon d’agir. Le courage de communiquer. De le lui laisser savoir. Elle s’agrippe à ses amies pour trouver l’audace qui lui manque. Caricature avec elles les gestes qu’elle voudrait poser sur lui. Mime seule sur la piste de danse les mouvements que leurs corps brûlent de faire à deux.
La tempête qui se prépare ne passe pas inaperçue aux yeux de Béatrice, vieille amie qui travaille au café avec Judith. Elle sent le vent se lever. La pression atmosphérique chuter dramatiquement. Les électrons libres créent des étincelles. Judith se libère de Judith. S’émancipe, se dévoile, fait part de ses dons. Surtout celui d’avoir le bonheur contagieux, l’énergie communicative. Autour d’elle, on rit, on danse, on boit, on s’éclate.
Béatrice croit avoir compris ce qui fait cet effet à sa copine. Alors elle man œ uvre en conséquence. Offre sa place quand il faut pour rapprocher les intéressés ou pour éloigner les indésirables. Démarre des conversations aux bons moments. Repousse les trouble-fêtes de manière subtile. Et cela signifie surtout détourner l’attention de Frédéric. Alors elle s’amuse à le charmer. Joue le jeu sans conviction, sans éclat. Juste assez pour qu’il regarde ailleurs. Le strict minimum pour lui changer les idées. Qu’il évite de constater ce qui se déroule sur la piste de danse. Faire diversion. Les yeux dans les yeux. Insistante. Peu importe si elle a du succès ou non. Elle espère, en réalité, ne pas trop en obtenir. Ça rendrait les choses étranges au travail. Simplement détourner son attention. Pour maintenant. Pour ce soir. Sans penser aux conséquences. Il n’y a pas de lendemain. Il n’y a que ce bar, que cette soirée ; toute leur vie se joue ici, maintenant. On verra bien. De toute façon, elle sait que ses efforts sont vains. Les yeux de Frédéric cherchent constamment Judith. Il n’écoute qu’à moitié ce que Béatrice lui raconte. Ne ressent nullement la chaleur irradiant de sa peau couleur café au lait. Ignore son parfum de vanille, son sourire plus grand que tout.


