La confrérie des chats de gouttière - L’intégrale
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Description

La Confrérie des Chats de Gouttière est un groupe de cinq amis d’enfance dont les destins se croisent et se séparent pour mieux se retrouver.L'orgueil de JayLorsque Jeremy revient à Lille, dix ans après son départ pour les États-Unis, il n’est plus le chat errant qui a presque fui la France pour une vie meilleure. Homme d’affaires qui a réussi outre-Atlantique, il compte bien prouver au reste de la Confrérie qu’il a changé… et surtout à Charlotte, son ancienne petite amie.La colère de BenBenoit est un homme d’affaires à qui tout réussit ou presque. Charlotte, la femme dont il est amoureux depuis l’adolescence va se marier avec Jeremy, l’un de ses anciens meilleurs amis. Refusant d’admettre sa souffrance face au couple et à la Confrérie, Benoit demande à Maud, sa toute nouvelle assistante, de se faire passer pour sa compagne.Le silence de RodRodrigue n’a que deux priorités dans la vie. Son magasin, le DressCode, et sa bande d’amis. Le jour où son père lui impose un chantage diabolique, il voit son quotidien bouleversé. S’il veut sauver sa boutique, il va devoir accepter de sortir avec Margot. Ils se connaissent depuis l’enfance, et il garde d’elle le souvenir d’une sale gamine trop gâtée. Pourtant, elle va se révéler bien différente. Et si Rodrigue finissait par tomber sous son charme ?

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 24 janvier 2020
Nombre de lectures 40
EAN13 9782365389075
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0350€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

LA CONFRÉRIE DES CHATS DE GOUTTIÈRE
Intégrale
Adeline DIAS
 
www.rebelleeditions.com  
1. L’ORGUEIL DE JAY
À celle qui m’a portée, élevée et ouvert les yeux sur le monde.
Chapitre 1
Charlotte reprit une gorgée de son mojito, en attendant de savoir pourquoi Rodrigue avait décidé de réunir le groupe de la Confrérie des Chats de gouttière ce soir-là. Ils étaient tous installés dans un bar du vieux Lille. Les garçons se chamaillaient comme d’habitude et elle les regardait faire avec ses yeux verts, amusée. Elle les connaissait tous les trois depuis l’enfance. Rodrigue, Benoît, et Baptiste, le petit frère de ce dernier, étaient souvent présents dans ses souvenirs de gamine.
Elle repoussa ses longs cheveux sombres aux mèches lisses, tout en écoutant Benoît répondre à son cadet :
— Donc, non tu ne viendras pas vivre chez moi en attendant d’avoir ton studio.
Le plus vieux des deux était tout aussi brun que son cadet, avec une mâchoire un peu carrée, agrémentée d’un bouc qui lui donnait de faux airs de mauvais garçon. Ce détail contrastait avec son costume et sa cravate légèrement défaite. Charlotte et lui n’avaient pas eu le temps de rentrer pour se changer. Benoît était le PDG d’une entreprise de vente de prêt-à-porter sur internet et Charlotte était sa secrétaire.
— T’es pas sérieux ! T’as un appartement avec trois chambres ! J’en ai marre de vivre avec les parents !
Baptiste semblait outré. Il avait les mêmes yeux marron que Benoît, mais un visage beaucoup plus doux, gardant des rondeurs de l’enfance malgré une adolescence terminée.
— Sauf que je n’ai pas envie de te supporter. Si j’ai quitté la maison, ce n’est pas pour que Maman vienne fourrer son nez dans mes affaires avec l’excuse de savoir si tu vas bien.
Charlotte eut un léger rire devant la moue de Baptiste. Le jeune homme avait dix ans de différence avec Benoît, mais il avait toujours fait partie du groupe. Une sorte de mascotte en fait. La Confrérie des Chats de gouttière était presque au complet : il ne manquait qu’une seule personne de la troupe d’enfants qu’ils avaient été : le temps l’avait séparé des autres. Le surnom de la bande leur venait de la grand-mère de Charlotte, agacée de voir la petite équipe traîner dans la rue. Au fur et à mesure des années, la Confrérie était devenue un symbole. Charlotte et Rodrigue avaient même fait tatouer l’empreinte d’un chat sur leur épaule droite. Ce dernier, assis face à la jeune femme, ébouriffa les cheveux de Baptiste.
— Fais pas la tête, Bap’s, ce n’est pas si mal d’être chez tes parents : nourri, logé, blanchi… franchement que demande le peuple ?
Baptiste repoussa la main de Rodrigue d’un petit geste mécontent.
— Au lieu de faire genre de me consoler en me faisant un brushing, tu nous dis pourquoi on est là ?
Le plus vieux eut un sourire. Il ramena en arrière l’une de ses mèches de cheveux bruns un peu longues et croisa les bras sur son torse musclé. Ses yeux bleus se portèrent sur la table tandis qu’il faisait semblant de gratter ses joues mal rasées.
— Vu comment tu me demandes ça, je ne suis pas sûr de vouloir vous en parler.
Benoît eut un léger rire et proposa :
— T’as enfin décidé de t’habiller comme un adulte ?
— Pour ressembler à un pingouin dans ton genre ? Certainement pas.
Rodrigue avait un grand sourire. Adepte des jeans un peu larges et des hauts près du corps, il avait plus des allures de barman que d’homme d’affaires. Il réajusta le blazer noir qu’il avait enfilé par-dessus son T-shirt gris, puis se cala à nouveau dans la banquette qu’il occupait presque à lui tout seul à cause de sa carrure. Il savait que ce qu’il avait à annoncer allait peut-être bouleverser la Confrérie .
— En fait, si je vous ai demandé de venir…
— Oh mon dieu, il va enfin me demander en mariage ! s’exclama Benoît avant de recevoir un coup de coude par Charlotte.
Rodrigue eut de nouveau un sourire en voyant son ami qui venait de l’interrompre saisir la main de la jeune femme pour l’embrasser. Il savait que Charlotte s’était beaucoup rapprochée de Benoît depuis qu’ils travaillaient ensemble et il espérait qu’ils réussiraient à aller plus loin.
Elle avait besoin de se stabiliser et Benoît connaissait si bien Charlotte que ça ne pouvait qu’aller, mais cela dépendait de la façon dont elle prendrait ce qu’il avait à annoncer ce soir.
— Ça faisait un moment que j’avais envie de faire quelque chose et les circonstances ont fait que j’ai eu l’opportunité de…
— Bon, tu arrêtes de tourner autour du pot ? s’agaça Charlotte avant de se remettre à tasser les glaçons de son mojito.
— Jay est de retour en France.
Le bruit produit par la glace pilée contre le verre cessa. Charlotte posa sur Rodrigue un regard éberlué. Jeremy, Jay de son surnom, était le seul membre manquant à la Confrérie  : c’était celui qui avait quitté le pays en les laissant en arrière, ou plutôt en l’abandonnant, elle. Tout le groupe s’était tu. Aucun des garçons n’ignorait à quel point la séparation avait été difficile pour Charlotte. À quoi pensait Rodrigue ?
— Avant que vous ne m’accusiez, c’est Jay qui m’a recontacté… il a envie de tous nous revoir.
— Il aurait pu le faire avant, non ?
Benoît était un peu acide, mais Rodrigue ne pouvait pas le lui reprocher : Jeremy avait été son meilleur ami, le voir s’en aller avait déchiré des liens fraternels entre eux. Ils avaient tout essayé pour le dissuader de partir à l’aventure, mais chacun savait que Jay ne supportait plus la vie en France : trop de mauvais souvenirs, de coups du sort et même ses amis n’étaient pas une raison suffisante pour qu’il reste. Son départ aux États-Unis, c’était une renaissance et la certitude qu’il deviendrait quelqu’un. Il avait décollé de Lille la tête pleine de rêves en laissant Charlotte derrière lui. Leur couple n’avait pas duré six mois. Profondément amoureuse de lui, elle avait mis du temps à faire le deuil de leur relation. D’autant plus que Jeremy n’avait donné que peu de nouvelles de lui jusqu’à couper le contact. Au final, qu’était-il devenu ?
— Pourquoi maintenant ? demanda Charlotte en repoussant son verre.
Après un moment de flottement, elle feignit l’indifférence, mais personne n’était dupe. Benoît vint poser une main douce sur son bras, comme pour l’assurer de sa présence.
— Jeremy n’avait pas les moyens de rentrer en France, puis il a été très occupé par ses affaires, répondit Rodrigue. Il a beaucoup de choses à nous raconter…
— C’est un peu facile comme excuses, souffla Benoît en se redressant dans son siège.
Il défit les premiers boutons de sa chemise.
— S’il avait vraiment voulu reprendre contact…
— Ben, c’est un des membres de la Confrérie… on a grandi avec ce gars-là, vous ne voulez pas savoir ce qu’il est devenu ? demanda Rodrigue.
— Moi, je l’ai pas trop connu, mais ça serait cool, intervint Baptiste avant de finir son verre de soda.
Quand Jeremy était parti, le plus jeune de la bande avait une dizaine d’années, il gardait donc peu de souvenirs de l’adolescent à peine majeur qui avait payé un billet d’avion pour les États-Unis avec son salaire de plongeur. Dans le groupe, c’était Charlotte qui se rappelait le mieux de lui. Elle avait encore en mémoire son sourire lorsqu’il lui avait dit qu’il pouvait enfin s’expatrier et sa colère parce qu’elle avait refusé de tenter l’aventure avec lui. Elle posa un peu abruptement son verre sur la table.
— Je n’ai aucune envie de le voir. Il est parti sans un regard pour nous, et il faudrait qu’on l’accueille à bras ouverts ? Non, je n’en ai rien à faire de Jeremy et je ne veux pas de nouvelles de lui.
Les trois hommes la fixèrent, tous conscients qu’elle disait ça pour ne pas montrer qu’elle était touchée. Charlotte avait grandi avec des garçons pour meilleurs amis, elle avait appris à ne rien dévoiler quand quelque chose la blessait, mais ils la connaissaient trop bien. Charlotte avait beau essayer de convaincre ses proches, et peut-être était-elle certaine d’avoir tourné la page, personne n’était dupe. Benoît se mordit la lèvre, signe de nervosité chez lui, puis souffla :
— Cha…
— Non, ça ne marchera pas. Je n’ai pas envie de revoir ce sale égoïste !
— Moi aussi ça me fait plaisir de te revoir, Charlotte.
La voix était plus grave que dans son souvenir, mais l’intonation et la façon de dire son prénom étaient restées les mêmes. Non, c’était impossible. Ça ne pouvait pas être lui. La jeune femme devint blême. Elle regarda Benoît, assis à côté d’elle, puis se tourna pour fixer l’individu qui venait de prononcer ces mots, debout à quelques mètres d’eux à peine. Dos à la porte, elle ne l’avait pas vu entrer.
— Jeremy…
— En chair et en os. Mais si je gêne, je peux repartir.
Il n’avait pas changé : le même sourire, la même façon de se tenir. En fait si, il y avait eu des modifications : le jeune chat errant était devenu un homme sûr de lui avec une musculature dessinée. Les joues rondes de l’adolescence avaient été effacées par sa maturité et une barbe naissante les ombrait un peu. Il avait toujours ses magnifiques yeux bleus et ses mèches blondes qui partaient dans tous les sens. Il était beau, beaucoup plus que dans son souvenir, et le revoir semblait l’empêcher de trouver quoi que ce soit à lui dire. Sans parler de ce que Jeremy venait d’entendre. La situation était gênante et elle détourna le regard de lui, cédant à sa honte face à lui. Elle n’était plus amoureuse, mais il avait toujours du charme.
Voyant le malaise, Rodrigue se permit de prendre la parole :
— Mais non, viens, installe-toi !
Il se décala sur la banquette et Jeremy retira sa veste de cuir noir, dévoilant un simple T-shirt de la même couleur qui ne cachait rien des muscles qu’il avait acquis pendant sa vie américaine. Il prit place à table sous les yeux de Benoît, Charlotte et Baptiste. Ce dernier échangea un regard avec le nouveau venu.
— T’as bien grandi, Bap’s… ça fait drôle. T’as vraiment la même tronche que ton frère.
— N’importe quoi. Je ne ressemble pas à un grincheux.
Cette phrase eut le don de détendre un peu Benoît qui, néanmoins, gardait la main sur le bras de Charlotte. Cette dernière semblait être devenue muette.
— Fais gaffe à ce que tu dis, le nain.
— Aïe, tes réparties sont toujours aussi nulles, Ben.
Rodrigue eut un léger sourire. Jeremy n’avait pas changé, et ils s’en rendraient bientôt tous compte. Mais la tension continuait à planer sur le groupe. Comment aurait-il pu en être autrement avec ce qu’avait déclaré Charlotte ? Elle était figée, détaillant son ex-petit ami du regard, comme si cela pouvait les ramener en arrière. Puis finalement, elle se redressa en le fixant.
— Et toi, tu es toujours aussi en retard. Ça fait quelques années qu’on t’attend, tu sais ?
La voix de Charlotte était froide. Trop de choses s’étaient passées depuis le départ de Jeremy, il avait détruit trop de rêves en partant et en la laissant seule. Elle ne pouvait pas lui pardonner, et qu’importe ce que diraient les garçons. Bien sûr, son cœur battait la chamade, mais c’était uniquement dû à la colère, et pas du tout à l’attraction qu’il exerçait sur elle.
— Le principal, c’est que je sois là, non ? J’ai mis du temps, je sais, mais je n’ai oublié aucun de vous. Et surtout pas toi, Charlotte.
Jeremy avait dit ça avec calme. Il savait depuis le début que le retour ne serait pas facile : son départ avait été dur pour lui, comme pour ses amis qui y avaient vu un abandon. Baptiste semblait être content de le revoir, Rodrigue avait accepté tout de suite de boire un verre avec lui, mais Benoît et Charlotte… En même temps, il ne leur en voulait pas vraiment. Il se souvenait bien de l’état de son ex quand il l’avait quittée et du mal qu’il avait eu à lui donner des nouvelles en anticipant qu’elle serait en pleurs au téléphone. Il avait préféré s’effacer de sa vie, quitte à passer pour un salaud et à en devenir un en fréquentant d’autres filles aux États-Unis. Toutefois, il n’avait jamais oublié la jeune femme. Elle était et restait sa première véritable petite amie. Celle qui avait une place à part. Pendant longtemps, il avait cherché à la remplacer, sans jamais y parvenir. Quoi qu’il fasse, elle le hantait, comme idéalisée. Son sourire, sa voix, ses yeux lui revenaient aussi clairement que s’ils s’étaient vus la veille.
— Cha, je ne suis pas là pour… qu’on se dispute.
Non, il était là pour revenir sur les traces de son passé et les effacer. Sa vie était à New York et il entendait bien tirer un trait sur la Confrérie et toutes ces bêtises d’adolescence, ainsi que sur son enfance… Lorsque Guillaume, son plus proche ami à New York et surtout son collaborateur lui avait demandé d’aller en France pour des accords commerciaux, il n’avait pas vraiment hésité. Il était plus que temps pour lui de prendre une revanche sur le passé.
— J’avais besoin de partir, Rod, Ben ou toi vous le saviez. Moi aussi, je pourrais vous en vouloir de ne pas m’avoir soutenu dans mon projet.
Charlotte pinça un peu les lèvres : Jay n’avait pas tort. Personne dans la Confrérie n’avait accepté son départ, sauf Baptiste qui était à l’époque trop petit pour comprendre. Seul Rodrigue l’avait accompagné à l’aéroport. Seulement, elle ne parvenait pas à lui pardonner. Et puis Jeremy avait toujours été très fort pour retourner les situations à son avantage. Le pire, c’est qu’elle avait encore la bouche sèche en le regardant. Ce constat affligeait la jeune femme : avec les années, elle avait cru que la douleur s’était apaisée…
— Il n’a pas tort, Charlotte.
Elle lança un coup d’œil de biais à Benoît. Depuis quand prenait-il le parti des autres contre elle ? Il aurait dû être d’accord avec sa façon de voir les choses ! Elle se leva et attrapa sa veste. Si tout le monde se liguait contre elle, autant mettre un terme à la soirée.
— Désolée, mais faut pas trop m’en demander.
Charlotte s’éloigna de la table sans regarder en arrière. Benoît se redressa pour la suivre, mais Jeremy l’interrompit.
— Je crois que le problème c’est moi…
Et de toute façon, rester seul un peu avec Charlotte lui paraissait une très bonne idée. Depuis qu’il était entré dans le restaurant, il ne voyait qu’elle. Bien sûr, se retrouver devant Benoît, Rodrigue et Baptiste était un peu étrange après tant d’années, mais le plus déconcertant était d’avoir encore le même pincement dans le creux du torse face à la jeune femme. Il avait pensé que la voir suffirait à confirmer que c’était de l’histoire ancienne : il s’était trompé. Elle était plus belle que dans son souvenir et avait gardé son mauvais caractère. C’était sa Charlotte. Pas étonnant qu’il se soit surpris à avoir de nouveau envie d’elle.
Il sortit sur le parking, sous les yeux des autres garçons. Alors qu’il accélérait le pas pour rattraper Charlotte avant qu’elle n’arrive à sa voiture, elle se tourna vers lui :
— Non. Je ne veux pas entendre tes excuses, je ne veux même rien savoir de toi.
Elle mentait. Elle avait toujours eu cette petite ridule entre les sourcils quand elle essayait de cacher ce qu’elle avait sur le cœur ou un secret. Il s’approcha d’elle encore et le regard qu’elle lui adressa termina de le convaincre : elle était sous son charme… Après tant d’années.
— Cha, tu savais que j’avais besoin de m’en aller. Je sais que je t’ai fait du mal, mais crois-moi, je ne voulais rien d’autre que faire repartir ma vie sur de bonnes bases, loin du passé que je me traînais.
— On était tous là pour t’aider et t’as préféré nous tourner le dos. Tu m’as tourné le dos ! On avait des projets ensemble, on devait…
— Grandir, Charlotte. On avait besoin de grandir.
Il avait encore raison. Elle avait envie de le gifler, d’attraper son visage entre ses mains et de le griffer. De lui hurler qu’il n’aurait pas dû l’abandonner, qu’ils auraient trouvé des solutions à deux… Qu’il était beau à se damner, qu’il avait les mêmes yeux qu’à l’époque, et qu’elle voulait savoir si être dans ses bras pourrait la ramener à ce temps de la fin de l’adolescence qu’elle se prenait à regretter.
— Tu n’avais pas à faire ça.
— Et si je t’écoute, je n’avais pas à revenir. Mais tu sais Cha… moi, ça me fait du bien de te revoir.