4







Dehors la nuit est douce. Arrive l’heure où les bars ferment, où les rues se remplissent de fêtards. Judith ne sait plus quoi faire. Elle souhaiterait que la nuit ne se termine pas. Ignore comment s’y prendre. L’idée de saisir la main de Paul et de se sauver en courant avec lui, loin des autres, traverse son l’esprit. Mais elle n’ose pas. L’assurance lui fait défaut. L’expérience aussi. Ce la semble si facile pour les autres, se dit-elle. Elle sait ce qu’elle veut. Du moins elle le croit. Elle désire l’idée de Paul, l’image qu’elle s’en est faite bien plus que la personne qui se trouve juste là. Elle le veut au sens large du terme. Rien n’est très précis dans sa tête. Elle n’a pas envie de l’embrasser, pas en ce moment. Elle ne ressent pas de désir sexuel non plus. Mais comment expliquer cette envie ? Il y a Paul et il y a la soif. C’est tout ce qui compte, tout ce qu’il y a à savoir. Mais comment obtenir une chose qu’on n’arrive pas à nommer ? La distance lui semble infranchissable entre le désir et son accomplissement.
Soudainement, devant eux, venue de nulle part, une voiture brûle un feu rouge et passe à un cheveu de les renverser et de mettre dramatiquement un terme à cette soirée, à deux doigts de mettre un point final à leurs lignes de vie. La peur coupe le souffle de tout le monde. Certains figent sur place alors que d’autres bondissent vers l’arrière. Des cris s’élèvent. Le c œ ur dans la gorge. En un instant, la légèreté et le plaisir se sont transformés en une menace mortelle qui active l’instinct de survie et les réflexes primaires. D’un geste automatique, Judith et Paul se sont pris la main, sans y penser. Parce qu’ils étaient l’un à côté de l’autre lorsque la voiture a surgi devant eux. Un geste spontané. Après la stupeur, la rage prend le dessus. Frédéric engueule le chauffard qui ne s’est jamais arrêté et qui poursuit sa route. Incrédulité générale. On se regarde l’un l’autre, pour être certains que tout le monde est sain et sauf. Puis Judith et Paul prennent conscience de l’intimité de leur contact, de la chaleur de la main de l’autre, qui provoque vite un malaise en même temps qu’une joie intense. Malgré l’envie de maintenir ce lien, ils laissent aller la main de l’autre, intimidés par la présence des autres qui ne tarderaient pas à le remarquer.
Dans le ciel noir, les premières lueurs bleues apparaissent à l’horizon. Crevé, chacun se dirige vers son lit. Frédéric suggère à Paul de prendre un taxi pour rentrer à l’appartement qu’ils partagent. Le regard de Paul voyage vers le visage de Judith, espère un signe. Elle attrape ce regard du coin des yeux. Elle ajuste sa coiffure en ramassant ses cheveux blonds en un chignon un peu ébouriffé. Évoque, tout haut, l’idée de marcher seule jusque chez elle. Paul saisit la balle au bond et suggère de la raccompagner.
Tu sais, les rues à cette heure sont pas sûres. C’est pas safe pour une fille seule. Tu veux que je marche avec toi ?
Frédéric serre les poings, balaye l’air de la main, tourne les talons et attrape un taxi au passage. Paul ressent une culpabilité qui ne durera pas.
Le groupe se disperse aux quatre coins de la ville. Judith et Paul saluent tout le monde et se retrouvent enfin seuls. Elle ne craint plus les commentaires des autres. Elle n’a plus peur du regard accusateur de Frédéric. Prétextant chercher un peu de chaleur, elle s’agrippe au bras de Paul. Mais le frisson qui s’empare d’elle n’est pas causé par le froid. Elle tremble jusque dans le bas du ventre. Tant bien que mal, elle essaie de se contenir, de garder un semblant de calme. Elle s’inquiète de son rouge à lèvres qui n’est plus tout à fait impeccable. Elle espère que ce n’est pas ce qui retient Paul de la prendre dans ses bras et de poser un baiser sur ses lèvres. Elle ne sait pas ce qui la retient de l’embrasser sur-le-champ. Car l’envie lui prend maintenant. Mais elle n’ose pas. Et si cette marche n’était que pure galanterie de sa part ? Non. Pas après cette soirée. Elle n’a pas rêvé ses yeux sur elle ; elle n’a pas imaginé la tension entre eux ; ne détecte-t-elle pas aussi un léger tremblement sous la veste contre laquelle elle fait mine de chercher un peu de chaleur ? C’est en s’appuyant sur ces quelques arguments qu’elle l’invite, au risque de s’humilier complètement, à prendre un dernier verre chez elle.