Jeremy ne mentait pas. Lui aussi se revoyait comme des années auparavant, mais sa réussite sociale lui sautait aux yeux. C’était bon d’avoir changé, d’avoir la sensation d’être capable de modifier le cours des choses. Il n’était plus le chat errant qui était parti aux États-Unis avec à peine de quoi prendre un ticket de bus dans la poche. Charlotte n’était plus la petite fille rangée, suivant les ordres de ses parents, rentrant à l’heure… c’était une femme magnifique. Et blessée. Tellement sur la défensive qu’il voulait abattre toutes les murailles qu’elle semblait dresser entre eux. Il la convoitait, autant qu’avant, et il allait tuer cette envie. Enfin, il l’espérait. Il ne s’était pas attendu à ressentir du désir pour elle.
Doucement, sans que cela ne paraisse calculé, il s’approcha encore d’elle, passant les doigts sur son bras.
— Si on pouvait enterrer tout ça. On était des gamins. J’aimerais savoir ce que vous êtes tous devenus, et vous raconter ma vie là-bas.
Charlotte le regardait, comme si ses yeux verts pouvaient lire en lui. Elle lâcha un profond soupir, signe chez elle qu’elle rendait les armes, mais ça n’avait aucun rapport avec la chaleur qui se répandait dans son corps sous la simple caresse de ses doigts.
— Tu es rentré pour de bon ?
— Non, ma vie est là-bas maintenant, tu sais.
Les mots firent mal à la jeune femme, rappelant à quel point, lui, avait réussi à tourner la page.
— Tu repars quand ?
— Je suis ici pour un mois…
Il attrapa doucement son bras pour finir, et se rapprocha encore d’elle. Lentement, elle se libéra. Tout ça, c’était trop pour une seule soirée : elle avait besoin de souffler.
— Je vais quand même rentrer.
— Charlotte, j’aimerais qu’on se revoie.
Oui, il lui fallait la revoir, se prouver qu’il n’était plus le gamin d’autrefois.
Était-ce par automatisme ou parce qu’elle en avait vraiment envie ? Dans tous les cas, elle hocha la tête, indiquant qu’elle accepterait une prochaine rencontre. Jeremy se permit alors de revenir caresser sa joue du bout des doigts. Le frisson qui sembla la parcourir lui procura un sentiment de possessivité qu’il n’avait plus ressenti depuis leur rupture.
— Tu es parti pendant dix ans. Tu peux bien attendre deux jours de plus, je crois.
Il eut un léger sourire.
— Touché, Miss Teigne.
Elle déverrouilla sa petite citadine rouge pour se donner quelque chose à faire. Difficile de savoir si elle lui en voulait encore ou si elle le voulait tout court…
— Bonne soirée, Jeremy.
Il la laissa monter dans sa voiture avant de claquer la portière derrière elle. Charlotte démarra, faisant semblant d’être sereine, mais ses mains tremblaient. Heureusement, il ne pouvait pas le voir. Du moins, elle l’espérait. Il ne restait qu’un mois. Elle avait donc 30 jours pour se prouver qu’elle pourrait tirer un trait sur leur amourette. La jeune femme passa la vitesse et commença à avancer doucement, sans regarder Jeremy. Il n’était plus rien pour elle, Charlotte avait tourné la page. Elle essayait de s’en convaincre.
Il observa la voiture de son ex sortir du parking puis s’autorisa à fouiller dans la poche de sa veste en cuir pour y prendre son paquet de cigarettes. Des lustres qu’il n’avait pas fumé cette marque-là, mais ça n’était pas pour lui déplaire. Elles avaient un goût de déjà-vu un peu lointain, comme le bref passage de Charlotte dans sa soirée. Ce n’était pas désagréable, mais ça réveillait aussi d’anciens souvenirs un peu plus douloureux.
Jeremy alluma sa cigarette et inspira, prenant la dose de nicotine nécessaire pour lui calmer un peu l’esprit. Étrange de voir combien il avait encore de la rage contre Charlotte après autant d’années : de la colère et de l’envie. Elle avait refusé de le suivre. Elle avait piétiné ses rêves en lui hurlant qu’il fallait qu’il redescende sur terre, mais elle avait eu tort. Cependant, il savait que se faire à moitié jeter comme ça l’avait poussé à devenir le meilleur. Juste pour un jour leur prouver à tous qu’il n’était pas qu’un moins que rien. Et surtout à elle. Charlotte allait apprendre à ses dépens qu’il s’était transformé en quelqu’un à qui on ne disait pas non. Elle lui échauffait le sang, comme aux premiers jours de leur relation, il allait la faire fondre dans ses bras.
Les femmes avaient été nombreuses à New York : il avait vengé avec elles ce qu’il s’était passé avec Charlotte, mais les choses allaient changer…
— À quoi tu penses ?
Il n’avait pas entendu Benoît arriver, mais Jeremy ne sursauta pas pour autant. Son ancien meilleur ami était différent. Avec sa chemise, sa cravate et sa veste, il ne ressemblait en rien au gamin qu’il avait connu. Quand il était parti, Benoît venait tout juste d’obtenir son bac S avec la mention très bien, mais il n’avait jamais été un de ces bons élèves qui suivent bêtement ce que les parents et les professeurs leur disent. Ben avait une fougue, une rage de vaincre qui apparemment lui avait réussi.
— Elle n’a pas changé.
Il tendit son paquet de cigarettes vers son ami d’enfance. Celui-ci refusa poliment, étonnant Jeremy. Benoît avait commencé en même temps que lui…
— J’essaie d’arrêter… Tout change, tu sais.
— Je dois le prendre comment ?
L’homme d’affaires mit les mains dans ses poches, regardant la fumée de la cigarette de Jeremy s’élever dans l’air.
— Je ne m’effacerai plus face à toi.
L’expatrié eut un sourire. C’était ça qu’il percevait depuis qu’il avait revu Benoît : c’était le meilleur ami d’hier, celui qui avait toujours eu un faible pour Charlotte et qui avait accepté de rester en retrait quand Jeremy et la jeune femme s’étaient mis en couple. Le temps avait passé, et la promesse que Ben avait faite à Jay lorsqu’ils étaient gamins n’était plus valable. Il n’était plus le même gosse : il était un rival.
— J’accepte le défi, Ben.
Chapitre 2
— En tout cas, c’est plutôt sympa ici… Enfin, tu as bien bossé sur le lieu et l’ambiance.
Rodrigue eut un léger sourire et continua à ajuster la chemise sur le mannequin de la vitrine de son magasin, avant de remettre son veston sur ses propres épaules. Il jeta un regard à son ami qui était accoudé à son comptoir de caisse. D’un œil de connaisseur, il savait que le jean de Jay était sans nul doute d’une très bonne facture. Sans compter le pull en fin cachemire blanc qu’il portait. Jeremy était arrivé en début de matinée au DressCode , et il était pratiquement midi. Quand cet homme voulait quelque chose, il était aussi têtu qu’un chat, mais le propriétaire était quelqu’un d’infiniment patient, autre qualité des félins.
— Oui, ça ne ressemble plus du tout à la boutique de costumes de mon père. Depuis qu’il a déménagé du côté de la Vieille Bourse, il a décidé de me laisser les locaux ici… J’ai une connaissance qui est décorateur. Il a fait pas mal de trucs sur Lille, dans des cafés. Je te passerai ses coordonnées.
Jeremy lança un regard à son ami. Ils jouaient au chat et à la souris. Il était venu ce matin-là avec une idée bien précise : il voulait le numéro de téléphone de Charlotte. Seulement, Rodrigue refusait obstinément de le lui donner et s’amusait à parler de tout et de rien tout en rangeant le petit magasin. Situé dans le Vieux Lille, le DressCode était spécialisé dans la mode masculine : le gris et le noir de la décoration créaient une ambiance résolument contemporaine.
— Et il connaît le numéro de Charlotte, lui ?
— Tu n’abandonnes jamais, n’est-ce pas ?
— C’est comme ça qu’on réussit.
Rodrigue donna un dernier coup de balai dans la vitrine avant de rejoindre son comptoir.
— T’es usant, tu sais ? Charlotte est passée à autre chose.
Et elle lui avait strictement interdit de donner des informations à son sujet à Jeremy. Rodrigue pouvait comprendre qu’elle souhaitait se protéger, mais quelque part, il trouvait la situation ridicule. S’il n’y avait plus rien entre eux, comme aimait le clamer sa meilleure amie, alors il n’y avait aucun besoin de mettre une telle distance entre son ex et elle.
— J’ai juste envie de l’inviter à dîner.
— Débrouille-toi, essaie les pigeons voyageurs pour voir.
Rodrigue retourna vers sa caisse et une pile de vêtements qui avaient été mis de côté sous le regard lourd de Jeremy. S’il savait une chose à propos de Jay, c’est qu’il valait mieux l’ignorer que de rentrer dans son jeu.
— Tu ne veux vraiment pas faire les essayages ?
— T’es dur avec moi, tu sais ?
— Tu veux que je te fasse la carte de fidélité ? Elle est gratuite…
— À moins que tu ouvres un magasin à New York, elle ne me sera pas d’une grande utilité.
— Tu reviendras bien nous voir de temps en temps, non ?
Jeremy ne savait pas trop quoi répondre à cette question. Il était revenu, mais pour affaires. D’ailleurs il avait un rendez-vous dans l’après-midi avec un agriculteur qui produisait la meilleure chicorée du Nord. Renouer avec la Confrérie était un petit plus à son voyage. Alors est-ce que quelque chose le pousserait à reprendre contact avec eux par la suite ? Qu’est-ce qui l’y avait conduit sinon une vague de nostalgie, un passé à tuer et l’envie de revoir celle qu’il avait considérée comme la femme de sa vie et qui avait détruit tous ses espoirs en ne lui faisant pas confiance ? Il voulait se prouver qu’il pouvait tirer un trait sur le looser qu’il avait pu être.
— Oui, bien sûr.
C’était un demi-mensonge, puisqu’il ne savait pas s’il reviendrait, mais c’était la réponse que désirait Rodrigue. Si Jeremy avait appris quelque chose en devenant chef d’entreprise aux États-Unis, c’était qu’il valait mieux dire aux gens ce qu’ils souhaitaient entendre. La petite clochette au-dessus de la porte de la boutique tinta et ils tournèrent tous les deux le regard vers l’entrée pour voir qui venait les rejoindre. Rodrigue se redressa, prêt à passer de l’autre côté de son comptoir pour accueillir un potentiel client, puis s’arrêta. Baptiste referma derrière lui.
— Salut, oh tiens bonjour Jeremy.
— Salut petit.
Jay resta accoudé et Rodrigue revint vers sa caisse après avoir salué son ami tout en lui demandant :
— J’ai reçu la livraison de chemises que j’ai commandées l’autre jour. Si tu pouvais la contrôler et la mettre en rayon…
— Ouais, je me change et je m’en occupe.
— Ah, donc tu bosses ici, Bap’s ?
— Oui, ça me permet de mettre des sous de côté pour essayer de trouver une colocation l’année prochaine.
— Jay, arrête de distraire le personnel, tu veux ?
Rodrigue avait un sourire et Baptiste se faufila jusqu’à l’arrière-boutique avec un petit signe de la main pour Jeremy.
— Deux cent trente euros et vingt-quatre cents.
Jeremy hocha la tête et sortit son portefeuille de la poche arrière de son jean pour payer Rodrigue.
— J’arrondis à deux cent trente.
— Trop généreux.
Alors que le propriétaire récupérait les billets tendus, le client tourna le regard vers l’arrière-boutique où se trouvait Baptiste.
— Un souci ? l’interrogea Rodrigue.
— Je crois qu’il t’a appelé, non ? lui répondit Jeremy.
Son ami lui rendit sa monnaie et son ticket de caisse.
— Je reviens, je vais voir.
Rodrigue délaissa son comptoir pour traverser le magasin et frapper à la porte de la réserve. Il passa la tête dans la pièce et demanda à son aide :
— Tu as besoin de moi ?
Baptiste sortait les chemises des cartons, agenouillé au sol.
— Euh non. Je sais encore lire les étiquettes.
Le propriétaire du DressCode fronça les sourcils puis se détourna pour retourner vers la boutique. La cloche de l’entrée tinta : Jeremy s’éloignait déjà dans la rue. Rodrigue laissait habituellement son téléphone portable près de la caisse… Il le trouva posé à côté de la machine à carte bleue sur le comptoir.
— Ah, le sale…
Rodrigue lâcha un profond soupir. Quand Jeremy voulait quelque chose, il l’obtenait. Enfant, il était déjà comme ça. Un chat errant, un gamin qui grandissait plutôt dans la rue que dans une maison, mais capable de soulever des montagnes pour avoir ce qui lui faisait envie. S’il était venu au DressCode ce jour-là, c’était pour le numéro de téléphone de Charlotte, et il l’avait eu.
***
Elle stationna sa voiture devant son immeuble et lâcha un léger soupir. La journée avait été longue pour Charlotte, tout comme pour Benoît. Ils étaient en train de conclure un accord avec une marque espagnole pour être l’un des seuls distributeurs de l’hexagone. Elle attrapa son sac à main et quitta l’habitacle. Elle rêvait de retirer son tailleur jupe et de boire un thé bien chaud. Tout en verrouillant les portières grâce à sa télécommande, elle se dirigea vers la porte du parking donnant accès à l’immeuble. Elle vivait dans un quartier calme de Marcq-en-Barœul, petite ville de la banlieue lilloise, à deux pas de son travail. En passant, elle salua le gardien qui rassurait une énième fois la grand-mère qui habitait au rez-de-chaussée et perdait son temps à avoir peur de n’importe quel inconnu qui passait devant sa fenêtre.
— Ce n’est pas normal. Les gens rentrent ici comme dans un moulin !  
— Mme Tiberghien, il était peut-être invité par quelqu’un de l’immeuble.
— Je n’aime pas ça ! Et puis cette voiture tapageuse, c’était sans doute un vendeur de drogue !
Charlotte cacha son sourire en montant dans l’ascenseur. Néanmoins, son expression changea lorsque son téléphone sonna à nouveau au fond de son sac. Depuis le milieu de la matinée, ça n’arrêtait pas. Un numéro étranger qui essayait de la joindre avec l’indicatif de New York… Elle n’avait pas décroché une seule fois. Charlotte ne voulait pas entendre sa voix, elle ne voulait pas assumer qu’elle ne l’avait pas oublié une seule seconde depuis leur séparation.
Par acquit de conscience, elle fouilla dans son grand sac et en sortit son téléphone portable pour vérifier qui l’appelait. Elle décrocha en voyant le nom de son meilleur ami.
— Rod ?
Elle quitta l’ascenseur et commença à se diriger vers son appartement.
— Ouais, c’est moi. Dis, je voulais m’excuser…
— C’est toi qui lui as filé mon numéro ?
— On va plutôt dire qu’il me l’a volé.
— Oui, en attendant, la fuite vient quand même de toi.
Charlotte ne pouvait pas cacher sa contrariété. Elle avait bien dit à Rodrigue qu’elle ne voulait pas que Jeremy puisse la contacter directement. La jeune femme avait besoin de mettre des barrières entre eux, de se protéger. En dix ans, elle avait eu le temps de changer, d’évoluer. Jeremy ne pourrait plus la blesser comme lorsqu’il était parti.
— Cha, de toute façon, vous avez rompu, pourquoi tu prends les choses de cette façon ? Tu disais ne plus rien ressentir…
Elle fouillait dans son sac pour trouver ses clés, essayant de faire comme si les mots de son meilleur ami ne l’atteignaient pas.
— C’est plus compliqué que ça, Rod.
Elle savait que son interlocuteur n’était pas dupe. Il l’avait assez consolée pour qu’il se doute que non, même après toutes ces années, le retour de Jeremy n’était pas quelque chose sans conséquence. Elle avança encore pour arriver devant sa porte et attrapa enfin ses clés.
— Tu ne penses pas que ça serait justement le bon moment pour mettre un terme à cette histoire ?
— C’est si facile à dire, Rod…
Elle posa le pied et sentit un obstacle qui fit un bruit de plastique. Charlotte haussa un sourcil en découvrant un magnifique bouquet de roses blanches. Elle retint sa respiration.
— Charlotte ? Ça va ?
La voix de Rodrigue était inquiète à l’autre bout du fil. Sans doute parce qu’elle n’avait pas répondu à sa dernière interrogation. À dire vrai, Charlotte ne savait même pas s’il avait parlé.
— Oui, je…
La jeune femme prit quelques instants pour éclaircir sa voix.
— Je te rappelle, Rodrigue.
— Cha ?
Il n’eut pas le temps de poser plus de questions qu’elle raccrochait et rangeait son portable dans la poche de sa veste pour se pencher et ramasser le bouquet. Les roses blanches, elle les haïssait depuis qu’il était parti. C’étaient les premières fleurs qu’il lui avait offertes… Charlotte ouvrit la porte de son appartement et entra avant de la claquer avec un petit geste du pied. Son sac tomba au sol avec ses clés alors qu’elle gardait le bouquet serré entre ses doigts. Elle se dirigea vers le canapé et s’y écroula, puis attrapa la carte qui était sagement coincée entre deux roses. L’écriture de Jeremy n’avait pas changé : toujours en pattes de mouche.
│ S’il te plaît, réponds-moi.
Charlotte posa les roses sur la table basse de son salon face à elle. Pourquoi insistait-il alors qu’elle ne voulait pas ? Elle se passa la main sur le visage, étalant un peu le Kohl qu’elle avait mis ce matin-là pour aller au travail. Est-ce qu’elle devait lui répondre ? Rodrigue avait-il raison ? Voir Jeremy faire tant d’efforts pour lui parler était plaisant, mais elle avait peur de lui céder et de souffrir à nouveau.
Charlotte retira ses chaussures du bout des pieds et se laissa tomber sur le côté, s’allongeant dans son canapé. Le téléphone sonna dans sa poche et le cœur de Charlotte se mit à tambouriner dans sa poitrine. Elle décrocha précipitamment.
— Oui ?
— Cha, c’est Ben.
Un sentiment de déception envahit la jeune femme : elle avait cru, pendant quelques instants, que Jay l’appelait à nouveau…
— Je viens de recevoir un SMS de Rodrigue, il m’a dit que tu n’avais pas l’air dans ton assiette… Il s’est passé quelque chose ?
Charlotte retint un soupir. Les membres de la Confrérie prenaient soin les uns des autres. Du moins, ceux qui étaient restés en France.
— Ça va Ben, je suis juste un peu fatiguée.
— Désolé, on a eu beaucoup de travail dernièrement. Tu veux prendre un jour de repos demain ?
Elle entendit le bruit typique de quelqu’un qui tapait un texte sur un clavier d’ordinateur.
— T’es encore au boulot ? lui demanda-t-elle, éludant sa question.
Quand elle était partie, elle lui avait fait promettre de ne pas traîner. Benoît consacrait trop de temps à son entreprise.
— Oui, je termine là.
La jeune femme n’en croyait pas un mot. Comme d’habitude, Ben allait passer la moitié de la nuit au bureau. Il avait besoin de se détacher de son écran, et elle voulait bien d’une présence pour éviter de sombrer et de répondre à Jeremy. Elle devait rester forte et refuser de le revoir. Pour se protéger.
— Tu veux venir manger à la maison ?
Pas de réaction immédiate de la part de Benoît. Il devait être surpris par sa proposition : Charlotte n’aimait pas tellement improviser. Elle espérait vraiment qu’il accepterait. Finalement, il lui dit :
— Je passe chercher des pizzas.
***
Assis sur le lit de sa luxueuse chambre d’hôtel, Jeremy regardait son téléphone. Des gouttes d’eau coulèrent de ses cheveux humides dans sa nuque. Il les essuya avec la paume de la main, puis la sécha sur la serviette qui lui ceignait les hanches. La baignoire à remous était une pure merveille, comme tout le reste des lieux. Quand il vivait à Lille, il avait toujours voulu visiter l’intérieur de ce palace tout proche de la Grand Place. C’était une fierté de pouvoir se payer une suite pendant un mois. Si la décoration n’était pas à son goût, pas assez moderne, elle respirait la richesse.
Il lut l’heure sur l’écran du portable. Il était minuit, il avait tenté cinq fois de joindre Charlotte dans la soirée, sans succès. Elle avait forcément vu son bouquet, et elle ne voulait pas lui répondre. Au début de leur idylle, il lui avait offert une rose blanche tous les jours jusqu’à ce qu’elle accepte de sortir avec lui. La grand-mère de Charlotte était furieuse : elle était la seule du quartier à avoir un rosier aux fleurs immaculées.
Jeremy eut un sourire désabusé. On en faisait des idioties quand on était amoureux.
«  Et tu continues à en faire  », lui souffla une petite voix. Il secoua la tête. Les choses avaient changé. Il n’était plus le même, il avait du succès aux États-Unis et était devenu quelqu’un. Il avait un passé à faire voler en éclats. Il devait tirer un trait sur Charlotte. Il voulait se prouver qu’elle était comme les autres, que c’était juste parce qu’il l’idéalisait qu’elle n’avait jamais quitté ses pensées pendant toutes ces années. Elle allait devoir admettre qu’il avait réussi sa vie, même sans elle. Et pour ça, il allait devoir passer à la vitesse supérieure. Il avait trouvé l’adresse de la jeune femme dans l’annuaire, mais il semblait qu’un seul bouquet ne suffisait pas. Avec un sourire, il appela la réception de l’hôtel. Qu’il soit minuit ou pas, avec un peu d’argent, on pouvait avoir n’importe quoi, à n’importe quelle heure.
***
Benoît posa sa tasse de café. La nuit avait été courte. Rodrigue le regarda, un peu endormi. La sonnette ne constituait pas un bon réveil matin. Assis tous les deux dans la kitchenette du propriétaire du DressCode , les deux hommes restaient pour l’instant silencieux. L’appartement se situait juste au-dessus du magasin de Rodrigue, et il aurait pu dormir encore quelques heures, mais il savait que Benoît avait besoin de sa présence.
Le chef d’entreprise regarda son ami puis soupira.
— Je ne sais pas quoi faire.
Il portait le même costume que la veille, et ses cheveux en bataille signaient la nuit plutôt courte qu’il avait eue chez Charlotte. Elle n’avait rien demandé, mais il n’avait pas réussi à la quitter durant la soirée, sommeillant sur son canapé. Il la connaissait depuis l’enfance, et beaucoup de ses états d’âme ne passaient pas inaperçus pour lui. Il avait toujours eu un faible pour elle, et alors qu’ils commençaient enfin à avoir une relation différente de celles de deux amis, Jeremy se décidait à revenir dans la vie de la Confrérie . Benoît avait envie de mordre.
— Elle a besoin de temps, c’est certain. C’est normal qu’elle soit chamboulée quand elle se retrouve devant son ex qui est parti il y a dix ans.
— Tu aurais au moins pu me le dire… Et puis pourquoi il t’a contacté, toi ?
Benoît avait été le meilleur ami de Jeremy, il aurait été plus logique qu’il essaie de renouer avec lui…
— Parce qu’il avait peur de ta réaction. Il sait que Charlotte et toi avez mal vécu son départ, mais il faudrait que t’arrives à le comprendre toi aussi. T’étais son meilleur pote, tu savais dans quel merdier il vivait avec ses parents…
— Ce n’était pas une raison. On était tous là pour l’aider à s’en sortir.  
Rodrigue reprit une gorgée de café. L’égoïsme de Benoît avait quelque chose de puéril. Néanmoins, il pouvait comprendre : la jalousie n’engendrait jamais des réactions très nobles. Ben était de plus en plus proche de Charlotte, et même s’ils étaient seulement des amis, il était clair pour la plupart des gens qu’ils finiraient ensemble. Le chef d’entreprise était amoureux de la jeune femme depuis longtemps, mais elle n’avait jamais ouvert les yeux sur ses sentiments.
— Ce qui t’agace, c’est son retour, ou le fait que t’aies peur de lui ?
Benoît pinça les lèvres, signe d’anxiété et de doute chez lui. Il se passa la main dans la nuque.
— Je lui ai dit que je ne m’effacerai pas face à lui. Depuis qu’il est parti, c’est sur nous que Charlotte s’appuie. Je ne compte pas lui laisser ma place.
— Alors, c’est peut-être le moment pour que t’accélères un peu avec Charlotte.
Rodrigue ne savait pas si le conseil était bon au vu des circonstances, mais il était convaincu qu’il était plus que temps que les choses soient claires entre ses deux amis. Il espérait sincèrement que Charlotte avait tourné la page. Sinon, Ben allait souffrir. Pour avoir discuté un peu avec Jay, il avait compris que ce dernier avait plus que profité de la vie aux États-Unis, bien loin de vivre la séparation comme son ex-petite copine. Il serait injuste que Jeremy ait encore les faveurs de Charlotte. Benoît avait raison, ils avaient été là pour elle quand Jay était absent.
— Accélérer ?
— Avoir autre chose entre vous que le travail et de l’amitié. T’as passé la nuit chez elle et rien, t’as dormi sur son canapé. L’adoleschiance te manque à ce point ?
Le mot eut le don de faire naître un sourire chez Benoît, avant qu’une expression plus maussade ne vienne le remplacer.
— Si je te dis qu’il y avait un bouquet de roses blanches sur sa table basse quand je suis arrivé ?
Le vendeur de vêtements soupira.
— T’as sacrément intérêt à te magner le cul si tu ne veux pas qu’il la séduise. Jay obtient toujours ce qu’il veut.
Et Rodrigue priait sincèrement pour que Charlotte ne retombe pas amoureuse : elle ne pourrait pas s’en relever.
Chapitre 3
Charlotte but une nouvelle gorgée de son thé. Assise dans son canapé, elle regardait les informations du matin tout en petit-déjeunant. Il était encore tôt, Benoît l’avait réveillée en partant vers six heures. Il lui avait dit de rester au calme, de se reposer ce jour-là. Elle avait pourtant tenté de paraître sereine la veille, mais son stress n’était pas passé inaperçu. Ni sa déception sans doute. Jeremy avait abandonné. Il avait cessé de l’appeler après minuit… Elle essayait de faire comme si cela ne l’atteignait pas, mais c’était peine perdue. Il n’avait pas changé, c’était encore un sale égoïste. Un égocentrique qui venait mettre le bazar dans sa vie par plaisir. Avait-il vraiment besoin de lui faire miroiter qu’il s’intéressait à elle ?
De toute façon, elle n’en avait rien à faire. Ou plutôt, elle voulait s’en convaincre. Même s’il était plus beau que dans son souvenir, si son sourire était toujours aussi ravageur et que son air de mauvais garçon était plus attirant avec les années… elle n’était plus sensible à son charme.
Il fallait qu’elle arrête de penser à lui. Elle avait une journée de libre, vingt-quatre heures sans aller au travail. Charlotte reprit une gorgée de thé et croqua dans son biscuit. Et si elle allait voir Rodrigue ? Pour le rassurer et peut-être jouer à la vendeuse de prêt-à-porter pour homme ?
Elle sursauta quand la sonnette de l’interphone résonna dans l’appartement. Qui pouvait venir chez elle à 7 h 30 ? Charlotte haussa un sourcil puis posa sa tasse. Elle essuya négligemment sa main sur le short qu’elle portait sous l’ample T-shirt à fleurs qui lui servait de pyjama.
Charlotte se leva et se dirigea vers sa porte d’entrée pour décrocher le combiné de l’interphone.
— Oui ?
— Bonjour, Madame. Nous avons une livraison au nom de Charlotte Bertoux.
— Euh… je vous ouvre.
Une livraison ? Alors qu’elle n’avait rien commandé ? Et à cette heure-ci ? Elle alla enfiler un peignoir et eut juste le temps de nouer la ceinture avant que l’on ne frappe à sa porte. Elle l’entrebâilla. Le livreur lui fit un beau sourire derrière sa petite barbe brune. Il portait un uniforme d’un vert assez douteux pour être de bon goût et surtout, il tenait entre ses mains un bouquet de roses blanches.
— Bonjour. Madame Bertoux ?
— Elle-même…
Elle savait maintenant de quoi il en retournait. Charlotte ouvrit pour signer le reçu et récupérer les fleurs. Un autre homme arriva derrière le premier, les bras chargés de roses lui aussi.
— On vous les dépose où ?
— Déposer quoi ?
Les deux employés se regardèrent et échangèrent un petit sourire de connivence. Celui qui avait frappé à la porte répondit alors :
— Les quatre-vingt-dix-neuf autres bouquets…
Charlotte ouvrit de grands yeux. Ses mains furent prises de tremblements. Elle mit quelques secondes avant de se ressaisir. Les roses blanches embaumaient…
— Dans le salon, souffla-t-elle en se décalant pour les laisser travailler.
Adossée au mur du couloir devant sa porte, elle vint attraper la petite carte glissée dans le bouquet. L’écriture était toujours presque indéchiffrable, mais il semblait avoir fait des efforts. Son cœur battait la chamade dans sa poitrine. Cet homme faisait des folies. Tant d’argent dépensé en fleurs… Elle lut le message deux fois avant de bien réussir à le comprendre à cause de son émoi.
Des roses blanches jusqu’à ce que tu me dises oui.
Rendez-vous ce soir, 20 h, sur la Grand Place.
Jay.
Malgré elle, Charlotte eut un sourire. Jeremy avait toujours eu du cran, une forme de confiance en soi à toute épreuve qui le poussait à faire des choses folles pour avoir ce qu’il voulait. Rodrigue disait qu’il avait du panache. La grand-mère de Charlotte aurait parlé d’un sale garnement. Et la jeune femme était d’accord avec chacun d’eux. Jay était un chat errant. Un dandy qui n’avait besoin de personne pour obtenir sa pitance. Il savait comment tout avoir et il était en train de la faire céder. Elle n’allait pas se laisser faire comme ça. Non, c’était trop facile.
Peu à peu, son salon se remplissait de roses, et l’odeur des fleurs était presque entêtante. Le ballet des livreurs continua une bonne dizaine de minutes avant que la voix de Mme Tiberghien ne se fasse entendre. La vieille femme s’approcha, ses cheveux blancs tressés pendant le long de son buste mince. Elle portait l’une de ses horribles robes couvertes de motifs floraux qu’elle semblait affectionner.
— Qu’est-ce que c’est que tout ce raffut, mon petit ?
Charlotte eut un sourire aimable pour sa voisine. La pauvre devait être chamboulée par tant de monde dans son immeuble aussi tôt le matin. Dès qu’on touchait à ses habitudes… Les yeux bleus presque délavés de la nouvelle arrivante se posèrent sur le bouquet que la plus jeune tenait.
— Oh, je vois ! C’était pour vous le bel homme hier ! Moi qui pensais que c’était un rôdeur… Il est arrivé avec une grosse voiture, et puis il a attendu que le voisin du troisième entre pour se glisser derrière lui…
Cha retint son rire, un peu gênée tout de même. Mme Tiberghien passait son temps à observer toutes les allées et venues. Mais au moins, elle venait d’apprendre quelque chose : c’était Jeremy lui-même qui avait déposé le bouquet la veille. Étrangement, cela la toucha plus qu’elle ne voulait bien l’admettre. Et l’agaça tout autant : il ne fallait pas qu’elle cède !
— Oui, désolée pour le dérangement, s’excusa-t-elle alors que les livreurs revenaient, les bras encore chargés.
La dame aux cheveux blancs les suivit des yeux.
— On ne devrait jamais être désolée de recevoir des fleurs, ma petite ! Quand il était vivant, mon époux m’offrait un bouquet toutes les semaines. Mais je dois dire que votre soupirant fait fort. Gardez-le, celui-là !
Cette fois-ci, Charlotte ne put retenir son rire. Avec bonne humeur, elle tendit le bouquet qu’elle avait dans les mains à sa voisine.
— Tenez, je vous l’offre de sa part.
La vieille femme hésita un peu puis en voyant le sourire de Charlotte, elle l’accepta.
— Vous êtes un ange, ma petite. Je vais aller rassurer le gardien, il doit s’inquiéter de voir autant d’inconnus comme ça…
Et les mains prises, Mme Tiberghien s’éloigna vers l’ascenseur, laissant Charlotte plutôt amusée. La valse des deux employés se termina et elle signa leur bon de réception.
— Merci, Messieurs.
Celui avec la barbe lui répondit alors :
— Bah de rien. Mais celui qu’il faut vraiment remercier, c’est celui qui vous a offert tout ça.
— Je compte bien le faire. À ma façon.
Les deux hommes semblèrent comprendre qu’elle n’était pas vraiment ravie de cette profusion de pétales. Elle referma la porte derrière eux et s’y adossa. Son appartement était devenu en l’espace de quelques minutes une immense roseraie. Elle vint ouvrir la fenêtre pour faire entrer l’air et diluer un peu le parfum des fleurs qui l’entêtait. Entretenir autant de bouquets allait lui prendre un temps fou, et Jeremy avait dû dépenser des sommes mirobolantes pour les acheter. Même si elle était bêtement touchée par ses attentions, il était hors de question qu’elle y cède. Elle n’était plus une adolescente pour qui une rose blanche volée dans le rosier de sa grand-mère constituait un trésor précieux et une preuve d’amour. Il fallait que Jeremy cesse son petit jeu de séduction. De toute façon, cela l’indifférait totalement, n’est-ce pas ? D’ailleurs, si elle l’ignorait, c’était bien pour qu’il la laisse tranquille, non ? Alors pourquoi est-ce qu’il insistait ?
Elle savait aussi que la meilleure façon pour qu’il arrête de la harceler, c’était d’aller au rendez-vous demandé et de mettre les points sur les I. Elle ne pouvait pas s’empêcher de craindre cette rencontre parce qu’elle sentait bien qu’elle était plus que sensible au charme d’un Jeremy devenu adulte. Seulement, c’était ridicule de fuir comme elle le faisait. Charlotte n’allait tout de même pas passer un mois enfermée chez elle ou à l’éviter sous prétexte que lui n’avait pas réussi à tourner la page. Elle n’était plus l’adolescente qu’il avait quittée.
La jeune femme détailla des yeux l’un des bouquets de roses à côté d’elle sur le guéridon de son entrée. Charlotte se pencha en avant, retenant ses cheveux avec sa main et huma doucement les pétales veloutés. Un sourire vint orner ses lèvres. Elle avait toute la journée devant elle pour se préparer au rendez-vous. Jeremy allait regretter amèrement d’avoir choisi les États-Unis plutôt qu’elle.
***
Il était nerveux. Pire que ça même et Jeremy détestait cette sensation. Il avait eu déjà quelques entretiens professionnels depuis qu’il était arrivé et il n’avait pas senti autant de stress. Ce n’était pas dans sa nature. Ou plutôt ça ne l’était plus. Il était devenu un homme sûr de lui, propriétaire de plusieurs comptes en banque plus que bien remplis, séducteur, intelligent. Rien à voir avec le membre de la Confrérie qu’il avait été. Ou du moins, il essayait de s’en convaincre.
En sortant de la salle de bains dans laquelle il avait passé plus de trois quarts d’heure, il éteignit la lumière puis vérifia que rien ne traînait dans la chambre d’hôtel. Après tout, peut-être qu’elle accepterait de venir ? Enfin, ça, c’était si elle ne lui posait pas un lapin. Il n’avait pas voulu l’appeler dans la journée pour lui permettre de réfléchir et il espérait avoir joué la bonne carte en lui envoyant les roses blanches. Au mieux, il avait touché juste et elle serait sous le charme. Au pire, il attendrait pour rien comme un idiot.
Il attrapa la télécommande qu’il avait négligemment laissée sur l’un des sofas qui faisaient dos au lit et éteignit la télévision qui diffusait les informations économiques internationales. Il y avait longtemps que l’actualité française n’intéressait plus Jay. Il vérifia une dernière fois sa tenue devant le miroir du couloir. Un jean à l’apparence usée, mais qui venait de l’une des boutiques les plus prisées de New York, un T-shirt noir près du corps. Il enfila une veste en cuir d’un bleu sombre puis attrapa la carte magnétique qui servait de clé. Il quitta la chambre, passa dans le petit salon et sortit de la suite. Un coup d’œil à sa montre lui indiqua qu’il était un peu en avance. Rien de catastrophique, juste de quoi montrer à Charlotte qu’il était galant et ne laissait pas attendre une femme qu’il essayait de séduire.
Il déposa sa carte à l’accueil de l’hôtel, puis traversa le hall majestueux pour arriver dans les rues de Lille. Deux minutes de marche à peine étaient nécessaires pour rejoindre le point de rendez-vous. La ville était vivante, même à cette heure de la soirée. Tout en remontant vers la Grand Place, Jeremy se rendit compte que cette ambiance lui avait peut-être un peu manqué. Cette bonhomie qu’avait le Nord de la France n’existait nulle part ailleurs. La Grand Place était presque déserte, mais les bars et les restaurants du centre-ville se remplissaient peu à peu.
Il traversa la place pavée, se dirigeant vers la fontaine qui était en son milieu. La soirée était plutôt agréable pour le mois de septembre : un reste de chaleur d’été balayée par le vent froid. Il observa autour de lui : la vieille bourse, le Furet du Nord, les locaux de la Voix du Nord, le passage menant vers le Vieux Lille… Tout était pareil et en même temps différent. Les bâtiments étaient encore là, inchangés, mais le temps avait passé. Son regard aussi avait évolué, devenu empreint d’une nostalgie qu’il ne pensait pas ressentir. En partant, il avait cru ne laisser derrière lui que des mauvais souvenirs et des amis qu’il ne souhaiterait plus jamais revoir. Son retour en France ne cessait de lui prouver qu’il avait eu tort.
— Bonsoir.