5







Tu veux quoi ? Une bière ?
Oui, c’est bon. Mais un grand verre d’eau avant. J’ai super soif. Merci. C’est beau, ton appart. C’est toi qui fais tout ça, les dessins et les peintures ?
Oui, c’est moi. Viens, on va aller dans ma chambre, je veux pas réveiller ma coloc pis son chum .
Elle met de la musique sur sa petite chaîne stéréo, le volume bas, un rythme lent, enveloppant. Ils parlent un peu de musique, de celle qu’ils aiment, des spectacles récents qu’ils ont vus. N’importe quoi pour éviter de parler de ce qui est pourtant de plus en plus évident. Sans raison claire, peut-être pour sauver les apparences au cas où ils se seraient trompés. Et s’ils n’étaient pas sur la même longueur d’onde finalement ? Alors ils parlent, en se rapprochant tout doucement. En s’effleurant maladroitement. En cherchant du regard et en le fuyant également. Le ridicule de la situation est de plus en plus flagrant. Combien de temps encore pourront-ils jouer la comédie ?
Si l’objet a s’approche de l’objet b et qu’à chaque seconde on divise en deux la distance qui les sépare, l’intervalle finira, après un certains temps, par être infime, s’approchant du zéro absolu, mais sans jamais y arriver. Il restera toujours un espace infinitésimal entre ces deux objets. Alors, quand le contact se fera-t-il ?
Paul se le demande. Judith est tout proche de lui. Cependant, il lui semble impossible de parvenir jusqu’à elle, de poser ses mains sur elle, de laisser libre cours au désir de la prendre dans ses bras. Il termine sa bière d’un coup pour se donner du courage, puis avance sa main vers celle de Judith, pour mettre cette théorie au défi. Et même s’il ralentit le geste, il finit bel et bien par toucher sa peau. Judith a fermé les yeux et entrouvert les lèvres. Paul se rapproche suffisamment pour que leurs souffles se mêlent, puis effleure ses lèvres avec les siennes. Elle attrape l’appât à pleine bouche, sans retenue.
Le c œ ur de Judith bat plus fort que tout. Son souffle est court. Chaque baiser la tire hors des limites du réel. Chaque caresse a l’effet d’une décharge électrique. Le temps se dilate dans le petit espace de cette chambre isolée du reste de l’univers. Lentement, avec douceur, Paul la dévêt. En explorant chaque millimètre de peau à la fois, pour être certain qu’il ne rêve pas, pour goûter le moment présent.
Mais les doigts de Paul s’enfargent dans ceux de Judith. Ils rivalisent d’ardeur, comme de maladresse. Judith n’a connu qu’un seul garçon avant Paul. Ses gestes imprécis manquent d’assurance.
Paul n’est pas davantage expérimenté. Il aime croire qu’il l’est, mais il en est loin. Il n’a connu que de courtes amourettes avec deux filles aussi novices que lui. Sa main, dans l’entrejambe de sa partenaire, ne fait pas naître l’effet souhaité. Au point où, sourire en coin, elle doit l’arrêter et le guider.
Il frémit lorsqu’il découvre la moiteur de son sexe. Il voudrait mourir, l’instant où elle agrippe le sien. Serre les dents lorsqu’elle tire maladroitement trop fort sur la peau sensible. Il se tait. L’idée qu’elle retire ses mains lui est davantage insupportable que la douleur. Il redouble l’ardeur de ses propres caresses pour compenser.
Sans se connaître l’un l’autre, ils miment l’acte d’amour. Dans ce simulacre, ils agissent selon leurs idées préconçues. Sans vraiment prêter attention à ce bouquet trop touffu d’émotions avec lequel ils ne savent composer. Dévorés par la passion et surtout par la découverte d’un univers inconnu. Un monde dont ils ne soupçonnent pas l’étendue, dont ils ignorent les détails et la subtilité. Cette lancée malhabile les mènera tout de même à une extase qui ne sera jamais égalée par la suite. C’est la première fois que Judith est aussi expéditive avec un garçon. Elle ignore encore tout de lui. Presque tout. Elle aime bien sa voix. Elle aime l’entendre jouir contre elle. Son souffle dans son cou. Son rire qui parfois éclate. Ses silences qui planent interminablement. Son éloquence lorsqu’il sort de son mutisme. Elle frissonne sous ses grandes mains fortes. Incrédule qu’il soit là, ce soir, chez elle, dans son lit. En elle, sur le bord de perdre la raison. Il la vénère et cela la rend euphorique. N’est-elle pas la plus chanceuse de toutes les femmes en ce moment ? N’est-elle pas une reine ? Une muse ? Une déesse ?
Paul est ivre. Le monde tourne autour de lui. Plus rien n’existe en dehors de cette chambre, l’ardeur qui lui mange les tripes a pris possession de son être. L’ardeur qui le pousse à faire l’amour à Judith une seconde fois, presque immédiatement après la première. Son excitation est à son comble. L’animal en lui a pris le dessus. Judith ne s’en plaint pas. Plus il ose, plus il s’excite. Son corps explose. Il est au centre du monde. Sa tête bourdonne.


6







Paul émerge d’un sommeil lourd. Le soleil entre par la fenêtre à la tête du lit, à peine filtré par un rideau de tulle. Ça scintille. Les bijoux suspendus autour du miroir brillent comme des petits glaçons. Joyeux bazar composé de bracelets, de boucles d’oreilles, de colliers et de foulards. Il découvre une chambre différente de la veille. L’odeur du lit le projette ailleurs. Ça sent le secret et l’inconnu. L’odeur d’un monde interdit auquel on vient de lui offrir l’accès privilégié.
Il observe les livres sur la table de chevet. Il examine les titres, feuillette quelques pages. Parcourt les disques près de la radio. Fait un tri mental de ce qu’il connaît, aime et n’aime pas. Regarde les images qui tapissent les murs. Des photographies de visages qui gravitent autour de Judith. Constellation de sourires inconnus.
Il enfile ses vêtements. Sort de la chambre. Se dirige au hasard dans le logement, guidé par l’odeur du café. Judith est dans la petite cuisine qui sert également de salle à manger. Assise à une table juste assez grande pour deux personnes, elle boit un café dans un grand bol en compagnie de sa colocataire. Rousse flamboyante en tenue légère du matin.
Léa, c’est Paul. Paul, voici Léa.
Allo.
Salut.
Tu dormais, j’ai pas voulu te réveiller. Tu veux un café ? Tu peux t’asseoir ici.
Il accepte une tasse et y verse deux cuillerées de sucre, mais reste debout, appuyé contre le comptoir. Il trouve drôle de se faire servir un café par Judith en dehors des Aurores. Plus particulièrement ici, chez elle, après la nuit qu’ils viennent de passer. La vie évolue parfois à des rythmes bien différents.
Dans cette petite pièce remplie d’une énergie féminine intimidante, il cherche à reprendre le fil de la réalité, un fil qu’il semble avoir perdu quelque part la veille. Mais n’y arrive pas. Judith est aussi belle et désirable dans la lumière du matin. Il est troublé toutefois par la présence sensuelle de Léa, à demi vêtue, dont il devine les seins lourds à travers le tissu mince et usé de sa camisole ; troublé de constater que son désir puisse passer d’une personne à une autre, puisse simplement s’agripper à ce qu’il voit, alors qu’il le croyait finalement centré sur Judith. Les pulsions ignorent la compartimentation.
Paroles brèves et malaise. Il ne sait pas où se mettre. Il prétexte un rendez-vous, une affaire urgente, et quitte sans trop traîner. Judith, surprise, le laisse partir en lui demandant de rappeler plus tard. À peine prend-il le temps de lui faire la bise dans le cadre de porte. Pour une raison qu’il ignore, il se sent comme un imposteur. Seule solution, rentrer chez lui. Avaler un cachet ou deux contre la migraine qui lui écrase le crâne et dormir le reste de la journée. Rentrer chez lui et se cacher la tête sous un oreiller. Éviter d’affronter la réalité. Rien ne le forçait à partir en coup de vent d’une telle manière. Rien sinon la peur. La crainte de l’inconnu. Il a traversé une frontière et bien évidemment cela laissera des traces, impossible de faire marche arrière. Il est submergé par tout ça. Réalise qu’il n’arrive pas à tout absorber d’un coup. A-t-il agi trop vite ? A-t-il tout gâché ? Et qu’est-ce qu’il va dire à Frédéric s’il lui pose des questions ? La brutalité de la lumière du jour jette une lumière trop crue à son goût sur les choses. La gueule de bois aussi.