Jay se retint de sursauter. Il ne l’avait pas vu arriver… L’homme détailla la jeune femme des yeux, appréciant son pantalon fuseau noir et le petit chemisier vert épousant ses formes. Elle était splendide. Ses talons hauts l’amenaient à faire presque la taille de Jeremy. Où était passé la Charlotte un peu garçon manqué qu’il avait connue ?
— Bonsoir. Tu es… ravissante.
Sa voix était un peu rauque, et pas seulement parce qu’il le voulait. Elle lui laissait la bouche sèche.
— Merci. Mais je ne suis pas venue pour écouter tes compliments.
Charlotte eut le plaisir de le voir décontenancé pendant quelques secondes. Il la regardait, se demandant sans doute quoi répondre au vu de son visage un peu fermé. Et d’un coup, elle le vit se reprendre :
— Alors au moins pour prendre un café ? Être si jolie et refuser une invitation serait vraiment du gâchis.
Jeremy savait qu’il devait rester courtois, qu’il devait sans cesse essayer de la faire sourire. Si Charlotte avait fait le choix de se transformer en un petit glaçon aux formes plus qu’alléchantes, charge à lui de la faire fondre. Après tout, il avait bien dit à Benoît qu’il acceptait de relever le défi ? Il la vit réfléchir puis elle tourna la tête vers l’un des cafés qui entouraient la place. Il eut un sourire et attrapa sa main avant qu’elle ne se décide pour un lieu qui ne lui convenait pas.
— Viens, j’ai une autre idée.
Charlotte se laissa tirer, un peu agacée qu’il lui prenne la main sans même lui demander l’autorisation. Elle se libéra doucement.
— Je peux marcher toute seule.
Il haussa les épaules avec un petit sourire, et continua à avancer. Il savait exactement où il voulait l’emmener : Jeremy avait eu l’occasion de faire quelques repérages dans la journée. Le félin n’avait pas perdu de temps pour trouver les bonnes cachettes.
— Un café de la place suffirait, non ?
— Il y a trop de monde. J’aimerais discuter avec toi tranquillement.  
Il emprunta le grand boulevard menant à la Gare Lille Flandre. Elle le suivit sans trop rechigner : la jeune femme ne tenait pas non plus à ce que n’importe quelles oreilles puissent entendre sa conversation avec lui.
Charlotte se demandait où il voulait aller. Elle connaissait plutôt assez bien Lille, surtout depuis que Rodrigue y vivait, mais il y avait tellement de petits bars qu’il était difficile de savoir où Jeremy avait décidé de l’emmener. Elle espérait que l’entrevue ne durerait pas trop longtemps : plus elle restait à ses côtés, et plus elle était sensible à des détails insignifiants. Comme le fait que le T-shirt de Jay dépassait légèrement de sa veste, qu’il portait un parfum qui sentait vraiment bon, ou encore une nouvelle cicatrice qu’il avait dans le cou et qu’elle n’avait jamais remarquée quand ils étaient gamins. Prise dans ses pensées, elle oublia de réagir lorsqu’il lui saisit à nouveau la main pour traverser la chaussée et accéder à une petite rue latérale.
— J’ai découvert l’endroit hier, je suis certain que tu vas adorer.
Il lui montra un bar situé dans un vieil immeuble qui avait été restauré assez récemment d’après l’état de la façade. L’enseigne indiquait : «  Le Marylin  ». Elle ne connaissait pas, mais ça avait l’air plutôt chaleureux. Avec galanterie, Jeremy lui ouvrit la porte et la laissa entrer dans une salle à la décoration soignée, dans les tons chocolat et argenté. Très moderne. Et en même temps, les boiseries semblaient d’origine. Un mélange de récent et d’ancien qui était au final résolument contemporain. Les tables étaient assez éloignées les unes des autres pour que les gens se sentent dans un cocon. Jeremy indiqua à Charlote un coin de la pièce proche d’une vieille cheminée et cette dernière s’installa alors qu’un jeune barman brun les saluait.
— C’est sympa, non ? commença Jay. Et en dessous, il y a une cave aménagée pour faire salle de concert.
— Oui, plutôt. Donc, on était ici pour parler.
— Attends, on va déjà prendre un truc. Qu’est-ce que tu veux boire ?
Jeremy voulait qu’elle se détende un peu. Discuter avec une femme sur ses gardes n’apporterait rien. Bon sang, il avait eu raison de se sentir nerveux à propos de ce rendez-vous. Le regard qu’elle posa sur lui trahissait le léger agacement qu’elle ressentait.
— J’aimerais qu’on évite de tourner autour du pot. Ton attention était gentille ce…
Elle s’interrompit lorsqu’un serveur aux cheveux grisonnants un peu longs noués en catogan s’approcha. Au bout de sa barbe était attaché un élastique qui lui donnait un air un peu farfelu et cassait son regard naturellement dur.
— Bonjour, qu’est-ce que je peux vous servir ?
Jay eut le vague sentiment d’avoir été sauvé par le gong.
— Une blanche pour moi, ce que vous avez en pression… et toi, Cha ?
— Une limonade.
— Je vous apporte ça de suite.
La jeune femme posa son coude sur la table et se pencha légèrement en avant, reprenant sa phrase avec un ton un peu moins agressif.
— Ton attention était gentille ce matin, mais tu te rends compte de l’argent que tu as jeté par les fenêtres ? Et en plus, mon appartement est tout petit. Dès que j’ouvre la porte d’entrée, j’ai l’impression d’être dans un magasin de parfums…
Jeremy retint un soupir. Lorsqu’il avait commandé les bouquets, il s’était bien douté que cela pourrait être mal pris, mais il ne pensait pas qu’elle le sermonnerait comme un enfant.
— Désolé, je m’arrangerai pour qu’on vienne les chercher demain.
— Mais non, je n’ai pas dit ça pour que tu le fasses. Juste… on n’est plus des gamins, les actes ont des conséquences.
— Excuse-moi d’avoir voulu te faire plaisir.
Charlotte se retint de sourire. Jeremy avait exactement la même moue que lorsqu’ils étaient jeunes. Il avait toujours eu l’art et la manière de retourner les situations à son avantage et c’est ce qu’il tentait de faire : la pousser à se sentir coupable pour qu’elle n’insiste pas. Ils étaient sortis ensemble pendant un petit moment, et se connaissaient depuis l’enfance. C’était presque rassurant de voir que sur ce point, il n’avait pas changé. Il était encore un sale gosse.
— Disons qu’un peu de modération ça serait bien.
Le serveur vint déposer leur commande que Jeremy régla tout de suite sans lui laisser le temps de discuter. Il entoura ensuite son verre de bière de ses mains en réfléchissant à la marche à suivre. Clairement, il fallait y aller doucement. Elle était braquée et il allait devoir faire croire qu’il était rongé par les remords d’être parti, s’il désirait obtenir ne serait-ce qu’un seul prochain rendez-vous. Il savait que c’était idiot, et surtout que c’était loin d’être la bonne façon pour l’oublier. Jeremy devait bien avouer qu’il ne voulait pas perdre sa chance, mais il ne regrettait en aucun cas son départ pour les États-Unis. Sans ça, il ne serait jamais devenu quelqu’un d’autre que le « fils du tueur ». C’était son surnom quand il était gamin. Il en avait beaucoup pleuré durant son enfance, et sa mère ne l’avait jamais vraiment consolé. Il n’y avait eu que ses amis, la Confrérie , mais ils n’avaient que rarement parlé de ce qu’il se passait chez Jeremy, une fois que la porte et les volets étaient fermés. Un secret qu’ils avaient tous gardé. Charlotte connaissait une partie de son histoire. Arriverait-elle à penser qu’il aurait souhaité rester pour vivre encore comme un chien ? Peut-être pas. Il allait devoir faire preuve d’intelligence.
— J’avais envie de te voir. Je crois qu’on a besoin de parler.
— Je t’ai déjà dit que je me fichais de tes raisons.
Elle but une gorgée de sa limonade. Et lui, il expira lentement.
— Tu sais, Cha, j’aimerais revenir en arrière… je sais que je n’ai pas fait les choses correctement. Mais, à ma place, tu aurais agis comment ?
Charlotte se mordit la lèvre. Au final, qu’aurait-elle fait à sa place ? Cha savait que Jeremy n’avait jamais vraiment tout dit de ce qu’il vivait, mais elle s’était doutée, avait suspecté sans avoir de preuves.
— Je ne sais pas, Jay. Mais on était là…
— Vous avez toujours été là, et ça n’a jamais rien changé.
Elle garda le silence. Il n’avait pas totalement tort. Alors, il poursuivit.
— Je sais pourquoi tu m’en veux, Charlotte et… je suis désolé. Laisse-moi au moins une chance.
Leurs regards se croisèrent, s’accrochèrent. Elle refusait de céder, mais en même temps… il avait tellement raison.
— Tu m’avais promis qu’on ne serait jamais séparés. Que tu m’aimais… tu sais dans quel état tu m’as laissée ?
C’est sa voix qui troubla le plus Jeremy. Ses yeux verts le fixaient avec une intensité qu’il avait déjà connue lorsqu’ils étaient plus jeunes. Mais cette tessiture, un peu plus rauque, douloureuse aussi, réveillait quelque chose de nouveau en lui. Et s’il finissait par se sentir coupable de l’avoir abandonnée ?
— Je voulais que tu viennes avec moi, Charlotte. Je t’ai dit qu’à deux, on aurait pu s’en sortir.
— J’avais peur, Jay !
— Tu aurais dû me faire confiance.
Au lieu de ça, elle avait écouté sa famille lui dire qu’elle gâcherait son avenir avec lui.
— J’aurais dû partir à l’aventure avec toi ? Te confier mon avenir et ma vie sans réfléchir ? Jeremy…
Il eut du mal à contrôler sa contrariété. Comment pouvait-elle dire ça ? Elle aussi lui avait juré que rien ne pourrait les séparer. Évidemment, c’était des promesses dites par des adolescents amoureux, mais elle l’avait trahi. Tout autant que lui. Adieu les bons sentiments, l’envie de lui faire du charme, après dix ans à se sentir hanter par elle, il n’allait pas la laisser croire qu’elle n’avait aucun tort :
— Moi je l’aurais fait, Cha. Sans aucun doute, je serais venu avec toi.  
Charlotte le regarda, décontenancée par son accusation à peine voilée. Comment pouvait-il dire ça, dix ans après ? La juger alors que lui l’avait abandonnée sans réfléchir à ce qu’elle avait dû affronter ?
— Tu ne sais pas comment tu aurais réagi à ma place, Jay ! C’est facile de venir, dix ans après, pour me faire des reproches.
Charlotte avait l’impression de revenir en arrière, à cette période difficile où elle s’était sentie seule face à tous, chacun attendant sa décision. Effrayée par l’inconnu, elle avait fait le choix de rester, et lui, il l’avait laissée sans même un regard en arrière.
— Je comprends pourquoi toi tu as voulu partir, mais je t’interdis de me juger.
Charlotte entendit à quel point sa voix montrait sa faiblesse, son trouble. Elle en voulut à Jay pour ça, d’être revenu pour lui faire mal. Elle refusait de se sentir coupable de ne pas l’avoir accompagné.
— Tu n’es pas resté alors que je te l’avais demandé, ne me reproche pas de ne pas t’avoir suivi.
— Tu savais ce que je vivais. Si la situation avait été inversée…
Jeremy perçut le regard de Charlotte sur lui qui le poussait à ne rien ajouter. Mais il avait trop à dire. Elle savait ce qu’il avait fui, ce qu’il avait voulu oublier.
— Si tu avais vécu mon enfance, et que tu avais voulu partir, je t’aurais suivie.
— C’est ce que tu dis !
— Je l’aurais fait parce que moi je t’aimais !
— Tais-toi ! cria-t-elle.
Les quelques clients du bar cessèrent de parler et le barman les regarda, se demandant sans doute ce qu’il allait se passer ensuite.
— Toi, toi et encore toi ! reprocha Charlotte. Tu veux savoir ce que tu es, Jeremy ? Un égoïste ! Tu n’as jamais vu que toi et ton intérêt ! Tu ne sais rien de ce que j’ai vécu ! De ce que j’ai perdu ! Je ne veux plus jamais avoir affaire à toi !
Elle se leva de son siège. Tous les yeux étaient tournés vers eux, mais elle s’en moquait. Après avoir attrapé son sac, elle posa de la monnaie sur la table. Hors de question qu’il l’invite. Comment avait-elle pu un jour ressentir quelque chose pour cet homme ? Sans se retourner, elle quitta le bar, se dirigeant vers le parking couvert de l’Opéra. Charlotte était furieuse, hors d’elle. Et dire qu’elle avait redouté de tomber à nouveau sous son charme. Cela ne risquait pas d’arriver ! Pas alors qu’il piétinait ce qu’elle avait pu vivre.
D’un coup, elle se sentit attraper par le bras.
— Charlotte, attends !
Jeremy la fit se tourner vers lui. Il eut le souffle coupé par son regard vert étincelant de rage.
— Désolé…
— Lâche-moi !
Il refusa de la libérer, mais essaya de ne pas serrer trop fort sa prise pour ne pas la blesser.
— Non… je suis égoïste. Oui, je n’ai vu que mon intérêt lorsque je suis parti, Charlotte, mais je refuse de t’entendre dire que vous avez été les seuls à en souffrir. Tu crois que je l’ai vécu comment quand tu ne m’as pas rejoint à l’aéroport comme prévu ?
Charlotte pinça légèrement les lèvres, essayant de cacher sa tristesse. Sa colère se calma un peu, et elle soupira longuement.
— Tout ça… c’est du passé.
— Nous sommes d’accord.
Il lâcha son bras et vint, du bout des doigts, lui caresser la joue.
— Mais moi, je veux toujours que tu viennes avec moi.
Charlotte ouvrit de grands yeux et leva le regard vers le visage de Jeremy. Était-il vraiment sérieux ? Jeremy n’en savait rien lui-même. Il avait abandonné son rôle au moment même où elle avait quitté le café. Il voulait juste qu’elle ne lui tourne pas le dos. Sans comprendre son propre geste, il glissa finalement son bras autour de ses hanches puis l’attira pour l’embrasser furtivement.
— Réfléchis à tout ça…
Il se recula, puis s’éloigna. Elle ne tenta pas de l’arrêter, tétanisée par l’explosion de sentiments qui menaçaient de la faire chavirer.
Chapitre 4
Charlotte termina son thé, pensive. Elle fixait les roses rouges qu’elle avait mises dans un vase, face à sa fenêtre dont la vue donnait sur une petite rue tranquille. Cela faisait trois jours que Jeremy l’avait embrassée. Depuis, tous les matins, elle recevait un bouquet de fleurs aux pétales sanguines qui venait s’ajouter aux autres qui embaumaient l’appartement. Avec toujours le même message :
│ Désolé… 21 h, ce soir, sur la Grand Place.
Elle l’imaginait déjà, y aller chaque soir et l’attendre, mais elle n’arrivait pas à se décider. Tout était trop embrouillé. Le temps avait passé, elle était devenue une adulte, avait appris à tourner la page sur leur histoire. Sa vie n’était plus ce qu’elle avait été : elle travaillait et les années s’étaient écoulées. Bien sûr, elle avait des amis toujours aussi proches avec la Confrérie, mais Jay l’avait quitté dix ans auparavant. Et il revenait pour lui demander encore de tout plaquer pour lui ? Non, elle ne pouvait pas faire ça.
Elle lâcha un soupir et alla mettre sa tasse dans le lave-vaisselle, avant de passer par la salle de bains pour finir de se préparer. Un quart d’heure plus tard, elle s’installait au volant de sa voiture pour aller au bureau. Benoît l’attendait pour une réunion à 8 h 30 tapantes. Il ne cessait de l’appeler depuis le retour de Jeremy, et Rodrigue aussi. Elle s’en agaçait un peu, mais comment pouvait-elle reprocher aux deux hommes les plus proches d’elle de s’inquiéter à son sujet, alors qu’elle se sentait elle-même comme dans un brouillard épais ? Charlotte ne savait pas quoi faire ni comment réagir face à Jeremy, à ses mots.
Elle mit quelques minutes pour arriver au travail, la circulation matinale de la métropole lilloise devenait de plus en plus dense au fil des années. Lorsqu’elle passa la porte du bureau, Benoît était déjà là, deux tasses posées à côté de son clavier d’ordinateur. De la baie vitrée, il voyait toutes les voitures qui stationnaient sur le parking de la petite entreprise. Les employés n’étaient pas nombreux, et Ben était très sensible à l’absentéisme. Il exigeait de ses collaborateurs qu’ils aient la même rigueur que lui, ce qui provoquait régulièrement des tensions. Heureusement, la plupart du temps, Charlotte était là pour tempérer la situation.
— Bonjour Cha, tiens… ton thé.
Il lui donna la tasse, attentif à l’état de son amie. Elle semblait fatiguée, voire même usée. Plusieurs fois, il avait tenté de savoir ce qu’il se passait dans sa tête, sans succès. Pourtant, il avait eu l’impression qu’ils s’étaient rapprochés dernièrement.
— Salut Ben, merci.
Elle posa sa tasse, à gauche de celle de Benoît. Après avoir ôté sa veste, elle la reprit et trempa ses lèvres dans le breuvage chaud. Il but une gorgée de son café et leva les yeux vers elle. Charlotte connaissait assez bien Benoît pour deviner qu’il essayait d’entamer une discussion difficile. Elle se prépara à une énième tentative de sa part pour apprendre ce qu’il se passait en ce moment. Elle ne voulait pas lui en parler. Pas à celui qui avait été le meilleur ami de Jay. Son patron s’était senti tout autant trahi qu’elle quand Jeremy était parti aux États-Unis ; et elle savait aussi que Benoît tenait énormément à elle. Pas comme Rodrigue qui était presque son frère, mais avec une tendresse particulière. Charlotte considérait Benoît comme quelqu’un d’à part, de précieux. Il lui tenait à cœur de prendre soin d’elle, et chaque jour, il essayait d’être présent, de l’accompagner. Peu à peu, il devenait la personne sur qui elle comptait. Son ami, et plus encore en fait. Elle avait conscience qu’il espérait autre chose, et avant le retour de Jeremy, elle avait été prête à lui offrir ça, mais comment trahir Benoît de la sorte alors qu’elle doutait autant d’elle-même quand son ex-petit copain réapparaissait ?
Il but une autre gorgée de café, cherchant sans doute ses mots. C’était sa manie avec elle : prendre le temps de réfléchir.
— Tu as l’air fatigué.
— Oui, désolée. Je sais que ça ne fait pas bon effet avec les fournisseurs.
— Je m’en fiche un peu actuellement. C’est toi qui m’inquiètes. Si tu veux des vacances…
— Avec le contrat qu’on est en train de signer ? Certainement pas.