7







Non mais ! Dis-moi, Léa. Honnêtement, je suis si moche que ça ce matin ? Je suis si décrissée que ça ? C’es t quoi l’affaire ! T’as vu comme y’est parti vite ! J’hallucine ou quoi ?
Mais non ! Arrête ! T’es toujours aussi pétard.
Léa essaie de la rassurer. Judith doute. Tout semblait pourtant parfait. Paul était-il du genre à ne rester qu’une nuit ?
J’avais pas réalisé que c’était un one-night . Fuck ! J’suis trop conne. Je m’attendais à quoi ? Qu’il me déclare son amour à genoux ce matin ? J’suis don’ ben naïve, ça se peut presque pas. Je me suis jetée sur lui comme si c’était ça que je voulais, juste une baise et puis bye.
Attends un jour ou deux, Ju, y va te rappeler. T’es pas obligée de mettre un nom sur ça tout de suite. Vous vous connaissez à peine. Tu le vois juste au café de temps en temps... Profite de ce qui t’arrive, c’est tout. Pour ce que j’ai entendu hier soir, ç’avait pas l’air trop mal. Tu l’as gardé réveillé tard. T’inquiète pas, je te dis. Il va revenir vite quand il va voir sur quelle mine d’or il vient de tomber. Les gars sont pas toujours vite, vite.
Léa a raison, se dit Judith. Sa copine arrive à lui remonter le moral. Suffisamment pour lui donner l’envie de se mettre belle en sortant de la douche. Un look spécial pour une journée spéciale. Juste pour montrer qu’elle a du succès, qu’elle n’a pas besoin d’épater pour en avoir davantage. L’image du succès étant plus attirante que le désir de réussir. Une femme qui a tout n’est-elle pas plus attirante qu’une femme qui veut tout ?
Léa ne perd pas de temps à penser à ces choses-là et ça plaît bien à Judith ce matin. Judith vibre encore des sensations et des souvenirs de la nuit. Le manque de sommeil exacerbe tout ça. Ses papilles gustatives sont marquées du sel de la peau de Paul comme une brûlure qui engourdit la langue. Elle ne goûte plus rien d’autre le reste de la journée. Elle n’entend pas grand-chose non plus. Elle revoit les mêmes images, se repasse le même film. Son esprit quitte le réel et se retrouve à nouveau sous les draps légers de son lit. Ses efforts pour demeurer les pieds sur terre sont inutiles.
C’est dans cet état qu’elle entre travailler au café, un énigmatique sourire figé sur le visage, le regard dans le vide. Son air n’échappe pas à Béatrice, qui devine de quoi il s’agit : la marche amicale, ce geste galant de Paul, n’en est pas restée là. Béatrice a besoin de savoir ce qui s’est passé par la suite. Elle veut des détails, des précisions, le genre de choses qu’on ne raconte qu’à ses vraies amies.
Je garde le secret, promis, Ju. Croix de bois, croix de fer. Mais non, je dirai rien. À qui je raconterais ça ? Allez ! Dis-moi ! Vraiment. Ha ! ha ! Vraiment ? Chanceuse. Je le savais tellement. C’était trop évident. Vous n’étiez pas subtils pantoute. D’ailleurs, Fred est pas trop dans son assiette ce matin. C’est clair, il vous a vus partir ensemble. Enfin, je ne sais pas. Mais inquiète-toi pas. Tu lui dois rien. De toute façon, qu’est-ce tu peux faire ? Il aurait dû s’en douter. Avec le temps. Si ç’avait été réciproque entre vous deux, ça serait déjà arrivé. En tout cas, il ne se faisait pas d’idées quand même ? Tu crois ? Je sais pas. Peut-être. Tant pis. Tu vas le revoir ? Quand ? Y’est timide, c’est cute ça. Il vient ici depuis presque un an, pis depuis tout ce temps il jouait les innocents. C’est pas ça qu’y dit ? Moi je suis certaine. Y’a eu peur, c’est pour ça qu’il est parti vite de même. Je sais pas peur de quoi par exemple. Sûrement que tu le baises une autre fois. Sa queue était trop à vif ? Ah ! Ah ! Ah ! S’cuse, je déconne. Faut qu’il se fasse soigner si y’est trop gêné pour rester chez toi un lendemain de sexe. Ça ne se peut pas, être timide comme ça. Il avait pas l’air d’un gars qui manquait de confiance au bar hier soir. Ou n’importe quand avant ça.
Ouais, ben y’était pas timide « pendant » en tout cas. Non. Pas du tout. Je t’assure. Même le contraire. À la limite, tu vois.
Quoi ! Comment, Judith ? Y se pensait dans un film de cul ? Il a pas essayé des trucs dégueu, j’espère !
T’es conne. Arrête ! Chut ! Y’a Fred pas loin. Il nous regarde. Allez, y’a un client, là, qui attend. Le boss va encore chialer.
Il fait chaud dans le café, les ventilateurs tournent sans arrêt. On annonce une période de canicule interminable en ville. Encore une journée étouffante qui empire d’heure en heure. Les clients sont peu nombreux. Les serveuses placotent. Judith évite Frédéric, qui évite Judith. Elle tente de ne pas y faire attention. Mais elle finit par se sentir coupable. Coupable d’avoir écouté ses désirs. Coupable de ne pas avoir partagé les mêmes que lui. Elle essaie de lui glisser quelques mots. De l’inclure dans la discussion. Il répond poliment, sans plus. Ses yeux l’évitent. Ce qu’elle dégage lui fait trop mal.


8







À la fin d’une interminable journée, sans attendre l’avis du patron, qui est parti de toute façon, ils décident de fermer plus tôt. On emballe tout et on s’en va boire un peu dans le parc pour fuir la chaleur.
Apportez donc des trucs à bouffer. Prends un paquet de jambon. Amène les deux baguettes qui restent. On s’en fout du boss . On pa ssera au dep pour se pogner quelque chose à boire. Let’s go !
Dans le parc, il fait moins chaud. Un peu. Pas beaucoup. Mais le soir tombe, ça devrait aider. Ils ne sont pas les seuls à avoir eu cette idée. Dans l’herbe fraîche, la canicule est davantage supportable. Faire vite. Boire la bière pendant qu’elle est froide. Rouler un joint, puis un autre. On appelle d’autres amis. Léa arrive avec Carl, son amoureux de longue date. Il apporte des munitions. Une bouteille de blanc froid. Mais ce n’est pas assez. Un groupe repart au dépanneur. Prend une éternité à revenir parce que rien ne semble presser pour eux. Ce n’est pas leur faute. Ils ont croisé des amis en chemin.
Ils s’en viennent plus tard. Ils devaient aller ailleurs avant. Je sais pas où. Chez une amie, je pense. Tu sais, toi ?
Non, je les connais pas.
Pas grave, ils sont drôles, tu vas voir.
Cool .
En arrivant, Léa crie à Judith : Comment tu vas, la dévergondée ? Ma coloc qui nous a empêchés de dormir la moitié d’la nuit ! Vous l’avez pas entendue, vous autres ! Ha ! Ha ! Ha ! Oui ! Encore ! Oui ! C’est bon !
Judith est rouge de colère.
Ta gueule, Léa ! Vraiment. Ferme ta gueule !
Ouch ! Capote pas ! Pas besoin de me frapper. C’était juste une blague.
Judith s’éloigne sans oser lever le regard, soudainement saisie par un sentiment de honte, elle espère que Frédéric n’a rien entendu.
Il a entendu, mais fait comme si de rien n’était. Il essaie de rigoler comme tout le monde. Car l’uniformité masque. C’est facile de trouver refuge dans l’anonymat d’un groupe.
Léa s’offusque de la réaction de Judith. Elle ne voulait que rigoler.
Faut qu’elle relaxe un peu.
De toute évidence, Léa est déjà pas mal saoule. Carl essaie de lui dire de ne pas insister. C’est un gars qui en impose. Grand et costaud. Spontanément, quand il parle de sa grosse voix, on l’écoute.
La nuit avance. Ils sont une dizaine maintenant. Il fait toujours aussi chaud. On a besoin de se rafraîchir davantage. Léa veut se baigner.
Pourquoi on n’irait pas à la piscine ? Y’en a une dans le parc d’à côté.
Oh ! Oui ! Bonne idée. On aurait dû y penser avant.
Sur leur chemin, ils ne croisent presque personne. Malgré la chaleur, les gens restent chez eux, s’enferment dans leur appartement climatisé. Tant pis pour ceux-là. La ville est à Judith et ses amis cette nuit. Cette nuit comme toutes les autres. La ville leur appartient parce qu’elle coule dans leurs veines, parce qu’ils la connaissent par c œ ur, parce qu’ils la réinventent tous les jours et qu’elle leur offre des trésors inespérés et des surprises incroyables. Alors, tant pis pour tous ceux qui restent enfermés, qui ont oublié la couleur des trottoirs, qui sont devenus trop effrayés pour sortir passé 21 heures, qui ont peur de sa richesse comme de ses dangers. Tant pis. C’est sans demander la permission que la jeunesse s’en empare à leur place. La nuit leur appartient et la chaleur de la canicule leur monte à la tête.
Arrivés à la piscine, clôturée et fermée pour la nuit, ils lancent leurs choses de l’autre côté de la clôture de métal et essaient de grimper par dessus. Certains sont un peu trop saouls. Les plus agiles aident les maladroits. Ils s’en tirent avec quelques égratignures et une chemise déchirée. Rien de grave. Un coup d’ œ il pour s’assurer qu’aucun policier ne surveille les environs. Deux des garçons sont déjà en sous-vêtements et se lancent dans l’eau en poussant des cries de joie.
Criez pas de même ! Les voisins vont appeler les cops !
L’eau éclabousse partout. Les autres se joignent à eux. L’eau fraîche sent fort le chlore. Enfreindre la loi les saoule encore plus. Quel sentiment de puissance ! Rien ne peut les arrêter. De toute manière, ce n’est pas un crime puisque tout ça leur appartient. Ils sont les enfants de la cité. Elle les a mis au monde rien que pour qu’ils l’embellissent.
Dans la piscine, on se bouscule, on s’arrose, on se poursuit, on pousse l’autre sous l’eau. On en profite pour se rincer l’ œ il à travers les vêtements mouillés. On profite du jeu pour toucher un peu à tout ce qui passe à portée de main, qui d’ordinaire est interdit. Cette chair jeune et tendre.
Béatrice s’éloigne du groupe et en profite pour faire quelques longueurs. Elle adore nager et glisse sous l’eau comme une anguille. Plus jeune, elle compétitionnait. Elle n’a rien perdu de son talent, son souffle est plus court qu’avant. Elle ne va à la piscine qu’une fois par semaine, alors qu’avant, ses visites étaient quotidiennes. Sous la surface, elle admire les corps qui s’ébattent. Subitement, son c œ ur se serre quand elle remarque quelqu’un au fond de la piscine. Sa vue est trop embrouillée pour le reconnaître au loin. Ses réflexes d’ancienne sauveteuse refont surface. Elle se met à crier aux autres de se pousser. Personne ne réagit. Deux ou trois la regardent sans comprendre. Elle crie de nouveau, aussi fort que possible, la peur au ventre, l’urgence dans le sang. Les sourires se figent en grimaces incertaines. Elle nage le plus rapidement possible vers ce corps immobile. Autour d’elle, les baigneurs arrêtent de jouer dans l’eau, sans savoir ni comprendre ce qui se déroule sous leurs yeux. Elle ne se sent pas bien ? Elle veut sortir ? Elle va être malade ?