Elle s’appuya contre son bureau en trempant les lèvres dans son thé. Benoît la détailla des yeux. Il devinait quel était le souci. Cela le rongeait. Comment Charlotte pouvait-elle retomber dans les bras de Jeremy ? Mais, il savait aussi que la jeune femme avait passé la plupart de ses soirées au téléphone avec Rodrigue. Donc, rien n’était encore fait. Il était temps de suivre les conseils de Rod, et de se décider à agir : pour Charlotte et pour le couple qu’ils pourraient former. Il ne voulait pas que Jay puisse la faire souffrir à nouveau et surtout, il ne souhaitait pas perdre sa chance. Non, il ne s’effacerait plus, il n’attendrait plus un miracle.
— Ça te dirait qu’on fête le nouveau contrat ensemble ce soir ? Un dîner…
La jeune femme déglutit une énième gorgée de thé. Benoît n’était pas Jeremy : il procédait avec finesse, amenait la proposition avec tact. Oui, il était la douceur et le calme qu’il lui fallait. Jay était un éternel gamin. En à peine quelques jours, il avait réussi à mettre le chaos dans sa vie jusque-là paisible. Charlotte eut un sourire.
— Avec plaisir, Ben. Vraiment, j’en serais ravie.
***
— Tu n’aurais pas pu prévoir ça un autre jour ? grommela Benoît en finissant son verre.
Rodrigue eut un sourire un peu gêné. Il comprenait que son ami lui en veuille. Alors que Ben avait enfin trouvé le cran pour essayer de passer à autre chose avec Charlotte, il lui coupait l’herbe sous le pied en conviant toute la Confrérie à une soirée chez lui. Toutefois, il n’était pas censé deviner que Ben avait décidé d’emmener Charlotte ce vendredi-là dans un petit restaurant romantique du Vieux Lille.
— Désolé… sérieux, j’aurais su…
— La prochaine fois, au lieu d’envoyer un SMS groupé à tout le monde, commence par moi.
Ben était dépité. Il avait été fier d’avoir assez de courage pour inviter Charlotte et Rodrigue faisait tout tomber à l’eau, alors qu’en plus, c’était bien ce dernier qui l’avait poussé à tout ça ! Rod se leva de son canapé qui épousait l’angle de sa vaste salle de séjour aux briques orange. Tout ressemblait à son propriétaire dans le duplex. La décoration était d’inox et de rouge, et il y avait une grande cuisine ouverte donnant sur un salon contemporain. La Confrérie s’y réunissait assez souvent : l’appartement de Charlotte était trop petit, celui de Benoît, un peu glacial tant il manquait de personnalité et Baptiste vivait encore chez ses parents.  
— Je te ressers ? demanda Rodrigue en indiquant le verre vide de Benoît.
Ce dernier fit non de la tête et frotta les mains sur son jean. Il avait eu le temps de passer chez lui pour troquer son costume contre une tenue plus décontractée. Mais même comme ça, il ne parvenait pas à porter autre chose que des chemises. Il avait enfilé l’une de celles achetées au DressCode , dans les tons violet et gris.
— Si je dois conduire pour rentrer, ce n’est pas le bon plan.
— Tu peux toujours dormir à la maison, tu sais. Il faudra juste négocier le canapé avec Patachon.
Benoît eut un léger sourire. Patachon était le chat de Rodrigue. Un énorme coussin vivant aux longs poils noirs qui occupaient actuellement le rebord de la fenêtre. L’animal était le plus souvent d’un calme olympien sauf lorsque le bruit d’un paquet de croquettes se faisait entendre.
— Pour qu’il me morde les pieds dans la nuit ? Non, sans façon. J’adore ton appartement, mais ton colocataire a trop de griffes et de pelage pour moi.
Rodrigue se resservit en jus d’orange. Il s’appuya sur le bar qui séparait la cuisine et la salle à manger.
— Jay m’a dit qu’il passerait peut-être.
Il remarqua la crispation chez Benoît. Ce dernier devait lui en vouloir. Mais Jay était venu quasi tous les jours à la boutique. Parfois pour cinq minutes, et d’autres pour quelques heures. Ils avaient longuement discuté de son départ… et Rodrigue avait vu son ami changer. L’image de l’homme sûr de lui s’était peu à peu effritée pour laisser transparaître le gamin qu’il avait été. Jeremy avait désiré savoir comment Charlotte avait vécu leur séparation, ce qu’il s’était passé depuis, ce que Benoît pensait de lui. Il s’était vraiment intéressé à la Confrérie . Rodrigue avait été touché par ça. Il était convaincu que Jay viendrait chez lui pour la simple et bonne raison qu’il lui avait dit que Charlotte serait là. Elle avait raconté à son meilleur ami sa rencontre avec son ex, et les bouquets de roses rouges qu’il lui envoyait. La veille, Rodrigue était même allé jusqu’à la Grand Place pour voir si Jeremy y était. Et il l’avait vu, assis sur le bord de la fontaine… Il avait des difficultés à comprendre exactement ce que Jay avait dans la tête, mais le geste l’avait ému.
— Tu sais, tu ferais mieux de parler avec lui.
— Si c’est pour entendre qu’il veut faire du mal à Charlotte, non merci.
— Mais qu’est-ce qui te dit qu’il va lui faire du mal ?
— Jeremy n’a jamais rien assumé, ce n’est pas aujourd’hui que ça va changer.
— Au bout de dix ans, tu pourrais au moins lui laisser le bénéfice du…
Rodrigue s’arrêta lorsque la sonnette résonna dans son appartement. Il alla vers l’escalier qui longeait la boutique et descendit pour ouvrir la porte à Charlotte et Baptiste. Il les fit entrer, faisant la bise à la jeune femme et serrant la main de son employé.
— Vous êtes venus ensemble ? demanda-t-il en récupérant la bouteille de Cabernet d’Anjou que sa meilleure amie avait amenée.
— Non, on s’est croisés dans la rue, expliqua Baptiste en commençant à monter les marches. Mais je pensais que mon frangin aurait eu la gentillesse de venir me chercher. Au lieu de ça, il me laisse prendre le tram comme un pauvre malheureux.
Rodrigue adressa un petit sourire à Charlotte. Bap’s avait toujours été un peu chouchouté par les membres de la Confrérie , et il avait pris de mauvaises habitudes de gamin gâté. Cha donna une tape à l’arrière du crâne de Baptiste en passant à côté de lui.
— Tu en as pour dix minutes de tramway. N’abuse pas.
— Dans le froid, seul, abandonné… poursuivit Baptiste.
Charlotte lâcha un soupir à fendre l’âme tout en continuant à grimper les marches. Elle tentait de donner le change, de ne pas paraître aussi distante que ces derniers jours. Il fallait que les garçons arrêtent de la couver, elle allait finir par étouffer. Et ça commençait par essayer de redevenir elle-même. Seulement, ça n’était pas si évident lorsqu’elle savait qu’à quelques centaines de mètres de là, Jeremy allait venir l’attendre sur la Grand Place. Elle entra chez Rod et son regard se posa presque aussitôt sur la grosse horloge accrochée au mur de la cuisine. Il était 21 h… L’heure de son rendez-vous avec Jay. Mais non, une fois de plus, elle n’avait pas cédé à sa demande. Elle eut un sourire pour Benoît quand elle l’aperçut enfin. Ce dernier vint l’embrasser sur les joues, glissant un bras protecteur autour de ses hanches.
— Tu es superbe.
Charlotte passa une main douce sur le pli du coude de Benoît. Lui aussi n’était pas mal. Il s’était rasé à nouveau avant de venir : d’ordinaire sa mâchoire était plus ombrée en fin de journée. Son bouc lui donnait cet air juste assez négligé pour être séduisant. Son compliment la toucha, elle avait enfilé une petite robe rouge, l’une de celles qu’elle avait achetée un jour sur un coup de tête avec Rod, dont la coupe un peu cintrée sous la poitrine n’était pas dans ses habitudes.
— Tu n’es pas mal non plus, tu sais.
Il garda son bras dans son dos pour l’amener jusqu’au canapé. Baptiste alla vers la cuisine avec Rodrigue pour se servir un soda. Le vendeur de vêtements n’eut pas besoin de demander à Charlotte ce qu’elle voulait boire. Il lui prépara un mojito qu’il vint déposer sur sa table basse, s’installant ensuite sur l’accoudoir du canapé dans lequel avaient pris place Cha et Ben pour entamer une discussion. Baptiste, lui, alla déloger Patachon de l’appui de fenêtre pour s’y asseoir, le chat sur ses genoux. Chacun était là, il ne manquait rien.
Ou presque.
***
Il regarda sa montre et soupira. Il l’avait attendue chaque soir, remettant même des dîners d’affaires à plus tard, mais ce jour-là, il avait su qu’elle ne viendrait sans doute pas. Il avait reçu un message de Rodrigue pour l’inviter à la soirée qu’il organisait pour la Confrérie chez lui. Après avoir patienté une demi-heure sur la Grand Place de Lille, s’être fait aborder deux fois (l’une par une adorable femme rousse qui avait un charmant petit accent anglais, et l’autre par un jeune homme à l’allure plutôt nonchalante), il était plus que temps de prendre une décision. Allait-il oui ou non rejoindre le reste de la Confrérie  ? Était-ce le bon moment pour lui ? Il avait envie de revoir Charlotte, d’essayer de mettre à plat ses sentiments. Se coller du plomb dans la tête. Il voulait s’exorciser de son passé, pas retomber dedans. En revenant en France, il était persuadé qu’il allait leur prouver à tous qu’il avait changé, leur montrer qu’ils auraient dû avoir confiance. Il était devenu meilleur qu’eux.
Seulement, plus le temps défilait, et plus il se rendait compte que la bande d’amis était toujours là, unie et soudée malgré les années passées, et que Charlotte faisait encore naître en lui un besoin de possession effrayant. Il lâcha un soupir. Il fallait qu’il se reprenne. Vraiment. Mais il voulait Charlotte. Oui, il voulait se venger de l’avoir perdue parce qu’il n’était qu’un moins que rien. Elle avait eu la possibilité de lui faire confiance, de le suivre, et elle avait refusé : si elle l’avait vraiment aimé, elle aurait accepté de repartir de zéro avec lui, de l’aider à oublier qui il était. Au lieu de ça, elle avait choisi sa vie tranquille et elle l’avait abandonné.
Il enfouit les mains dans ses poches et prit le chemin du Vieux Lille. Rodrigue habitait juste au-dessus de sa boutique. Jeremy ne mettrait pas trop longtemps à les rejoindre. Comment allait réagir Charlotte en sa présence ? Et si elle l’ignorait ? Alors, il devrait faire en sorte qu’elle le voie. Quitte à lui envoyer encore une centaine de bouquets si c’était le prix à payer pour avoir une réponse de la part de la jeune femme.
Lorsqu’il arriva en bas de l’immeuble, il entendit des rires par l’une des fenêtres ouvertes. La silhouette de Baptiste se détachait, assise sur le bord. Jay n’eut aucun mal à le reconnaître, c’était le seul homme de la Confrérie à avoir un physique d’adolescent. En même temps, il venait tout juste de sortir de cette période un peu ingrate entre l’âge adulte et l’enfance. Mais il avait de la chance : un grand frère présent, des amis plus vieux prenant soin de lui, des parents attentifs, sans doute ne s’en rendait-il même pas compte.
Jay s’approcha de la porte de la boutique dont le rideau de fer était tiré. Comment accéder chez Rodrigue ? Il y avait bien une entrée sur le côté… Jeremy mit ses mains devant sa bouche en porte-voix et appela :
— Hay Stray Cat ! Bap’s !
Le jeune homme mit quelques secondes avant de s’apercevoir qu’on l’interpellait. Il se tourna vers la rue et se pencha dangereusement.
— Oh, Jay ! Attends, on vient t’ouvr…
— Te penche pas comme ça !
Jeremy eut un sourire quand il imagina Benoît ramenant son frère à l’intérieur en le tenant par le col de son sweat. Déjà enfants, les deux garçons étaient inséparables malgré la différence d’âge et Ben avait été un grand frère exemplaire.
Des bruits de cavalcade se firent entendre derrière la porte à laquelle Jeremy avait hésité à frapper. Elle s’ouvrit, dévoilant Rodrigue qui le salua avec un grand sourire.
— Je pensais que tu arriverais plus tôt.
— J’avais autre chose à faire avant.
Au vu de la légère crispation dans l’expression de son ami, Jay comprit que Rod savait pour les rendez-vous qu’il fixait chaque jour à Charlotte. Il s’en sentit un peu déçu. Quelque part, ce qu’il se passait entre la jeune femme et lui n’aurait dû appartenir qu’à eux deux.
— Vas-y, monte. Les autres sont déjà tous là.
Rodrigue laissa Jeremy grimper devant lui, récupérant sa veste en cuir sur le palier pour l’accrocher aux patères de l’entrée. L’expatrié pénétra dans le salon, et aussitôt son regard se posa sur Charlotte. Sans qu’il puisse le contrôler, c’était elle qu’il avait cherchée et trouvée en premier.
— Bonsoir, souffla-t-il, manquant pour une fois de son bagou habituel.
Ce défaut d’assurance étonna Benoît au vu du coup d’œil qu’il lui adressa. Ils le saluèrent tous, Charlotte plongeant ensuite le nez dans son verre. La tension monta un peu dans la salle à manger, mais chacun fut assez adulte pour sauver les apparences. Après tout, ils étaient la Confrérie des Chats de gouttière et les félins sont des êtres fiers. Le propriétaire des lieux indiqua un fauteuil au nouvel arrivant qui s’y installa.
— C’est ici le QG maintenant ? demanda-t-il.
Sans le contrôler, Rodrigue et Charlotte eurent un sourire commun. Ils se souvenait tous de la cabane un peu branlante qui leur avait servi de repère pendant quelques années avant qu’ils ne deviennent grands. Adultes, chacun avait eu alors un chez lui pour accueillir ses amis.
— Le plus souvent. Ils viennent tous boire sur mon dos, tu te rends compte ?
— Ça ne m’étonne même pas. Tu es bien trop gentil, se moqua Jay.
— D’ailleurs, je te sers quoi ?
— Un soda si ça ne te dérange pas…
Charlotte détacha lentement ses yeux de son verre pour regarder son ex. Puis son attention se porta sur Benoît qui n’avait plus dit un seul mot depuis que Jay était arrivé. Elle pouvait deviner la crispation de ses épaules. Même s’il n’en avait jamais vraiment parlé, le départ de Jeremy avait touché Ben. Du jour au lendemain, il avait perdu son confident, son meilleur ami. Rodrigue avait été moins affecté : plus âgé et plus calme, il avait toujours été plus compréhensif.
— Et sinon, pourquoi tu n’es pas revenu en France avant ? s’intéressa Baptiste en se réinstallant sur le bord de la fenêtre.
Jeremy fut un peu surpris. Rodrigue lui avait bien posé la question, mais il ne s’était pas attendu à ce que ce soit le plus jeune de la bande et au final, celui qui le connaissait le moins qui lui demande à nouveau cela. Quelque part, ce fut aussi une déception. Ceux à qui il avait voulu le plus montrer sa réussite s’en moquaient. À aucun moment, Benoît ou Charlotte n’avaient cherché à savoir comment les choses évoluaient pour lui aux États-Unis.
— En fait, c’est assez compliqué. La première année, j’ai dû me débrouiller pour manger, avoir un toit sur la tête, et le billet de retour n’était pas pour rien.
Il remercia Rodrigue qui venait de lui apporter son soda et continua son récit lorsque le propriétaire des lieux trouva sa place sur l’accoudoir de son canapé.
— J’ai commencé à travailler dans des restaurants, à la plonge souvent, parfois en tant que commis. Sauf que je suis une vraie catastrophe en cuisine… Et puis, j’ai rencontré Guillaume là-bas. Ce mec, c’est un as. Il a de l’or dans les doigts, un cuistot génial. Il m’a fait une carbonnade, sans mentir, j’avais l’impression de manger celle de ta grand-mère, Charlotte…
La jeune femme évita de montrer sa surprise, étonnée que Jay puisse reparler aussi facilement de son aïeule. Ils n’avaient jamais été en très bons termes avec la vieille dame. Elle avait toujours été infecte avec lui à cause du père de Jeremy. Néanmoins, Jay avait été un garçon respectueux : un peu frondeur et casse-cou, mais poli. À se demander comment il faisait quand on connaissait sa mère. Charlotte n’avait jamais eu le droit d’aller jouer chez lui. Les parents craignaient que les enfants y soient livrés à eux-mêmes. Elle ne l’avait compris que plus tard, lorsque l’adolescence lui avait ouvert les portes d’un discernement d’adulte avec toutes les injustices que cela avait mises au jour.
— On n’avait pas beaucoup de moyens alors, au début, on faisait comme on pouvait. On a commencé à vivre en colocation, je lui ai trouvé ses premiers contrats en tant que cuisinier à domicile et moi je bossais comme un dingue. L’argent ne tombait pas du ciel et puis peu à peu, Guillaume s’est fait connaître. C’est un mec hyper charismatique et il cuisine super bien, ça aide. On a ouvert le premier restaurant sur ses fonds au bout de trois ans. Il m’a laissé gérer la salle pendant qu’il s’occupait des fourneaux.
— Et en dix ans, tu n’as jamais eu le temps de revenir ? Ou même de nous donner des nouvelles ?
Benoît avait dit ces mots avec un calme olympien qui glaça Rodrigue. Charlotte avait reconnu ce timbre de voix chez son patron. C’était celui qu’il utilisait pendant ses rendez-vous d’affaires. Jeremy fixait son ancien meilleur ami. Il savait que répondre dans l’agressivité serait une erreur, mais il avait de plus en plus de mal à tenir face à Benoît.
— Au début, j’en donnais, mais finalement, peu à peu, j’ai arrêté. Je me suis rendu compte que nos vies n’avaient plus rien en commun. Je n’ai vraiment eu assez d’argent et de temps qu’au bout de six ans… J’avais peur de revenir, je me demandais comment vous réagiriez.
Jeremy fit une pause et fixa tour à tour ses anciens amis, terminant par Benoît.
— Et vu ta réaction, j’avais raison de craindre le pire.
Benoît serra légèrement les poings. Jeremy retournait la situation à son avantage, comme il avait toujours su le faire. Jay les avait tous abandonnés en partant, il avait laissé Charlotte, lui avait fait du mal. Pourtant, c’était vers Ben que les regards attristés se tournaient. Baptiste affichait son mécontentement, mais il était trop jeune pour avoir vraiment perçu ce qu’il s’était passé, Cha semblait perdue et Rodrigue désapprouvait totalement. D’ailleurs, il essaya de tempérer :
— Jay, tu peux comprendre que ton retour n’est pas si facile pour certains d’entre nous…
— Et ça ne vous est pas venu à l’esprit que pour moi aussi ce n’était pas évident ?