Elle distingue un corps d’homme maintenant. Mais elle ne sait toujours pas de qui il s’agit. Ce n’est pas Carl, Carl est beaucoup plus grand que ça. Ni Frédéric. Elle peut le voir à sa droite. Ce doit être un des amis de Carl. Elle fait le tour et l’agrippe par-derrière pour le remonter à la surface. Lorsqu’elle saisit le corps, il réagit brusquement. Secoué d’un grand spasme, il tente de se libérer violemment de l’emprise de Béatrice, qui reçoit un coup de coude au visage.
Aïe ! Mais qu’est-ce que tu fous ?
Tu m’as fait peur ! Je m’excuse, je voulais pas te cogner, c’était pas voulu. Désolé.
T’es con ! J’essayais de t’aider. Tu faisais quoi dans le fond de l’eau ?
Rien du tout, je flottais.
Je pensais que tu te noyais, niaiseux ! J’ai eu super peur. C’est quoi l’idée ? Tu réalises pas ! T’es ben stupide.
Eh ! Ça va, laisse tomber. Y’a rien là. Tout le monde est correct. On s’amuse, c’est tout.
Ben, pas moi. Moi je fous le camp d’ici. J’en ai assez de vous autres. Vous êtes vraiment trop cons.
Béatrice sort de la piscine. Ramasse ses choses sous le regard incrédule de ses amis. Ils l’appellent. Lui disent de revenir, mais elle ne veut rien entendre. Elle tremble de tout son corps. Elle voudrait être capable de se maîtriser. Elle a besoin de sortir de là. De s’éloigner le plus rapidement possible. Elle enfile ses vêtements même si elle est complètement trempée. Commence à grimper la clôture. Son visage lui fait mal. Elle a reçu le coup sur le nez. Ses yeux sont brouillés de larmes. Judith arrive à côté d’elle.
Ça va, Béa ? Faut pas leur en vouloir. Ils faisaient rien de mal. Relaxe. Je sais, c’est pas facile. Je comprends, c’est stressant pour toi. Mais ils savent pas, Béa. Tu l’as jamais dit à personne. Faut pas leur mettre ça sur le dos. Ils savent pas pour l’accident. Pis c’était y’a longtemps. Même moi j’y pensais plus. Je savais pas que c’était comme ça. Je savais pas que c’était si pire que ça. Allez, attends-moi au moins. Je vais rentrer avec toi. Laisse-moi prendre mes affaires. Je m’habille et on part ensemble.
Béatrice ne veut rien savoir. Elle écoute à peine. Elle aussi ignorait être encore à ce point sensible au sujet de l’accident. Elle croyait que c’était loin derrière elle. Sa réaction lui fait peur. Elle veut être seule. Elle repousse l’offre de Judith et grimpe la clôture. Ses bras tremblent tellement qu’elle évite de tomber de justesse et passe près de se planter un éperon de métal dans la cuisse. Son sang bout. L’adrénaline dans son corps l’enrage. Elle se retourne et s’enfonce dans la pénombre du parc, loin des projecteurs puissants qui éclairent la piscine. Elle monte sur son vélo qu’elle avait laissé près d’un arbre et roule le plus vite possible vers la rue. Le visage mouillé de larmes. Des larmes qui n’ont plus rien à voir avec le coup de coude de tantôt.
Restée derrière, Judith regarde Béatrice partir à travers le grillage de la clôture. Son c œ ur n’est plus à la fête. Elle se retourne pour voir les autres qui ont recommencé à s’amuser dans l’eau. Elle remarque Frédéric qui la regarde, immobile. Elle hausse les épaules en signe d’impuissance et décide de s’habiller. Le c œ ur n’y est vraiment plus. Ses émotions s’embrouillent. Une question remonte à la surface. La prend à la gorge. Où est Paul ? Pourquoi n’est-il pas venu ce soir ? Pourquoi se cache-t-il après la nuit d’hier ?
Pars pas, Judith ! Attends-nous ! On s’en va, nous autres aussi. Sinon les cops vont arriver. On peut pas rester ici trop longtemps. Attends ! Tu vas pas partir toute seule. C’est pas safe .
Le monde commence à sortir de la piscine. Carl fait une dernière bombe et arrose ses amis qui essaient de se sécher à l’air. Frédéric rattrape Judith. L’attrape par le bras pour la retenir. Elle repousse sa main violemment.
Pourquoi il n’est pas venu, ce soir ? Pourquoi tu l’as pas appelé, Fred ? Qu’est-ce tu lui as dit ?
Eh ! Attends une minute. J’ai rien à voir avec ça. J’ai rien fait. Paul, c’est un grand garçon. Il fait ce qu’il veut. Il me demande pas la permission pour faire quoi que ce soit. Il a d’autres amis. Il fait ses trucs. Je fais les miens. Tu penses que je complote dans ton dos ?
C’est pas ça. C’est juste qu’il était bizarre ce matin. Tu l’as vu ou pas ?
Non, je l’ai pas vu. Je travaillais de bonne heure à matin. Il est pas venu au café. Je l’ai pas vu. Je sais qu’il a dormi chez toi. C’est mon coloc, mais c’est pas nécessairement mon meilleur ami. On habite ensemble, on n’est pas un couple. Et pour être honnête, ça m’a fait chier de vous voir partir ensemble hier. Mais je pense que tu veux pas vraiment le savoir. C’est de ma faute. J’aurais juste dû te le dire avant.
Me dire quoi ?
Te dire que je te trouve vraiment de mon goût. Il a juste été plus vite que moi.
T’es con, là. C’est pas une course. On a cliqué, c’est tout.
Et nous deux, on clique pas ? Pourquoi pas ?
Arrête ! C’est comme ça, c’est tout.