— Tu croyais vraiment qu’on allait t’accueillir à bras ouverts après la façon dont tu es parti ? le questionna Ben. Tu pensais qu’on allait te pardonner pour toutes les promesses que tu as brisées ?
Charlotte se crispa. Benoît allait beaucoup trop loin, même si elle en voulait à Jeremy pour les mêmes choses. Peu à peu, elle comprenait que son ex-petit ami avait eu raison de partir. Elle n’eut pas le temps d’intervenir à son tour, Jay se levait de son fauteuil.
— C’est bon, je m’en vais.
Rodrigue se redressa, mal à l’aise à cause de la tournure que prenait la conversation.
— Tu peux rester…
— T’es gentil, mais je n’ai plus envie. Je crois qu’on s’est tout dit.
Le propriétaire des lieux baissa les yeux puis raccompagna son ami à la porte d’entrée. Lorsqu’elle claqua, Charlotte eut un léger sursaut. Baptiste lâcha un long soupir.
— J’espère que tu es content de toi, reprocha ce dernier à son frère.
Chapitre 5
Benoît expira longuement et se cala au fond de son fauteuil. Trois jours : soixante-douze heures qu’elle ne lui adressait quasiment pas la parole. Tout ça à cause de Jeremy et de son départ de chez Rodrigue. Il enleva ses lunettes et les posa sur son bureau. C’était vraiment trop agaçant. Depuis des années, il était présent pour elle, chaque jour à ses côtés, et Charlotte était complètement obnubilée par le retour de Jeremy. Elle lui en voulait aussi pour avoir dit ses quatre vérités à cet égocentrique convaincu que tout le monde serait à ses pieds dès son retour. Rodrigue n’approuvait pas plus que la jeune femme sa réaction lors de leur soirée ; ils en avaient longuement discuté. Mais, même s’ils étaient tous contre lui, Benoît se sentait soulagé d’avoir évacué sa rage contenue depuis une décennie. Quand, des années auparavant, Jay et Charlotte étaient tombés amoureux l’un de l’autre, Benoît avait demandé à Jeremy de renoncer. En tant que meilleurs amis, être fous de la même fille avait été la pire chose qui leur soit arrivée. Il avait espéré qu’ensemble, ils passeraient le cap, Jay avait refusé. Ben avait mis du temps à digérer et à accepter de les voir en couple. Il n’avait jamais dit à Charlotte le mal qui l’avait rongé alors. Il avait fait jurer à Jeremy de la rendre heureuse en échange de son silence et Jay avait trahi sa promesse. Cela remontait à l’adolescence, mais Ben avait été marqué par cette période. Il se maudissait d’avoir tant attendu, d’avoir voulu laisser Cha venir à lui naturellement. Il était passé à côté de sa chance.
Un petit coup à la porte le fit se redresser dans son siège. Il n’y avait qu’une seule personne qui frappait comme ça.
— Entre, Cha.
Elle ouvrit et s’avança dans la pièce, ravissante dans son tailleur gris. Elle avait relevé ses cheveux bruns en une queue de cheval souple qui dévoilait sa nuque. Mais ce qui retint le plus l’attention de l’homme, ce fut l’air fatigué de sa secrétaire quand elle lui déposa une série de dossiers sur son bureau. Alors qu’elle allait s’éloigner, il attrapa gentiment son poignet.
— Charlotte… je peux te parler ?
La jeune femme fit demi-tour et s’appuya sur le bord de la table de travail.
— C’est pour le contrat Filipeti ?
— Non, ce n’est pas pour le boulot.
Il vit passer dans le regard vert de son amie une ombre, signe qu’elle aurait sans doute voulu fuir la situation. Elle tourna d’ailleurs la tête vers la porte du bureau.
— Je sais que tu en veux à Jay pour ce qu’il m’a fait Ben, mais… ce n’était pas à toi de régler ça.
Benoît vint glisser ses doigts sous son menton et la força à le fixer.
— J’ai mes propres raisons de lui en vouloir, Charlotte. Il n’a pas blessé que toi, tu sais. Tu es forte, mais je vois comme il te chamboule. Ne te laisse pas avoir une deuxième fois.
Le trouble s’accentua dans les yeux verts de Charlotte. Elle attrapa gentiment son poignet et lui fit un sourire triste. Il commença à craindre qu’il ne fût déjà trop tard. Tout doucement, comme pour ne pas la brusquer, il glissa son bras autour de ses hanches et l’attira contre lui alors qu’il se levait de son fauteuil. Presque naturellement, elle vint appuyer son front contre son cou. Il embrassa sa joue avec tendresse. C’était bon de l’avoir contre lui, de sentir qu’elle lui faisait confiance.
— Je ne sais plus où j’en suis, souffla-t-elle finalement.
Il eut un mince sourire, désabusé.
— Je comprends. Mais le Jay qu’on a connu n’existe plus. Il a grandi et nous aussi. On est tous passés à autre chose. Et lui devait nous abandonner pour le faire.
— À sa place, tu aurais fait quoi toi ? Ici… il n’avait plus rien.
— Il nous avait nous.
Benoît sentit Charlotte prendre une inspiration puis lâcher un soupir. Il attendait une réponse de sa part, qu’elle confirme ses dires, mais rien ne vint. Devait-il vraiment avoir peur qu’elle ne retombe dans les bras de Jeremy ? Après qu’il l’ait trahie ? Il ne pouvait pas le permettre, il fallait qu’elle se rende à l’évidence : Jay n’était pas assez bien pour elle.
— Charlotte, ça te tenterait qu’on se fasse un truc ensemble, ce soir ? Je veux dire… juste toi et moi ?
Elle se détacha de lui pour le regarder. Pourquoi hésitait-elle ? Allait-il trop vite ? Impossible, pas après autant de temps à l’attendre. Elle ne pouvait pas lui dire non.
Le téléphone sonna, les faisant sursauter tous les deux. Elle se recula et remit en place des mèches de cheveux qui n’avaient pourtant pas quitté sa queue de cheval. Benoît se racla la gorge, gêné par ce geste qui témoignait de la nervosité de son amie. Il se tourna vers son bureau et entendit le bruit des talons de Charlotte qui s’éloignait. Il décrocha, un goût de bile dans la bouche. Il venait de se faire jeter.
***
Jeremy repoussa son plateau-repas sur la table et se leva. Le service d’étage viendrait bientôt s’en occuper. Il s’étira et alla devant une fenêtre donnant sur l’une des rues passantes de Lille. La vie ne s’était pas arrêtée depuis qu’il était parti. Et il en avait profité ces trois derniers jours pour redécouvrir la ville, abuser des bars et parfois de la bonne compagnie qu’un physique avantageux pouvait apporter. Après son départ de chez Rodrigue, il avait passé le week-end à s’amuser pour oublier ce fiasco. Pour lui, la Confrérie des Chats de Gouttière était définitivement inaccessible. Charlotte et Benoît avaient fini par le lui faire comprendre : ils lui en voulaient trop pour son exil. Il avait pensé pouvoir la séduire pour essayer de la sortir de son esprit, d’arrêter de l’idéaliser, mais c’était tout le contraire qui s’était produit. Il était complètement obsédé par elle, au point d’avoir refusé de poursuivre la soirée avec une magnifique rousse la veille. Le mieux était de cesser ce jeu idiot. De toute façon, s’il continuait, il finirait forcément par frapper Benoît pour lui faire ravaler ses belles paroles. Ce mec était injuste. Un véritable meilleur ami aurait dû comprendre son besoin de partir pour échapper à sa vie misérable. Ou tout du moins, aurait accepté d’entendre ses raisons !
Rodrigue avait essayé plusieurs fois d’appeler Jay, déposant même un message à la conciergerie de l’hôtel, mais Jeremy avait refusé d’y répondre. Fini les idioties, il avait des fournisseurs à contacter, des partenariats à établir, il quittait Lille dans l’après-midi pour Paris.
Il attrapa la télécommande sur la table basse face à lui et changea la chaîne pour zapper sur quelque chose de plus musical que CNN. Son téléphone se mit alors à sonner dans la poche du jean qu’il avait abandonné la veille au sol près du lit. Sauf que cette fois-ci, il n’allait pas ignorer l’appel. Il passa dans la chambre et vint saisir son Smartphone rapidement. Il n’y avait qu’une seule personne pour laquelle il avait paramétré «  Baby one more time  » en sonnerie. Il décrocha et déclara en anglais :
— Hay ça va, ma chérie ?
Une voix féminine lui répondit après un léger rire.
— Oui et toi, mon poussin ? Dis, tu comptes vraiment rester un mois entier en France ? Tu commences sérieusement à me manquer…
Jeremy eut un sourire et calcula rapidement l’heure qu’il devait être à New York. Treize heures en France, moins six heures.
— Tu es tombé du lit, Jen ? Neuf heures, un exploit pour toi.
— Je ne me suis pas encore couchée…
— Tu risques de m’attendre longtemps, tu sais.
— Tu as de la chance que personne n’entende les bêtises que tu dis.
— Personne ne pourrait m’en vouloir.
Il se laissa basculer dans le lit, la main sur son ventre. Avoir Jennifer au téléphone était toujours un bon moment. Elle lui manquait depuis qu’il était parti pour la France. Cette fille était un concentré d’humeur joyeuse avec des couettes blondes et un T-shirt de geekette à l’effigie de la princesse Peach.
— Plus sérieusement, j’ai les informations que tu voulais concernant ton père. Le système informatique français est vraiment une passoire.
Il l’entendit pianoter sur son clavier d’ordinateur, sans doute son petit portable rose.
— Je te les envoie par mail.
— T’es un ange, ma belle.
— Je sais, je sais…
Jeremy se cala un peu plus avec les oreillers. En d’autres circonstances, il aurait eu un sourire, mais parler de son paternel ne l’incitait pas à la bonne humeur. Désirait-il vraiment en apprendre plus ? Rester plus longtemps que nécessaire en France ?
— Jay, tu sais que tu peux rentrer quand tu veux… Ce mec-là… t’es sûr d’avoir envie de le voir ? Je veux dire, après ce qu’il a fait…
L’homme sentit son portable vibrer contre son oreille, sans doute le signe qu’il venait de recevoir le mail de son amie.
— C’est con, mais parfois on a besoin de savoir d’où on vient.
— L’important, ce n’est pas d’où l’on vient, c’est ce que l’on fait. Tu n’as rien à voir avec ce type.
Jay resta silencieux, réfléchissant à ce que lui disait son amie. Plus il y pensait, plus son voyage à la recherche de son passé était une horrible erreur. Il n’aurait pas dû revenir à Lille, mais se contenter d’aller à Paris pour essayer de conclure des contrats avec les producteurs et les spécialistes en épicerie fine. Et pourquoi pas aussi de dénicher quelques cuisiniers dans les petits restaurants dont regorgeait la capitale. Au fond de lui, il avait espéré pouvoir trouver la même chose dans la métropole lilloise, mais finalement, mieux valait s’éloigner de ses souvenirs et de son passé.
— T’as sans doute raison, Jen.
— Prend soin de toi, Jay. Et reviens-nous vite…
— Ouais. Embrasse Guillaume pour moi.
— Avec ou sans la langue ?
— Sans, sinon je vais être jaloux.
Ils eurent un rire commun juste avant qu’il ne raccroche. En regardant son écran, il songea que ça faisait du bien d’avoir des nouvelles de chez lui : parce que son nouveau domicile, sa vie, tout ce à quoi il tenait ou presque, se trouvait là-bas. Tout, sauf ses souvenirs d’enfance, la Confrérie et Charlotte. Mais est-ce qu’il avait vraiment besoin de tout ça pour continuer à avancer ? Non, il devait tourner la page. Et ça commençait par faire ses bagages pour ne pas manquer le TGV pour Paris. Mais avant, il allait effacer le mail de Jen. Il s’en voulait un peu de l’avoir fait travailler pour rien, tout en se disant qu’elle avait dû follement s’amuser à déjouer les sécurités des serveurs de police français. Cette fille avait de l’or au bout des doigts en matière d’informatique, et c’était une vraie perle en tant que femme. Elle lui manquait. Guillaume aussi, pour son oreille attentive même s’il n’était pas des plus bavards.
Jeremy débloqua le clavier de son smartphone et ce qu’il vit en premier, ce ne fut pas l’annonce de l’arrivée d’un mail, mais un SMS… Le numéro était français et il l’avait déjà composé sur son téléphone. Celui de Charlotte. Il se mordit la lèvre. Effacer un courrier électronique contenant des informations sur son paternel probablement en prison à l’heure actuelle, et supprimer un message de Cha sans l’avoir ouvert étaient deux choses complètement différentes. Elle faisait enfin un pas vers lui. Il savait que c’était une mauvaise idée, néanmoins, il prit le temps de lire ce qu’elle lui avait envoyé.
│ Bonsoir, c’est Charlotte. Tu peux venir ce soir, au bar où nous étions la dernière fois, 20 h ?
Jay inspira puis expira pour essayer de rester calme. Qu’allait-il répondre ? Il voulait la revoir, même si c’était une mauvaise idée, même si cette femme l’obsédait. Il avait l’intime conviction que s’il y allait, il finirait par le regretter. Mais il avait toujours été un peu impulsif, capable de faire n’importe quoi sur un coup de tête et de réfléchir par la suite. Depuis qu’il était parti aux États-Unis, ça lui avait plutôt bien réussi. Il répondit rapidement :
│ J’y serai. À tout à l’heure.
Il se redressa : il devait faire changer ses billets de train.
***
Charlotte était nerveuse. Et si finalement, il ne venait pas ? Elle avait mis trois jours à se décider, à penser, à réfléchir aux conséquences, mais elle ne pouvait pas laisser Jeremy partir comme un malpropre. Ne plus avoir de nouvelles de lui, ne plus recevoir ses bouquets l’avait touchée bien plus qu’elle ne voulait l’avouer. Elle avait senti à quel point il avait été blessé par l’attitude de Benoît. Et par la sienne : en ne disant rien, elle avait cautionné les paroles de son ami, alors qu’elle avait compris peu à peu qu’il méritait mieux que ça, même s’il les avait quittés en les faisant tous souffrir. Elle devait lui parler, lui expliquer ce qu’elle avait ressenti, qu’il puisse savoir pourquoi son retour était difficile. Et elle devait aussi lui dire qu’elle lui pardonnait, qu’elle avait finalement accepté les raisons de son départ.
Lentement, elle fit tourner la cuillère dans son thé puis la sortit de la tasse pour la poser sur la soucoupe et boire une gorgée du liquide encore brûlant. Elle avait eu le temps de passer chez elle pour troquer sa jupe et sa chemise contre un jean et une tunique d’un pourpre sombre. Le décolleté en était sage, mais elle avait tout de même froid. Sa veste en cuir noir ne parvenait pas à la réchauffer. Charlotte savait que c’était le stress et l’appréhension de la rencontre qui la rendaient un peu fébrile. Il y avait aussi de la culpabilité vis-à-vis de Benoît. S’il apprenait qu’elle était venue voir Jeremy, il se sentirait sans doute trahi. Ben en voulait terriblement à son ancien meilleur ami, bien plus qu’elle. Charlotte avait du mal à comprendre pourquoi, surtout qu’elle avait l’impression d’avoir été la plus lésée suite au départ de Jay. Après tout, à l’époque, elle était sa petite amie et il l’avait laissée en arrière pour changer de vie. Pourtant, il lui avait promis que rien ne pourrait les séparer, qu’ils resteraient ensemble à jamais. Elle lâcha un léger soupir. Ils n’étaient alors encore que des enfants, il était temps de passer à autre chose, Ben avait eu raison au moins sur ce point.
Le serveur aux cheveux gris noués en catogan assortis à la couleur de sa barbe déposa une part de tarte au citron devant elle. Elle n’avait rien mangé en rentrant du travail et n’avait même pas faim, mais elle savait qu’elle devait avaler quelque chose si elle ne voulait pas avoir un mal de crâne carabiné. Chez elle, l’hypoglycémie se traduisait toujours par des migraines. Elle entama la pâtisserie en songeant au regard que Ben lui avait adressé quand elle était passée lui dire au revoir. Elle l’avait senti peiné par la non-réponse à son invitation…
Une silhouette familière se dessina devant la vitrine et elle retint un soupir de soulagement. Même s’il avait accepté de venir, jusqu’au moment de le voir, elle avait douté qu’il ne pointe le bout de son nez. Il avait cinq minutes de retard, mais elle ne pouvait pas vraiment lui en vouloir. S’il avait rompu tout contact et cessé d’envoyer des bouquets, c’était bien qu’il désirait oublier tout ça. Rodrigue, le médiateur de toujours, avait aussi essuyé un refus. Jay n’avait pas daigné lui répondre. Alors qu’est-ce qui l’avait convaincu de lui parler à elle ?
Quand il pénétra dans le bar, elle remarqua qu’une partie des regards de la gent féminine présente se tourna vers lui. Il était beau dans son pantalon noir et son petit pull blanc qui épousait son torse. Il l’aperçut, et son expression ne changea pas : aussi fermée que lorsqu’il était entré dans le café, comme s’il ne l’avait même pas reconnue. Charlotte ne put s’empêcher d’en concevoir une certaine déception. Elle n’avait pas plus d’importance que les autres dans sa vie. Elle n’était qu’un souvenir qu’il devait avoir envie d’oublier. Il s’approcha de la table et vint s’asseoir face à elle.
— Bonsoir.
Il n’y avait pas une once de son humour habituel dans sa voix et son attitude.
— Bonsoir Jay.
— Tu voulais me parler ?
Elle acquiesça, un peu décontenancée par sa froideur. Elle n’avait jamais connu Jeremy comme ça. Mais, avec ce qu’il s’était passé, pouvait-elle vraiment le lui reprocher ?
— Je t’offre un café, peut-être ? proposa-t-elle, un peu mal à l’aise.
Comme pour ne pas lui faciliter la tâche, il fit non de la tête et appela lui-même le serveur, lui demandant un soda. Charlotte se souvint alors de cette capacité exceptionnelle qu’avait Jeremy d’être revanchard comme un chat : il pouvait la bouder longtemps. Mais elle savait aussi qu’il suffisait de dires les bonnes choses, de faire les gestes adéquats pour le ramener à de meilleurs sentiments, comme un félin qu’il fallait gratter en haut du crâne pour le faire s’allonger sur le dos.
— Je suis désolée pour ce qu’il s’est passé. Ben n’aurait pas dû te parler comme ça.
Il posa son regard bleu sur elle, comme s’il la scrutait pour démêler le vrai du faux, mais elle ne mentait pas. Jay sembla se détendre.
— Pourtant, tu penses la même chose…
— Je pensais. J’ai changé d’avis.
Jeremy haussa un sourcil, montrant un peu malgré lui son étonnement. Charlotte était quelqu’un d’assez fier, qu’elle admette même à demi-mot qu’elle avait eu tort le surprenait et lui donnait d’autant plus l’envie de savoir ce qu’elle voulait de lui.
— Et donc ?
— Je voudrais qu’on reparte sur de bonnes bases.
— C’est ce pour quoi j’étais revenu, tu sais.
— Désolée.
Le serveur les interrompit, déposant la commande de Jay qui paya directement.
— Alors, qu’es-tu devenue depuis ? lui demanda-t-il une fois qu’ils furent à nouveau seuls. J’ai cru comprendre que tu travaillais avec Ben ?
Il était de nouveau plus accessible, mais il gardait une certaine réserve. Charlotte reprit un morceau de tarte avant de lui répondre :
— Je suis sa secrétaire. Il a monté sa boîte de vente de vêtements en ligne.
— Beaucoup de boulot ?
— Oui, surtout pour s’implanter. Mais ça va de mieux en mieux.
Jeremy s’empêchait d’être fasciné par cette cuillère qui passait entre les lèvres de la jeune femme. Ils allaient discuter, apaiser les tensions pour ne pas terminer leur relation sur une dispute. Puis, il partirait pour Paris avant de retourner à New York. Il l’oublierait une fois pour toutes.
— Tu n’as pas mangé ? lui demanda-t-il, s’engageant dans un chemin qui n’était pas du tout celui qu’il avait décidé de prendre.
— Non… Je n’ai pas le temps. On a fini tard avec Benoît.
D’ailleurs, lui était sans doute encore au travail. Elle le connaissait trop bien pour savoir qu’il avait dû s’enfermer dans son bureau pour ressasser. Elle s’en voulait. De toute évidence parce qu’elle serait pour beaucoup dans les idées noires de Ben ce soir-là. Et pendant ce temps, elle prenait un café avec Jay. Charlotte termina sa pâtisserie sous le regard de son ex-petit ami qui sirotait son soda. La scène avait quelque chose d’un peu surréaliste en vérité. Trois jours auparavant, aucun des deux anciens amoureux n’aurait pu parier qu’ils se reverraient un jour.
— Et ce n’est pas trop difficile de travailler avec lui ?
Jeremy eut un léger sourire en posant la question, s’attendant déjà à la réponse. D’ailleurs, il continua :
— D’après ce que j’ai vu, il a toujours le même caractère…
Ben n’était jamais le premier à entrer dans la mêlée lorsqu’ils étaient petits, mais quand quelque chose l’agaçait, il était capable des pires colères.
— Oui, mais c’est surtout parce qu’il veut que tout soit parfait. Une fois que tu sais ça, bosser avec lui, ce n’est pas si difficile.
Il fallait apprendre à entrer dans ses rituels, ses manies. Benoît avait besoin d’un cadre de travail très organisé, c’était presque vital pour lui. Il exigeait de ses collaborateurs le même travail que celui auquel il s’astreignait. Et Ben ne comptait ni ses heures, ni ses efforts. Plusieurs des autres employés demandaient assez souvent à Charlotte comment elle faisait pour être sa secrétaire. Elle était son amie depuis l’enfance, et elle savait comment prendre son patron pour qu’il reste calme.
— Réponse stratégique, conclut Jeremy. Je suppose que Rodrigue l’a aussi menacé de lui refaire le portrait s’il était méchant avec toi.
— Il y a de ça aussi.
Ils eurent un rire commun et l’atmosphère devint nettement plus respirable. Jay détailla son visage des yeux, se souvenant alors de la fossette qui creusait un peu la joue de Charlotte quand elle souriait. Elle lui avait manqué, trop pour qu’il continue à s’entêter en restant à Lille ; trop pour qu’il ne s’en aille pas. Lui, Jeremy, le chat errant qui avait migré de l’autre côté de la planète pour partir à l’aventure, avait peur d’elle. Féline jusqu’au bout des ongles, elle l’avait attirée entre ses griffes une fois déjà lorsqu’ils étaient plus jeunes, et la balafre ornait encore l’esprit de Jay. Mais comment résister ? Lui qui avait connu quelques femmes depuis leur séparation n’arrivait pas à trouver la réponse à cette question. Il céda à sa pulsion, regrettant presque les mots pendant qu’il les prononçait :
— Et si je t’invitais à dîner ?
Charlotte hésita. Était-ce vraiment une bonne idée de passer tant de temps avec Jeremy ? Et puis après tout, pourquoi pas ? Le but n’était-il pas de passer un agréable moment puis de l’oublier ?
— C’est moi qui choisis le restaurant alors…
Chapitre 6
Ben posa son verre sur la table basse puis s’enfonça dans le canapé en lâchant un long soupir.
— Elle m’a carrément jeté…
La journée lui avait semblé interminable et c’était soldé par une réponse plus ou moins évasive de Charlotte à une invitation à dîner pour le week-end. Deux refus en deux jours, ça commençait à faire beaucoup. Avait-il vraiment eu raison de changer de stratégie avec elle ? En même temps, avec le retour de Jeremy, il n’avait pas eu le choix.
— Non, elle hésite et c’est normal avec ce qu’il se passe en ce moment.  
Rodrigue ne savait pas quoi lui dire pour le rassurer, parce que lui-même voyait que les choses évoluaient étrangement. Assis sur le bord de son canapé, il regardait Benoît se morfondre. Il avait reçu un message de Charlotte vers vingt-trois heures la veille, lui racontant qu’elle avait passé la soirée avec Jeremy, qu’ils avaient parlé de leur enfance et que cela faisait du bien de le retrouver. Comment convaincre Benoît que tout irait mieux pour lui avec la jeune femme quand cette dernière semblait peu à peu retomber sous le charme de son ex ? Et puis, il ne pouvait pas non plus dire à Benoît que Cha avait refusé son invitation pour ensuite sortir avec Jay. Son ami l’aurait sans doute mal pris. Sa présence à presque minuit chez lui indiquait déjà un état mental proche de l’explosion. Ben avait tendance à tout enfouir en lui. S’il venait le voir, c’est qu’il avait vraiment besoin d’une oreille attentive, d’une épaule réconfortante. Mais comment être tout ça quand on avait soi-même de sérieux doutes ? Rodrigue aurait échangé sa place avec n’importe qui tant il avait l’impression de marcher sur des œufs. Il ne pouvait pas trahir Charlotte, mais il se sentait faux face à Benoît.
— Aujourd’hui, elle était complètement dans la lune…, reprit l’homme d’affaires en déboutonnant le col de sa chemise. Il est temps qu’il reparte aux États-Unis.
— Tu penses que c’est vraiment à cause de lui ?
Rodrigue connaissait la réponse à sa question, mais il essayait d’apprendre jusqu’à quel point Ben pouvait se douter de ce qu’il se passait.
— Évidemment. Ça ne peut être que ça. Dès qu’elle l’a revu, elle l’a dévoré des yeux. Ce n’est pas juste, Rod : ce mec l’a larguée, il l’a laissée misérable… Si on n’avait pas été là, elle ne s’en serait jamais remise. Et maintenant, il revient et elle lui saute dans les bras !
Benoît se pencha en avant et glissa ses mains dans sa nuque.
— Ça me dégoûte.
Rodrigue avait de la peine pour son ami et surtout il le comprenait, mais que dire face à ça ? Bien sûr que Jay les avait quittés. Oui, il avait laissé Cha dans un état lamentable. Seulement, lorsqu’il avait pris l’avion, c’était plus une fuite qu’un véritable départ. Jeremy avait décidé de tout abandonner derrière lui : sa mère alcoolique, l’ombre d’un père assassin, une réputation de gamin perdu qui s’était ancrée dans le quartier. Tout le monde savait, et personne n’avait agi. Avec le recul, Rodrigue s’en voulait, mais qu’aurait-il pu faire quand les adultes eux-mêmes étaient restés les bras croisés ?
— Ben, essaie de… comprendre Jeremy.
— Je m’en fous de ce gars. C’est Charlotte qui m’inquiète.
Le propriétaire du DressCode retint son soupir. Benoît tentait de se convaincre qu’il n’était pas sensible au retour de Jeremy, mais c’était tout le contraire. Il niait de toutes ses forces. Rodrigue préféra ne pas s’attarder sur le sujet de Charlotte :
— Non, tu t’en fiches pas, Ben. Ce mec, c’était ton meilleur pote, celui que t’as pas pu aider…
Benoît leva le regard vers son vis-à-vis, puis se redressa avant de s’enfoncer à nouveau dans le canapé. Rodrigue quitta l’accoudoir et vint s’asseoir à côté de son invité.
— Tu t’en veux par rapport à lui, n’est-ce pas ?
Benoît cligna des yeux, comprenant pour la première fois la vraie raison de sa colère face à Jeremy. Il n’était pas furieux contre son ancien meilleur ami, mais bien contre lui-même.
— Il aurait dû nous faire confiance. On aurait pu trouver une solution.
— On n’avait pas de solution.
Rodrigue passa la main dans le dos de Benoît, lissant les plis de sa chemise froissée sans même en avoir conscience.
— Ce n’était pas une raison pour faire du mal à Charlotte. Pour s’enfuir… Il aurait pu lutter. Il a laissé Charlotte et je ne compte pas lui permettre de le faire encore une fois.
Il n’abandonnerait pas. Il allait juste forcer un peu les choses.
***
Jeremy remonta la rue à pied, les mains dans les poches de sa veste en cuir bleu nuit. Il avait retardé son départ de Lille. Une nouvelle fois. Il savait qu’il n’aurait pas dû, mais quand, la veille, elle lui avait proposé de venir boire un verre chez elle, il n’avait pas pu dire non. Pourtant, rien ne s’était passé, ils avaient mangé ensemble, discuté beaucoup de ce que chacun devenait, puis il l’avait raccompagnée jusqu’au métro avant de rentrer à son hôtel. Mais même s’ils ne s’étaient pas touchés, si à aucun moment il n’avait été question de relation, de couple ou de sentiments, il y avait encore quelque chose entre eux. Attirance, pulsion, envie : c’était un mélange explosif qu’ils craignaient tous les deux. Jeremy se sentait incapable de résister à ce qu’il savait être dangereux. Alors il avait accepté et avait repoussé son voyage. Jen et Guillaume ne comprenaient rien à ses décisions, d’ailleurs lui-même avait du mal à suivre.
Et puis, il y avait le mail de son amie qu’il était allé récupérer dans la corbeille de sa messagerie. Devait-il l’ouvrir ? Qu’est-ce que cela lui apporterait ? Voulait-il vraiment rencontrer ce père qui avait fait de son enfance un enfer sans qu’il l’ait vraiment connu ? Il avait très peu dormi cette nuit-là, et avait passé quelques heures au téléphone avec Jen. Elle lui avait fait un discours argumenté sur l’avantage de monter une enseigne de restauration française dans le quartier où elle habitait avant de lui demander de rentrer vite parce qu’il lui manquait. Jay avait du mal à l’avouer, en bon chat errant qu’il était, mais se rendre compte que des gens tenaient à lui à ce point de l’autre côté de l’Atlantique lui avait fait du bien : il n’était pas seul au monde.
Enfin, il arriva devant l’immeuble et leva les yeux vers ce qui devait être l’appartement de Charlotte. Finies les visites chez la grand-mère de la jeune femme. Ce souvenir lui amena un sourire aux lèvres. Cha et sa mère étaient venues vivre avec elle suite au décès de son père. Militaire de carrière, l’homme était tombé en mission laissant alors à sa propre mère la charge de son épouse et de son enfant. Sauf que les deux adultes n’avaient jamais réussi à s’entendre et Charlotte avait grandi entre une aïeule trop autoritaire et un laxisme maternel, tout cela au milieu des disputes mémorables dont elle avait appris à profiter pour sortir de la maison… et bien sûr rejoindre la Confrérie .
— Bah, alors ? Monte ! C’est au troisième, je t’ouvre !
Jay eut un sourire pour la jeune femme qui était penchée à sa fenêtre. Charlotte sentit son cœur s’accélérer étrangement alors qu’elle lui répondait par la même expression. Elle l’avait vraiment fait, elle l’avait invité à venir dîner chez elle. Elle se demandait quelle folie lui était passée par la tête pour qu’elle décide de laisser entrer le chat dans le trou de la souris ? Les regards de Jeremy, sa façon de lui parler, tout la faisait fondre inexorablement comme dix ans auparavant. Alors qu’elle s’était promis de ne pas retomber sous le charme, Charlotte sentait son cœur battre trop vite, ses mains devenir moites. La soirée de la veille avait été comme un songe. L’impression de revenir à ce qu’ils étaient lorsqu’ils étaient des adolescents, la frustration en plus. Elle avait nié son attirance quand elle avait eu Rodrigue au téléphone, fait semblant qu’elle avait passé une soirée amicale avec Jeremy, mais ce n’était pas le cas. Elle était toujours sous son charme.
Bientôt, il allait repartir, et tout ça se calmerait. Il la laisserait à nouveau seule, mais elle avait pris une décision : profiter du temps qu’ils avaient à deux. Ne pas trop réfléchir et rester convaincue que rien ne pourrait durer. C’était pour ça qu’elle avait refusé l’invitation de Benoît. Elle ne pouvait plus s’engager avec lui en sachant qu’elle se sentait encore fébrile en présence de son ex. Charlotte tenait à son ami, et elle avait conscience qu’il serait blessé s’il apprenait que Jay était venu chez elle, et c’était pour ça qu’elle essayait, doucement, de mettre de la distance. Sans doute avait-elle toujours été sur la réserve auprès de Ben à cause de ça : l’impression que sa relation avec Jay ne s’était jamais vraiment arrêtée, qu’elle ressentait des choses fortes pour cet homme qui avait rompu ses promesses. Ce fuyard, elle avait envie de le revoir pour renouer les vieux liens.
Elle alla ouvrir la porte grâce au bouton de l’interphone et attendit Jeremy sur son palier. Charlotte avait pris le temps de se changer, de se rendre belle. Elle voulait qu’il regrette de l’avoir laissé : son pantalon avait été soigneusement sélectionné pour épouser ses courbes, tout comme son chemisier corail. Et lorsqu’il leva les yeux vers elle en montant l’escalier, elle sut à la lueur qu’elle y vit qu’elle avait fait le bon choix. Lui aussi était plutôt beau dans son jean et son T-shirt noir moulant sous sa veste. Les anciens grands sweat-shirts et vêtements usés n’étaient vraiment plus que des vieux souvenirs.
— Même pas en retard. Tu m’avais habituée à ne jamais arriver à l’heure quand nous étions ado…
Il eut un sourire mi-charmeur, mi-amusé en gravissant les dernières marches.
— Je suis devenu un homme d’affaires, tu sais. Et le temps, c’est de l’argent.
— Excusez-moi, Monsieur. Allez-y entrez, je m’en voudrais de vous faire perdre vos précieuses minutes.
Cette fois-ci, il eut un rire et passa une main presque tendre dans le dos de Charlotte pour se pencher et lui faire la bise. Jeremy inspira une bouffée de son parfum, si désirable et féminin. S’il n’avait pas été un homme bien éduqué, il l’aurait plaquée contre le mur pour un baiser beaucoup moins chaste.
— Merci de votre sollicitude, finit-il par dire.
Elle attrapa sa main pour le faire entrer et fermer la porte derrière eux. L’appartement était plutôt petit, mais bien meublé et rangé. L’ambiance était résolument féminine avec ses tons taupe et violet. Il ne put s’empêcher de remarquer qu’il n’y avait aucune trace d’une quelconque présence masculine. Charlotte lui fit signe d’avancer vers son salon ouvert sur la cuisine.
— Par contre, vu que je ne t’attendais pas avant un bon quart d’heure minimum, je n’ai pas fini de préparer le repas…
— Ne t’en fais pas, ça m’arrange. Je n’aime pas débarquer juste pour mettre les pieds sous la table. Je peux t’aider ?
Charlotte haussa un sourcil tout en allant vérifier la cuisson des feuilletés poire-chèvre dans son four.
— Toi ? Dans une cuisine ? Tu veux ma mort ?
S’il y avait une chose que Jeremy savait faire, c’était réchauffer des plats préparés. Le reste de ce que l’on pouvait regrouper sous le verbe « cuisiner » était complètement en dehors de ses capacités. Il avait bien tenté une fois, pour aider Rodrigue alors qu’ils organisaient une soirée : résultat, il avait fallu trouver une excuse valable pour expliquer aux parents de ce dernier pourquoi leur micro-ondes était définitivement inutilisable. Il avait voulu y réchauffer une sauce pour les pâtes sans retirer le couvercle du bocal…
— Crois-le ou pas, mais il paraît que je gère des restaurants.
— Crois-le ou pas, mais je préfère que tu restes loin de ma cuisine.
Jeremy était un peu vexé : bon, il n’était pas devenu un chef étoilé, il aurait eu besoin de dix ans de cours intensifs pour ça, mais il savait au moins faire cuire les aliments et les conserver sans risquer une intoxication, ce qui n’avait pas toujours été le cas. Guillaume et Jen avaient fait des miracles sur ses habitudes alimentaires. Une chance qu’il soit assez sportif, sinon il aurait pris une vingtaine de kilos.
Elle remarqua qu’elle l’avait touché à sa façon de garder le silence. Avec un soupir, elle vint poser sa main sur son bras.
— Ce n’était pas dit pour te faire du mal.
Charlotte osa un sourire timide pour essayer de donner du poids à ses paroles. Et dans son souvenir, Jay résistait rarement à ce genre de tactique. Elle le vit la fixer, puis faire un petit non de la tête.
— T’es pas croyable, tu sais ça ?
Même après tant d’années, elle arrivait encore à le dérider avec un simple sourire.
— Je te sers à boire ? lui demanda-t-elle en éludant sa question.
Il acquiesça puis la suivit du regard alors qu’elle sortait des verres.
— Soda ?
— Toujours.
Charlotte prit la bouteille de son frigo. Elle l’y avait mise en sachant qu’il ne choisirait pas d’alcool. Jay n’en avait toujours consommé que rarement et jamais au repas. Un jour, il lui avait confié à demi-mot qu’il ne voulait pas finir comme sa mère, ivre du matin au soir.
Elle versa le liquide ambré et vint lui donner son verre avant d’aller contrôler à nouveau son four. Elle commença une vinaigrette pour sa salade.
— Alors tes recherches pour ton boulot, ça avance ?
Jay s’installa à côté d’elle, accoudé au plan de travail. Il prit une gorgée de soda puis hocha la tête, plus concentré sur la nuque de Charlotte dégagée grâce à un chignon haut que sur la question qu’elle venait de poser.