9
 
 
 
 
 
 
 
Vous venez ou quoi  ? J’pense que j’ai vu une auto de police là-bas. On devrait dégager.
Aussi rapidement qu’ils étaient venus, les voilà repartis. Jouant fictivement au chat et à la souris avec la police, qui ne s’est jamais lancée à leurs trousses, pour se sentir au-dessus de tout. La plupart prennent leur vélo et filent chez eux. Judith marche à côté du sien et rentre à pied avec Léa et Carl. Dans l’appartement, elle se couche immédiatement. Elle entend les voix des deux autres dans la chambre au bout du couloir. Au ton de la conversation, ils n’ont pas l’air très contents. Ce n’est pas la rigolade que ç’a déjà été. Il fut un temps où ces deux-là respiraient le bonheur. C’était contagieux. Mais la situation a changé. Judi th ne se souvient pas depuis quand au juste. Pas longtemps. Un mois, peut-être deux. Léa ne lui en parle pas. Judith devine quelque chose. Son amie a pourtant l’air de toujours aimer son homme. Et on peut compter sur elle pour le laisser savoir. Elle n’est pas du genre subtil. Trop souvent à vanter la qualité de leur relation, leur accord parfait, leur complémentarité exceptionnelle.
Bientôt deux ans qu’ils sont ensemble. Léa l’avait remarqué au cégep. Lui avait trouvé quelque chose de différent. Un potentiel. Elle avait foncé dessus. N’avait pas attendu qu’il vienne vers elle. Léa ne perd pas son temps. Il est trop précieux. Carl a simplement suivi la musique. Il aurait été fou de ne pas le faire. Ce n’est pas tous les jours qu’une magnifique rousse jette son dévolu sur vous. Il était seul. Taciturne. Elle a vu quelque chose que les autres ne voyaient pas. Ils l’ont constaté lorsque Léa s’est mise à se vanter d’avoir trouvé l’homme de sa vie. Carl est sorti de sa coquille doucement. Il a gagné en assurance, sans devenir arrogant, ce qui est rare. Pour Léa, cela revenait à avoir un élève avec lequel elle pouvait faire ce qu’elle voulait. Au début. Les débuts ne durent pas. Peut-être que Léa craint maintenant de voir Carl conscient de sa valeur  ? Deviendrait-elle jalouse  ? Aurait-elle préféré le voir demeurer timide et casanier  ?
Le volume de la discussion monte. La porte de la chambre s’ouvre. Elle les entend dans le corridor. Ils parlent d’un malentendu. Leurs voix s’entremêlent derrière la porte.
Ce n’est pas ce que je voulais dire. Tant pis, trop tard. Je rentre chez moi.

  • Accueil Accueil
  • Univers Univers
  • Ebooks Ebooks
  • Livres audio Livres audio
  • Presse Presse
  • BD BD
  • Documents Documents