Elle se tourna vers lui, voyant qu’il ne lui répondait pas à voix haute. Leurs regards se croisèrent, s’accrochèrent et Charlotte sentit son cœur se mettre à battre dans sa poitrine à un rythme effréné. Elle était certaine que Jay pouvait l’entendre tambouriner tant il était bruyant. L’évidence était là : elle voulait l’homme qui était devant elle, avec une force qui la laissait presque tremblante. Elle posa le bol qu’elle avait en main sur le plan de travail alors que lui abandonnait son verre pour venir vers elle. Lorsqu’il mit ses paumes sur ses hanches, il la sentit frissonner. Du bout des doigts, elle éteignit le four. Depuis qu’il était revenu, elle avait lutté contre ça, mais elle l’avait attendu aussi. Charlotte s’était interrogée sur la façon dont elle réagirait à son contact et la réponse était celle qu’elle avait voulu nier : Jeremy déclenchait en elle des pulsions presque sauvages. Elle avait eu quelques amants en dix ans, mais aucun n’avait réussi à faire naître en elle ce tumulte de sensations.
Avec douceur, comme si, lui aussi, se demandait jusqu’où ils pourraient aller, il l’attira à lui, sa main glissant de sa hanche à son dos. Le corps de Charlotte contre le sien était comme une réminiscence dont on retrouvait chaque détail. Il était familier, lui appartenait et en même temps pas tout à fait comme on s’y attendait. L’odeur de la jeune femme envahit ses narines : un parfum féminin, loin de l’eau de toilette fleurie qu’elle mettait quand elle était adolescente. La chaleur de sa peau était identique à son souvenir. Il se pencha pour déposer un baiser sur sa joue, puis à la commissure de ses lèvres. Il prit possession de ces dernières lorsque Charlotte noua ses bras autour de son cou. Elle lui avait tant manqué qu’il avait l’impression d’être un assoiffé face à une oasis. Comment pouvait-il penser à l’oublier ?
Charlotte agrippa un peu plus fermement la nuque de Jeremy. Elle se sentait bien contre son buste, à sa place et Jay embrassait comme un dieu. Elle entrouvrit les lèvres lorsque la langue de son compagnon lui réclama d’approfondir le baiser. C’était bon, et quelque part ça avait un délicieux goût d’interdit qu’elle regretterait sans doute le jour où il s’en irait.
Charlotte referma sa main sur le torse de Jeremy, serrant entre ses doigts le tissu de son T-shirt, donnant ainsi un signal de s’arrêter car il cessa de l’embrasser pour la regarder dans les yeux. Ses paumes vinrent se poser sur les joues de la jeune femme, emprisonnant son visage. Il baisa son front puis la voix rauque, il déclara :
— Tu as les lèvres rouges… c’est magnifique.
Elle ne sut que répondre et se hissa un peu pour l’embrasser à nouveau. Juste profiter un peu avant qu’ils ne soient obligés de discuter sérieusement de l’avenir et de ce qu’ils allaient faire. Elle savait qu’il retournerait aux États-Unis parce que sa vie était là-bas, et il la laisserait encore. Mais ce qu’il y avait entre eux, Charlotte ne pouvait pas le nier, pas plus que Jeremy.
Du bout des doigts, il caressait ses joues, déposant à son tour des petits baisers sur sa bouche avec l’impression de l’avoir enfin retrouvée. Pourrait-il l’abandonner à nouveau ? Il ne voulait pas répondre à cette question. Non, il avait envie de la hisser sur le plan de travail pour détacher ses vêtements, enlever son chemisier et embrasser sa gorge, sentir sous ses lèvres son rythme cardiaque s’accélérer. Jeremy allait d’ailleurs le faire quand la sonnette de l’interphone les fit sursauter tous les deux. Il la fixa, l’interrogeant du regard avant de demander à voix haute :
— Tu attendais quelqu’un ?
Charlotte fit non de la tête, remettant un peu d’ordre dans ses habits et ses cheveux tout en allant vers l’interphone.
— À part toi, non. C’est bizarre. Les seuls qui passent aussi tard, c’est Rod et Ben, mais ils préviennent la plupart du temps.
Elle décrocha et devint un peu blême. Ses yeux verts se posèrent sur Jay, alarmant un peu ce dernier qui se rapprocha d’elle.
— Oui… je t’ouvre, Ben.
La jeune femme ne pouvait de toute façon pas lui dire de partir. Quelles raisons aurait-elle pu avancer de toute manière ? Elle déverrouilla la porte de l’escalier alors que Jeremy glissait une main dans son dos.
— Ça va aller, au pire je m’en vais.
Il était loin de se douter qu’elle n’avait pas peur uniquement de la confrontation entre les deux hommes. Elle se sentait aussi coupable. Comment Benoît allait-il réagir en voyant qu’elle passait la soirée avec Jeremy ? Certainement mal. Elle eut un pauvre sourire pour son… comment pouvait-elle l’appeler après le baiser qu’ils venaient d’échanger ? Son ex-nouveau ? Qu’attendait-il d’elle ? Ils devaient en parler ensemble, et l’intrusion de Ben dans leur duo intervenait vraiment au mauvais moment.
— Non… je t’ai invité.
Elle avait besoin d’avoir son soutien face à Benoît. Pour la première fois, elle voyait en son chef, en son ami d’enfance quelqu’un qu’elle craignait. Charlotte n’avait jamais eu peur des colères de Ben, mais là, elle avait les jambes flageolantes. Jeremy ne manqua pas de remarquer son trouble et lui posa une main dans le bas du dos.
— Ne te mets pas dans des états pareils, ça va aller…
Après tout, Benoît et lui étaient des hommes adultes civilisés. Ils n’iraient pas se battre comme des chiens errants. Par contre, il se pourrait bien qu’ils se feulent dessus.
— Tu ne comprends pas.
— Qu’est-ce que je devrais comprendre ?
Jay se demandait vraiment ce qui lui échappait dans la situation. Puis, il se souvint de ce que lui avait dit Benoît le soir où il les avait retrouvés. Son ancien meilleur pote ne s’effacerait plus face à lui. Mais Charlotte aurait-elle pu l’inviter en étant plus qu’une simple amie pour Benoît ? Ces deux-là étaient-ils en couple ?
Il la fixait, attendant sa réponse lorsqu’ils sursautèrent tous les deux. L’invité-surprise venait de frapper à la porte. Charlotte se mordit les lèvres et ramena une mèche de cheveux indisciplinée derrière son oreille. Jay se rapprocha alors qu’elle ouvrait. Il aperçut le regard de Ben sur elle, puis ce dernier leva les yeux sur lui. Jeremy eut quelques instants la tentation d’aller se cacher dans un trou de souris. Benoît aurait pu lui hurler dessus qu’il n’aurait pas été moins impressionnant. Il faisait peur.
— Je dérange peut-être ? demanda le nouveau venu d’une voix froide.
Charlotte se mit presque instinctivement entre les deux hommes quand elle vit Jeremy se tendre.
— Non, Ben. On allait passer à table, tu veux te join…
— N’y pense même pas, l’interrompit-il. Tu t’es bien amusée ? Ça vous a bien fait rire tous les deux de vous foutre de moi ?
— Je ne sais pas de quoi tu parles, commença Jay, mais tu te trompes.
Benoît serra les poings. Ils se moquaient de lui… Alors qu’il était venu, persuadé que Charlotte était perturbée par le retour de Jeremy et qu’il fallait peut-être la consoler, ils les trouvaient ensemble ! Elle avait refusé ses invitations pour lui !
— Tu sais très bien de quoi je parle, Jeremy. T’as très bien compris !
Il lui avait dit qu’il ne s’effacerait pas, mais il s’était encore fait rouler dans la farine : Jay avait gagné.
— Depuis combien de temps tu me mens, Charlotte ?
— Ben, écoute-moi…, souffla la jeune femme, voulant le calmer.
— Non, toi, tu vas m’écouter ! gronda Benoît en la poussant à reculer d’un pas. Ce mec t’a larguée, il t’a laissée seule ! Il a fait exactement ce que ta grand-mère et ta mère avaient prévu et t’as dû assumer face à ça ! Tu crois vraiment qu’il a pensé une seule seconde à toi en partant ?
— S’il te plaît…
Charlotte était livide. Certaines choses n’avaient pas besoin d’être énoncées devant Jeremy. Ou du moins pas dans ces conditions.
— S’il te plaît quoi ? Est-ce que j’ai tort ? Il était où pendant ces dix dernières années ? Je vais te le dire : il profitait ! Et toi, tu n’as aucune fierté ? Il revient et tu lui ouvres les bras ! Ouvre les yeux ! Tu te fais avoir !
— La ferme !
Jeremy avait les poings serrés, les jointures blanches. Il s’était promis de ne pas agir comme un adolescent, mais plus Benoît parlait, et plus il avait envie de le faire taire avec des coups. Sa respiration profonde indiquait qu’il essayait de garder son calme.
— Et sinon quoi ? le défia Benoît.
Il voulait lui faire mal comme lui souffrait à cause d’eux. Charlotte lui avait menti et alors qu’il avait tout fait pour elle, elle préférait choisir ce traître. Celui qui avait pris la décision de partir plutôt que de leur faire confiance. Plutôt que de lui faire confiance. Jeremy était un lâche.
— Alors ? Qu’est-ce que tu vas faire ? Tu vas me tuer ?
Benoît savait qu’il blessait son meilleur ami d’enfance en disant ça, et c’était fait pour. Jay avait toujours vécu avec l’ombre de son père : celui que l’on appelait le «  Tueur  » dans leur ancien quartier. La riposte ne tarda pas, Jeremy se rapprocha dangereusement de Ben, prêt à cogner. Charlotte s’interposa.
— Cha, bouge de là ! ordonna le blond.
— Non !
— Je t’ai dit de bouger. C’est une affaire entre lui et moi !
— Tu lui parles autrement ! intervint Ben.
— Oh, toi ça va ! Obligé d’être défendu par une femme !
Charlotte ne put résister quand Jeremy la souleva pour la décaler. Il se jeta sur Benoît. Les deux hommes n’hésitaient pas sur les coups, crachant une rage qui effraya leur amie. Elle essaya de les séparer alors que Jay tombait au sol. Agrippant Benoît en glissant ses mains sous ses bras pour tenir ses épaules, elle manqua d’encaisser un mauvais coup.
— Ça suffit ! cria-t-elle d’une voix qui trahissait le début de quelques sanglots coincés au fond de sa gorge.
Ben sembla se calmer, tournant la tête vers elle comme il le pouvait. Même s’il lui en voulait, il ne pouvait pas prendre le risque de lui faire mal.
— Lâche-moi, Cha…
Ce n’était plus de la colère qu’il ressentait, mais une immense fatigue face à tout ça. Jay se redressa, puis se releva, essuyant le sang de sa lèvre. Ben avait toujours été plus fort que lui.
— C’est vraiment ce que vous pensez de moi ?
Sa voix, un peu rauque et douloureuse, alerta Charlotte qui relâchait doucement sa prise sur Benoît. Ce dernier éructa alors :
— Tu n’aurais jamais dû revenir !
Jeremy le fixa dans les yeux, visiblement heurté par ses propos. Sans que Charlotte puisse l’arrêter, il quitta l’appartement en claquant la porte, et il la laissa seule avec un Ben calme, mais profondément blessé. Quand elle vit les larmes couler sur ses joues, elle sentit son cœur se serrer. Elle n’avait pas vu Ben pleurer depuis au moins vingt ans. Doucement, elle attira Benoît contre elle, l’enlaçant de ses bras alors qu’il glissait son visage dans sa nuque.
— Comment t’as pu me mentir ? murmura-t-il, la voix rauque.
— Pardonne-moi…
Chapitre 7
Lorsqu’elle entrouvrit les yeux, Charlotte les referma aussitôt. Le timide soleil de septembre entrait dans son salon par les fenêtres dont elle n’avait pas rabattu les volets. Elle avait eu d’autres chats à fouetter. Elle tenta de bouger un peu, encore dans un demi-sommeil et grimaça. Un canapé n’était certainement pas un endroit où dormir. Son corps criait son inconfort d’avoir été ainsi traité : elle était complètement courbaturée. Quand elle souleva une deuxième fois ses paupières, elle vit Ben, avachi à côté d’elle, en train de fixer le plafond silencieusement. La jeune femme se demanda s’il avait fermé l’œil de la nuit. Ils avaient discuté durant de longues heures, à essayer de comprendre ce qu’il s’était passé. Charlotte avait tout de même envoyé quelques messages à Jay, discrètement. Tous étaient restés sans réponse, mais cela ne l’avait pas vraiment étonnée au vu de la situation. Elle aurait voulu courir le rejoindre pour qu’ils puissent se parler, mais elle devait aussi des explications à Ben.
Doucement, elle se redressa pour lire l’heure à l’horloge au-dessus de son frigo dans la cuisine. Sept heures… Même après tout ça, elle arrivait encore à se réveiller à temps pour aller travailler. Lorsqu’elle reposa son regard sur Ben, ce dernier la fixait. La lueur douloureuse qu’elle aperçut dans ses iris sombres lui serra le cœur : elle savait qu’il ressentait quelque chose pour elle, mais elle avait choisi de l’ignorer durant de nombreuses années. Elle avait laissé le temps au mal de devenir plus insidieux et pénible. Cette nuit, elle avait enfin mis fin à ses espoirs de la pire des façons. Ben était un homme auquel elle tenait énormément. Il était séduisant, drôle à ses heures, charmant, mais il n’était qu’un ami. À aucun moment, ses sens ne s’étaient emballés pour lui en dix ans alors qu’en à peine quelques jours, Jay l’avait de nouveau enflammée.
— T’es sûre de toi ? murmura-t-il comme s’il avait cassé sa voix à force de parler.
— Non.
Benoît tourna à nouveau les yeux vers le plafond : il voyait se profiler une catastrophe et il ne pouvait rien faire. Charlotte avait fait son choix. C’était douloureux, comme une main invisible qui lui comprimait le cœur, mais il l’aimait trop pour partir et la laisser face à ça toute seule. Elle était son amie depuis longtemps, il ne pouvait pas l’abandonner même si cela signifiait se faire mal. Elle était complètement perdue et lui ne pouvait pas l’aider : elle ne le souhaitait pas de toute façon. Pas après ce qu’il avait pu dire et faire durant la soirée.
Charlotte comprit son silence mieux qu’il ne pouvait le penser. La jeune femme avait appris à interpréter ses mouvements d’épaules, les changements dans son rythme respiratoire. Il était fatigué et tendu… Elle aurait voulu pouvoir lui assurer que tout redeviendrait comme avant entre eux, mais c’était difficile de prévoir. Cha ne savait pas quoi faire. L’attirance entre Jeremy et elle était évidente, mais sa vie à lui était aux États-Unis. Il finirait par y retourner et alors que resterait-il d’eux ? Rien. Des souvenirs, mais au moins, elle n’avait rien à espérer de lui.
— Il va partir et encore te laisser, déclara Benoît, comme s’il lisait dans ses pensées.
— Je sais Ben, je suis déso…
D’un mouvement brusque, il se redressa pour mettre un doigt sur les lèvres de son amie.
— Ne t’excuse pas.
Sa voix était un murmure. De mémoire de femme, elle ne l’avait jamais vu aussi ébranlé. Elle aurait désiré le faire taire à son tour, mais ce qu’il semblait vouloir lui dire avait l’air important. Doucement, il retira la pression sur sa bouche pour caresser sa joue. Les effluves de son parfum rappelèrent à Charlotte le nombre de fois où il l’avait consolée.
— Je serai là. Quoi qu’il arrive.
Benoît posa ses lèvres sur le front de Charlotte dans un baiser chaste. C’était sa force. Quoi qu’il se passe, il serait là.
***
— Et depuis hier soir, Ben est hyper calme au bureau et je n’ai aucune nouvelle de Jay…
Rodrigue tendit un mug de thé à Charlotte. Elle avait enlevé ses chaussures pour ramener ses jambes contre elle dans le canapé. Avec sa jupe de tailleur et sa chemise, la position avait quelque chose de vraiment étrange. Elle l’avait appelé dans la matinée pour lui demander si elle pouvait passer après le travail. Sa meilleure amie avait besoin de faire le point et il était le seul à pouvoir l’aider. Rodrigue avait bien évidemment accepté. Adieu le dîner prévu avec sa petite copine, Charlotte était de toute façon arrivée vers 18 h. Ses amis pouvaient bien lui reprocher de vivre en vieux célibataire, ils ne lui permettaient pas vraiment de trouver l’âme sœur en venant chez lui tous les jours. Entre Benoît, Charlotte et Baptiste, qui s’épanchait aussi sur son épaule, il n’avait pas vraiment beaucoup de temps pour lui-même.
Il alla prendre son verre de lait et s’installa comme habituellement sur l’accoudoir du canapé. Passant sa main libre dans sa nuque que son T-shirt noir à large col V dévoilait, il essaya de lui expliquer :
— Benoît a besoin d’encaisser. Je suis sûr qu’il regrette déjà ce qu’il a fait, mais tu le connais… Quand il est en colère, il sort des choses qui dépassent sa pensée.
— Si moi j’ai pardonné à Jay, pourquoi lui n’en serait pas capable ?
Elle avala une gorgée de thé, se plongeant dans un silence songeur que Rodrigue respecta. Par expérience, il savait que cela permettait parfois de réfléchir. Charlotte reprit alors :
— Après tout, dans l’histoire, ça devrait être moi la plus blessée… mais je crois qu’il y a un truc entre eux que je ne comprends pas.
— Tu sais, les mecs se font des promesses aussi…
Nul doute que Rodrigue avait connaissance de quelque chose qu’elle ignorait concernant les garçons. Mais s’il ne lui en disait pas plus, c’est qu’il ne le voulait pas, et Rod ne trahissait jamais un secret. Il ne servait donc à rien de lui poser des questions, aussi elle changea de sujet :
— Tu penses qu’il est parti ? demanda-t-elle à voix basse.
Il n’eut pas besoin de précisions pour deviner de qui elle parlait.
— Le mieux ça serait d’aller vérifier, tu ne crois pas ?
Rodrigue lui fit un sourire encourageant avant d’ajouter :
— Après tout, son hôtel n’est pas si loin…
***
Jeremy ôta sa veste et la posa sur l’un des fauteuils du salon de sa suite. Il sortit son portable de sa poche de jean : encore cinq appels en absence et le même nombre de messages. Charlotte s’acharnait à essayer de le joindre depuis qu’il était parti de chez elle, la veille, mais il ne voulait plus rien avoir à faire avec elle ni avec la Confrérie . Remuer son passé était bien trop douloureux. S’il n’y avait eu que lui, il aurait déjà pris le train pour la Capitale, mais Guillaume avait fixé pour lui un rendez-vous avec l’un de ses amis, chef dans un petit estaminet lillois. Ce dernier avait formé une jeune femme qui avait beaucoup de talent et l’envie de voyager. Jeremy l’avait rencontrée ce midi-là, goûtant ses plats, la regardant travailler et surtout évaluant sa motivation à tout quitter pour le poste qu’il lui proposait.

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